Péguy notre maître

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

DANIEL-ROPS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IL n’est pas beaucoup d’écrivains qui, après leur mort, grandissent et, en quelque sorte, se surpassent. Même de ceux que nous respectons, l’œuvre trop souvent ne bénéficie que de cette admiration vaine que nous portons aux pièces de musée. Rien de tel pour Péguy : sa présence parmi nous est constante, efficiente. Son nom, loin de perdre du rayonnement, avec le recul du temps, en a gagné. Et c’est bien là une curieuse aventure que celle de cet écrivain peu notoire, qui meurt à quarante ans, chéri d’une poignée de fidèles, et dont, vingt ans après, l’action est plus déterminante que celle de tant de contemporains, vivants par la chair et le sang, moins vivants que lui, par l’esprit !

Car il y a un signe Péguy parmi nous. On en multiplierait aisément les témoignages. Ici ce sont des auditoires qui, au Quartier Latin, remplissent les salles quand Jacques Copeau lit quelques-unes de ses pages. Là, dans la province française, ce sont des cercles de jeunes qui s’assemblent sous l’égide de Péguy ; dans la banlieue parisienne, s’il se crée des écoles primaires libres, elles s’intitulent « École Charles Péguy ». Et comment ne serait-il pas évident que cette lutte personnaliste à laquelle tant de jeunes groupes vouent leurs forces encore mal accordées, procède directement de l’influence de Péguy ? Signe Péguy parmi nous, il témoigne authentiquement d’une maîtrise qui déborde le cadre de la littérature, qui engage l’homme entier. Car si nous disons que Péguy est pour nous un maître, on n’entendra pas ce mot dans le sens trop extérieur où l’on donnait celui de « bon maître » à M. Anatole France, mais dans le sens même où Péguy plaçait la maîtrise de Jeanne d’Arc, chef de guerre, c’est-à-dire marquée du double sceau de l’héroïsme et de la sainteté.

 

 

Maître, Péguy l’est d’abord par ses dénonciations. L’homme qui, il y a plus de trente ans, a su porter au cœur même du monde moderne les jugements fulgurants et le glaive juste, prend pour nous comme une valeur mystérieuse de prophète. C’est peut-être un mot un peu gros et dont on abuse : quel politicien ne s’en est affublé ? Mais c’est à même le réel que prend base Péguy pour dénoncer l’erreur, affirmer le vrai, le monde qu’il nous présente, ne le connaissons-nous pas ? C’est un système intellectuel qui méconnaît les forces vraies de la vie, qui exalte un homme abstrait, revendicateur, un homme qui s’imagine devenir Dieu par l’infinité de ses profits. C’est une philosophie matérialiste qui reconnaît pour seul roi l’argent, « l’argent devenu maître à la place de Dieu » et qui – c’est là le plus inexpiable – n’est même pas capable d’assurer à chacun de ses membres le minimum indispensable, qui laisse des millions d’êtres dans la misère.

Il se croit intelligent, mais il n’a aucune forme d’art supérieur. Il se croit sûr de soi, mais il sait bien qu’à tout instant il frôle les abîmes. Tel est le monde que nous dénonçons après Péguy, mais que lui, il a eu le mérite de condamner trente ans avant nous, alors qu’il n’avait pas encore eu, pour l’instruire, le spectacle stupéfiant de millions de chômeurs mourant de faim devant des stocks de blé qu’on détruit par mesure d’ordre ! Les réquisitions de Péguy portent à plein contre notre monde, et la plus juste des colères qui nous soulèvent, nous en trouvons par avance l’ébranlement dans les pages passionnées de ses plus beaux cahiers.

 

 

Mais ce serait trop peu que de dénoncer avec pertinence des erreurs meurtrières. Dans l’œuvre de Péguy, ce sont aussi des éléments de reconstruction que nous irons chercher. Le grand drame du monde présent est le drame de l’homme. Quel rôle jouera-t-il demain ? Faudra-t-il sacrifier, à l’on ne sait quel moloch de l’organisation économique, ce qui fait vraiment la grandeur de l’homme, sa conscience, sa vie intérieure, son être spirituel ?

À la conception inhumaine où le taylorisme capitaliste rejoint le matérialisme communiste, qui aboutit à nier l’homme, Péguy affirme l’homme, l’homme tout entier, corps et âme, esprit et chair. « Car le spirituel est lui-même charnel... » Ce chrétien qui n’avait jamais lu que le catéchisme, on dirait qu’il est au cœur du plus solide thomisme ! Un homme vrai, qui ne se prend pas pour un ange. (« Dis donc, n’oublie pas de respirer ! » lançait Péguy, au régiment, si quelque camarade se montait trop du col) ; un homme enraciné dans la réalité solide de la patrie, du métier, de la solidarité sociale ; un homme qui accomplit très bien sa tâche, parmi les autres, mais qui, en même temps, regarde vers le ciel.

Alors il retrouve les grandes vertus simples et nécessaires, la foi, la charité et l’espérance, – l’espérance surtout, « cette petite fille de rien du tout, qui mène tout ». Et c’est muni de ces viatiques, – dont nous avons un besoin singulier en nos temps de désordre, – qu’il s’en va sur le chemin de la vie comme sur la route de Chartres. C’est sachant le sens des destinées humaines, leur misère et leur grandeur, que toute sa vie il travaille, patiemment, à nous préparer notre ouvrage : dans un temps qui l’oublie, faire un monde à la taille de l’homme.

 

 

Et pourtant, si grand que soit tout ce que nous venons de dire, cela ne serait pas encore suffisant. Il y a quelque chose qui passe en importance une idée juste, une affirmation nécessaire, c’est le témoignage de la vie et de l’acte. Si Péguy est un maître, c’est peut-être surtout parce qu’il est un témoin.

Témoin de la fidélité dans le temps infidèle ; témoin de la vérité dans le temps du mensonge. Ce qu’il dit simplement, c’est ceci : « Je suis celui-là, nul autre. Je ne connais qu’une chose : dire ce que je crois exact et juste. Peu importe mon risque : l’homme ne vit que par le risque. Peu importe ma pauvreté : je suis de ceux qui ne feront jamais une carrière. Peu importent mes ruptures et les inimitiés que je suscite : celui-là seul n’a que des amis qui ne s’engage jamais dans rien. »

Ainsi se déroule sa vie. Au fond de la boutique obscure des Cahiers, les livres partent comme des projectiles. Chacun a sa valeur de signe. Quand la France se sent inquiète, c’est Notre patrie, évoquant pour l’intellectuel la réalité charnelle du pays. Quand la foi lui renaît, ce sont les Porches et les mystères... Et puis un jour vient où il faut donner le témoignage suprême. Péguy n’est plus que le lieutenant de territoriale Péguy, que ses hommes appellent « le pion » à cause de ses binocles. Et c’est cet officier, volontaire pour le premier départ de guerre, qui se fait tuer au jour de la victoire de la Marne, scellant un pacte, achevant un destin.

 

DANIEL-ROPS.

 

Recueilli dans Péguy et la vraie France, 1944.

 

 

 

 

 

 

 

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