Croisade et Renaissance
par
Maurice DUVAL
La France est en danger, parce qu’elle a perdu et n’a pas encore retrouvé son âme. Il faut qu’elle renaisse toute, qu’elle restaure ses mœurs, qu’elle refonde ses institutions, qu’elle recrée ses élites et les véritables hiérarchies sociales fondées, non sur des débris de mérites anciens et de gloires-souvenirs, non sur ces richesses matérielles qui corrompent et dégradent ceux qu’elles asservissent, mais cette fois sur les énergies spirituelles, sur les valeurs morales, sur ces trésors de l’esprit qui marquent les authentiques élus. À la tête de notre cher pays, nous appelons de tout notre cœur, comme la condition de son salut, de sa résurrection totale, le chef providentiel qui sera, dans cette phase de notre histoire, l’incarnation sensible de la France, celle d’hier, celle d’aujourd’hui, celle de l’avenir, confondues enfin dans son unité indivisible. Mais que ferait-il, quel serait le sort de sa mission, si la nation n’opérait pas un formidable effort de redressement, si elle n’était pas possédée par la volonté de se vaincre, elle aussi, de se recréer, par sa propre vertu, et, dans un élan jailli de sa vie profonde, de ressusciter par elle-même d’entre les morts ? Multiplierait-on une infinité de fois des corps inertes, de leur immobilité tirerait-on le moindre mouvement ? Oui, du Chef prédestiné il jaillira des sources, des torrents de forces qui se répandront dans tous les mécanismes, dans tous les rouages de l’État, dans ses multiples activités, dans les moindres cellules des corps et de la terre en travail. Mais, après quelques heures, quelques mois, peut-être quelques années de ce réveil superficiel au sein d’enthousiasmes passagers, qu’adviendrait-il de cette renaissance ? Le rêve s’écroulerait encore une fois sous le poids d’une réalité qui lui serait étrangère, indifférente ou qui ne l’aurait adopté que pour mieux le faire avorter. Quand donc les Français qui, dans toutes les phases critiques de leur histoire, lorsqu’ils ont peur, appellent le miracle avec une enfantine obstination, qu’ils doivent plus à leur légèreté qu’à la foi, où il entre si peu d’une espérance vivante, d’une ardeur vraiment religieuse, comprendront-ils que les miracles efficaces ne descendent pas du ciel par un don gratuit, mais qu’il faut les mériter, les arracher par la violence des prières pures et des vertus transcendées de l’humain jusqu’au divin, qu’on les gagne dans une guerre qu’on se livre à soi-même et en soi contre l’animalité, contre l’instinct, pour la victoire de la conscience et de l’esprit ? L’argile que le sculpteur pétrit entre ses doigts est de la matière, non pas vile, puisqu’elle est déjà spiritualisée par la forme qu’elle va recevoir de lui, mais passive. Un peuple, ce n’est pas de la matière inerte, c’est de la matière vivante. Elle possède sa spontanéité. Elle n’a pas seulement la faculté de réagir à des impressions ; elle est un univers composé de mondes en mouvement. Si ces mondes appartiennent à l’instinct, s’ils tendent uniquement à l’utilité, si leur conduite est presque toute préformée dans des habitudes, dans des désirs, dans des idées obsédées et remplies par des intérêts et des appétits liés eux-mêmes aux corps par des nécessités physiques, comment recevraient-ils l’empreinte, les illuminations de l’Esprit ? Il en serait de son souffle comme de celui qui froisse, qui trouble la surface d’une eau dormante. La renaissance, dans ce cas, ne serait, pendant la durée de quelques instants dont ne s’apercevrait même pas l’éternité du devenir, qu’un espoir vain, qu’un acte manqué.
