La vie scolaire à Byzance
par
R. GUILLAND
Une forte éducation était l’idéal de tout Byzantin. L’absence de culture intellectuelle, l’apaideusia, était regardée, en effet, comme une infériorité et comme un malheur. Aussi, criblait-on de railleries l’ignorant et n’adressait-on jamais d’éloges assez grands aux gens instruits. Les écoles publiques de l’antiquité continuèrent, en effet, leur activité à Byzance, où s’ouvrirent de nombreuses écoles semblables. Grâce aux savants travaux de Louis Bréhier et de Phédon Koukoulès, nous sommes assez bien renseignés sur l’enseignement secondaire et sur l’enseignement supérieur ; par contre, nous connaissons encore assez mal l’enseignement primaire.
À Byzance, la première éducation appartenait, comme partout ailleurs à la famille. Cette éducation familiale était surtout morale. L’instruction donnée par les parents, était, en effet, élémentaire et préparait l’enfant à ses futures études. On cherchait avant tout à développer sa mémoire et à lui donner une prononciation correcte. Cette première éducation prenait fin vers l’âge de 5 à 6 ans.
L’enseignement primaire, propaideia, commençait entre six et sept ans. Il était donné par un maître, didaskalos. C’était soit un moine, soit un laïque, et, en général, il était d’un certain âge. L’église byzantine avait une part importante dans l’enseignement de l’enfance. Les Byzantins, en effet, cherchaient à faire des hommes instruits, mais aussi des bons chrétiens. Une chanson que chantaient encore, au début de ce siècle, les enfants dans le Pont, témoigne d’une façon éclatante de l’emprise de l’Église sur l’enseignement primaire.
Nous sommes venus, ô maître, pour apprendre
les saintes, divines et vénérées Écritures,
et ce que nous ont enseigné
les divins et saints Apôtres,
ainsi que Basile le Grand,
Grégoire le Théologien
et saint Chrysostome.
Les conditions d’existence du maître élémentaire étaient assez difficiles, Le traitement, roga, d’un professeur du premier degré semble avoir été très faible. Aussi, le maître élémentaire, s’il n’appartenait pas au clergé, était-il à la merci de la générosité de ses élèves. Ceux-ci lui faisaient à l’occasion de diverses circonstances, des cadeaux en nature ou en espèces, tukhèra, vêtements, chaussures, vivres. Lorsque, par exemple, un enfant changeait de livre d’étude, il était de coutume de donner à son maître un nomisma. Le maître élémentaire faisait bien rarement fortune et il terminait, plus d’une fois, sa vie, toute faite de dévouement, dans la tristesse et dans la gêne.
L’enseignement primaire se donnait, d’habitude, dans les monastères, dans le narthex ou vestibule des églises, dans l’un des bâtiments, dômatia, se trouvant dans l’enceinte de ces dernières, enfin, mais beaucoup plus rarement, dans les écoles privées. L’école avait souvent les murs des salles de classe ornés de maximes : « Crains Dieu, honore l’empereur, respecte tes parents. »
Le but de l’enseignement primaire était de permettre à l’enfant d’helléniser sa langue. Autrement dit, le jeune élève apprenait à lire et à écrire, puis il recevait quelques éléments de grammaire, qui l’habituaient déjà à l’analyse. Des notions élémentaires de calcul complétaient son instruction.
Les textes nous permettent de reconstituer avec assez de précision la vie d’un jeune écolier byzantin à l’école primaire. Lorsque l’enfant arrivait à l’âge de fréquenter celle-ci, les parents choisissaient le jour où ils devaient le mener auprès de son maître. Après avoir consulté les astres, on le conduisait à l’école les 1er, 7ᵉ, 10e, 11e, 18ᵉ, 27e ou 28e jours de la lune et, lorsque la lune se trouvait dans le signe du zodiaque, les Poissons, les Gémeaux, le Lion, le Capricorne ou la Vierge. Puis, on amenait le jeune élève à un prêtre, qui disait devant lui certaines prières, destinées à le défendre contre les attaques du Diable, et à ouvrir aussi son cœur et son intelligence à l’étude.
Le jeune écolier se rendait à l’école, à l’appel de la simandre, ou plaque de bois suspendue à la porte de l’école et frappée à l’aide d’un maillet pour indiquer l’heure d’entrée en classe. Il emportait, dans son sac, sa tablette, pinakidion, son ardoise, abakion, son écritoire, kalamarin, avec un encrier d’encre noire, mélanin, préparée en écrasant de la noix de galle, et des roseaux, kalamoi, ou porte-plume, qu’il affûtait lui-même. Lorsqu’il faisait froid, l’élève apportait un morceau de bois et sa peau de mouton, probea. S’il appartenait à une famille aisée, l’enfant était bien habillé et il était chaussé ; mais si ses parents étaient pauvres, il venait souvent à l’école nu-pieds, comme nous le montre au XIIe siècle Théodore Prodrome.
L’enfant, comme disaient les Byzantins, apprenait ses lettres, grammatizétai. Les élèves étaient assis soit sur un banc, soit sur un petit coussin, soit, enfin, et le plus souvent, à même le sol, sur une peau de mouton, probéa, diphtéra, qui servait parfois aussi de projectile. Les plus pauvres prenaient place sur des nattes, habitude restée encore en vigueur dans certaines écoles primaires grecques jusqu’au début du XXe siècle.
Le maître commençait par réciter la prière, puis les élèves prenaient leur alphabet pour apprendre à lire leurs lettres. La méthode suivie était celle que recommandait déjà Denys d’Halicarnasse. On commençait à apprendre la forme des lettres et leur nom, puis on prononçait des lettres groupées en syllabes, enfin, on passait à la lecture courante. Chemin faisant, le maître, par des interrogations nombreuses, expliquait le sens des mots rencontrés. Les Byzantins appelaient cet exercice expliquer, herméneuein, d’où le nom d’hermeneutès, porté par le maître élémentaire en Grèce, depuis Grégoire de Nysse jusqu’au début du XXe siècle. Le maître devait exiger, avant tout, de ses jeunes élèves une prononciation très nette. Pendant l’exercice de lecture, les enfants lisaient tous sur un certain rythme, comme s’ils avaient psalmodié, de manière à travailler dans la joie, car le psaume « procure le calme de l’âme, donne la joie, conduit à l’amitié et assure aux jeunes enfants la sécurité ». À la fin de chaque semaine, on révisait ce qu’on avait appris les jours précédents.
