Péguy, image de la France réelle

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Guy FRÉGAULT et Jean-Marie PARENT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

LE 25 janvier 1939, à Paris, se passait un évènement sur lequel la grande presse n’a pas insisté – elle n’est d’ailleurs pas faite pour cela – un évènement qui n’a l’air de presque rien et qui pourtant a une valeur que, pour ma part, j’estime très grande. Des amis de Péguy, un petit groupe d’hommes fidèles à sa mémoire, ont posé une plaque commémorative sur la « boutique » des Cahiers de la quinzaine. Ce geste a valeur de signe : il montre que des échos demeurent de la grande voix pleine d’autorité qui s’est tue, il y a près de vingt-cinq ans, alors que le sous-officier Péguy tombait après une vie de labeur intense et magnifique au service de la France.

Que ce souvenir et cette fidélité s’expriment aujourd’hui, voilà qui indique clairement qu’un ressaisissement s’opère en France et que ce pays retrouve le sens d’une mission que Péguy a glorifiée par son œuvre, sa vie et sa mort.

 

 

On a beaucoup parlé de Péguy ; on a presque tout dit de lui. Toutes les moindres nuances de son âme furent analysées, critiquées, approfondies. Tous les aspects de sa personne et de son œuvre furent étudiés, disséqués, vidés. Les uns virent en lui l’homme, le saint et le héros. D’autres, le polémiste ou le critique. Le dramaturge. Certains même – et là, « bien-pensants » – réduisirent Péguy au poète religieux, auteur de prières pieuses et de mystères édifiants.

La réalité de Péguy échappe : le fond de l’homme n’est pas là. C’est trop minimiser Péguy que de le réduire au seul prédicat d’écrivain – même religieux. Péguy est hors de la lignée des mandarins qui sacrifient la partie la plus pertinente et la plus vraie de son œuvre – celle qui les accuse le plus, – pour ne garder que quelques ouvrages poétiques, merveilleux d’ailleurs, mais qu’ils interprètent dans le sens le plus contraire à celui que Péguy donnait à son œuvre.

Il est en effet quelque chose que, chez Péguy, il ne faut cesser de se rappeler : on ne peut jamais séparer en lui le chrétien du Français, le socialiste du poète, – ni le Français, ni le socialiste, ni le chrétien du révolutionnaire. La fausse méthode du compartimentage, chère aux maniaques de la fiche et du fichier, aboutit dans le cas de Péguy, autant et plus qu’en tout autre, à « épingler des papillons morts ». Péguy n’est pas un personnage abstrait. C’est un homme ; et un homme complet. À vouloir le fragmenter, on ne peut donner de lui qu’une image artificielle – rationnelle, si l’on veut – mais traîtresse à l’insécable réalité. À tous ses actes, d’ailleurs, il se donnait total, sans laisser irresponsable ou inengagée la plus petite part de lui-même.

 

 

Péguy, qui était né en 1873, avait connu l’« ancienne France », la réelle. Aussi « un peuple gai » où la joie rayonnait de toutes les âmes, où on avait « un honneur incroyable du travail », de V ouvrage bien faite, poussé jusqu’à l’extrême. Toute son enfance, il avait grandi dans cette atmosphère de labeur et de gaîté pour ne découvrir aux jours de sa jeunesse qu’un monde de misère, négateur de la personne humaine et de la communauté. Il n’en put être que violemment contrarié dans son âme de Français, lui qui rêvait dans la pureté de sa volonté d’une cité où il n’y aurait plus de misère !

