Péguy, prophète de la famille

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Louis DOUCY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« VOUS vous représentez fort bien, et je me représente avec vous, (mon enfant, me dit-elle avec une grande douceur), ce que vous penserez le jour de votre mort. » Vingt-trois ans sont passés depuis le jour où cette confidence de Clio reçut son accomplissement. Nous ne saurons jamais par le menu ce que Péguy pensait en ce midi du 5 septembre 1914 lorsqu’une balle au front le coucha sur le terroir de Villeroy. Ses amis, ses jeunes héritiers ne se sont pourtant point fait faute de commenter dans leurs œuvres et jusque dans leur vie cet instant du suprême recueillement. La mobilisation avait arraché Péguy à la rédaction de la Note Conjointe où se trouvent ramassées en une gerbe solidement nouée toutes les fidélités spirituelles du penseur (Judaïsme et Christianisme, Descartes et Bergson, héros païen et martyr chrétien) : il était naturel que l’élite de la jeunesse d’après-guerre reconnût en lui un maître de vie intérieure. La guerre venait de prendre au mot l’homme qui avait célébré « ceux qui meurent pour leur patrie charnelle », « dans une juste guerre » : rien de plus légitime que de chercher près de lui des leçons d’authentique civisme. Grâce à ces ardentes fidélités, merveilleusement indemnes de toute trace de vieillesse ou d’épuisement, l’aventure péguyste se poursuit sur les terrains religieux, politique et social.

Mais il y a un paragraphe du message de Péguy dont nous autres, pères de famille, nous nous sentons plus spécialement comptables. Le fantassin de Villeroy n’a pas pu penser sans déchirement à cette veuve, à ces orphelins qu’il lui fallait confier pour éternellement à Notre-Dame et aux « petites gens » de son pays ; cet homme de quarante ans n’a pas pu ne pas appeler sa mère à ce chevet d’agonie que lui faisait la terre de France. Quelque chose du foyer Péguy est entré à ce moment dans chacun de nos foyers. Ce n’est pas en vain que les pères de familles nombreuses auront été anoblis et déclarés « graciés » par son chef. À nous, « les vrais aventuriers du monde moderne », il appartient de convaincre la postérité charnelle de Péguy qui vit au milieu de nous que « France et chrétienté continuent ». En cet an de grâce 1937 qui a vu naître une Geneviève Péguy, petite-fille de Charles et fille de Pierre, à Dieu ne plaise que nous soyons trouvés infidèles à « la petite fille Espérance » !

 

 

La discrétion de Péguy... et la nôtre.

 

Avant tout, prenons garde de porter une main sacrilège sur ce que Péguy avait « de plus cher au monde ». Ce n’est pas en se faisant l’écho d’anecdotes plus ou moins piquantes sur Péguy fils, époux et père que l’on restituera sa vision du destin de la famille ; il ne serait pas moins absurde de prétendre mesurer par ce moyen le degré de singularité et la part d’éternelle banalité du ménage Péguy. S’il en est ainsi, est-ce trop demander aux pourvoyeurs de chroniques et de biographies romancées, que ce minimum de respect devant le mystère d’un foyer que la guerre a décapité ?

Nous ne devinerons pas non plus ce que la famille fut pour Péguy en collationnant des textes. Le poète, sans doute, a parlé magnifiquement de l’enfance, de la paternité, de la sainteté du mariage. Mais la réalité familiale, une et indivisible, qui vivait au cœur de l’homme n’est pas une « histoire » qui se traite « avec des documents ». Au reste, il ne s’agit pas pour nous de festonner une anthologie ; il s’agit – et c’est bien autre chose – de trouver des raisons de vivre.

