Le Pèlerin de Compostelle

 

(SAINT JACQUES)

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Léon CHANCEREL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

Saint Jacques le majeur, d’après les Évangiles et les Actes

 

 

Jacques et Jean étaient fils de Zébédée et de Marie-Salomé, sœur de Marie, et par conséquent ils auraient été cousins germains de Jésus. Sur cette parenté, beaucoup d’exégètes sont d’accord, dont le R. P. Lagrange, encore qu’il y apporta quelques réserves. Ce qui est certain, c’est que Jacques fut, avec Jean, l’un des disciples les plus chéris du Christ.

Zébédée et ses deux garçons possédaient une barque et ils exerçaient le métier de la pêche sur le lac Génésareth, que l’on nommait aussi mer de Galilée et qui prit le nom de Tibériade lorsque Hérode eût fait bâtir cette ville en l’honneur de Tibère, sur les ruines, dit-on, de Génésareth. Ce lac offre encore aujourd’hui un aspect particulièrement enchanteur. Bordé de lauriers-roses qui se reflètent dans l’eau calme, il est vraiment le lieu de la Bonne-Nouvelle. « La main du peintre le plus suave, écrivait Lamartine, ne dessinerait pas des contours plus arrondis, plus indécis et plus variés que ceux que la main créatrice a donnés à ces eaux et à ces montagnes ; elle semble avoir préparé la scène évangélique pour l’œuvre de grâce, de paix, de réconciliation et d’amour qui devait une fois s’y accomplir. »

Jacques et Jean habitaient, selon toute apparence, à Bethsaïda où vivaient aussi Pierre et André avec qui le patron Zébédée était associé pour la pêche.

Et, pour nous qui n’avons point vu ces lieux bénis, Bethsaïda, si vous voulez, ce sera telle bourgade maritime que nous aimons, de celles-là que les « baigneurs » n’ont pas encore absorbées ou corrompues. Partout où il subsiste encore des pêcheurs et des barques actives sont présents les premiers apôtres, leurs patrons, et Jésus est au milieu d’eux.

Donc, comme il allait le long de la mer de Galilée, Jésus, ayant « embauché » Simon et André pour en faire des « pêcheurs d’hommes », voit Jacques et Jean réparant leurs filets. Il les appelle. « Et eux aussi, laissant à l’heure même et leurs barques et leur père, le suivirent. »

Telle est, dans l’Évangile, l’entrée de Jacques. Il est dans sa barque où il travaille humblement de son métier, renouant les fils fragiles de son outil, et sur un simple appel il entre dans l’Histoire, la plus grande histoire de la terre, comme dit Péguy.

 

 

                Et aussi la plus grande histoire des cieux,

                La plus grande histoire du monde.

                La plus grande histoire de jamais.

                La seule grande histoire de jamais.

                La plus grande histoire de tout le monde.

                La seule histoire intéressante qui soit jamais arrivée.

 

 

*     *     *

 

Le jour que Jésus gravit la montagne et que, d’entre tous ceux qui l’ont suivi, il en établit douze pour les avoir avec lui, Jacques et Jean, son frère, sont parmi les élus et il leur donne le surnom de Boanergès, c’est-à-dire « Fils du Tonnerre », à cause sans doute de l’impétuosité de leur zèle.

Jacques est à bord avec Jésus, le jour qu’Il tance le vent et la mer et que la nef aborde au pays des Géraséniens. Il est là, quand, du corps du démoniaque errant au milieu des sépulcres, Jésus fait sortir les esprits impurs qui cherchent leur refuge aux corps des pourceaux ; là encore quand est guérie l’hémorroïsse et quand est ressuscitée la fille du chef de la synagogue : « Talitha, coumi ! Petite éveille-toi. » Il est de ceux à qui Jésus donne le pouvoir de chasser les démons et de guérir les malades, de ceux-là qui iront prêcher la pénitence et qui « ne prendront rien pour la route, qu’un bâton seulement.

 

 

*     *     *

 

 « Quand les jours où il devait être enlevé du monde furent près de s’accomplir, Jésus prit la résolution d’aller à Jérusalem. » Et les Samaritains ne voulurent pas le recevoir. Alors Jacques et Jean, « Fils du Tonnerre », se cabrent et vitupèrent, et, tout grisés de leur nouveau pouvoir, ils disent à Jésus : « Seigneur, voulez-vous que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ? »

Et ils s’attirent cette réprimande qu’ils ne peuvent encore comprendre :

– Le Fils de l’Homme est venu, non pour perdre les hommes, mais pour les sauver.

Et de même sera réprimandée leur mère qui les voulait voir dans la gloire céleste à la droite et à la gauche du Seigneur.

 

 

*     *     *

 

Et c’est Gethsémani.

Jésus a pris avec lui Jacques ainsi que Pierre et Jean.

« Mon âme est triste jusqu’à la mort. Restez ici et veillez. »

Et Jacques, non plus que Pierre et Jean, ne saura résister au sommeil. La chair triomphe de l’esprit. Il s’endort.

 

 

*     *     *

 

Le Christ est mort. Jacques et Jean ont repris la mer et leur métier pour chercher leur nourriture corporelle, selon la loi, à la sueur de leur front.

Et le Christ ressuscité leur apparaît.

– Enfants, n’avez-vous rien à manger ?

– Non.

– Jetez le filet à droite de la barque et vous trouverez.

Et ils le jetèrent. Et ils ne pouvaient plus le tirer à cause de la grande quantité des poissons qui s’y étaient maillés.

Or, à Jérusalem, dans le Cénacle, les apôtres persévéraient dans la prière, et quand les jours de la Pentecôte furent accomplis, il se fit soudain un grand bruit dans le ciel, comme celui d’un vent impétueux et qui emplit toute la maison. Et le feu se posa sur chacun d’eux et ils furent remplis de l’Esprit Saint. Et le don des langues leur fut donné. Et il y eut en eux une force telle qu’ils purent croire qu’ils étaient ivres. Et, dès lors, les fidèles qui n’étaient d’abord qu’une trentaine à Jérusalem devinrent mille et deux mille et trois mille, unis dans la communion de la fraction du pain et dans la prière, dans l’allégresse et la simplicité du cœur.

