Les journées de septembre 1792

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jacques HÉRISSAY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

 

Le lendemain du 10 août

 

 

 

 

L’aube du samedi 11 août 1792 s’est levée sur Paris, où la Révolution est désormais triomphante.

Aux Tuileries, les baraquements qui s’étendent entre le château et la place du Carrousel, les écuries de la Garde, l’hôtel du gouverneur, incendiés par la populace, achèvent de se consumer ; sur les terrasses et les quais de la Seine, dans les cours, les jardins, les fossés, les rues avoisinantes, des centaines de cadavres gisent, et ceux des Suisses se reconnaissent à ce qu’ils sont entièrement nus, beaucoup atrocement mutilés ; dans les ruisseaux même des têtes ont roulé, abandonnées par les patriotes, las de s’en amuser.

Au Manège, où la famille royale, à bout de forces, étouffe dans l’étroite cabine du logographe, l’Assemblée, qui a suspendu sa séance à 3 h 30 du matin, la reprend à 7 heures ; désemparée devant la gravité des évènements, incapable de réagir, elle va continuer ses vains débats dans l’affolement qu’entretiennent les allées et venues des délégations admises à sa barre, au cours de la matinée. Elle recevra le serment des nouveaux ministres, – Clavière, Monge, Lebrun, Servan, Roland, Danton, – ces deux derniers dont la responsabilité sera lourde au long des semaines qui suivront ; entre-temps, sera décrété le mode d’élection de la Convention nationale, dont la convocation a été décidée au cours de la nuit.

À l’Hôtel-de-Ville, la Commune insurrectionnelle, forte de tous les droits qu’elle s’est arrogés, poursuit, elle aussi, après une courte suspension, ses fiévreuses délibérations, et là est le réel pouvoir en ces heures troubles... Au début, ils étaient à peine une centaine de commissaires, mais les élections se continuent dans les sections ; ils seront bientôt 288 représentants, entassés dans la vaste salle du Trône, dont les croisées ouvrent sur la place de Grève, 288, de tous âges, de toutes professions, n’ayant de commun que leur jacobinisme plus ou moins exalté. Parmi eux, certains sont appelés à jouer un grand rôle sous la Terreur, tels Robespierre, Collot d’Herbois, Fabre d’Églantine, Xavier Audouin, Billaud-Varenne, Léonard Bourdon, Marie-Joseph Chénier, Chaumette, Tallien, Méhée, Julien, Lulier, Louvet, Robert ; nous retrouverons quelques-uns d’entre eux plus ou moins mêlés aux massacres. La démagogie de ce véritable club est encore excitée par les incessantes interventions des tribunes, pleines de sans-culottes, de mégères, qui, sans se gêner, interpellent les élus, interviennent dans le débat, lancent des motions. Pour l’instant, celui qui préside, qui présidera encore les 2 et 3 septembre, est un commis de barrière, ancien déserteur, qui a gagné ses grades civiques à la section des Quinze-Vingts, Sulpice Huguenin, gaillard de 28 ans, haut de six pieds, front chauve, peau desséchée, yeux injectés de sang. La veille, cet Huguenin a, de sa propre autorité, ordonné l’exécution immédiate de 96 Suisses faits prisonniers ; ils ont été abattus dans la cour même de la Maison commune, au pied de la statue de Louis XIV qui sera tout à l’heure déboulonnée, et le sol reste rouge de leur sang.

Entre l’Assemblée et la Commune, un pauvre être sert de lien, bon, honnête, mais tragiquement ballotté, dépassé par les faits, incapable de prendre une décision énergique, et celui-ci aura aussi sa part de responsabilité, – bel homme blond, de 36 ans, à la fière allure, Pétion dépensera inutilement son éloquence et son affabilité doucereuse ; il restera impuissant devant les énergumènes de l’Hôtel-de-Ville, qui seront ses maîtres... A-t-il seulement commencé à comprendre, ces 9 et 10 août, qu’il n’est plus qu’un jouet entre leurs mains ? Jeudi soir, il a cru leur échapper en se rendant, au premier son du tocsin, aux Tuileries, où il a passé la nuit à faire les cent pas, en compagnie de Roederer, sur la terrasse du bord de l’eau. Ayant fini par céder aux injonctions de la Commune, il a depuis été par elle séquestré vingt-quatre heures durant, dans ses appartements de la mairie... Qui peut le croire quand, ce matin du 11 août, rendu à la liberté, il vient attester à l’Assemblée que le peuple, malgré son effervescence, n’a cessé de respecter son magistrat ?

 

 

Se doute-t-on cependant dans Paris de la gravité des évènements ?

En fait, une grande partie de la ville n’a rien su de ce qui s’est passé. En dehors des quartiers du centre, où le drame s’est déroulé, et des faubourgs qui ont fourni les troupes d’assaut, la vie s’est continuée comme à l’ordinaire ; on a même dansé dans les guinguettes. Aujourd’hui, les boutiques se rouvrent, les rues reprennent leur animation, les cris habituels des porteurs d’eau, des laitiers, des marchandes de quatre-saisons montent vers les étages... C’est peu à peu seulement qu’une atmosphère d’angoisse, de peur, se répand ; des gens qui sont allés jusqu’aux Tuileries racontent qu’on y a l’impression d’un véritable champ de bataille ; les sections vont y chercher leurs morts ; des convois funèbres passent ; d’heure en heure, la Commune, par ses arrêtés qui se succèdent, accroît l’agitation : elle félicite les Marseillais qui ont sauvé la patrie ; elle innocente les assassins de Mandat, en déclarant que ce « chef de légion » a seulement subi « la punition de ses crimes » ; elle décide de faire « un tableau de tous les ennemis de la Révolution » pour les présenter au jury de la Cour martiale, dont l’Assemblée vient de décréter la création ; elle enjoint de former des dépôts de poudre dans chaque section ; elle ordonne l’armement de tous les citoyens de la capitale ; elle exige tour à tour la clôture et la réouverture des magasins ; elle interdit les spectacles, ferme les barrières, commande que, le soir, toutes les maisons soient illuminées, et, comme si elle voulait calmer les impatiences, elle lance sa proclamation : « Peuple souverain, suspends ta vengeance ; la justice endormie reprendra aujourd’hui ses droits ; tous les coupables vont périr sur l’échafaud... »

Ces coupables ne sont-ils pas innombrables, travaillant dans l’ombre, ayant mille complicités, prêts à tout pour détruire la liberté et étrangler la Révolution ? Grâce à la vigilance des patriotes, leurs menées ont été brisées dans la journée d’hier, mais, malgré cette victoire du peuple, les bruits les plus terrifiants se propagent : on veut enlever le roi ; on a découvert de nombreux dépôts d’armes ; de fausses patrouilles circulent ; on se bat à Meudon ; des attroupements menaçants sont signalés à Choisy... Que n’invente-t-on pas ? Et tout cela trouve créance.

C’est que, depuis des semaines, habilement entretenue par les pêcheurs en eau trouble qui cherchent à activer le mouvement révolutionnaire pour en tirer profit, l’idée de complot s’est profondément implantée dans l’esprit populaire parisien, et les évènements extérieurs semblent donner raison à ces appréhensions : nous avons subi des défaites, l’ennemi s’est approché de nos frontières, la patrie a été proclamée en danger, le manifeste de Brunswick, imprudemment rédigé, a achevé de déchaîner les colères, et Louis XVI a eu beau le désavouer, il n’a pu détruire la croyance, désormais bien enracinée, que des conspirateurs étaient, à l’intérieur, prêts à aider les armées de l’émigration, qui accouraient mêlées à celles de l’étranger.

De tous ces conspirateurs les prêtres insermentés sont peut-être les plus haïs.

Comment, en effet, la masse ne serait-elle pas impressionnée par la campagne violente menée contre eux, depuis que la Constitution civile du clergé, condamnée officiellement par le Saint-Siège, se heurte à leur résistance inébranlable ?

Le 5 mai précédent, dans son rapport sur le décret qui prononçait la déportation contre les réfractaires, François de Nantes, pour la première fois, a montré le danger de 15 000 à 20 000 ecclésiastiques qui refusent obéissance à la loi. « Si les gardes nationales sont obligées d’aller aux frontières, s’écriait-il, que deviendra alors l’intérieur, abandonné par les patriotes et livré aux fanatiques ? » Depuis, sous des formes diverses, dans les journaux, les tracts, les clubs, cette leçon a été ressassée, et les pires accusations sont lancées contre les prêtres ; ne raconte-t-on pas, ce matin, qu’on en a vu tirer sur le peuple, des fenêtres des Tuileries, qu’on a trouvé, sur le cadavre de l’un d’eux, 173 louis d’or destinés à soudoyer le crime ?... L’Assemblée n’hésitera pas à couvrir demain de son autorité ces rumeurs infâmes ; quand, sur la demande de Condorcet, elle lancera au pays une adresse destinée à l’éclairer sur les évènements, elle y montrera les émigrés rassemblés aux frontières, s’entendant avec les aristocrates restés à l’intérieur, avec les prêtres surtout, qui « portent le trouble dans les âmes superstitieuses » et qui, pour défendre le roi, prennent les armes, prêchent la trahison... Les assassins ne feront que répéter ces accusations pour expliquer leur rage. Le mot d’ordre hurlé le 20 juin : « À bas les prêtres ! » se transforme peu à peu en ce cri vengeur, que hurleront les massacreurs : « Mort aux prêtres ! »

 

 

Ces réfractaires, ces aristocrates, il faut, maintenant que le peuple est victorieux, les trouver et les mettre hors d’état de nuire.

La Commune s’y emploiera activement ; encouragée par l’Assemblée qui vient de mettre la police entre les mains des municipalités, elle s’empresse de déléguer ses pouvoirs aux sections, désormais autorisées à perquisitionner, à procéder à des arrestations, à apposer des scellés... En même temps, pour centraliser la poursuite des suspects, elle décide qu’un Comité de surveillance sera créé à côté du Département de police.

Des quatre administrateurs, à qui la direction de ce service était jusque-là confiée, deux ne semblent pas sûrs et sont révoqués : Vigner, dont on n’entendra plus parler, et Perron, qui, arrêté le 21 août, sera une des victimes de septembre. Les deux autres sont des purs : Panis, un ex-avocat au Parlement, âgé de 33 ans, intime de Robespierre, et Sergent, un artiste graveur que son grand talent n’empêchera pas de devenir un voleur, de passer au moins pour tel. À ceux-ci, on adjoint tout de suite deux compères, auxquels on sait pouvoir se fier, piliers qu’ils sont de la Section du Théâtre-Français : Didier Jourdeuil, un huissier de la rue de la Harpe, âgé de 32 ans, et le quinquagénaire Pierre-Jean Duplain, imprimeur dans la cour du Commerce.

Ces quatre-là seront les organisateurs des battues qui vont, jusqu’au 2 septembre, remplir les prisons.

 

 

La première, usant des pouvoirs de police confiés par la Commune, la Section du Luxembourg commence, dès ce matin du 11 août, l’épuration de son territoire.

C’est là que, dominé par les deux hautes tours de son église neuve, se trouve le quartier Saint-Sulpice, un des plus religieux de Paris, dédale de rues paisibles, où les anciens couvents abondent, et où quantité de prêtres insermentés, s’y croyant en sûreté, ont continué d’habiter, sont même venus de province se réfugier... Depuis des mois, les patriotes du lieu, en union avec leurs voisins de la Section du Théâtre-Français, dénoncent les agissements des êtres « séditieux », dont le « délire fanatique » égare la masse... L’occasion se présente enfin de mettre un terme à ces menées criminelles, et on ne la laissera pas passer : une chasse en règle s’organise ; miliciens, policiers, jacobins, s’y donnent avec joie, proclamant qu’ils « vont à la recherche des ennemis de la patrie »... Ils font si peu mystère de leurs intentions qu’ils effrayent M. Mahieu, le nouveau curé constitutionnel récemment élu en remplacement de M. Poiré, décédé ; ce jour même, le jureur écrit à Pétion, en lui demandant d’ordonner la fermeture complète des chapelles réfractaires de sa paroisse, « pour éviter tout malheur, tout scandale, toute effusion de sang humain ».

Quand cet appel arrivera à son destinataire, l’irréparable sera accompli... Dans les maisons particulières, les hôtels meublés, les anciens couvents, les visites domiciliaires auront déjà abouti à de nombreuses arrestations.

Rue du Petit-Bourbon, – la partie de la rue Saint-Sulpice actuelle qui va de la rue Garancière à la rue de Tournon, – l’archevêque d’Arles, Mgr Du Lau de Lacoste, habite, hôtel de Châtillon, au premier étage, un modeste appartement où il vit très retiré, servi par trois domestiques fidèles... De bonne heure, une patrouille, commandée par le sergent Lejeune, s’y présente, s’assure de la personne du prélat, arrête même ses gens ; une perquisition en règle suivra, un peu avant midi, et permettra la saisie d’une importante correspondance ; on verra ainsi que l’archevêque continuait, de Paris, à diriger son lointain diocèse... Interrogé, le prélat ne cherche pas un instant à nier cette activité ; il se contente d’affirmer qu’elle « concerne le spirituel uniquement », et les commissaires sont bien forcés de constater que, dans tous les papiers découverts, « on ne remarque qu’un fort attachement à la manière de penser des prêtres non assermentés, sans néanmoins qu’il existe aucune provocation à la désobéissance des lois constitutionnelles ».

Non loin de là, au coin de la rue Cassette et de la rue Carpentier, la maison des clercs de Saint-Sulpice est, vers le même moment, envahie par une bande d’hommes armés de piques, de sabres, de fusils : certains de ces braves, fiers d’avoir participé, la veille, au combat des Tuileries, brandissent des vêtements de Suisses massacrés, même des oreilles sanglantes. Terrorisés, les élèves, – de futurs séminaristes, – doivent rester alignés le long d’un mur, tandis qu’on visite l’établissement et qu’on inspecte les dossiers du supérieur. Celui-ci, M. de Savine, est appréhendé, ainsi qu’un directeur, M. Boubert, un étudiant, M. de Rest, et deux autres ecclésiastiques qui se trouvaient là par hasard... Il s’en est fallu de peu que M. Dubourg, le supérieur de la succursale d’Issy, ne fût pris, lui aussi : quelques instants avant la perquisition, il était venu demander asile, et on lui avait conseillé de fuir, de se réfugier ailleurs ; déguisé en ménétrier, vêtu d’un habit vert trop court, portant perruque, il s’en est allé du côté de la Sorbonne, un violon sous le bras... Si voyant que soit son déguisement, il échappera ainsi au massacre.

De la même manière, de rue en rue, de logement en logement, plus ou moins brutalement, les opérations se multiplient...

Listes en main, commissaires et gardes nationaux fouillent les maisons où des insermentés ont été signalés ; l’injure à la bouche, ils menacent de représailles quiconque tenterait d’en cacher, se saisissant de ceux qu’ils trouvent ; M. de Vidal de Lapize de la Pannonie, chanoine du Vigan, est ainsi découvert alors qu’on revenait, pour la neuvième fois, chercher un prêtre de Saint-Sulpice, M. Phrénier, noté comme un des plus zélés administrateurs de sacrements. Successivement, sous les huées de la populace qui demande leurs têtes, les malheureux sont conduits à la Section. Celle-ci siège rue du Vieux-Colombier, dans une partie du Séminaire Saint-Sulpice, – le vieux Séminaire de M. Olier, qu’on devait démolir au début du XIXe siècle, pour aménager la place... À la chute du jour, une cinquantaine d’ecclésiastiques sont parqués dans une des salles que M. Émery avait, en 1790, bénévolement mises à la disposition de ses concitoyens, sans prévoir le triste usage qu’on en ferait... Un à un, les arrivants sont interrogés, et la simple constatation qu’ils sont insermentés suffit pour qu’on maintienne leur arrestation ; seuls les laïques et quelques trop jeunes clercs sont relâchés.

La Section a, d’ailleurs, reçu, dans la journée, l’approbation officielle de sa conduite. Deux de ses commissaires, les citoyens Daubanel et Boursard, sont, en effet, allés demander des instructions au Comité de surveillance de l’Assemblée, et ils en ont rapporté un ordre, signé du président Bernard et du député Ruamps, prescrivant le transfert des prêtres, spécialement de Mgr Du Lau, dans une maison de sûreté.

 

 

Quelle sera cette maison ? La Commune, avisée des arrestations, désigne Saint-Lazare... Soit que cette prison soit trop éloignée, soit qu’elle manque de places, on décide d’utiliser de préférence l’ex-couvent des Carmes déchaussés, rue de Vaugirard. Tous les prisonniers faits au cours de cette première journée y sont conduits.

Avant qu’on ne les y enferme, d’autres encore arrivent, tard dans la soirée... On a trouvé, rue Tarane, – une vieille artère qu’a fait disparaître le percement du boulevard Saint-Germain, – le curé de Villeneuve-le-Roi, du diocèse de Rouen, M. G.-Cl. Maignien ; il est amené avec son frère Charles, chez qui il logeait, et, comme celui-ci pleure en assistant à l’interrogatoire, il est, quoique laïque, maintenu en arrestation...

Rue des Fossoyeurs, – la rue Servandoni d’aujourd’hui, – une véritable rafle est faite à l’hôtel de Provence : trois prêtres de Niort, M. Goizet, curé de la paroisse Notre-Dame, et ses deux vicaires, MM. Landry et Marchand ; puis M. Rosé, du diocèse de Rouen, ci-devant curé d’Émolleville et député aux États généraux ; M. Berton, chanoine de la cathédrale de Laon ; enfin, – prise entre toute précieuse, – M. Hébert, supérieur des Eudistes, le confesseur insermenté de la famille royale ; la veille, il avait pu s’échapper des Tuileries et, n’osant pas rentrer à sa maison de la rue des Postes, était venu loger, s’y croyant à l’abri, dans ce garni où vivaient plusieurs de ses amis.

De ces trois derniers, les interrogatoires ont été conservés ; aucun de ces prêtres ne montre de faiblesse ; chacun, successivement, confirme son refus de serment.

– Non, répond M. Berton, je n’admets pas la Constitution civile du clergé.

– Sans la combattre, déclare M. Hébert, ma conscience ne me permet pas de l’admettre...

Et, tel un écho, M. Rosé répète :

– Ma conscience ne m’a pas permis de l’adopter, quoique je n’aie jamais rien écrit ni imprimé contre...

À ceux-là s’ajoute encore, au dernier moment, M. Berthelet de Barbot, ancien vicaire général de Mende. Ayant appris qu’on était venu chez lui en son absence, il a la naïveté de se présenter à la Section, et, bien entendu, on l’y garde.

Il est 10 heures du soir... Il est temps de mettre en lieu sûr ce troupeau de suspects... Le commissaire de police de la Section, le citoyen Ceyrat, va présider à cette incarcération.

Un jacobin type, ce Joachim Ceyrat, qui jouera un rôle important dans le drame des Carmes... Âgé de 44 ans, originaire de Clermont-Ferrand, il avait, dans sa jeunesse, été tonsuré, était venu à Paris chez les Robertins ; successivement précepteur, professeur de mathématiques, il s’était lancé dans la Révolution, avec toute la passion d’un franc-maçon élevé en grade, et avait été nommé commissaire à la Section du Luxembourg ; il en deviendra, avant la fin d’août, le juge de paix et le président.

Ce soir, il remplit le rôle de geôlier. Sur son ordre, les soixante et quelques ecclésiastiques, – le tableau de la journée, – sont groupés ; on les fouille, on enlève jusqu’à leur canne à ceux qui en possèdent une ; on les encadre chacun entre deux gardes, dont ils doivent prendre le bras ; par les souterrains, qui unissent le Grand et le Petit Séminaire, on gagne la rue de Vaugirard... Ceyrat marche en tête, et il se retourne sans cesse pour s’assurer qu’aucun des détenus ne s’échappe...

Bientôt on arrive aux Carmes et on pénètre dans la cour, au fond de laquelle l’église silhouette, dans la nuit, sa haute façade classique que surplombe le dôme... Quand tout le cortège est entré, la grille est fermée, et le commissaire procède à un dernier appel, avant d’ouvrir le sanctuaire qui va devenir une prison... Des gardes resteront, veillant sur les issues, et Ceyrat leur passe ses consignes, l’interdiction absolue, surtout, de laisser les détenus communiquer entre eux...

Ceux-ci, maintenant, sont enfermés dans la nef sombre, que rien n’éclaire... On n’y a fait aucun préparatif pour les recevoir ; quelques chaises seulement sont restées, et les infortunés sont heureux de les trouver pour, au moins, passer la nuit assis. La plupart d’entre eux n’ont rien mangé depuis la veille ; nul ne songe à leur donner un peu de nourriture, et ils renoncent à réclamer... Leur consolation sera de s’agenouiller devant l’autel, pour y prier Celui qu’on a chassé du tabernacle, cependant qu’au dehors les miliciens ripaillent, entremêlant leur beuverie de jurements, d’invectives, d’obscénités, qu’ils couronnent, – est-ce présage ou indice de préméditation ? – par le chant sacrilège de la messe des morts...

 

 

Presque aussi grande que contre les prêtres est la colère contre les Suisses, auxquels on ne pardonne pas leur fidélité à la famille royale et leur courageuse défense des Tuileries contre l’assaut des patriotes. Six à sept cents sont tombés hier, tués au cours du combat ou massacrés après avoir été faits prisonniers. Malgré l’acharnement qu’on a mis à les poursuivre, un certain nombre a cependant échappé au carnage... Ceux, officiers et soldats, qui accompagnaient Louis XVI au Manège, lorsqu’il est venu demander asile à l’Assemblée, ont dû, sur son ordre, déposer leurs armes ; on les a enfermés dans l’église des Feuillants, en attendant qu’une décision fût prise à leur égard. Depuis, on n’a cessé d’en arrêter qui s’étaient enfuis de tous côtés : on en a découvert cachés dans les maisons du quartier, dans les bosquets des Tuileries et des Champs-Élysées, jusque dans les bois de Chaillot.

Ces misérables, sans doute, méritaient aussi bien la mort que ceux déjà abattus... Autour des Feuillants un attroupement considérable a, pendant une partie de la matinée, réclamé leurs têtes, mais la fièvre du combat était tombée, des voix se sont élevées en leur faveur, arguant que certains au moins de ces hommes n’avaient fait qu’obéir aux ordres donnés, n’aspiraient qu’à se rallier aux idées nouvelles ; un citoyen s’est présenté à l’Assemblée, a plaidé pour eux, demandé au public des tribunes de l’accompagner « pour sauver ces braves gens ». Peu après, au milieu de l’attendrissement général, les Suisses, escortés par les sans-culottes devenus leurs défenseurs, sont amenés au Manège, et on les voit « lever leur main vers le ciel, pour se lier, par un serment solennel, à la cause de la Révolution ». Chabot, l’ex-capucin, député de l’Aveyron, déclare qu’il faut les protéger contre la fureur populaire ; lui-même les conduira en lieu sûr ; « il répond sur sa tête de toute égratignure qui pourrait leur être faite... »

Finalement, il est décidé que la Cour martiale les jugera ; jusque-là, ils « demeureront sous la sauvegarde de la loi et des vertus du peuple français » ; les soldats seront conduits au Palais-Bourbon, vide depuis l’émigration du prince de Condé ; les officiers et sous-officiers seront écroués à l’Abbaye, où d’autres sont déjà enfermés, notamment le colonel d’Affry, le colonel en second de Mailliardor, le major général Bachmann...

Dans la soirée, le transfert s’effectue, et tout se passe bien. Des fédérés marseillais forment l’escorte des prisonniers, « leur faisant un rempart de leurs corps ». Chabot, de son côté, remet au concierge de l’Abbaye les gradés qu’il a promis de protéger, mais, homme de précaution, – sait-on jamais comment tournera le vent politique ? – il se fait remettre, par les Suisses, un certificat, dûment signé d’eux, témoignant de ses bons soins et de tout ce qu’il a dit « sur le respect dû aux personnes, aux propriétés, à la loi et au droit des gens ».

De ces malheureux, on retrouvera les noms sur la liste des victimes de l’Abbaye.

 

 

Dès ce moment, c’est un fait, l’idée d’une exécution sommaire des détenus est dans l’air. Une lettre adressée, ce 11 août, à Santerre, par Perron et Vigner, administrateurs au Département de police, ne le démontre que trop :

 

On nous apprend, Monsieur, que l’on forme le projet de se transporter dans toutes les prisons de Paris pour y enlever tous les prisonniers et en faire prompte justice. Nous vous prions d’étendre votre surveillance sur celles du Châtelet, de la Conciergerie et de la Force.

 

Santerre s’est-il ému de cette menace ? Rien ne le dit. Par contre, conséquence ou non de leur geste trop prévoyant, les auteurs de la lettre ont été, nous l’avons vu, révoqués.

Un fait plus grave s’est passé : la Commune a résolu de mettre à l’abri un certain nombre d’hommes qui, en tout état de cause, devaient être épargnés. Dans ce but, deux de ses membres, Cheradam et Gagneur, ont été désignés pour aller visiter les diverses maisons d’arrêt, avec l’autorisation de s’y faire accompagner par la force publique, s’ils le jugeaient nécessaire ; les Sections, de leur côté, ont été invitées à nommer des commissaires pour procéder à une inspection parallèle, connaître et faire connaître au peuple tous les détenus, même afficher leur nom ; bien plus encore, le Conseil général a décidé l’élargissement de tous les citoyens « victimes du despotisme ministériel », détenus pour propos sur le roi, la reine et La Fayette ; en revanche, un tableau serait dressé de tous les ennemis de la Révolution « pour être présenté au jury ».

Ainsi, prenant ses précautions, comme si elle prévoyait l’avenir, la Commune fait-elle en sorte d’extraire des cachots ceux qu’elle estime innocents, tout en enfermant à leur place ceux qu’elle juge coupables...

Au-dessus de la turbulente Assemblée, dont, – cela se sent au décousu de ses procès-verbaux, – les décisions sont, au fil des heures, dictées par les évènements, existe-t-il une autorité occulte qui impose ses directives ?... On ne le saura jamais d’une façon sûre.

Coïncidence curieuse, en tout cas, un homme a fait, précisément aujourd’hui, ses débuts à l’Hôtel-de-Ville, auprès du procureur Manuel : Billaud-Varenne a succédé, comme substitut, à Danton, promu garde des Sceaux, et, de ce Billaud-Varenne le rôle restera énigmatique au cours des évènements qui se préparent.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

Les prisons se remplissent

 

 

 

 

La matinée du 12 août marque une légère pause dans l’activité des Sections ; on ne voit guère qu’une arrestation à noter : celle du P. Burté, supérieur de la maison des Cordeliers, le célèbre couvent de la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, – il en subsiste encore des restes, au milieu des bâtiments de l’École de médecine. Le religieux avait refusé d’abandonner la vie monastique, et quelques-uns de ceux qui avaient suivi son exemple étaient restés groupés autour de lui : des Récollets, chassés de leur cloître, étaient venus se joindre à eux. Depuis, tous avaient abandonné la bure franciscaine, mais continué l’exercice de leur ministère... Le crime était grand, pour le supérieur, d’avoir laissé son église ouverte aux réfractaires et toléré que ses Frères confessassent dans leur cellule... Quand, à 11 heures, les commissaires réunis des Sections du Luxembourg et du Théâtre-Français viennent perquisitionner chez lui, ils n’y découvrent rien de suspect ; ils ne l’en appréhendent pas moins, insistant, dans leur interrogatoire, sur l’exercice du culte que le Père a eu le tort de faciliter... Il est aussitôt conduit aux Carmes.

Il y retrouve ceux qu’on y a enfermés cette nuit... Une consolation a un peu atténué la tristesse de leur détention : après bien des hésitations, on les a autorisés à entendre la messe, et cette journée dominicale a ainsi débuté dans la joie... Hélas ! elle n’aura pas de lendemain : dimanche prochain, – on les en a méchamment avertis, – s’ils veulent encore avoir le Saint Sacrifice, ce sera un prêtre jureur de Saint-Sulpice qui viendra le leur célébrer.

Dans Paris, qui songe seulement à plaindre ces prêtres ?.... Conspirateurs, agents de l’étranger, ne méritent-ils pas le pire des châtiments ?

Pourtant, à cette date, l’âme populaire est loin encore d’être déchristianisée ; elle reste attachée au culte traditionnel, et, sans voir la gravité de la rupture qui s’est faite entre Rome et les jureurs, la masse continue de fréquenter les églises, d’assister aux offices, de pratiquer les sacrements ; on chantera même, ces jours-ci, sur la demande des Sections, des services solennels pour les victimes du 10 août, à Saint-Germain-l’Auxerrois et à Sainte-Geneviève.

La Commune, par contre, est profondément antireligieuse, et, déjà, dans ses décisions, on sent commencer sournoisement la lutte contre le catholicisme, qui aboutira, dans un an, aux saturnales impies du culte de la Raison. Ainsi s’empresse-t-elle d’interdire la traditionnelle procession du 15 août, comme si celle-ci pouvait être l’occasion de troubles ; ainsi, sous prétexte d’aider à la défense du pays, ordonne-t-elle l’envoi à la fonte des vases sacrés qui ont été jusqu’ici conservés dans les églises ; ainsi, encore, décide-t-elle, sous le couvert du salut public, la fermeture définitive des derniers couvents existants, et encourage-t-elle la chasse des ecclésiastiques.

 

 

Répondant à ce désir, les Sections du Finistère et des Sans-Culottes vont, dans la soirée de ce 12 août, suivre l’exemple de la Section du Luxembourg.

Les quartiers de la Montagne-Sainte-Geneviève et du Jardin-des-Plantes, qui forment leur territoire, ne sont guère moins cléricaux que les alentours de Saint-Sulpice ; dans toutes ces vieilles rues, bruissantes de jeunesse, les collèges, les séminaires, les couvents abondent et si, parmi leurs prêtres, il y a eu quelques défections, nombreux sont ceux qui ont refusé le serment.

Trois établissements, en particulier, y étaient des centres ardents de résistance : les Eudistes, Saint-Firmin et Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Ils sont les premiers visés.

De la maison des Eudistes, – les célèbres Tourettes, – les dernières pierres sont tombées sous la pioche des démolisseurs ; elle s’élevait, 20, rue des Postes, – la rue Lhomond d’aujourd’hui, – et faisait, il y a peu d’années encore, partie de l’école Sainte-Geneviève ; le couvent, fort modeste d’apparence, enserré entre le séminaire des Anglais et l’hôtel de Juigné, comprenait deux corps de bâtiments à deux étages, séparés par le portail d’entrée et une petite cour intérieure ; une soixantaine de chambres et une chapelle y étaient aménagées ; un jardin de trois arpents en dépendait.

La marche des évènements en avait fait s’éloigner la plupart des élèves ; les Eudistes eux-mêmes y étaient restés peu nombreux, mais, en revanche, s’y croyant en sécurité, beaucoup d’ecclésiastiques y avaient demandé asile.

Les patriotes, cependant, veillaient ; l’arrestation fortuite du supérieur, M. Hébert, leur donnait sans doute une première satisfaction, mais ils n’ignoraient pas qu’il y avait encore, rue des Postes, des hommes comme le vicaire général de Coutances, M. Lefranc, un des adversaires redoutés de la franc-maçonnerie, et le supérieur du séminaire Saint-Vivien de Rouen, M. Pottier, d’autant plus hostile à la Constitution civile qu’après avoir prêté le serment, il l’avait publiquement rétracté huit jours plus tard ; les ex-jésuites Joseph Saurin, – un enfant de Marseille, – et Friteyre-Durvé, prédicateur en renom ; M. Bousquet, un des rédacteurs des Cahiers parisiens du clergé en 1789 ; M. Delfaut, député de Sarlat à la Constituante ; MM. Dardan et Janin, ex-aumôniers, le premier de Sainte-Barbe, le second de la Salpêtrière ; MM. Dubuisson et Béraud du Pérou, vicaires généraux, celui-là de Sens, celui-ci de Saintes ; quantité d’autres encore... À cette date, – d’après la déclaration que fera, plus tard, le Frère dépensier des Eudistes, François Masse, – il devait y avoir aux Tourettes une soixantaine de personnes, tant prêtres que pensionnaires.

C’est à 6 heures du soir que la visite domiciliaire y est effectuée. Écoutons M. Saurin la raconter ; plus heureux que la plupart de ses confrères, il échappera au massacre, et le récit qu’il laissera de tous ces évènements aide grandement à les évoquer.

Il est dans sa chambre, ne se doutant de rien, quand il entend tout à coup un violent tumulte au dehors. Il se penche à sa fenêtre et aperçoit une multitude de soldats, d’ouvriers, de vagabonds qui s’avancent en hurlant.

La troupe s’arrête devant la porte, qui est heurtée à coups redoublés... Comme aucun officier municipal n’est là pour autoriser la perquisition, on se garde d’ouvrir ; mais bientôt les assiégeants, furieux, – ils sont cinq à six cents, – reviennent avec deux pièces de canon, qu’ils braquent sur l’entrée ; en même temps, ils investissent la propriété.