Nous voudrions traiter Péguy en homme libre ; mais accepter que la pudeur dont il voilait ses convictions les plus profondes et ses sentiments les plus généreux serve de prétexte à les méconnaître, cela nous ne le pouvons pas. Reconnaissons donc que le langage de Péguy est, par destination, celui d’un homme public ; confessons que ses inquiétudes et ses activités les plus saillantes regardent la politique et la religion ; avouons même que son histoire personnelle, humaine est faite du « recreusement » de mystiques essentiellement universalistes : nous n’en serons que plus à l’aise pour protester contre la légende d’un Péguy impatient des liens domestiques et fermé à tout ce qui touche le foyer. Il est vrai que Péguy n’a point édifié une doctrine de la famille ni élaboré un « plan » d’organisation domestique : il est vrai qu’il n’a pas non plus exalté le dogme de la « famille éternelle » ni patronné quelque ligue des familles nombreuses et de la natalité. Mais ce scepticisme touchant les politiques familiales nous garantit la profondeur de son esprit familial. Si Péguy a répondu aux embrassements silencieux de la communauté domestique par une ferveur discrète et recueillie, il n’y a là matière à étonnement que pour les gens qui confondent crier avec exister, et agir avec se faire voir. Chez un homme qui fut un miracle de fidélité, dont la vie et l’œuvre s’avèrent si intimement fondues l’une dans l’autre, en qui tous les mouvements et toutes les parcelles de l’être entretiennent une mutuelle amitié, si fière, si délicate, nul doute que la famille n’ait été perpétuellement présente. Non, on ne nous fera jamais croire qu’il y ait eu une distance infinie entre la « boutique » des Cahiers et la maisonnette de banlieue qui abritait la femme et les enfants Péguy !... À nous de faire ce qu’il faut pour mériter la « confidence » du maître du logis.

 

 

L’apologue du bûcheron

 

Faut-il répéter que le drame péguyste dans son ensemble transcende les « catégories » politiques et les aléas du tempérament ? Comparer Péguy à ces révolutionnaires étourdis, indigents, que l’âge insensiblement refoule vers les forteresses traditionnelles, quelle injustice, et quelle grossièreté ! Le Péguy dreyfusiste et socialiste n’avait jamais été un « partisan », Péguy chrétien est tout le contraire d’un « bien-pensant ». L’expérience du « mal universel humain », voilà le véritable pivot de la spiritualité péguyste.

Le mal impose son évidence à celui que la nature avait fait optimiste. La « cité harmonieuse », fruit d’une « raison modeste, amie de la santé », suffit-il pour l’instaurer de guérir le monde de ce goût pervers de la tristesse et de la maladie dont le jeune Péguy rendait le Christianisme responsable ? Sera-ton quitte de toute Injustice, aura-t-on éloigné pour toujours le spectre de la Misère, quand on aura bâti ce « système de santé » qui doit permettre à tous de vivre et de travailler dans la joie ? Non. Les racines du mal creusent bien plus profondément que les lieux communs d’une « mentalité » historique, la gangrène a gagné des organes plus vitaux que les institutions politiques et économiques. Au cœur de la nature humaine, il y a cette source permanente d’injustice, ce mépris foncier du droit à la vie et des droits de la vie qui s’appelle l’Habitude ; dans le recreux de l’être humain, se trouve plantée cette Misère sans rives, plus subtile, plus vivace que tous les efforts de l’homme pour la réduire : le Péché. Alors, l’éternelle formule du désespoir vient toute seule au bord des lèvres : « Il n’y a rien à faire ! »

Cette formule, pourquoi Péguy la refuse-t-il ? Pourquoi, comment échappe-t-il à l’une et l’autre forme de la tentation du désespoir : le vertige du néant, et le sommeil putriole, l’égoïste laisser-faire de l’optimisme bourgeois ?

Il y a bien l’Hymne à la Nuit : le salut viendrait alors d’une communion apaisante avec la création, de la sympathie ou de la solidarité de l’univers, de la participation d’une nature contente de son destin au deuil de l’homme prométhéen. Mais le mal qui mine cet homme, l’angoisse qui font sur ce « paysan » attaché à un horizon, à une chaumière, à ses outils, à son temps, à sa famille réclament un secours plus concret, plus direct : pourquoi ruser avec les mots et avec les choses ? Il n’y a que l’Espérance qui puisse affronter le désespoir ! Or l’Espérance qui n’est pas qu’un mot, ni qu’un souhait, ni qu’une idée, mais qui est une vie nouvelle insufflée à un être qu’une souffrance et une terreur sans nom saisissent au collet, l’Espérance péguyste qui ne fait qu’un avec la personne de Péguy et qui pourtant de proche en proche rebâtira le monde en toutes ses dimensions de temps et d’espace, cette espérance-là est un acte et un évènement ; c’est un pacte entre cet homme, Charles Péguy, et Dieu même (ou la Vierge), et c’est une grâce accordée au suprême « abandonnement » d’un homme fort et fier devant la toute-puissance de la faiblesse la plus désarmée.