 

 

*     *     *

 

Vint Hérode, Hérode Agrippa Ier, fils d’Aristobule et de Bérénice, petit-fils d’Hérode le Couard sous le règne duquel l’Étoile parut au ciel païen, neveu d’Hérode Antipas, dit le Renard, devant qui Jésus comparut dans sa Passion. Né vers l’an 10 avant notre ère, il avait été subitement porté au trône de Judée par le caprice de Caligula, dont il était le compagnon de débauches et le favori.

Et le roi Hérode leva la main sur quelques-uns de l’Église pour les tourmenter.

 

 

*     *     *

 

Jacques fut le premier des apôtres appelé à la gloire du martyre.

Cela se passait en l’an 44, onze ans après l’Ascension, aux environs de la Pâque juive, d’après le témoignage de Clément d’Alexandrie, conservé par Eusèbe.

L’exécution de Jacques eut vraisemblablement lieu sur la colline nommée Sion qui domine Jérusalem au sud-ouest. L’Histoire ne nous a laissé aucun document précis sur sa mort : il n’y eut pas de procès inquisitorial devant le sanhédrin ; la sentence fut prononcée en vertu du pouvoir arbitraire du souverain. C’est ce qui peut expliquer pourquoi saint Jacques fut décapité et non lapidé.

Une église aujourd’hui couronne l’aire qui fut teinte du sang de l’apôtre.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE DEUXIÈME

 

Saint Jacques le majeur dans la légende dorée

 

Il ne nous appartient pas ici, Dieu merci ! de discuter la valeur historique de l’œuvre de Jacques de Voragine. Soumise à l’erreur, comme toutes les œuvres humaines – qu’elles soient ou non conçues et rédigées selon les règles les plus récentes de Révérendissime Dame Critique-Historique – nous savons bien que la « Légende de Plomb », comme l’appelaient les érudits du XVIIe siècle, est remplie d’inexactitudes.

Mais nous savons aussi qu’elle est le vivant reflet de la pensée chrétienne du Moyen Âge, lequel ne tenait nullement pour illicite d’embellir selon son cœur et ses pieuses rêveries, de colorier avec ses couleurs familières, la vie de la Vierge et des Saints.

Elle est la source intarissable où s’abreuvèrent, pendant des siècles, peintres, verriers, sculpteurs, poètes, dramaturges, acteurs, tous ceux dont c’est proprement la mission de représenter les indicibles splendeurs du domaine spirituel. Ils l’ont fait du mieux qu’ils ont pu, à la mesure de l’homme.

Relisons donc sans vergogne, sur les marches mêmes de la Sorbonne, La Légende Dorée, – ce qui ne nous empêchera pas d’entasser par ailleurs de très nécessaires fiches. Et si nous errons avec une gentille émotion dans la forêt fleurie de Voragine, si proche parfois de celle de Brocéliande, c’est dans l’espoir de saisir dans la pénombre légendaire, un reflet des vérités éternelles propre à rafraîchir et à illuminer nos âmes. Par ces temps desséchants d’âpres, laides, mesquines et dérisoires luttes quotidiennes qui, de nous-mêmes, absorbent le meilleur, nous en avons furieusement besoin.

 

 

*     *     *

 

Presque tous les apôtres, dans La Légende Dorée, eurent à vaincre des magiciens et des enchanteurs. Saint Jude et saint Simon allèrent les provoquer jusque dans le Temple du Soleil, maison-mère des arts magiques, à Sannir, près Babylone.

Suscité par les Pharisiens, un magicien nommé Hermogène expédia vers Jacques un apprenti-sorcier nommé Philétus, dans le dessein de convaincre l’apôtre d’imposture et de feinte magie. Mais voilà que le dit Philétus fut conquis par la parole et par les miracles de l’adversaire et qu’il s’en retourna vers son maître, plein d’enthousiasme, pour lui dire son heureuse conversion et lui conseiller d’en faire autant.

Furieux, le magicien cuisine ses plus savants sortilèges. Par eux, il lie Philétus et l’immobilise « pour voir si son Jacques sera assez fort pour le délivrer ». Prévenu de la chose, l’apôtre fait en secret passer son manteau au prisonnier, lequel, l’ayant touché est aussitôt délivré des chaînes magiques et s’empresse d’aller rejoindre son saint libérateur. Ce à quoi Hermogène réplique en expédiant à Jérusalem quelques menus démons à sa solde, aux fins de lui amener Jacques et l’apprenti fortement garrottés.

– Ahi ! Ahi !

Arrivée en face de Jacques, toute la Diablerie commence de gémir piteusement, en disant : « Apôtre Jacques, aie pitié de nous ; voici que nous brûlons avant notre temps. L’ange du Seigneur nous a liés avec des chaînes de feu et très véhémentement nous tourmente. »

Jacques, après avoir médité et prié, dit alors à la satanaille : L’ange de Dieu vous rend la liberté. Allez vers Hermogène et amenez-le-moi, mais en prenant soin de ne lui faire aucun mal.

À Hermogène, tout confus, notre saint parle avec douceur :

– Notre doctrine nous enseigne de rendre le bien pour le mal. Elle n’admet point que quiconque soit converti par force. Va donc, magicien ; tu es libre.

Hermogène ne bougeant pas, Jacques le prie de lui en dire la cause.

– Je sais d’expérience l’humeur des démons et leur tempérament vindicatif. Si tu ne m’octroies quelque talisman qui me protège, ils se revangeront et me tueront assurément.

Jacques lui donna son bâton.

Lors, tombant à genoux, le magicien :

– Apôtre Jacques, libérateur des gens menés par ce qu’ils mènent, reçois, je te prie, mon maître, en pénitent, celui que tu as daigné secourir, malgré qu’il t’enviât et cherchât à te nuire.

Et apportant tous ses grimoires, il les brûla sur la place, reçut le saint baptême et, dès lors, se montra parfait dans la crainte de Dieu.

C’est à la suite de cette éclatante victoire que, selon Voragine, Hérode Agrippa, sous la pression du Grand Prêtre Abiathar, fit trancher la tête de l’apôtre.