Celle-ci est sur le point d’être forcée, quand un citoyen, ceint d’une écharpe, se présente enfin et ordonne d’ouvrir :

– Le peuple, dit-il, vous soupçonne de cacher des armes dans l’intérieur de votre maison. Il convient de vérifier le fait par des recherches.

Déjà, sans attendre les ordres du chef, la populace s’est ruée, pénétrant partout, fouillant coins et recoins, sondant jusqu’aux paillasses, faisant main basse sur argent, montres et bijoux, en dépit du mot d’ordre, hautement répété :

– Si quelqu’un vole ici, il est pendu sur-le-champ !

Pendant ce temps, avec plus de méthode, le municipal visite, une à une, chaque chambre et se contente de saisir papiers et brochures.

M. Saurin a la chance « d’être traité avec douceur par le peuple souverain », qui se contente de lui confisquer, avec une malle de livres, le signet tout neuf de son grand bréviaire, et le prêtre note spirituellement :

 

Comme je ne pense point que ce signet fût nécessaire pour son livre de prières, je présume qu’il le prit pour en faire une cocarde. Peut-être aussi que le peu d’or qui brillait sur le bouton ou sur les glands l’éblouit ou le tenta...

 

Moins heureux, quelques confrères qui, saisis de peur, se sont enfuis dans le jardin y sont poursuivis, menacés du sabre, même du canon qu’on pointe sur eux... Appréhendés, ils sont menés à la loge du portier, où on les consigne. Un de ces ecclésiastiques, « homme bien né », commet l’imprudence d’appeler trop familièrement le sans-culotte qui l’arrête : « Mon ami. » L’individu, aussitôt, regimbe, riposte par deux mots « plus énergiques, s’ils ne sont pas plus civils », et ajoute :

– Moi, je ne suis pas ton ami, je suis un honnête homme !

Un autre pensionnaire, vieillard de 87 ans, apprend à ses dépens comment agissent ces honnêtes gens... Fatigué, il est monté prendre du repos, avant que l’opération ne fût terminée : il voit, de son lit, sa cellule envahie, et il assiste, impuissant, au vol de ses boucles de jarretières et de ses boutons de manches qu’il a imprudemment, en se couchant, posés sur le manteau de la cheminée.

Tout cela demande du temps, les recherches se poursuivent très avant dans la nuit, et, à plus d’une reprise, le malheureux concierge peut croire sa dernière heure arrivée, parce qu’on veut absolument qu’il soit un Suisse, un de ces maudits étrangers qu’on égorge quand on les trouve... Finalement, l’expédition n’aura pas, cette fois, de suites trop graves : trois ou quatre prêtres seulement seront emmenés à la Maison commune ; encore seront-ils bientôt relâchés, après sommaire interrogatoire.

 

 

L’opération policière, plus tragique dans ses conséquences, se déroulera de manière un peu différente à Saint-Firmin et à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, les deux séminaires de la rue Saint-Victor dirigés, le premier par les Lazaristes, le second par la Communauté paroissiale fondée, au XVIIe siècle, par M. Bourdoise... M. François, le supérieur de Saint-Firmin, avait osé écrire, en 1791 :

 

Mourir de faim est un mal, mais il y a un plus grand malheur à vivre apostat et infidèle à sa religion. Vous ne jurerez donc pas !... Plutôt la mort !

 

La fermeté de telles dénégations ne condamne-t-elle pas irrémédiablement ces maisons ?

Des deux grands établissements, rien ne subsiste plus... Le séminaire Saint-Nicolas faisait corps jadis avec la paroisse actuelle : le Palais de la Mutualité l’a remplacé. De Saint-Firmin, on voyait encore, il y a quelques années, au numéro 2 de la rue des Écoles, au coin de la rue d’Arras, ce qui s’appelait, au temps de la Révolution, « le bâtiment neuf » : quatre étages sur rez-de-chaussée, avec des fenêtres régulièrement percées au long des banales façades blanches : avec cette construction sans beauté a disparu une des stations les plus douloureuses des massacres de Septembre.

La Section y avait installé ses divers services, tout en tenant ses assemblées générales dans l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Une vingtaine d’ecclésiastiques continuaient toutefois d’y habiter, bien que les élèves eussent été dispersés ; le supérieur, M. François, et le procureur, M. Boullangier, dirigeaient toujours la maison, assistés de quatre de leurs confrères de la Mission ; des prêtres de province et de Paris y vivaient avec eux, depuis que leur refus de serment les avait contraints à abandonner leurs fonctions ; un ancien officier, M. de Villette, menait en leur compagnie une existence quasi monacale ; cousin du précédent supérieur, il avait, depuis de longues années, à Saint-Firmin, son appartement ; il y avait réglé son temps de telle sorte que, hors les repas, toutes ses heures étaient employées à des exercices de piété, il communiait presque chaque jour, s’intéressait à maintes bonnes œuvres, et savait si bien la vie de chaque paroisse qu’il assistait quotidiennement à un Salut et un sermon.

C’est au soir du 12 août que la Section des Sans-Culottes, sur la proposition d’un de ses membres, décide de s’assurer des « prétendus réfractaires » du quartier... Où trouver meilleurs locaux pour les enfermer que cette maison même de Saint-Firmin, aux trois quarts vide, vaste, facile à surveiller ?

Ses occupants formeront le premier contingent de détenus : sur l’heure, on leur signifie leur mise en arrestation ; la sentinelle, qui garde la porte, aura consigne de laisser pénétrer quiconque le désirera, mais nul, par contre, ne pourra plus sortir. M. de Villette, à cet instant, pourrait encore s’en aller, puisqu’il est un laïque, mais il s’y refuse, disant :

– Hé ! Je m’en garderai bien, je suis trop heureux d’être ici !...

Au même instant, un commissaire, accompagné de fusiliers, se rend au séminaire Saint-Nicolas pour mettre aux arrêts ses habitants : on les transférera à Saint-Firmin le lendemain.

À 8 heures du matin, en effet, le lundi 13, des hurlements furieux montent du bas de la rue Saint-Victor, annonçant l’arrivée du premier de ces prisonniers, M. Andrieux, le supérieur de la Communauté. Il est en soutane, tête nue, et comparaît aussitôt devant le Comité civil de la Section. Une heure après, ses confrères suivent, MM. Bize, Balzac, Lanier, Oviefve, Véret, tous directeurs du Séminaire ; ils sont accompagnés de quatre ecclésiastiques, simples pensionnaires sans doute, MM. Gilet, Leclerc, Roussel et Fautrel. Une foule, où il y a autant de femmes et d’enfants que d’hommes, s’est massée devant la porte : elle hue au passage ces pestiférés et leur lance les pires outrages ; un individu demande même qu’on les lui livre « afin de les expédier tout de suite avec sa hache », et les autres approuvent, criant :

– À la lanterne !...

Pour aujourd’hui, on en restera aux menaces. On se contente de faire subir aux prêtres un interrogatoire ; après le Comité civil, le Comité militaire les fait comparaître, et ils demeurent jusqu’à ce que ces messieurs de Saint-Firmin leur aient préparé un logement ; le dîner, entre-temps, leur a été apporté par un domestique.

Ils n’ont pas tardé à être rejoints par trois confrères, qui viennent du collège du Cardinal-Lemoine, dont les bâtiments sont contigus à ceux de Saint-Firmin : M. Hénoque, professeur de cinquième ; M J.-L. Schmid, curé de la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste, et le vénérable M. Lhomond, l’illustre grammairien.

Quelques heures passent... Tout à coup, au milieu de l’après-midi, une rumeur vient de l’autre extrémité de la rue Saint-Victor, s’élève, grandit, déferle en tumulte devant le séminaire : encadrée d’une cinquantaine de forcenés, armés de baïonnettes et de piques, une nouvelle troupe de prisonniers arrive ; ceux-ci ont été pris, autour du Jardin des Plantes, aux Nouveaux-Convertis, à la Pitié, au collège de Navarre, dans plusieurs maisons voisines de l’abbaye de Saint-Victor.

Dans ce pitoyable troupeau, un sexagénaire se fait remarquer par son allure noble, portant soutane et manteau long : c’est M. Pierre Guérin du Rocher, le supérieur des Nouveaux-Convertis, un ancien jésuite qu’a rendu célèbre son ouvrage, l’Histoire véritable des temps fabuleux ; près de lui, on reconnaît deux de ses prêtres, son frère Robert, ex-jésuite également, renommé pour ses missions dans le Levant, et l’abbé Jacques de la Lande, qui a été député du diocèse d’Évreux aux États généraux.

À la Pitié, la chasse a été plus fructueuse encore : on en ramène quatre ecclésiastiques, trois laïques, une sœur et deux servantes. Des cinq chapelains qui assuraient le service religieux de l’hôpital, un seul, M. J. Lacan, a échappé, mais on le retrouvera et il sera envoyé aux Carmes ; les autres sont là, MM. Herque du Roule, J. Falcoz, J.-A. Seconds, et P. Saint-James, recteur de l’Hôpital général de Paris, qui exerçait son autorité spirituelle sur la Salpêtrière et Bicêtre en même temps que sur la Pitié. Les laïques sont le sous-sacristain L.-Fr. Rigot, et deux maîtres de classe, Sébastien Desbrielles et J.-P. Duval... Tous sont incarcérés ; seules les femmes sont relâchées 1.

Pour tous des logements sont hâtivement préparés dans les galeries des deuxième et troisième étages du bâtiment neuf... À chaque bout de ces galeries, des sentinelles, armées de piques, monteront la faction, et une troisième, sabre nu à la main, fera les cent pas devant les portes des chambres... Il sera défendu de descendre d’un étage à l’autre et, seul, assisté de quelques domestiques, le procureur du séminaire, M. Boullangier, sera autorisé à communiquer avec les détenus pour leurs besoins... Lorsqu’ils se plaindront de ces rigueurs, on leur répondra avec grand sérieux :

– On vous a incarcérés pour vous soustraire à la fureur du peuple...

 

 

Tandis que la Section des Sans-Culottes remplit Saint-Firmin, celle du Luxembourg ne chôme pas, poursuit ses enquêtes, procède à de nouvelles arrestations, telles que celles des membres de la Communauté de Saint-Sulpice et de M. Desprez de Roche.

C’est au cours des recherches faites pour découvrir M. de Pancemont, l’ancien curé de la paroisse, que plusieurs de ses collaborateurs sont appréhendés rue des Fossoyeurs. On sent, en lisant les interrogatoires, la rage qu’éprouvent les commissaires de ne point arriver à saisir celui qui n’a cessé de faire une guerre sans merci aux jureurs et qui continue, insouciant du danger, d’exercer son ministère, de veiller aux besoins de ses ouailles, d’encourager, d’aider même pécuniairement ses vicaires.

Ceux-ci ne se montrent pas indignes de lui ; l’un d’eux, M. Massin, déclare qu’il regarde toujours M. de Pancemont comme le pasteur actuel ; un autre, M. Dubray, traité de « grand cafard » par le Journal Universel, n’hésite pas à proclamer son attachement à l’autorité légitime, à laquelle il entend rester pleinement soumis :

– Je n’ai reçu, dit-il, d’autres pouvoirs que ceux qui m’ont été conférés par le ci-devant archevêque de Paris... Ces pouvoirs, puisqu’ils n’ont pas été révoqués, sont censés les mêmes...

Un mot imprudent de ce prêtre va malheureusement dévoiler aux commissaires le rôle joué ces dernières années, dans l’organisation du culte réfractaire, par M. Desprez de Roche, qui a été arrêté, il y a quelques heures, à son domicile, 613, rue du Bac, – une maison voisine des Missions-Étrangères.

Une lettre, qu’un commissionnaire lui apportait, a été interceptée ; elle parlait de délégation de pouvoirs, citait certains noms, celui notamment du P. de Clorivière, l’étonnant jésuite qu’on retrouve à toutes les pages de l’histoire religieuse de la Révolution. Croyant cette lettre adressée à M. Dubray, on interroge celui-ci, qui ne comprend pas et répond, sans se douter de la gravité de ses paroles :

– Je pense que vous vous trompez sur le nom... C’est probablement l’abbé Desprez, qui était grand vicaire de M. de Juigné... Il est, dit-on, dans l’église des Carmes...

Aussitôt, on fait comparaître le prisonnier et on le harcèle de questions... Comme il ne sait pas mentir, il avoue tout, qu’il est bien en effet, à Paris, le porte-parole de l’ex-archevêque, émigré en Savoie, qu’il a organisé, depuis des mois, le culte réfractaire, qu’il donne en conséquence aux prêtres fidèles toutes les autorisations nécessaires pour adapter leur ministère aux nécessités de l’heure.

On peut penser combien grande est la joie des patriotes d’avoir fait une telle prise.

 

 

En dehors des quartiers où elles sont effectuées, ces arrestations passent à peu près inaperçues ; hier, une délégation de la Commune a pu, en toute vérité, annoncer à l’Assemblée « que l’ordre le plus parfait régnait dans Paris ». Le soir, les spectacles ont rouvert, et on a commencé d’agrémenter les représentations de chants patriotiques : la Marseillaise a fait alors sa triomphante apparition, et les assistants, parés de rubans tricolores, reprennent en chœur, enthousiastes :

 

            Aux armes, citoyens...

 

On ne fait rien, toutefois, pour calmer la surexcitation des esprits... Bien au contraire, les mesures prises par le Conseil général, sous prétexte du danger extrême, ne tendent qu’à les affoler : les Sections devront siéger en permanence ; un « cabinet noir » est institué, qui ouvrira les correspondances ; les dénonciations sont encouragées ; la surveillance des étrangers est renforcée ; si les barrières sont rouvertes, on ne pourra les franchir qu’avec des passeports dûment visés ; des commissaires sont même envoyés dans la banlieue pour y enquêter.

Il n’est pas jusqu’aux cadavres des victimes du 10 août qui ne contribuent à exalter l’indignation populaire : tandis qu’on abat sur les places les statues des rois de France et qu’on enferme au Temple Louis XVI et sa famille, des cortèges mortuaires parcourent la ville ; l’enterrement des fédérés marseillais, en particulier, est l’occasion d’une émouvante manifestation dans la Section du Théâtre-Français, dénommée maintenant, en cet honneur, « de Marseille » ; d’autres cérémonies sont célébrées tour à tour dans les divers quartiers, chacun tenant à honorer ses héros : des discours, des chants, des sermons exaltent les « victimes de la tyrannie »... La Commune couronnera cette commémoration par une grande fête, qui sera célébrée le 26 août : le jardin des Tuileries sera le théâtre de cette pompe purement païenne, ordonnée par Sergent, où l’on verra défiler statues, bannières, sarcophages, et où l’on entendra, avec un discours violent du dramaturge jacobin Ronsin, des strophes enflammées de Marie-Joseph Chénier... Et pour mieux exalter les haines contre ceux qui ont dressé « l’horrible guet-apens », on raconte qu’on a trouvé dans les cadavres des fédérés des balles mâchées, du verre, des « boutons de composition ».

L’atmosphère de panique est telle que des bourgeois qui devraient, si patriotes soient-ils, se montrer pondérés, en subissent l’emprise. On voit ainsi Mme Jullien de la Drôme, femme du futur conventionnel, écrire à son mari, le 15 août :

 

Quand je considère, dans le calme de la méditation, les maux auxquels nous venons d’échapper par le triomphe de vendredi, l’effroi me saisit au point de tomber en syncope... Tout dévoile un complot si mystérieux que la postérité se refusera à le croire...

 

Ce complot, il faut, à tout prix, en retrouver la trame, en arrêter les auteurs. Pour cela, le Comité de surveillance, dont la Commune a décidé la création, le 11 août, est enfin constitué, les 14 et 15. Sept membres d’abord le composent : Rossignol, Mathieu, Goret, Réal, Chartrey, Daujon, Duffort ; huit autres leur sont adjoints, le 15 : Jaillant, Joly, Colmar, Lenfant, Nicout, Leclerc, Duchesne, Cally ; à côté de ces quinze, cinq derniers enfin siégeront : Martin, Gobeau, Dunouy, Chevalier, Saint-Dizier et Bernard. À part Réal et Rossignol, appelés à de hautes destinées, tous sont d’obscurs comparses, qui seront du reste, le 30, remplacés par de plus ardents révolutionnaires. Jusque-là, ils ne seront qu’un instrument entre les mains des administrateurs du Département de police, – les « enragés » Panis, Sergent, Jourdeuil, Didier.

Par une curieuse coïncidence, ces services, étroitement dépendants de la Commune, fonctionnent à la Mairie, côte-à-côte avec le « vertueux » Pétion.

La Mairie, c’est, depuis la suppression du Parlement, l’ancien hôtel du premier président, enserré dans le palais, au fond du cul-de-sac de Jérusalem, – un coin du vieux Paris dont rien ne subsiste plus, remplacé aujourd’hui par les annexes judiciaires du quai des Orfèvres. Le maire habite le premier étage, auquel donne accès un escalier de pierre, à droite, à l’entrée de la cour ; quelques mois auparavant, messire Jean-Baptiste-Gaspard Brochard de Saron recevait là l’élite de la magistrature ; dans ce même cabinet, Pétion semblera officiellement respecté, dirigera de solennels conciliabules, donnera des ordres, mais les vrais maîtres seront ceux qui « travailleront » juste en dessous, au rez-de-chaussée, dans des pièces étroites, desservies par un corridor obscur s’ouvrant sous la voûte, à gauche, immédiatement avant la loge du concierge.

Ils y mènent, nuit et jour, une activité fiévreuse, et, si l’on en croit un des commissaires, Cally, dans la plus grande confusion ; les uns notent des déclarations et dénonciations ; d’autres enregistrent les procès-verbaux des perquisitions, reçoivent les armes, les correspondances, les objets saisis, qui s’entassent dans un arrière-cabinet ; d’autres encore interrogent les prisonniers qu’on amène et qu’on répartit ensuite dans les diverses geôles... « Ce fut dans cette caverne que furent préparés les massacres de Septembre », écrira Mercier. Sans être aussi affirmatif que l’auteur du Nouveau Paris, on ne saurait nier le rôle considérable que jouera, dans le drame, le Comité de surveillance de la Commune. Déjà, en cette fin d’août, ne faisant qu’un avec le Département de police, il est incontestablement la tête qui commande à toutes les Sections de Paris, dans chacune desquelles des Comités locaux n’ont qu’à enregistrer ses ordres et à lui rendre compte de leurs opérations.

En de pareils moments, on ne saurait tolérer la liberté d’expression des opinions ; on supprime donc, purement et simplement, les feuilles royalistes et constitutionnelles : leurs bureaux sont pillés, leurs presses et caractères distribués aux imprimeurs patriotes, qu’on mande à cet effet. Marat ne se contente pas de cette aubaine, il s’approprie, sans se gêner, quatre presses de l’Imprimerie royale. Quant aux publicistes désignés comme « empoisonneurs de l’esprit », ils sont l’objet de mandats d’amener : on arrête, le 13, du Rosoy, directeur de la Gazette de Paris, le 14, Pariseau, rédacteur de la Feuille du Jour ; d’autres, plus heureux, s’échappent, comme Peltier et Dupont de Nemours.

Avec non moins d’ardeur on recherche les personnalités qui se sont signalées au cours des évènements récents : si les anciens ministres Duport-Dutertre et Bertrand de Motteville parviennent à s’enfuir, d’autres, enfermés à l’Abbaye, payeront pour eux, tels les juges de paix Buob et Bosquillon, coupables d’avoir constaté les dégâts commis aux Tuileries par les émeutiers ; de Rohan-Chabot, dont on avait remarqué l’empressement auprès de la famille royale ; le secrétaire de la garde nationale à la Maison commune, Collenot d’Angremont, accusé d’avoir commandé en chef « la bande assassine » des ennemis du peuple 2.

En même temps, on arrête toujours des prêtres réfractaires...

Les portes de la Force se referment, le 13, sur M. Flaust, curé de Saint-Remy-de-Maisons, – aujourd’hui Maisons-Alfort, – et, le 14, sur M. Bottex, un Lyonnais, ancien député du Clergé aux États généraux ; le 17, on y amènera encore M. de La Gardette, vicaire de Saint-Gervais, et M. Le Livec de Trésurin, aumônier des Filles du Calvaire, – deux grand amis qui s’encouragent mutuellement au sacrifice... Chez M. de La Gardette, on a saisi une protestation contre le serment civique du clergé ; loin de s’en émouvoir, il s’en réjouit :

 

J’étais bien aise, écrit-il, que le commissaire le vît, ainsi que les autres papiers, qui contiennent des principes que je proclamerai sur les toits...

 

Et, devant le procureur de la Commune, il s’écrie :

– Je soutiendrai ma foi aux dépens de ma vie ; j’aime mon Dieu, mon roi et ma patrie... Faites-moi mourir, je serai encore au-dessus de vous pour en prendre la défense...

À Saint-Firmin, quelques nouveaux détenus trouvent place : le 14, M. Garrigues, un docteur en Sorbonne, originaire de Rodez, qui a été appréhendé rue Copeau ; le 17, M. Gros, curé insermenté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et M. Fougères, curé de Saint-Laurent de Nevers, tous deux découverts dans un logis de la rue de la Vieille-Estrapade, au coin de la rue des Poules, tout en haut de la montagne Sainte-Geneviève, M. Gros, ancien député à la Constituante, était connu pour son hostilité à la Constitution civile du clergé, qu’il avait violemment combattue ; profondément aimé dans son quartier, il n’aurait jamais été pris, s’il n’avait été dénoncé par un homme auquel il prodiguait sa charité... Le 18, c’est au tour de M. Verron, aumônier des Dames de Sainte-Aure, d’être arrêté rue Neuve-Sainte-Geneviève, – la rue Tournefort de nos jours.

Ce sont encore les Carmes qui, du 13 au 23, reçoivent l’afflux le plus considérable de prisonniers, toujours amenés par la Section du Luxembourg, dont l’activité ne se ralentit pas, envoyés aussi par d’autres Sections, par la Commune elle-même, – pêle-mêle des aumôniers, des vicaires de diverses paroisses, des religieux 3.

Le 13, ainsi, par un malheureux hasard, des patriotes ont rencontré, rue de Vaugirard, un particulier dont l’allure leur a semblé étrange, – les pauvres prêtres ne sont guère encore habitués à se promener sous des vêtements d’emprunt !... On l’a interpellé, saisi, fouillé, et on a trouvé sur lui des lettres timbrées de Coblentz et des papiers semblant prouver « une initiation dans une coterie où l’on n’était admis qu’après les plus terribles serments de silence et de réserve »... Mené au poste, interrogé, il a déclaré être M. Rostain, sous-diacre du collège de Laon, maison célèbre dont les supérieur et directeur étaient Sulpiciens... Une perquisition audit collège a suivi, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève ; un certain nombre de pièces ont été encore recueillies dans la chambre de l’ecclésiastique...

Les expéditions d’Issy et de Vaugirard, les 15 et 16 août, sont, semble-t-il, la conséquence de cette arrestation.

 

 

Issy et Vaugirard, à cette époque, sont de gaies bourgades de banlieue, perdues dans les jardins et les cultures ; quelques maisons de campagne, appartenant à des communautés parisiennes, s’y cachent parmi les fermes, les guinguettes, les pavillons ; à Vaugirard, il y a les Robertins, les prêtres du collège de Laon, ceux de la Sainte-Famille ; à Issy, la « Solitude », dépendant du séminaire Saint-Sulpice, la pension de M. Dubourg, succursale des clercs de la rue Cassette, la Maison Saint-François-de-Sales, réservée aux ecclésiastiques âgés et infirmes... La capitale, pourtant proche, semble loin ; les nouvelles sont lentes à en venir ; les autorités locales se montrent bienveillantes ; nul ne songe au danger.

En cette journée de l’Assomption, si joyeuse jadis, si triste cette année, où l’avenir s’entrevoit plein d’angoisse, des anciens élèves, des étudiants en vacances, se sont réunis à la « Solitude »... Bien qu’un décret ait interdit le port du costume ecclésiastique, tous, heureux de se retrouver dans ce cadre qui leur est cher, ont repris la soutane ; ils viennent de finir leur repas de midi et entourent le supérieur, M. Duclos, et l’ancien supérieur général des Sulpiciens, M. Le Gallic.

Tout à coup, un tumulte s’élève ; les portes s’ouvrent, sous une poussée violente ; une bande d’énergumènes, sabre nu à la main, fait irruption dans la propriété, réclamant un prêtre qui était allé dire la messe chez M. Dubourg... Sans songer à fuir, jeunes comme vieux se laissent entraîner à la pension voisine, tandis que des « patriotes » du lieu, accourus, crient :

– À bas la calotte !... à la lanterne !...

D’autres sans-culottes sont déjà en train d’y perquisitionner, sans succès du reste, car les locaux sont vides, et le directeur, nous l’avons vu, est à l’abri à Paris ; on n’y arrêtera qu’un jeune professeur, M. Nézel.

Un individu, vêtu d’une veste et d’un pantalon bleu, paré d’un hausse-col, dirige brutalement les opérations... À peine aperçoit-il, entrant dans la salle de récréation, les prêtres de la « Solitude », qu’il les invective, hurlant :

– Sacrés coquins, qui payent des Suisses pour nous égorger !

Aussitôt des cris lui répondent :

– Vengeons nos frères ! Vengeons nos frères !

L’homme poursuit :

– Sacrés coquins, qui forgent des poignards dans des chapelles secrètes, qui veulent égorger nos femmes et nos enfants, nos enfants au berceau !

– Vengeons nos frères ! Vengeons nos frères !... reprennent les autres, comme un chœur bien réglé.

Et cela se poursuit par une violente déclaration :

– Vous êtes des scélérats !... Depuis longtemps le peuple est votre dupe... Vous ne tarderez pas à être ses victimes.

Le pseudo-officier ajoute encore :

– Qu’on les garde bien !... Qu’aucun de mes soldats ne parle à ces coquins !...

Et, soi-disant pour verbaliser, il passe dans une pièce voisine, où l’on entend des cris et des bruits de dispute.

Ce furieux, c’est l’illustre polonais Lazowski. Entré en France, vers 1784, pour y chercher fortune, il a été privé par la Révolution de la place d’inspecteur des manufactures, que ses appuis, celui en particulier du duc de Liancourt, lui avaient obtenue ; sans le sou depuis, il s’est mué en sans-culotte « puisqu’aussi bien, raillera Mme Roland, il était menacé d’en manquer... » Pour ce nouveau rôle, il a « pris des cheveux gras », et le patriote qui « braille » dans les assemblées, le chef de milice de la Section du Finistère, qui a mérité le surnom de « Foudroyant », fait oublier l’ancien gandin, « bien coiffé, marchant sur le talon, faisant jabot », qui hantait jadis les antichambres ministérielles. Il est venu aujourd’hui, escorté d’une cinquantaine d’hommes du quartier des Gobelins, chasser le gibier ecclésiastique sur ces terrains de banlieue, bien connus de lui, puisqu’il y possède, à Vaugirard, un vide-bouteille où il aime festoyer en joyeuse compagnie ; il y mourra du reste, au prochain printemps, d’une fièvre inflammatoire, causée par ses excès, et cela lui vaudra d’être mis aussitôt au rang des divinités révolutionnaires.

Pour l’instant, il ne prévoit certes pas cette fin prochaine, absorbé qu’il est dans sa besogne patriotique.

Justement, une nouvelle troupe de prisonniers est amenée : on est allé fouiller la Maison Saint-François-de-Sales, et on en ramène les pensionnaires : une dizaine de vieillards, dont les âges s’échelonnent de 60 à 80 ans ; le supérieur, M. Menuret, est à leur tête, – « scélérat », s’il en fut, celui-ci, ayant osé porter plainte contre un citoyen qu’il accusait de troubler le culte dans son église... Bousculés, injuriés, traités des pires noms, ces prêtres subissent en silence leur supplice ; l’un d’eux, cependant, finit par élever la voix, – une voix presque éteinte, s’exhalant d’un corps à bout de forces, – et cette voix proteste contre l’accusation de conspiration dont ses confrères et lui font l’objet... Il n’en faut pas plus pour déchaîner la fureur des miliciens : on le jette à terre, une hache se lève sur sa tête ; le croyant mort, ses confrères se mettent à genoux, prient, mais l’heure n’est pas venue : ce n’est qu’un geste qu’accompagnent des imprécations, des blasphèmes...

Un trouble-fête survient à cet instant en la personne du maire d’Issy, le citoyen Jean-Baptiste Gogue, un brave épicier, d’autant plus attaché à ses administrés qu’il en est le fournisseur habituel... Surpris de l’opération qui se déroule sur son territoire, sans qu’il en ait été averti, le magistrat demande à Lazowski ses pouvoirs.

L’autre le prend de haut, ne dit ni son nom ni sa qualité, se contente d’exhiber de vagues papiers, dont il lit en bredouillant les premiers mots, sans les montrer ; en même temps, il appelle à la rescousse les hommes de sa bande, fort occupés à fouiller en tous coins la maison, les jardins :

– À moi, peuple français !... Peuple souverain... À moi !...

Sans se laisser intimider par la horde menaçante, le maire insiste, exige des explications.

– Je n’ai pas besoin d’autres ordres, riposte le « Foudroyant »... Je suis venu avec mes frères d’armes ; je n’ai pas d’autres formalités à remplir, il n’y a plus de lois qui puissent nous arrêter, la nation est souveraine et absolue... Au reste, si vous aviez fait votre devoir, nous n’aurions pas eu besoin de venir...

Le brave homme se rend compte qu’il ne pourrait avoir raison des Parisiens que par la force ; une bataille s’ensuivrait, avec des conséquences imprévisibles, sûrement terribles ; les prêtres eux-mêmes demandent au maire de les abandonner à la divine Providence... Cédant à la force, il se contentera d’une énergique protestation : il la formule, exige la rédaction d’un procès-verbal en due forme, qui constatera l’illégalité des arrestations ; il assistera, ensuite, impuissant, à l’enlèvement des ecclésiastiques.

– Où les conduira-t-on ?... Les élèves seront-ils sur-le-champ relâchés ou non ?

Démocratiquement, Lazowski pose la question à la troupe ; on discute, les avis sont partagés, les violents hurlent :

– À bas les têtes ! À la guillotine ! Tous à Paris, à la Maison commune !

Le maire d’Issy obtient seulement, non sans peine, qu’on laisse, en raison de leur âge, les deux supérieurs, MM. Duclos et Le Gallic ; un abbé, qui sort de maladie, est aussi abandonné.

Tout cela a pris du temps, le crépuscule déjà tombe, il faut songer à partir... Lazowski monte à cheval et donne le signal : deux pièces de canon ouvrent la marche ; les prisonniers, au nombre d’une quarantaine, suivent, encadrés des miliciens ; les tambours battent et ne cesseront leur roulement jusqu’à Paris, attirant, sur le passage du convoi, dans la traversée de Vaugirard, puis quand on a franchi la barrière, la foule des curieux de plus en plus hostiles, et qu’excite la vue des costumes ecclésiastiques ; injuriés, bousculés, les prêtres gravissent un véritable calvaire ; les vieillards manquent, à chaque pas, de tomber ; on rit de les voir trébucher, on les relève à coups de bourrades ; un grand amusement est de leur enlever leur perruque à la pointe d’une pique et de se la jeter de main en main, comme un trophée... Certains gardes, pourtant, étudiants de l’Université de Rennes, ont été conquis par la douceur et la patience de leurs prisonniers ; ils s’efforcent maintenant de les protéger.

Finalement, on renonce à les conduire à la Maison commune, soit que celle-ci paraisse trop éloignée, soit qu’on craigne de ne pouvoir y arriver sans que du sang soit répandu : on s’arrête, sur le passage, à la Section du Luxembourg, au séminaire Saint-Sulpice.

La populace envahit la salle, à la suite des prisonniers, réclamant leur mort, mais le président se couvre, les déclare « sous la sauvegarde des sans-culottes » ; un calme relatif s’établit ; Lazowski veut parler, trancher, imposer une décision de violence ; la majorité de ceux qui sont là s’y oppose. On pousse les prêtres au bout de la nièce près d’une sorte de tribune où des femmes sont assises ; celles-ci sont touchées, plaident pour les prisonniers ; un prêtre constitutionnel parle aussi en leur faveur et s’attire cette algarade :

– Oui ! Il te reste toujours un caractère noir, dont tu ne pourras jamais te défaire !...

D’autres voudraient au moins qu’on mette à part les jeunes disant :

– Confiez-nous-les... Nous les amènerons dans nos familles achever leur éducation !...

Après longue discussion, ordre est donné de mener tous les suspects aux Carmes ; seul. M. Menuret. considéré comme le plus coupable. sera conduit à l’Hôtel‑de-Ville, dans l’espoir qu’il y sera lugé sur-le-champ.