Arrêtons-nous un instant devant ce mystère. Avant le grand évènement, Péguy – c’est trop clair – n’avait jamais philosophé sur la place et le rôle de la Famille dans l’État, l’Organisation économique, l’Humanité : la besogne qu’il assumait aux Cahiers, le temps qu’il donnait aux amitiés politiques et intellectuelles, l’espèce de désinvolture avec laquelle il a toujours traité les questions d’argent, tout cela indique assez nettement qu’il voulait sa famille ouverte aux souffles généreux, intégrée à des communautés qu’elle devait en fin de compte servir ; il n’avait pas besoin de raisonner ou de se raisonner pour admettre que les fatigues à lui imposées par la direction et la rédaction des Cahiers, les innombrables démarches destinées à combler jour après jour le déficit de la « boutique » devaient, entre autres choses, procurer le pain quotidien au foyer Péguy. Mais ces arrangements si simples, allant de soi, laissaient l’homme inhabile, dépourvu devant le péril de maladie et de mort. C’est qu’il y a un abîme – quand on s’appelle Péguy – entre être malade soi-même (cf. De la grippe) et assister impuissant à l’agonie d’un innocent, entre regarder crânement sa propre mort qui s’avance et accepter que cet enfant qui veut vivre, qui vous est mille fois plus cher que votre propre vie, dont le bonheur est votre impérieuse et constante occupation, s’en aille pourrir tout seul dans une tombe. Péguy, le « bon pécheur », fut pris sur ces « mégardes »-là : à ce chevet de son enfant malade, une peur singulière l’envahit : une houle insensée le submerge, une étreinte furieuse soude d’un seul coup à son être toute l’angoisse des siens, toute la misère de ce foyer qui se défait.

 

Il pense encore en frémissant à ce jour-là.

Qu’il avait eu si peur.

Pour eux et pour lui.

Parce qu’ils étaient malades.

Il en avait tremblé dans sa peau...

Il avait bien compris qu’il ne pouvait pas vivre comme cela.

Avec des enfants malades.

Et sa femme qui avait tellement peur.

Si affreusement.

Qu’elle avait le regard fixe en dedans et le front barré et qu’elle ne disait plus un mot.

Comme une bête qui a mal.

Qui se tait.

 

Or cette peur montre incontinent à Péguy le chemin du salut. Et vraiment, qu’est-ce qu’un homme maladroit, myope, impatient, bavard pouvait faire dans ce tableau de poignante désolation, sinon s’en aller ? Péguy s’en va donc (comme nous autres, chétifs, dans ces cas-là, nous allons, on nous envoie, chez le pharmacien), mais il emporte avec lui, à pleine brasse, cette famille (la sienne), qui n’est plus que terreur, suffocation, gémissement d’agonie. Devant l’Éternel il n’y a plus que cet homme qui plie sous cette croix : une misère qui récapitule et ramasse en elle-même toutes les détresses de la vie, qui tient charnellement embrassées ton inquiétude et la mienne, ta souffrance et la mienne.

 

Lui, hardi comme un homme.

Il avait pris, par la prière il avait pris...

Ses trois enfants dans la maladie, dans la misère où ils gisaient.

Et tranquillement il vous les avait mis

... dans les bras de celle qui est chargée de toutes les douleurs du monde.

 

Cette « remise », cet « abandonnement » à la Vierge – et à Dieu – de ce que Péguy « a de plus cher au monde », ce geste qui le consacre « fermier » ou « locataire » de Dieu dans son propre foyer, voilà le point de jaillissement de cette Espérance « qui fait marcher » tout le reste du monde, spirituel et charnel, temporel et éternel, France et Chrétienté, Travail et Prière. La « petite fille Espérance », charnière de l’œuvre péguyste, évènement capital de la vocation péguyste, accomplissement du message péguyste, c’est bien au foyer Péguy que nous la devons.

 

 

Ève

 

Dans l’univers de Péguy, il n’y eut jamais place pour l’ingratitude. Le Nouveau Monde de l’Espérance, lorsqu’il se découvre aux yeux éblouis d’un père, ne fait pas oublier à ce dernier sa condition de fils ; si l’Espérance fait réellement écho à « ce coup d’audace » par lequel un incroyant a confié à la Vierge de Chartres « ces deux petits garçons et cette petite fille » (et du même coup la mission de la France et l’avenir de la Chrétienté), il ne se peut pas qu’elle soit un futur d’évasion, un temple de chimères. De fait, elle a déjà « gracié » cette patrie charnelle, terre d’élection de la Foi et de l’Amour mêlés, de la Justice et de la Sainteté réconciliées, berceau des Sainte Geneviève, des Saint Louis, des Jeanne d’Arc ; elle anime et ensoleille cette « procession » de la Chrétienté pécheresse qui s’avance, bien cachée par le manteau de Jésus-Christ, vers la Justice d’un Père dont le Fils a lié les bras,

 

Pour éternellement liant les bras de ma justice, pour éternellement déliant les bras de ma miséricorde.