C’est le spectacle de la détresse de son temps qui suscita, selon qu’il l’explique, la vocation de Jeanne d’Arc :

« Tout à l’heure encore j’ai vu passer deux enfants qui descendaient tout seuls par le sentier là-bas ; le plus grand traînait l’autre ; ils criaient : “J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim...” Et je les entendais d’ici. Je leur ai donné mon manger. Ils ont sauté dessus comme des bêtes ; et leur joie m’a fait mal parce que tout d’un coup malgré moi j’ai pensé à tous les autres affamés qui ne mangent pas ; j’ai pensé à tous les malheureux qui ne sont pas consolés ; j’ai pensé à ceux-là qui ne veulent pas qu’on les console ; et j’ai senti que j’allais pleurer ; alors j’ai tourné la tête, parce que je ne voulais pas leur faire de la peine, à ces deux-là, du moins. »

C’est là aussi ce qui détermina la vocation de Péguy : l’angoisse cruciale de son âme ardente et pure d’homme libre et de Français.

Le jour où il découvrit les effarants ravages du « Mal Universel », il eut conscience, avec une acuité pénétrante, de la mission qui incombait à tout Français, à chaque homme, à lui. Porter remède au « Mal Universel ». Dès le début de la première Jeanne d’Arc – l’œuvre de la partance – la question se pose, brutale : « Qui donc faut-il sauver ? Comment faut-il sauver ? » C’est l’angoisse de sa jeunesse. Ce sera le but de toute sa vie, de toute son œuvre que de répondre à cette angoisse ; pour que « France et Chrétienté vivent ». Ce sera l’objet de toute son action. Socialiste, dreyfusard, gérant des Cahiers, catholique, il ne le sera que voyant là un moyen de réaliser sa mission, d’atteindre son but. Tous ses ouvrages en seront inspirés, et jamais l’auteur ne se démentira.

 

 

« Vous les scolaires au fond, ce qui vous ennuie, c’est qu’il y ait des réalités. » En lançant cette apostrophe, Péguy voyait ceux qu’elle atteignait au cœur : les lèche-tomes, les faiseurs de fiches, les intellectuels, les élégants théoriciens dits socialistes « à qui il a manqué d’être pauvres ». Il savait comme il frappait juste. Lui, il voyait la misère, il voyait la réalité. Il avait conscience que, pour tuer cette misère réelle qui creuse la chair et gruge les âmes, pour infuser la sève de vie dans les veines de « l’homme qui ne vit pas », il faut autre chose que des spéculations interplanétaires. Qu’il faut un peu autre chose que les éloquents conseils de résignation et les éloquents panégyriques de l’« ordre », distribués par les mandarins douillets de l’académisme aux pauvres bougres collés à la glèbe ou aux rues dures. L’étranglement de la misère est une réalité. La manière « propre, rectangulaire, sans bavure » dont le monde hypocrite sait éreinter en donnant si évidemment tort à l’éreinté en est une autre. Contre le monde moderne dont toute la force est d’« avilissement », de désagrégation et de désintégration de la personne, il ne suffira pas à Péguy de dénoncer les trahisons intellectualistes ; il ne lui suffira pas de dénoncer les évasions. Il saura œuvrer dans le réel. Et la réalité trahie qu’il découvrira, c’est un être complexe, à la fois spirituel et charnel, libre et responsable : la personne.

Revenir à l’homme, tel est le problème. Non pas à un homme « donné », non pas à l’individu des statisticiens, mais à la personne telle qu’elle apparaîtrait à la lumière non déformatrice du « premier soleil dans le premier matin ». C’est ainsi que Péguy voulait retrouver l’homme : par-delà tous les systèmes. Et simplement répondre aux dilemmes que l’homme pose ; y répondre dans la « pureté et la nudité classiques », sans faire de manières, sans prose supplémentaire.