Renaître ! Mais par un miracle de tous les jours, réalisé par une conscience continuellement tendue vers la vie qu’on allait perdre et qu’on retrouve, non seulement dans l’ensemble de la nation, mais dans chacun des individus qui la composent. Miracle voulu, gagné, conquis par chacun d’eux responsable de son existence personnelle, et du salut de la France, qui en dépend en vertu d’une constante et de la plus étroite solidarité. Miracle qui doit le tenter, le séduire, l’enchanter, sans jamais lui faire perdre la maîtrise de soi, le contrôle de sa raison, comme son rêve de beauté ravit l’artiste et le prend tout entier, ne le lâche jamais. Miracle qui consiste à vouloir faire de sa vie une œuvre d’art où se reflètent, limitée mais virtuellement indéfinie, la perfection de l’univers et la bonté, l’amour de Dieu, à vouloir faire de sa Patrie également une œuvre d’art, élargie, dilatée, fortement épanouie dans la sphère des sociétés humaines, dressée parmi les peuples comme un sommet, et, sur ce sommet, comme une lumière appelée, attendue pour l’illumination de tous les pèlerins des vérités éternelles. Miracle que chacun doit accomplir par lui-même, qui ne tolère aucune substitution, aucun remplacement parce qu’il est lié à de personnelles finalités, et qui s’impose en haut autant qu’en bas, qui oblige surtout ceux qui sont des exemples qu’on observe, qu’on imite, pour le malheur ou pour le bonheur, pour la mort ou pour la vie.
Et c’est dire que le Chef postulé par cette Renaissance n’aura rien de commun avec les conquérants de la terre, avec ces maîtres qui, esclaves de la matière, des puissances de la matière, des trésors matériels, princes parmi les adorateurs de l’or, prisonniers de Mammon, ne pourraient qu’asservir à leur tour ceux qui leur seraient soumis. Pour régner, il faut être libre. Être libre, c’est avoir vaincu toute l’animalité instinctive en soi, et appartenir tout entier au seul Maître qui soit capable de commander sans enchaîner l’esprit. Sans cela, il n’y a pas d’authentique souveraineté. Or, quand on repasse dans sa mémoire le film de notre histoire, à la fois on est inquiet et transporté d’un espoir plus fort que tous les raisonnements. Ne semble-t-il pas, en effet, que, de siècle en siècle, d’aventure en aventure, dans le rythme grandiose d’une alternance de chutes et d’ascensions, d’élévations et d’abaissements, la France aspirait vers un accomplissement d’elle-même dont chacune des périodes de son évolution ne réalisait qu’une lointaine approximation ? L’œuvre des rois, que nul ne saurait, sans sacrilège, nier ni diminuer, fut considérable. Pour en apprécier l’importance, il faudrait être capable de reconstituer dans le présent et de mesurer exactement la résistance qu’elle rencontra. Peut-être l’intensité de cette opposition, son but caché dans les profondeurs des causalités sous-jacentes aux évènements extérieurs, donnent-ils une signification nouvelle et éclatante à l’acte par lequel la Révolution supprima la Royauté en décapitant l’un de ses rois les plus innocents. Elle les supprima parce qu’on savait que rien ne pouvait nous vaincre, eux vivants. Sans doute furent-ils imparfaits. Ceux qui les ont remplacés ne sont nullement fondés à le leur reprocher, car ils prouvent, plus qu’il n’en était besoin, que la perfection est infiniment loin d’être possible dans ce monde. Mais l’imperfection des Souverains, qui surent pourtant faire la France par l’action continue de desseins patiemment conçus et solidaires les uns des autres à travers le temps, cette imperfection n’était pas un obstacle au progrès ; elle en était plutôt et la cause et l’effet. De même que chaque existence est une œuvre d’art dont chaque personnalité est le seul artiste responsable de son échec ou de son succès, de même que chaque nation est une œuvre d’art dont la valeur et la durée dépendent de l’effort, de l’élan créateur et désintéressé de chacun de ses membres en étroite solidarité de travail, de conscience et de foi avec celui qui dirige ses destinées, de même la souveraineté est une œuvre d’art qui se perfectionne, de tentatives en tentatives, dans une alternance rythmée de succès et de revers, une œuvre d’art que la Patrie-Artiste s’attache à réaliser, à la manière dont les Saints, les Mystiques, de