À 10 heures du soir, ses confrères arrivent rue de Vaugirard, harassés, se soutenant à peine, et la cohue qui les escorte pousse de telles vociférations accompagnées de coups de fusil, que les prisonniers de l’église croient leur dernière heure venue, se précipitent au pied de l’autel pour remettre leur âme entre les mains de Dieu... Leur accueil n’en sera que plus touchant pour les arrivants : tous, l’archevêque d’Arles en tête, offrent leurs lits, les débris de leur souper...

Les élèves d’lssy, cependant, sur l’intercession des gens de la Section, sont logés dans un appartement séparé : demain, après interrogatoire et sur le serment qu’ils n’ont pas encore reçu les ordres, ils seront, au nombre de huit, remis en liberté.

M. Menuret a été, au cours de la nuit, ramené aux Carmes, le Conseil général ayant déclaré qu’il avait des besognes plus urgentes que de s’occuper du supérieur de Saint-François-de-Sales.

À Issy, le maire a fini seulement, à 1 heure du matin, la laborieuse rédaction de son procès-verbal, qu’il a adressé aussitôt au district de Bourg-la-Reine, en lui demandant aide et assistance pour que « pareilles voies de fait et invasions ne fussent récidivées »... Après avoir mis sous scellés tous les effets épars dans les maisons religieuses de la localité, il a pieusement fait porter à l’église du village le Saint Sacrement, abandonné dans la chapelle de la maison Dubourg.

 

 

Quelques heures plus tard, le 16, Vaugirard est le théâtre d’une opération analogue, mais, ici, les gardes nationaux du cru, commandés par le citoyen Bach, agissent eux-mêmes, à l’exemple des Parisiens qui ont, la veille, traversé le pays.

Dans la matinée, sur les 8 h 30, les communautés sont envahies, fouillées, bouleversées.

À la Sainte-Famille, le supérieur seul, M. Fauconnet, est trouvé ; les autres prêtres ne seront arrêtés que le 31 août, au séminaire des Trente-Trois, leur résidence parisienne, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève ; ils seront enfermés à Saint-Firmin.

À la Maison de Laon, en revanche, on surprend le supérieur, M. Psalmon, deux directeurs, MM. Rousseau et Hourrier, et quelques élèves qui passaient là leurs vacances ; chez les Robertins, on appréhende aussi le supérieur, M. Galais, et un certain nombre de séminaristes : ceux-ci, prévenus, ont eu le temps de revêtir des habits laïques et de détruire lettres et papiers susceptibles de les compromettre.

Au fur et à mesure, les prisonniers ont été groupés à la mairie du village. Il est près de 11 heures, et les miliciens s’impatientent, réclament qu’on parte. M. Galais obtient cependant des officiers municipaux qu’on tarde un peu, pour permettre à ses élèves de prendre le dîner préparé à l’établissement. Ce repas est apporté, partagé entre tous, et les prêtres le prennent debout.

On se met ensuite en marche, par la rue de Sèvres, qui file, toute droite, vers Paris, d’abord entre des terrains à peine bâtis, bordée ensuite de couvents, d’hôtels, de grands établissements hospitaliers. La garde encadre le convoi ; des sans-culottes suivent, vociférant, menaçant sans arrêt les « ennemis de la patrie ». Alors qu’on passe devant la rue du Bac, un coup de fusil part, et les prisonniers croient que c’est le signal de leur massacre, mais ce n’est qu’une alerte. Peu après on arrive au carrefour de la Croix-Rouge : là, au coin de la rue du Cherche-Midi, la Section est installée dans l’ancien couvent des Prémontrés ; on décide de s’y arrêter : les détenus sont introduits dans l’église, où siège le Comité, mais celui-ci, pour l’instant, a autre chose à faire que de s’occuper d’eux : en attendant son bon plaisir, quelques-uns sont enfermés dans une pièce voisine, les autres doivent rester dans le chœur ; les stalles leur permettent de s’y asseoir.

À la fin de la journée, on semble songer à eux ; quatre commissaires paraissent, posent des questions, font vider les poches à chacun... Sur M. Rousseau, on saisit une lettre de l’abbé Maury, très hostile à la Révolution, et cela fait dire, sinistrement, aux enquêteurs :

– Ce monsieur est dans un bien mauvais cas ; son affaire est très grave !...

Après délibération, il est arrêté que tous seront incarcérés aux Carmes, mais rien ne presse ; des heures encore passent ; la nuit est venue, et nul ne songe à apporter de la nourriture aux détenus. À 3 h 30 du matin, seulement, une nouvelle décision interviendra : tous les jeunes séminaristes seront relâchés ; ils devront se retirer, sous trois jours, dans leur famille, et, à chacun d’eux, on remet, pour le voyage, 50 livres prises sur l’argent confisqué à M. Galais ; on les ramènera à Vaugirard, pour qu’il ne leur arrive rien...

Tous, alors, conduisent en cortège les maîtres qu’ils ne doivent plus revoir : sur ceux-ci, la lourde porte de l’église-prison se referme à jamais, au petit jour...

Les élèves d’Issy ont été, de leur côté, l’objet d’une semblable mesure de clémence. Après dix-huit heures d’attente et de longs interrogatoires, la Section du Luxembourg a prononcé leur mise en liberté ; trois seulement ont été retenus et seront massacrés : deux diacres, MM. de Lézardière, de Ravinel, et le professeur de la maison Dubourg, M. Nézel, simple tonsuré.

Ce dernier, il est vrai, s’est montré héroïque... Comme on le pressait de questions, il n’a pas hésité à répondre :

– Je n’enseigne point aux enfants une Constitution que l’Église proscrit, et je ne reconnais point les pasteurs qu’elle condamne !

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

L’appel au meurtre

 

 

 

 

 

Depuis le 10 août, les Carmes, l’Abbaye, Saint-Firmin, la Force ont reçu de nombreux prisonniers politiques et religieux... Une question se pose : que fera-t-on de tous ces hommes, considérés comme des traîtres, de ceux surtout qui se sont compromis au cours des derniers évènements ?

Promesse a bien été faite de les punir ; l’Assemblée a décrété qu’une Cour martiale les jugerait, mais les jours passent, et cette Cour n’est pas créée ; puis n’est-il pas à craindre qu’elle atteigne uniquement les militaires, alors que tant d’autres, prêtres ou aristocrates, sont compromis ? La Commune veut, à tout prix, qu’on aboutisse, et un conflit, à ce sujet, s’élève entre elle et la Législative.

Pour forcer, en quelque sorte, la décision de celle-ci, elle a, de sa propre autorité, proclamé, le 11, que « tous les coupables allaient périr sur l’échafaud ». Cette promesse restera-t-elle lettre morte ?

Le 13, impatiente de ne voir aucun décret promulgué, elle envoie à la barre une députation pour réclamer, au lieu de la Cour martiale projetée, un tribunal spécialement destiné aux criminels du 10 août.

Le 14, au matin, satisfaction semble lui être donnée : l’Assemblée décide la constitution de deux jurys, l’un d’accusation, l’autre de jugement, mais elle laisse la procédure et le prononcé des verdicts aux tribunaux criminels ordinaires.

De cela, la Commune ne veut à aucun prix, car elle considère les tribunaux existants comme infestés d’aristocratie... Aussi bien, ce qu’elle entend imposer, c’est une juridiction d’exception, prononçant en dernier ressort, sans recours possible.

Pour l’obtenir, on ira jusqu’aux menaces. Dans la soirée de ce même 14, des fédérés viennent au Manège réclamer. « qu’on venge le sang de leurs frères » ; immédiatement après, des membres du Conseil général paraissent, sollicitent le jugement des assassins du peuple » ; comme l’Assemblée semble rester sourde aux injonctions, une troisième délégation se présente et exige le décret.

– S’il n’est pas rendu, déclare l’orateur, notre mission est de l’attendre.

Du coup, les législateurs regimbent et, par la voix de Gaston, député de l’Ariège, ripostent que les représentants d’une grande nation n’ont pas d’ordres à recevoir.

Vingt-quatre heures passent ; pour donner plus de poids à ses décisions, montrer qu’elle est l’expression du peuple tout entier, la Commune décide qu’a vécu la vieille distinction entre citoyens « actifs » et « passifs » ; désormais, – et elle le proclame solennellement, le fait afficher, – quiconque vit du produit de son travail pourra prendre part aux délibérations des Sections, de manière « à veiller toujours pour défendre la liberté ».

Comme l’Assemblée ne bouge toujours pas, une nouvelle démarche est faite, le 15, en fin de journée, et c’est Robespierre lui-même qui, en qualité de commissaire de la Section de la place Vendôme, – elle s’appelle, depuis le 11, Section des Piques, – prend la parole, montrant l’insuffisance des premières mesures, la nécessité d’une prompte punition, la volonté du peuple de l’obtenir.

L’Assemblée paraît céder ; sur la proposition de Chabot, elle arrête le principe d’une Cour populaire ; elle décide ensuite que les verdicts rendus sur l’affaire du 10 août ne seront point sujets à cassation. Par contre, l’organisation elle-même du tribunal est mise à l’étude, renvoyée à plus tard.

La Commune se sent jouée, se fâche ; le 16, elle revient à la charge, exige de l’Assemblée la suspension de l’ancien tribunal criminel de Paris, la constitution immédiate de la nouvelle juridiction ; sur la foi du décret du 14, elle a fait déjà élire les membres des deux jurys ; ceux-ci, après vérification des pouvoirs, ont été installés cet après-midi ; comment pourront-ils fonctionner si l’institution n’est pas complète ?

Comme pour appuyer ces démarches, une certaine agitation se manifeste dans Paris ; des rumeurs menaçantes se propagent ; dans l’Ami du Peuple, Marat invite les bons citoyens « à se porter en armes à l’Abbaye, à en arracher les prêtres, particulièrement les officiers suisses et leurs complices, et à les passer au fil de l’épée » ; de quartier en quartier, des individus vont, répétant :

– Si les affaires, au sujet de la Cour martiale ne sont point décidées d’ici deux ou trois jours, on sonnera le tocsin et on battra la générale pour faire justice de tous les conspirateurs.

À peu de chose près, c’est ce que redit à l’Assemblée, le 17 au matin, au nom de la Commune, l’officier municipal Vincent Ollivault :

– Comme citoyen, comme magistrat du peuple, je viens déclarer que, ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la générale battra, et que le peuple entier se lèvera encore une fois.

Et, après avoir montré la nécessité de créer, à l’instant, le tribunal qui possédera la confiance des patriotes, l’orateur finit par cette tirade :

– Je demande que Louis XVI et Marie-Antoinette, si avides de sang, puissent s’en rassasier à leur aise en voyant couler celui de leurs infâmes complices.

Cette fois, l’Assemblée s’avoue vaincue ; sur l’heure, elle vote le décret tant attendu : le « tribunal du 17 août » est créé.

Aussitôt, la Commune fait le nécessaire pour qu’il puisse entrer en fonctions, – et cela ne traînera pas : à 10 heures du soir, les électeurs se réunissent à l’Hôtel-de-Ville, afin de nommer les nouveaux magistrats ; à 6 heures du matin, le 18, l’opération est terminée : Robespierre en a été élu « premier juge », – hommage qu’il repousse du reste aussitôt, n’entendant point aliéner sa liberté ; dans la journée à 5 heures, le tribunal est installé solennellement, au Palais, dans la salle ci-devant Saint-Louis, en présence de Pétion, du procureur de la Commune, de 24 membres du Conseil général.

Ce même soir, Danton adresse aux tribunaux sa circulaire célèbre, où il chante la victoire du 10 août, annonce sa nomination de garde des Sceaux, énumère les trahisons découvertes, réclame contre leurs auteurs des poursuites sans merci, et lance, en finissant, cet appel :

– Que la justice des tribunaux commence et la justice du peuple cessera !

 

 

Déjà, on le voit, l’appel au meurtre se fait entendre, plus ou moins ouvertement, et, dans ce concert, voix jacobines et voix girondines jouent également leur partie.

De qui était ce placard qui, vers ce moment, – peut-être même est-il un peu antérieur au 10 août, – a été affiché, distribué à profusion dans les rues de la capitale ?... Anonyme, cette Dénonciation à la France, à l’Europe, et à tous les peuples de la terre de plus de 50 000 brigands stipendiés à Paris pour fomenter les troubles, la rébellion, et nous faire égorger impitoyablement les uns les autres, était bien faite pour affoler les esprits :

 

Lisez et frémissez ! y disait-on. Le voilà donc connu, le projet plein d’horreur ! Ensevelis dans l’ombre, couverts de sang et de poussière, le sommeil enchanteur verse ses pavots sur ces monstres démuselés, venus des enfers... ; le gouvernement, ébranlé dans ses fondements, ne peut être affermi qu’en égorgeant avec le couteau de la loi les conspirateurs, dont les noms ne sont plus aujourd’hui une énigme indéchiffrable. Frappez, il est temps, frappez ou c’en est fait de la France...

 

Depuis, les appels se succèdent sans arrêt.

Le 13 août, dans les Annales patriotiques, Carra, journaliste girondin, écrivait :

 

Français, veillez autour de vous ; frappez les perfides qui sont au sein de la France. Quand vous aurez purgé votre sol, annoncez à l’univers que vous êtes libres, et les tyrans disparaîtront, ainsi que leurs esclaves.

 

Gorsas, un girondin encore, ne dit pas autre chose quand il publie ces lignes, le 17, dans le Courrier des LXXXIII départements :

 

Il est très instant que l’on s’occupe de la punition des grands coupables. Si la hache de la loi ne frappe pas, le peuple frappera, et l’on ne l’amusera pas du spectacle vain d’une pendaison de Favras.

 

Le 18, il réimprime cet avertissement, dit qu’il ne cessera de le réimprimer tant qu’on retardera, par de vaines formes, la punition des criminels :

 

On veut donc, ajoute-t-il, que le peuple se jette à des excès ? Eh bien ! il en abusera. Poussé par des instigations perfides, il dépassera les limites... et, quand il les aura dépassées, l’arrêterez-vous, froids calculateurs ?... Quelques gouttes d’un sang impur auraient suffi à ses justes vengeances, et des flots de sang seront versés.

 

Simples avertissements, sans doute, mais qui troublent l’opinion, presque autant que les appels des journaux jacobins. Dans l’Orateur du Peuple, Fréron demande la tête des contre-révolutionnaires arrêtés, et déclare :

 

Les prisons regorgent de scélérats ; il est urgent d’en délivrer la société sur-le-champ. Il faut commencer par les chefs... Magistrats, vous êtes dans une position très orageuse ; je vous invite à ne pas tromper l’attente du peuple.

 

Marat, dans l’Ami du Peuple, jette d’avance le discrédit sur le tribunal institué :

 

Quelle folie, imprime-t-il le 19, de vouloir faire leur procès à ces monstres ! Il est tout fait...

 

Et Hébert, au même instant, dans le Père Duchesne, s’efforce de soulever les colères en grossissant le péril auquel les patriotes ont échappé :

 

Et vous, braves bougres, qui avez défendu la liberté, vous deviez tous perdre le goût du pain ; 4 000 maisons étaient marquées ; vous y auriez été rôtis vivants, pauvres badauds !

 

La Commune ne fait rien pour enrayer ces excitations, bien au contraire ; elle invite aux honneurs de la séance les délégués de la Section des Quinze-Vingts, quand ils viennent demander « la peine du talion contre tous ceux qui seront déclarés traîtres à la nation » ; elle ordonne que Paris soit illuminé la nuit, jusqu’à nouvel ordre elle suspend la délivrance des passeports ; amplifiant, de son autorité, le décret du 15 août, qui concernait les seuls « fonctionnaires publics », elle décide que « tous les citoyens sans exception » prêteront, dans les Sections, le serment du 10 août, – ce serment qu’on appellera de « Liberté-Égalité », par lequel on jurait « d’être fidèle à la Nation et de maintenir de tout son pouvoir la Liberté et l’Égalité ou de mourir en les défendant » ; elle multiplie enfin les ordres de perquisitions, de mises sous scellés, d’arrestations, en invitant les citoyens à dénoncer tous les complices de la contre-révolution.

 

 

Les frères de La Rochefoucauld, – deux illustres prélats, – sont ainsi trouvés, entre les 15 et 20 août.

Seul, semble-t-il, était recherché l’évêque de Beauvais, François-Joseph, M. de Maumont. Ancien député à la Constituante, il s’y était montré un adversaire ardent de la Constitution civile du clergé ; remplacé par le jureur Massieu, il n’avait cessé de protester contre l’élection de cet intrus, et de s’occuper de l’administration de son diocèse... Objet de haines violentes, il ne se faisait pas d’illusions sur le sort qui l’attendait ; quand on est venu l’arrêter, dans son logement voisin de Saint-Sulpice, il finissait de rédiger son testament, page admirable de foi, de piété, de charité, où il protestait de son patriotisme, demandait pardon à Dieu de ses fautes, instituait légataire universel le Bureau des pauvres de Beauvais et clamait une dernière fois son attachement indéfectible au Saint-Siège :

 

... Je déclare que je suis évêque catholique, apostolique et romain, que je crois toutes les vérités que la religion m’a enseignées et me charge de pratiquer et enseigner, qu’avec la grâce de Dieu, que j’implore humblement, je mourrai dans le sein de l’Église catholique, apostolique et romaine...

 

Au moment où les miliciens ont envahi sa chambre, son frère, Pierre-Louis, – M. de Bayers, évêque de Saintes, – se trouvait dans une pièce voisine. Pourquoi les révolutionnaires en voulaient-ils moins à celui-ci qu’à son aîné ?... On n’en voit pas trop la raison, car le prélat, également ancien député, ne s’était pas montré moins net dans la question du serment et des élections religieuses ; sa protestation avait été vive contre l’avènement de Robinet au siège épiscopal le la Charente-Inférieure et, à maintes reprises, il avait encouragé les fidèles de son ancien diocèse à la résistance... Comme on hésitait cependant à l’appréhender, qu’on l’incitait même à s’enfuir, il s’y est refusé, a exigé d’unir son sort à celui de son frère, disant :

– Non, vous ne l’emmènerez pas seul ; je lui ai toujours été uni par la plus affectueuse amitié, je le suis encore par un égal attachement à la même sainte cause...

Dans la prison des Carmes, MM. de La Rochefoucauld seront désormais, avec Mgr Du Lau, des modèles de résignation, de douceur, même de gaieté : toujours le sourire aux lèvres, prévenants, acceptant les avanies sans un murmure, ils remonteront le moral de leurs compagnons, les encourageront dans leur douloureux calvaire, les prépareront à la mort.

Avec l’arrestation de ces prélats, une des plus importantes est celle des serviteurs de la famille royale : Mme de Lamballe, surintendante de la Maison de la reine ; Mme de Tourzel, gouvernante des enfants de France, et sa fille, Pauline ; Mmes Thibault, Navarre, Basire, de Saint-Brice, femmes de service des princesses ; MM. de Chamilly et Hue, valets de chambre du roi.

Tous avaient été autorisés à suivre leurs maîtres au Temple, et ils s’étaient entassés, très à l’étroit, dans les appartements de la petite tour ; le 13, le Conseil général a ordonné leur renvoi : en fin de compte, on juge préférable de les emprisonner, mais en les séparant du roi et de la reine.

L’arrêté est exécuté dans la nuit du 18 au 19 août.

Il est environ minuit quand les envoyés de la Commune se présentent au Temple. Un à un, les intéressés sont avertis de la mesure qui les concerne ; sans doute, leur dit-on, n’est-elle que provisoire ; il s’agit d’un simple interrogatoire, après quoi ils seront ramenés ; le départ, en tout cas, doit être immédiat.

Les hommes, logés au second étage, près du roi, sont vite prêts, descendent au premier dans l’antichambre de la reine, y retrouvent les femmes. Celles-ci achèvent en hâte de se vêtir ; Mme Élisabeth aide Pauline de Tourzel, qui partage sa chambre, l’ancienne cuisine ; dès qu’elles sont habillées, toutes se rendent à côté, chez la reine, à laquelle Mme de Tourzel remet le petit prince, endormi dans son lit et qui ne se réveillera pas ; les adieux se font, et Marie-Antoinette, pressentant peut-être l’avenir, dit tout bas à la gouvernante de ses enfants :

– Si nous ne sommes assez heureuses pour nous revoir, soignez bien Mme de Lamballe ; dans toutes les occasions essentielles, prenez la parole et évitez-lui, autant que possible, d’avoir à répondre à des questions captieuses et embarrassantes...

Mais les commissaires de la Commune s’impatientent. Ces dames s’embrassent une dernière fois, et la petite troupe des serviteurs s’engage dans l’étroit escalier en vis, suit les souterrains qu’éclairent quelques flambeaux, traverse l’hôtel du Grand Prieur, sort dans la cour. Là, sous les tilleuls, trois fiacres attendent ; Mmes de Lamballe et de Tourzel montent dans le premier, les femmes de service dans le second, MM. de Chamilly et Hue dans le troisième ; un municipal est dans chaque voiture, qu’encadrent des gendarmes, torches au poing. Aussitôt, le convoi s’ébranle, descend la rue du Temple et, filant tout droit, gagne la place de Grève, par les rues Saint-Avoie, Bar-du-Bec et des Coquilles.

Le trajet est court, bientôt la haute silhouette de l’Hôtel-de-Ville se profile sur le ciel, avec ses fenêtres éclairées, derrière lesquelles une foule se devine, car, sans arrêt, quelle que soit l’heure, la Commune travaille fébrilement. Les arrivants pénètrent par la petite porte, autrefois réservée aux condamnés qu’on menait au supplice ; ils montent au premier étage, sont introduits dans une grande pièce, invités à s’asseoir sur une banquette, chacun d’eux encadré de gardes, pour qu’ils ne puissent converser ensemble.

À côté, la salle des séances, où il faudra se présenter, est une ruche bourdonnante, d’où partent à tout instant des appels, des clameurs... Après un long moment d’attente, M. de Chamilly y est introduit le premier ; puis Mmes Thibault, Navarre, de Saint-Brice sont appelées ; vers 3 heures du matin, c’est le tour de Mme de Lamballe, que suivent Mme de Tourzel et sa fille. Celles-ci supplient vainement qu’on ne les sépare pas, et, comme la mère s’affole de laisser sa fille, on lui répond durement :

– Elle ne court aucun danger, puisqu’elle est sous la sauvegarde du peuple.

Tel que ces dames le raconteront plus tard, l’interrogatoire, pour chacun successivement, doit, à peu de chose près, se répéter...

Introduit dans l’enceinte de la Commune, le comparant y est salué d’injures par la populace qui remplit le pourtour et les tribunes ; on le fait monter sur une estrade, bien en vue de tous ; debout, en face, Billaud-Varenne, le substitut, pose les questions, transcrites au fur et à mesure, avec les réponses, sur un registre que tient un secrétaire. L’enquête porte sur les agissements du roi et de la reine, sur leur opinion des évènements, sur la journée du 10 août, sur les personnes qui jouèrent un rôle à cette date. À Mme de Tourzel, en particulier, on demande quelques éclaircissements sur le voyage de Varennes, et, comme elle proteste de son attachement à ses princes, jusqu’à donner au besoin sa vie pour eux, cette crâne réponse soulève quelques applaudissements ; en revanche, des protestations s’élèvent  contre elle, quand, fatiguée, elle veut se reposer sur un banc placé derrière elle.

– Elle doit rester debout devant son souverain ! hurle-t-on.

Et les rumeurs ne s’apaisent que sur l’observation de Billaud-Varenne « qu’un criminel a le droit de s’asseoir sur la sellette ».

Un instant, il est permis de croire que le retour au Temple va être autorisé ; mais Manuel intervient, propose d’envoyer ces suspects à la Force.

– Il n’y a plus de place !... objectent plusieurs voix.

– Il y en a toujours pour les dames, chez un peuple aussi galant que le Français, riposte ironiquement le procureur de la Commune, et cette plaisanterie douteuse, accueillie par des rires, enlève la décision.

François Hue sera interrogé le dernier, à 6 heures du matin ; il comparaîtra devant une assemblée moins turbulente, lassée, où, dans les tribunes, femmes et enfants somnolent ; lui aussi devra donner des explications sur la journée du 10 août, le voyage de Varennes... Finalement, seul autorisé à continuer son service auprès de Louis XVI, il sera ramené au Temple.

Les autres détenus ont été conduits dans le cabinet de Tallien, alors secrétaire-greffier de la Commune... Ils attendront là, de longues heures, leur transfert en prison.

– J’espère au moins que nous ne nous quitterons pas !... répète anxieusement, à Mme de Tourzel, la princesse de Lamballe, en lui serrant la main.

Souffrant depuis des années d’attaques de nerfs très aiguës, la pauvre femme craint affreusement de vivre isolée... Elle n’en montre pas moins un courage étonnant, qui, jusqu’au bout, ne se démentira plus.

À midi, enfin, l’ordre du départ est donné. Comme cette nuit, le trajet s’effectuera dans trois fiacres, qui attendent sous l’arcade Saint-Jean, à l’extrémité méridionale de l’Hôtel, près de la place de Grève ; de là, escortés de gendarmes, ils gagnent lentement la rue Saint-Antoine, en contournant le chevet de Saint-Jean et la façade de Saint-Gervais, par les étroites rues du Martroi, de Monceau, de Tourtour et la place Baudoyer. Pour les voir passer, une foule de curieux se presse sur les bords de la chaussée, – foule d’autant plus nombreuse que c’est aujourd’hui dimanche. Les huées suivent ceux qu’on dit être de dangereux conspirateurs.

Bientôt, un peu avant d’arriver aux ci-devant Jésuites, – l’église Saint-Paul-Saint-Louis d’aujourd'hui, – on tourne à gauche dans la rue des Palets, – maintenant la rue Malher, – véritable impasse, sombre, mal pavée, qui aboutit, à vingt pas, à la rue du Roi-de-Sicile, non moins sinistre ; il n’y a ici que des maisons lépreuses, et celle qui forme l’angle des deux rues, – un cabaret, – a sa devanture protégée par une grosse borne ; vis-à-vis, fermant le fond du cul-de-sac, un rez-de-chaussée bas, à hauts toits mansardés, se prolonge par une muraille jusqu’à la rue Pavée ; une porte à un battant y donne accès, surmontée d’une imposte à barreaux de fer : c’est l’entrée de la Force, la grande geôle aménagée, au temps de Louis XV, sur l’emplacement de l’hôtel Saint-Paul.

Les voitures s’arrêtent, se vident de leurs occupants devant cette porte qui s’entrouvre ; elle est si peu haute qu’il faut pencher la tête pour y passer ; elle se referme sur les prisonniers. Ceux-ci franchiront à nouveau ce seuil, dans quinze jours, en des heures tragiques, et Mme de Lamballe sera décapitée sur la grosse borne du cabaret d’en face.

 

 

En même temps que les serviteurs de la famille royale, le frère de lait de la reine, Weber, connaît des tribulations analogues.

Il avait suivi en France Marie-Antoinette, lors de son mariage ; élevé avec elle, lui restant profondément attaché, il ne l’avait point quittée depuis, exerçant auprès d’elle la charge de valet de chambre. Au 10 août, il a combattu aux Tuileries et n’a songé à se sauver lui-même que quand il a cru ses maîtres en sécurité à l’Assemblée. Revêtu de son uniforme de garde national, il a voulu alors rentrer chez lui, rue Sainte-Anne, mais, averti qu’on le recherchait, il est entré à l’hôtel de Choiseul, y a changé de vêtements, a passé la nuit suivante chez M. Arcambal, secrétaire au Département de la guerre, puis, le lendemain, a demandé asile, dans le faubourg Saint-Germain, à son ami M. de Mory, fils du caissier de la Compagnie des Indes.

Seul, son domestique connaît sa retraite ; arrêté, menacé d’être guillotiné, cet homme la révèle, sous le coup de la peur, dans la soirée du 18 ; à l’instant du dîner, 12 hommes, armés de piques, se présentent et se saisissent du suspect.

On le conduit d’abord à la Section de la Croix-Rouge, pour régulariser l’opération, puis on le ramène à la Section de son domicile, – celle de la Bibliothèque, qui tient ses séances dans l’ancien couvent des Filles de Saint-Thomas, au bout de la rue Vivienne, – là où se trouve maintenant la place de la Bourse. Collot-d’Herbois, ce « mauvais comédien de province », qui sera bientôt tristement illustre, y préside cette nuit-là ; il interroge le prisonnier, s’efforce de prouver sa complicité avec les souverains, sa participation à leur défense :

– Ils sont mes bienfaiteurs, se contente de répondre Weber ; je me fais gloire de leur être dévoué à la Vie et à la mort.

Il est 4 heures du matin ; on en reste là pour l’instant, et on enferme le détenu dans une chapelle grillée, où il restera jusqu’à 9 heures du soir ; après qu’il aura signé le procès-verbal de son interrogatoire, on le transférera rue Favart, au corps de garde, où il passera la nuit.

Le 20, sur les 10 heures, un fiacre vient l’y prendre, pour aller à l’Hôtel-de-Ville ; des gardes l’escortent ; un commissaire l’accompagne et le présente à la Commune, comme coupable d’un quadruple crime de lèse-nation : Autrichien, frère de lait de la reine, il a osé tirer le sabre contre les fédérés et escorter la famille royale, le 10 août, au Manège ; une dénonciation, signée de son portier et de son propriétaire, le dépeint en outre comme un « aristocrate dangereux » et prévient « qu’il n’y a pas un homme plus habile dans le maniement des armes à feu ; qu’il a appris à tous ses amis à tirer au pistolet, et qu’il a fait venir de son pays et distribué une quantité de ces armes... ». Des cris de mort saluent l’énoncé de telles charges ; un canonnier du faubourg Saint-Antoine vient encore déclarer qu’il reconnaît l’inculpé pour avoir été un des plus fougueux défenseurs des Tuileries... Finalement, Manuel et Pétion, présents à la séance, – Weber du moins le dit, – prononcent son renvoi au Comité de surveillance et son incarcération à la Force... Les portes de la geôle ne se refermeront sur lui que dans la soirée, après qu’il aura encore manqué d’être écharpé par les poissardes.

 

 

Les nouvelles, cependant, qui arrivent de la frontière, sont rien moins que rassurantes.

Le 17, au matin, on a appris l’arrestation, à Sedan, de trois des commissaires envoyés par l’Assemblée aux armées, pour y faire reconnaître la révolution accomplie à Paris ; la trahison de La Fayette, qui commande dans cette région, apparaît ainsi probable... Son exemple ne sera-t-il pas suivi par d’autres généraux ?... Le 19, il est décrété d’accusation ; on saura seulement, le 21, que, pour éviter d’être arrêté, le héros de 1789 est parti, espérant gagner la Hollande, et est tombé entre les mains des Autrichiens.

Ceux-ci menacent du côté des Ardennes, tandis qu’une armée austro-prussienne de 100 000 hommes, sous les ordres de Clerfayt et du duc de Brunswick, s’avance en territoire français, s’approche de Longwy, qu’elle investit le 20.

Il est aisé de se servir de ces nouvelles, au fur et à mesure qu’elles arrivent, pour exalter le sentiment patriotique : d’accord sur ce point, l’Assemblée et la Commune n’y manquent pas ; la masse enfiévrée répond généreusement à leurs appels, et c’est le côté émouvant du drame que nous évoquons.

La Section de Marseille, une des plus rouges de Paris, – la Section de Marat, de Danton, de Momoro, de Camille Desmoulins, de Chaumette, – émet, dans un grand élan de foi, le vœu que Paris soit brûlé, plutôt que d’être rendu à l’ennemi... Nulle critique ne s’élève quand la Législative ordonne de tout préparer pour la formation du camp de 40 000 hommes aux abords de la capitale ; de bonne grâce, la population contribue de son mieux à l’enrôlement et l’équipement des volontaires, – ces quelque 25 000 jeunes hommes qui, au cours de ces semaines, quitteront Paris pour aller combattre l’envahisseur ; des « théâtres », destinés à recevoir les engagements, se dressent, enguirlandés de branches de chêne, tendus de draperies tricolores ; une activité fébrile règne à l’Arsenal, dans toutes les manufactures d’armes et les fonderies réquisitionnées pour la défense de la patrie ; devant le danger, on accepte même que, pour faire des engins de guerre, on envoie au creuset tous les crucifix, lutrins, chandeliers, cloches des églises ; à peine signale-t-on, dans quelques paroisses, des attroupements vite dissipés ; on ne s’indigne pas davantage en voyant abattre les grilles, les enseignes, les balcons blasonnés, pour qu’ils soient transformés en piques, – ces piques qui serviront au prochain massacre, alors qu’on les croyait destinées à défendre le sol du pays.