 

 

*     *     *

 

Or, dit La Légende Dorée, comme on conduisait Jacques au supplice, un paralytique, gisant sur le bord de la route, le supplia de lui rendre le mouvement… Et aussitôt, le malade guérit, se leva et bénit son Créateur. Alors le scribe qui conduisait l’apôtre se jette à ses pieds, lui demande pardon d’être mêlé à cette injuste affaire et réclame le baptême. Abiathar le fait saisir : « Si le sot ne maudit le nom du Christ, il sera trucidé avec l’imposteur ! » Naturellement, le néophyte préféra partager, avec l’autorisation d’Hérode, le supplice du Saint. Ce scribe se nommait Joséas. Jacques, avant de mourir, obtint du bourreau quelques gouttes d’eau et la sainte ondée ouvrit au dit Joséas les portes du Paradis.

Quant à Hérode (à qui Pierre, emprisonné lui aussi, jouait le lendemain, grâce à Dieu, le tour de s’échapper), les Actes rapportent (XII, 21-23) que, dans le moment où, revêtu de l’uniforme royal, assis sur le trône, haranguant et acclamé, il jouissait fortement de lui-même, un Ange du Seigneur vint et le frappa.

 

 

*     *     *

 

Voici, sur la fin de « Troisième Rôle », ce que rapporte Josèphe au livre XIX de ses Antiquités : Hérode étant venu à Césarée où l’attendait une grande foule, se vêtit d’une robe brillante, toute tissée d’or et d’argent et se mit en route pour se rendre au théâtre. Et dès que les rayons du soleil touchèrent la robe leur action doubla l’éclat des deux métaux, si bien que le public effrayé crut voir là l’indice d’une nature plus qu’humaine. Et le public unanimement le proclama dieu. Mais, tandis que Hérode se délectait, il vit paraître le hibou qui jadis lui avait annoncé qu’il serait roi.

Sur quoi, Hérode, comprenant que la mort était sur lui, dit au peuple : « Moi, votre dieu, voici que je vais mourir ! » Et, comme il lui avait été prédit, au seuil de sa fortune, par l’oiseau des ténèbres, des vers envahirent son corps et cinq jours plus tard, il mourut.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE TROISIÈME

 

Le tombeau de saint Jacques en Galice

et le premier « guide » des pèlerins

 

Dans l’histoire traditionnelle des apôtres, telle qu’elle se constitue peu à peu dans l’esprit de la chrétienté, il fut reçu de bonne heure que, chacun d’eux ayant évangélisé une contrée différente du monde, Saint Jacques choisit l’Espagne pour lieu de son action.

Il ne semble pas que, vivant, il y ait obtenu de brillants résultats. Les gens de la côte ibérienne, restèrent fidèles à leurs dieux celtes. Leur reine, nommée Louve, le chassa. En vain Jacques (dont le nom signifie : celui qui lutte) s’enfonça-t-il plus avant dans les terres… On montre encore à Saragosse un pilier de jaspe sur lequel la Vierge Marie lui apparut pour le réconforter, – Notre-Dame Del Pilar, qui est pour l’Aragonnais ce qu’est Notre-Dame de Sous-Terre pour la Beauce française.

Saint Jacques, rallia Jérusalem, laissant là-bas deux disciples, Athanase et Théodore qui devaient par la suite être ensevelis près de lui. Il semble n’être rentré en Palestine que pour y subir « la consolation du martyre » sur cette colline de Sion, où, dit-on, étaient le tombeau de David, la maison de Marie, le Cénacle, le palais de Caïphe…

Rebelle à la parole de Jacques, l’Espagne, cependant, devait être comblée de ses grâces. Une nef, sans gouvernail ni voiles, y transporta le corps du Martyr, sur une mer aplanie « au silenci dou clu reiaume » comme dit Mistral, où se mêlaient, lui faisant escorte, alléluias, mouettes et angelots.

Athanase et Théodore allèrent trouver la reine Louve et ils lui dirent : « Notre-Seigneur t’envoie le corps de son disciple afin que tu reçoives mort celui que tu n’as pas voulu recevoir vivant. » Louve, dont l’heure n’était pas venue, fit jeter en prison les pieux hérauts. Ils en furent miraculeusement délivrés et c’est tout un film merveilleux que la tradition galicienne déroule, plein de belles images, d’imbroglios et de gags, où l’on voit, dans des sites accidentés, des taureaux devenus plus doux que moutons conduire le Saint au lieu de sa sépulture, – ce qui amena la conversion de Louve et la construction de la première basilique.

Par la suite, de crainte des profanateurs, le corps fut transporté en secret à Iria, dans le champ dit « de l’étoile », Campus Stellae. C’est là qu’au IXe siècle, Théodomir, évêque d’Iria, le retrouva, à la faveur d’un miracle (« et le bâton de voyage de l’apôtre était à côté du corps »). On le déposa enfin à Liberum-Donum, endroit qui fut dès lors appelé Santiago.

 

 

*     *     *

 

 « De tout ce que l’on raconte sur la prédication de l’apôtre en Espagne, a écrit Monseigneur Duchesne, la translation de ses restes et la découverte de son tombeau, un seul fait subsiste, celui du culte galicien. »

Ce culte qui, pendant des siècles, fit de Compostelle, avec Jérusalem et Rome, l’un des trois grands lieux de pèlerinage, nous allons tenter d’en retracer l’histoire, particulièrement propre à toucher quiconque aime la route, ses aventures, ses dangers, ses contes, ses chansons, et tout ce qui flotte de traditionnel et de poétique dans la poussière que soulèvent les pas, allègres ou las, de ceux qui, par troupes ou solitaires, cheminent du corps ou de l’esprit.

Notons d’abord que les Espagnols s’empressèrent, à la suite de Louve, de mettre leur pays sous le patronage de l’apôtre dont ils avaient le précieux honneur de posséder la sainte dépouille. En 938, Ramire II, ayant défait Abdérame III, roi de Cordoue, fit hommage de la victoire imprévue qui sauvait sa couronne à l’intervention miraculeuse de Santiago ; à Clavijo, à Xérès de la Frontera, partout où de rudes batailles opposèrent chrétiens et musulmans, l’Espagne militaire vit saint Jacques, à cheval et casqué, charger à la tête de ses escadrons.

Ce fut dès lors au cri de Santiago ! Cierra Espana ! que tout caballero s’élançait au combat, comme le faisaient nos preux au cri de Montjoie ! Saint Denis !

