L’orphisme de Nerval

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Georges CATTAUI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis l’Autre.                

 

G. DE NERVAL.         

 

 

La singulière destinée, l’infortune et les épreuves de Nerval semblent ressusciter sous nos yeux étonnés certaines phases du mythe d’Orphée [1]. S’identifiant tantôt au chantre de Thrace et tantôt à Prométhée, Nerval crut avoir pour mission de rétablir le monde en sa pureté primitive. En quête du pouvoir qui lui aurait permis de créer un univers n’appartenant qu’à lui, il a voulu diriger son rêve éternel au lieu de le subir. Un jour, il comparera ses épreuves à ce qui, pour les Anciens, représentait l’idée d’une descente aux enfers. Il écrit au docteur Blanche en 1854 : « J’ai déposé la clef d’Osiris sur l’autel de la Sagesse... » Et plus tard : « Appartenant en secret à l’ordre des Nopses, qui est d’Allemagne, mon rang me permet de jouer cartes sur table [2]... ». Toute sa vie il recherchera ces « initiations » qui conférent à l’homme le don d’acquérir une « seconde vue » [3]. « Je crois, dit-il, que l’imagination humaine n’a rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les autres. »

Dès 1840 (dans la préface à sa traduction de Faust), Nerval écrivait : « Il serait consolant de penser... que rien ne meurt de ce qui a frappé l’intelligence, et que l’éternel conserve dans son sein une sorte d’histoire universelle visible par les yeux de l’âme, synchronisme divin qui nous ferait participer un jour à la science de Celui qui voit d’un seul coup tout l’avenir et tout le passé. »

Cette croyance explique sans doute son attrait pour les religions orientales. Il compare les Druses aux Esséniens, aux gnostiques, aux néo-pythagoriciens. Il pense que « les Templiers, les Rose-Croix et les francs-maçons modernes leur ont emprunté beaucoup d’idées ». Il s’attachera tour à tour à l’astrologie, à l’alchimie, au tarot, à la Kabbale, à l’herméneutique. Il lira pêle-mêle Claude de Saint-Martin, Swedenborg, Bekker, Fabre d’Olivet... Ainsi néo-pythagorisme et gnose vont se confondre dans l’esprit de ce rêveur, chez qui la curiosité la plus fantasque et la plus ingénue s’associe aux plus profondes intuitions. Le mythe d’Orphée (qui lui demeurera cher entre tous) est à ses yeux, en même temps que le symbole du poète, la préfigure de la mort et de la résurrection du Christ.

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

 

 

Les textes de Nerval comportent tous des significations diverses et complémentaires, valables sur des plans différents (et d’abord au sens littéral, personnel, biographique). Ne disait-il pas : « Je suis du nombre des écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait connaître. » Il voyait dans chaque évènement de sa vie un signe, un présage, un accomplissement. Et, dans le retour de certains nombres, de certains chiffres fatidiques, son obsession morbide ne manquait pas de voir l’annonce de sa mort ou de sa malédiction. Le 12 juin 1854, Gérard écrivait d’Allemagne à son père : « Il a paru depuis mon départ une biographie dont on t’aura parlé peut-être. Je l’ai vue à Strasbourg, on m’y traite en héros de roman et c’est plein d’exagérations bienveillantes sans doute et d’inexactitudes, qui m’importent fort peu du reste, puisqu’il s’agit d’un personnage conventionnel... On ne peut empêcher les gens de parler et c’est ainsi que s’écrit l’histoire, ce qui prouve que j’ai bien fait de mettre à part ma vie poétique et ma vie réelle. »