prières en prières, de charités en charités, d’amour en amour, par le Carmel et au-delà du Golgotha, montent vers Dieu. Le Souverain doit condenser en lui toute l’histoire vécue par son peuple et partiellement accomplie par ses ascendants. Cette histoire, elle se compose moins de faits que d’idées, moins d’évènements que de forces, moins de forces matérielles que de forces morales, moins des guerres pour l’achèvement du corps que des luttes cachées pour la naissance et la croissance de l’âme. C’est cette histoire qu’il doit connaître, approfondir, et d’abord refilmer en lui-même, à sa lampe intérieure, à sa lumière surnaturelle, pour la comprendre sur le plan extérieur de la réalité sociale. Il y découvrira la révélation de la mission spirituelle de la France ; car lorsqu’elle fut en péril de mort, c’est par des miracles qu’elle fut sauvée, miracles accomplis par l’Esprit, au nom de Dieu et par Dieu. La mort de Louis XVI fut, en effet, un présage, et elle restera toujours un symbole, une sorte de phare éclairant, à travers le passé, l’avenir de la France. Après lui, Napoléon, d’abord victorieux, fut vaincu. Sans doute par les ennemis du dehors. Mais n’avait-il pas, comme chacun de nous, son pire ennemi en lui-même ? Une mission, ce n’est pas seulement un but à atteindre, une tâche à remplir, une bataille à engager. C’est aussi un système de moyens et de pouvoirs grâce auxquels on est certain de la gagner, à la condition toutefois de ne pas en perdre le sens, et de s’y tenir avec une constante, une loyale fidélité. Un pays, ce n’est pas qu’un sol à défricher et à rendre fertile ; ce ne sont pas que des richesses naturelles à exploiter, des énergies humaines à discipliner, à coordonner, ni des appétits et des ambitions à combler ; c’est un peuple, c’est-à-dire une âme collective qui veut grandir dans ce corps qu’est son territoire et que sa destinée lui a confié précisément pour la croissance de cette âme et pour son ascension spirituelle vers l’heure intemporelle où se produira sa rencontre avec Dieu, sa rentrée en Dieu, et à partir de laquelle son séjour terrestre deviendra véritablement un Royaume de Dieu. Voilà du moins ce qu’enseigne la vie des Saints, et la France n’en fut-elle pas abondamment pourvue ? Aux rois, aux princes, et aux grands de France, elle tenait le même langage qu’aux bourgeois et aux manants. Elle leur disait qu’une existence chrétienne n’est pas triste, qu’elle est joyeuse au contraire, mais que le bonheur y fuit les plaisirs précisément pour ne s’y composer que de joies ; que les dons de la fortune, les privilèges de la naissance, la puissance surtout, sont des sources de devoirs et ne confèrent aucun droit, si ce n’est celui d’obéir et de servir ; que le plus grand d’entre les hommes sera aussi le plus petit, et se fera non pas le maître, mais le serviteur de tous ; que les trônes furent ébranlés, que les sceptres furent brisés, que les couronnes tombèrent des têtes souveraines partout où le pouvoir fut converti par la force et par l’instinct en moyens d’asservir et d’avilir, alors que sa raison d’être est d’affranchir et d’ennoblir ceux qui sont tenus de le subir, et de le respecter ; que Dieu n’est jamais, quoi qu’il en paraisse, avec ceux qui mentent, qui trompent, qui frappent en son nom, qu’il pardonne à celui qui l’ignore, mais est sévère pour celui qui connaît sa loi et ne la suit pas ; que Dieu est justice, donc que tout maître doit aimer, aimer comme lui-même, plus que lui-même, tout le peuple, grands et petits, riches et pauvres, dont le sort est entre ses mains, davantage ceux qui souffrent et sont faibles que les favoris du Destin. Elle leur disait qu’il ne faut pas se laver les mains des souffrances injustes, ni faire porter aux autres les fardeaux qu’on ne voudrait pas soi-même toucher du doigt ; que la grandeur véritable ne se mesure pas dans l’espace des corps, mais dans le temps, dans la famille, dans la communion des consciences, et qu’il est plus difficile aux grands de la terre qu’aux petits, aux savants qu’aux enfants de s’élever en esprit et en vérité. Elle disait aux rois, qu’étant nés sur le trône, ils n’avaient aucun chemin à faire sur les voies des biens de la terre, et que leur naissance ici-bas devait être le premier pas vers le dépouillement, vers