Saint Jacques, El Matamoro, devint pour l’Espagne ce que saint Michel fut et reste pour la France, saint Georges pour l’Angleterre. Les vieux poètes castillans nous montrent le Cid, Don Rodrigue de Vivaz, allant à Santiago dès le seuil de son épopée. Sur la route, il rencontre un lépreux avec lequel il partage son repas et son lit. Et, par ce lépreux qui n’était autre que saint Lazare, Dieu venait bénir la Chevalerie et la gloire du Campeador et de tous ses fils.

Poursuivant la tradition lointaine, le roi Alphonse XIII, lors des fêtes qui eurent lieu en 1909 à Compostelle, renouvela solennellement les vœux de ses aïeux. De nos jours encore, malgré bien des vicissitudes, la fête du grand Patron de l’Espagne fut à peu près régulièrement célébrée dans la plupart des garnisons.

Si l’art espagnol s’est complu en des représentations somptueuses, équestres, guerrières, emphatiques du fils de Zébédée, combien plus humaine, plus touchante, plus proche de nos cœurs, nous apparaît, dans l’iconographie française, le saint Jacques pèlerin, chemineau, routier, bravant intempéries et fatigues pour, d’étape en étape, atteindre pédestrement, humblement, un but lointain tout baigné de tendresse humaine et de sainte charité.

Le plus ancien pèlerin de Saint-Jacques dont l’histoire, sur des textes certains, nous ait conservé la mémoire, est un évêque du Puy-en-Velay, Gotescale : il fit le voyage en 951. Dix ans plus tard, Raymond II, Comte de Rouergue, fut tué sur le chemin alors fort dangereux de Compostelle, en de nombreux points commandé par les Musulmans…

Dès le XIIe siècle, les pèlerins affluent. Au début du XIIIe, des ambassadeurs arabes envoyés à la Reine Urraque disent que la route en est encombrée : « Vix patebat liber callis. »

Alphonse VII vient se faire armer chevalier dans la splendide basilique dont il achève la construction. Compostelle devient la rivale de Rome. Son archevêque est un personnage considérable. Il a des troupes et des galères pour soutenir la gloire du sanctuaire et se défendre des infidèles. « La ville de Schant Yacoub », dit un chroniqueur arabe, « est pour les chrétiens ce qu’est pour nous la Kaaba : on y vient des contrées de Rome et même de plus loin. »

 

 

*     *     *

 

C’est alors que parut un petit livre qui eut une énorme influence sur le culte de saint Jacques et sur la popularité universelle du sanctuaire galicien.

Il ne contenait pas seulement la vie et les miracles du Saint : c’était un véritable Guide. Ancêtre vénérable du Baedeker, du Joanne ou du Michelin, il donnait tous les renseignements topographiques, historiques et autres nécessaires au voyageur, indiquant les gîtes, les curiosités tant naturelles que spirituelles, les sanctuaires et les sources d’eau potable. Ce guide précieux dont plusieurs copies nous sont parvenues est l’œuvre, non pas du pape Calixte II, comme l’a cru le XIIIe siècle, mais vraisemblablement d’un clerc poitevin nommé Ameri Picaud qui le compila et le rédigea sous l’influence des moines de Cluny. Ce qui fit sa puissance et même sa grandeur, c’est qu’il fut l’expression d’un sentiment collectif, d’un besoin, d’un élan populaires. Comme l’a très justement remarqué Joseph Bédier dans la remarquable étude qu’il lui a consacrée, il n’y a à la base ni l’imagination d’un clerc, ou d’un groupe de clercs avides d’achalander un pèlerinage, ni celle de jongleurs inventeurs du merveilleux gratuit dont ils vivent. Il y a l’immense peuple de France dont le Guide ne fait que fixer et mettre en ordre la création romanesque, poétique, chaleureuse, avide de belles aventures routières, de rêveries et de réalités vécues. Livre émouvant qui décrit les chemins, recueille les histoires et les oraisons qu’ils entendirent, rythmées par le cri de marche des pèlerins et des Croisés. « Outrée… Susée !… » liant aux plus hautes traditions des églises de France semées par la Foi sur le long parcours, les plus belles légendes des Chansons de Geste.

À cause du ahan des pèlerins, de la poussière des routes, du soleil et de la pluie, à cause de l’immense cheminement de tant d’espoirs, à cause de tant de foi, de simplicité, et d’amour, cette pauvre chose, par tant de côtés dérisoire et même choquante, rayonne vie, sens, dignité, pure poésie, confirmation et réconfort.

Prenons-le donc en mains, ce vieux Guide, pour refaire à la suite de nos aïeux le chemin de Saint-Jacques.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE QUATRIÈME

 

Charlemagne, premier pèlerin de Saint-Jacques

 

Le Guide comprend tout un livre attribué à l’archevêque Turpin qui fait de Charlemagne le premier pèlerin et le premier chevalier de Saint-Jacques. Dans un très ancien manuscrit (B.N. Ms fr. 834, fo 13) nous lisons que « par la proiere Monseigneur Saint Jacques dona nostre Sires cest don à Charlemaine c’on parlerait de lui tant comme ce siècle durerait ». Et Joseph Bédier a pu écrire : « Sans l’apôtre, je veux dire si son tombeau de Galice n’avait pas existé, la chronique de Turpin ne se serait produite, ni ne se serait manifestée, en tant d’églises et à tant d’étapes de routes, cette activité poétique dont la Chronique de Turpin et plusieurs chansons de geste ne sont que les symboles imparfaits et les tardifs témoins. »

Les pèlerins de Saint-Jacques furent en quelque sorte les artisans principaux de ces belles légendes, les naïfs rhapsodes de ces fortes épopées, les attachant, en ex-voto, le long de la voie galicienne, aux nombreux sanctuaires où ils s’arrêtaient : de la même manière, l’épopée de l’Énéide unissait par la chaîne continue du voyage d’Énée les différents temples où les voyageurs allaient adorer sa mère Aphrodite.

 

 

*     *     *

 

Donc, Charles, vieux et las, ayant épuisé ses forces à combattre les Sarrazins, dans toutes les régions de la terre, et n’aspirant plus qu’au repos, vit, une nuit, un chemin stellaire qui, de la mer de Frise, à travers Gascogne et Navarre, courait dans le ciel jusqu’en Galice. Plusieurs nuits de suite, il eut la même vision dont il ne comprit le sens que lorsque l’apôtre Jacques lui apparut sous la forme d’un seigneur très beau.