Chose surprenante ! malgré ces préparatifs de guerre, malgré le danger qui grandit, la ville garde une animation joyeuse ; le commerce est brillant ; les étrangers abondent ; on danse partout, jusque dans la cour de la Mairie :

 

Il y avait là, raconte Mme Jullien de la Drôme, en en revenant, le 21 août, des fédérés des 83 départements, avec des violons basques ; ils dansaient des périgourdines, des bourrées, des danses étrangères, avec une grâce, une légèreté, une gaieté charmantes.... Mon Dieu ! que le Français est gai et aimable ! il sème des roses partout...

 

La bonne « patriote » se garde bien d’ajouter que ces joyeux fédérés ne sont nullement pressés de partir ; soutenus par la Commune qui les loge, les nourrit, les paye, ils s’enracinent à Paris ; les gars du Finistère et des Bouches-du-Rhône ont été trop précieux au 10 août pour qu’on se prive volontiers de leur concours ; la Convention va bientôt se réunir ; ils ne seront pas de trop pour lui donner l’impulsion révolutionnaire qu’on souhaite, pour l’« inspecter », suivant le terme employé par Chabot.

Au même instant, le tribunal du 17 août prononce sa première condamnation à mort, – celle de Collenot d’Angremont, secrétaire de l’administration de la garde nationale, convaincu du crime d’embauchage pour la défense de la Cour... La guillotine est dressée sur la place du Carrousel, et l’exécution se fait, dans la soirée, aux flambeaux ; salué d’applaudissements, le bourreau montre à la foule la tête sanglante, afin de mieux « glacer d’effroi les conspirateurs ».

Deux autres condamnations se succèdent les jours suivants : le 24, celle de M. La Porte, intendant de la liste civile ; le 25, celle du journaliste du Rozoy... Entre-temps, le 23, M. d’Affry, colonel des Suisses, est acquitté, ainsi que Dossonville, l’officier de paix de la Section Bonne-Nouvelle.

Au gré des violents, ces résultats sont décevants... Cinq jugements en cinq jours, dont deux acquittements !... N’est-ce pas scandaleux, alors que les prisons regorgent de conspirateurs attendant leur châtiment ?

 

Le peuple irrité, écrit Mme Jullien de la Drôme, verra encore ses vengeances les plus justes avortées, ce qui pourrait produire un mouvement orageux.

 

Sans attendre, avant même que le premier jugement ait été rendu, la Section des Gravilliers a invité les autres Sections à se réunir avec elle à la Maison commune « pour se plaindre de l’inaction des tribunaux ».

Le 23, en effet, cette démarche s’est effectuée et, s’il faut en croire Pétion, la députation, après avoir réclamé prompte justice, a déclaré formellement « que les citoyens, fatigués, indignés des retards apportés aux jugements, forceraient les portes de ces asiles, et immoleraient à leur vengeance les coupables qui y étaient enfermés... » – et cette motion, non seulement n’a pas été censurée, mais a reçu les applaudissements du Conseil général, qui a voté l’envoi d’une adresse à l’Assemblée. Le soir même, un peu avant minuit, huit commissaires se sont présentés à la barre, escortés de fédérés de la Section du Finistère ; l’orateur a demandé le retour immédiat à Paris des prisonniers d’Orléans, « pour y subir le supplice dû à leurs forfaits », et n’a pas hésité à employer la menace, s’écriant :

– Si vous n’accordez cette demande, nous ne répondons plus de la justice du peuple... Vous nous avez entendus, et vous savez que l’insurrection est un devoir sacré...

Des murmures ont accueilli ces mots ; le président Lacroix a osé protester ; l’Assemblée est passée à l’ordre du jour... L’incident n’en était pas moins significatif, témoignant de l’exaltation des esprits.

Est-ce dans l’appréhension d’un mouvement prochain contre les prisons que le Pouvoir exécutif, ainsi que la Commune, se préoccupent alors de leur situation ? Il est difficile de ne pas voir une certaine corrélation entre les deux faits.

Le 11 août, on s’en souvient, la Commune avait ordonné la délivrance de toutes les « victimes du despotisme ministériel » ; cette mesure, semble-t-il, n’avait guère donné de résultats, – neufs libérations seulement, suivant Chaumette. Agissant dans le même sens, Danton, le 20, a prescrit une enquête pour rechercher les « citoyens détenus dans les prisons de Paris, pour avoir émis leur opinion, et au sujet desquels il s’élevait des conflits de juridiction » ; le commissaire national près le tribunal de cassation, Abrial, a été chargé de cette enquête ; cette fois encore, les résultats sont minces ; on ne trouve que trois « patriotes » incarcérés, un pour propos contre le roi, deux pour avoir insulté La Fayette ; le ministre prie aussitôt la Commune de les libérer.

Celle-ci, de son côté, nomme, le 22, une Commission pour surveiller les geôles, s’assurer que les gardiens y font leur devoir, que les détenus ne s’y livrent pas à des agissements criminels ; les membres de cette Commission auront pleins pouvoirs pour réformer les abus et arrêter les décisions utiles. Le lendemain, une mesure plus grave est prise, étrangement symptomatique : les prisonniers pour « lèse-nation » seront séparés de ceux pour « mois de nourrice » ou autres cas pareils ; plusieurs mises en liberté sont, du même coup, prononcées.

Manuel dit aussi son mot en signalant à Danton l’encombrement des prisons, dont nombre d’occupants ne sont pas encore interrogés ; le ministre, alerté par ailleurs dans le même sens par son collègue de l’Intérieur, Roland, en profite pour redemander une liste de tous les détenus, avec leurs noms, les motifs de leur arrestation, la désignation de l’autorité l’ayant ordonnée. Cette circulaire sera renouvelée le 27 août, et les états fournis, en partie conservés, permettent aujourd’hui de connaître, à peu près exactement, pour chaque établissement, le nombre de ceux qui s’y trouvaient au moment des massacres.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

 

Heures d’attente à la Mairie, aux Carmes, à Saint-Firmin

 

 

 

 

En ces heures, la menace étrangère grandit : Longwy est tombé le 23 août ; Thionville va être investi ; Lückner doit évacuer le camp de Fontoy et se replier sur Metz, dont les environs ne tardent pas à être ravagés par l’ennemi.

La nouvelle de la chute de Longwy commence à se répandre dans Paris, au cours de la soirée du 25.

– Trahison !... murmure-t-on aussitôt.

Et la rumeur sinistre se répand de proche en proche, grossit, s’implante dans les esprits populaires... Trahison des officiers, qui ont capitulé dans une place regardée comme imprenable ; trahison des aristocrates, dont les intelligences avec l’ennemi assurent son succès ; trahison surtout des prêtres insermentés qui, dans la France entière, poursuivent leurs menées, fomentent la guerre civile, en vue d’assurer le triomphe de la contre-révolution ; trahison même de certains députés qui, sous des noms d’emprunt, se munissent de passeports.

Ce dernier bruit, la Commune l’accueille, le publie, heureuse de jeter le discrédit sur l’Assemblée, à laquelle elle ne pardonne pas quelques velléités de résistance à sa toute-puissance... Bon apôtre, Tallien signifie officiellement le fait, dans une lettre qui est lue à là séance du 26, – mais il obtient un résultat tout autre que celui escompté : dans un sursaut d’indignation unanime, les représentants se dressent et jurent de ne pas quitter leur poste avant d’être remplacés par la Convention. Du coup, le crédit de la Législative se trouve rehaussé.

En ce qui concerne les prêtres, on va en finir une bonne fois avec eux. Au cours de l’après-midi, leur sort est réglé par un décret, voté d’urgence, sur le rapport du citoyen Benoiston, obscur député de la Loire-Inférieure ; les insermentés qui refuseront de se soumettre à la loi devront sortir, sous huitaine, de leur département, et, sous quinzaine, du territoire français ; passés ces délais, ceux qui n’auront pas obéi seront déportés à la Guyane ; une distinction est bien établie entre ecclésiastiques fonctionnaires publics et les non-fonctionnaires, mais ceux-ci seront fatalement atteints, puisqu’une simple dénonciation suffira pour qu’ils soient chassés.

Dans la soirée, la prise de Longwy est officiellement confirmée par une lettre de Lückner, qui est lue à l’Assemblée, à 9 heures, à l’issue de la fête célébrée aux Tuileries, à la mémoire des victimes du 10 août.

L’impression produite est d’autant plus profonde que cette reddition autorise les pires craintes, ouvrant la route de Verdun qui ne peut, on le sait, soutenir un siège : le département de la Meuse envahi, c’est Paris gravement menacé.

Aussitôt, un débat s’ouvre. Il faut, à tout prix, assurer le salut de la patrie. Cette nuit, le lendemain, les jours suivants, des mesures énergiques se succèdent, dont certaines faciliteront les évènements de Septembre ; levée immédiate de 30 000 hommes dans la région parisienne ; envoi de commissaires pour intensifier le recrutement ; peine de mort contre tout citoyen qui, dans une ville assiégée, parlera de se rendre ; vibrant appel rédigé par Hérault de Séchelles ; envoi à la frontière des gendarmes nationaux et de bataillons volontaires de miliciens ; réquisition des armes de ceux qui ne partent pas.

Paris, qui offrait, la semaine précédente, « l’image du calme et de la tranquillité », redevient brusquement fiévreux ; l’afflux des fédérés qui, des provinces, se rendent aux armées, n’est pas sans y contribuer, entretenant une animation ininterrompue :

 

Les rues, les carrefours, les places publiques sont remplies de militaires, écrit encore Mme Jullien de la Drôme ; Paris devient une nouvelle Rome ; tout est armé jusqu’aux dents. On assure qu’il y a déjà plus de 10 000 fédérés qui sont réunis ici...

 

Dans cette foule, les moindres commérages trouvent créance, et c’est à ce moment que commence à s’accréditer le bruit d’une conspiration des prisons : on raconte, en particulier, que la fabrication des faux assignats se pratique sur une vaste échelle, qu’on aurait même arrêté 28 personnes par l’entremise desquelles des billets imités, imprimés au Châtelet, se répandaient dans le public. Comme pour confirmer ces dires, trois faux-monnayeurs, qui ont été découverts à Passy, – Vimal, Guillot et l’abbé Sauvade, – sont condamnés à mort par le tribunal criminel ordinaire et exécutés le 27... C’est au cours de cette exécution que le fils cadet du bourreau, Charles-Henry Sanson ; tombe de l’échafaud, en montrant au peuple une des têtes décapitées : il se brise la colonne vertébrale et reste mort sur le sol.

 

 

Dans cette atmosphère de panique, l’influence de Marat grandit. Le 23, un arrêté de la Commune a décidé qu’on aménagerait pour lui une tribune dans la salle des séances et qu’il serait désormais chargé de rédiger un journal de ce qui se passe au Conseil général.

Non content d’être à l’Hôtel-de-Ville, il rôde sans cesse à la Mairie ; il y a même son cabinet, à côté du Comité de surveillance, au fond de la première cour, au rez-de-chaussée, – un cabinet orné, dit-on, d’une belle cheminée Pompadour en brêche rose ; l’« Ami du peuple » est ainsi bien placé pour espionner les allées et venues, même intervenir quand il le juge utile. Beaumarchais, qui manquera de peu d’être sa victime, le dépeindra « petit homme, aux cheveux noirs, au nez busqué, à la mine effroyable », venant dicter ses ordres à son ami Panis.

Certes, l’auteur du Mariage de Figaro, grand démolisseur de l’ancien régime, était bien de ceux qui devaient le moins s’attendre à subir les rigueurs du nouveau... Pourquoi aussi ne se contentait-il point de rester homme de lettres et se livrait-il à des spéculations intéressant la défense nationale ? Pourquoi, ne pouvant se résigner à redevenir simplement le « citoyen Caron », éclaboussait-il de son luxe insolent le faubourg Saint-Antoine, y possédant fastueux hôtel, à quelques pas des ruines de la Bastille ?... Ce sont là crimes qui, en Révolution, ne se pardonnent guère.

Déjà, au temps de la royauté, ses intrigues politiques, ses histoires de bateaux et d’armes pour l’Amérique lui avaient causé bien des soucis ; il a fallu, le démon de l’argent le poussant, qu’il se lançât, au printemps de cette année 1792, dans une louche affaire d’achat de 60 000 fusils venant de Hollande, que devait lui livrer un libraire de Bruxelles... 60 000 fusils !... quelle aubaine pour la France, à l’heure où celle-ci déclarait la guerre à l’Autriche !... Ce n’était même qu’un début, car 200 000 autres étaient promis... Mais, en ces heures, l’instabilité ministérielle n’avait d’égales que les variations monétaires ; sur la question du payement en espèces ou en assignats, – déjà l’écart était considérable, s’accroissant de semaine en semaine, – Beaumarchais obtenait un jour de tel ministre ce que lui refusait le lendemain le successeur ; craignant de livrer sa marchandise sans être dûment payé, il attendait, pour lui faire passer la frontière, mais, se fiant aux dires de Chabot, la populace n’en croyait rien, accusait le fournisseur de cacher un véritable arsenal dans les caves de son logis, de le réserver aux aristocrates. Le beau palais des remparts a été ainsi envahi le 10 août : le propriétaire, pour échapper aux furieux, n’a eu que le temps de sauter par une fenêtre, de s’enfuir à travers le jardin, de se réfugier dans une maison amie...

Finalement, après bien des péripéties, Beaumarchais est arrêté, le 23, à 5 heures du matin ; « suant de peur », il est amené à la Mairie où, huit heures durant, debout dans le corridor du Comité de surveillance, il doit attendre d’être interrogé ; ce soir-là, il va coucher à l’Abbaye, d’où, le lendemain, il est conduit chez lui, pour assister à l’inventaire de ses papiers mis sous scellés ; la journée ne suffit pas, la nuit y passe ; à 9 heures du matin, le 25, on ramène à la Mairie le pauvre auteur, fort mal en point ; le même couloir obscur le revoit, dans une interminable attente ; à l’instant où il espère la liberté, Marat entre, parle bas à Panis : une nouvelle dénonciation a été déposée contre Beaumarchais, accusé maintenant d’avoir mis à l’abri cinq malles de papiers suspects... On le gardera donc prisonnier ; encore devra-t-il s’estimer heureux, car un domestique, par pitié, lui apporte un matelas, qui lui permettra de prendre un peu de repos, dans un coin du couloir.

Le 27, il sera conduit à l’Abbaye, où nous le retrouverons.

 

 

Ce Comité de surveillance, que de figures il voit passer en cette fin d’août ! – figures des maîtres de l’heure, figures de jacobins enfiévrés, figures des victimes, dont beaucoup sont vouées à la mort... Les récits des survivants, tous à peu près concordants, en ont laissé un tableau inoubliable.

Sans arrêt, de tous les coins de Paris, on amène cul-de-sac de Jérusalem bon nombre de ceux que des dénonciations ont fait découvrir. Suivant leurs moyens, leur rang, le bon plaisir des chefs de patrouille, ils arrivent à pied, en fiacre, en carrosse ; une foule, tour à tour gouailleuse ou féroce, signale leur approche, qu’ils viennent du Pont-Neuf, par le quai des Orfèvres, ou du côté du pont Saint-Michel, par l’étroite rue Saint-Louis, bordée des vieilles maisons qui enserrent le Palais. Sous le porche, dans la cour, des gendarmes, des fédérés, des sans-culottes, se bousculent, armés de piques, de fusils, de sabres, hurlant à qui mieux mieux.

On juge de l’état dans lequel doivent être les malheureux d’entendre crier autour d’eux :

– Il y a environ huit jours, les prisons ont manqué de sauter... Gare que ça n’arrive !

– Voilà qu’on apprête la mort aux traîtres ; il faut qu’il n’en échappe pas un !

Sur quoi, un Marseillais renchérit :

– Triple nom de D... ! Je ne suis pas venu de 180 lieues pour ne pas f... 180 têtes au bout de ma pique...!

C’est un soulagement pour les détenus d’échapper à cette cohue menaçante et de pénétrer dans les locaux du Comité.

Parfois, il faut, comme pour Beaumarchais ou la princesse de Tarente, attendre longtemps, dans l’antichambre, le bon plaisir de ces messieurs ; parfois, au contraire, on est aussitôt introduit dans leur cabinet : une pièce basse, rectangulaire ; une fenêtre au bout, une autre sur le côté ; au milieu, un bureau couvert de papiers, où, entre deux gardes, le suspect prend place ; à gauche, assis à une petite table, le secrétaire Chaney lit les questions, enregistre les réponses ; plus loin, à l’extrémité de la salle, sous la fenêtre, installé à une autre table, un des commissaires préside à l’audition, prend des notes, décide.

Suivant l’heure, c’est tel ou tel qui siège ; Maton de la Varenne a affaire à Leclerc, important, gonflé de ses fonctions, dédaigneux pour ceux qui comparaissent devant lui, dressant haut sa « tête aux cheveux presque ras, d’une amplitude et d’une rotondité ridicules » ; la princesse de Tarente, elle, est harcelée par Martin, « homme au mauvais regard », aux gestes violents, à la voix terrible, piquant des accès de colère qui le rendent tout pâle, quand l’inculpée se refuse à trahir ses maîtres et ses amis, mettant au contraire une joie insultante quand il relève contre elle quelque charge.

Puis, sans cesse, des gens entrent, apportent des nouvelles, s’informent, causent avec les commissaires ; tout à l’heure, nous avons vu Marat intervenir contre Beaumarchais ; M. de Salamon le trouve parmi ses juges, se gaussant de lui. Deux des administrateurs du Département de police, Sergent et Panis, – Panis surtout, – gardent la haute main sur le service, donnent leurs directives, ordonnent en dernier ressort ; des amis ne dédaignent pas non plus de dire leur mot ou de venir parader, tel l’acteur Dugazon, qui, le 27, jouant au général d’armée, raisonne sur la prise de Longwy, de manière à faire croire que, tel un nouveau Turenne, il aurait, à lui seul, empêché ce désastre : il regarde à peine les accusés, étourdit l’assistance de son bagout, croit laisser, en partant, ses auditeurs béants d’admiration.

Rares sont ceux qui sortent absous de ces séances, qui mettent leurs forces à bout... Pour le plus grand nombre, l’arrestation n’est que confirmée.

Voyons-en passer quelques-uns, des plus célèbres.

 

 

En rentrant chez lui, à 9 heures du soir, le 24 août, P. A. L. Maton de La Varenne a trouvé sa porte cochère gardée par des « sbires » de la Section du Théâtre-Français, qui l’attendaient ; d’autres, à l’intérieur, fouillaient de fond en comble son appartement.

Ancien avocat au Parlement, mêlé à de nombreuses affaires, ennemi déclaré de la Révolution, plus ou moins compromis dans les évènements du 10 août, il était des premiers suspects désignés : il n’a pu que protester et a dû s’incliner devant la force ; on lui a juste permis d’avaler un œuf et, bien qu’on n’eut rien trouvé dans ses papiers, on l’a emmené à la Mairie... Son interrogatoire fini, il réclame sa liberté, offre même une caution, mais Leclerc lui répond, « avec une ridicule gravité » :

– Je ne le puis... Il y a contre vous une dénonciation.

Peu après, l’auteur de cette dénonciation se montre, et Maton reconnaît Parein, un ancien adversaire du Palais, devenu dramaturge révolutionnaire, en attendant d’être un des fusilleurs de Lyon... Sur les instances du personnage, l’incarcération est ordonnée ; le prisonnier passe quelques instants dans une espèce de cuisine, « où il n’y a d’autre siège que les carreaux et quelques planches », puis on l’entraîne, on lui fait traverser deux cours, pleines de fédérés qui le menacent ; au fond, dans un arrière bâtiment, il lui faut monter un escalier sale et étroit qui aboutit, au deuxième étage, à un ancien grenier à foin : la porte poussée, l’arrivant entrevoit des corps qui s’agitent sur de la mauvaise paille presque réduite en poussière ; heureusement pour lui, son geôlier a pitié, le fait redescendre, l’enferme au rez-de-chaussée, dans un cabinet vaguement éclairé par une lampe, meublé de deux chaises de paille, d’un lit de sangle, d’une porte renversée par terre ; trois occupants y sont déjà ; d’autres y seront mis ; l’homme de loi y restera jusqu’au 27, mourant de faim, ne pouvant fermer l’œil ni jour ni nuit, entendant tout ce qui se passe, voyant défiler des prisonniers de plus en plus nombreux, parmi lesquels beaucoup de ces humbles qui jouent un rôle de figurants dans de tels drames : Crouta, un horloger de la rue du Harlay, capturé peur avoir apostrophé Pétion qui passait dans le quartier ; sa mère, considérée comme sa complice ; une ancienne maîtresse d’école, appelée Bataillot, arrêtée parce qu’on a trouvé chez elle des brefs du Pape ; une jeune femme de 18 ans, enlevée pour avoir refusé de dire ce qu’était devenu son mari, l’officier de paix Laborde ; un inconnu d’une quarantaine d’années, chez qui on a découvert une petite canne à crosse, accusé comme tel d’avoir conspiré avec Collenot d’Angremont, guillotiné le 21 août, et qui possédait la même canne ; une fille nommée Lebrun, dont on s’est saisi parce qu’elle refusait de dire où s’était réfugié certain comte, son ami.

Le dimanche 26, dans la soirée, Maton de la Varenne aperçoit, dans le couloir, une « jeune personne » que sa femme de chambre appelle respectueusement, à voix basse, « madame la princesse »... Cette « jeune personne », c’est Louise de Châtillon, épouse de Charles de La Trémoille, prince de Tarente.

Dame d’honneur de la reine, à laquelle elle était passionnément attachée, amie intime de Mme de Lamballe, on l’a arrêtée, le matin, dans l’espoir d’obtenir d’elle les preuves d’une conspiration qu’aurait ourdie l’entourage de la famille royale... Accompagnée de la duchesse de Maillé, elle revenait d’entendre la messe à l’Abbaye-aux-Bois, quand, arrivant chez sa grand-mère, la duchesse de La Vallière, une bouquetière, au coin de la rue de Bourgogne et de la rue Saint-Dominique, lui a annoncé que l’hôtel, à cent pas de là, était rempli de gardes nationaux apostés pour se saisir d’elle. Courageusement, elle s’est alors présentée à eux et a été conduite à la Mairie... Après une attente de trois heures, elle a été longuement interrogée par Chaney et Martin ; en dépit de leurs efforts, si insidieuses que fussent leurs questions, ils se sont heurtés au sang-froid imperturbable de la princesse, sans pouvoir obtenir d’elle aucune indiscrétion ; ils ont seulement réussi à la faire pleurer, quand ils se sont emportés en invectives forcenées contre le roi, l’accusant « d’avoir voulu faire égorger le peuple, assassiner ceux qui étaient à son service, de n’avoir même pas épargné les femmes... ».

Cette première comparution achevée, Mme de Tarente est ramenée dans l’antichambre ; elle y trouve son beau-frère, qui sera du reste, peu après, relaxé, puis on la reconduit chez elle, dans sa voiture ; une perquisition minutieuse a lieu dans son appartement, où elle est autorisée à passer la nuit, sous la garde d’un gendarme. Demain, elle devra revenir à la Mairie, subir un nouvel interrogatoire, après lequel, sur l’ordre de Panis, elle sera dirigée sur l’Abbaye.

Ce même dimanche 26, en fin de journée, un homme arrive à pied au Comité de surveillance, escorté d’une soixantaine de miliciens de la Section de l’Arsenal, commandés par un officier municipal et un certain Mercier, menuisier de son état : non sans stupeur, on reconnaît en lui l’abbé Sicard, l’illustre instituteur des sourds-muets. Bien qu’il ait prêté le serment de Liberté-Égalité, et qu’il se soit signalé à plus d’une reprise par une conduite nettement patriotique, on l’accuse d’avoir fait chez lui des « rassemblements de prêtres »... Que répondre à cela ?... N’étaient-ce pas des ecclésiastiques qui aidaient le successeur de l’abbé de l’Épée dans son œuvre de charité auprès des pauvres déshérités de la nature ?... En fait, son crime est de n’avoir pas prêté le serment à la Constitution civile du clergé, à laquelle, du reste, il n’était pas légalement astreint, n’étant pas fonctionnaire public.

Sa comparution est fort brève ; on se contente de vérifier son identité, et, jusqu’à plus ample informé, ordre est donné de l’enfermer au « Dépôt ».

 

 

Le « Dépôt », c’est ce grenier empesté que Maton de la Varenne n’a fait qu’entrevoir. On y entasse, provisoirement, ceux sur le sort desquels on se réserve de statuer ultérieurement. Le toit y est si bas « qu’une personne, haute de cinq pieds six pouces, n’y peut rester commodément debout » ; de rares lucarnes, garnies de barreaux de fer, y laissent à peine pénétrer un peu de lumière et d’air ; les détenus n’en peuvent sortir et doivent y satisfaire à leurs besoins naturels dans une moitié de tonneau placée dans un recoin, et qu’on vide seulement toutes les vingt-quatre heures... Par ces détails on peut juger de l’atmosphère qui devait régner en un tel lieu.

Quand M. Sicard y est enfermé, près de 80 prisonniers y sont déjà entassés... Il est à peine 6 heures, mais l’obscurité du lieu est telle qu’arrivant du dehors, le prêtre ne distingue rien ; lui, cependant, est aussitôt reconnu, et il voit un grand vieillard se précipiter dans ses bras : c’est M. Royer, le curé de Saint-Jean-en-Grève, qui lui fait fête, lui prodigue ses consolations ; avec lui, les détenus accourent, s’étonnent, et M. Sicard retrouve en eux des connaissances, des amis, prêtres et laïques : M. Séron, procureur au Parlement ; M. Godard, grand-vicaire de Mgr de Fontanges, archevêque de Toulouse ; l’abbé Du Bouzet, grand-vicaire de Reims ; M. Gervais, secrétaire de l’archevêché de Paris, d’autres encore.

Bientôt la nuit tombe... On ne peut la passer à causer, car beaucoup de ceux qui sont là sont épuisés de fatigue et de faim. M. Royer offre à M. Sicard la moitié de la mauvaise paille qui lui sert de lit. À peine sont-ils installés que deux prisonniers sont encore introduits, et le directeur des sourds-muets reconnaît des collaborateurs, – son instituteur-adjoint, l’abbé Laurent, et un surveillant laïque, M. Labrouche... La minute est émouvante.

– Me voilà donc associé à votre persécution, comme je l’étais à vos principes, mon cher maître, s’écrie M. Laurent, en embrassant son supérieur... Que je me trouve heureux d’avoir été jugé digne de souffrir persécution pour une si belle cause !...

On s’installe du mieux qu’on peut, en se serrant, en se partageant la litière ; M. Séron seul a le privilège d’un mauvais matelas, qu’on lui a accordé parce qu’il est malade...

La nuit se passe ; l’aube du 27 août éclaire sinistrement les figures hâves des détenus, montre leurs barbes longues, leurs cheveux emmêlés, leurs vêtements souillés de poussière... Au cours de la matinée, des clameurs montent d’en bas, des pas lourds ébranlent l’escalier, la porte s’ouvre : cheveux frisés et poudrés, rasé de frais, mise étonnamment soignée, traits réguliers, yeux vifs, lèvres minces, l’abbé de Salmon fait son entrée « dans ce véritable vestibule de l’enfer », qu’il décrira plus tard dans ses Mémoires.

Ancien conseiller-clerc au Parlement de Paris, nommé par Pie VI internonce auprès de Louis XVI, après le départ du nonce, Mgr Dugnani, le futur évêque de Saint-Flour se savait depuis longtemps menacé, en raison même de ses fonctions ; au lendemain du 10 août, il a failli être écharpé, ayant été reconnu par des jacobins, rue Saint-Eustache ; depuis, il se tenait sur ses gardes, ne sortait plus de son appartement de la cour des Fontaines, rue de Valois ; c’est là qu’à 2 heures du matin cinq commissaires de sa Section sont venus lui réclamer sa correspondance avec le Pape ; on a saisi les archives de la Nonciature, dont il était dépositaire, et il a été emmené, à 6 heures, à l’Hôtel-de-Ville, sous l’escorte de gardes nationaux, qui annonçaient bruyamment l’identité de leur prisonnier :

– Voilà le calotin !... Voilà le ministre du Pape !...

Après un interrogatoire à la Commune, ordre a été donné de l’emprisonner à la Mairie ; il vient d’y comparaître devant le Comité de surveillance où, ce jour-là, siégeait Marat en personne ; l’« Ami du peuple » a même daigné rire en voyant M. de Salamon, auquel, jadis, au cours d’une consultation, il avait ordonné une véritable « médecine de cheval ».

L’internonce n’est guère connu que de M. Séron qui, l’apercevant, se précipite, le questionne, lui offre son matelas, expliquant :

– Acceptez-le, parce que vous n’aurez ici pour lit qu’un peu de paille ; encore on marche, on crache, on dort dessus depuis quatre jours, et elle est affreusement sale.

Malgré sa répugnance à prendre la couche d’un fiévreux, M. de Salamon, craignant de l’offenser, finit par accepter...

De bouche en bouche, son nom a été répété ; la plupart des détenus s’empressent de venir le saluer ; du coup, le galetas prend l’apparence d’un salon, où, entre gens bien élevés, du même rang, on se congratule, on se transmet des nouvelles, on disserte sur les évènements.

La journée ne s’écoulera pas sans que quelques prisonniers soient encore incarcérés dans l’étouffant grenier, – trois prêtres de la paroisse Saint-Paul, les deux frères Benoist et M. J.-A. Capeau.

Maintenant, ecclésiastiques et laïques sont étroitement entassés, mais, entre eux, l’entente est parfaite, et chacun s’efforce de venir en aide à son voisin ; quand sa fidèle gouvernante Blanchet et son valet La France lui apportent son repas, M. de Salamon n’a rien de plus pressé que de partager avec un pauvre aumônier de l’Hôtel-Dieu, sans le sou, et dont personne ne s’occupe, l’excellent potage à la Borghèse, les côtelettes de mouton, le poulet, les pâtisseries, les belles pêches renfermées dans la corbeille ; il lui prête même sa cuillère d’argent, ne gardant que la fourchette. Les autres détenus ont chacun été approvisionnés par des amis, des parents, car l’autorité se désintéresse de la subsistance de ces pensionnaires forcés et, pour l’instant, les laisse se nourrir à leur guise ; certains restent à l’écart pour manger ; d’autres se réunissent, mettent leur provision en commun ; malgré les inquiétudes, la bonne humeur est générale ; chacun raconte ses aventures ; entre tous, un grand-vicaire de Strasbourg, – « un tout petit homme, fort gracieux », – se montre brillant ainsi que le curé de Saint-Jean-en-Grève, homme aimable, gai, même jovial, qui, malgré ses 72 ans, ne pense qu’à dire des plaisanteries, et il y réussit si bien que l’internonce en rit à être incommodé...

Il faudra, à 1 heure du matin, mettre un terme à cette gaieté :

– Allons, Monsieur le curé, en voilà assez... dormons...

Et une nuit encore se passera sur la dégoûtante paille, – mais ceux qui se réveilleront, à 4 heures du matin, verront M. Royer à genoux, près d’une lucarne, commençant, au jour naissant, à réciter son bréviaire.

S’il y a des prêtres au Dépôt de la Mairie, les Carmes et Saint-Firmin restent les deux maisons qui leur sont réservées... Originaires de tous diocèses, séculiers ou réguliers, de congrégations variées, occupant dans la hiérarchie des places plus ou moins élevées, voués jusqu’ici à des études ou des ministères très divers, ces hommes, se trouvant ainsi brusquement réunis, se sont adaptés très vite à leur nouvelle existence et ont formé de véritables communautés, où chacun s’oublie pour tous, où l’âge et les infirmités seulement comptent, où l’unique pensée enfin est d’offrir joyeusement à Dieu des souffrances, qu’on espère encore temporaires.

À cette date, la maison des Carmes n’est pas encore entièrement désaffectée ; un certain nombre de religieux continuent à l’habiter, menant une existence retirée dans leurs cellules et une petite partie des bâtiments ; on ne les verra à aucun moment mêlés au drame qui se déroulera à côté d’eux... Aux prisonniers qui, depuis le 11 août, ne cessent d’affluer, seule la nef de l’église reste réservée, – la belle église du XVIIe, aux marbres éclatants, aux sculptures un peu emphatiques rehaussées d’or, aux boiseries finement fouillées, à la coupole où la lumière fait chatoyer l’Enlèvement d’Élie au ciel, de Bartholet Flemaël, – cette église qui n’a point changé depuis lors et dans laquelle on ne peut prier sans songer aux heures de 1792.