Et contre ma justice inventant une justice même.

Une justice d’amour.

Une justice d’espérance.

 

Mais cela ne suffit pas, le plus difficile reste à faire : il faut, non, il faudrait que l’Espérance illumine le passé le plus ténébreux, qu’elle fasse resplendir dans la gloire le charnel le plus rétif, le plus vil, le plus misérable. « Nous n’admettons pas qu’il y ait des hommes qui soient repoussés du seuil d’aucune cité... Nous n’admettons pas qu’il y ait une seule exception, que l’on ferme la porte au nez à personne... Nous sommes solidaires des damnés éternels » : « on ne se sauve pas les uns sans les autres ». Pour avoir été lancées à la face du catholicisme par un jeune homme malade (cf. Toujours de la grippe) que l’enfer d’une théologie à la Hugo faisait délirer, ces imprécations n’en renferment pas moins un serment : l’homme de quarante ans ne s’en déliera point par subterfuge. Ève, l’Argent, Clio, la Note Conjointe nous laissent deviner quelque chose de ces écartèlements qui devinrent pour Péguy la rançon de l’Espérance.

Aux premiers pas qu’il fait sur la voie lumineuse, sa pensée et tout son être viennent buter sur un passé trop ou trop peu humain. Et, sans doute, quand d’eux-mêmes se lèvent les ressouvenirs, l’âme se sent-elle contemporaine de l’innocence du monde ; mais qui ne sait que, lorsque le moi prend l’initiative de se pencher sur son passé, les trahisons, les deuils, la honte, l’impureté font de cette exploration une véritable descente aux enfers ? Péguy refusera d’autant moins « la jouissance » et « l’orgueil » de « s’enfoncer dans sa race », que cette considération du passé lui semble le lot fatal de l’homme de quarante ans (celui qui « sait que l’on n’est pas heureux »). Ainsi vont ressurgir avec une singulière fraîcheur, baignées dans les flots d’une amitié humaine, voire cosmique, les enfances Péguy : le catéchisme et l’école annexe, le travail et la prière, les aïeux vignerons et laboureurs, le païen avec le chrétien, les listes cadastrales et les pas des légions romaines et les deux Testaments, l’Eden et la crèche et la croix, Œdipe avec Jeanne d’Arc, Sévère avec Polyeucte et Saint Louis... Comment Péguy songerait-il à condamner, à bouder l’ordonnance d’un monde si pur et si généreux ?

 

Impossible, pourtant, de jouir indéfiniment de cet afflux de souvenirs. La grande affaire de l’homme, ce n’est pas de transposer le passé et de se transposer avec lui dans une durée irréelle. Péguy sait maintenant pourquoi il s’est prêté à cette évocation : il voulait s’assurer que tous les éléments de ce monde, tous les membres de cette cité sont ou seront véritablement sauvés, qu’ils participent intégralement à la grâce de l’Espérance, unique détentrice de l’ordre de marche dans la grande procession humaine.

Qui dira de quels déchirements s’accompagna pour Péguy cet examen de conscience eschatologique, ce procès d’un monde fraternel dans lequel il se sentait si profondément impliqué ? Non, nous ne pénétrerons jamais jusqu’à ce « creux d’inquiétude » où il lui a fallu descendre sous la conduite de l’Espérance. Mais, dans ce travail gigantesque de purification, a-t-il au moins remporté la victoire ? On le dit. On insiste – on aurait tort d’y manquer – sur la géniale distinction de la « politique » et de la « mystique », sur ce cri libérateur qui, rassemblant les mystiques les plus éloignées, leur enjoint de se reconnaître comme des sœurs de la même race éternelle, de se révérer mutuellement et pourtant de rester elles-mêmes comme des missionnaires de confessions différentes. Toute la question est pourtant de savoir si le cœur charnel trouve son compte dans cette parole de salut universel. Sans doute, les mystiques dreyfusiste et socialiste – telles que Péguy les entendait – sont graciées comme doctrines. Mais cela ne rendra pas à Péguy l’amitié d’un Jaurès, d’un Lucien Herr et de tant d’autres, que la politique a séparés de lui, ou qu’une fidélité supérieure lui a commandé, à lui, de quitter. Quelle amertume n’y a-t-il pas dans ce devoir de sécession dont l’accomplissement est si souvent taxé trahison ! Oui, il y a vraiment de ces « regrets » dont « on en est à se demander si l’on n’aimerait pas mieux un vrai remords ».