le renoncement, car plus on est attaché à ce monde par les liens de la puissance et de la fortune, et plus il faut en user avec détachement. Elle leur disait que nul n’est libre, fût-il le maître de la terre entière, s’il ne possède pas sa liberté intérieure ; qu’aucune autorité n’est vraie que celle fondée sur la parfaite maîtrise de soi ; et que nulle force matérielle n’imposera aux hommes le respect du maître qui ne sait pas d’abord se respecter lui-même ; que les montagnes seront abaissées et que les vallées seront comblées ; qu’il faut bâtir son royaume sur le Roc et non sur le sable. Elle leur disait qu’un pauvre de Dieu fait des miracles et que, à cause de son silence, de son détachement, de son humilité, de son amour, s’il se tait, ses œuvres parlent ; les pierres mêmes, foulées par ses pas, chantent ses louanges, parce que sa vie chante la gloire de Dieu. Elle leur disait qu’un peuple a faim et soif non seulement de pain et de vin, mais de lumière et de vérité ; qu’un chef n’a pas seulement charge des corps, mais, charge des âmes, et que, s’il fait descendre la Lumière et la Vérité en lui, alors de lui elles se répandront dans tout son royaume, et qu’il sera la lampe sacrée à laquelle s’éclaireront et marcheront tous ceux qu’il conduira, par leur terre promise, vers leurs célestes destinées. Elle leur disait : regardez et comprenez. Dans nos humbles chaumières, dans nos cellules, sur les routes où nous mendiions, dans les sillons que nous tracions, dans les chapelles où nous priions et pleurions sur nos misères et nos péchés pour que Dieu pardonnât les péchés du monde, nous n’étions que des pauvres en vérité, des riens, de ces riens que le moindre des passants légers aurait écrasés sans même s’arrêter ou le savoir sur la route, et cependant nous pouvions tout, nous possédions tout, nous commandions à tout. Sur le trône, dans vos palais, parmi vos trésors, et dans la ruée des plaisirs qui montent à l’assaut de vos âmes, soyez des pauvres en vérité. Alors, vous posséderez vraiment la terre, vous serez des souverains d’hommes délivrés, vous serez véritablement rois.
Peuple de France, et vous surtout, Français qui croyez et qui priez, voilà le miracle que vous appelez. Le reconnaîtrez-vous et saurez-vous le demander ? Il faut que la continuité rompue soit rétablie dans le cours de notre histoire, non pas seulement sur le plan de notre corps, mais aussi et surtout sur celui de nos consciences. Nous sommes divisés, nous devons être unis. Nous sommes une famille de frères ennemis, et il faut que nous nous aimions, que nous devenions les amis les uns des autres. Jusque dans la maison de Dieu, nous traînons nos rancunes, nos envies, nos luttes meurtrières, et nous offensons Celui que nous adorons, puisque nous L’adorons avec de la méchanceté dans le cœur, avec sur nos lèvres le poison des jugements, des condamnations que nous portons sur ceux que nous devons uniquement aimer et pardonner. Une si longue partie de la route a été faite, et pourtant il semble que presque tout soit à recommencer. Comment nous remettre en marche ? Comment secouer par nous-mêmes ce poids de la matière, ces montagnes d’instincts et d’animalité accumulés pendant des années, pendant des siècles où, en plein midi, nous allions comme des aveugles à travers une grande nuit ? Comment nous remettre en marche sur la voie, vers la vérité et vers la vie ? Nous sommes le troupeau, et nous n’avons pas de berger. Que Dieu nous donne un véritable Berger, le Chef qui aura la source de son autorité en lui-même, dans sa sagesse et dans sa vertu, qui sera obéi de tous parce qu’il viendra non pour jouir, mais pour servir, le maître qui possédera le plus grand pouvoir et les plus grands trésors de tous les souverains de la terre, mais qui, au sommet de la fortune et de la puissance, vivra dans le détachement, dans la pureté, dans la droiture, et fera notre bonheur, parce qu’il sera tout dévouement, tout sacrifice, et tout amour, un saint qui, chaque jour, prenant son corps et nos corps, son âme et nos âmes, ses forces et nos forces, sa pensée et nos pensées, et les réunissant en Son nom, contraindra sa promesse à se réaliser, de sorte que, chaque jour, le Berger des bergers, le Roi des rois sera présent en lui et présent au milieu de nous.