Lorsque l’enfant savait lire, on lui apprenait à écrire. Le maître venait auprès de l’élève, il prenait sa tablette, d’ordinaire en bois, et de forme carrée. Au sommet, le maître écrivait le modèle à reproduire. L’élève devait écrire à son tour, mais en lettres droites et non penchées, car on regardait ces dernières comme inélégantes et tristes. Avant de commencer à écrire le modèle, l’élève faisait d’abord sur sa tablette le signe de la croix et disait : « Ô Croix, viens à mon secours ! ». C’était là une très ancienne coutume que l’on rencontre déjà dans les papyrus et que le Byzantin respectait toute sa vie. Il mettait, en effet, presque toujours une croix avant sa signature et il en mettait souvent aussi avant de commencer à rédiger un acte. Après avoir fait le signe de la croix, l’enfant suppliait sa main de bien former ses lettres et d’écrire une ligne bien droite. Un morceau de pierre ponce ou une éponge, suspendue à la tablette, permettait d’effacer le mot fautif. Lorsque le papier fut employé, on remplaça, pour la lecture, la tablette par une planchette, pinakidia, ou encore par un rouleau, phullada. La phullada, ou feuille de papier, s’enroulait autour d’une baguette, que l’élève déroulait pour lire. Les livres, que l’on faisait lire aux enfants, étaient d’ordinaire des ouvrages de piété, le Psautier ou les Épîtres des Apôtres. Ces livres étaient assez lourds. Pour en faciliter la lecture, on les plaçait sur une sorte de pupitre, mais de dimension plus petite que celui encore en usage aujourd’hui dans les églises orthodoxes. Les livres, assez rares à cette époque, risquaient d’être dérobés. Aussi, portaient-ils, sur la première feuille, cet avertissement : « Ce livre m’appartient. Que le voleur soit maudit par les 318 Pères théophores ! »
Quant au calcul, on apprenait à compter à l’aide des doigts relevés ou rabattus, mais on se servait le plus souvent de l’abakion. C’était une sorte de planchette percée de trous, dans lesquels on introduisait les doigts de la main. Au-dessus de chaque trou était inscrit un chiffre. Plus rarement, on prenait une planchette lisse et l’on répandait par-dessus une légère couche de sable. On prenait pour base des calculs le nombre 60, sous prétexte que tous les nombres peuvent être rapportés à lui, multipliés ou divisés, pour le former.
On donnait également quelques notions de chant aux élèves de l’école primaire, parce que la plupart du temps, les enfants chantaient dans les églises. Les psaumes servaient seuls d’exercices, car les chants profanes étaient exclus de l’enseignement. Quelques notions élémentaires d’histoire, histoire profane et légendaire, mais surtout histoire sainte, complétaient l’enseignement primaire. On y ajoutait, enfin, quelques notions très sommaires de science religieuse, qui servaient, en quelque manière, de transition entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire.
Cette éducation un peu abstraite n’allait pas sans difficultés. En cas de faute légère, on infligeait au coupable le jeûne, nasteia. Au lieu de rentrer à la maison à midi, l’élève puni restait à jeun à l’école. En cas de faute plus grave, les maîtres n’hésitaient pas à recourir, comme dans la Grèce antique, aux châtiments corporels, qu’approuvaient, du reste, les Pères de l’Église. Le maître était aidé, d’ordinaire, dans l’application des sanctions, par l’un des « grands » ou le premier de la classe, protoskholos. Ce dernier était chargé de maintenir l’ordre et la discipline dans la classe. Il inscrivait, dans ce but, sur une feuille de papier ou sur une tablette les noms des élèves bruyants et les transmettait au maître, qui prononçait la punition méritée. De plus, le protoskholos était chargé de faire répéter les leçons des jeunes élèves et de surveiller les compositions d’écriture. Or, fort souvent, le protoskhole prenait un peu trop à cœur ses fonctions et se montrait d’une sévérité excessive. Une chanson, que chantaient les enfants le soir au sortir de l’école, en garde le souvenir :
Et toi, notre bon maître, passe une bonne unit !
Et puissent ne pas venir trop vite
Pour les petits une douzaine de coups de férule,
Et pour les grands vingt-quatre coups,
Mais, pour le protoskhole, puisse-t-il recevoir 48 coups,
Et même, si ma prière est exaucée, deux fois 50 coups.
Amen, amen, amen !
Les Byzantins disaient que « la route de la science ne saurait se parcourir sans châtiment », car, selon eux, « l’éducation se fait aussi bien par la parole que par la main ». Ces châtiments étaient de deux sortes : les uns, légers, les autres, plus lourds ; les premiers consistaient à asséner avec la férule, bergin, ou avec une courroie un certain nombre de coups sur les mains ou sur le dos, ou bien le coupable devait se mettre à genoux, ou enfin on lui tirait les cheveux. Parfois aussi, c’était, suivant une très ancienne tradition, la vulgaire fessée. L’élève le plus ancien, et vraisemblablement le protoskhole, « la loi dans les écoles », comme l’appelle Libanios, prenait sur son dos le patient, qui était rudement frappé. Certains maîtres devaient dépasser parfois la mesure, car les écrivains byzantins se plaignent assez souvent de la cruauté de l’exécuteur. Ils menacent, en effet, de se venger de ce dernier, « s’il frappe avec colère de son bâton meurtrier le malheureux élève ». La loi punissait, du reste, le maître qui avait blessé l’un de ses élèves. Quant aux châtiments plus graves, ils consistaient à cracher à la figure du coupable, à lui passer au noir le visage et à lui appliquer le phallagas. Ce dernier était fait de deux bâtons parallèles, réunis à l’un de leurs sommets, ou encore d’une pièce de bois cylindrique, percée de deux trous de chaque côté desquels était attachée une courroie, destinée à supporter les pieds. Le patient introduisait ceux-ci soit entre les deux baguettes parallèles soit dans les trous de cette espèce de carcan. Il recevait sur la plante des pieds, ainsi immobilisée, un certain nombre de coups de férule.
La rentrée des classes avait lieu au début de l’automne, la sortie au début de l’été. Il y avait environ quatre mois de vacances.
L’enseignement était donné dans les écoles primaires, depuis le matin, vraisemblablement peu après le lever du soleil jusqu’à son coucher. À ce moment avait lieu la sortie, apolusis. Il y avait une interruption des cours probablement assez longue à midi. Les enfants, du reste, avaient congé les samedis après-midi, de manière vraisemblablement à leur permettre de prendre un bain et de se présenter propres le lendemain à l’église. En tout temps, par ailleurs, les fêtes scolaires donnaient aux écoliers des heures de répit. C’était d’abord, en plus des dimanches, les congés à l’occasion d’un grand évènement, comme le couronnement d’un empereur ou la naissance d’un prince héritier, et ensuite les jours des grandes fêtes religieuses, Noël, l’Épiphanie, les Rameaux, Pâques surtout, la Pentecôte et la Dormition de la Vierge ou Assomption. Pendant ces jours-là, les enfants allaient quêter pour leur maître des œufs, des fruits et d’autres produits. Ils chantaient des chansons, ayant trait plus ou moins à leur vie scolaire. Une autre grande fête scolaire était celle de l’axiôsis. Lorsque l’enfant avait terminé de se servir d’un livre et qu’il changeait d’ouvrage, il était accompagné chez lui par ses camarades de classe. L’enfant s’asseyait sur une sorte de divan : le protoskhole et ses camarades, imitant ou parodiant l’exaltation du nouvel empereur sur le pavois, l’élevaient en l’air et, par trois fois, s’écriaient : axios, il est digne (de continuer ses études). Voisins, parents et amis prenaient part à cette fête intime.