Dans ses Illuminés, Nerval citera la Théurcie de Quintus Aucler : « Puisque tous les êtres que nous connaissons ne font pas leur sort eux-mêmes, il faut bien qu’il y ait un être unique, universel, qui tienne les sorts de tous les êtres en ses mains et qui en soit le principe. Cet être, je ne dirai pas a produit d’abord, mais produit éternellement des êtres dans lesquels il puisse verser toutes les productions ou plutôt les idées de ses productions. Cet être est la Prothirée des hymnes d’Orphée [4]... Mais cet être n’a pu recevoir dans son sein les productions du principe qu’avec un certain ordre... et il a fallu une forme pour les produire : c’est le Logos, le Verbe ineffable ; c’est la déesse Pallas ; c’est sous un autre aspect Iacchus démembré par les géants ; c’est le nous, c’est le mens, le Primigène des hymnes d’Orphée... »

 

 

Nerval sera quelque temps séduit par la nouvelle religion que veut fonder Towianski, laquelle comporte curieusement le culte de Napoléon. Mais ses idées sur la naissance des peuples et l’évolution des langues sont empruntées à Court de Gébelin, à Bory de Saint-Vincent, à Nicolas Perron. Il croit vivre en rêve les époques primitives. Il écrit : « Le macrocosme, ou grand monde, a été construit par art kabbalistique : le microcosme, ou petit monde, est son image, réfléchie dans tous les cœurs. » Il lit l’Œdipus Ægyptiacus d’Athanasius Kircher, Les Religions de l’Antiquité de Creuzer, les Fables égyptiennes et grecques dévoilées de Dom Pernety. C’est de là qu’il tire ses notions assez vagues de la Kabbale et de la Symbolique. Il connaît les doctrines de Martinez de Pasqually – en particulier son arithmosophie exposée dans le Traité de la Réintégration ; cependant ses considérations sur les nombres ont sans doute pour source première Philon et le Zohar. Nous avons dit qu’il n’ignore ni Jacob Boehme, ni Cazotte, ni Quintus Aucler, auxquels il consacre alors des études. Le miracle, c’est que son art suffise à ranimer tout ce ramassis de légendes théosophiques, où l’on retrouve des traces de manichéisme, de théurgie, et même de caïnisme [5]...

 

 

Ce sylphe errant, épris de Mélusine, ce pur poète méconnu, ce « fol délicieux », que Sainte-Beuve, avec condescendance, appelait « le gentil Nerval », mais dont Proust un jour nous rappellera la grandeur ; ce Nerval, a la voix d’abord un peu grêle mais si transparente ; cet éternel jeune homme, qui a vu le jour dans la plus verte des contrées de l’Île-de-France, ce chantre discret de Sylvie et des Filles du Feu, un implacable destin va bientôt le saisir pour en faire, parmi nous, le visiteur d’une Nuit inconnue, le Nouvel Orphée hanté par l’amour et par la mort : « Le ténébreux, le veuf, l’inconsolé ! » Comme Faust, il pourra dire :

 

Et si sur moi la joie est parfois descendue

Elle semblait errer sur un monde détruit.

 

L’imprudent ! il a voulu sonder l’abîme double ; il s’est laissé surprendre par ce rêve dont on ne revient pas sans blessure et, sur la route interdite, il s’est retourné pour dévisager Eurydice ! Tout jeune, il a parcouru les Allemagnes : il s’y est fait initier aux rites des sociétés secrètes, croyant retrouver les héritiers des Illuministes et des « rosicruciens » [6]. Puis, il a visité l’Orient et s’y est attardé.