Nous y avons laissé, sous la surveillance des miliciens de la Section du Luxembourg, les prêtres détenus, dénués de tout, n’ayant, pour se reposer, que quelques chaises poussiéreuses oubliées là. Dans le quartier, on n’a pas tardé à connaître le dénuement auquel se trouvaient réduits ces hommes, dont beaucoup étaient des vieillards, des impotents, des malades : la pitié a été plus forte que la haine, et le Comité révolutionnaire n’a pu s’opposer à ce qu’on leur vînt en aide ; un de ses membres n’a même pas hésité à se faire l’avocat des malheureux auprès des âmes charitables... Des lits, du linge, des meubles ont été prêtés ; les visites ont été autorisées ; le ravitaillement s’est organisé et la nourriture n’a plus manqué. Maintenant, une quinzaine passée, le temple divin est devenu un dortoir où les matelas se touchent, recouvrant le pavé. Il y règne, par ces chaleurs de plein été, une atmosphère lourde, empestée, qui devient irrespirable au matin...

Qu’importe ?... quand, à travers les vitraux, la lumière du soleil pénètre, les prisonniers n’ont qu’une pensée : s’agenouiller et prier ensemble ; bien qu’ils aient des autels, il leur est interdit d’y célébrer la messe et, naturellement, ils ont refusé le ministère des prêtres assermentés de Saint-Sulpice. Ils y suppléent en récitant à voix haute les prières du Saint Sacrifice, en union avec ceux qui, plus heureux, le célèbrent, à la même heure, quelque part dans le monde, en union spécialement avec le Pape. On en verra toujours ensuite, au cours de la journée, prosternés devant le tabernacle.

Le reste de la matinée, on fait une toilette sommaire, on approprie le petit coin où l’on couche, certains vaquent à la lecture, récitent leur bréviaire, causent avec des confrères, se confessent entre eux : le P. Apollinaire est un de ceux à qui on s’adresse le plus fréquemment ; d’autres, qui se dévouent, nettoient les passages et l’ancienne resserre des bancs, un réduit obscur, où de grands baquets ont été déposés pour recueillir les eaux sales ; toutes les vingt-quatre heures, ces volontaires portent dehors les récipients pleins, en les soutenant sur deux bâtons, à la manière des porteurs de chaises. Pour les autres « sujétions de la faible humanité », les reclus sont autorisés à sortir dehors, mais toujours sous la conduite d’un garde... De temps à autre, on s’efforce de purifier l’air empesté de la geôle : on brûle de l’encens ou on fait évaporer du vinaigre sur des brasiers.

Vers 1 heure de l’après-midi, on prend le principal repas de la journée. Là aussi, il y en a qui assurent le service : ils dressent des tables d’un bout à l’autre de la nef, entre les couchettes écartées ; ils mettent le couvert ou donnent le pain, apportent les plats, non sans que ces victuailles n’aient été, auparavant, visitées avec soin, fouillées par des mains sales, sondées avec des baïonnettes, pour s’assurer qu’il n’y a dedans ni lettre ni « instruments de mort ». Couteaux, canifs, ciseaux ont été confisqués. On ne voulait même pas, au début, rien donner aux détenus pour couper la viande ; railleurs, des gardes offraient leur sabre, disant qu’« il avait immolé plus d’une victime aristocrate ». Dans la suite, on a autorisé la distribution de quelques couteaux, mais ceux à qui on les confie en sont responsables et doivent les rendre avant de sortir de table.

L’ordinaire du repas est à peu près le même que celui des communautés ; un traiteur, un certain Langlois, apprête ce dîner dans le couvent même, et on le paye, par tête, à raison de 25 sols, que recueille M. Galais. Quelques-uns, des aumôniers de couvents de religieuses entre autres, reçoivent leur nourriture du dehors. Pour ceux qui n’ont pas de ressources, pour que tous aient du vin, même certains suppléments, la charité des plus fortunés agit secrètement, celle en particulier de NN. SS. Du Lou et de La Rochefoucauld.

C’est l’archevêque d’Arles qui dit le Benedicite. Chacun y répond avec recueillement, dévotion, et cela forme un véritable chœur... Une fois, un des gardes, témoin de ce spectacle, s’écrie :

– Voyez quel mal ne doit pas faire une telle bande de fanatiques !...

Pendant tout le repas, en effet, les miliciens rôdent autour des tables, pique en main... Quand on a fini, les Grâces dites, les détenus, à tour de rôle, desservent, font la vaisselle.

Au début la réclusion était absolue, mais le médecin de la Section s’est vu obligé, pour éviter les maladies contagieuses, de prescrire quelques sorties... L’après-midi donc, si le temps le permet, les prisonniers ont la permission d’aller passer quelques heures dans le jardin, – l’immense jardin, qui s’étendait alors de la rue Cassette jusqu’aux hôtels de la rue du Regard... Quand le moment est venu, l’officier de service fait l’appel, note, au fur et à mesure, ceux qui franchissent la porte de la sacristie, d’où un étroit couloir mène, en quelques pas, au perron donnant accès aux parterres... Le long du passage, des sentinelles font le guet, et d’autres, apostées dehors, ne perdent pas de vue les promeneurs... Tous ces miliciens, du reste, ne sont pas également hostiles ; s’il est des sans-culottes qui ont, sans arrêt, la menace, l’injure à la bouche, d’autres gardes, par contre, montrent des égards, ne cachent par leur compassion.

Dans les allées de tilleuls et de marronniers, coupées rectilignes, ou bien à l’ombre des charmilles, les prêtres vont et viennent ; certains s’isolent pour un peu de rêverie, de méditation, réciter l’office ou lire un livre pieux ; il y a, tout au fond, contre le mur garni d’espaliers qui sépare l’enclos des Carmes de celui des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle de la rue Cassette, une petite chapelle où d’autres vont prier une Vierge à l’Enfant, dressée sur l’autel ; au centre du parc, près du bassin qu’entourent des bancs, – ce décor existe toujours, – les conversations communes se poursuivent.

Un peu avant la nuit, on ramène les détenus à l’église, où on les renferme après un nouvel appel... Pour le souper, beaucoup se contentent d’un simple morceau de pain ; les plus jeunes seulement prennent un peu de viande froide ou de la salade, gardée du matin ; la plupart ne mangent rien.

C’est alors la prière, dévotement récitée, après laquelle on se repose... Chose extraordinaire !... malgré le bruit de cette foule, malgré les allées et venues inévitables, malgré les angoisses du moment, la plupart dorment. Certains toutefois rêvent tout haut, font d’affreux cauchemars, – comme celui qui, une nuit, réveillé en sursaut, crie à Mgr Du Lau, son voisin :

– Monseigneur, voilà les assassins !...

L’archevêque lui répond tranquillement :

– Eh bien ! si le bon Dieu demande notre vie, le sacrifice doit être tout fait...

Et, sur ces mots, il se rendort...

Dans l’incertitude du lendemain, il y en a qui pourraient être tentés de profiter d’une occasion pour s’enfuir ; perfidie ou oubli, plusieurs fois des portes sont laissées ouvertes, des armes comme mises à la disposition des détenus ; un jeune homme, que M. Berthelet de Barbot appelle Vigouroux, mais dont le nom ne figure pas sur les listes d’écrou, semblerait même, dans cet ordre d’idée, jouer le rôle d’agent provocateur : habillé en ecclésiastique, quoique n’ayant pas reçu les ordres, il insiste, à plus d’une reprise, pour inciter ses compagnons à s’évader.

D’autres aussi pourraient faire jouer des influences et obtenir la liberté ; quand on lui demande de tenter des démarches, de faire au moins valoir ses infirmités qui s’aggravent, – c’est à peine s’il peut marcher, – l’archevêque d’Arles se contente de répondre, souriant :

– Non ! Non ! Je suis trop bien ici, et en trop bonne compagnie...

En réalité, il est heureux de souffrir pour sa foi. Jeune encore, – il n’a que 54 ans, – il entend se montrer le moins abattu de tous, donner l’exemple de la gaieté, de la patience. Contre lui, cependant, s’acharne la malveillance de certains miliciens qui se font un malin plaisir de se montrer grossiers à son égard. Un gendarme, nommé Lévèque, va jusqu’à poursuivre le prélat dans tous les coins, en lui envoyant dans le visage la fumée de sa pipe ; à d’autres moments, il s’efforce de le ridiculiser, affecte à son égard un respect exagéré, lui rappelant, pour le mortifier, ses titres et ses distinctions... Mgr Du Lau se laisse faire, tente à peine une légère remontrance, empreinte de douceur et de charité... Jusqu’à la fin, lui et les deux frères de La Rochefoucauld seront un réconfort pour tous.

Parmi cette centaine d’ecclésiastiques, une dizaine de laïques se trouvent mêlés, – un officier de marine, M. de la Vieuville ; un ancien maréchal de camp, M. Pittora de Marigny ; MM. du Jaussoir, Ferrière, Camouchard ; deux domestiques : celui de Mgr Du Lau, Lefaypas, et celui de M. de Lapize de la Pannonie, Pierre Méjasse... Sur ceux-là on ne sait à peu près rien ; de trois autres, les relations nous ont conservé quelques souvenirs.

Le jeune de Rest, âgé seulement de 14 à 15 ans, a été arrêté, nous l’avons vu, à la maison des clercs de Saint-Sulpice, où il était élève ; on l’a gardé prisonnier pour se venger de ne pouvoir se saisir de son père, Bernard de Rest, un des polémistes des Annales monarchiques, ardemment recherché pour ses attaches royalistes. L’enfant s’en réjouit hautement, répondant aux prêtres avec lesquels il vit :

– Je suis bien aise d’être ici, puisque j’y suis dans la place de mon papa.

Il échappera aux massacres, ainsi que le libraire-journaliste Joseph-Benoît Duplain, un Lyonnais, qu’il ne faut pas confondre avec l’imprimeur de la Commune. Ce Duplain ne sera du reste que provisoirement épargné ; il mourra sur l’échafaud le 21 messidor an II (9 juillet 1794).

La figure d’un troisième enfin, le comte de Valfons, est inséparable du drame des Carmes. Âgé de 25 ans, ancien capitaine au régiment de Champagne, il avait décidé de quitter le monde et demandé à son directeur, prêtre de la communauté de Saint-Roch, M. Guilleminet, de l’aider à suivre sa nouvelle vie. Quand on est venu arrêter celui-ci rue Férou, l’officier s’est écrié :

Quo progrederis sine filio, pater ?

Et il a demandé à suivre son vieil ami... Il ne le quitte jamais, se montre inlassablement attentif à son égard, respectueux, soumis, se faisant remarquer de chacun par ses manières polies, son maintien noble, sa physionomie heureuse.

 

 

Fréquemment maintenant, des commissaires de la Section, des membres de la Commune, Manuel lui-même, passent, font des appels, procèdent à des enquêtes ; le mot d’ordre auquel ils obéissent est certainement d’apaiser les appréhensions, et ils s’y emploient de leur mieux.

Manuel est, à cet égard, le plus habile, mettant des formes pour dissimuler la haine qu’il a contre ces prêtres...

Un jour, où il vient sous prétexte d’apporter une réponse à Duplain, la conversation finie, un chanoine de Saint-Lizier en Ariège, M. de Salin de Niart, s’approche du procureur de la Commune :

– Connaissez-vous, Monsieur, lui dit-il, quelque terme à notre détention ? que nous reproche-t-on ?

L’autre répond aussitôt :

– Vous êtes tous prévenus de propos contre-révolutionnaires... Il y a un jury établi pour vous juger ; il travaille sans relâche ; il commence par les plus grands criminels ; vous viendrez à votre tour... On ne vous croit du reste pas tous également coupables ; on relâchera ceux qui sont innocents.

Le chanoine insiste :

– Quels sont donc nos crimes ? Nous accuse-t-on de conspiration ?... Voyez, examinez ces personnes... N’ont-elles pas un visage de conspirateur ?

Et, ce disant, de la main, il montre quelques vieillards de la maison Saint-François-de-Sales qui l’entourent... Mais Manuel, sans répondre, dit que la déportation aura lieu pour les jeunes, suivant le décret voté, qu’il reste seulement à en déterminer les modalités, qu’on s’en occupera ces jours-ci... Quant aux septuagénaires et aux infirmes, on cherche pour eux une maison plus commode que celle de Port-Royal, à laquelle on avait d’abord songé ; quand cette maison sera pleine, on inscrira sur sa porte : « Ci-gît le ci-devant clergé de France... »

Et, riant de cette plaisanterie, le magistrat tourne les talons.

On le revoit le mercredi 29 août ; il arrive à l’heure de la promenade, descend dans le jardin, dont il fait le tour avec Duplain. Dans la grande allée de droite, il est rejoint par quelques ecclésiastiques qui l’interrogent à nouveau... Il annonce que la municipalité vient de prendre un arrêté pour l’application du décret du 26 ; on viendra le signifier le lendemain...

– Nous y gagnerons tous, ajoute-t-il de son ton le plus aimable... Déportés dans un autre royaume, vous y jouirez de votre liberté pour le culte et de votre tranquillité ; nous, nous y gagnerons aussi, parce que, si nous vous conservions, vous feriez comme Moïse : vous élèveriez la main au ciel pendant que nous combattrions...

– Pourrons-nous au moins emporter nos petits effets ? interrompt M. Gaultier, un ancien Jésuite du diocèse de Rouen.

Et Manuel répond, de plus en plus souriant :

– Ne vous mettez donc pas en peine !... Vous serez toujours plus riche que Jésus-Christ, qui n’avait pas où reposer sa tête.

– Il est cruel d’être traité ainsi !... objecte encore un des détenus.

– J’en conviens, avoue le procureur... C’est un peu dur... Mais, convenez, Messieurs, que nous vous devons bien ça...

Il promet cependant de s’occuper d’eux et les quitte sur cette bonne parole.

De la sorte, les jours passent, et chacun amène de nouveaux détenus. Dans la dernière semaine d’août, cet afflux se précipite.

Le 26, ainsi, entre M. Barret, du clergé de Saint‑Roch, retrouvé dans un quartier éloigné de Paris ; le 28, arrivent M. Vialar, secrétaire de l’archevêque d’Albi, et M. de Ruelle, chapelain des Filles de la Charité de la paroisse Saint-Gervais. Vêtu d’habits laïques, M. Vialar, qui demeurait rue du Cherche-Midi, a été rencontré par un piquet de la garde nationale, rue de Vaugirard même, alors qu’il s’apprêtait à se cacher dans les bosquets du jardin du Luxembourg. Un des miliciens le connaissait pour avoir été son voisin, peu de temps auparavant ; il s’est écrié :

– C’est un calotin !...

Appréhendé aussitôt, l’abbé a été traîné au Comité de la Section, que présidait, ce jour-là, un marchand de vin du quartier :

– Avez-vous prêté les serments ? lui a-t-on demandé.

– Je n’étais pas fonctionnaire public, a-t-il répondu ; la loi de ce serment ne me regardait pas.

Le magistrat populaire a insisté :

– Si vous y aviez été soumis, l’auriez-vous prêté ?

La réplique a été immédiate :

– La loi n’examine jamais ce qu’on aurait fait ou ce qu’on n’aurait pas fait, dans telle ou telle circonstance hypothétique ; mais ce qu’on a fait ou ce qu’on a manqué de faire, en contravention à la loi, dans un cas réel...

L’affaire était jugée.

– Qu’on le conduise aux Carmes ! a prononcé le président... Là, il sera traité comme doit l’être tout prêtre qui n’a pas fait le serment...

Insermenté également, M. de Ruelle, qui peut être regardé comme un esprit assez original : n’avait-il pas entrepris, avant la Révolution, de liquider les dettes de la royauté ?... Il a été dénoncé parce que les religieuses qu’il dirigeait refusaient d’assister aux messes du clergé constitutionnel. Arrêté à son domicile, 26, rue des Barres, – l’étroite venelle existe toujours, sombre, humide, derrière Saint-Gervais, – déféré au juge de paix de sa Section de la Fidélité, il a fait cette charmante réponse à l’objection de ce magistrat, qu’il lui était impossible de vivre avec les 400 livres de son traitement annuel :

– Les oiseaux du ciel ont apporté autrefois à Élie et à saint Antoine de quoi subsister, et la Providence fournit à tous mes besoins...

Ce chapelain trouvera la mort aux Carmes 4.

 

 

Sur ce qui se passe à Saint-Firmin on est moins renseigné que pour les Carmes ; on sait seulement ce que nous en apprennent les notes laissées par deux survivants, MM. Boullangier et Laurent.

Les Lazaristes de la maison ont gardé chacun leur chambre personnelle dans le bâtiment neuf ; les deux étages supérieurs n’ont pas tardé à y être remplis ; les derniers arrivants ont dû occuper les chambres des vieux bâtiments.

Pour ces pensionnaires forcés, le voisinage du Comité de la Section, qui siège dans l’ancien réfectoire, est une perpétuelle source de trouble et de terreur : les allées et venues, les interrogatoires, les discussions y font un tumulte incessant.

Les consignes de la geôle sont sévères. Il a été défendu « sous peine de vie » aux domestiques de remettre aucun billet aux détenus, sans qu’il ait été auparavant visé par les commissaires ; ceux-ci restent également maîtres des visites qu’ils autorisent tel ou tel à recevoir. Malgré les difficultés, les fidèles du quartier réussissent néanmoins à ce que les prêtres ne manquent de rien ; ils leur font passer des effets, leur nourriture, du tabac, attendent parfois pendant quatre ou cinq heures à la porte pour obtenir la permission de pénétrer auprès d’eux ; des réfractaires parviennent même, déguisés, à communiquer avec leurs confrères. Il est triste à dire, en revanche, qu’un des plus acharnés contre ceux-ci est un jureur, le citoyen Capin, professeur de philosophie à l’Université ; souvent de garde à la porte, il y exerce une surveillance sévère et fait payer ainsi à d’anciens amis le crime de ne l’avoir pas suivi dans ses errements.

Dans la pratique, les consignes sont plus ou moins observées suivant le commissaire en fonction.

Six siègent tour à tour, règnent en maîtres. Le premier est un gros et grand boucher, assez bonhomme, à peu près poli, presque serviable, mais qui estime prudent de hurler avec les loups. Le second est un perruquier gascon, « simple et goguenard », qu’on voit, du reste, assez rarement. Le troisième se nomme Meunier ; marchand de vin de son état, il est ignorant, vain, grossier, et ce doit être lui que M. Boullangier nous dépeint « petit homme à cheveux noirs, présidant en gilet, avec les manches de sa chemise retroussées jusqu’aux épaules » ; son plus grand plaisir est d’interrompre brutalement les conversations qu’il a autorisées et de renvoyer les visiteurs, quand il estime les colloques trop longs à son gré ; obligé de M. Gros, qui l’a empêché de faire banqueroute et assure une petite rente à sa femme, il passe pour avoir contribué à l’arrestation du curé de Saint-Nicolas ; il affecte au moins de ne plus le connaître, disant que « depuis qu’il avait senti son égalité, tout était fini entre eux ». Le quatrième, le pire de tous, sera bientôt célèbre comme général de la force armée parisienne : ancien commis des barrières, François Hanriot vient d’être élu commandant du bataillon des Sans-Culottes ; il a 27 ans, assez bonne figure, une allure dégagée, malgré sa taille exiguë, mais, « véritable convulsionnaire », il pique, à tout propos, des rages terribles, hurlant, l’écume à la bouche, les yeux étincelants ; on le redoute et on le fuit, car on ne sait jamais comment aborder ce « bouledogue » : le salue-t-on ? on est « un esclave » ; lui parle-t-on chapeau sur la tête ? on est un « insolent » ; l’appelle-t-on « Monsieur » ? il jette les hauts cris ; lui dit-on « citoyen », il grommelle ou s’emporte ; de ce triste sire le rôle sera plus que louche le 3 septembre.

Les deux derniers font contraste avec leurs collègues. L’un, Thierri, est tapissier ; son cœur saigne de voir ces horreurs ; il compatit à l’infortune de ceux dont il a la garde, mais, ancien Feuillant, il a peur et sent qu’on a l’œil sur lui ; il ne laisse que rarement paraître ses véritables sentiments. L’autre, plus courageux, est un sculpteur de la rue des Boulangers, près du Jardin des Plantes : ce Trinquesse est le seul à se montrer humain, prévenant, « très honnête » ; il fait tout pour adoucir la situation des prêtres, après avoir assuré le salut de plusieurs qu’il était chargé d’arrêter. À vrai dire, il était, au début, plein de préventions, notamment contre l’abbé Gros qu’il accusait d’avoir « perdu la paroisse en tournant la tête aux femmes » ; à force de fréquenter celui-ci et ses confrères, il a appris à les connaître, à les apprécier ; maintenant, il déclare, au risque de se compromettre, que le curé de Saint-Nicolas « lui aurait tourné la tête à lui-même ».

Sous la garde plus ou moins tracassière de ces personnages, les détenus forment une grande communauté qui s’accroît journellement et pour laquelle la vie spirituelle restera jusqu’à la fin la préoccupation dominante.

M. François en est resté le supérieur ; il console, encourage de son mieux ses compagnons et suit avec eux la retraite que prêche l’ancien directeur des Eudistes de la rue des Postes, le P. Pottier.

Les quelques laïques que nous avons vu arrêter, après le 10 août, sont toujours là et partagent joyeusement cette captivité. Il sera bien question de relaxer les trois employés de la Pitié, mais l’assemblée de la Section s’y opposera. Quant à M. de Villette, l’ancien officier, il se trouve trop heureux pour accepter de partir : il passe les trois quarts de ses journées à prier à la chapelle et communie chaque matin, – soit qu’une messe puisse encore être célébrée, soit, ce qui est plus probable, que les Saintes Espèces parviennent du dehors.

Tels sont ces « conspirateurs » contre lesquels la presse patriote soulève la colère populaire.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

 

Heures d’attente à l’Abbaye et à la Force

 

 

 

 

L’Abbaye, pendant ce temps, se remplissait, elle aussi ; des prisonniers de toutes sortes y étaient amenés.

Il est difficile aujourd’hui, à la suite de toutes les modifications qu’a subies le quartier, de se rendre un compte exact de ce qu’était, en 1792, le célèbre monastère de Saint-Germain-des-Prés... Il en subsiste seulement l’église, une partie du logis abbatial, trois ou quatre arcades du cloître et quelques dépendances perdues dans les constructions modernes. Grâce à un plan, retrouvé par lui à la Bibliothèque nationale, G. Lenôtre en a reconstitué la topographie rigoureuse, et on ne peut, semble-t-il, rien ajouter à ce qu’il en a dit.

Autour de l’église, telle qu’elle se présente à nous, le vaste enclos était, à peu de chose près, limité par les rues actuelles Gozlin (anciennement Sainte-Marguerite), Saint-Benoît, Jacob (anciennement du Colombier), de Furstemberg, Cardinale et de la Petite-Boucherie (anciennement Abbatiale).

À l’extrémité méridionale de cet enclos, à la rencontre des rues Sainte-Marguerite et Abbatiale, le Petit-Marché prolongeait le carrefour où venaient aboutir les rues du Four, de Bissy, des Boucheries, de Buci, de l’Échaudé, artères populeuses, où s’entassaient hôtels garnis, auberges, échoppes d’artisans ; là se dressait la masse sombre de la vieille prison. Sous l’ancien régime, on y enfermait les gardes françaises punis et les débiteurs notables ; depuis la Révolution, elle était restée geôle militaire et recevait les détenus politiques ; 150 prisonniers au plus pouvaient y être hébergés, et encore très à l’étroit, dans des chambres de dimensions illégales, la plupart très insalubres, certaines sans air, sans lumière, empoisonnées par les exhalaisons d’un infect cloaque leur servant de vestibule ; elle se composait de trois corps de logis, en pierre de taille, qui dressaient inégalement, autour d’une étroite cour, leurs trois étages sur sous-sol et rez-de-chaussée, celui-ci percé, sur la rue, d’une porte basse qui donnait accès au greffe ; des tourelles rondes sur consoles saillissaient aux angles de la façade, que perçaient des fenêtres et des lucarnes soigneusement grillées ; un toit presque plat recouvrait cet édifice sans beauté.

Des maisons, accolées au mur du monastère, s’alignaient à la suite, le long de la rue Sainte-Marguerite ; elles devaient disparaître avec la prison lors du percement du boulevard Saint-Germain ; sans doute étaient-elles analogues à celles du côté opposé, qui existent encore dans le renfoncement près de la rue des Ciseaux, – maisons de modestes bourgeois à deux, trois, quatre étages, pignons pointus avec croisées à petits carreaux et appuis de fer forgé, d’où, certainement, plus d’une tête curieuse se pencha pour voir le drame de Septembre.

Un arc orné de sculptures marquait l’entrée du domaine bénédictin, face à la rue des Ciseaux ; comme prolongeant celle-ci à l’intérieur, vers l’église, une petite ruelle menait au portail latéral toujours existant ; elle était bordée à droite par le vaste jardin à la française qui entourait et entoure encore l’abside : à travers les arbres on apercevait au fond, construit Est en Ouest, avec une aile en retour sur le passage de la Petite-Boucherie, – pierre blanche et brique rose, toiture élevée du XVIIe, – l’imposant palais abbatial dont l’autre façade se dressait sur une cour d’honneur, que remplaça, au XIXe siècle, la rue de l’Abbaye.

À moitié à peu près de la venelle, une allée s’embranchait à gauche, bordée de dépendances parallèles à l’église ; elle portait le nom de rue Childebert, menait au parvis qu’elle contournait pour aller, devenue rue Sainte-Marthe, sortir rue Saint-Benoît. De ce côté, – le Midi, – où se trouvait son entrée principale, le parvis était encadré de constructions harmonieusement galbées, comme en témoigne, seul reste existant, le presbytère actuel ; à l’Est, la haute tour du sanctuaire, sévère, sans ornement, dominait, percée à sa base d’un portail aux marches de pierre ; à l’Ouest, pratiqué entre les maisons, un passage permettait de gagner encore la rue Saint-Benoît. Au Nord enfin, l’esplanade était fermée par le monastère.

Son porche franchi, laissant à droite un parloir, à gauche des bureaux, on se trouvait dans une vaste cour gazonnée, au pourtour pavé, au delà de laquelle, séparé par une grille, le jardin, avec ses parterres et ses charmilles, descendait jusqu’à la rue du Colombier ; du côté de la rue Saint-Benoît, les celliers fermaient cette cour ; en face, ouvrant au couchant leurs fenêtres, les appartements des hôtes occupaient, avec les cuisines, un long corps de logis, à l’extrémité duquel l’escalier d’honneur montait du rez-de-chaussée au premier étage.

Derrière, à l’ombre de l’église, s’étendant jusqu’au palais abbatial, se cachait, – là où passe la rue de l’Abbaye, – le dédale des bâtiments conventuels proprement dits : le grand cloître, d’ordre dorique, où donnait la salle du Chapitre et l’immense réfectoire, éclairé de verrières, décoré d’une Nativité de Van Mol ; le petit cloître, qui desservait les sacristies et la chapelle de la Vierge, « un des plus beaux morceaux d’architecture gothique qu’il y eut dans la ville », disent les descriptions de l’époque ; très à l’écart, enfin, séparée par des cours, l’infirmerie avec son jardin, la buanderie, un lavoir, des resserres, des écuries...

Si ingrate fut-elle, cette description était nécessaire pour bien comprendre la suite des évènements qui se dérouleront, tour à tour, parfois simultanément, aux divers endroits de la célèbre maison.

 

 

D’abord la prison seule a reçu les détenus ; nous y avons vu conduire, après le 10 août, les officiers suisses et nombre de personnalités accusées d’avoir coopéré à l’« assassinat » du peuple ; depuis, chaque jour a vu quelques incarcérations, celles notamment, le 16, du gouverneur de Fontainebleau, M. Luce de Montmorin, et de celui des Invalides, M. Virot de Sombreuil, avec sa fille, qui a été autorisée à l’accompagner pour le soigner 5.

Le 22, sur les 11 heures du soir, un fiacre s’arrête devant « l’hôtel du faubourg Saint-Germain » ; trois soldats en descendent, escortant un homme élégant, cravaté de dentelle, encore jeune, 46 ans, – figure longue aux traits accusés, la bouche relevée d’un sourire dédaigneux, les yeux vifs, le front haut qu’encadrent les cheveux poudrés et frisés... La porte ouverte, les miliciens présentent au concierge La Vacquerie le « billet de logement » du personnage, qui est aussitôt introduit au greffe.

Ainsi fait son entrée à l’Abbaye celui qui sera un de ses hôtes les plus illustres, en tant qu’auteur du récit, maintes fois réédité, Mon agonie de trente-huit heures : le chevalier François de Jourgniac de Saint-Méard, ancien officier d’infanterie, quelque peu compromis dans des troubles à Nancy, en 1790, devenu depuis un libelliste redouté.

Sur l’ordre de la Section de la Halle-au-Blé, il a été arrêté le matin, à son domicile, rue Croix-des-PetitsChamps, par les commissaires Miquette et Pommier ; il a passé la journée à la Mairie, où il a été harcelé de questions.

– Il faut espérer que cela ne sera pas long, lui dit, en guise d’accueil, l’excellent geôlier.

Et il le fait conduire dans la grande salle qui servait autrefois de chapelle : 19 personnes y sont déjà couchées sur des lits de sangle ; un seul grabat est sans occupant ; on le lui donne, et Jourgniac apprendra bientôt qu’il y remplace Colleno d’Angremont, guillotiné la veille.

À côté, l’ancienne sacristie est réservée à un capitaine des Suisses, M. de Reding, qui a eu, le 10 août, un bras brisé et quatre blessures à la tête ; il est soigné par deux gardes-malades, une brave paysanne pleine d’attentions et une jeune femme, fort jolie, sa maîtresse croit-on, qui s’est muée en Sœur de Charité pour ne le point quitter.

Quelques heures après l’arrivée de Jourgniac, un incident dramatique jette l’effroi parmi les prisonniers : à l’instant où ils vont se mettre à table, M. de Chantereine, l’un d’eux, se frappe, sans qu’on s’en aperçoive, de trois coups de couteau... On l’entend murmurer :

– Nous sommes destinés à être massacrés... Mon Dieu ! je viens à vous...

Et il expire.

L’atmosphère de la geôle est encore assombrie, le 24, par le départ de M. du Rozoy, transféré à la Conciergerie pour comparaître devant le tribunal du 17 août... L’infortuné ne se fait pas d’illusion, sait que sa dernière heure approche ; il a reçu une lettre, où sont ces lignes qu’il montre à ses compagnons :

 

Mon ami, préparez-vous à la mort ; vous êtes condamné, et demain... Je m’arrache l’âme, mais vous savez ce que je vous ai promis... Adieu.

 

Et, baisant cette lettre en pleurant, il plaint celle qui l’a écrite :

– Hélas ! elle en souffrira bien plus que moi...

Le 25 au soir, le rédacteur de la Gazette de Paris sera guillotiné.

En même temps que lui, on a aussi emmené à la Conciergerie la plupart des officiers suisses, dont on prépare également le procès.

Leurs places ne restent pas longtemps vides, car il y a, à cet instant, un afflux considérable de nouveaux détenus, de toutes catégories, depuis un simple cocher de fiacre, le nommé Honoré Lefebvre, et quantité d’hommes dont les noms ne disent rien, jusqu’au célèbre auteur du Diable amoureux 6.

Comment celui-ci se trouve-t-il parmi ces suspects ?... Jacques Cazotte est victime de son incorrigible esprit ; du fond de sa retraite champenoise, – il était maire de Pierry, près d’Épernay, – il a commis l’imprudence d’écrire des lettres virulentes contre les jacobins et leur clique ; ces lettres ont été saisies parmi les papiers de la Liste civile ; arrêté, il a été ramené à Paris avec sa fille Élisabeth, qui, comme Mlle de Sombreuil, n’a pas voulu abandonner un père plus que septuagénaire ; une femme de chambre, la mulâtresse Marie-Jeanne, a même été autorisée à continuer, en prison, le service de ses maîtres.

 

 

Ce n’est pas le moindre de nos étonnements de voir, dans ces geôles révolutionnaires, – et cela se continuera sous la Terreur, – s’organiser une existence presque normale, faisant, de ces cachots, des sortes de salons.

Pour l’Abbaye, les souvenirs des survivants, tous concordants, nous en tracent un pittoresque tableau.

Quatre guichetiers y assuraient la surveillance ; les citoyens Jean-Baptiste Jonvaux, François d’Haust, Pierre-Jacques Bertrand et Joseph Scapre. Leur rôle apparaît très secondaire à côté de celui du concierge, le sieur La Vacquerie, qui exerce ses fonctions presque en homme du monde, – il s’était, il est vrai, formé au service de Mme de La Roche-Aymon ; sa femme et sa fille s’efforcent avec lui d’adoucir le sort de ceux qui leur sont confiés ; sa bienveillance, son obligeance sont telles qu’on le soupçonnera d’avoir aidé à l’évasion du prince de Poix ; il n’aura du reste pas de peine à se disculper, car si l’ancien capitaine des Gardes du corps a bien été arrêté par ordre de la Commune, interrogé au Comité de surveillance, il disparaît, en fait, le 27 août, entre la Mairie et l’Abbaye, où il ne sera jamais écroué ; il est permis de croire que le prince a usé pour s’échapper d’arguments sonnants et trébuchants, auxquels certains membres du Comité n’ont pu résister.

