« La terreur rose »

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Léon DAUDET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PLUSIEURS ouvrages, publiés par M. Alain Laubreaux, nous faisaient pressentir en lui un mélange des facultés particulières du romancier et du journaliste. Le romancier, maître de son métier, sait ordonner, construire. Le journaliste montre et fait revivre. L’un et l’autre ont le don de la vie.

Ce don, M. Laubreaux le possède et son très intéressant ouvrage, la Terreur rose, le prouve. En sous-titre : « Chronique de juin 1936 ». C’est-à-dire le début du cabinet numéro 1 de Blum, l’hébreu de la narbonnaise, et des espérances révolutionnaires qu’il fit naître ; du trouble qu’il jeta dans la nation, cependant que soufflait en tempête l’affreuse révolution espagnole. Comment ce début d’incendie, annoncé par les occupations d’usines, quelques violences, ici et là, un essai de la dictature des masses, ne s’est-il pas propagé davantage alors que la Russie soufflait le feu ? Cela tient, dit Pierre Gaxotte dans sa préface, « à ce que les temps se sont affadis et à ce que la IIIe République n’est qu’un rabougrissement de la première ». Cela tient aussi à ce que Blum, mon ancien collègue à la Chambre bleu horizon du 16 novembre, qui aurait volontiers joué les Lassalle, n’a rien d’un chef de rue, est demeuré parlementaire dans l’âme, capable d’amorcer une crise, incapable de la dominer. C’est un ferment inadapté aux milieux qu’il s’agirait de faire fermenter, et je n’ai personnellement jamais cru à sa réussite. C’est ainsi qu’il a raté sa révolution, comme il a raté, en 1937, son Exposition. Puis est survenue l’accentuation de la menace de guerre et l’impossibilité, pour les SFIO, de maintenir, vis-à-vis des ouvriers et surtout vis-à-vis des radicaux patriotes, la situation de l’Internationale. Enfin le Sénat, chose imprévue, a mis un obstacle à la mise en mouvement de la crapule, qui est l’objectif de toute révolution, même au début idéologique.

Car il n’y a aucune antinomie entre la démocratie et la démagogie, comme certains voudraient le faire croire. La démagogie est, physiologiquement parlant, l’expiration dont la démocratie est l’inspiration. La démagogie est à la Terreur ce que la démocratie est aux assemblées. Qui ne veut voir cela se bouche les yeux.

M. Alain Laubreaux ne s’est pas adonné aux doctrines. Il a voulu voir à fond quelques-uns de leurs résultats. Il a apporté son attention à la fermentation révolutionnaire de 1936. Il a dominé son sujet, parce qu’il en a banni toute phraséologie, se bornant à l’exposé, aux résultats de l’insanité électorale. Bien qu’ayant horreur de la radio – sauf dans les cas secourables de naufrage et autres – j’ai suivi, de bout en bout, devant la boîte sonore, les résultats des élections de mai 1938 et assisté, par l’oreille, au triomphe du parti populaire. L’enjeu, c’était le pays. J’aurais pu trembler. Je n’ai pas tremblé, parce que, je viens de le dire, je connaissais Blum et aussi parce que je pense, depuis des années, que le parlementarisme a fait son temps et que les secousses actuelles sont des phénomènes de désintégration, chez nous et ailleurs, sauf en Angleterre, pays aristocratique – comme l’a dit Hilaire Belloc – où les mœurs d’assemblées sont acclimatées, sans grincements. En Angleterre on joue loyalement aux échecs. En France on se jette les pièces à la tête ou on se les carotte. Là est la différence. Puis l’Angleterre a tout de même un locum tenens, un roi.

Voici le début de la frairie électorale de 1936 qui eût bien pu, avec un peu de déveine, aboutir à une nouvelle invasion, dont la possibilité échappait à tous les nouveaux élus de gauche et d’extrême gauche. Car il faut savoir ce qu’est un nouvel élu : un poussin, ouvert à tous les bobards, ignorant tout de l’histoire de la guerre de quatre ans (1914 à 1918) et, au delà d’elle, de son pays. J’ai vu de près les nouveaux élus de 1919. Je me demande, dans leur assiette d’amnésie totale, ce que devaient être ceux de mai 1936 ! Pour le surplus consultez Tardieu, et son chef-d’œuvre, la Profession parlementaire, ouvrage, au point de vue du bon sens et de l’expérience, décisif.