En Égypte, les nuits du Caire l’enivrent. Il erre à minuit parmi les « tombes des califes » ; il interroge l’ombre de ce sultan Hakem qui voulut être Dieu, qui se fit adorer, qui se donna la mort et que, dans leur montagne de Syrie, les Druses révérent encore aujourd’hui. À Constantinople, il écoute les « Nuits du Ramazan » et nous en relate les légendes salomoniennes ; à Jérusalem sur les parvis du sanctuaire aboli, il évoque cette reine qui vint de Saba et cet Hiram de Tyr qui fut le grand architecte du Temple. Dans une même et profonde ferveur, une lucide confusion, il unit au Dieu jaloux du Moriah les déités mortes de l’Olympe. Il est, en vérité, lui-même « l’enfant bien-aimé d’Hermès et d’Osiris ». Il pleure les dieux. Il parcourt les mondes morts. Il revêt la robe de Cybèle. Il médite au Pausilippe, sous les rameaux du laurier de Virgile ; et, sous l’arc de Constantin, il interroge la Sibylle latine. Et toujours l’Orient l’inonde de clartés. Ce qu’il poursuit, c’est la réunion des mythes et des mystères. Osiris, Atys, Adonis, les dieux du « Rameau d’Or », sont invoqués par lui. C’est là ce qu’expriment ses irréprochables sonnets d’Horus, d’Artémis, de Delfica, d’Erythrea, ses profondes Chimères, où des monstres, l’un à l’autre étrangers, confondent leurs figures, échangent leurs attributs. Et c’est encore le sens ésotérique de son Christ aux Oliviers. Car Nerval consomme l’union de l’Égypte hiératique et de la gnose alexandrine : toutes les sibylles lui parlent : celle d’Enn-Dor non moins que celle de Delphes. Tous les mystères l’attirent : ceux d’Éleusis et ceux de la Kabbale.

« Il serait consolant de penser, écrit-il, que rien ne meurt de ce qui a frappé l’intelligence, et que l’éternité conserve dans son sein une sorte d’histoire universelle, visible pour les yeux de l’âme. »

Hiérarque amoureux et pèlerin repentant, il va du Vénusberg au Vatican, ainsi que le fera ce Tannhäuser qui lui ressemble, mêlant aux dernières lueurs du paganisme renaissant une naïve ferveur quasi médiévale. C’est un nouveau Julien, mais qui, dans sa Daphné, accueille le Galiléen réconcilié. Le véritable fils d’Hélène et de Faust, plus encore que Byron – auquel on dit que Goethe a songé – c’est Gérard de Nerval, le seul Euphorion français.

 

 

Le thème qui le hante, c’est toujours la « perte de l’Aimée » : Isis, Perséphone, Eurydice, Aurélia – pour le poète, ce sera la même. Et c’est pourquoi Gérard peut s’identifier tour à tour à Pluton, Orphée ou Lusignan, à chacun de ceux qui furent comme lui

 

... le ténébreux, le veuf, l’inconsolé.

 

Après la plainte, le poète se ressaisit et s’écrie : Elle m’appartient bien plus dans sa mort que dans sa vie [7] ! (Cela fait penser au cri du poète arabe : Éloigne-toi de moi, Leila, pour ne plus me troubler de l’amour de Leila !) Ainsi commence la métamorphose ; l’actrice aimée (Jenny Colon) deviendra la médiatrice : Isis ou la Vierge. Elle dit : Je suis la même que Marie, la même que la mère, la même aussi que, sous toutes les formes, tu as toujours aimée. À chacune de tes épreuves, j’ai quitté l’un des masques dont je voile mes traits et bientôt tu me verras telle que je suis...

(Nerval a dit, parlant des Couturières, dans Aurélia, que « les contours de leur figure variaient comme la flamme d’une lampe, et à tout moment quelque chose de l’une passait dans le visage de l’autre... comme si elles eussent vécu de la même vie ».)

Depuis son enfance orpheline, le besoin de croire à l’existence, à la survie de sa mère absente, lui a peut-être fait entrevoir, espérer « une communication avec l’Au-delà ». Afin de retrouver sa véritable patrie intérieure, Gérard va confondre, mêler, syncrétiser en un seul fantôme les figures diverses aperçues dans ses songes, dans ses voyages et ses lectures. Elles seront toutes un peu cette Dame d’autrefois qu’il a vue en quelque autre existence et dont il se souvient. Car il incline à croire en des vies antérieures où, successivement, il aima des femmes différentes qui sont autres et qui ne sont qu’une seule et même personne :

 

La treizième revient... c’est toujours la première.