Cette attitude de retour à l’homme est éminemment réaliste. Parce que, d’abord, elle s’oppose à la conception caricaturale et « toute faite » qu’est l’homme moderne. – être falot, schématique, soumis aux abstraites lois des grands nombres, courbé sous le joug de l’ « Argent devenu maître à la place de Dieu » ; coupé de ses racines le rattachant à ses bases vitales : patrie, nation, métier, famille... sans l’appui desquelles il ne peut s’affirmer ni s’accomplir ; frustré de ses réalités affectives, trahi dans sa chair comme dans son esprit ; être auquel on a rendu impossible l’accomplissement d’un destin à sa mesure concrète ; et en même temps enfermé dans des cadres d’autant plus rigides que plus rationnels, d’autant plus artificiels qu’ils prétendent se passer de tout dynamisme interne à la personne, cadres d’acier arbitraires, frontières géométriques, carcans inexorables qui le meurtrissent et dont l’écrou se resserre à chaque velléité de mouvement. Oser montrer du doigt cette caricature, dénoncer l’odieux de cette dérision, lui opposer victorieusement la vraie mesure et les réalités essentielles de l’homme, c’est là faire œuvre révolutionnaire. Car le pis, selon Péguy, ce n’est pas que cette caricature soit si laide : c’est là sans doute un mal, et un grand ; le pis, c’est encore que cette caricature est le détestable produit d’idées toutes faites et &habitudes intellectuelles archi-décrépites. Or « il est un peu temps de renoncer à ces idées toutes faites, à ces vieilles habitudes, à ces espèces de vieilles carcasses d’idées qui ne sont plus que de vieilles carcasses d’anciens feux d’artifice ». C’est que Péguy sait trop combien l’homme n’est point un produit « tout fait ». (Et la société non plus. Et la France non plus. Et la chrétienté non plus.) L’homme se manifeste par une perpétuelle tension « entre le point d’honneur et le niveau de honte » ; il est une force sollicitée vers le bas tant qu’il n’est pas appelé à monter. La personne n’est autre qu’un acte. Et si elle n’est un acte, elle n’est qu’un mot : – de même que la liberté est duperie si elle n’apparaît point comme un perpétuel acte de libération. Cette idée, appliquée à l’homme et à la communauté, que le seul « se faisant » est vie tandis que le « tout fait » agit à la manière d’un poids mort écrasant tous les actes de vie ; que le seul « se faisant » est sève, tandis que le « tout fait » constitue le bois mort, est une vue radicalement « péguyiste ».

Cette attitude est réaliste à un second degré, parce qu’elle s’accompagne d’une volonté effective d’incarnation. Incarnation qui ne peut s’effectuer que par une lutte. Le caractère fondamental de toute philosophie est, en effet, agonal en ce sens que toute philosophie correspond à une intention d’affronter les conflits, de les résoudre, – c’est-à-dire de les dominer – en fonction de l’homme. Ainsi nous avons vu que les idées de Péguy prenaient une tournure agressive – ou positive – devant le monde moderne. Ce monde est l’obstacle. Il ne s’agit pas de le contourner, de l’ignorer, de prendre, en face de lui les tangentes menant à l’irréalité. Il s’agit de s’y attaquer, de le faire entrer dans le champ propre à la personne, d’en systématiser les éléments valables pour en dégager de nouveaux moyens de conquête, en vue d’affronter de nouveaux conflits et de pousser plus avant au cœur de la civilisation. Mais précisément, cet effort de concrétisation ne peut s’opérer par un agrandissement du seul domaine de l’abstraction. Il doit, à chaque minute, s’incarner. Cette incarnation n’est pas une facilité. Péguy le conçoit. Le conflit sera difficile à soutenir. Mais cette difficulté s’équilibre, à l’autre extrémité, par une exigence d’incarnation.

Où apparaît cette volonté d’incarnation, c’est dans la conception que se fait Péguy du patriotisme. Cette partie de son message est certainement l’une des plus importantes.

La patrie, c’est le sol ; la patrie, c’est le sang. C’est, comme il dit, le « pays » : « Orléans qui êtes au pays de la Loire » ; c’est aussi ce qu’il appelle « la race ». Ce n’est pas autre chose. Mais c’est tout cela. C’est cette « ambiance infiniment souple et variable, comme le sont les modalités de l’amour maternel qui semble être la préfiguration et l’essence du sentiment patriotique, ambiance aussi indispensable que l’atmosphère, mêlant l’élément racial et l’élément spacial »...