Espoir vain ? Utopiques rêveries ? C’est plutôt le contraire : l’expression la plus concrète de ce qu’il y a de plus profond dans le réel, au sein des tendances essentielles à l’espèce humaine et qui dominent actuellement le dynamisme mondial. Sondez les évènements. À travers les masques qu’ils se mettent et qu’on met sur leurs visages, scrutez audacieusement les vainqueurs du jour sur lesquels, angoissés, palpitants, se dirigent tous les regards. Hitler ? Mussolini ? Oui, quand ils parlent et quand ils agissent, ils ont l’air d’immenses armées en mouvement. Leur cerveau, leurs nerfs, leurs muscles, sont hantés par des images grandioses de leur pays qui leur apparaît vaste comme des empires illimités. Ces fantômes, ces hallucinations, ils les suggèrent, par leur puissante volonté, à leurs foules, car ils en font des idées-forces, des sentiments irrésistibles grâce auxquels ils tendent à l’extrême degré du possible leurs rendements passifs et leurs énergies d’assaut. Mais, au milieu de leurs succès, ils ressentent de l’inquiétude. Et c’est plus que la crainte d’échouer finalement dans leurs projets ; c’est peut-être tout autre chose que cette peur des mauvais larrons avant de tenter un vilain coup. Ils sont vraiment grands, ne les rabaissons pas au-dessous de leur taille. Certainement, comme nous l’avons montré, leurs entreprises relèvent encore de l’instinct, et ont pour complices l’intelligence et la science. Mais ils n’en sont pas moins, au fond d’eux-mêmes, tributaires aussi de la conscience. Non pas de cette conscience qui se plaque sur l’intelligence, sorte d’instinct réfléchi que la société utilitaire modèle suivant ses intérêts et ses habitudes, mais la conscience naissante, que l’Humanité porte dans son sein depuis ses origines, et dont ses crises successives, toujours dangereuses, et mêmes mortelles présentement, témoigneraient qu’elle en est encore aux douleurs, aux spasmes de son enfantement. Mussolini ? Hitler ? Ils ne vivent évidemment plus que pour leur peuple, et ils ont raison, c’est leur devoir. Mais ils sont travaillés profondément par quelque chose d’une autre nature que la guerre et que la volonté de puissance. Ils savent dissiper autour de leurs pas les mirages, se défient des jeux de l’illusion ; leur sens du réel est vigilant. Mais ils entendent des appels en eux. Ils sont effleurés par ce soupçon, ce pressentiment que leur œuvre colossale pourrait bien n’avoir qu’une éphémère durée, qu’au-delà des questions résolues par eux si magistralement, d’autres pourraient un jour ou l’autre se poser qui dépasseraient leur mesure, dont ils n’auraient pas pénétré le sens. Nous l’avons dit : l’incomparable Salazar est le témoin, la preuve qu’il est possible de sauver et d’ennoblir son pays par d’autres voies. Eh bien ! si le héros que la Providence enverra à la France, pour qu’elle renaisse et bondisse lors de ses courses d’agonie, était non de l’espèce des conquérants, mais de la famille des mystiques et des Saints, est-ce que son influence, son rayonnement, son exemple ne seraient pas accueillis au-delà de nos frontières par ces souverains au trône toujours chancelant, et par ces dictateurs aux années, aux mois, aux jours déjà comptés ? Peut-être y est-il terriblement redouté. Quand même, n’y est-il pas attendu ? Tout le monde appelle, parce que partout elle est nécessaire, une mystique capable de faire équilibre à cette folle accélération du progrès, au déchaînement insensé des forces de la matière, et pour que ces forces cessent enfin de se développer au détriment de l’Esprit. Or, une mystique ne saurait être à la fois vivante et abstraite. Elle ne peut se borner à une doctrine ou même à une logique d’action. Elle est essentiellement le Mystique qui l’incarne en lui, qui la tire de lui, et de lui la projette, objectivée, presque universalisée, dans le monde. Il y a bien une sorte de déterminisme dans le devenir de chaque peuple. Ses constantes finalités sont les causes