 

Plongée dans une demi-somnolence, toute la jeunesse nostalgique de Nerval repose dans ses souvenirs, en cet état ou l’esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe. C’est ce qui donne à ses évocations je ne sais quoi d’inexprimable : cette couleur de rêve, pourpre et violacée – au-delà du matin et de la fraîcheur – enchantement à base d’inquiétude, a demi rêvé, plein de trouble et de folie, et tout imprégné des lieux qu’il tire de son rêve obsédant. Proust souligne mieux que tout autre, en raison de sa parenté naturelle avec Nerval, que, « chez l’auteur de Sylvie, la naissante folie, attachée à un rêve, à un souvenir, n’est qu’une sorte de subjectivisme excessif ; et cette démence est tellement liée à l’originalité littéraire du poète, à ce qu’elle a d’essentiel, qu’il la décrit au fur et à mesure qu’il l’éprouve, au moins autant qu’elle reste descriptible, comme un artiste noterait en s’endormant les étapes qui conduisent de la veille au sommeil jusqu’au moment où le dédoublement devient impossible ».

Nerval a longuement tenté de conjurer son mal : il s’est efforcé de devenir l’autre, d’oublier ses hantises, de courir le monde, en un mot d’être un homme normal. Or, à travers tous ses voyages d’Orient et d’Occident, ce qu’il poursuit, c’est sa patrie perdue. Ainsi, l’Égypte grave et pieuse est toujours pour lui « le pays des énigmes et des mystères ». Il y cherche, comme dans tout le Proche-Orient, le labyrinthe que doit franchir l’initié, l’occultisme, les rites de la franc-maçonnerie et surtout un compromis entre le monde réel et le rêve.

D’ailleurs, il se croit sans cesse traqué (comme on peut l’être dans un mauvais rêve) par la hantise du Père menaçant, qu’il symbolise sous les traits du vieux duc normand, roi des hivers, ou du pervers Knêph, époux de la vierge Isis.

À l’inverse de Proust, Nerval ne trouve le plus souvent dans le passé qu’une nostalgie, quoique l’émotion du souvenir ranimé lui donne aussi parfois le sentiment de la jeunesse. Jean-Pierre Richard a raison de souligner que son aliénation véritable fut de se sentir dépossédé de soi, imaginant tantôt que son identité lui avait été dérobée, tantôt qu’elle était dédoublée, multipliée... Son cri : « Je suis l’Autre ! » ayant un sens déchirant qui s’oppose en tous points au triomphant : « Je est un Autre » de Rimbaud – de ce Rimbaud qui cependant lui devra beaucoup [8] !

 

 

On a parfois rapproché Nerval de Rimbaud, comme de Novalis ou de Hölderlin. À vrai dire, entre Nerval et Rimbaud, on devrait plutôt souligner quelques différences essentielles. Le premier consent à l’aliénation, à la perte de conscience ; le second, la refuse et s’écrie : « Je ne pouvais continuer : je serais devenu fou. » Le pauvre Gérard, quoiqu’il eût aimé diriger son rêve, se laisse diriger par lui, le subit ; Jean-Arthur, le rebelle, n’a recours au dérèglement des sens que de façon raisonnée ; Nerval demeure jusqu’au bout dans l’équivoque en face du Christ et de son Église ; Rimbaud passe du blasphème a l’adhésion totale. L’auteur d’Aurélia ne sort jamais pleinement du syncrétisme panthéiste ; le poète d’Une Saison en enfer veut aller à Dieu par l’esprit et posséder la vérité dans une dame et dans un corps. Le doux rêveur Labrunie, initié peut-être aux sectes des Illuminés d’Allemagne, est plus proche de Hölderlin que de ce Goethe dont il a traduit le Faust ; comme le poète orphique d’Empédocle, il s’évadera dans la démence, puis, à peine guéri, dans un suicide semblable à celui de Kleist. En face de Nerval, Celte germanisé, Rimbaud – le Gaulois à l’œil bleu, le féroce voyou des Ardennes – apparaît plus âpre en ses revendications terrestres. S’il part, ce n’est pas pour le monde des songes, mais pour la dure Éthiopie, dont il reviendra, annonce-t-il, avec des membres de fer.