 

Il chérit sa terre natale, cette bonne terre génitrice de la chair, qui n’est féconde qu’arrosée des sueurs sorties de la chair ; cette terre que ses pères savaient lasser, comme leurs bras noueux lassaient les ceps noueux où se gonflaient les grappes vermeilles. Il chérissait cette terre aux plans harmonieux, aux contours arrondis et riches comme des seins maternels. Et ces côtes qui s’étagent, massives et douces, et ces routes comme la route de Jouy, « si merveilleusement, si harmonieusement roulante et déroulée, enroulée, déroulée, qui du bas de Jouy et des canaux et du moulin de la Bièvre monte insensiblement et sensiblement, également, sinueusement, comme un large ruban bien posé à plat sur un sol montant... cette large, cette noble route bien faite en serpent qui conduit graduellement jusque sur la plaine où l’on entre pour ainsi dire sans s’en apercevoir par l’aménagement, par le ménagement d’un admirable raccord ». Et ces cathédrales, si vieilles, debout depuis si longtemps sur la terre qu’elles sont devenues parentes avec la terre, qu’elles semblent n’être plus qu’un exhaussement du sol. Péguy est bien ce Français jardinier dont parle Keyserling : il est bien de cette terre « où la disposition intime de la nature et celle de l’esprit rayonnant peuvent former une synthèse harmonieuse. »

Il est de son « pays », il est fidèlement de sa « race ». Oh ! il avait bien espéré, lui aussi, au frottement des professeurs de l’École Normale, acquérir « cette élégance universitaire, la seule authentique ». Il s’était bien défendu d’avoir l’air peuple. Prenons garde. Il serait idiot de croire que c’est par vanité. Mais c’est que, dit-il, « étant peuple naturellement, je n’exècre rien tant que de le faire à la populaire et ceux qui le font à la populaire ». Il ne hait rien tant que la pose et les poseurs. Et cette pose, surtout, cette sorte de pose toute démagogique, que pratiquent tant les fagotins du suffrage universel, les puissants qui se penchent sur les « masses », du haut de leur piédestal de mensonge ; qui se veulent « peuple » et ne réussissent qu’à faire voyou ; qui singent le peuple et, dénués de sa tragique grandeur, ne savent donner à leur face vulgaire que le rictus dégoûtant des bêtes savantes. Péguy, lui, ne pose pas à la populaire. Et en cela précisément il demeure fidèle à sa race. Et sa race aussi lui est fidèle. À quarante ans, « cet âge terrible », voilà qu’elle le reprend. Il sent déjà ses épaules qui se courbent. Déjà « l’inclinaison commençante générale vers la terre nourricière, vers la terre mère, vers la terre tombeau ». Elle le reprend par la courbature de sa chair fatiguée.

La fidélité à son « pays » et la fidélité à sa « race » n’en font qu’une. Péguy est toujours un paysan et toujours un paysan de la Loire. Toute sa vie, il a tâché comme un paysan. « Eux » travaillaient leur vigne ; lui travaillait ses cahiers. En paysan têtu. Il a aimé son monde. Il l’a chéri, non en romantique, non en abstracteur de quintessences, mais en homme qui reconnaît en sa patrie (terre et chair) un « facteur normal de la destinée humaine » (Aron et Dandieu), un facteur d’accomplissement personnel, d’enracinement dans le réel, d’insertion dans la vie. Il ne l’a pas aimée d’éloquence, ni de littérature. Il ne l’a pas aimée que dans ses cahiers, – qui pourtant n’étaient pas « littérature ». Il l’a aimée de toute sa chair. Le témoignage suprême de son attachement aux « quatre coins de terre », c’est à Charleroy, c’est « couché dessus le sol à la face de Dieu », barrant de son corps la marche des envahisseurs, qu’il l’a donné, posant par cet acte ultime l’achèvement de sa destinée charnelle.