Quand Mme de Tarente, ce même 27 août, à 10 heures du soir, descend de son carrosse devant la porte de la geôle, elle ne voit, dans son affolement, qu’un trou noir qui s’ouvre dans la muraille ; poussée par les gendarmes, elle doit, tant le linteau est bas, se pencher pour passer ; elle entend, derrière elle, l’huis se refermer dans un bruit terrifiant de verrous ; une odeur de genièvre lui soulève le cœur ; aidée, presque portée par les soldats, elle gravit dans l’obscurité les marches de l’escalier ; elle ne trouve un peu de lumière qu’en pénétrant dans le guichet, où La Vacquerie la reçoit, enregistre son écrou ; l’opération est un instant troublée parce qu’un chien, amené par un garde, s’est pris de querelle avec le chat de la maison : les uns prennent parti pour celui-ci, les autres pour celui-là ; on s’injurie, les sabres se tirent, le concierge doit intervenir pour terminer la dispute, qui fait rire aux larmes la prisonnière, malgré sa tristesse...

Restée seule avec La Vacquerie, celui-ci ouvre une porte, en disant :

– Princesse, voilà votre chambre...

Mme de Tarente y pénètre, non sans étonnement ; alors qu’elle attendait un cachot, elle voit une pièce proprement meublée, aux murs tendus d’un joli papier ; une pendule sonne sur la cheminée... Qu’annonce cette heure ?... La princesse se laisse aller à une mélancolique rêverie... Une voix de femme l’en tire au bout de quelques instants ; cette voix est douce, dit des mots de bienvenue, de compassion... M. de Beaumarchais, qui a été incarcéré dans la journée, a annoncé la dame d’honneur de la reine. On vient savoir si elle désire quelque chose...

Celle qui parle ainsi est Mlle de Sombreuil ; elle dit ses tristesses, à elle aussi, ses appréhensions... Elle ne quittera plus Mme de Tarente, couchera sur un matelas, près du lit de sangle où la princesse cherche vainement le sommeil.

Celle-ci est rejointe, le lendemain, par sa femme de chambre, et sa vie s’organise... Elle peut faire passer des lettres à sa mère, recevoir ses repas, obtenir des meubles, un ouvrage, des livres, les journaux ; parfois elle passe quelques heures à jouer au trictrac avec M. de Sombreuil ; l’acteur Dugazon, quand il est de service, facilite les choses, proteste de son dévouement, de son respect.

En principe, les prisonniers ne doivent pas communiquer entre eux, mais il y a des accommodements... Ainsi, entendant, dans la pièce à côté, la voix de son ami Luce de Montmorin, Mme de Tarente désire s’entretenir avec lui ; le premier jour, ils se parlent par le trou de la serrure ; le lendemain, le concierge consent à la réunion, et l’ex-gouverneur de Fontainebleau exprime ses craintes, fait ses adieux, car il va s’en aller pour comparaître devant le tribunal ; il charge Mlle de Sombreuil d’en prévenir son cousin, l’ancien ministre des Affaires étrangères, incarcéré le 22 ; que celui-ci se rassure, il ne sera point nommé à l’audience.

L’appartement, – le salon du concierge, – est éclairé par une grande fenêtre sans barreaux ; les deux femmes passent près de cette fenêtre de longs moments à deviser ; de là, elles voient le mouvement de la rue Sainte-Marguerite et du Petit-Marché, les allées et venues ; elles oublieraient presque leur angoissante situation si, à tout instant, quelque chose ne la leur rappelait.

Sans doute il y a, chaque jour, quelques libérations, dont les heureux favorisés s’en vont joyeux : Beaumarchais ainsi est relaxé le 28, – on racontera que Manuel a touché pour cela 30 000 livres ; avec lui partent un accordeur d’instruments, nommé Lang, et le caissier des aumônes du roi, Lenoir ; le 29, le cocher Lefebvre est autorisé à aller retrouver son fiacre ; le 27 déjà, il y avait eu une demi-douzaine de mesures de clémence, dont avaient bénéficié deux sergents suisses, Bourkard et Moll, l’ex-secrétaire des Sceaux, Duveyrier, l’ancien député Monneron... M. de Jaucourt voudrait bien, lui aussi, obtenir sa délivrance ; il s’est adressé à l’Assemblée, se réclamant de l’inviolabilité des représentants, qui ne cessait qu’un mois après l’abandon de leurs fonctions législatives. Mais, en séance, Lacroix s’est opposé à cette demande, a argué que son ex-collègue, ayant donné sa démission, « était rentré dans la classe des simples citoyens » ; ce point de vue a été adopté, on est passé à l’ordre du jour... Jaucourt sera cependant libéré, le 1er septembre, grâce à l’intervention de Mme de Staël auprès de Manuel.

Un soir, un coup de feu, tiré dans la prison, y jette l’émoi ; on court dans les escaliers, les couloirs ; on ouvre, on ferme des portes, on visite les chambres... Que s’est-il passé ? Les guichetiers rassurent chacun, recommandent le calme, disant que le danger est passé.

Sans cesse aussi, de jour comme de nuit, des envoyés de la Commune passent l’inspection, font des appels, recensent les détenus, dont ils s’efforcent d’apaiser les appréhensions ; le 29, dans l’après-midi, Manuel en personne fera une apparition ; il aura une conversation de plus d’une demi-heure avec Mme de Tarente, qu’il tâchera de faire parler ; pour la mettre en confiance, il lui donne des nouvelles de la famille royale, lui prodigue des conseils, accompagnant ses paroles de gestes, de jeux de physionomie, qui tendent à impressionner son interlocutrice... Il est rejoint, à un moment donné, par deux membres du Comité de surveillance, Martin et probablement Daujon, – la princesse l’appelle Langon et nous dépeint son regard tors, sous les cheveux noirs, crépus, coupés courts « à la jacobine » ; Martin qui, à la Mairie, s’est déjà acharné contre elle, se montre d’abord doucereux, insinuant, lui promet une libération immédiate si elle consent à parler, à donner des précisions sur le complot des Tuileries, à fournir des charges contre la reine... La prisonnière ne faiblit pas, répond à l’homme comme il le mérite, l’écrase de son dédain de grande dame... Il part furieux, et Mlle de Sombreuil l’entend murmurer :

– Cette femme est intraitable, on n’en peut rien obtenir...

Cette nuit-là, Mme de Tarente et son amie coucheront dans une véritable cellule, à la porte épaisse, verrouillée du dehors ; le jour levant y pénétrera par une étroite fenêtre à double grille d’où on ne peut plus apercevoir, et encore avec beaucoup de difficulté, qu’une petite partie de la rue Sainte-Marguerite.

Le soir, une nouvelle compagne leur sera donnée : la marquise de Fausse-Lendry qui, non sans peine, a obtenu de se constituer prisonnière pour rejoindre à l’Abbaye son vieil oncle, l’abbé de Rastignac ; la « respectable dame » fatiguera désormais ses compagnes et les découragera par ses « éternelles lamentations ».

Tous ceux-là, que nous venons de citer, sont les hôtes de la prison... Celle-ci une fois pleine, il a fallu trouver d’autres locaux pour y enfermer les nouveaux venus. À l’intérieur des bâtiments conventuels on a donc commencé à aménager le réfectoire des moines... Le 1er septembre, quand M. de Salamon y sera conduit, il y trouvera 83 détenus.

 

 

Sur l’autre rive de la Seine, en plein quartier du Marais, la Force voit, derrière ses hautes murailles, se dérouler pour ses hôtes une existence plus pénible.

Nous y avons conduit, le 19, les serviteurs de la famille royale et Weber, le frère de lait de Marie-Antoinette ; ils y ont retrouvé nombre de suspects ; d’autres, depuis, les y ont rejoints ; du 10 août au 2 septembre, 274 détenus seront écroués à la Grande Force et une cinquantaine de prisonnières à la Petite Force.

Dans le vaste enclos, en effet, deux geôles distinctes existent alors, ayant un chemin de ronde commun et reliées entre elles par des passages pratiqués entre les bâtiments : la première, celle des hommes, donne sur la rue du Roi-de-Sicile ; celle des femmes, sur la rue Pavée, avec une voûte sous laquelle s’ouvre son entrée, défendue par des bornes reliées de chaînes ; des maisons les encerclent, l’une et l’autre, au Nord et à l’Est, du côté des rues Culture-Sainte-Catherine et Neuve-Sainte-Catherine (Sévigné et des Francs-Bourgeois d’à présent). De cet ensemble, rien ne subsiste plus.

Depuis qu’elles étaient devenues prison révolutionnaire, – Dieu sait que de souvenirs y resteront attachés ! – elles n’avaient plus, semble-t-il, qu’une entrée commune, à l’extrémité de la rue des Balets, – celle que nous avons décrite et qu’indiquent plusieurs des relations laissées par les détenus.

Le porche bas franchi, on traverse une étroite entrée, à gauche de laquelle est le corps de garde ; deux guichets suivent, le second communiquant, à droite, par une porte vitrée, avec les bureaux et le greffe ; en face, une autre porte ouvre sur une première cour entourée de bâtiments élevés ; là, contigu au corps de garde, est le logement du maître de céans, le concierge Bault, – petit rez-de-chaussée ayant sortie privée sur la rue du Roi-de-Sicile et que surmonte un étage mansardé.

Après cette première cour, la « cour du Greffe », d’autres se succèdent, celles de « la Dette », de « la Paille », du « Vit-au-lait » ; il y en a huit en tout, fermées de grilles, ayant chacune son préau, sa fontaine d’eau courante, parfois quelques arbres ou arbustes. Entre elles s’élèvent les hauts pavillons pénitentiaires, d’allure sévère, où, jusqu’alors débiteurs insolvables, individus enfermés sur lettre de cachet, criminels même, étaient répartis, suivant leurs moyens ; ceux qui pouvaient payer pension, on les disait « à la pistole », occupaient des chambres séparées assez confortables, suffisamment meublées, éclairées de larges fenêtres ; les indigents, appelés « à la paille », vivaient en dortoir, couchant dans des espèces d’auges de bois, garnies d’un peu de litière, protégés du froid par de mauvaises couvertures.

Tout au fond de l’enceinte, la Petite Force est l’ancien hôtel de Brienne, transformé en maison d’arrêt pour les femmes de mauvaise vie ; là aussi il y a des pensionnaires « à la pistole » et « à la paille », réparties entre les quatre étages, en chambres ou dortoirs à plusieurs lits et qui portent de pieux vocables : Sainte-Constance, Sainte-Rosalie, Sainte-Marcelline, Sainte-Véronique, Sainte-Françoise...

C’est là, qu’une fois inscrites sur le registre d’écrou, Mmes de Lamballe, de Tourzel, Thibault, Navarre, Basire, de Saint-Brice ont été conduites par la concierge responsable de cette partie de la geôle, Mme de Hanère. Elles y resteront jusqu’au 2 septembre, vivant dans une pénible promiscuité avec des filles publiques qui, de nuit comme de jour, tiennent d’abominables propos, chantent de malpropres chansons ; de ces heures angoissantes, Mme de Tourzel et sa fille laisseront des récits qui se complètent.

À Mme de Lamballe, la meilleure chambre a été réservée ; à côté d’elle, se trouve la cellule de la jeune Pauline qu’on a, le premier soir, enlevée à sa mère, enfermée à l’étage supérieur, dans un véritable cachot, sans anti-salpêtre, mal éclairé par trois carreaux. Cette séparation a été un déchirement, a donné lieu à une scène de violent désespoir, seule la compassion d’un guichetier nommé François réussira à l’apaiser.

Le brave garçon, – un jeune homme de 25 ans, – assure la marquise qu’il aura le plus grand soin de sa fille. La laissant, malgré tout, affreusement inquiète, il descend chez celle-ci lui apporter une cruche d’eau, et il trouve la prisonnière en pleurs. Dans l’espoir de la distraire, il lui dit :

– Je vais vous laisser mon chien... Surtout ne me trahissez pas ; j’aurai l’air de l’avoir oublié par mégarde...

Et, abandonnant le barbet, il remonte auprès de Mme de Tourzel, qu’il console encore en lui confiant ce qu’il vient de faire.

À 6 heures du soir, le service du souper lui est une nouvelle occasion de revoir les deux femmes... Elles n’ont guère d’appétit ; le guichetier insiste cependant pour qu’elles prennent au moins quelque chose :

– Mangez, mangez... Cela vous donnera des forces.

Et, à Pauline, il ajoute :

– Votre mère est dans le cabinet au-dessus du vôtre, aussi vous n’êtes pas bien loin d’elle... D’ailleurs vous allez avoir dans une heure la visite de M. Manuel, qui viendra s’assurer si tout est dans l’ordre... N’ayez pas l’air, je vous en prie, de savoir ce que je vous dis.

À la nuit tombante, en effet, le procureur de la Commune, escorté de deux commissaires, passe dans les cachots ; il trouve celui qu’on a donné à Pauline trop humide, veut qu’on la change, mais la jeune fille proteste, demande seulement à être réunie à sa mère.

Manuel réfléchit, hésite, puis part en murmurant :

– Demain, je dois revenir ici, nous verrons... Je ne vous oublierai pas.

Peu après, François revient et confie à la détenue :

– Il est touché... Je lui ai vu les larmes dans les yeux... Ayez courage, à demain.

Calmée alors, Pauline se met à genoux, fait sa prière, se jette tout habillée sur son grabat, s’endort presque aussitôt.

La pauvre enfant est si fatiguée qu’elle ne se réveillera qu’au matin... À 7 heures. Manuel est déjà là, entre dans sa chambre et annonce la bonne nouvelle :

– J’ai obtenu de la Commune la permission de vous réunir à votre mère... Suivez-moi.

Mme de Tourzel, elle, a passé une mauvaise nuit, a pris froid, est fort enrhumée... Elle entend tout à coup des pas monter l’escalier, ses verrous s’ouvrir ; la porte poussée, Pauline tombe dans ses bras.

Décidément en veine d’amabilité, Manuel leur propose encore de les réunir à Mme de Lamballe. Celle-ci, en effet, ne tarde pas à arriver à son tour ; d’un commun accord, toutes trois supplient le magistrat de ne plus les séparer... Il y consent. Le lendemain, elles sont installées dans la chambre de la princesse, plus saine et plus commode que les autres.

On les a autorisées aussi à faire venir de chez elles ce dont elles avaient besoin ; comme ces dames de Tourzel ont à peu près tout perdu dans le sac des Tuileries, elles doivent louer le nécessaire ; une cassette leur arrive cependant du Temple, contenant les effets qu’elles y avaient laissés et, par un billet, la reine leur fait savoir qu’elle les a préparés elle-même, qu’elle y a mis « la moitié de sa flanelle d’Angleterre » ; il s’y trouve aussi une robe que Mme Élisabeth a taillée et cousue, de sa propre main, pour Pauline.

De cet instant, la vie pour ces dames s’organise, mais ici le régime est beaucoup plus sévère qu’à l’Abbaye. Il n’y a pas de domestiques ; les détenues doivent elles-mêmes vaquer à leur ménage et, méchamment, en apprenant cela, Mme de Buffon, la belle-fille du naturaliste, devenue la maîtresse de Philippe-Égalité, mande à son ami, le duc de Biron :

 

La princesse est sans femme de chambre, elle se soigne elle-même ; pour une personne qui se trouve mal devant un homard en peinture, c’est une rude position...

 

Jusqu’à la fin, Mme de Lamballe montrera cet étonnant courage, dont, connaissant son tempérament, on ne l’aurait jamais crue capable. Sa santé, il est vrai, s’est raffermie, et elle n’éprouve plus les douloureuses crises de nerf qui, auparavant, la faisaient tant souffrir... Avec ses amies, elle passe les heures à travailler, à lire, à parler du passé, des absents, des prisonniers du Temple surtout, dont on ne veut pas désespérer ; douce, bonne, obligeante, elle rend tous les services qui sont en son pouvoir.

Une fois encore, Manuel vient rendre visite aux prisonnières... Comme elles lui demandent des nouvelles de la famille royale :

– Vous savez que je n’aime pas les rois... commence-t-il brutalement.

Puis, voyant la peine qu’il fait à ces femmes, il se radoucit, les rassure ; il remet en même temps à Mme de Lamballe une lettre du duc de Penthièvre.

Celui-ci, à cette date. s’efforce certainement d’obtenir la délivrance de sa belle-fille... Est-il exact qu’il y a intéressé précisément le procureur de la Commune, lui a fait verser déjà 150 000 livres, promis jusqu’à la moitié de sa fortune ?... de telles tractations sont bien difficiles à prouver. Il est certain, en tous cas, que Manuel ne cessera d’exercer son influence en faveur de la captive : c’est lui qui l’autorise, ainsi que ces dames de Tourzel, à correspondre librement avec leurs parents, leurs amis, à recevoir certaines visites, à sortir, le soir, dans la cour, pour prendre un peu l’air. C’est pendant une de ces promenades qu’elles rencontrent Mme de Septeuil, femme du premier valet de chambre du roi, mais la joie de retrouver une amie se dissipe vite : quoique nouvellement incarcérée, la dame affecte de ne rien savoir et ne parle que d’elle.

Chose étonnante, il semble que, pour Mmes de Lamballe et de Tourzel, le 2 septembre arrivera sans qu’elles aient pressenti les évènements qui se préparent.

 

 

Dans l’autre partie de la prison réservée aux hommes, l’existence n’est pas plus gaie, sous la surveillance directe du citoyen Bault.

Celui-ci se montre moins exalté que son épouse, toujours disposée, par prudence on veut le croire, à faire parade de son patriotisme.

Quand Weber est écroué, comme conspirateur du 10 août, la dame ne cache pas sa satisfaction et répète, comme se riant de lui :

– Fort bien... ça ira !... ça ira !

Une fois les commissaires partis, le concierge cherche de son mieux à réconforter son nouveau pensionnaire :

– Ne vous effrayez pas de ces démonstrations, assure-t-il. Elles sont commandées par les circonstances.

Il promet au frère de lait de Marie-Antoinette qu’on le traitera, au contraire, avec tous les égards possibles, et il l’installe dans une des meilleures salles, la chambre « de Condé », où sont déjà détenus une dizaine de suspects 7.

Plus heureux que les femmes de la Petite Force, ces prisonniers ne sont pas astreints à une réclusion continuelle ; à 7 heures, chaque matin, les guichetiers, suivis de deux gros chiens, leur ouvrent les portes et les laissent descendre, s’ils le désirent, prendre l’air dans une des cours. Ils se retrouvent là avec les pensionnaires des autres chambres 8.

Tout en cheminant à l’ombre des deux rangées d’arbres, on se communique les nouvelles, les espérances, les appréhensions... Les prêtres, par moment, s’isolent, pour méditer ou prier.

On se retrouve à table ; deux cuisiniers, qui ont été arrêtés comme suspects, se sont chargés d’assurer la subsistance de leurs compagnons, à raison de 3 francs par tête. À 8 heures, le soir, une sonnette donne le signal de la rentrée ; toujours accompagnés de leurs molosses, les gardiens, en criant, battent le rappel, renferment le troupeau des prisonniers dans leurs chambres respectives.

 

 

Jusqu’alors les craintes ne sont pas trop vives et M. Flaust, dans une lettre charmante qu’il envoie, le 25 août, à son ami Boullangier, alors enfermé à Saint-Firmin, montre que la gaieté n’avait pas abandonné les détenus :

 

CHER BON AMI,

 

Vous savez sans doute que je suis dans la volière de la Force, où il y a beaucoup de pigeons. Nous voltigeons le jour, dans la cour, et, la nuit, nous sommes encagés dans notre réduit bien verrouillé. Nous sommes ici dix à douze pigeons noirs de votre race, et beaucoup de pigeonneaux qui voltigeaient jadis dans la volière des Tuileries. On ne fournit ni chemises ni rien, par même de l’eau pour rafraîchir le gosier, à moins qu’il n’ait en échange la monnaie courante. Raillerie à part, je suis ici depuis l’Assomption, autant gai, autant content qu’on peut l’être quand on n’a pas la clé des champs. Point de messe, mais, en revanche, il me reste un bréviaire qui fait ma consolation...

... Je vous aime toujours.

Valeas, iterum dico valeas.

FLAUST.

 

Le 27 août, une grande agitation se manifeste dans la prison ; on saura le lendemain qu’une troupe armée est venue appréhender le concierge, l’a traîné à la barre de l’Assemblée nationale, pour se justifier d’avoir envoyé au Comité de surveillance un détenu en état d’ivresse ; du coup, on accusait Bault d’avoir prémédité cette offense aux représentants de la nation... Heureusement, le pauvre homme a pu se disculper et est rentré reprendre son poste... Il s’agissait là, certainement, du charretier de Vaugirard, Jean Julien, dont l’exposition en place de Grève aura des suites graves, sur lesquelles nous aurons à revenir.

Ce même soir, Maton de La Varenne est transféré de la Mairie à la Force ; en cours de route, le fiacre, qui l’emmenait en compagnie d’une parente, a voulu suivre le quai Pelletier et traverser la place de Grève... Juste à ce moment on s’apprêtait à y guillotiner les quatre faux monnayeurs condamnés par le tribunal... Apercevant dans la voiture cet homme et cette femme qu’escortait un gendarme, la foule s’est ameutée, hurlant :

– Il faut guillotiner ceux-là, en attendant les autres !...

Le cocher, fouaillant son cheval, a pu s’échapper par une rue transversale et amener, sans encombre, son voyageur à destination... Connu dans la maison, l’ex-avocat obtient d’être logé dans le quartier « de la Dette », le plus sain, le plus commode, et on lui donne un lit de sangle dans la chambre « de la Victoire »... Six occupants y sont déjà, et Maton de La Varenne reconnaît parmi eux deux de ses anciens clients : un certain Durand, qui pleure en le retrouvant, et le nommé Constant, un ci-devant perruquier, condamné à deux ans de prison pour avoir, avec trop d’indécence, voulu s’exhiber en « sauvage », avec une femme, sur un tréteau du Palais-Royal... À la Force, il était revenu à son premier métier et gagnait beaucoup d’argent en coiffant et rasant les détenus...

Le mardi 28, il y a encore deux arrivants, transférés de l’Abbaye, Poupart-Beaubourg et l’abbé Bardy, – un triste sire qu’on traîne depuis six mois de prison en prison, prêtre, escroc, libertin, inculpé de l’assassinat de son frère, soupçonné même d’avoir dans la nuit du 20 au 21 janvier précédent, mis le feu à cette même Force où il se voyait ramené aujourd’hui... La colère populaire mettra fin à sa triste existence.

Par ces nouveaux venus, par les lettres reçues, les rares visites autorisées, les nouvelles du dehors parviennent peu à peu aux détenus, et, ici comme dans les autres maisons de détention, une certaine appréhension commence à se répandre... Ceux qui, comme Maton de La Varenne, ont des amis puissants, les sollicitent, tâchent d’obtenir d’eux qu’ils interviennent pour les faire libérer ; plusieurs, trop audacieux et surtout trop bavards, complotent de s’évader par la rue Culture-Sainte-Catherine, en passant par le théâtre du Marais, qu’un mur peu solide sépare d’une des cours... Des sentinelles, apostées au premier étage, entendent ces projets, les dénoncent, et aussitôt des mesures sont prises pour empêcher de les réaliser.

Plus résignés, beaucoup passent leurs nuits à écrire à leur famille, à leurs amis, pour leur adresser d’ultimes recommandations, leur dire adieu.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 

 

La grande épuration du 29 août

 

 

 

 

Comme savamment orchestrée pour entretenir l’agitation et propager la peur, la presse patriote, en commentant les nouvelles inquiétantes de l’extérieur, insiste, en cette dernière semaine d’août, sur le danger intérieur : elle le grossit à plaisir, montre la nécessité de prendre contre lui des mesures inexorables, signale à la colère du peuple ceux dont il faut, en hâte, se débarrasser.

Par la plume de son directeur, P.-J. Audouin, qui va être élu député de Seine-et-Oise à la Convention, le Journal Universel, organe jacobin très répandu, se signale par sa violente campagne. Depuis des mois il intensifie ses attaques contre les insermentés, et il a applaudi aux assassinats dont certains ont été victimes en province, à Bordeaux notamment :

 

Ainsi, écrivait-il, se vérifie la prédiction que le patriote Roland a faite au roi, en lui disant que son veto ferait égorger les prêtres... Maintenant que la patrie est déclarée en danger, je ne conseille pas aux conspirateurs de continuer leur marche criminelle.

 

Après le 10 août, annonçant les arrestations multipliées d’ecclésiastiques, il s’est efforcé de faire croire qu’on trouvait chez eux les preuves irréfutables de leur conspiration.

Non moins violent, Fréron, quand le tribunal du 17 août a été institué, ne s’est pas gêné pour menacer ses magistrats de représailles, s’ils ne faisaient pas tomber quelques têtes : « Autrement, prononçait-il, je les mettrai au rang de ceux qu’ils doivent juger. » Les premières exécutions l’ont réjoui ; il voudrait maintenant qu’on « conduise à la guillotine » Guadet et Brissot ; puis, l’ennemi approchant, il hausse le ton :

 

Eh bien ! écrit-il vers le 25, la première bataille que nous livrerons, elle se fera dans les rues de Paris et non à l’extérieur. Tous les brigands royaux que cette malheureuse ville recèle périront dans la même journée...

 

Il en appelle aux citoyens de tous les départements, leur demande de se venger sur les familles des émigrés, de brûler leurs châteaux, de semer l’épouvante, puis, revenant à la capitale, il montre le danger des prisons :

 

Elles sont pleines de conspirateurs : voyez comme on les juge. Vous n’en avez que trois qui aient subi la peine qu’ils méritaient, tandis qu’il ne devrait plus y en avoir un seul en état de nous nuire. Quoi ! vous ne voulez pas réfléchir que, si ces coquins triomphent, ils se porteront à tous les excès de la barbarie...

 

Dans ce même numéro, le journaliste de l’Orateur du Peuple prétend qu’on a trouvé dans les papiers de La Porte, guillotiné le 24, tout un plan de contre-révolution, avec institution d’une juridiction exceptionnelle, qui poursuivrait et exécuterait « brièvement tous les criminels révoltés contre le nouvel ordre », – exactement ce que seront, en sens contraire, les soi-disant tribunaux populaires des prisons... Et, dans le numéro suivant encore, à la fin du mois, le même Fréron renouvelle son appel au meurtre : « Aux grands maux les grands remèdes. Purgez l’intérieur du royaume... » ; il est indispensable, par de grands châtiments, de « couper toute communication avec les traîtres du dehors ».

Les feuilles moins virulentes n’en affolent pas moins l’opinion, en multipliant les nouvelles terrifiantes. Si les contre-révolutionnaires sont vainqueurs, affirme Prudhomme, ce sont les potences dressées dans les rues de Paris, les sociétés populaires rasées, le faubourg Saint-Antoine incendié, les femmes et les enfants des patriotes massacrés, les jacobins envoyés aux galères, les députés et journalistes amis du peuple fouettés, mis au carcan, roués vifs ou étranglés. Le Moniteur lui-même, journal quasi officiel, prétend que « les Prussiens ne feraient quartier à aucun de ceux qui leur résisteraient ». Et, dans les dernier jours d’août, Louvet, le directeur girondin de la Sentinelle, dépeint sous des traits affreusement noirs le danger de la patrie, les desseins des coalisés, des émigrés, des royalistes, s’apprêtant à tout noyer dans le sang, y compris celui des femmes et des enfants.

Plus peut-être que ces feuilles, une publication, qui commence à paraître le 28 août, va influer sur l’opinion : sous forme d’une affiche périodiquement apposée sur les murs de Paris, dans les principales villes de province, où elle est officieusement envoyée, elle porte le titre L’an premier de l’égalité. Compte rendu au peuple souverain, et a pour auteur principal, – l’attribution semble certaine, – Fabre d’Églantine, alors secrétaire général du ministère de la Justice, où il est le bras droit de Danton.

Dès le premier numéro, en exposant son programme, le placard ne cèle pas ses tendances :

 

Il faut que le peuple sache combien grands ont été les forfaits, qu’il sache que l’infâme cour des Tuileries voulait sa servitude et sa ruine, sa dévastation et son sang, qu’il sache les noms de tous les coupables de cette même cour ; qu’il sache enfin que, le 10 août, il était au bord de l’abîme, que maintenant il y serait précipité s’il n’avait eu la force et le courage de le franchir. En deux mots, il faut que le peuple juge lui-même le grand procès des conspirateurs du 10 août...

 

Le Compte Rendu publiera les pièces, désignera les criminels, soulèvera l’indignation des masses. Comment douter que son appel ne soit pas entendu, quand, au début de septembre, on y lira :

 

Encore une lois, citoyens, aux armes ! que toute la France soit hérissée de piques, de baïonnettes, de canons, de poignards ; que tout soit soldat ; enfonçons les rangs de ces vils esclaves de la tyrannie. Que, dans les villes, le sang des traîtres soit le premier holocauste offert à la liberté, afin que, en avançant à l’ennemi commun, nous n’en laissions aucun derrière nous qui puisse nous inquiéter.

 

Cette dernière phrase, nous l’entendrons sans cesse répéter par les assassins.

 

 

Loin de calmer les esprits, le Pouvoir exécutif semble, au contraire, s’appliquer à les énerver. Lui aussi appuie de son autorité la thèse de la trahison.

 

Vous avez des traîtres dans votre sein, déclare-t-il dans sa proclamation du 25, eh ! sans eux, le combat serait bientôt fini ; mais votre active surveillance ne peut manquer de les déjouer...

 

Est-ce Roland ? Est-ce Danton qui parle ici ?... Le premier, se sentant soupçonné par la Commune, aiguillonné par sa femme qui tient la plume, ne veut pas paraître moins patriote que son collègue de la Justice ; ses circulaires ne se font pas faute d’inciter à la violence, – telle celle du 27 août, où se lisent ces lignes :

 

Toute mesure préservatrice est bonne dans la crise extrême des dangers... Est-il rien à ménager quand il faut sauver la patrie ?...

 

De Danton lui-même, tribun puissant, la voix va éclater en tonnerre... Qu’il soit, à cet instant, le grand patriote que ses panégyristes ont magnifié, qu’il soit, au contraire, comme l’ont dépeint ses détracteurs, un politicien cherchant à user des circonstances pour se débarrasser des Girondins et asseoir son autorité personnelle, porte-parole ou non de la Commune, il s’associe, en tout cas, à celle-ci pour des mesures dont les conséquences seront terribles.

La proclamation d’Hérault de Séchelles a été lue à tous les carrefours et affichée sur les murs, au cours de la journée du 27. Elle a soulevé un immense enthousiasme et les « théâtres » d’enrôlement sont, depuis, assiégés par les jeunes hommes qui demandent à partir. Dans les Sections, par contre, où, jour et nuit, délibèrent les politiciens de quartier, dont le rôle grandit, on s’occupe davantage des conspirateurs que des soldats.

La Commune se fait leur interprète en proclamant que la prise de Longwy est « le fruit d’un complot abominable qui sera bientôt découvert »... Ce n est pas tout d’envoyer des bataillons se battre, à quoi servira leur courage si, derrière eux, des traîtres sont laissés libres d’agir ? Pour réduire ceux-ci à l’impuissance, il faut, d’abord, ne pas dégarnir la capitale de ses défenseurs, ensuite désarmer, priver du droit de vote, déclarer suspects « tous les signataires des pétitions anticiviques, tous ceux qui se sont compromis par leurs protestations contre la souveraineté nationale, soit par leurs principes antirévolutionnaires, soit enfin par leur affiliation à des Sociétés antipopulaires ». Cette épuration terminée, il sera temps de faire face au péril extérieur.

À peu près en ces termes vagues qui laissent le champ libre à l’arbitraire, un arrêté est publié, le 27 août au soir... En réalité, le principe des visites domiciliaires est ainsi décidé, car on ne peut « désarmer » les suspects autrement qu’en fouillant leurs logis, mais la Commune ne veut pas paraître prendre, d’elle-même, cette mesure ; elle entend en recevoir l’ordre de l’Assemblée, dont la majorité girondine sera ainsi compromise.

Sans la découvrir, Danton répondra à son désir en intervenant, le 28, au nom du pouvoir exécutif, qui l’y a autorisé. Tard dans la soirée, on voit paraître au Manège sa figure « repoussante et atroce », cette figure où Mme Roland voit, sous une apparence de jovialité et de bonhomie, « l’emportement des passions brutales, l’audace la plus étonnante ».