Si l’on a pu dire de Nerval qu’il a été le plus « authentique » d’entre les poétes du Romantisme français, cela tient peut-être au fait qu’il s’est imprégné longtemps de culture allemande ; mais ne négligeons pas qu’obsédé d’occultisme, il fut toujours guetté par la démence. I] est vrai que Gérard n’avait point honte d’avoir passé par la folie, comme nous passons, chaque nuit, par le sommeil et par le songe. Ne proclamait-il pas que ce qu’on appelait ses trois jours de folie, il les appelait, lui, trois jours de raison ? Il n’avait pas été seul à en juger de la sorte puisque, un an après sa mort, Baudelaire soulignait que Nerval avait toujours été lucide. Et pourtant, Gérard Labrunie avait bien eu lui-même, quelquefois, un sentiment de culpabilité. J’étais maudit, disait-il, pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la loi divine. Faut-il chercher dans cette angoisse le secret de sa mort ? Mais n’a-t-il pas écrit ailleurs : N’être pas aimé et n’avoir pas l’espoir de l’être jamais ! C’est alors que je fus tenté d’aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Nerval a-t-il voulu – saisi par le vertige de l’abîme – sonder ce puits sombre où Lucifer est enchaîné ?

Jean Richer suggère que ce qu’on appelle la folie ou la « théomanie » de Nerval pourrait être « la conséquence de pratiques magiques ou théurgiques, celles que pratiquaient les Élus Coëns ou celles qui sont consignées dans la Philosophie occulte de Cornelius Agrippa, pratiques ayant pour objet d’évoquer l’âme de sa mère ou celle de Jenny Colon [9] ».

Or, loin de se plaindre de son mal, Nerval écrira dans Aurélia : « ... Je me sens heureux des convictions que j’ai acquises... » Parlant de la clinique du docteur Blanche, il ira même jusqu’à dire : « J’ai peur d’être dans une maison de sages et que les fous soient au dehors. » Et lorsqu’il sort de la maison de santé : « Je me trouve tout désorienté en retombant du ciel où je marchais de plain-pied, il y a quelques mois. Quel malheur qu’à défaut de gloire, la société actuelle ne veuille pas toutefois nous permettre l’illusion d’un rêve continuel. Il me sera resté du moins la conviction de la vie future et de la sympathie immortelle des esprits qui se sont choisis ici-bas [10]. »

Nerval demandait à Dieu des signes. Il s’était constitué de bonne heure une forme de religion très personnelle, mêlant au christianisme la religion naturelle, superposant la maçonnerie à la théosophie et le néo-platonisme de la Renaissance à l’Illuminisme allemand. Il n’a pas su ou pas voulu choisir. « Les rayons magnétiques, dit-il, émanés de moi-même ou des autres, traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées ; c’est un réseau transparent qui couvre le monde et dont les fils déliés se communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. » Il pense donc qu’il existe un lien entre le monde interne et le monde externe, et il veut rétablir cette « communication avec le monde des esprits [11] ». Il a cru – ou feint de croire – qu’en Éthiopie, par-delà les Monts de la Lune, vivait encore une race étrange de nécromants dont la vie était de mille ans : De puissants cabalistes les enfermaient, à l’approche de la mort, dans des sépulcres bien gardés où ils les nourrissaient d’élixirs et de substances conservatrices. Longtemps encore ils gardaient les apparences de la vie, puis, semblables à la chrysalide qui file son cocon, ils s’endormaient quarante jours pour renaître sous la forme d’un jeune enfant qu’on appelait au trône.