Cette fidélité se complète sur le plan spirituel et culturel par une pareille fidélité aux valeurs nationales. Ici une distinction s’impose que Péguy n’a peut-être pas formulée très souvent ; mais il n’est pas besoin d’être grand clerc pour la discerner, implicite au moins, dans toute son œuvre. C’est la distinction nécessaire entre la patrie et la nation.

La patrie, nous venons de le voir, Péguy lui donne sa véritable valeur. Par la patrie, facteur terrien et charnel, s’établit une communion et un contact féconds avec le monde solide et avec la « race ». Elle est un enracinement dans le réel ; un parachèvement d’incarnation. Grâce à elle l’homme s’insère dans le prolongement de sa lignée – de l’esprit et du corps de qui il est issu. C’est pourquoi elle est limitée – mais non d’une façon rigide ! – à la mesure de l’homme de chair et de sang.

Bien autre est la nation. Celle-ci est une communauté spirituelle (mais non la seule). De sorte qu’aucune frontière matérielle ne la limite. Elle se définit plutôt « en fonction d’une vibration spirituelle élaborée par l’histoire, et qui s’incarne dans les plus hautes manifestations du génie d’un peuple » (Daniel-Rops). Elle est un climat, une ambiance. Elle comporte essentiellement la valeur d’une « commune mesure » culturelle. Par elle l’homme accède à l’universel. Comme la patrie, elle constitue donc un facteur d’accomplissement. Mais elle est de plus une valeur de rayonnement : c’est là que la notion de mission nationale retrouve son plein sens.

Comme les sans-culottes de Valmy couraient à la bataille au cri de « Vive la nation ! » Péguy a affirmé la valeur de la nation. Dans la grande journée du « triomphe de la République », alors que tout au long des manifestations, l’« Internationale » avait été de rigueur, n’a-t-il pas, le soir, au retour, chanté « la vieille Marseillaise » avec le vieux peuple ? Et sa Jeanne d’Arc, quittant sa patrie des bords de la Meuse, – Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance – ne partait-elle pas pour bouter les Anglais hors de terres françaises qu’elle n’avait jamais vues (« C’est sur la Loire ? Orléans. ») N’est-il pas mort, lui aussi, Péguy, « pour que France et Chrétienté vivent », ne s’est-il pas sacrifié avec la certitude que « France et Chrétienté vivront » ?

 

 

Cela nous suffit pour reconnaître en lui une des figures les plus pures de la France éternelle. Une incarnation de la France à tous les moments où elle a vécu intensément son destin.

Cette unité organique que nous avons notée, de Péguy, ne lui échappait pas. Il en avait pleinement conscience et s’en réjouissait. « Et c’est un grand bonheur... – disait-il, – que notre vieux sang révolutionnaire et notre vieux sang républicain ne fassent qu’allumer encore notre vieux sang français. » On remarque particulièrement ici que Péguy met avec une évidente complaisance l’accent sur le vieux. Les mandarins de la supercritique se croient bien futés de dire que c’est là un « effet de style ». C’est infiniment plus : une réelle profession de foi. Péguy est en effet l’homme qui vit toute sa race ; qui n’établit pas de césure entre sa personne et ceux dont elle-même est issue ; qui prolonge, dans toute sa richesse, la vie spirituelle de sa lignée. Qui « se replonge dans le silence de sa race et de remontée en remontée y trouve le dernier prolongement que nous puissions saisir du silence éternel de la création première ».

C’est ainsi que nous pouvons affirmer que Péguy incarne la France dans sa pureté première (inhabituée) ; dans son originelle beauté qu’elle retrouve à ces heures où, aux yeux du monde vieilli, raidi, sclérosé dans sa gangue d’idées toutes faites, de frontières, d’institutions, de mécanismes et de péchés tout faits – elle fait la révolution de la liberté. Alors il rejoint le passé vivant et touche les racines de « l’arbre de la race » (et en même temps, puisque tout, chez lui, est lié, celle de « l’arbre de la grâce »). Il vit la tension spirituelle de saint Louis et de Jeanne d’Arc – ces saints français qui, dit-il, sont les plus grands saints ; – il vit aussi celle de la nuit du Quatre-Août. Parce qu’il est à la fois pour le système des « droits de l’homme » et pour le système chrétien – tous deux révolutionnaires, et le second plus authentiquement encore que le premier – car, dit-il, « dans le système des Droits de l’Homme (et je n’ai pas besoin de dire dans le système chrétien), un ordre fondé sur l’iniquité n’est pas un ordre et une paix fondée sur l’iniquité n’est pas une paix ».