Nous ne sommes pas encore au faîte du calvaire : il y a un doute, un tourment pires que ceux-là. Le monde du travail et de la pauvreté, toutes ces générations de paysans qui ont lutté si affreusement, si courageusement contre les crocs de la misère et instauré un « honneur du travail » qui se croyait l’égal de la prière, cette grand’mère et cette mère enfin qui sont au principe de tout ce que moi, Péguy, je possède et connais de la vie et de la grandeur et de la beauté, en qui cependant se retrouve jusqu’à l’idolâtrie cette religion du travail, cette frénésie de l’épargne et de l’ordre qui semble l’ennemie jurée de la grâce...

 

(Femmes, je vous le dis, vous rangeriez Dieu même...

Et vous l’avez rangé la fois qu’il est venu),

 

ces saintes femmes du « système de santé », cette mère encore un coup qui est à la racine de mon pauvre cœur d’homme, se peut-il qu’il faille les exclure du salut de Chrétienté ?

Péguy rame péniblement dans ces eaux où le péché et la gloire se mêlent inextricablement. Remontant le cours des siècles, il cherche le port d’innocence que figuraient ses enfants dans le premier mystère de l’Espérance, il quête une source de vie charnelle qui ne serait aucunement souillée. Ce dur pèlerinage le mène jusqu’aux lieux de la naissance des hommes ; car tout dérive de cette première femme, Ève, que l’on devrait pouvoir honorer à l’égal de Notre-Dame, mais qui fut « ensevelie hors du premier jardin ». Cette femme est une mère. Il n’appartient pas au fils de la juger, de lui demander des comptes. Non, Péguy ne l’accablera pas. C’est lui le suppliant ; il implore la permission de gracier sa mère ; pour mériter cette faveur, il enveloppera de tendresse et d’indulgence les Ève de tous les temps : tendresse un peu bourrue, parce que, tout de même, depuis le premier soir du monde, le mal a proliféré et il a la vie dure ; indulgence un peu triste comme il sied à un grand fils qui, ayant roulé par le monde et rattaché les causes aux causes, rencontre ce regard de la mère volontairement borné à l’ordre domestique...

Au terme de cet immense labeur, Péguy aura-t-il, enfin, retrouvé le contentement, la jeune Espérance ? On voudrait croire que le mystère de la « double racination » combla ce gouffre d’inquiétude. Qui nous le dira ? Le lent apprentissage de la Foi est peut-être une épreuve plus rude que la conversion à l’Espérance. Ce qui est certain, c’est que la Famille, après avoir fait naître Péguy au règne de la grâce, devint aussi la pierre de touche de ses fidélités.

 

 

Trahisons et Incarnation du message péguyste

 

Et maintenant ? Comment l’épreuve familiale de Péguy s’intègre-t-elle à notre propre expérience domestique ? Savons-nous, saurons-nous garder à nos familles cet honneur de « l’aventure » que Péguy nous a prophétiquement décerné ?

La tentation de désespérer et celle de trahir nous assiègent sous tant de visages que nous ne saurons bientôt plus les discerner l’une de l’autre. Cette disgrâce nous était réservée, que l’Espérance elle-même, (et non seulement la Foi) se fît secrète, obscure, inaccessible peut-être.