C’est pourquoi Gérard était parti pour l’Orient, à la recherche de son propre paysage intime, de sa perspective intérieure. Il avait cru trouver en Égypte la clef de tous les mystères. Entre deux crises de folie, il était allé demander à la Bibliothèque du Caire les traités ésotériques où il pensait découvrir les arcanes de la Sagesse...

 

 

Cependant, la mort mystérieuse de Nerval a suscité bien des controverses. S’est-il tué ? L’a-t-on tué ? Certains penchent pour la seconde hypothèse. « Nerval, disent-ils, n’allait jamais au bout de ses actes !... » À cela d’autres répondent que Nerval est le seul écrivain du XIXe siècle qui soit « allé jusqu’à l’extrême limite de ses pensées ». Il avait, un soir, décidé de partir pour l’Orient : le voyage eut lieu. Il avait également annoncé sa volonté de se donner la mort... Si l’hypothèse du suicide reste plausible, il ne nous est pas interdit de chercher dans les influences occultes une explication de cette tragédie. Nerval était hanté par l’idée du double qui le poursuivait. S’est-il cru victime de l’AUTRE ? Le fut-il véritablement ? Son erreur, ainsi qu’il l’a confessé lui-même, fut de s’être trop longtemps laissé séduire par la magie. Cependant, il semblait avoir fait retour aux croyances chrétiennes et triomphé de la « tentation orientale ». Il avait écrit : Lorsque l’âme flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le désordre de l’esprit et le retour à la froide réflexion, c’est dans la pensée religieuse que l’on doit chercher du secours. Ailleurs, il envisage la réconciliation de la science et de la foi : Peut-être touchons-nous à l’époque prédite où la science ayant accompli son cercle entier de synthèse et d’analyse, de croyance et de négation, pourra s’épurer elle-même et faire jaillir du désordre et des ruines la cité merveilleuse de l’avenir. Mais il s’écrie aussitôt : L’humilité chrétienne ne peut parler ainsi ! Ô science ! Vanité ! Et, tout en cherchant, à travers l’étude de la Kabbale, à retrouver l’alphabet magique et les arcanes de la Création, il se repent d’avoir préféré la créature au Créateur et d’avoir déifié son amour.

Chez ce pur chercheur et ce poète, il n’y a pas seulement une vaine curiosité littéraire ; c’est avec une sincérité tragique et tenace que Nerval s’adonne aux poursuites ésotériques. Sans doute se croit-il initié à quelque rite qui fait de lui un héros vivant sous le regard des dieux. Tout lui parle, tout lui devient signe, talisman, symbole, complicité mystique. Des voix sortent pour lui des herbes et des arbres et des insectes, et lui livrent un avertissement :

 

Chaque fleur est une âme à la nature éclose.

Un mystère d’amour dans le métal repose.

 

Et plus loin :

 

À la matière même un verbe est attaché.

 

Et tout, s’écrie-t-il en ses Vers Dorés, tout sur ton être est puissant. Cette nature, il s’y configure ; des rayons émanés de lui traversent les créatures ; un réseau le relie aux plus lointaines étoiles. Pour lui, le rêve fut une seconde vie : il a percé, non sans frémir, « les portes d’ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible ». Et c’est « l’épanchement du songe dans la vie réelle » qui rend sans doute son œuvre plus ensorcelante que toute autre, parce qu’elle semble un hymne mystérieux « entendu dans une autre existence ».

Si Nerval aspirait à l’ascèse, au repentir, à la paix de la conscience, il faut admettre qu’en revanche (comme il l’avoue) la fausse honte l’empêcha de vivre en toute humilité sa foi. La crainte de s’engager dans les pratiques d’une religion redoutable le retint, ainsi que certains préjugés philosophiques... Il n’en vouait pas moins à la Vierge un culte de dulie. Il est vrai que son imagination le portait à la confondre avec la déesse Isis, en laquelle s’exprimait, selon lui, « l’alliance antique du ciel et de la terre. » Isis, aimait-il à dire, n’a pas seulement eu l’enfant dans les bras ou la croix à la main, comme la Vierge : le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous leurs pieds, le même nimbe brille autour de leur tête. Il se sentait d’ailleurs poursuivi jusque dans l’église. Il pensait parfois, en son délire : Dieu est mort. Il ne voyait alors d’autre issue que le suicide.