profondes, permanentes, souterraines de sa continuité que, malgré ses fluctuations, manifeste son histoire. Quand nous réussissons à embrasser, dans une même intuition, tout le passé de la France, les rois qui, siècle par siècle, l’ont créée, l’ont modelée dans l’argile résistante des mœurs et des évènements, les chefs qui l’ont conduite sur les routes du monde, les grands hommes qui ont pétri son génie en le révélant, et enfin cette armée de Mystiques et de Saints qui, plus et mieux que partout ailleurs, furent ce sel immatériel sans lequel la terre ne serait qu’un séjour des morts et non un royaume de vivants, il nous semble que tous forment une chaîne invisible d’efforts, d’élans, d’êtres, de consciences orientés vers leur accomplissement dans le Maître qu’elle attend aujourd’hui, et en qui, tout de suite, elle se reconnaîtra. Nous parlions d’approximations, de limites. M. Bergson a écrit pathétiquement que les guerres passées paraîtraient, parfois, n’avoir été que des préparations, des essais, des manœuvres en vue de la guerre totale dont est menacé notre avenir même prochain, et qui aurait pour résultat une totale destruction. Pourquoi cette sombre, mais trop possible hypothèse, ne se ferait-elle pas relativement à la paix ? M. Bergson dit encore que l’heure est probablement venue pour la tendance de la nature humaine orientée vers l’Esprit, puisque la tendance contraire vers la matière est allée presque au bout de son développement. Pourquoi le héros de la Renaissance Française naîtrait-il sur la tendance-matière au lieu de naître sur la tendance-Esprit ? Pourquoi ses chefs, ses guides, ses empereurs, ses rois, qui furent des moments de son progrès, qui incarnèrent en eux une phase de sa croissance, qui, chacun à sa place et en son époque, furent les effets et les instruments de sa destinée, n’auraient-ils pas été des essais, des approximations successives du Maître dont aujourd’hui elle a besoin pour s’élancer hors de sa décadence mortellement dangereuse, et transcender tous ses niveaux, tous ses sommets atteints ? S’il en était ainsi, cet homme prédestiné, synthèse et symbole de toute une histoire déjà accomplie, et qui pourtant a l’air de repartir vers d’autres formes et pour d’autres étages de son progrès, comme si elle était capable de nouveaux commencements, ne serait pas seulement une force en voie de conquête, émanée de la vie expansive ; il serait surtout une âme, une vérité : la vérité et la lumière de notre temps.
Mais ces horizons ensoleillés, à peine entrevus, s’assombrissent. Il semble qu’il arrive à l’élan de notre pensée le genre d’accident fatal que dut subir celui de la vie elle-même lorsque, se heurtant, en elle et au dehors, à une résistance de la matière par là de plus en plus solidifiée, il fut contrait de se replier, de s’enrouler sur lui dans un cercle où désormais la liberté et l’invention furent aux prises avec le déterminisme et l’inertie. En effet, dans le règne humain, le berger et le troupeau se conditionnent mutuellement. Notre salut dépend de la venue parmi nous d’un être providentiel qui, transcendant, de par ses origines, les causes de notre décadence, découvrira, par la vertu de son génie à la fois humain et transhumain, les moyens pour nous de rentrer dans l’ordre, de retrouver les lois immuables de notre nature et de toute société, de résister aux mouvements de descente et aux forces de désagrégation, pour remonter vers des synthèses de plus en plus hautes et riches de toutes les énergies qui sont en nous. Sans ce missionné, que pourront les virtuoses des ménageries ou des cirques politiques ? Et ceux qui prétendent orgueilleusement vouloir s’en passer n’ont-ils pas suffisamment prouvé qu’ils étaient incapables de le remplacer ? Mais, réciproquement, il ne viendra que si mous savons l’appeler et le contraindre à se fixer parmi nous jusqu’à ce que le redressement soit définitivement réalisé. La décadence, répétons-le avant de terminer, – il faudrait non le