Certains jours de fêtes même, les membres du corps enseignant et, semble-t-il, des trois ordres, primaire, secondaire et supérieur, se déguisaient, se masquaient et se promenaient longuement sur les places publiques, se livrant, au dire du savant canoniste du XIIe siècle, Théodore Balsamon, « à des gestes inconvenants ›. C’était le cas des notarioi, les notaires chargés dans les universités de Droit d’enseigner les éléments de droit aux étudiants de première année.
⁂
Tel était l’enseignement primaire à Byzance, qui durait, en général, trois ans. À partir de 9 ans, au plus tôt, et de onze ans au plus tard, commençait l’enseignement secondaire, egkuklios paideia ou paideusis, en grande partie profane, d’où les expressions qui servaient à le désigner, thurathén paideia, ta éktos mathémata, héllèniké paideusis ou kosmikè paideia. Cet enseignement, qui durait six ou sept ans, avait un caractère très général et en même temps formel. On commençait par l’orthographe, « l’œil du langage », le « fondement de toute connaissance ». Les Byzantins attachaient une grande importance à l’orthographe, car son étude figure jusque dans l’Enseignement supérieur. Ils avaient, en effet, le souci de conserver intactes, à côté de la langue populaire ou parlée, qui commençait à s’élever au rang de langue littéraire, les formes de la langue classique de l’antiquité grecque. À l’orthographe était jointe l’étude de la grammaire. Le mot avait, chez les Byzantins, un sens beaucoup plus vaste que de nos jours. Ils entendaient par là non seulement l’étude des déclinaisons et des conjugaisons et celle des règles de la syntaxe, mais aussi l’explication des auteurs sacrés et surtout profanes. Lorsqu’un passage avait été expliqué et analysé, les termes rares ou difficiles éclaircis, leur étymologie indiquée, on appréciait la valeur des pensées et du style. L’élève avait à sa disposition des dictionnaires, des commentaires et des éditions annotées. Les textes étaient des maximes, des fables, des extraits de poètes et d’orateurs ou encore des sermons ou des extraits des Pères de l’Église. L’élève commençait par l’étude des poètes et par Homère. Synésius nous rapporte que son jeune neveu apprenait 50 vers d’Homère par jour et les récitait sans la moindre faute. La méthode d’explication employée était celle de la psukhagôgia qui correspondait à peu près aux principes des traductions juxtalinéaires. En face de chaque mot du texte, était reproduit le mot en grec parlé. Il nous est parvenu un exemple d’interrogation orale posée à un jeune élève débutant et qui montre sur le vif la méthode employée alors :
Question : Qui était le père d’Hector ?
Réponse : Priam.
Q. Quel était le nom de ses frères ?
R. Alexandre et Deiphobe.
Q. Et le nom de sa mère ?
R. Hécube.
Q. Comment le savez-vous ?
R. Par Homère. Mais Hellanikos et d’autres poètes ont eux aussi écrit sur ce sujet.
Après avoir étudié, après Homère, d’autres poètes comme Hésiode, Pindare, Épicharme, Oppien, l’élève passait à l’étude des tragiques et des œuvres poétiques des Pères de l’Église, de Grégoire de Nazianze, par exemple, et enfin de l’histoire, avec Hérodote, Thucydide, Xénophon et Plutarque.
À 15 ans, l’élève abordait l’étude de la rhétorique. Démosthène, Isocrate, Lysias, et Libanios étaient les auteurs favoris. Isocrate était particulièrement en faveur, mais on apprenait surtout par cœur des passages de Démosthène. La lecture à haute voix servait non seulement à voir si le passage était compris, mais aussi à développer harmonieusement la voix, car l’orateur, à cette époque, chantait plus qu’il ne parlait ses périodes. L’élève, qui faisait ses études à la maison, employait la même méthode. Libanios rapporte, non sans humour, que les voisins de l’un d’entre eux étaient dans l’impossibilité de dormir et en tombaient souvent malades.
Lorsque l’élève était familiarisé avec les modèles attiques, on passait aux exercices écrits. Le maître lisait, à haute voix, une page, qui devait être reproduite ou imitée. Une fable d’Ésope permettait, par exemple, d’aboutir à une maxime de morale générale. On faisait encore l’éloge ou la critique d’un personnage célèbre ou bien encore on comparait entre eux deux personnages illustres. Les élèves décrivaient aussi les œuvres d’art de leur ville ou commençaient à traiter quelques questions d’intérêt pratique comme celle-ci : Dois-je me marier ? L’élève abordait de cette manière progressivement des exercices plus délicats, comme la transcription en prose d’un discours prononcé par l’un des héros d’Homère ; mais surtout, dans cette civilisation byzantine, où la correspondance tenait une place importante, on entraînait le jeune disciple à écrire une lettre. Celle-ci devait être courte et écrite en dialecte attique, dans un style simple, mais elle devait être abondamment truffée de proverbes et de maximes. De là, le caractère artificiel des correspondances byzantines, si décevantes parfois pour l’historien, incapable plus d’une fois de retrouver les faits précis sous les allusions noyées dans une harmonieuse mais souvent creuse rhétorique. Enfin, on entraînait l’élève à improviser, skhédourgein.
L’enseignement secondaire était couronné par l’étude de la philosophie, que l’élève abordait vers 17 ans. On étudiait d’abord la Logique, puis la Morale, la Dogmatique ou les systèmes philosophiques et la Métaphysique. On commençait par étudier Aristote, puis on passait à Platon, plus délicat à interpréter, car il fallait, pour aborder son œuvre, avoir tout d’abord quelques notions de mathématiques, de géométrie, de musique et d’astronomie. Les œuvres d’Aristote et de Platon étaient lues dans un ordre déterminé. On étudiait, d’ailleurs, d’autres philosophes, comme Pythagore, Zénon et Épicure, ce dernier, pour donner, semble-t-il, matière à raillerie, Proclos, Jamblique, Porphyre. Le professeur se servait de commentaires, notamment pour Aristote. On insistait surtout, dans cet enseignement, sur le caractère moral et pratique de la philosophie.
La discipline dans l’enseignement secondaire à Byzance semble avoir été assez difficile à maintenir. La raison en est que ces études avaient entièrement un caractère privé. Les maîtres enseignaient à leurs risques et périls. L’enseignement était très pénible, parce qu’il était surtout oral et parce qu’il consistait en discussions entre le maître et l’élève. Aussi l’ordre le plus parfait ne régnait-il pas toujours dans ces écoles. Les élèves parlaient entre eux, se racontaient les potins de la ville, comme nous le montre Libanios, et applaudissaient ou intervenaient à contre-temps. Parfois, de véritables batailles éclataient où les livres remplaçaient les projectiles. Mais aussi longtemps que l’affaire ne dégénérait pas en un pugilat général où le maître était souvent, bien qu’à contre-cœur, acteur lui-même, le professeur fermait les yeux, dans la crainte de perdre ses élèves, ou pour mieux dire, ses clients.