L’heure est solennelle ; tous les ministres sont dans la salle ; le tribun parle et sa voix tombe dans le silence : il dit les dangers de la patrie, tout en se refusant à les exagérer ; l’Assemblée doit se montrer digne de la nation ; qu’elle prenne donc de grandes mesures, fasse une guerre plus terrible, envoie des commissaires dans les départements pour y prêcher la levée en masse... Mais ce n’est pas tout, il y a des traîtres dont il est urgent de se saisir :

– Y en eut-il 30 000 à arrêter, s’écrie-t-il, il faut qu’ils soient arrêtés demain, et que demain Paris communique avec la France entière... Nous vous demandons que vous nous autorisiez à faire faire des visites domiciliaires. Il doit y avoir dans Paris 80 000 fusils en état... Tout appartient à la patrie, quand la patrie est en danger.

Une courte discussion suit, qui porte uniquement sur la question des commissaires du pouvoir exécutif, réclamés par Danton, et le décret est voté.

Le sort en est jeté... La Commune a désormais les mains libres : elle donne aussitôt des ordres aux Sections pour faire arrêter tous les malveillants dans les quarante-huit heures ; on désarmera toutes les personnes suspectes.

 

 

La séance de l’Assemblée est levée à minuit. Quelques instants plus tard, Danton arrive à l’Hôtel-de-Ville : le ministre de la Justice n’oublie pas qu’il était encore, il y a une quinzaine, substitut du procureur de la Commune ; ce sera de concert avec lui que seront décidés les détails de la vaste épuration, à laquelle les représentants du peuple viennent de donner leur consentement... Tout se passera selon ce plan minutieusement étudié ; il y aura seulement un léger retard à son exécution. Il est à peu près 4 heures de l’après-midi, – au lieu de 1, – le 29 août, quand, au son de la générale qui bat dans la ville entière, des crieurs lisent à chaque carrefour l’arrêté du Conseil général : tous les citoyens doivent retourner chez eux « sous peine de n’y point rentrer avant que le danger de la patrie soit passé » ; dès la tombée de la nuit, les maisons seront illuminées ; après 10 heures, aucune voiture ne pourra plus circuler dans les rues ; les perquisitions se feront alors, annoncées par des rappels de caisse.

Pour que personne ne s’échappe, les barrières sont fermées, et nul ne peut plus sortir de Paris ; la Seine même est surveillée : des sentinelles sont apostées sous les ponts, sur les bateaux-lavoirs, aux escaliers qui donnent accès aux berges ; des pataches, chargées de miliciens, empêcheront toute navigation.

Des instructions sont aussi envoyées aux autorités des communes suburbaines : par elles, un « second mur de clôture » entourera Paris : on arrêtera quiconque tentera de le franchir, ainsi que ceux qu’on rencontrera dans les promenades des environs, comme le Bois de Boulogne ou le Bois de Vincennes.

Si les « patriotes » exultent à l’annonce de ces mesures, innombrables, en revanche, sont ceux qu’elles affolent ; n’eût-on rien à se reprocher, sait-on jamais si quelque inimitié, quelque jalousie, ne vous fera pas dénoncer comme contre-révolutionnaire ?... Mettant à profit les minutes qui restent, on fait disparaître les papiers, les objets qu’on estime compromettants ; on s’en va n’importe où, jusque dans les quartiers les plus éloignés, chercher un asile qu’on espère inviolable ; heureux encore quand, venant à une demeure où l’on comptait être accueilli, la porte n’en reste pas obstinément close. Certains, pour se dérober, imaginent les cachettes les plus imprévues : un trou dissimulé derrière un lambris qu’on recloue ; un bout de poutre sous lequel on restera étendu, en équilibre, étouffant sous le toit ; un tonneau où l’on se tapit et dont on rejointe le dessus ; deux matelas entre lesquels on se glisse ; M de Paroi, racontera-t-on, restera trois nuits de suite dans un lit d’hôpital, entre un malade et un mourant.

Les prêtres, – avec trop de raison ! – se sentent les premiers visés. Un long arrêté les concernant a été pris au cours de la délibération nocturne de la Commune. En théorie, il n’est destiné qu’à assurer l’exécution de la loi votée le 26. S’il ordonne la recherche, la dénonciation, l’arrestation des insermentés, il précise bien que les sanctions n’interviendront qu’une fois révolu le délai de huitaine accordé aux intéressés pour se mettre en règle ; il confirme bien que, jusque-là, il leur reste loisible de demander un passeport pour le pays où ils souhaitent se retirer... Mais, de tout cela, seul le principe de l’arrestation sera retenu : on l’appliquera impitoyablement et sans tenir aucun compte des délais accordés par le législateur.

Ainsi, de proche en proche, la peur se propage ; avant le coucher du soleil, la vie est comme paralysée dans la ville entière : les boutiques sont fermées, les fiacres remisés, on ne voit plus un promeneur ; on aperçoit seulement, se hâtant, des miliciens en armes qui courent à leur Section.

Là, dans les pièces enfumées des Comités, la fièvre règne. Depuis que les ordres sont arrivés, on s’est mis en devoir d’y obéir : des commissaires ont été désignés, des patrouilles formées qui, à l’heure dite, commenceront les visites domiciliaires ; des registres sont préparés pour en noter le détail, inscrire les arrestations, inventorier les armes saisies.

À l’Hôtel-de-Ville, à la Mairie, l’animation est encore plus grande, car les nouvelles y aboutissent et les ordres en partent. Cinq commissaires ont été spécialement choisis par le Conseil général pour avoir la haute main sur les opérations, décider des incarcérations, déterminer les lieux de détention : Anaxagoras Chaumette, le futur procureur de la Commune, écrivain ignoré que la politique est en train de sortir de l’obscurité, Sulpice Huguenin, que nous avons déjà rencontré, et trois autres dont les noms n’émergeront pas : Félix Sigault, qu’on surnomme Brutus, de la Section du Bonnet-Rouge ; Germain Truchon, un homme de loi de la Section des Gravilliers ; Élie Guiraut, employé des Arts et Métiers, de la Section des Postes... Ceux-là, pendant quarante-huit heures, ne prendront pas un instant de repos, – pas plus que leurs amis du Département de police et du Comité de surveillance, qui, sous la haute autorité de Panis et de Sergent, au rez-de-chaussée de la Mairie, seront les principaux instruments d’exécution.

Danton, lui, a disparu ; on ne le reverra qu’une fois tout terminé. Pétion, de son côté, reste confiné dans sa retraite et semble ignorer ce qui se passe dans son logis même. Roland ne se montre pas davantage : de son cabinet de la rue Vivienne, – le ministre de l’Intérieur habite alors l’ancien hôtel du Contrôle général, sur l’emplacement actuel de la Bibliothèque nationale, – le « sage » mari de Manon Phlipon continue à rédiger, avec son épouse, de belles circulaires, et cela lui suffit.

Ainsi, ceux qui détiennent le pouvoir, qui pourraient encore, s’ils l’osaient, s’interposer, laissent faire.

 

 

Vers 11 heures du soir, les visites domiciliaires commencent, annoncées par des batteries de tambour.

Alors qu’il y a un instant la ville semblait morte avec ses rues désertes, où, de loin en loin, des sentinelles montaient la faction, brusquement une animation insolite s’y manifeste, comme si tout Paris était dehors, en armes : les chaussées résonnent sous le pas des détachements ; dans un cliquetis de piques, de sabres, de fusils, les commandements s’entrecroisent, mêlés aux clameurs des miliciens, aux coups frappés sur les portes pour les faire ouvrir, aux plaintes de ceux qu’on appréhende et qu’on entraîne. La fièvre est telle que des méprises se produisent ; Jean-Théodore Le Meunier, commissaire de la Section de la Place-Royale, est victime de l’une d’elles : passant à cheval, au galop, dans une rue, il est pris pour un aristocrate en train de fuir et abattu d’un coup de fusil...

 

En ce moment, minuit, écrit Mme Jullien de la Drôme, j’entends plus de bruit dehors qu’à midi les jours de fêtes... Les patrouilles sont si nombreuses et si répétées qu’il semble que la pluie inonde notre quartier ; c’est le même bruit, à cause du silence qu’on y observe...

 

La bonne jacobine qu’elle est se sait en sûreté et n’éprouve aucune appréhension ; elle passe la nuit à envoyer des lettres, où, instant par instant, elle note ses impressions ; on se présente chez elle, à 2 heures du matin, et elle le raconte aussitôt à son fils :

 

Je viens de recevoir la visite nocturne d’une vingtaine de braves, dont une demi-douzaine sont entrés chez moi ; je leur ai présenté le fusil de ton papa, comme offrande patriotique et non comme capture. Ils n’en ont pas voulu...

 

Il y a presque assaut de politesse entre elle et eux ; elle leur propose des rafraîchissements, qu’ils n’osent accepter ; ils l’interrogent sur les habitants de sa maison, et elle obtient qu’on ne monte pas chez une vieille voisine, dont elle garantit le civisme ; le commissaire est si absorbé par la conversation qu’il en oublie, en repartant, son parapluie...

 

Ceux qui se sont effrayés de ces visites étaient bien sots ou bien criminels, conclut la narratrice.

 

Et elle ajoute, enthousiaste :

 

J’approuve si fort cette mesure et la surveillance du peuple, nue j’aurais crié : « Bravo, et vive la Nation !

 

Mme Jullien de la Drôme habite la Montagne-Sainte-Geneviève, un des quartiers où les arrestations sont les plus nombreuses. Parmi celles-ci, elle ne cite que celle des Eudistes, et elle se fait l’écho d’une rumeur suivant laquelle on aurait retrouvé chez eux, caché dans des fontaines, l’argenterie de la Sainte-Chapelle.

Qu’y avait-il de vrai dans cette histoire ?... Guère plus sans doute que dans toutes celles qu’on racontait alors, – tel le dépôt de fusils qu’on aurait découvert chez le curé assermenté de la Madeleine, – bruit contre lequel s’élève énergiquement la Section du Roule elle-même.

Plus simplement, on savait, depuis la perquisition du 12, que la maison des fils du P. Eudes servait d’asile à de nombreux prêtres réfractaires ; l’eût-on oublié, certains jureurs se chargeaient de le rappeler à la Section qu’ils fatiguaient de dénonciations et de plaintes sur ce qu’on disait encore la messe et qu’on confessait dans la chapelle, pourtant fermée au public.

Quelques-uns des pensionnaires, inquiets, avaient jugé prudent de quitter un moment l’établissement, puis ils y étaient revenus. De ce nombre était l’ancien jésuite marseillais Saurin.

Le 30 août, à 5 heures du matin, on vient lui annoncer qu’une vingtaine de gardes nationaux, commandés par un officier, parcourent la communauté et arrêtent ses confrères... Il se lève en hâte, commence à s’habiller ; pour se conformer au décret interdisant le port du costume ecclésiastique, il prend soin de garder sa robe de chambre qui ressemble à une redingote de séculier. Il n’a pas encore ôté son bonnet de nuit, qu’un jeune homme, « vêtu d’une mauvaise veste bourgeoise », se présente, un fusil à la main.

– De par le peuple, votre souverain, commande-t-il, habillez-vous et suivez-moi.

Et, menaçant, l’individu ponctue ses paroles de coups de crosse répétés sur le plancher.

– Volontiers, Monsieur, reprend très calme l’ex-jésuite.

Le milicien, trépignant de rage, s’éloigne. Un gamin de 16 ans lui succède ; celui-ci porte une pique, mais son visage reflète un peu de compassion, porte surtout des marques de fatigue. M. Saurin lui offre les restes de son déjeuner de la veille : un morceau de pain, un peu de vin, acceptés aussitôt avec reconnaissance.

– Nous avons été en campagne toute la nuit, explique l’enfant comme pour s’excuser.

La maison entière est en effervescence ; ce ne sont que cris, jurons, claquements de portes, allées et venues fiévreuses. Passant dans les corridors, un individu ramasse les clés des chambres et dit à chacun de prendre deux ou trois chemises, annonçant de la sorte un emprisonnement prochain.

À 6 heures, l’ordre est donné de descendre dans la cour : 21 prisonniers s’y trouvent bientôt rassemblés, tous en habits laïques, portant leur paquet sous le bras, comme des malfaiteurs ; parmi eux, quelques-uns sont septuagénaires, infirmes, se traînent avec peine... Le commandant est là et organise le convoi ; il le fait avec douceur, ne cachant pas que sa mission lui coûte à remplir ; ses hommes, en revanche, tous plus ou moins déguenillés, se montrent durs, brutaux ; ils bousculent, injurient les prêtres, en les obligeant à se mettre sur deux rangs.

La porte s’ouvre ; la petite troupe sort de la rue des Postes, traverse la place de l’Estrapade, suit la rue du même nom, tourne à gauche dans la rue des Fossés‑Saint-Jacques, pour aller à la Section de l’Observatoire, qui siège dans l’ancienne église des Feuillantines, à 100 mètres de là... Sur le passage des prêtres, les curieux se pressent, mais, contrairement à ce qui a lieu dans d’autres quartiers, la plupart gardent le silence ; des artisans même s’enferment dans leur boutique, pour ne pas voir emmener ces malheureux qu’ils connaissent, qui leur ont fait du bien...

À la Section, d’autres prêtres, arrêtés dans le voisinage, attendent déjà : la décision est aussitôt prise de les envoyer tous à l’Hôtel-de-Ville, où leur sort sera décidé par la Commune.

Des fiacres sont appelés, que les prisonniers doivent payer avant d’y monter ; dans le premier et le dernier prennent place un officier municipal en écharpe et un grenadier... Par la rue Saint-Jacques, que bordent de grands collèges, on descend alors vers la Seine ; après Saint-Séverin, aux abords du Petit-Pont, ensuite dans la Cité, par les étroites rues du Marché, de la Juiverie, de la Lanterne, jusqu’au pont Notre-Dame, on traverse un quartier populeux, où la foule ne tarde pas à se montrer menaçante, prête à assaillir les voitures ; aussi, pour tenter de l’apaiser, les municipaux lui prodiguent-ils discours, gestes, saluts, « la caressant des yeux pour ainsi dire ».

Encore quelques pas : le fleuve franchi, voici, au bout du quai Pelletier, la place de Grève, avec son encadrement de vieux toits déhanchés et, tout au fond, la Maison commune, large façade de pierre, sous sa haute toiture dans le style de la Renaissance finissante... Là, autour du perron, devant lequel viennent s’arrêter les fiacres, une populace furieuse est massée et hurle :

– À la lanterne, les scélérats !... Sacrés calotins !... à la guillotine !... Ah ! si tu n’étais pas sous la sauvegarde de la loi...

Un à un, les prisonniers mettent pied à terre, gravissent les degrés, se courbent sous les huées... M. de Rochemure, grand vicaire de Senlis, est frappé au passage ; M. Saurin, qui se trouve un des derniers, fait machinalement le geste de saluer : à l’instant, il reçoit sur le derrière de la tête un grand coup de poing qui le fait vaciller ; il en perd son chapeau, son paquet, qu’il a grand-peine à ramasser, tout étourdi qu’il est. Les gardes ne semblent même pas faire attention à l’incident.

Comme l’autre soir, pour les serviteurs de la famille royale, la comparution des prêtres se fait dans la salle même de la Commune ; tous y sont conduits à la fois et massés sur une sorte d’amphithéâtre, face aux tribunes bondées de spectateurs... Celui qui doit procéder à l’interrogatoire se fait longtemps attendre. À 10 heures du matin seulement, le personnage arrive, salué d’applaudissements... Il ne prend même pas la peine d’interroger les ecclésiastiques ; on les lui dénonce comme réfractaires, et cela lui suffit. Il jette un regard sur eux, et, sans autres formes, ordonne qu’on les transporte à Saint-Firmin.

L’un d’eux, cependant, M. Ermès, ose protester ; curé de Saint-Martin, au cloître Saint-Marcel, docteur en Sorbonne, ami de l’abbé Royou, qu’il a jadis recueilli et qui est mort chez lui, auteur de nombreux ouvrages contre le serment, il se sait pourtant un des plus menacés... Peu lui importe. En termes mesurés, très dignes, il dit l’injustice qu’il y a à punir des hommes de prison sans les entendre ; il demande sur quels indices ils peuvent être réputés coupables ; il démontre que le refus de serment ne saurait constituer un délit...

Le magistrat, – Manuel, en personne, ces messieurs le sauront plus tard, – hausse les épaules, répond que des affaires plus pressantes l’appellent.

– Qu’on les mène aux Carmes, finit-il par décider...

Et, répétant ce qu’il a dit, la veille, aux pensionnaires de cette maison, il ajoute :

– On viendra bientôt y lire le décret de la déportation. Ceux qui n’y seront pas sujets seront tenus de vivre en commun à Port-Royal, dans cette maison fameuse par des querelles religieuses, et sur le frontispice de laquelle on mettra sous peu : « Ci-gît le clergé. »

Sur cette boutade, que décidément il affectionne, qui remplit d’aise l’assistance et est saluée de bravos, les prisonniers sont emmenés rue de Vaugirard ; avant d’y arriver, ils manqueront encore vingt fois, au cours du trajet, d’être écharpés.

 

 

À quelques variantes près, un drame identique se joue dans tous les coins de la ville.

Sur la Montagne-Sainte-Geneviève même et ses abords, les Eudistes ne sont pas les seuls à être inquiétés : de la place Maubert aux Gobelins, du Jardin des Plantes à la barrière d’Enfer, des battues sont organisées par les Sections du Panthéon français, des Sans-Culottes, du Finistère qui, avec celle de l’Observatoire, se partagent ces quartiers de Paris où les prêtres sont plus nombreux que nulle part ailleurs ; avant même d’y être autorisées par la Commune qui va, tout à l’heure, donner aux Sections la mission d’examiner et de juger sous leur responsabilité les citoyens arrêtés, elles s’arrogent ce droit et, sans se soucier de les mener à l’Hôtel-de-Ville, elles incarcèrent elles-mêmes leurs prisonniers à Saint-Firmin ; une foule haineuse salue de ses huées les malheureux et acclame ceux qui les amènent, criant :

– Courage, nos amis, il faut tuer sans pitié tous ces coquins d’aristocrates, tous ces voleurs qui veulent nous tuer nous-mêmes !...

Dans les bâtiments vides du collège de Boncourt, on découvre, en fouillant bien, un jeune élève en licence théologique, M. Beaupoil de Saint-Aulaire ; vainement, emmené devant le juge de paix, invoque-t-il les « droits de l’homme » ; on est sûrement coupable quand on porte un tel nom et qu’on avoue n’avoir point prêté le serment, même n’y étant pas astreint ; il ira rejoindre ses maîtres du collège de Navarre.

Juste en face, au séminaire de la Sainte-Famille ou des Trente-Trois, – l’ancien hôtel d’Albiac, – on appréhende le supérieur, M. Fauconnet, un maître de conférences, récemment ordonné, M. Urvoy, et un ancien élève, M. Carnus, aéronaute de la première heure qui avait accompagné Montgolfier dans ses ascensions. Un autre ancien élève, M. Bertrand de Caupenne, est surpris dans le petit logis misérable qu’il occupe rue Mouffetard ; il est à ce moment gravement malade, on l’arrache de son lit et on l’entraîne, brûlant de fièvre, pouvant à peine marcher 9.

M. Cl.-I. Laurent, curé de Frétigny, près de Nogent-le-Rotrou, chassé de sa cure comme insermenté, s’était réfugié à Paris chez les dames de Verthamon ; après le 10 août, il avait dû fuir, et, depuis, il errait d’asile en asile ; le 29, il en était à son sixième gîte, chez un maître de pension de la rue des Fossés-Saint-Jacques... Il suivait la rue Mazarine, à 6 heures du soir, quand il a entendu lire la proclamation annonçant les visites domiciliaires ; il n’a pas osé rentrer chez son ami, a préféré aller passer la nuit au collège de Navarre, où il avait gardé une chambre ; le personnel étant depuis quelques jours sous les verrous, l’église servant de siège à la Section du Panthéon, peut-être n’aurait-on pas l’idée d’y perquisitionner. À 9 heures, il s’est enfermé dans sa cellule, au troisième étage, et a assisté, de sa fenêtre, la nuit durant, aux perquisitions qu’on faisait à l’entour, au va-et-vient incessant des miliciens, aux manifestations de joie qui saluaient les arrestations.

Une fâcheuse curiosité incite, au matin, le prêtre à sortir de sa retraite et l’entraîne dans une folle équipée, dont il a longuement raconté toutes les péripéties : vers 8 h 30, il croit pouvoir s’échapper par le collège de Boncourt, qu’une passerelle, jetée sur la rue Clopin, faisait communiquer avec celui de Navarre. Il trouve la porte fermée, saute dans un jardin, tombe sur une cabane à lapins qu’il enfonce, sans heureusement se blesser ; il cherche une issue, mais toutes sont condamnées ; il finit par se cacher dans des lieux d’aisances, où il passera plusieurs heures, dans les pires angoisses... C’est là qu’il est arrêté, vers midi : conduit d’abord aux Carmes de la place Maubert, où siège le Comité de la Section, il y est longuement interrogé par le juge de paix Hû, qui lui montre une certaine bienveillance, lui offre même un bol de café au lait ; en fin de compte, bien qu’il déclare être tout disposé à prêter le serment de Liberté-Égalité, ordre est donné de le conduire, comme les autres, à Saint-Firmin.

« Quelle immense opération !... que la chose publique est menacée, quoique bien défendue !... » écrit encore, le 30, Mme Jullien de la Drôme, qui voit, avec joie, dans les rues qui entourent sa demeure, toutes ces arrestations.

Si elle descendait vers l’Abbaye, la Mairie, la Force, elle verrait le même spectacle qu’à Saint-Firmin : l’injure et la menace à la bouche, des hommes en armes y amènent, parfois de fort loin, prêtres et aristocrates.

Faubourg Saint-Antoine, les miliciens de la Section de Montreuil, survenant à 5 heures du matin chez l’homme d’affaires Le Boucher, y trouvent un ancien missionnaire des Indes, M. Lefèvre ; depuis neuf ans, sa santé épuisée l’a obligé à renoncer à toute fonction publique ; à peine exerçait-il, au début de la Révolution, un peu de ministère à Saint-Eustache... Qu’importe ?... On lui répond doctoralement :

– Quoique vous fussiez retiré du ministère, vous auriez dû, comme bon citoyen et bon prêtre, faire le serment civique, dans tel endroit que vous puissiez être...

Réputé mauvais citoyen, il est envoyé rue de Vaugirard et son hôte mené rue des Balets.

Faubourg Saint-Antoine encore, on découvre chez son ami Chantro, qui héberge sa misère, un ecclésiastique limousin, M. Joseph Volondat... Celui-ci pourtant a juré, été élu curé constitutionnel de Saint-Gaultier, au diocèse de Bourges, mais il a commis le crime le plus impardonnable, celui de se rétracter solennellement, de donner sa démission, disant :

– Il n’y a que mon sang versé pour Jésus-Christ qui puisse expier ma faute...

– Quelles sont les personnes, lui demande-t-on, qui vous ont engagé à faire cet acte inconstitutionnel ?...

Sa réponse est nette :

– Personne ne m’a donné aucun conseil à ce sujet ; il n’y a que ma conscience seule qui m’a déterminé à rétracter mon serment.

Le caporal Jacquemont, du poste de la rue de Montreuil, le conduira aux Carmes, où son désir de martyr sera exaucé... Il y entre en même temps que M. de Langlade, vicaire général de Rouen, appréhendé rue de Verneuil, et les deux frères Nativelle, anciens vicaires, l’aîné de Longjumeau, le cadet d’Argenteuil, arrêtés rue de Buci, chez leur belle-sœur, une sage-femme.

Dans le quartier Saint-Paul, on saisit M. André des Pommerayes et les deux frères Hurtrel, tous trois attachés à cette paroisse ; près de Saint-Landry, à côté de Notre-Dame, on appréhende un des vicaires, M. J.-T. Simon... Ces quatre-là sont conduits à la Mairie ; quelques heures après leur incarcération, le frère de M. Simon, un chanoine de Saint-Quentin, vient lui rendre visite ; il est autorisé à voir les détenus, mais, quand il veut ressortir :

– Vous êtes prêtre, lui dit-on ; puisque vous êtes entré dans la prison, restez-y... D’une manière ou d’une autre vous ne tarderiez pas à nous revenir...

Et on le garde.

À l’autre bout de Paris, faubourg Saint-Honoré, vit M. Leber, ancien curé insermenté de la Madeleine de La Ville-l’Évêque, la vieille église, maintenant disparue, qui s’élevait au bout de la rue de l’Arcade... Celui-là, il est vrai, ne se cache pas : il a hautement refusé le serment, a même lu en chaire le mandement de Mgr de Juigné, qui protestait contre la destitution des pasteurs réfractaires : depuis, il ne s’est jamais éloigné de sa paroisse et a continué d’exercer son ministère, en dépit des défenses faites, tenant même un registre des cérémonies qu’il célébrait.

On le retrouvera aisément : il est entraîné à Saint-Firmin.

Ailleurs encore, on ne sait où, on finit par découvrir un de ceux qu’on recherchait avec le plus d’ardeur, l’abbé Lenfant. Bien qu’il fût le frère du membre du Comité de surveillance de la Commune, cet ancien jésuite, prédicateur de la cour, adversaire acharné du jansénisme, avait soulevé la haine contre lui parce qu’on l’accusait d’avoir détourné Louis XVI et les siens de faire leurs pâques à Saint-Germain-l’Auxerrois, paroisse administrée par des jureurs.

Lui est enfermé à l’Abbaye, en même temps que M. Clément de Sainte-Palaye, ex-conseiller à la Chambre des comptes, arrêté à la suite de sa comparution à la barre de la Commune ; une douzaine d’autres, au cours de la nuit, les y rejoignent encore.

La veille au soir, Mme de Tarente et Mlle de Sombreuil ont eu l’idée d’inviter à dîner leur concierge La Vacquerie, pour le remercier de sa bienveillance, – invitation qui a, du reste, fort mécontenté la digne épouse du fonctionnaire, inquiète pour lui d’une telle imprudence... Après le repas, les deux femmes ont pu, de leur fenêtre, suivre tout ce qui se passait rue Sainte-Marguerite, – la fouille des maisons, l’arrestation des suspects, l’arrivée des détenus... Par la lucarne d’une des tourelles, Jourgniac de Saint-Méard et ses compagnons de chambre ont également assisté au triste spectacle... Non sans angoisse tous pensaient à leurs amis, à leurs parents, qui, peut-être, au même instant, étaient appréhendés.

Seul, Cazotte gardait une inaltérable gaieté : un peu fou, au moins fort paradoxal, il voulait absolument persuader à ses amis, par l’histoire de Caïn et d’Abel, qu’ils étaient bien plus heureux que ceux jouissant de la liberté.

Et, malgré la tristesse du moment, on riait en l’écoutant.

Ces propos légers, ces rires, ces alarmes, le sang demain, n’est-ce pas tout le XVIIIe siècle finissant ?

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII

 

 

L’orage qui monte

 

 

 

 

Devant l’étendue de l’opération effectuée, qui a paralysé la vie de Paris pendant de longues heures, l’Assemblée se réveille, effrayée des pouvoirs qu’elle a imprudemment octroyés à la Commune ; elle a l’impression d’avoir été jouée, et la majorité girondine sent qu’il lui faut se ressaisir.

Le 30 août, à la séance du matin, des dénonciations, qu’on devine concertées, se succèdent, montrant, dans tous les domaines, l’ingérence grandissante des commissaires des Sections : il n’est que temps de mettre un terme à cette dictature qui mène tout droit à l’anarchie.

Ces affaires sont renvoyées à la Commission extraordinaire des Vingt-et-un, mais bientôt, au nom de celle-ci, Gensonné, – toujours un girondin, – dénonce un dernier forfait : une bande armée a, par ordre des hommes de l’Hôtel-de-Ville, investi le ministère de la Guerre, sous prétexte que l’imprimerie du Patriote s’y trouvait.

Cette fois, c’en est trop : Grangeneuve, Guadet s’indignent, l’Assemblée suit sa Commission, et la Commune est condamnée ; un premier décret décide que ses représentants « justifieront des pouvoirs qu’ils ont reçus du peuple composant les Sections de la ville » ; un second appelle les citoyens de Paris à élire dans les vingt-quatre heures un nouveau Conseil général, toujours provisoire, en attendant la constitution d’une municipalité définitive ; cette élection faite, les commissaires actuels disparaîtront ; le maire Pétion, le procureur de la Commune Manuel, les membres de l’ancien corps municipal resteraient en fonction jusqu’à leur remplacement. Toutefois, lâchement, cédant à la pression de la Montagne, la majorité consent, après vive discussion, à déclarer que, non pas la Commune, mais « les représentants provisoires de la Commune », les citoyens de Paris et les fédérés « qui étaient à la journée du 10 août » ont « bien mérité de la patrie ».

Prévoyant le conflit, le Conseil général s’est, la veille, déclaré « inviolable ». Ainsi frappé, que va-t-il faire ? À 4 heures de l’après-midi, Tallien le convoque d’urgence. La séance durera toute la nuit, avec une courte interruption entre minuit et 1 heure du matin. Les uns veulent la résistance, l’appel immédiat au peuple, peut-être un nouveau 10 août contre l’Assemblée ; les autres, prêts à s’incliner, demandent l’ajournement de la décision ; entre eux, Robespierre s’impose et, sous des apparences de conciliation, préconise une investiture des Sections :

– Si elles nous la continuent, s’écrie-t-il, – et, dans ces mots, il y a une menace, – nous leur demanderons les moyens de nous maintenir à notre poste ou d’y mourir s’il le faut...

Le débat est orageux, sans cesse interrompu par les clameurs des tribunes, le va-et-vient des députations qui donnent leur avis, disent les réactions provoquées, dans les divers quartiers, par le décret de dissolution... Finalement, on s’arrête à un moyen terme : on accepte de rétablir dans ses fonctions l’ancienne administration municipale ; on décide l’envoi aux Sections d’une proclamation, rédigée par Robespierre, qui présentera le tableau de l’œuvre de la Commune depuis le 10 août ; une députation enfin, que M. le maire en personne sera invité à conduire, portera à l’Assemblée une adresse, préparée par Tallien.

Pour bien affirmer qu’il reste maître de ses destinées, le Conseil, n’estimant pas assez énergique le Comité de surveillance en fonctions, le casse et donne mission à Panis de présenter le lendemain une liste des membres « qui s’adjoindront à lui » ; on décide aussi l’arrestation du sieur Huguenin, commandant en second du bataillon de Saint-André-des-Arcs, prévenu « d’avoir tenu des propos incendiaires et favorisé les manœuvres des contre-révolutionnaires ». Il est sur-le-champ conduit à l’Abbaye.

Le 31, dans la matinée, ont lieu les obsèques civiles de Le Meunier, le commissaire tué au cours des visites domiciliaires ; Tallien, qui y prend la parole, en profite pour proposer à ses collègues « de jurer sur les mânes du disparu de ne se séparer qu’après la formation de la Convention nationale ».

À 10 heures, le Conseil entre en séance ; on attend Pétion ; depuis le 17 août, il n’a point reparu, mais, aujourd’hui, on a besoin de lui : il faut qu’il apporte son appui à la Commune menacée, qu’il prenne la tête de la députation, qu’il la couvre de son autorité, qu’il soit, en quelque sorte, son garant auprès du parti girondin auquel il appartient.

Faible à son ordinaire, espérant sans doute, en benêt qu’il est, reconquérir une autorité perdue, l’ « incorruptible » maire finit par suivre les deux commissaires qui sont allés le chercher à son hôtel ; une longue discussion a lieu entre lui et Manuel ou Billaud-Varenne, peut-être les deux, après quoi, applaudi de la foule jacobine, il reprend son siège présidentiel au Conseil, allant jusqu’à s’excuser de n’avoir pu assister plus souvent aux débats. Tallien fait approuver l’adresse et, Pétion en tête, la députation part pour le Manège.

Elle est reçue aussitôt, et un grand silence l’accueille. Le maire, prudent, se contente, en quelques mots, de présenter ceux qui l’accompagnent, de dire leur mission, d’exprimer son espoir que tout s’arrangera... Tallien lit ensuite son message, habile s’il en fut, digne en tous points de son auteur :

– La Commune, dit-il, a été calomniée, jugée, sans être entendue, elle demande justice ; en la nommant, le 10 août, le peuple n’a pas limité ses droits ; le pouvoir exécutif a reconnu son autorité en se rendant dans son sein, en se concertant avec elle sur des mesures importantes ; l’Assemblée, elle-même, à maintes reprises, a approuvé ses décisions, les a applaudies... Comment, après l’avoir ainsi habilitée, comment aujourd’hui peut-on décréter sa destitution ?... S’il a été commis quelques excès, on est prêt à les reconnaître, à poursuivre les coupables, mais, à côté de cela, que d’œuvres utiles réalisées ! la recherche des émigrés, la séquestration de leurs biens, qui étaient votées depuis des mois ; la fermeture des maisons religieuses, qui apporte à l’État 100 millions de biens nationaux ; l’incarcération des contre-révolutionnaires, si nécessaire ; la proscription des journaux incendiaires, réclamée par le Salut public... On critique les arrestations de la veille ? Mais, en vérité, c’est l’Assemblée qui les a ordonnées et, pour les prêtres « perturbateurs », on n’a fait qu’obéir à son décret... En ce moment même, les Sections sont en train de renouveler les pouvoirs de leurs représentants : si le peuple leur ordonne d’abandonner leur poste, ils obéiront sur-le-champ.