dire, mais le crier, si l’on était sûr d’être entendu –, est plus vraie, plus profonde, plus étendue que les pessimistes eux-mêmes ne le croient. Ce que nous voyons cache ce qui se passe ; nos prévisions se limitent à l’enchaînement des apparences. Que dissimulent les causalités secrètes que nos sens et nos raisonnements n’atteignent pas ? Encore une fois, la course d’une auto égarée de son chemin et de son but vers les précipices où elle s’engloutira imite, pendant un certain temps, le mouvement ordonné et certain qu’elle faisait normalement sur sa route ; mais soudain c’est la chute vertigineuse dans des abîmes d’où jamais elle ne reviendra. C’est son instinct de conservation qui inspire au peuple de France sa foi dans le miracle qui la sauvera. Mais ce même instinct l’abandonne quand le péril n’existe pas encore ou qu’il lui paraît lointain, alors que, s’il remplissait sa fonction pendant ses jours heureux et sûrs, les jours mauvais et menaçants ne viendraient pas. C’est dans le cours ordinaire de la réalité quotidienne que chacun, à sa place, les grands en haut, les petits en bas, doit faire le miracle naturel qui, aux heures difficiles, dispenserait d’avoir recours à des miracles surnaturels sur lesquels on a le droit de compter, bien sûr, mais qui souvent ne se produisent pas. Maintenant nos bonnes volontés habituelles, mêmes intensifiées et exaltées par les fièvres de la crainte, ne suffisent plus. Les hommes, les techniques d’action, les expédients faciles, grâce auxquels les plus communs d’entre les plus habiles de nous s’érigeaient en politiques éminents, ne suffisent plus. La ruse ne peut plus passer pour de la science ; le mensonge, pour la vérité ; les nains pour des géants. Les prières passives, les vœux bêlants, les effrois enfantins, comptent moins que jamais. On dit qu’un peuple a les institutions et les gouvernements qu’il mérite. Il faut donc en mériter de meilleurs lorsqu’on a les pires, c’est-à-dire se transformer soi-même, se redresser, se perfectionner, comme si cet intense et tenace effort pour s’améliorer dans le cercle étroit, et apparemment de rayon insignifiant, de notre conduite individuelle, devait déterminer des changements décisifs dans tout le pays. Or, c’est en possédant nos âmes que nous dominerons nos corps, et, par cette victoire sur nous, toutes les puissances matérielles qui se sont emparées de nos existences, qui oppriment nos vies, brisent nos élans, enchaînent nos libertés. Il faut, bien entendu, devenir de plus en plus forts. Mais, à tout accroissement de la force matérielle sur un point répondent des accroissements de la même force sur d’autres points, et qui peut prévoir leurs sorts respectifs ? Quoi qu’on soit tenté d’en penser, selon des apparences, des manifestations trompeuses, des réalités superficielles, sur le plan des mirages concrets des choses matérielles, la lutte qui se déroule sous nos yeux, souvent ouverts pour ne pas voir, met aux prises des sortes d’énergies qui ne se nombrent pas, qui ne se pèsent pas, qui ne s’évaluent pas mathématiquement ; et celles de ces énergies qui finalement l’emporteront sur les autres, ce sont les énergies spirituelles les plus pures, les plus directement jaillies d’une communion intime, mystérieuse, et indescriptible entre l’Humanité et Dieu. Cette communion, il faut que chacun la désire, l’appelle, essaie de la gagner en lui-même, comme si, par cette grâce, il pouvait la gagner aussi pour la France entière. Il faut devenir à tout prix, dans toute la mesure de plus en plus élargie de ses possibilités, ce qu’on veut que le Maître à venir soit. Il faut parvenir à renaître soi-même pour que le mot d’ordre – le seul à entendre, le seul à accepter – Croisade et Renaissance – ait le magique pouvoir de s’imposer au réel, et contraigne les évènements à forger la France nouvelle dans un monde tout entier en renouvellement.
Maurice DUVAL.
Paru dans Psyché, revue mensuelle
de philosophie chrétienne, en juillet 1939.