Et Jacques lui dit : « Voici que mon corps est en Galice, mais l’on ne sait où, et les Sarrazins oppriment ce pays… C’est pourquoi Dieu te mande que tu ailles leur reprendre la route qui mène à mon tombeau et la terre où je repose… »

Charlemagne rassemble ses armées et entre en Espagne. Au nom de Jésus et de Jacques, les murailles de Pampelune s’écroulent. D’une mer à l’autre mer, l’empereur, barbe blanche au vent sur la cotte de mailles rudes, parcourt tout le pays, soumettant les villes, baptisant les infidèles, détruisant les idoles, élevant des églises, sauvegardant et enrichissant Compostelle où il établit un évêque.

Conquête de courte durée : Agolant, « roi sarragouchan » venu d’Afrique, chasse les garnis aires et ravage terres et monastères. Charlemagne, qui s’en était retourné vers le repos, doit, derechef, reprendre le harnois de guerre, à la tête de cent trente-quatre mille hommes concentrés dans les Landes. Comme de juste, il tue Agolant en combat singulier. Turpin, assisté de neuf évêques, célèbre avec pompe la dédicace de la basilique. Vous savez le reste, et comment sur la route du retour, Marsile et Beligand tramèrent avec Ganelon la trahison qui causa la mort de Roland…

Des années passèrent. Le vieil empereur, quelque peu assotté par l’âge, occupait les derniers jours qu’il lui restait à vivre à faire peindre sur les murs de son palais la merveilleuse histoire de ses guerres d’Espagne…

Or, le jour que Charles mourut, l’archevêque Turpin étant à Vienne fut ravi en extase. Il vit passer devant lui d’innombrables troupes d’étrangers combattants qui allaient du côté de la Lorraine.

À l’un d’eux, « au visage d’Éthiopien », qui était en arrière des autres, Turpin demande :

– Où allez-vous ?

– Nous allons, répond le diable noir, à Aix-la-Chapelle pour saisir l’âme de Charlemagne et l’emporter aux enfers.

– Hé bien, dit Turpin, je t’adjure, par le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ de revenir à moi quand tu auras accompli ton voyage.

Et Turpin termine ainsi son récit :

Peu de temps après, les démons revinrent et je dis à celui que j’avais interpellé :

– Qu’avez-vous fait ?

Le démon me répondit :

– Un Galicien sans tête a mis dans la balance tant d’églises élevées en son honneur que le bien a pesé plus que le mal et ainsi il nous a enlevé l’âme de Charles.

« Le Galicien sans tête », vous l’avez compris, c’était saint Jacques qui, selon sa promesse, avait obtenu pour l’Empereur la couronne céleste en récompense de ses travaux d’Espagne.

Cette invention, – Charlemagne, premier pèlerin de Saint-Jacques, ses « barons » chevaliers de saint Jacques attachant sa coquille sur leurs hauberts – Joseph Bédier en a dit la grandeur en termes si justes et si définitifs qu’il n’est ici que de les citer : « L’idée est belle de grouper dans les Landes de Bordeaux les héros de toutes les gestes, appelés des quatre coins de l’horizon poétique, de les acheminer tous, épris d’un même désir, vers le tombeau de Galice, et de les ramener par Ronceveaux, afin que l’apôtre, à cette dernière étape de leur pèlerinage, leur donne à tous à la fois, leur récompense, la joie d’être martyrs. L’idée est belle de ce crépuscule des héros qui renaissent ensemble à la lumière éternelle. L’idée est belle de distribuer leurs dépouilles, leurs reliques sur les routes de Compostelle ; pour qu’ils en soient les gardiens, pour qu’ils protègent, eux, les pèlerins triomphants, ceux de l’Église militante : ils sont leurs modèles sur ces routes, leurs patrons, leurs intercesseurs. »

Et la France, pendant des siècles, restera fidèle à cette pensée. Le sceptre des Rois de France portera, fixé dans l’émail, le colloque de Charles et de l’apôtre ; il sera reproduit aux vitraux des cathédrales ; il sera choisi pour historier le sceau des Confrères de Saint-Jacques à Paris.

 

 

*     *     *

 

Avec d’autres chansons de geste qui l’exploitent et la complètent, La Chronique de Turpin insérée dans notre Guide, forme donc comme une sorte de prologue, composé après coup, de la Chanson de Roland. Et toute cette histoire se déroule sur la voie même que suivaient les pèlerins « la droite rue, le cemin ferré, le cemin antif, la voie batue », comme ils la nomment, – route immuable que déjà détermine l’Itinéraire Antonin, que précisent le Codex, les Guides et Chansons du XVIIe et les cartes routières modernes.

Dans la Prise de Pampelune, dans Gui de Bourgogne ou dans Anseïs de Carthage, le personnage principal du poème, le traître Isoré, c’est le Chemin de Saint-Jacques roulant le flot ininterrompu de l’Exercitus Domini.

Et sur cette route, que de reliques offertes à l’hommage des pèlerins, témoignant de l’ardente survie de la Geste !

C’était à Belin, tête d’étape, le tombeau qui renfermait le corps des « grands barons » : Olivier, Gondebaud, Ogier le Danois, Arastin de Bretagne, Garin le Lorrain. À la limite de la vallée, après Ostabat, là où il y a « une montagne si haute qu’on croit, quand on est au sommet, qu’on va pouvoir toucher le ciel et d’où l’on découvre trois royaumes : France, Castille, Aragon », le Guide recommande de s’agenouiller devant la croix qui est là : elle fut érigée par Charles lui-même. Et chaque pèlerin ne manquait pas de planter lui aussi sa petite croix de bois près de la grande croix de pierre, faisant du lieu un immense ossuaire de pieuses pensées, fortement nées là et pieusement couchées là, en témoignage…

Et c’était Roncevaux, Roncevaux qui gardait toujours vivace le souvenir de Roland. Le Guide décrit minutieusement le tombeau du preux qui existait encore au XVIIe siècle, dans l’église qui avoisine l’hôpital des Pèlerins.