Pour le reste, la religion de Nerval se rattachait surtout à la tradition kabbalistique : libération de l’homme par un Messie, restauration et réintégration de toute chose dans son origine divine.

On a pu dire que ses croyances étaient entachées de marcionisme et de docétisme, car il donnait aux expressions théologiques consacrées un sens gnostique qui ramenait en fin de compte la religion à la magie. (En cela ne ressemble-t-il pas étrangement à William Blake ?) Pourtant, Nerval n’a jamais eu accès à la véritable contemplation : il est resté sur le seuil du temple ; il n’a pu triompher de ses angoisses ; toutefois, comme Proust, il a donné dans son Eure le meilleur de lui-même, devenant par là – selon le pressentiment de ses rêves les plus sombres et les plus beaux – le héros tragique d’une nouvelle descente aux enfers, le précurseur d’une nouvelle poésie orphique. Sa vocation n’a-t-elle pas été d’évoquer cette patrie mystique, ce monde étrange du songe, qui nous offre l’image rajeunie des lieux que nous avons aimés, cette « chaîne non interrompue d’hommes et de femmes » en qui il était et qui étaient lui-même, comme si ses « facultés d’attention s’étaient multipliées sans se confondre, par un phénomène d’espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle d’action dans une minute de rêve [12] ». « Les rayons magnétiques émanés de moi-même et des autres, nous dit Nerval, traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées : c’est un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles !... » Or, en cet instant sacré où le divin se révèle au poète, il semble que Nerval éprouve le besoin de fuir, de regagner son double royaume céleste et souterrain, comme s’il lui fallait indéfiniment revivre en présence d’Eurydice le destin tragique d’Orphée.

 

 

 

Georges CATTAUI, Orphisme et prophétie

chez les poètes français, 1965.

 

 

 

 

 

 

 


[1]  Cf. M.-J. DURRY, Gérard de Nerval et le mythe, Paris, 1956.

[2]  Lettre au Dr Blanche, 17 octobre 1854.

[3]  On a pu dire que « les symboles alchimiques illustraient fidèlement le dynamisme de sa recherche personnelle ». Cf. G. LEBRETON, « La Clé des chimères », Fontaine, 1945.

[4]  Voir dans le même sens la Prakriti de Claudel.

[5]  Sur tous ces points il faut se référer au remarquable ouvrage de Jean RICHER, Gérard de Nerval et les Doctrines ésotériques, le Griffon d’Or, Paris, 1947.

[6]  On sait, depuis les travaux de Paul Arnold, que l’origine reculée de ces groupes est légendaire.

[7]  On a parlé d’inhibition physique. Cf. L. H. SÉBILLOTTE, Le Secret de G. de Nerval, Corti, 1948.

[8]  J.-P. RICHARD, Poésie et Profondeur, Paris, 1955. Mme Durry montre que le problème du « double » s’est posé pour Gérard dès 1839. Ne s’est-il pas attaché à nous décrire ce Raoul Spifame qui, « à l’opposé des insensés vulgaires qui s’oublient et demeurent constamment certains d’être les créatures de leur invention », change tour à tour de rôle et d’individualité, « étant double et distinct pourtant ? »

[9]  Jean Richer, Romantiques français devant les Sciences occultes, dans Literature and Science, VIe Congrès de la Fédération des Langues et Littératures modernes, Oxford, 1955.

[10]  Œuvres, p. 403 (Pléiade).

[11]  Œuvres, p. 365 (Pléiade).

[12]  Proust, Contre Sainte-Beuve.

 

 

 

 

 

 

 

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