Mais ce passé qu’il renoue en lui, il est bien loin de le considérer comme un moule à l’intérieur duquel il doive se caser. À l’opposé de Maurras et de Jaurès, il ne prend pas du passé la forme, les mécanismes, pour y encadrer ses énergies. Il sait bien que « le propre de l’histoire et de la mémoire est que tout ce qui est de l’histoire et de la mémoire ne se recommence point ». Aussi ne s’engage-t-il dans le passé que pour en faire jaillir des possibilités de vie nouvelle. Il n’accepte les fidélités nationales que pour les prolonger en courants de vie renouvelés. Sa conception de l’histoire, sur ce point, est rejointe par M. Maritain, d’après qui « l’histoire a un sens déterminé quant à certains caractères fondamentaux par l’immense masse dynamique du passé qui la pousse en avant, mais encore indéterminé quant aux orientations spécifiques qui s’actualisent en elle à mesure que court le présent, et qui traduisent l’attraction exercée sur elle par telle ou telle forme d’avenir concret selon que le champ physique de la pensée de l’homme et de ses désirs en fait des foyers plus ou moins efficaces ». C’est pour cela précisément que les moments où il ressaisit la France ne sont autres que ceux mêmes où elle s’est affirmée comme une force neuve.

Il n’est pas non plus internationaliste – mais universaliste, ce qui est loin d’être la même chose ; – parce qu’il voit bien, après tout, que la réalité ne se bâtit pas en l’air. Il lui faut toujours le « point d’appui temporel ». Le cœur de l’homme où toute réalité doit d’abord s’incarner n’est-il pas de tissus charnels ? Et puis, qu’on le veuille ou non, qu’on le nie ou non, il reste toujours que les personnes ne sont point, ne sauraient point être des sans-patrie. Parallèle (ou sous-jacente) à la nation, qui est une valeur de rayonnement, la patrie est une valeur d’affirmation ; la présence au monde opérée par la nation est conditionnée par la présence à soi-même, à laquelle la patrie est indispensable.

« Seigneur, qui les avez pétris de cette terre, Ne vous étonnez pas qu’ils soient trouvés terreux. »

 

 

II

 

Ce que veut l’homme moderne, dit-on, c’est la sécurité, avant tout. La sécurité partout : non seulement le « confort des fesses, le confort purement musculaire et tactile » dont parle Georges Duhamel, mais encore plus, peut-être, le confort de l’esprit et le confort de la conscience par l’assurance d’être « le propriétaire de ses pauvres vertus ». Ce complexe de sécurité dans le conformisme, de stabilité dans la satisfaction spirituelle, de confort dans l’attitude assise et dans l’esprit somnolent, Péguy sait comment il s’appelle : c’est l’habitude. Dans la mesure où il accepte de demeurer le beau produit rationalisé issu des forces conjuguées du déracinement et de l’avilissement qui constituent le nerf du monde moderne – l’homme, c’est trop vrai, veut d’abord et avant tout, exclusivement au fond, la sécurité. Mais Péguy se soucie bien de l’homme-produit, de l’individu « moderne » ! Rien ne l’intéresse que l’homme éternel, l’homme tout court ; la personne. Et il a trouvé que cet homme-là, ce qu’il veut, c’est la liberté.

La liberté est insérée dans son essence. Il l’a dans le sang. Elle est autre chose qu’une revendication romantique. D’ailleurs la liberté ne se revendique pas. Elle se crée à tous les instants dans un perpétuel acte de libération. Et puis, la revendication, geste stérile, se situe dans le rayon du « tout fait », aux antipodes de l’affirmation humaine, avec le bazar pourrissant de la pacotille réactionnaire.