La chasse au client était, en effet, ardente et brutale. Dans les premiers temps de l’empire byzantin, à l’époque où Athènes conservait encore sa réputation lumineuse de ville des sciences et des arts, la concurrence entre les maîtres, les sophistes, comme on les appelait alors, était très âpre. Le maître regardait comme l’un de ces devoirs de se montrer le plus désagréable possible envers ses collègues et concurrents. Les élèves de chaque sophiste, par ailleurs, formaient comme une société privée, un club et c’eût été une trahison de la part de l’un des élèves d’un sophiste d’aller suivre les cours d’un autre sophiste. L’un des principaux soucis des élèves était d’augmenter le nombre des auditeurs de leur maître et, ce faisant, son prestige. Au début de l’hiver, lorsque les jeunes élèves, par exemple, venaient à Athènes, chaque club postait ses hommes au Pirée, au cap Sunion, et on en envoyait même à Corinthe pour se saisir des nouveaux venus. Bon gré, mal gré, ceux-ci se voyaient arrêtés et relâchés seulement lorsqu’ils s’étaient enrôlés parmi les élèves du sophiste pour le compte duquel agissaient ses gardiens. Cette aventure désagréable arriva à Libanios lui-même, qui, malgré son désir de suivre les cours de son compatriote Épiphane, se vit enrôlé de force parmi les auditeurs de Diophante. Le lendemain matin, nous conte-t-il, il fut mené au bain ; là, on le précipita à l’eau et on l’enrôla dûment, puis il se vit contraint d’offrir un déjeuner en l’honneur de ses nouveaux camarades. La rivalité entre les élèves des différents maîtres aboutissait, d’ailleurs, parfois, à de véritables batailles rangées dans la rue. On se battait à coups de massue et de pierres, voire même à l’épée. Les élèves ne se contentaient pas, du reste, de se battre entre eux, ils s’attaquaient aussi au maître dont ils n’étaient pas les élèves. Un sophiste assez impopulaire reçut ainsi, en pleine rue, des paquets de boue au visage, tandis qu’un autre fut tiré de son lit, en pleine nuit, traîné jusqu’à une fontaine publique, dans le bassin de laquelle il fut menacé d’être jeté, s’il ne jurait pas de quitter la ville le jour même. Ces brimades un peu violentes subsistèrent, semble-t-il, jusqu’à la fin de l’empire. Il faut reconnaître, du reste, que les témoignages d’affection et de dévouement des élèves et des anciens élèves envers leurs maîtres sont au moins aussi nombreux, comme le prouvent les poésies de Jean Tzetzês, au XIIe siècle. Ces maîtres privés, en effet, qui n’étaient soumis à aucun règlement ni à aucune surveillance, donnaient le plus souvent une instruction solide et variée. Sans doute, la tâche des élèves n’était guère simplifiée, car ils devaient choisir eux-mêmes leurs professeurs et ils devaient se plier aux circonstances et au hasard. Il est vrai que la camaraderie permettait de remédier à certains défauts graves de ce système d’enseignement. Les élèves s’aidaient mutuellement pour combler les lacunes inévitables, en l’absence d’un enseignement méthodique.
Enfin, et c’est un détail intéressant à signaler à propos de l’enseignement secondaire à Byzance, c’est dans cette ville, si raffinée et si en avance sur son temps par sa civilisation, qu’on imagina, au XIe siècle, la première méthode d’enseignement pour les aveugles. Un savant, s’étant trouvé un jour avec un aveugle, entreprit de fui représenter, sous une forme solide, les différentes figures géométriques. L’aveugle, grâce au toucher de ses doigts, réussit à apprendre ainsi tous les théorèmes de géométrie avec leurs figures. Tant il est vrai qu’il faut souvent remonter à Byzance pour trouver l’origine de plus d’une institution et en particulier de plus d’une mesure philanthropique et d’assistance publique.
Deux faits sont cependant à signaler dans l’organisation de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire à Byzance. Le premier, c’est l’absence de renseignements sur l’éducation et l’instruction des filles. Et cependant, les femmes savantes ne manquent pas dans l’histoire de Byzance, depuis Hypathie, qui enseignait, on Athénais, femme de Théodose II, aussi experte en poésie qu’éloquente dans ses discours, jusqu’à Cassia, à qui son esprit coûta un trône, jusqu’à Anne Comnène, la grande historienne et jusqu’aux savantes princesses des Paléologues. Il n’est, toutefois, jamais question d’écoles de filles dans l’histoire byzantine. Le fait semble, il est vrai, assez facile à expliquer. Pour les Byzantins, l’important était que la jeune fille restât enfermée à la maison. Dans les classes aisées, il est vraisemblable que les filles recevaient à quelques détails près la même instruction que les garçons, sous la direction de maîtres particuliers, ou peut-être dans certains couvents de religieuses ; dans la bourgeoisie, elles savaient lire et écrire, mais rien de plus. Il est vrai que l’âge du mariage, pour une fille à Byzance, était d’ordinaire fixé à 12 ou 13 ans au plus tard.
Le second fait est l’absence dans cet enseignement de toute éducation physique. Il est très vraisemblable qu’on ne la négligeait pas, car, plus que les Romains encore, les Grecs estimaient que le but de l’éducation était de donner à l’enfant « un esprit sain dans un corps sain ». Procope de Césarée, an VIe siècle, cite un certain André, qui avait ouvert à Constantinople une palestre ou école privée d’éducation physique. Mais les Pères de l’Église furent, dans les premiers siècles, hostiles à toute éducation physique, sous prétexte que celle-ci a pour but de sauver le corps, « qui emprisonne l’âme » pendant son séjour ici-bas et que l’entraînement se faisait dans les palestres sans le moindre vêtement. Toutefois, la mention assez fréquente, chez les écrivains, d’hommes de toute classe, célèbres pour leur taille et pour leur force physique, semble indiquer que la pratique de la culture physique devait être assez grande à Byzance. En tout cas, l’équitation, la nage, le jeu de balle, mais surtout la chasse eurent toujours une grande faveur auprès des Byzantins de toute classe et de tout âge.
Au-dessus de l’enseignement secondaire existait l’Enseignement Supérieur. De sa fondation à sa chute, du IVe siècle au XVe siècle, Byzance eut deux sortes d’enseignement supérieur : l’un, que l’on peut appeler l’Université Impériale, fort différente, d’ailleurs, par son origine comme par son organisation, des Universités d’Occident, qui lui sont postérieures de huit siècles, et l’autre, tout à fait distincte de l’Université Impériale, une sorte de Faculté de Théologie ou école Patriarcale, dont l’existence à Byzance se justifie aisément par la place importante occupée par les questions dogmatiques dans la société byzantine, à toutes les époques de son histoire millénaire. Seule l’École Patriarcale dispensait l’enseignement de la théologie, car l’Université Impériale ne fit jamais la moindre place à l’enseignement de celle-ci dans ses programmes.