Leur victoire électorale commença par étonner les nouveaux députés du Front populaire – radicaux, socialistes, communistes – comme elle avait étonné en novembre 1919, les aragouins nationaux (250 députés) et, en 1923, la majorité de centre droit. Par quoi allait-on commencer et comment satisfaire les convoitises allumées par ce succès imprévu, notamment en ce qui concernait les communistes ? Une fois de plus se vérifiait le mot de Bainville sur l’incertitude des élections : « Paquets de larves qui sortent à droite ou à gauche, tous les quatre ans, sans qu’apparaisse la raison de leurs changements de direction. » Mais écoutez Laubreaux :

 

Le jeudi, on crut à la catastrophe. Plusieurs centaines de parlementaires n’avaient pas trouvé à manger dans Paris. Ils envahirent le restaurant de la Chambre, avec leurs femmes, leurs familles. Ils attendaient debout que d’autres, hâtivement repus, leur fissent place. Un bourdonnement énorme emplissait les salles trop étroites. À trois heures de l’après-midi, un grand nombre n’avait pu déjeuner. Quelques-uns, qui s’étaient restaurés d’un sandwich à la buvette, gagnaient les couloirs, jetaient la panique. Le dentiste Marquet avait vu, aux Champs-Élysées, un agent de police saluer, de son poing fermé, une camionnette emplie de grévistes, drapeau rouge déployé. On jurait que l’émeute grondait à travers les rues. Tous les bruits, les nouvelles les plus extravagantes trouvaient créance. Ces ventres affamés étaient tout oreilles. La fermeture de trois mille cafés et restaurants provoquait ici un effroi que l’arrêt des services publics n’avait pas allumé. Des mines allongées, des visages pâles erraient. Des gens prudents se parlaient à l’oreille. Ils disaient :

– Les boulangeries vont fermer à leur tour. Dans trois jours Paris sera livré à la famine.

Derrière les portes à tambour, les groupes s’érigeaient en comités. Le Front populaire craquait. La révolution était là.

La révolution ? Ce n’était plus de jeu. Qu’est-ce qu’il y avait à changer, à renverser, à briser, dans un régime qui nous livrait, sur un coup de baguette électoral, son gouvernement, ses administrations, ses finances ? Blum monta à la tribune, les gardes mobiles en armes descendirent dans la rue. Et la révolution recula, trahie par ses chefs.

Alors, ils s’installèrent. La maison était à eux, ils se vautrèrent sur les lits, vidèrent les garde-manger. Ils avaient la force, ils eurent la scélératesse, mais une scélératesse basse, vile, une scélératesse de despotes fourbes et lâches, qui se réfugiaient misérablement derrière une légalité complaisante. Au nom de leur loi, ils emprisonnaient Charles Maurras, s’emparaient des grands postes, dressaient les listes des suspects. Blum régnait. Autour du consul ineffable, le Conseil des Nouveaux, que d’aucuns nommaient, ayant le tour moderne, un Brain Trust, siégeait en permanence à l’hôtel Matignon. Le cousin Moch, le pétulant Marceau-Pivert, des Juifs de haut lignage, au bruit du péan socialiste, y méditaient, préparaient, mettaient au point, cauteleux et bouffons, les tortueux coups de main où devait s’affirmer, pendant plus d’un an, le terrorisme rose de Léon Blum. Sous ce patronage, on vit accourir, des lointains horizons du journalisme socialo-communiste ; des antichambres de la CGT, du fonctionnariat maçonnique et marxiste, de la littérature juive, de l’Université juive et de la juiverie du barreau, une armée d’affamés aux dents longues, des éphèbes ignorants et prétentieux, de pauvres vieilles épaves qui envahirent tous les bénéfices que l’État moderne dispense à ses collataires. La révolution de ces révolutionnaires se faisait au cri de : « Toutes les places, tout de suite ! » Dans le croulant immeuble qui continuait à puer et se lézarder, c’était un simple changement de locataire. On connut ainsi que la révolution était accomplie lorsque, tout simplement, Blum remplacerait Laval à Paris, et quand, à Versailles, Chamson remplacerait de Nolhac. La révolution, c’était le Prix Goncourt à Malraux, la Sorbonne à Langevin, la Banque de France à Jouhaux et la Légion d’honneur distribuée par Jean Zay.

 

Ce tableau est d’une exactitude parfaite. L’arrivée d’une majorité conservatrice à la Chambre ne changea, après la guerre, rien à rien. On retomba parlementairement dans Millerand, Steeg, Briand, Poincaré, Berthelot (Philippe), etc. Aucune réforme administrative, ni autre. Le coup de barre à gauche de 1936 amena non pas la révolution, mais le détraquement de tous les services, à commencer par ceux de la Défense nationale, et cela à une heure particulièrement périlleuse. Blum et ses amis avaient amorcé des lois contre la presse qu’ils ne purent ou n’osèrent pas mettre à exécution, et la suppression du Sénat, qui lui faisait obstacle. Mais finalement ils reculèrent et le Font populaire s’en alla en morceaux par la débâcle de la révolution espagnole. Dans le même temps, c’était le four de l’Exposition universelle de 1937 et son lamentable déficit. Le spectre de la guerre montait à l’horizon.

Faute de place, je ne puis vous donner d’autre extrait des épisodes, ahurissants et dramatiques, qui émanent de la Terreur Rose.

Vous les lirez dans l’ouvrage si émouvant, si curieux de M. Laubreaux. Retenez ce nom. C’est quelqu’un qui ira loin.

 

 

 

Léon DAUDET

de l’Académie Goncourt.

 

Paru dans La Revue universelle

en juin 1939.

 

 

 

 

 

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