La sécurité bourgeoise ne pouvait être pour la famille qu’un épisode sans lendemain. Péguy se rendait parfaitement compte que la « strangulation économique » nous atteindrait les premiers et que nous ne courions guère le risque de figurer dans « le système adipeux ». Pour être admis au sanctuaire de l’Épargne, il aurait fallu sacrifier trois ou quatre vies d’enfants, c’est-à-dire user de l’Amour au compte-goutte (mais nous ne saurons jamais l’adresse de l’apothicaire qui débite cette drogue-là !). En ce temps-là, du reste, on faisait encore semblant de croire que nulle loi ni invention humaine ne pouvait contraindre un homme à nourrir dans sa chair l’obsession de l’Argent, ni interdire à un homme et à une femme ensemble de se faire mourir de travail pour que leurs enfants aient le nécessaire. Aujourd’hui, l’Argent ne se contente plus de régner sur les cœurs qui l’ont élu, c’est à lui qu’il faut que les cœurs et les corps demandent la permission d’exister. Ainsi ballotés par les caprices du moderne Veau d’or, et alors que nous ignorons combien de temps encore nous tiendrons tête au désespoir, il nous faut au même moment faire front contre le péril de trahison. Pour voir le pain de nos enfants assuré, il suffirait apparemment que nous nous donnions l’air de prendre au sérieux le jeu des « puissances » : on nous protégerait, on nous barricaderait dans des forteresses juridiques, on nous apporterait le ravitaillement... Pourquoi refusons-nous le marché ? Parce que nous croyons avoir reçu la charge d’épanouir au cœur des futurs hommes la fierté d’aimer et d’être libre, parce que cette charge dont nous avons la commande constitue l’être même de nos foyers, notre âme... C’est à ces valeurs dépréciées que nous sacrifions encore (combien parmi nous ? jusqu’à quel point ? pour combien de temps ?) ce sommeil écrase, cette vacance dont nous aurions tant besoin.

Dans la faible mesure où nous restons des hommes, c’est pour nous un tourment indicible de nous sentir privés de l’amitié de nos pairs. Certes, nous ne sommes pas des compagnons sûrs. Mais, sur le motif de la défiance que nous inspirons, il y a maldonne. On nous tient pour craintifs, « jésuites », embourgeoisés, sourds aux intérêts du vaste monde ; parce que nous répugnons à mêler notre cri aux vociférations des meetings, on nous dit enfermés dans notre coquille, repliés sur nous-mêmes... On devrait bien plutôt nous craindre, oui, craindre notre violence ; car nous en avons par-dessus la tête de votre politique (de gauche ou de droite) qui postule que nous ne demandons qu’à être gavés : ilotes que nous sommes dans vos États et vos régimes économiques, qui vous dit que les révoltes d’esclaves ne seront jamais de notre goût ? D’où prenez-vous que nous ne soyons jamais tentés de bander le reste de nos énergies dans un suprême effort qui ferait sauter votre monde et vous avec lui ?... Ce qui vous sauve, c’est que notre fureur n’est qu’une manière d’implorer votre amitié, une amitié d’hommes libres, une amitié qui nous croie encore capables de faire quelque chose de grand, de généreux dans et pour une patrie et une chrétienté. Oui, nous resterons peut-être toujours vos otages simplement parce que notre foi en l’homme nous fait craindre d’être sourds à l’improbable appel que pourraient un jour nous lancer vos nationalistes bavards, vos dames d’œuvres rutilantes, vos économistes bien-pensants. Vous ne nous verrez peut-être jamais bousculer vos « plans », mais c’est parce que nous aurions honte de refuser à vos « femmes de cœur », à vos médecins, à vos pédagogues, à tous ces célibataires qui s’octroient le monopole de la générosité, cette chance de salut qui s’appelle « travailler pour les enfants ».

 

Mais se peut-il, ô Péguy, que tu nous commandes de nous résigner à cet exil ? Nous avons appris de toi ce qu’il en coûte de faire proprement, noblement, l’examen de conscience de sa race. Lorsque, par la grâce et l’innocence de tes enfants, tu te sentis sauvé, tu n’eus pas le triste courage de condamner ta mère, tu ne consentis pas à exclure de cette cité de Chrétienté, où tu venais d’aborder, le « quadruple front d’illettrés » d’où tu étais sorti. Aujourd’hui, l’aventure se retourne : les juges, les geôliers, et l’Enfer d’abord ! (La Providence et la grâce et la miséricorde viendront après, si elles peuvent.) Il faut incontinent dresser l’acte d’accusation des pères et des mères de famille, les faire comparaître devant l’aéropage des « techniciens » du monde nouveau. Voyez, clame le médecin, ces enfants que vous avez mis au monde, de quelles tares vous les avez chargés, quelle somme de malheurs vous avez fait fondre sur eux en les appelant à l’existence ! – Inconscients, criminels que vous êtes, enchaîne le pédagogue, comment, après cela, pouvez-vous encore prétendre les élever, les former, marquer la voie de leur avenir ? – De quel droit, renchérit l’économiste, imposez-vous à la communauté la charge de les entretenir ? Que ne vous êtes-vous préoccupés, avant de leur donner la vie, de savoir si leur couvert était mis à la table commune !...