La première Université Impériale, créée vraisemblablement par Constantin le Grand, au Capitole, en 330, fut réorganisée par l’édit de Théodose II, en date du 26 février 425. La nouvelle Université comprenait 31 chaires réparties entre les diverses disciplines : 20 chaires pour la Grammaire, dont 10 latines, 8 chaires pour la Rhétorique, dont 3 latines, une seule chaire, et grecque, pour la Philosophie, vraisemblablement parce qu’Athènes avait encore, en fait, en quelque manière, le monopole de l’enseignement de la Philosophie, et 2 chaires latines pour le Droit. L’Université Impériale fut réorganisée plus d’une fois, au cours de sa longue histoire, et en particulier au XIe siècle. Par sa Novelle de 1045, en effet, l’empereur Constantin IX Monomaque divisa l’Université Impériale en deux Facultés : une Faculté des Lettres, dirigée par le célèbre écrivain et homme d’État Michel Psellos, et une Faculté de Droit, dirigée par l’ami de ce dernier, Jean Xiphilin, qui fut en même temps conservateur de la Bibliothèque de l’Université Impériale, où se trouvait notamment la collection des lois impériales. L’Université de Constantin IX Monomaque, malgré certaines modifications apportées à son organisation, se maintint, semble-t-il, jusqu’en 1453.
Le siège de l’Université Impériale varia avec les époques. L’Université sous Théodose II, au Ve siècle, était installée au Capitole. Au VIIIe siècle, sous Léon III l’Isaurien, elle s’établit près de la citerne Basilique ou Impériale ; au IXe siècle elle se transporta à l’église des Quarante-Saints, puis au palais de la Magnaure ; au XIe siècle, l’Université fut installée, pour la Faculté des Lettres, à l’église Saint-Pierre et pour la Faculté de Droit au monastère de Saint-Georges des Manganes, magnifiquement construit par Constantin IX Monomaque. Sous les Paléologues, après la reconquête de Constantinople en 1621, l’Université changea encore de local ; sous Manuel II Paléologue, entre autres 1391-1425), l’Université, réorganisée sous le nom de Katholikon Mouseion, fut installée dans un hôpital fondé par le kral de Serbie, Ourosch II Miloutine (12821320) et adjoint au monastère de Saint-Jean-Baptiste.
Cette Université Impériale était dotée d’une Bibliothèque. Dès le Ve siècle, en effet, il existait à Constantinople une Bibliothèque publique, dèmosia bibliothèkè, qui ne se trouvait pas dans le même édifice que l’Université Impériale, au Capitole, mais dans la Basilique judiciaire, située derrière le Milliaire d’or. La première bibliothèque avait été construite par Constantin le Grand ; elle avait été accrue par Constance et enrichie encore par Julien. Elle possédait 120 000 volumes, parmi lesquels le célèbre rouleau fait de la peau d’un serpent de 120 pieds de long, soit 39 mètres 60, sur laquelle était transcrit en lettres d’or le texte d’Homère, séparé de temps à autre par des miniatures. Cette Bibliothèque détruite par un incendie, en 476, fut reconstituée. Un corps de copistes officiels y était attaché.
Le personnel. – Il est vraisemblable que l’Université Impériale avait à sa tête un recteur, mais les textes n’en parlent pas. En tout cas, dès le Ve siècle, les professeurs avaient un véritable statut. Les maîtres de l’Université Impériale étaient, en effet, des fonctionnaires qui recevaient un traitement de l’État, avaient un uniforme, occupaient dans la hiérarchie impériale un rang souvent élevé et jouissaient d’avantages matériels substantiels. Le traitement des professeurs de l’Université Impériale était, en général, payé par le gouvernement central. Toutefois, il est intéressant de signaler, au XIIIe siècle, un édit de l’empereur Jena III Vatatzès (1225-1254). Cet édit obligeait, dans l’empire grec de Nicée, les gouverneurs et les archontes ou maires des villes à rétribuer chaque année les professeurs qui enseignaient la rhétorique, la médecine et les mathématiques, alors que les professeurs de Droit et de Philosophie, « étant donné leur mépris pour tout ce qui touche la matière et l’argent », devaient se contenter d’une rétribution de leurs élèves.
Les professeurs de l’Université Impériale s’appelaient grammatikoi lorsqu’ils enseignaient la grammaire et les lettres, rhèdorés lorsqu’ils enseignaient la rhétorique, philosophoi lorsqu’ils enseignaient la philosophie et nomikoi lorsqu’ils enseignaient le droit ; leurs élèves portaient les mêmes noms. Au XIe siècle, le doyen de la Faculté des Lettres portait le titre somptueux de Consul des Philosophes et était titulaire de la chaire de Philosophie. Le titulaire de la chaire de grammaire portait le titre de maître, maïstor, et celui de la Faculté de Droit, celui de nomophulax ou gardien des lois.
Quant à l’étudiant, lorsqu’il venait s’inscrire dans une Université, il devait (d’après le Code de Théodose) remettre une pièce officielle mentionnant le nom de ses parents et son lieu de naissance. Il devait aussi indiquer de façon précise l’enseignement qu’il venait suivre et le nombre d’années qu’il avait l’intention de consacrer â ses études. Il devait s’engager, d’un autre côté, à mener une vie sérieuse et à ne pas prendre part aux « réunions nocturnes » ou soirées dansantes. Tout manquement à ces prescriptions entraînait pour le délinquant la fustigation et même le renvoi dans sa famille. On s’explique ce règlement un peu sévère, en songeant que l’enseignement supérieur à Byzance était gratuit.
L’enseignement. – Le plan d’études de l’Université Impériale dérivait des programmes d’enseignement néoplatoniciens de la fin de l’antiquité classique et il ne varia pas, pour ainsi dire, du IVe au XVe siècle. La Novelle de 1045 de Constantin IX Monomaque nous renseigne assez bien sur ce qu’était l’enseignement supérieur à Byzance, au XIe siècle. L’enseignement commençait par la grammaire, la science par excellence, au dire de Psellos. Cet enseignement se donnait suivant une méthode rigoureuse. On débutait par l’étude de l’alphabet et de l’origine de l’écriture ; on passait ensuite à l’étude des dialectes, puis À celle de la phonétique des dialectes anciens, de la phonétique, de la syntaxe, du vocabulaire usuel pour terminer par l’étude de la sémantique. Cet enseignement grammatical était couronné par l’explication des auteurs grecs, explication son seulement littérale mais encore littéraire et même allégorique. On dégageait, par exemple, de l’Iliade et de l’Odyssée les allégories qui, croyait-on, s’y cachaient. La patrie si chère aux prisonniers de Circé dans l’Odyssée était en réalité la Jérusalem céleste dont nous éloignent les délices trompeuses du plaisir qui nous transforment en de véritables animaux. La même méthode d’explication était appliquée aux poètes grecs, aux lyriques, en particulier, dont les vers avaient un caractère moral, comme ceux d’Archiloque ou de Pindare.
