NEZ-DE-CUIR

de

La Varende

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Léon DAUDET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ENCORE un beau livre et qui peint, dans de beaux paysages, une époque et un milieu peu connus. Le paysage est le pays d’Ouche, immense plateau qui s’écroule dans le Perche « en remous de gorges et de failles, tout chargé d’eaux fuyantes, d’étangs, de sources vives ». L’époque, c’est la Restauration, où la France se retrouve, après le chaos révolutionnaire, les guerres épuisantes et vaines de l’Empire. Le milieu, c’est celui des ‘gentilshommes et hobereaux de la région, avec leur attachement au sol et au roi, leur mépris du danger, leur sens du terroir. Dans ce décor, l’auteur, M. La Varende, érudit et méticuleux, a campé un don Juan rustique, un séducteur irrésistible de femmes de toutes catégories, jeune, vaillant, robuste et superbe, défiguré par la perte de son nez, coupé au ras du visage par les Cosaques et qui porte un demi-masque destiné à cacher sa hideur.

Les hobereaux, injustement décriés par la démocratie triomphante, et .que l’on appelait aussi les ruraux, ont joué un rôle considérable au dix-neuvième siècle et au début du vingtième, en maintenant les traditions d’honneur et de courage, demeurées populaires et vives en maintes régions de chez nous.

Barbey d’Aurevilly s’est occupé d’eux. Il projetait un roman les concernant, qui eût sans doute été un chef-d’œuvre. Aussi n’a-t-on pas manqué de dire que Nez-de-Cuir était à la ressemblance des ouvrages de Barbey. Ce n’est pas exact. Ni pour le style, ni pour la conception, ce livre ne s’apparente à ceux du « connétable des lettres ». Il est soulevé par un souffle personnel, pareil à un coup de vent sur les marécages des sens. Il est emporté et toutefois retenu. Il rend en littérature un son neuf. L’auteur a le goût de l’histoire. On le sent à la fois de plein air et de bibliothèque, amoureux des coutumes et traits de mœurs. Le style, sobre et souvent rude, paré de provincialismes, rappelle celui de Mme Sand dans Les Maîtres Sonneurs, avec la distance du pays d’Ouche au Berry.

Le héros du livre, le comte Roger de Tainchebraye, était né dans la soixantaine de son père, que les Chouans surnommaient Cadet la Pisse. Il était ce qu’on appelle ailleurs un tardiveau. Il était aussi un risque-tout, prompt à la répartie insolente, au dévouement et à la colère.

Royaliste, mais servant sous l’empereur pendant la Campagne de France, Tainchebraye tomba gravement blessé en Champagne, à l’âge de vingt ans. Son piqueur le ranima Il avait le visage pareil à une bouillie sanglante, la poitrine tailladée au sabre. Le cœur battait encore. Le piqueur Jeannet, légèrement blessé, loua une berline, plaça sur le toit de celle-ci un cercueil acheté en route, pour le cas où « Monsieur le comte passerait », et ramena le quasi-cadavre chez lui au milieu et avec l’aide d’un cortège de bancroches et de mutilés. Un vieillard, ayant vu Roger de Tainchebraye dans cet état, s’écria :

– Il est mort !

– Non, répondit Roger, et ce fut son premier mot.

Il guérit, en effet, grâce à sa jeunesse, à sa vitalité. Sa mère, Mme de Tainchebraye, qui l’adorait, eut du mal à le reconnaître, sous les bandelettes qui lui cachaient le visage. Interrogé du regard, à l’heure de la convalescence générale, par son malade, le médecin major Marchal fit la moue :

– Mon visage ?

– En morceaux.

– Le corps, guérira-t-il ?

– Entièrement, je le crois.

– Pas infirme ?

– Non. Six mois à te refaire de la viande et du sang et tu remonteras à cheval...

Et un peu plus tard :

– Tu ne retrouveras pas ton nez, bien sûr. Mais ça s’arrangera mieux que tu ne le penses. Tu repousses des chairs comme un homard ses pinces.

Sa mère étant venue le voir, Roger murmura :

– Je suis horrible, un épouvantail, une gorgone. Marchai me refuse tout miroir pour ne pas me tuer. Mais je me suis vu dans une vitre... Ah ! je me suis fait peur à moi-même !

La convalescence dura près d’un an. Tainchebraye, dont les yeux n’étaient pas touchés, se faisait porter près de la fenêtre donnant sur la rue, et regardait passer les belles Normandes, blanches et roses, allant au marché ou en revenant. Les jeunes filles, connaissant la légende du jeune seigneur pantelant, levaient la tête vers les fenêtres voilées. Un jour, Le Moniteur arriva. Pour sa belle conduite à l’ennemi, Roger de Tainchebraye recevait la Légion d’honneur. Puis, à défaut d’institut de beauté, un artiste, costumier de théâtre, prit des mesures et exécuta un masque noir qui cachait l’horreur du visage. Quelques jours après, le mutilé montait à cheval – son fidèle Agramant – et recevait, pour sa bonne mine, d’une jolie maraîchère, un bouquet de roses rouges. C’était juillet. La belle nature normande ajoutait ses charmes à ceux de ses filles. Roger se grisait de vitesse et des senteurs végétales.