La position de l’homme est singulière. Trop faible pour atteindre sa fin avec ses seules forces, il a besoin, pour s’accomplir avec plénitude, de s’entourer de tout un réseau d’institutions. Mais ici le danger le guette. Ces institutions, dès l’instant que l’homme faiblit, tendent à se retourner contre lui. Alors, deux attitudes se présentent à l’homme : la première consiste à se laisser glisser sur la pente de la facilité, à étouffer le jaillissement de l’esprit dans les limites institutionnelles, à s’enfoncer dans le romantisme du néant, de la négation de la personnalité : démarche de mort ; l’autre consiste à ressaisir la liberté, à s’affirmer dans le refus, à poser l’acte agonal qui seul est gage d’accomplissement, à « se poser en s’opposant ». Dans le choix de la première attitude plonge la profonde racine de ce que Abel Bonnard appelle, sans peut-être avoir conscience de toucher à un point si vital : « la crise de la virilité ». La seconde attitude est celle de Péguy.

À un degré plus haut, il est un autre motif pour Péguy de chérir la liberté. C’est la vision qu’il a de la grâce, celle-ci apparaissant comme l’exemplaire divin de la liberté humaine. Dans la proportion où l’homme se cuirasse de prudence et ne laisse aucune articulation nue pour la liberté et le risque, il ne « mouille pas à la grâce ». C’est ici qu’intervient ce que Péguy appelle la « physique de la mouillature ». Les prudents et les asservis se murent contre la Providence et la grâce. N’oublions pas que Péguy considère l’esclavage comme étant « de toutes les habitudes la mieux habituée ». On veut tout rationaliser, tout enregistrer, tout prévoir ; mais la grâce, manifestation temporelle de la liberté de Dieu, ne se laisse jamais intégrer comme un rouage de nos pauvres systèmes humains. Elle ne « prend » que sur la liberté, sur l’abandonnement de la générosité. « Dans le mécanisme spirituel, les pires détresses, bassesses, crimes, turpitudes, le péché même sont précisément les points d’articulation des leviers de la grâce. Par là elle travaille. Par là elle trouve le point qu’il y a dans tout homme pécheur. Par là elle appuie sur ce point douloureux. On a vu sauver les plus grands criminels. Par leur crime même. Par le mécanisme, par l’articulation de leur crime. On n’a pas vu sauver les plus grands habitués par l’articulation de l’habitude, parce que précisément l’habitude est celle qui n’a pas d’articulation. » II faut se méfier de ces systèmes cuirassés de prudences hermétiques. De prudences toutes faites. Et parmi ces systèmes, notamment, le système bourgeois et le système bien-pensant.

Il ne faudrait pas, pour autant, confondre liberté et démocratie, quoique Péguy ne craignît pas de déclarer : « Je suis un vieux libéral. Je suis un vieux républicain. » Pour les timorés, ajoutons que la « république » de Péguy, n’est pas la farce qui se joue sur les tréteaux vermoulus de la démagogie ; n’a-t-il pas écrit : « Nous avons de nos maîtres, en cette démocratie, et du magistère, et de la magistrature une idée telle que dès qu’ils ne commettent pas une félonie nous crions au miracle et à l’éminence. » À ceci il faut ajouter encore : « Nous avons été constamment trahis par nos maîtres et nos chefs. À aucun prix nous ne souffrirons que nos enfants soient trahis à leur tour, et par les mêmes maîtres, et par les mêmes chefs. » Et par le même régime abusivement dit « libéral ».