L’enseignement de la grammaire était suivi de celui de la rhétorique, qui restait dans la plus pure tradition des grands rhéteurs de l’antiquité classique, et surtout d’Hermogène. L’étude de la philosophie couronnait les études supérieures, car, selon les néoplatoniciens, les diverses disciplines n’étaient que des degrés permettant de s’élever progressivement jusqu’à la science suprême, autrement dit, la connaissance de l’être. L’étude de la philosophie débutait par l’étude de l’arithmétique, psèphophoria, d’après Nicomaque de Gérasa, de la géométrie, géômétria, d’après Diophante d’Alexandrie et Ptolémée, de la musique ou harmonique, autrement dit, des différents rythmes, d’après Ptolémée et, à partir du XIVe siècle, d’après Manuel Bryenne, de l’astronomie. Ces quatre disciplines représentaient le Quadrivium occidental. On ajoutait des données sur l’astrologie et les sciences occultes (on étudiait, par exemple, la vertu des pierres, des herbes et des talismans), la physique, qui comprenait l’optique ou katoptrique, d’après Archimède et Héron d’Alexandrie, la géographie, d’après Ptolémée, l’histoire naturelle, d’après Aristote et Élien et quelques auteurs plus récents, comme Macaire d’Égypte, et la botanique, d’après Théophraste et Dioscoride. Ainsi préparé, l’étudiant abordait alors l’étude de la philosophie proprement dite : la dialectique, qui étudiait les syllogismes et les sophismes, la psychologie et la théodicée ou étude de tous les problèmes relatifs à Dieu, à travers Aristote et surtout à travers Platon, ainsi qu’à travers les Commentaires de Proklos et de Jamblique. On ajoutait enfin quelques questions de morale pratique, d’après les écrivains païens et certaines études relatives aux mœurs de l’époque homérique, de préférence. Il est vraisemblable, du reste, qu’il ne s’agit pas d’un programme à proprement parler, mais d’une série de questions pouvant être traitées au cours de l’année.
Assez rapidement, et en tout cas, dès le XIe siècle, an moins, on adjoignit à ce programme encyclopédique l’étude de la médecine, « indispensable, d’après Oribase, pour devenir un excellent conseiller de ce qui est utile à sa propre santé ». La médecine, en effet, intéressait vivement les Byzantins, et les études médicales avaient, à Byzance, une telle vogue que Manuel II Paléologue, lors de la réorganisation de l’Université Impériale, à la fin du XIVe siècle, installa cette dernière, comme on l’a vu, dans un hôpital. L’éducation médicale n’était pas réservée, en effet, aux futurs praticiens. Des amateurs nombreux suivaient les cours de médecine et plus d’un d’entre eux, comme Michel Psellos et Anne Comnène, étaient convaincus que leurs connaissances médicales n’étaient pas inférieures à celles des médecins de métier. La médecine était d’ailleurs une profession très lucrative, mais qui n’était pas toujours exercée, si l’on en croit Cécaumène au XIe siècle, par des praticiens d’une probité digne de tous éloges. D’après lui, les médecins étaient des êtres dangereux, qui s’arrangeaient souvent pour provoquer les maladies afin de faire fortune. Aussi conseillait-il de s’en passer. « Prenez, disait-il, du poivre pour le foie ; faites-vous saigner trois fois par an, et, si vous êtes malade, reposez-vous, observez la diète, restez à la chambre et vous pourrez vous passer de médecin. »
La médecine, d’ailleurs, n’avait guère progressé depuis Hippocrate, qui restait le maître des études médicales, avec Galien, Oribase, Aétios, Paul d’Égine et Syméon Seth. Elle reposait toujours sur la théorie des quatre humeurs du corps : sang, flegme, bile jaune et bile noire, et sur les quatre éléments : sec, humide, froid et chaud. Et cependant, les traitements appliqués par les médecins byzantins sont aussi intelligents, semble-t-il, que ceux qui furent pratiqués en Europe, à une époque relativement récente.
Un fait est à noter dans le programme d’enseignement de la Faculté des Lettres, c’est l’absence d’enseignement des langues étrangères. Byzance avait hérité, en effet, de la Grèce antique son dédain, voire même son mépris, à l’égard des peuples étrangers ou barbares. Ce mépris allait si loin parfois qu’Anne Comnène, an XIIe siècle, s’excusait auprès de son lecteur d’être obligée de blesser ses lèvres en introduisant dans son Histoire de l’Alexiade un certain nombre de noms étrangers. Bien que d’esprit passionnément curieux, les Byzantins ne regardèrent jamais les langues étrangères, vraisemblablement pour cette raison, comme un sujet d’études sérieuses. Cela n’empêchait pas la cour impériale d’avoir des interprètes officiels et l’on trouvait à Byzance des arabisants, des arménisants, des turcologues et des personnes connaissant les principales langues occidentales, mais on ne trouve, dans l’Université Impériale, aucune trace d’un enseignement officiel ou méthodique des langues étrangères.
Quant au Droit, l’enseignement était donné pendant une durée de cinq ans et le plus souvent par le même professeur, qui pouvait ainsi professer pendant plusieurs années des cours assez différents. L’enseignement comprenait l’étude du Digeste, du Code et des Novelles depuis Justinien Ier. L’égalité absolue des étudiants et la gratuité des études étaient aussi la règle à la Faculté de Droit, tout au moins au XIe siècle. Un certificat, qui semble avoir été plutôt un certificat d’assiduité qu’un diplôme décerné à la suite d’un examen, terminait les études juridiques et était exigé pour ceux qui voulaient devenir secrétaires de l’administration impériale ou avocats. Au contraire de ce qui se passait pour les étudiants de la Faculté des Lettres, on imposait au candidat au Certificat de Droit une connaissance élémentaire du latin.
Quelle était la méthode employée par les professeurs de l’Université Impériale pour donner leur enseignement ? Nous n’avons sur cet important sujet que fort peu de renseignements. Cependant, Michel Psellos, au XIe siècle, dans un certain nombre de ses opuscules, nous a livré quelques détails qui nous permettent d’entrevoir comment on enseignait à l’Université Impériale. À croire Psellos, un professeur de l’Université, comme il l’était lui-même, veillait très tard pour préparer ses cours du lendemain. Dès l’aurore, il était penché sur les livres, non pas, nous dit Psellos, pour ses travaux personnels, mais pour préparer ses leçons. Lorsqu’il se rendait à l’Université, il rencontrait souvent, chemin faisant, des étudiants chargés de leurs livres et se récitant mutuellement leurs leçons.
La méthode d’enseignement employée s’apparentait assez, semble-t-il, aux procédés de la discussion platonicienne : elle consistait en questions que se posaient entre eux les étudiants sur des sujets indiqués à l’avance. Un étudiant priait l’un de ses camarades de poser une question. L’un, écrit Psellos, gardait le silence le plus complet tandis qu’un autre parlait sans mesure pendant toute une journée. Les questions débattues étaient très variées. Le professeur reprenait l’exposé de l’étudiant ; leur sous-main en cuir posé sur leurs genoux, les étudiants prenaient des notes. Ceux-ci remettaient aussi des travaux écrits que leur professeur examinait au point de vue du fond, de la forme, du plan et du style. Du haut de sa chaire, Psellos distribuait des récompenses et aussi des critiques, et plus d’une fois, il menaçait l’étudiant paresseux ou indocile de son renvoi de l’Université. On facilitait, d’ailleurs, dans la mesure du possible, la tâche à la jeunesse estudiantine, à l’aide de poésies mnémotechniques, spécialement composées à son intention. Psellos, par exemple, en avait écrit pour la métrique, pour la rhétorique, pour la dialectique et pour le droit.