Voici comment un excellent prêtre bolonais, Domenico Laffi, (de 1670 à 1673 il fit trois fois le « saint voyage ») décrit sa visite aux lieux immortalisés par la Chanson :

« … À main gauche est la grande église, qui est très ancienne : c’est Charlemagne qui la fit faire et l’archevêque Turpin y a dit la messe…

Devant le grand autel, il y a une grande et forte grille de fer, très élevée, au haut de laquelle est attaché le cor de Roland… ; il est tout d’une pièce et il a une fente du côté par où sort la voix, laquelle fente on dit qu’il fit à l’heure où, sur la cime des Pyrénées, il sonna pour appeler Charlemagne. Près de ce cor, sont deux masses ferrées l’une de Roland et l’autre de Renaud, dont ils se servaient dans les batailles et qu’ils portaient attachées à leurs arçons… Il y a aussi un étrier de Roland et ses brodequins, qu’on dit que chausse le vicaire quand il chante la messe aux grandes solennités… »

Après avoir reconstitué les épisodes de la bataille, le bon Laffi va voir la fontaine où Roland, « les veines crevées », vint boire et faire boire son cheval Vaillantif, là où il voulut briser Durandal, là où il se confessa.

« Là, Charlemagne fit faire le tombeau de Roland et l’y ensevelit. Ce tombeau est fait comme une petite chapelle en carré parfait, et de tous côtés il a environ vingt pieds de long, avec une belle coupole en pyramide qui porte en haut une belle croix ; dedans est le sépulcre, semblablement de figure carrée ; c’est à peine si une personne peut marcher entre le sépulcre et la muraille. On dit que d’autres paladins encore y sont enterrés avec Roland. Sur les quatre faces sont peintes toutes les guerres qui furent faites en ce lieu, et aussi la trahison. Au pied de la porte est la pierre que Roland trancha près de la fontaine ; elle est fendue par le milieu. Nous ne pouvions nous rassasier de la regarder, et nous serions toujours restés là…

Nous regardâmes longtemps le sépulcre et nous écrivîmes sur une des pierres, avec la pointe d’un couteau, nos noms et nos surnoms… »

Un des récents pèlerins de Roncevaux, le regretté Gaston Paris, nous a rapporté l’étonnement qu’il avait eu de ne pas y trouver ces gorges profondes, ces monts ténébreux, ces sombres défilés qu’évoque la Chanson : « On se trouve sur un plateau spacieux qui s’arrondit comme une large coupe entre des montagnes à pente douce et qui ne présente aux yeux que des aspects de riante idylle !… Ce lieu de funèbre mémoire est plein de charme, de poésie et de paix. On voit de tous côtés des troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres ; de jeunes chevaux bondissent dans l’herbe haute. » L’érudit entendit les clochettes et les grelots des troupeaux qui reviennent lentement à leur gîte de nuit. Le soir, à l’auberge, il vit danser la jota aux sons de la guitare.

Mais, si Gaston Paris n’a pas retrouvé la pierre fendue qui si fort avait ému les pèlerins de jadis, non plus que les croix d’Ostabat, ni tous les souvenirs décrits par le Guide et si évidemment dépourvus de toute authenticité, il y a retrouvé « l’écho du thrêne immortel, ce lien vivant qui rattache nos âmes à l’âme même de ces lointains aïeux qui, tant de siècles avant nous, ont aimé notre patrie, dont quelques-uns ont donné leur vie pour elle, dont les autres, déjà dans notre langue, ont chanté ses gloires et ses douleurs ».

Pèlerins de Compostelle, ne manquons pas de faire à Roncevaux une halte poétique et française, selon l’itinéraire traditionnel des Routiers de Saint-Jacques.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE CINQUIÈME

 

Les confréries de Saint-Jacques

 

Dès l’origine du culte de saint Jacques, il s’en forma dans toute la chrétienté, à l’imitation de l’ordre des Hospitaliers du Haut Pas, fondé au XIIe siècle aux environs de Lucques en Italie, pour construire des ponts, entretenir les routes et fonder des hôpitaux et des hôtelleries pour les pèlerins.

L’histoire des confréries de Saint-Jacques est intimement liée à celle des autres associations pieuses qui, pendant des siècles, aidèrent nos aïeux à pratiquer en commun l’art de bien vivre et de bien mourir, – sociétés de secours mutuel, syndicats avant la lettre, placés sous le signe évident de la Croix.

L’histoire des innombrables confréries de Saint-Jacques n’a pas encore été écrite. Trois d’entre elles cependant nous sont particulièrement bien connues : celle de Paris, celle de Moissac et celle d’Arras. Leurs archives ont été retrouvées, dépouillées et publiées par de patients historiens dont les travaux minutieux, ignorés des lecteurs non spécialisés, s’empoussièrent dans les nécropoles de l’érudition. C’est là une des grâces inattendues de la Communion des Saints que celle qui nous permet aujourd’hui d’offrir à l’hommage du grand public les noms de ces modestes travailleurs, Bordier, l’abbé Daux et A. Guesnon, à qui nous devons d’avoir pu tracer sur une base solide la rapide esquisse qu’on va lire.

 

 

*     *     *

 

Le 15 décembre 1318, un certain nombre de bourgeois parisiens, artisans et gens de petit métier, se réunirent, un vendredi soir, dans le local habituel de la Confrérie des Bouchers, c’est-à-dire, vraisemblablement, dans la Salle capitulaire de l’église Saint-Jacques de la Boucherie. Ils firent grand feu dans l’âtre. Des flambeaux de cire éclairaient leur délibération qu’un setier et demi de vin réchauffa, ainsi qu’en témoigne leur livre de comptes. Là, furent posées les règles de la Confrérie parisienne de Saint-Jacques.

De Paris, d’Arras, de Rouen ou de Moissac, les statuts des Confrères sont partout identiques à quelques détails près. Nul ne pouvait être admis dans la Confrérie, s’il n’avait accompli le saint voyage. Et, pour preuve, il devait au jour de sa réception, présenter ses « lettres de pèlerinage », consistant en billets de confession ou de communion délivrés par les autorités ecclésiastiques dans les paroisses jalonnant son cheminement pieux.