 

Au rebours de ce que veulent nous faire croire les coryphées de l’asservissement en masse, la liberté est une exigence. Une exigence d’abord et non une jouissance. Ni, encore moins, une facilité. C’est pour cela que la concession de la liberté est une duperie. Sa conquête, sa reconquête effectuée par une lutte de tous les instants est seule une réalité. Lutte contre nous-mêmes d’abord : contre nos tendances du lâchage, nos complicités tacites avec les asservisseurs, nos griseries fausses et faciles dans le pseudo-héroïsme de la sujétion et le romantisme des carcans. Lutte aussi contre le monde extérieur : « Le monde extérieur ne s’accommode jamais des défaites que l’homme lui inflige : il cherche toujours à revenir au point de départ ; et chaque recul tend plus fortement le ressort de ce choc en retour. L’homme, au contraire, est tenté trop souvent de considérer la victoire remportée, l’œuvre réalisée comme ayant un caractère quasi-définitif, comme constituant une réalité, une valeur en soi. Or, cette œuvre n’a de valeur, toute relative, que dans la mesure où elle est le tremplin d’un nouvel effort ; un moyen, une arme ».

Nous avons vu combien Péguy aime la France. Elle est sa patrie, en même temps que la patrie de la liberté.

 

« C’est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Français,

Et que nous les aimons entre tous uniquement,

Et qu’ils seront toujours mes fils aînés,

Ils ont la liberté dans le sang. Tout ce qu’ils font, ils le font librement. »

 

Liberté vivante, vécue, sentie à toutes les minutes, dans une perpétuelle libération – libération des dieux d’acier, de la standardisation spirituelle, plus dégoûtante que l’autre ; dégagement de tout ce qui avilit, dégrade et stérilise. Tel est le message de Péguy.

 

Et pour mesurer toute sa foi dans la mission libératrice et chrétienne : car ces deux notes sont indissolublement liées ; seuls les bien-pensants peuvent tenter l’impossible tour de force de les séparer – de la France, concluons par la vision, qu’il exprime ainsi, de cette double mission :

« Il ne fait aucun doute que la France a deux vocations dans le monde et que si elle est quelquefois fatiguée au temporel et même au spirituel et diminuée et quelquefois pauvre de forces, c’est qu’elle est doublement fidèle, c’est qu’elle est fidèle deux fois, c’est qu’elle a à pourvoir à deux tâches, et à deux fidélités, à sa vocation de chrétienté et à sa vocation de liberté. La France n’est pas seulement la fille aînée de l’Église, (et ceci apparaît constamment, avec une fidélité surprenante) ; elle a aussi dans le laïque une sorte de vocation parallèle singulière, elle est indéniablement une sorte de patronne et de témoin (et souvent une martyre) de la liberté dans le monde. Dans le chrétien, dans le sacré, elle a la garde de la foi ; et peut-être encore plus de la charité ; et certainement encore plus de l’espérance. Et il apparaît tous les jours indéniablement qu’elle est la fille aînée. Mais dans le laïque (je ne dis pas dans le profane), dans le laïque et peut-être dans une autre sorte de sacré, dans le civique, dans un sacré de la loi extérieure, il est indéniable qu’elle a la garde de cette liberté qui est la condition même de la grâce, qui a avec la grâce une parenté si profonde, une liaison si singulière et si obstinément mystérieuse. Telle est notre double charge. Telle est notre double garde. Et il est évident que nous y sommes constamment demeurés fidèles et nous savons bien que nous y demeurerons fidèles. Et nous savons bien pourquoi nous sommes quelquefois fatigués. Mais quand ces hommes trahissent la France et dans la France, la République, j’ai le droit de dire qu’ils ne trahissent pas seulement la France, j’ai le droit de dire qu’ils trahissent la révolution même et la liberté. Car tant qu’ils peuvent, ils s’efforcent d’annuler le seul point d’appui temporel de la liberté dans le monde. »

 

 

Telle que transmise par Péguy, ainsi m’est apparue la grande fidélité – à sa mission et à elle-même – de la France.

 

 

Guy FRÉGAULT et Jean-Marie PARENT.

 

Recueilli dans Péguy et la vraie France, 1944.

 

 

 

 

 

 

 

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