Si le programme ne changea pas, pour ainsi dire, du IVe au XVe siècle dans l’Université Impériale, l’esprit, par contre, dans lequel il fut appliqué se modifia assez profondément à la fin du XIVe siècle. Tout d’abord, un nombre d’Occidentaux, d’Italiens surtout, de plus en plus élevé, venait à Constantinople pour s’initier à la littérature grecque et à l’humanisme. De plus, à côté de l’Université Impériale de Constantinople apparaissent, par suite des circonstances, d’autres Universités provinciales, dont la réputation fut grande, à Thessalonique, par exemple, à Trébizonde et à Mistra, dans le Péloponnèse ou en Morée, comme l’on disait alors et où enseignèrent des maîtres illustres, comme Gémistos Pléthon. Or, l’enseignement des maîtres d’alors se distinguait profondément, par l’esprit dans lequel il était donné, de l’enseignement des maîtres antérieurs à eux. Jusqu’au XIIIe siècle, en effet, jusqu’à la reconquête de Constantinople en 1261 par Michel VIII Paléologue, l’étude de la littérature grecque était une sorte d’exercice intellectuel destiné surtout à enrichir la mémoire, à inspirer aux étudiants l’amour du beau langage, des termes élégants et des périodes harmonieuses. Si l’on met à part l’étude des systèmes philosophiques de Platon et d’Aristote, l’étude des auteurs grecs anciens était purement formelle et entraînait surtout les esprits au pastiche et même au plagiat. Il n’en fut plus ainsi à partir de 1261 environ. Comme on l’a fort bien noté, au moment où Byzance était sur le point de disparaître, l’hellénisme remontait à ses sources. Ces professeurs illustres, comme leurs contemporains, d’ailleurs, se regardaient comme les légitimes héritiers des Grecs de jadis, qui, à leur avis, avaient réalisé la perfection dans tous les domaines de la pensée. Ils revendiquaient, non seulement l’élégance harmonieuse de leur langue, mais encore leurs idées. Ils réhabilitèrent définitivement le mot Hellène, qui, depuis l’empereur Julien, au IVe siècle, était devenu le synonyme de païen ; ils en firent un titre glorieux et demandèrent même à l’empereur d’échanger son titre officiel de Basileus tôn Rhômaiôn contre celui de Basileus ton Hellènôn. Pour Gémistos Pléthon, comme pour les Grecs ses contemporains, ce n’était plus Constantinople qui était la patrie, c’était la Grèce de jadis, la Grèce de Thémistocle et de Périclès. On comprend, comme le note si justement Louis Bréhier, que, dans ces conditions, la théologie ne pouvait avoir de place dans les Universités Impériales.
L’enseignement de la théologie était, en effet, donné dans l’école Patriarcale, dont l’organisation nous est surtout connue à partir du IXe siècle. L’école Patriarcale était placée sous l’autorité du patriarche et avait pour but de former des clercs et des théologiens. C’était un institut autonome et distinct de l’Université, comme le prouve, en 692, l’interdiction, faite par le Concile quinisexte, aux laïcs d’enseigner la théologie. Il existait, du reste, une école épiscopale plus ou moins importante dans chaque diocèse. L’école Patriarcale était installée dans les dépendances de Sainte-Sophie et elle avait dans la capitale plusieurs collèges ou succursales. Le personnel enseignant était formé exclusivement de clercs de Sainte-Sophie, ordonnés diacres. La direction de l’école Patriarcale était confiée au Maître universel ou œcuménique, qui était en même temps le professeur principal. L’enseignement donné à l’école Patriarcale était un enseignement complet. Il comprenait deux cycles d’études, très différents : un enseignement général, églukios paideia, formé de l’étude élémentaire de la grammaire, de la rhétorique et de la philosophie ; ensuite et surtout, l’enseignement religieux, à proprement parler.
L’enseignement général, ou encore l’enseignement de la porte, indispensable pour pénétrer dans le sanctuaire, était un enseignement purement classique et entièrement distinct de celui qui était donné à l’Université Impériale ; il tenait une place importante dans le programme des études de l’école Patriarcale de Constantinople. Deux professeurs dirigeaient cet enseignement : le maître des rhéteurs, maïstôr tôn rhèthorôn, et le maître des philosophes, maïstôr tôn philosophôn, qui avaient sous leurs ordres d’autres professeurs, en particulier des professeurs dc grammaire. L’enseignement consistait en une étude sommaire de la grammaire, de la rhétorique et de la philosophie.
L’enseignement théologique proprement dit était dirigé par trois professeurs, qui portaient le titre de didaskalos et se consacraient à l’étude et à l’exégèse des Livres Saints : c’étaient le professeur de l’Évangile, didaskalos tou Euaggéliou, qui était toujours le maître universel ou œcuménique, ou recteur de l’école, puis, le professeur de l’Apôtre, didaskalos tou Apostolou, chargé de l’exégèse des Épîtres, et le professeur du Psautier, didaskalos tou psaltèros. Il y eut même, vers 1350, un quatrième exégète, le rhéteur interprète des Écritures, vraisemblablement de l’Ancien Testament. Ainsi l’École Patriarcale était une véritable Université et, si l’on met à part la théologie, l’enseignement qui y était donné comprenait les mêmes disciplines qu’à l’Université Impériale, fréquentée, du reste, par les étudiants de l’école Patriarcale, dont les étudiants de l’Université Impériale suivaient aussi les cours.
Cet enseignement assez vaste donné à l’école Patriarcale permet de comprendre le création originale, au XIIe siècle, du patriarche Jean X Kamatéros. Vers 1200, en effet, le patriarche Jean X Kamatéros, voulant peut-être donner une vie nouvelle à l’enseignement de l’école Patriarcale, installa, dans les dépendances de l’église des Saints Apôtres, une sorte d’Institut d’exercices pratiques qui fut assurément l’une des plus originales créations scolaires de Byzance. Nicolas Mésaritès nous en a laissé une très curieuse description. L’originalité de cet Institut consistait dans l’absence de professeurs et de cours réguliers, remplacés par des discussions « entre adolescents, jeunes gens, hommes faits, vieillards, hommes de tout âge ». Cette école était divisée en deux sections : l’une occupait le narthex (peribolos) de l’église et était réservée à ceux qui discutaient de grammaire, de rhétorique et de dialectique ; l’autre occupait l’atrium entouré de portiques qui précédait la façade de l’église et était réservé à ceux qui discutaient de physique ou de médecine, d’arithmétique, de géométrie et de musique. C’était, en somme, le programme des arts libéraux : le Trivium, d’une part, composé de disciplines formelles et propédeutiques ; le Quadrivium, d’autre part, composé des sciences proprement dites. Ni la théologie, ni la philosophie n’y étaient représentées. Le programme était donc plus restreint que celui de l’école Patriarcale.