Par la suite, les Confrères admirent dans leur sein quiconque versait à la Confrérie une somme égale à celle que le voyage de Galice lui aurait coûté, puis ceux qui appointaient un pénitent pour faire le pèlerinage à leur place. Toutefois, dans les cérémonies publiques, n’avaient droit au bourdon, (le bâton des pèlerins) que les seuls voyageurs effectifs.

Le 18 février 1319, la reine de France posait la première pierre de l’Hôtel des Confrères de Paris. À travers les pièces d’archives publiées par Bordier, quiconque est curieux de ces choses pourra se faire une idée de l’édifice et de sa grande église à trois nefs, comprenant cinq arcades en tiers-point, six piliers peints et des verrières. La voûte en était « coquillée ». Partout, peint, sculpté ou brodé, régnait l’insigne de saint Jacques. Il y avait des coquilles sur la cire des cierges de l’église, les chasubles des desservants, les draps et les oreillers de l’hôpital…

Philippe le Long fait un don de 500 livres ; la comtesse Mahaut d’Artois en donne 420 ; à l’imitation de la famille royale et de la Cour, chacun à Paris contribue selon ses moyens à la fondation et à la vie temporelle de la Confrérie. Étienne Marcel s’y fait inscrire dès le début de son activité, comme, à son déclin, s’y fera inscrire Louis XIII. Qui ne peut donner d’argent donne son temps, son savoir ou sa sueur, témoin un nommé Raoul Lescot, simple carrier, – lointain ancêtre, peut-être, du célèbre Pierre Lescot à qui nous devons le Louvre – qui voitura 518 charretées de pierre de Saint-Cloud.

La Confrérie de Paris connut, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, une existence prospère. Son activité charitable était grande. Nombreux les malades qu’elle hospitalisait.

En 1327, au banquet annuel qui réunit les confrères, il y avait quinze cent trente-six convives et l’on avait tué pour les festoyer huit bœufs et trente-deux porcs, arrosés de « tonneaux de vin blanc et de queues de vin vermeil ». Cela se passait dans une grande loge encourtinée dont le sol était jonché de feuillage. Jongleurs et musiciens étaient de la fête et, pour récompense de leur office, touchèrent 28 livres.

Mais, vers la fin du XVIe siècle, la splendeur de la Confrérie déclina : Le banquet annuel ne réunissait plus qu’à grand peine une centaine de convives.

Le 5 mai 1676, la Confrérie agonisante était dépossédée de tous ses biens et privilèges, ne conservant plus que la permission de continuer la procession traditionnelle du 25 juillet, jour de la fête du saint Patron.

Louis XIV devait lui donner te coup de grâce par deux édits, l’un de 1671, l’autre de 1688.

De fait, spirituellement, elle avait déjà cessé de vivre. Le pèlerinage de Saint-Jacques avait perdu sa force d’attraction ancienne. Il devenait souvent un alibi qu’utilisaient vagabonds et malandrins errants pour justifier leurs méfaits.

Dès 1634, un petit livre publié à Lyon par Nicolas Gay, L’histoire et le caractère de la malice de ceux qui courent le monde aux dépens d’autruy, ceux que le peuple appelait avec mépris « les Coquillards », fils dégénérés des pieux pèlerins de jadis.

Les coquillards, écrit Nicolas Gay, sont les pèlerins de Saint-Jacques. La plus grande part sont véritables et en viennent ; mais il y en a aussi qui « truchent sur le coquillard et qui n’y furent jamais, et qu’il n’y a plus de dix ans qu’ils n’ont fait le pain bénit en leurs paroisses et ne peuvent trouver le chemin à retourner dans leur logis. Ils ne fichent que floutière au grand Coësre ».

Et grand Coësre, vous le savez, est en argot, le nom du roi des gueux.

C’est contre ces imposteurs et leur esprit de chaparde que Louis XIV édicta ses mesures de répression. Il le fit en ces termes :

« Sous un prétexte spécieux de dévotion et de pèlerinage, plusieurs soi-disant pèlerins quittent leurs parents et leur famille contre leur gré, laissent leur femme et leurs enfants sans aucun secours, volent leurs maîtres, abandonnent leur apprentissage et suivant l’esprit du libertinage qui les a inspirés passent le cours de leur pèlerinage dans une débauche continuelle : il arrive même que la plupart des gens vagabonds et sans aveu, prenant la qualité de pèlerins pour entretenir leur oisiveté, passent en cet équipage de province en province et font une profession publique de mendicité ; et d’autres, encore plus punissables, s’établissent dans des pays étrangers où ils trompent des femmes qu’ils épousent au préjudice des femmes légitimes qu’ils ont laissées en France. »

Pour éviter de tels désordres, le Roi réglemente le droit de pèlerinage : quiconque voudra pèleriner désormais devra se présenter d’abord devant son évêque « pour être par lui examiné sur les motifs de son voyage et prendre de lui une attestation par écrit, outre laquelle il retirera du lieutenant général du baillage ou sénéchaussée dans lesquels il fera sa demeure, ensemble des maires, échevins, jurats, etc., des certificats contenant âge, qualités, etc. ». Et tout cela, sous les peines édictées dès 1671, c’est-à-dire « peines de galère à perpétuité contre les hommes et telles peines afflictives contre les femmes que les juges des lieux estimeront convenables ».

La police exécuta les ordres royaux avec un zèle marqué. Aux abus qu’il s’agissait de supprimer, la répression opposa de nouveaux abus, dont la rumeur qui s’en fit dégoûta assurément plus d’un vrai dévot de prendre le bâton, la gibecière et la coquille. Témoin cet extrait du rapport d’un certain Monsieur de Saint Cray, officier de la Maréchaussée, touchant cinq pèlerins de Montpellier qu’il avait arrêtés en 1777, sur le chemin de Compostelle :

« Je me suis fait une loi d’ôter à tous ces gens-là, autant que j’en trouverai, leurs effets, papiers, bourdons, chaperon de cuir, etc., et je ne leur rendray jamais, les déchirant de suite et les faisant brûler, pour leur faire voir qu’ils sont traités encore très doucement, puisque les Ordonnances du Roy, concernant les pèlerinages, condamnent les pèlerins aux galères perpétuelles. »

Il ne faut donc pas s’étonner, l’esprit du siècle aidant, de la rareté des pèlerins de Saint-Jacques à cette époque.