 

 

Pour la Saint-Louis, la « Fête du Roi », une grande réception avait lieu à Tainchebraye, point de mire de toutes les curiosités des alentours, où courait le récit du seigneur sans nez, du beau entre les beaux, déparé maintenant par un masque de cuir noir. Les jaloux s’en félicitaient. D’autres, plus prudents, leur conseillaient, s’ils avaient des sœurs et des filles, de se méfier tout de même. Au cours de la fête et alors que l’impatience commençait à gagner l’assistance, Tainchebraye apparut, tout droit, svelte, éblouissant de diamants et d’étoffes claires. Il portait un masque de velours blanc. Ses invités l’accueillirent par des applaudissements frénétiques et l’acclamèrent. Roger de Tainchebraye était redevenu le roi du pays, bourreau de chevaux, bourreau de cœurs et de filles et fréquentant tous les bals, toutes les soirées d’une province qui, après « la bataille de Bruxelles » et le départ de Napoléon, revenait à la vie pacifiée et heureuse.

L’adresse, le courage, l’audace de Tainchebraye ont frappé la belle Judith, qui finit par lui dire : « Embrassez-moi. » Mais lui pense à sa mutilation et lui répond brutalement : « Non » Huit jours après, son ami du Merle lui apprenait le mariage de Judith avec le vieux et riche de Brives. « Des larmes coulèrent sous le masque. » Du Merle comprit que les larmes suivaient « les effroyables rigolés intérieures de la blessure, que les trous de la face les déviaient ».

Lors des magnifiques noces, Roger se trouva en présence de Judith, resplendissante de beauté et de pierreries. Elle le présenta à son mari, un petit vieux, en habit bleu, bien simple, décoré de l’ordre du Bain. Entre Tainchebraye et Brives se lia une amitié, dont le signe apparent fut leur commune passion pour le jeu d’échecs, qui faisait alors fureur en Normandie. Il leur arrivait de jouer ainsi jusqu’au jour, tandis que Judith, dans sa bergère, attendant l’aube, rêvait. Puis le vieux Brives tomba malade et mourut, cependant que sa femme repoussait. Tainchebraye, qui s’était avancé, amoureusement vers elle.

Le château de Mesnilroyal, demeure somptueuse, mais trop lourde à garder, fut à vendre. Mme de Brives réintégra chez l’oncle Josias sa chambre de jeune fille. Monde en deuil, et vêtue de noir, elle était plus désirable que jamais. Puis, ce fut la saison des chasses à courre, après la Toussaint, et Judith s’apprêta à gagner Paris. Un soir, le châssis de sa fenêtre à guillotine trembla, un homme sauta à terre devant elle. C’était Tainchebraye. Magnifique et haletante déclaration d’amour : « Judith, je ne pourrai jamais croire que vous n’ayez entendu mon amour, près de vous, gronder, car il est sauvage et fort, mais aussi comme il se courbait !... » Tour à tour violent, hardi et suppliant, le gentilhomme mutilé marchait vers elle, puis, perdant la tête, la saisissait dans ses bras, ouvrait son corsage. Elle le repoussait en l’insultant. Alors, cherchant à la vaincre en la bouleversant, il arrachait son masque et lui présentait son hideux visage tuméfié, bleuissant, suintant, couturé de plaies, couvert de cicatrices et de croûtes. Elle le regarda, éteignit la lampe, en se brûlant, puis, dans les ténèbres, devint toute tendresse et amollissement : « Mon amour, oh ! mon pauvre amour ! » Roger l’avait vaincue par la pitié. L’auteur ajoute : « Cet homme resta. » Cette scène farouche, ardente et douloureuse et qui, cependant, n’est pas théâtrale, au sens rapetissant du mot, est le point culminant du livre.

Elle dégage une émotion extraordinaire et mon résumé n’en saurait rendre la grandeur.

Raconter un tel livre est aisé, en dépit de ses complications psychologiques. Mais en rendre l’atmosphère héroïque et douloureuse est quasi impossible. Le caractère de Roger de Tainchebraye est un des plus poussés que je connaisse dans la littérature contemporaine.

Il est présomptueux de prévoir le sort d’un tel livre, comme il eût été difficile de prévoir, à leur apparition, le sort des Chouans de Balzac, ou celui de L’Homme qui rit de Victor Hugo. Je cite ce dernier parce qu’il y a une certaine analogie entre le monstre de laideur Gwynplaine, l’homme qui rit hideusement, et Roger de Tainchebraye. Mais je crois qu’une nombreuse élite de lecteurs fera le solide et durable succès de Nez-de-Cuir.

 

 

 

Léon DAUDET,

L’heure qui tourne,

Éditions de la Nouvelle France,

1945.

 

 

 

 

 

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