D’un côté, nous dit Mésaritès, les élèves feuilletaient gravement leurs livres de grammaire ou marchaient, leurs cahiers sous le bras, et récitaient de mémoire leurs leçons ; un peu plus loin, d’autres élèves, déjà plus avancés, étudiaient des questions plus délicates au moyen desquelles ils essayaient, grâce à une subtile dialectique, d’embarrasser leurs nouveaux camarades ; d’autres encore, composaient en un style compliqué des exercices de rhétorique ou de métrique ; d’autres enfin, s’entraînaient aux chants religieux... À côté, dans l’atrium, c’était autour de la phiale (ou fontaine), les étudiants en médecine qui « piaillaient comme des moineaux doués de raison ». Ils discutaient sur les veines, sur les artères, sur le mélange des humeurs, sur l’accélération et sur l’interruption du pouls ou, sans aucun esprit pratique, sur mille questions compliquées, comme celle de savoir si notre force visuelle se dirige vers l’extérieur ou si ce sont les images qui pénètrent en nous. Tout près d’eux, les mathématiciens parlaient de l’essence des nombres et de la géométrie, et les musiciens discutaient sur les tons, sur les diapasons, en termes savants, qui excitent, d’ailleurs, la verve moqueuse de Nicolas Mésaritès... La journée se passait en discussions sans fin ; les étudiants allaient de l’un à l’autre, s’interrogeaient, souvent en criant, chacun cherchant à soutenir son opinion contre ses contradicteurs, ce qui amenait souvent un échange de paroles assez vives, qui provoquaient parfois des disputes plus ou moins violentes. Cependant, lorsque la mesure était dépassée, les deux partis décidaient, en toute amitié, de s’en remettre à l’arbitrage du Patriarche, après avoir assisté « au sacrifice non sanglant », autrement dit, à la sainte liturgie, à la messe. Le Collège des Saints Apôtres, dont on ne trouve aucune trace, à aucune époque, semble avoir été une expérience intéressante, mais qui n’eut pas de lendemain.
L’École Patriarcale fut, elle aussi, désorganisée par la prise de Constantinople en 1204 par les Croisés de la IVe Croisade. Comme l’Université Impériale, elle fut rétablie après la reconquête de Constantinople, en 1261. Nous sommes mal renseignés sur l’École Patriarcale sous les Paléologues. Tout ce que nous savons, c’est que le chef de cette école portait alors le titre pompeux de didaskalos tôn didaskalôn, maître des maîtres. Vers 1400, elle semble s’être transportée au célèbre monastère de Stoudios, où elle compta jusqu’à 30 professeurs. Nous ignorons à peu près tout de la nature de l’enseignement donné sous les Paléologues à l’École Patriarcale. Mais il semble, toutefois, que l’humanisme y avait pris le pas sur la théologie. Au contraire de l’Université Impériale, qui disparut après la prise de Constantinople, en 1453, par les Turcs Ottomans, l’École Patriarcale subsista, comme le patriarcat, jusqu’aux temps modernes et son Directeur continua à porter le titre de mégas rhètor tès Mégalès Ekklèsias, grand rhéteur de la Grande Église, que prirent tous ses successeurs.
L’enseignement de la théologie, comme on le voit, n’était pas le principal et unique objet, même de l’École Patriarcale. C’est, en effet, dans les monastères que l’on formait les futurs théologiens.
Les Écoles monastiques étaient aussi opposées à l’Université Impériale qu’à l’École Patriarcale par leur esprit et par leurs programmes.
L’idéal du moine oriental était l’ascétisme le plus sévère, le mépris total du monde et de la science humaine, le mysticisme qui permet de conduire l’âme jusqu’au repos spirituel, l’hesuchia ou quiétisme. Aussi la littérature antique, avec son caractère païen et sa mythologie, apparaissait-elle au moins comme une œuvre diabolique, et c’était perdre son temps que de s’adonner aux sciences du vestibule de la porte, hè thuratèn gnôsis, å la science mondaine, hè Kosmikè gnôsis, au lieu d’aborder tout de suite la vraie science, hè gnôsis alèthès, c’est-à-dire la connaissance des Écritures et des ouvrages ascétiques.
Malgré ce mépris pour l’humanisme, qui explique le malentendu à Byzance entre moines et humanistes, il restait, toutefois, dans chaque monastère, une école, réservée exclusivement, il est vrai, aux enfants appelés à devenir moines. Aux illettrés, on faisait apprendre par cœur le Psautier. Les novices, après avoir reçu une instruction générale, egkyblios paideia, sommaire, sous la direction du Maître commun, Koinos Kathègétès, apprenaient à lire les Écritures, les œuvres des Pères de l’Église, les ouvrages de morale pratique et les Vies des Saints ; bref, tout ce qui devait faire d’eux les théologiens dont l’Église orthodoxe avait besoin. À la culture antique, étudiée pour elle-même, les moines opposaient une culture strictement chrétienne et ne cherchaient dans les auteurs païens de l’antiquité que des maîtres de grammaire et de rhétorique.
Un trait est commun à tous ces enseignements, École Patriarcale, Écoles monastiques, Université Impériale, à Byzance. Leur but n’était nullement désintéressé, mais essentiellement utilitaire. L’École Patriarcale était avant tout une école d’apologétique et de propagande de l’orthodoxie chrétienne. Les écoles monastiques s’étaient donné pour mission de bannir de l’enseignement toute trace d’hellénisme païen et de favoriser l’éclosion du mysticisme. Quant à l’Université Impériale, elle formait des hommes d’État, des juristes et des fonctionnaires instruits, capables de rendre des services à l’État et aussi à l’Église, car les évêques étaient, plus d’une fois, recrutés parmi ses maîtres et ses étudiants. À Byzance, en effet, on exigeait des fonctionnaires, non seulement des connaissances techniques, mais aussi une forte culture générale. On réclamait d’eux la science du beau langage, qui permettait de donner une forme élégante, un aspect littéraire aux actes et diplômes impériaux et aux édits officiels, d’où la place tenue par la rhétorique et la dialectique dans cet enseignement. Sans doute, le style ampoulé des documents officiels byzantins nous agace plus d’une fois. Mais il importe de ne pas méconnaître le service éminent rendu par les basileis à l’empire byzantin et à la civilisation européenne, en maintenant par un effort considérable et tenace dans leurs administrations la tradition d’une forte culture. Les fonctionnaires furent-ils recrutés exclusivement ou exceptionnellement dans les Universités Impériales ? La question ne saurait être tranchée en l’absence de textes décisifs. Mais il semble bien, en tout cas, que le recrutement des fonctionnaires parmi les gens très instruits fut la règle générale à Byzance ; les noms célèbres de Thémistios, au IVe siècle, de Photios au IXe siècle, de Psellos au XIe siècle, de Georges Acropolite et de Théodore Métochite au XIIIe siècle et de Sphrantzès au XVe siècle, en sont des preuves éclatantes. On comprend dès lors la haute estime dans laquelle les basileis tinrent toujours le corps enseignant, les forts traitements et la place élevée qu’ils attribuèrent aux professeurs dans la hiérarchie officielle. Cette politique donna à l’empire byzantin cette forte armature bureaucratique qui mit à sa disposition les moyens de résister pendant onze siècles aux assauts de la barbarie et qui lui permit de transmettre à l’Europe les biens inestimables de la civilisation hellénique, sans laquelle la Renaissance occidentale n’aurait vraisemblablement pas été le magnifique mouvement intellectuel et artistique qui s’épanouit en Italie et en France.
R. GUILLAND.
Paru dans le Bulletin de l’Association
Guillaume Budé en mars 1953.