Non, nous ne pouvons pas croire que Péguy nous vouerait à ces gémonies. Il nous a révélé que ce sont les enfants qui font le salut des parents et du monde ensemble, il ne nous a pas dit que ces enfants devaient d’abord apprendre à maudire les auteurs de leurs jours. Il a voulu faire devant Dieu l’examen de conscience d’une race dont l’amour autant que la chair le rendait solidaire, il n’a pas enseigné cette justice à la Pilate, il n’a jamais destiné personne à ce cauchemar de lancinante culpabilité, à « cette étrange combinaison de la vie et de la mort », à « cet étrange renforcement de la présence par l’absence », à cet Enfer enfin !

Si c’est là notre lot, et s’il ne faut pas céder au désespoir, tout ce que nous pouvons faire de mieux, en attendant notre mort, c’est de pâtir dans la Foi, par la Foi. Mais consentir « l’abandonnement » au profit des puissances politiques et économiques, quelle caricature, quelle trahison de l’Espérance ne serait-ce pas ! Rien n’est plus ennemi de l’Espérance que cette organisation méticuleuse, défiante à quoi se ramène leur Providence. Dans la patrie de l’Espérance, il n’y a pas de place pour cette mauvaise humeur et cette impatience devant les surprises de la vie. Le monde de l’Espérance n’est pas un monde où l’on trouve qu’il n’y a rien de plus pressant et de plus agaçant à la fois que de réparer les « gaffes » de la vie, que de replâtrer le branlant édifice des instituts d’épargne menacé par le torrent de la vie. Non, ce n’est pas par ces méthodes-là que Péguy voulait que « France et Chrétienté continuent ».

 

Au reste, qu’avons-nous besoin de chercher la patrie d’Espérance sous d’autres cieux que les nôtres propres ? Le drame de la famille (et du monde) se noue encore et toujours là où Péguy s’y est heurté. Les hommes, les pères s’agitent, ruminent, font et défont des systèmes et des institutions. Cependant la gestation des mondes s’opère silencieusement dans le regard qu’échangent l’enfant et la mère. Le mystère de l’Espérance péguyste, c’est avant tout la continuité charnelle, l’identité de vocation qui relient ensemble l’innocence du nouveau-né, la vierge élue pour le salut de la patrie charnelle ou pour celui du genre humain, la mère, l’aïeule. Le « coup d’audace » le plus merveilleux de l’homme le plus robuste ne consisterait-il pas, aujourd’hui encore, à se laisser faire par ces faiblesses conjuguées ? La seule véritable fidélité n’habite-t-elle pas le cœur du père qui ne laisse point prescrire le droit souverain des inventions et des jeux de l’amour ? Il n’y a pas moyen de figurer l’Espérance sous des traits masculins, et c’est parce que notre monde s’accroche aux masses croulantes d’idéologies et d’institutions nées de la sécheresse et de la dureté masculines, que nous y subissons cette horrible suffocation. En face de cette pauvreté d’inspiration, de cette maladresse congénitale (d’autant plus ridicules que les intéressés s’attribuent le monopole de l’intelligence et de la fermeté), on ne compte plus – l’homme le sait tout le premier – les visages que peut revêtir l’amour inventif de la femme quand celle-ci respecte en elle la mère. Chose étrange, que le salut d’une nation, la vie de tant d’âmes et de corps misérables, l’essor de tant de valeurs intellectuelles, artistiques, religieuses ne soient qu’un jeu (ce jeu de la Sagesse qui danse devant l’Éternel) pour ces femmes qui ne laissent point de dire et de croire que, pour elles, la seule affaire sérieuse, c’est la tâche maternelle ! L’honneur de la famille, c’est là que nous le mettons. En dépit de nos misères, voici ce que nous savons :

 

Sur le chemin raboteux du salut... la petite fille Espérance

S’avance.

Entre ses deux grandes sœurs.

Celle qui est mariée.

Et celle qui est mère.

 

Louis DOUCY.

 

Recueilli dans Péguy et la vraie France, 1944.

 

 

 

 

 

 

 

biblisem.net