Aussi bien dès la fin du XVIe siècle, dès la Réforme, le pèlerinage de Galice, cette fleur vivace et colorée, populaire et drue, avait perdu sa force et son éclat. Le grand élan était passé. On ne retrouve plus, dès lors, que. des vestiges d’un des plus grands poèmes en action qu’ait vécu la chrétienté. Le cœur n’y est plus.

Outre l’assistance spirituelle et temporelle que se donnaient les Confrères de Saint-Jacques, leur activité principale était de semer d’hôpitaux et de refuges les routes et les cités françaises. Démoli en 1808, l’Hôpital de Paris se trouvait au coin des rues Mauconseil et Saint-Denis. Il y en avait un à Bordeaux qui, rien qu’en l’année 1660 (époque de décadence cependant) reçut, hébergea et soigna 988 pèlerins, un autre, dédié à sainte Christine, au passage des Pyrénées. À Compostelle, l’Hopital de los reyes catolicos, fondé par Isabelle et Ferdinand, subsiste, qui est fort beau, et la ville en possédait bien d’autres, tels que l’Hôpital de Jérusalem, celui de Santiago, celui de Salomé (réservé aux femmes) et celui de San Juan…

Celui de Roncevaux était particulièrement célèbre.

Voici comment un poème latin du XIIIe siècle le décrit : « Là, on lave les pieds aux pauvres, on leur fait la barbe, on leur lave la tête, on leur coupe les cheveux. Si vous voyiez réparer les chaussures des pauvres, alors vous loueriez Dieu, et, racontant les bienfaits de cet asile, vous aimeriez Roncevaux de toutes les forces de votre âme. Ici, celui qui demande reçoit les bienfaits de la charité ; personne n’essuie de refus dans ses prières… Des femmes de grande honnêteté, chastes et modestes, servent les malades… »

Pour égayer la maison, on y a aménagé une serre chaude remplie de fleurs et de fruits. Les chambres sont chauffées et éclairées, les lits moelleux : les réfectoires sont lavés par des eaux courantes. Des bains sont aussitôt préparés pour qui le demande, purifiant des souillures du corps :

 

                Balnea petentibus statim preparantur

                Horum ut corporis sordes abluantur.

 

Au XVIIe siècle, cet hôpital distribuait encore annuellement plus de 20 à 30 000 rations de pain, vin, viande ou poisson.

Aux Confrères de Saint-Jacques – comme d’ailleurs à toutes les Confréries, – l’art français doit bien des œuvres de qualité. Grands bâtisseurs, ils ne se donnaient pas seulement pour mission d’élever églises et hôpitaux ; ils avaient à cœur d’orner leur paroisse de vitraux historiant la sainteté de leur patron. Parmi ces œuvres innombrables, dont certaines sont des chefs-d’œuvre, nous signalerons particulièrement les quatre grandes verrières de Chartres relatant la geste de Charlemagne en Espagne que nous avons contée plus haut. Comme l’a si judicieusement et si fortement établi M. Émile Mâle 1, la route de Saint-Jacques fut un des chemins d’expansion les plus efficaces de l’art français du Moyen Âge.

En toute circonstance favorable, les Confrères ne manquaient pas de témoigner publiquement de leur existence et de leur foi. Nombreux les cortèges qu’ils formaient ou auxquels ils prenaient part. Chaque départ d’un confrère était l’occasion d’une cérémonie. À plus forte raison quand l’un d’eux partait pour le voyage dont on ne revient pas. On conserve à Notre-Dame-de-Verneuil, dans l’Eure, une statue de saint Jacques qui appartint jadis à une confrérie de pèlerins. Cette statue a pour sujet la cérémonie de la remise du chapeau de pèlerinage au confrère en partance. L’artiste a copié avec candeur ce qu’il a vu faire.

Comme bien vous pensez, chaque année, le 25 juillet, on célébrait à grande solennité la fête de l’apôtre. On en profitait, dans certaines régions, pour honorer du même coup son voisin de calendrier, saint Christophe qui protégeait de la mort subite et dont le XIXe siècle devait faire le patron des automobilistes. La procession du 25 juillet fut souvent fort magnifique. Elle était l’objet de nombreuses réjouissances populaires. Les Confrères la suivaient en costume de pèlerin. L’un d’eux, (le grand-maître de la Confrérie, le Mayeur, comme on l’appelait à Arras, le Roi, comme on l’appelait dans d’autres régions et qui était souvent celui, d’un contingent de pèlerins, qui, le premier, en Espagne, avait aperçu à l’horizon les tours de Compostelle) l’un d’eux avait donc l’insigne honneur de figurer le Saint, avec le grand chapeau enfalotté et « la pèlerine » ornés de coquillages cueillis sur les plages de Galice, – tradition qui, en 1830, était encore observée par les Confrères de Moissac. Lorsque vous passerez par Toulouse, ne manquez pas d’aller voir au Musée le beau saint Jacques de pierre en costume de pèlerin. Cette émouvante statue du XIVe siècle, si sûre de facture et si humaine, donne la parfaite image du Confrère d’alors, tel qu’il était vêtu pour la procession de juillet.

Les Confrères ne bornèrent pas là l’activité de leurs démonstrations publiques. Si l’art en général leur doit beaucoup, l’art dramatique en a sa large part. On sait, en effet, que la plupart des mystères et histoires par personnages ont été demandé à leurs auteurs et montés par des confréries pieuses. Quoi qu’en ait écrit Boileau, il est aujourd’hui démontré que loin d’être « abhorré » par nos dévots aïeux, le théâtre était au contraire en grand honneur et avait, dans les confréries tout particulièrement, une activité longtemps insoupçonnée. C’est pour une Confrérie de Saint-Louis établie à Paris dans la chapelle Saint-Blaise que Gringoire écrivit La Vie de Monseigneur Saint Louis. Le Mystère de Saint Crépin et de Saint Crépinien fut composé à la requête d’une confrérie de cordonniers.

Nombreux sont les mystères que montèrent et jouèrent les Confrères de, Saint-Jacques à la gloire de leur saint Patron. Quelques-uns nous ont été conservés, dont le Jeu des Miracles de Monsieur Saint Jacques représenté à Compiègne en 1466, puis à Arras en 1588 et, sous la forme d’une tragédie en cinq actes, à Limoges en 1596.