Manuel, à ce plaidoyer, n’ajoute qu’un mot, pour relever la contradiction entre les décrets votés le 30 : l’un condamne la Commune, l’autre dit que ses représentants ont bien mérité de la patrie... Comment concilier les deux choses ?

En une harangue sentencieuse, le président de la Législative, Lacroix, dit le mot de la fin : la formation de la Commune provisoire est contraire aux lois existantes, « elle est l’effet d’une crise extraordinaire et nécessaire », Paris ne peut donner l’exemple de la rébellion... Le rapport du décret est demandé ; la pétition sera examinée.

Déjà, la velléité de résistance de l’Assemblée mollit, la députation est invitée à la séance ; l’affaire est renvoyée à la Commission des Vingt-et-un, qui devra présenter un rapport le lendemain matin.

Un incident manque, à cet instant, de tout gâter... À plusieurs reprises, pendant la lecture de Tallien, des vociférations ont pénétré du dehors jusque dans la salle. Lacroix vient de céder la présidence à Vergniaud, lorsque trois pétitionnaires sont introduits, – sans-culottes, au verbe haut, aux gestes exaltés ; brutalement, en en appelant au public des tribunes, ils font injonction aux députés de laisser défiler à la barre la horde de patriotes qui s’impatiente à la porte et réclame les membres de la Commune.

– Nous mourrons, s’il le faut, avec eux, hurlent ces enragés.

Vergniaud, très calme, répond que l’Assemblée défendra toujours les intérêts du peuple...

Pétion juge que mieux vaut s’en aller. Il part avec son cortège, suivi des trois jacobins, qui s’égosillent :

– Le peuple est libre, et on lui ôte sa liberté...

Quelques minutes plus tard, Manuel revient annoncer que ces braillards ont été arrêtés, que l’attroupement s’est dispersé.

 

 

En obtenant un délai, la Commune a gagné la partie... Comme s’il ne devait plus être question de sa disparition, elle intensifie son action ; les évènements, par ailleurs, vont l’aider à consolider son pouvoir.

Les débats du Manège ont repris à 6 heures, sous la direction d’Hérault de Séchelles, et un intermède émouvant les a marqués : on a vu paraître à la barre, conduite par le sourd-muet Massieu, une délégation des élèves de M. Sicard ; un secrétaire a lu leur pétition, qu’ils ne pouvaient que souligner de gestes : ils y réclamaient la liberté de « leur instituteur, leur nourricier, leur père », enfermé dans une prison comme s’il était « un voleur, un criminel », alors que sa vie entière n’était consacrée qu’à instruire ses fils, à leur faire aimer la vertu, la patrie...

 

Il est bon, il est juste et pur, finissait la supplication... C’est lui qui nous a appris ce que nous savons ; sans lui nous serions comme des animaux. Depuis qu’on nous l’a ôté, nous sommes tristes et chagrins. Rendez-nous-le, vous nous ferez heureux...

 

Comment n’être pas attendri par de tels accents, auxquels un ami de M. Sicard, le jeune Duhamel, a joint ses instances, demandant même à s’offrir en otage, à se constituer prisonnier à la place du prêtre ?... Des applaudissements ont salué ce dévouement. Malgré tout, sur l’intervention de Lequinio, député du Morbihan, l’Assemblée s’est montrée inexorable, « la loi ne souffrant aucune exception » : on a seulement décidé que le Pouvoir exécutif serait tenu de rendre compte, dans les vingt-quatre heures, des motifs de la détention de l’instituteur des sourds-muets.

Le lendemain matin, 1er septembre, nouveau gage donné à l’Assemblée, on réinstalle solennellement à l’Hôtel-de-Ville l’ancienne administration municipale d’avant le 10 août. Pétion, en personne, occupe encore le fauteuil, et les commissaires des Sections, malgré certaines protestations, poussent la magnanimité jusqu’à laisser momentanément la place.

On est satisfait, au Manège, de ces marques de bonne volonté... Loin de réclamer le rapport de la Commission des Vingt-et-un, rapport dont on n’entendra plus parler, on commence à céder du terrain. Sur la proposition d’« un membre », – lequel ? son nom ne figure pas au procès-verbal, – on rapporte le décret du 30 qui prescrivait aux membres provisoires de la Commune de justifier de leurs pouvoirs. On va même plus loin ; toujours sur la motion du même député anonyme, on prononce que, décidément, sans exception, tous les représentants des Sections de Paris « ont bien mérité de la patrie ».

Cette volte-face passe presque inaperçue dans le flot des mesures que nécessitent les nouvelles inquiétantes arrivées des armées ou de l’intérieur du pays : Verdun est assiégé, la nouvelle en est officiellement donnée ; si la levée des volontaires se poursuit dans l’enthousiasme, les troupes de la frontière sont infestées d’officiers aristocrates, qu’il faut remplacer ; le camp de Soissons est dans le dénuement ; en plusieurs endroits il y a eu des émeutes pour les subsistances ; des complots ont été découverts à Grenoble et dans le Morbihan. Seul le salut du pays importe désormais : il faut intensifier l’armement et le ravitaillement des armées ; pour les assurer, tous les corps administratifs et municipaux doivent apporter leur concours sans réserve au Pouvoir exécutif ; en ce qui concerne Paris, on utilisera sa nouvelle organisation en Sections armées : chacune d’elles devra former une levée de volontaires « égale à ce qu’aurait produit la réquisition des deux compagnies des anciens grenadiers et chasseurs... » Dans la soirée, deux députations successives viendront bien se plaindre de vexations dont s’est encore rendue coupable la Commune... On se contentera de renvoyer l’affaire au Conseil exécutif, et ce sera la seule allusion faite à l’autorité adverse.

Celle-ci, de son côté, ne perd pas de temps et apparaît alors entièrement conduite par Robespierre.

L’ancien député d’Arras sent, en chef qu’il est, qu’il ambitionne surtout de devenir, que l’Assemblée n’est plus à craindre. Pourquoi se gêner désormais ?... Passe encore que l’ancienne municipalité soit réintégrée dans ses droits, mais qu’elle s’occupe uniquement des besognes administratives, et que seuls y soient maintenus ceux ayant conservé la confiance publique ; les Sections auront à en juger dès ce soir : on doit, au moins, en exclure les hommes qui ont signé la pétition consécutive au 20 juin... Comme tels on décide de mettre immédiatement en arrestation trois anciens municipaux : J.-J. Leroux, Borie et Cahier, dont l’attitude n’a cessé de se montrer énergique contre les révolutionnaires ; seul présent, le dernier est aussitôt mené à l’Abbaye.

Cet incident réglé, Robespierre reste en scène et donne lecture de l’adresse qu’il a reçu mission, le 30, de rédiger pour être envoyée aux Sections.

D’un bout à l’autre, ce n’est qu’une attaque violente contre les Girondins : le danger n’est pas passé ; les ennemis se réveillent ; les représentants de Paris ne peuvent les dompter sans l’appui du peuple ; à celui-ci de décider si son sort doit être confié à d’autres mains ; auparavant la vérité entière lui sera dite.

Grâce à la Commune, la liberté a été sauvée, Louis XVI suspendu et bien gardé, les patriotes ont été libérés, les fédérés secourus, les contre-révolutionnaires emprisonnés ; elle a dû « arracher » à la Législative les seules bonnes lois votées depuis le 10 août, et c’est précisément cela son crime « irrémissible, aux yeux de tous ceux qui, depuis si longtemps, déshonorent l’Assemblée nationale par leurs intrigues » ; contre les délégués des Sections, les pires manœuvres ont été ourdies par la Gironde. Et, après les avoir énumérées, revenant sur la proposition du début, l’adresse annonce que les délégués se démettront de leurs fonctions : aux électeurs de dire s’ils gardent leur confiance à ceux qui, depuis trois semaines, se sont sacrifiés.

Le factum est applaudi, approuvé dans son ensemble, mais Manuel, tout en le couvrant de fleurs, s’oppose à la démission collective des membres de la Commune : ceux-ci ont fait le serment « de ne point abandonner leur poste que la patrie ne soit plus en danger ». Ce Conseil doit donc continuer à remplir ses fonctions.

Robespierre acquiesce à cette motion, modifie en conséquence l’adresse, dont deux commissaires, Bernard et Delépine, sont chargés d’aller hâter et surveiller l’impression chez Duplain... La ville en payera les frais.

Ces débats ont été longs... La séance est suspendue à 1 h 30 du matin. On est arrivé au dimanche 2 septembre.

 

 

Tandis que se déroule cette lutte entre l’Assemblée et la Commune, Paris semble, à première vue, reprendre sa physionomie normale ; les rues se raniment, les magasins se rouvrent, les théâtres rejouent ; les barrières sont levées, le 1er septembre, et la libre circulation est rétablie dans le département, les passeports n’étant exigés que pour voyager dans l’intérieur du royaume. En dépit de ce calme apparent, on sent cependant, à bien des indices, que tout n’est pas fini, que des évènements graves se préparent, peuvent éclater d’un moment à l’autre.

Les Sections restent agitées, – et là se reflète bien l’esprit de la population. S’il y a entre elles un certain flottement en ce qui concerne la confiance à retirer ou à renouveler aux commissaires en fonction, si quelques-unes, outrepassant les ordres, continuent les visites domiciliaires, toutes, au moins, sont unanimes pour intensifier l’effort patriotique : le recrutement, l’armement, l’équipement des volontaires sont les principales préoccupations ; on essaye des armes nouvelles, on fabrique des piques, des tentes, des habits ; des ateliers s’improvisent, souvent dans les églises et les couvents abandonnés ; il y a même, déjà, des conflits entre employeurs et employés, ceux-ci se plaignant de « l’injustice » des premiers, et Pétion a dû venir, le 28, aux Célestins, apaiser les ouvriers par une de ces belles harangues dont il a le secret. À ces mêmes Célestins, le 30, la garde nationale a beaucoup de peine à « dissiper un attroupement et calmer les esprits ». Faut-il voir là un mouvement anticipé contre les prisonniers ? Un certain nombre d’individus, prélevés dans les maisons de force, travaillent en effet à cet atelier.

Les fédérés, dont le nombre s’accroît sans cesse, restent les plus turbulents. Dans tous les coins de la capitale, jusqu’au Palais-Royal, mêlés à la foule qui s’amuse, on les entend répéter qu’ils « ne quitteront Paris qu’après l’avoir purgé », et ils passent en chantant des couplets dont le refrain est :

 

            Nous percerons leur flanc,

            Nous boirons tout leur sang !

 

Aux Jacobins, l’un d’eux, venu du Tarn, rappelait, le 27, la promesse faite que les têtes du roi, de la reine, de leurs enfants « répondraient de l’invasion », ajoutant déjà, en y mettant un pluriel singulièrement troublant :

– Que cette promesse s’accomplisse et, sûrs de ne laisser derrière nous aucun danger, aucuns maîtres, aucuns conspirateurs, nous volerons aux frontières.

Sous une autre forme plus grandiloquente, Manuel, le président de leur « assemblée », n’a pas dit autre chose le 29 :

– ... Portons la flamme dans tous les palais... ; marchons abattre toutes les têtes qui veulent s’élever au-dessus de leur sphère et faisons rentrer au néant ce qui peut nuire à la France régénérée...

Et d’autres encore, le 1er septembre, présentent à l’Assemblée une pétition, demandant « que tous les prévenus de conspiration et leurs agents, contre lesquels il n’y aurait que des suspicions probables, soient condamnés à mort et exécutés sur-le-champ ».

Tout cela, n’est-ce pas l’appel au massacre ?...

D’autres éléments encore, nouvelles vraies ou fausses, incidents fortuits ou voulus qui se multiplient, concourent à accroître l’inquiétude.

Une lettre, soi-disant reçue d’Allemagne, est publiée le 31 août, par la Gazette Nationale et va être reproduite à grand fracas par la plupart des journaux patriotes, jacobins comme girondins ; elle dévoile, – le donnant pour véridique, – le plan terrifiant des envahisseurs, et on y lit ces lignes :

 

... Le roi de Prusse marchera sur Paris qu’on réduira d’abord à la famine... Les habitants seront conduits en rase campagne, où on fera le triage ; les révolutionnaires seront suppliciés, les autres... (voile jeté sur leur sort) ; peut-être suivra-t-on le système de l’empereur de n’épargner que les femmes et les enfants. En cas d’inégalité de forces, brûler les magasins, faire sauter les poudres, mettre le feu aux villes, car les déserts sont préférables à des peuples de révoltés...

 

Comment ne serait-on pas affolé de telles menaces ?

On exploite, dans le même but de panique, la scandaleuse exposition en place de Grève, le 1er septembre, du charretier Jean Julien, – celui que nous avons vu sortir de la Force, le 27 août... Condamné par le sixième tribunal criminel à douze ans de gêne, il a été, avant de partir au bagne, mis au pilori ; le fait de subir cette première peine le met dans un état de fureur indescriptible ; à l’instant où on le détache, il échappe aux gardes, déboutonne sa culotte, « montre son derrière et le devant » au public massé autour de l’échafaud, en hurlant à tue-tête :

– Vive le roi !... vive la reine !... vive La Fayette !... Au f... la nation !

Le premier moment de stupéfaction passé, la peur saisit la foule ; le bruit s’y répand que l’homme a des complices, que ses cris sont un signal pour déchaîner la guerre civile... On veut lui faire un mauvais parti ; Manuel accourt, prononce une harangue, parvient, non sans peine, à enlever le condamné, qu’il emmène à l’Hôtel-de-Ville, d’où il l’expédie à la Conciergerie, en le déférant au Tribunal extraordinaire.

Jean Julien sera jugé et exécuté le lendemain, mais, sans attendre, on raconte partout qu’il a fait l’aveu d’un immense complot royaliste ; ce complot avait des ramifications dans toutes les prisons, qui étaient remplies d’aristocrates, de prêtres réfractaires, leurs armes prêtes à égorger le peuple... Huit jours plus tard, Adélaïde Mareux, – une jeune bourgeoise de la rue Saint-Antoine, « toujours bonne et douce », fille, il est vrai, d’un Commissaire de la Commune, – écrira à l’un de ses frères le récit des évènements : elle lui redira, comme véridique, cette sombre machination et y trouvera la justification des massacres.

Que d’autres histoires, non moins imaginées, se répètent alors !... Celle, par exemple, qu’un voleur, arrêté, a déclaré appartenir à une bande de 600 scélérats qui avaient leur quartier général aux Champs-Élysées ; – celle encore que les aristocrates se font la main pour couper, eux-mêmes, le cou aux patriotes : à la fin du dîner, on apporte une petite guillotine d’acajou, on y fait basculer des poupées figurant les personnalités jacobines, et, quand la tête tombe sous le couperet, il s’échappe du corps un liquide pareil à du sang, – eau ambrée fort agréable dans laquelle les convives, hommes et femmes, trempent joyeusement leur mouchoir... Prudhomme dira qu’on a assassiné Mme de Lamballe pour avoir été une de ces aristocrates...

De la sorte, la fièvre grandit, la panique se propage, la colère monte... Il s’en faut de peu que Luce de Montmorin, le gouverneur de Fontainebleau, n’en soit la première victime... Commencé le 28 août, son procès a été successivement ajourné pour supplément d’information, puis en raison des visites domiciliaires ; repris le 30, il ne s’achève que dans la nuit du 31 au 1er septembre : un verdict d’acquittement est rendu. Quand le président Osselin en donne lecture, des murmures violents s’élèvent dans la salle, bondée d’exaltés, convaincus, d’après les débats, de la culpabilité de l’accusé.

– Vous le déchargez aujourd’hui, lance une voix. Dans quinze jours, il nous fera égorger !...

Osselin s’efforce de calmer l’indignation, en appelle à la légalité, montre les dangers de telles manifestations qui conduisent inévitablement à la « subversion totale de l’empire ».

On l’écoute, une seconde, puis on lui riposte qu’on a reconnu, parmi les jurés, des hommes qui ont appartenu à la maison Montmorin : on réclame finalement la révision du procès.

Devant cette exigence, le Tribunal s’incline, décide, en dépit de la chose jugée, de ne point rendre la liberté à l’acquitté, de le faire écrouer à nouveau « au nom du peuple » ; le président, en personne, se chargera de le reconduire à la Conciergerie ; il lui donne le bras, part sous les huées, et, par les couloirs du Palais, va remettre Montmorin au geôlier.

Pauvre Osselin !... quinze mois plus tard, ce même Tribunal, qu’il préside aujourd’hui, le verra comparaître, cette fois en accusé, coupable de s’être trop laissé prendre aux charmes de la ci-devant marquise de Charry ; il finira même, englobé dans la conspiration des prisons, par monter sur l’échafaud, le 8 messidor an II (26 juin 1794)... Aujourd’hui, à la veille d’être élu député de Paris, il connaît quelques minutes de défaveur et manque même, en sortant de la Conciergerie, d’être tué par un garde national qui lui porte un coup de sabre, « croyant avoir à venger sur la personne d’un juge la déclaration du jury ».

 

 

Devant ces évènements, habilement exploités, déformés et amplifiés dans les récits qui passent de bouche en bouche, alors que l’Assemblée est tout absorbée par le péril national, il faudrait que la voix du Pouvoir exécutif s’élève, rassure les esprits, se contente d’exalter les âmes en prêchant l’union contre l’envahisseur.

Au lieu de cela, Roland, obsédé par la peur de ne point paraître assez avancé, poursuit sa criminelle politique d’affolement. Le 1er septembre encore, au matin, il fait afficher et adresser à toutes les municipalités de France une circulaire annonçant la publication des papiers saisis aux Tuileries, il profite de l’occasion pour accabler les prisonniers du Temple et dénoncer leur crime, prouvé par les dossiers :

 

On soudoyait les assassins, on payait des pamphlets, on décriait les assignats, on subornait des régiments, on dispersait nos armées, on ouvrait nos frontières, on préparait enfin le ravage de nos propriétés, le massacre de nos familles, la ruine de la liberté...

 

De pareilles accusations, venant de si haut, répandues à profusion, apportaient une aide singulière aux meneurs, qui ne se faisaient pas faute de les utiliser.

À côté de Roland, Danton est trop inféodé aux hommes de la Commune pour ne pas leur laisser le champ libre ; au fond, il approuve leur action, qui cadre bien avec sa propre politique, et il n’est nullement fâché que son secrétaire général, Fabre d’Églantine, leur donne l’appui d’une autorité officieuse. Lui-même ne répugne pas à une justice expéditive du peuple, si les tribunaux ne font pas leur devoir, et il ne se gêne nullement pour l’exprimer dans la lettre qu’il adresse, le 1er septembre, à l’accusateur public Réal, à l’instant où commence le procès du major Bachmann, au lendemain de l’acquittement de Montmorin ; il repousse les conclusions de déclinatoire, qu’en raison de leur nationalité, se proposent d’élever les officiers suisses mis en jugement :

 

J’ai lieu de croire, écrit-il, que le peuple outragé, dont l’indignation est soutenue contre ceux qui ont attenté à la liberté..., ne sera pas réduit à se faire justice lui-même, mais l’obtiendra de ses représentants et de ses magistrats...

 

Cette lettre sera lue à l’audience, au début du procès ; la décision du tribunal s’y conformera, et Bachmann sera condamné à mort, le 2 septembre.

Telle quelle, la responsabilité de Danton, dans la préparation des massacres, est suffisamment lourde, – et elle s’accroîtra encore au cours de leur exécution. Point n’est besoin d’y ajouter du roman.

Bien fantaisiste, ainsi, paraît l’histoire de ce « Comité secret », tenu dans une salle écartée de l’archevêché, le 30 août, et que Maton de La Varenne raconte d’après un témoin soi-disant oculaire, nommé Beignont.

Panis, Sergent, Marat, Collot d’Herbois, Billaud-Varenne, Danton, Manuel y auraient assisté, et l’ « Ami du peuple », parlant le premier, aurait montré la nécessité d’effrayer, avant même qu’elle se réunît, la Convention par un « coup de vigueur » qui la rendrait soumise à la Commune ; ce « coup de vigueur », ce serait l’égorgement des prisonniers, qui délivrerait en même temps Paris d’autant d’ennemis de la République... De sang-froid, la barbare proposition aurait été examinée, acceptée, on en aurait étudié les modalités : après avoir écarté l’incendie des prisons et la noyade en masse des détenus, on se serait arrêté au meurtre individuel de ceux-ci, et Danton se serait chargé d’organiser cette exécution, telle à peu près qu’elle se réalisera effectivement.

C’est à ce plan ténébreux que se serait appliquée la parole de Camille Desmoulins, rapportée par Roch Marcandier, dans sa fantaisiste Histoire des hommes de proie... Camille était, lui aussi, un collaborateur de Danton, occupant auprès de lui le poste de « secrétaire du sceau ». À qui voulait l’entendre, il aurait raconté que, de concert avec son ministre et Fabre d’Églantine, « ils avaient pris de grandes mesures qui sauveraient la France... »

Dans cet ordre d’idées, l’imagination des pamphlétaires n’aura pas de limites.

Prudhomme, ainsi, quand il aura renié ses amours révolutionnaires, se fera l’écho d’une rumeur suivant laquelle on aurait envisagé, à cet instant, que l’assassinat ne se bornerait pas aux prisons, mais que le peuple, entraîné par les équipes d’assommeurs, continuerait son œuvre, une fois les geôles vidées, et qu’on abattrait jusqu’à 30 000 têtes.

Non moins étrange semble ce « Conseil secret » où le P. Barruel, – d’ordinaire plus sérieux, – nous montre Manuel, Marat, Panis, Legendre, réunis avec un prêtre jureur membre de la Commune, mais dont il tait le nom. On examine le décret de déportation ; on trouve celle-ci trop douce ; on préfère l’assassinat et on fait venir le bourreau. Interrogé sur le nombre de têtes qu’il peut abattre en une journée, Sanson répond :

– Cinq à six cents.

– En ce cas là, répondent ces messieurs, nous n’avons pas besoin de vous...

Le massacre est ainsi décidé, et le jureur, en sortant de ce Conseil, laisse échapper cette phrase :

– Nous venons de prendre une résolution terrible, mais nécessaire.

Sénart, qui devait être, sous la Convention, secrétaire rédacteur du Comité de sûreté générale, affirme de son côté avoir vu des instructions signées Panis, Sergent, Tallien, adressées à Maillard, « chef des coupe-jarrets de Paris, connus sous le nom de tape-dur » : l’homme, que nous verrons du reste bientôt à l’œuvre, devra disposer sa bande « d’une manière utile et sûre » ; il l’armera surtout d’assommoirs : il prendra ses précautions pour empêcher les cris des mourants ; on frappera à la tête afin d’expédier plus promptement ; on fera emplette de vinaigre, pour chasser l’odeur et laver les endroits où l’on tuera ; on se précautionnera de balais de houx, pour bien racler le sol ; on aura de la chaux vive, des voitures couvertes prêtes à transporter les cadavres, des fosses toutes creusées ; on payera bien, enfin, – et ce sera le principal.

Une fois l’horrible chose accomplie, il sera par trop facile d’indiquer comme prévues à l’avance la suite des évènements et les mesures, qu’effectivement, ceux-ci entraîneront.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

 

La veille du drame

 

 

 

 

Qu’il y ait une part de vrai dans ces racontars ou que tout en soit faux, une seule chose est certaine : à la veille du 2 septembre, une atmosphère rouge plane sur Paris... Depuis des semaines que la campagne de panique se poursuit, que les excitations au meurtre se multiplient, l’idée s’est lentement cristallisée qu’il faut tuer les prisonniers, – suspects politiques ou religieux d’abord, enfermés aux Carmes, à Saint-Firmin, à l’Abbaye, à la Force, criminels de droit commun, également, détenus à la Conciergerie, au Châtelet, aux Bernardins, à Bicêtre, à la Salpêtrière, tourbe anonyme dont, une fois victorieux, les contre-révolutionnaires s’empresseraient d’ouvrir les cachots pour qu’elle se répande dans la capitale et y extermine sans merci les patriotes.

Dès le 15 août, Létourneau, l’économe de Bicêtre, écrivait que jamais ses prisonniers n’avaient été aussi paisibles « dans la crainte où ils étaient toujours qu’on vînt leur couper le cou »... Les derniers jours du mois voient de pareilles appréhensions se répandre un peu partout. On prête à l’agitateur lyonnais Laussol ce mot, qu’il aurait dit le 28 : « Tout se dispose à faire une affaire générale des malveillants. » Sergent, raconte Mme de Fausse-Lendry, lui déconseille de rejoindre à l’Abbaye son oncle de Rastignac, en la prévenant qu’« elle commet une imprudence, que les prisons ne sont pas sûres... » Peut-être ces propos sont-ils douteux : une lettre, au moins, existe, – celle que Manuel écrit, à la même date, au ministre de l’Intérieur, auquel il montre la nécessité de ne pas contrarier l’impatience populaire :

 

Ne serait-ce pas provoquer une explosion dont les effets pourraient être funestes aux personnes qu’on voudrait ménager ?...

 

Et Roland lui-même se rend si bien compte que la situation s’aggrave qu’il donne l’ordre, le 1er septembre, de placer, pour la nuit, quatre factionnaires à la Force.

Étant donné cela, quoi d’étonnant si les hommes en place ou influents cherchent à mettre à l’abri d’un danger redouté ceux auxquels ils s’intéressent ?... Sont-ils, ce faisant, complices dans la préparation des prochains évènements ?... On ne peut vraiment l’affirmer : précaution n’est point connivence. Ce même 1er septembre, toute une série de libérations est accordée : celles, à l’Abbaye, d’un prêtre réfractaire, M. Brossart, et de deux députés démissionnaires, Jouneau et de Jaucourt ; à la Force, de MM. Lefaucheux, de La Morlière et Margoutière ; aux Carmes, de M. Charles Maignien, le frère du curé de Villeneuve-le-Roi ; à Saint-Firmin, de M. Bérardier, l’ancien principal du collège Louis-le-Grand, pour lequel, dit-on, Robespierre, son ancien élève, serait intervenu ; il en est de même pour un autre ecclésiastique, auquel Camille Desmoulins s’intéressait, et pour un parent de Danton, un nommé Godot, ancien receveur des traités au pont Saint-Paul, détenu pour malversations ; Danton insiste par ailleurs, – ici la lettre existe, bien datée du 1er septembre, – pour qu’on relâche le notaire Guillaume, contre lequel, affirmait-il, il n’existait point de charges sérieuses. Barrère, en revanche, n’arrive pas, malgré ses attaches jacobines et ses instances au ministère de la Justice, à sauver son ami M. Bousquet, le canoniste languedocien ; le jureur Grandmaison n’obtient pas davantage la libération d’un de ses confrères insermenté, enfermé aux Carmes : il réussira seulement à ce qu’on l’épargne au cours des massacres ; M. de La Lande, enfin, écrit vainement à Pétion pour demander son élargissement, mais rien n’indique que le maire de Paris tente une démarche en faveur de son ancien collègue de la Constituante.

Parmi les prisonniers, cependant, qui voient sortir quelques rares privilégiés, l’inquiétude, jusqu’ici, n’est pas trop grande ; elle se généralise seulement dans la soirée du 1er septembre.

Sur l’état d’esprit de Saint-Firmin, à cette date, on ne sait que peu de chose.

Les arrestations du 30 août, en remplissant la maison, y ont jeté un trouble profond. Au soir de cette journée, M. Gros avouait qu’il venait de vivre des instants terribles et « qu’il avait cru franchement toucher à sa dernière heure », tant étaient affreux les cris des Marseillais ; son neveu, le curé de Saint-Laurent de Nevers, M. Fougères, – un grand nerveux, –ajoutait :

– Encore une nuit comme celle-ci et je suis un homme mort.

Malgré tout, c’est dans le calme et la résignation que ces hommes attendent une déportation dont ils ignorent encore les conditions : le décret ne leur sera apporté que le 2 septembre. Savent-ils que, le 31 août, un professeur de musique, le citoyen Félix, a proposé à l’assemblée de la Section de « faire un tri parmi eux et de prendre des mesures pour retenir seulement ceux que la loi désigne » ?

La motion n’a pas eu de suite, mais, le 1er septembre, au matin, un représentant de la municipalité vient prendre les noms de tous les détenus, et ils sont persuadés qu’il s’agit de leur prochain départ... Ils ont appris les incidents qui ont opposé la Commune à l’Assemblée et augurent bien de ce conflit : ils restent convaincus que l’ancienne municipalité va revenir et se hâter d’appliquer la loi.

Un des commissaires, Le Boucher, se charge, il est vrai, de « rabattre leur joyeux caquet », en leur disant gentiment :

– Que ce soit l’ancienne, que ce soit la nouvelle municipalité qui triomphe, vous êtes également f...

À quelques-uns, ce mot ouvre les yeux : plusieurs font leur testament, d’autres se préparent à la mort, en faisant une confession générale.

 

 

Aux Carmes, il en est à peu près de même... Sur cette geôle, les relations des « rescapés » sont plus nombreuses et, instant par instant, en quelque sorte, on peut suivre la tragique histoire.

Les prisonniers continuent de mener l’existence que nous avons décrite. Les derniers venus, – les ecclésiastiques arrêtés aux Eudistes, – sont arrivés dans la soirée du 30 août ; faute de place dans la nef, on les a installés dans l’ancien chœur des religieux, qu’une cloison sépare du reste de l’édifice ; par les deux portes pratiquées dans cette boiserie et laissées ouvertes, un va-et-vient s’est aussitôt établi : tous ces prêtres se sont retrouvés avec effusion, et les arrivants se sont, sans une plainte, conformés aux habitude prises par leurs devanciers ; pour cette nuit, pour les suivantes, ils se sont organisé une chambre de fortune, en glissant des matelas entre les stalles et pupitres des anciens moines... À vrai dire, une fois couchés, ils y étaient bien à l’étroit, et les pieds de l’un touchaient à la tête de l’autre.

La journée du 31 amène une nouvelle visite de Manuel, qu’on n’avait pas revu depuis le 27... Il apparaît soucieux, annonce que les Prussiens sont en Champagne, que le peuple de Paris se lève en masse et envoie toute sa jeunesse pour les combattre.

– On ne veut pas laisser d’ennemis derrière soi, ajoute-t-il. Vous devez donc, pour votre propre sûreté et pour obéir au décret de déportation, vous préparer à sortir de France...

Quelques objections s’élèvent ; à une question, le procureur de la Commune répond :

– On vous accordera quelques heures pour prendre dans vos maisons les choses dont vous aurez besoin pour le voyage.

Là-dessus, il s’en va, laissant les prisonniers surexcités par cette pensée d’un prochain départ : ils l’espèrent pour le lendemain, 1er septembre, pour le dimanche 2 au plus tard.

Au cours de l’après-midi, un acte brutal les a remplis de douleur : un peu avant le dîner, des « patriotes » sont venus dépouiller les autels ; comme l’un de ces hommes ne pouvait arriver à enlever le crucifix posé sur l’autel du transept droit, il l’a brisé... Heureusement, après le départ de la bande, on retrouve un Christ en bois, et on le replace sur le grand autel : vers lui monteront désormais les prières.

Sur les 10 heures du soir, on s’installe pour la nuit... Beaucoup dorment déjà quand, vers 11 heures, des voix, un cliquetis d’armes font se dresser les détenus : accompagné de gendarmes, un commissaire entre, donne lecture du fameux décret de déportation et de l’arrêté de la Commune ; plusieurs affiches du texte sont apposées sur les murs du sanctuaire.

Dès le matin, le samedi 1er, on se presse devant ces affiches, on les relit, on les commente : chacun se dispose à faire ses préparatifs de départ, se préoccupe surtout de recueillir le plus d’argent possible, car nul ne sait ni le terme ni la durée du voyage qu’on va entreprendre. On ne met guère en doute cet exode ; M. Desprez de Roche écrit même à son ami, M. Cor-maux, l’ancien curé de Plaintel, réfugié alors chez les Annonciades de Saint-Denis :

 

... Le passeport vous sera délivré, comme à tous les autres, sur la demande que vous en ferez. Les finances suffiront, je pense, à faire le voyage ; on me fait espérer d’être incessamment élargi. Si je le suis, vous me trouverez chez moi, et je vous en donnerai avis : je me recommande à vos prières et à celles de vos amis...

 

Une autre main trace, à la suite, ces deux lignes :

 

Monsieur, M. Desprez m’autorise à ajouter un mot... Il se porte bien et fait toujours des siennes, c’est-à-dire beaucoup de bien au milieu de la sainte troupe où il est...

 

Post-scriptum étonnamment émouvant, qui montre l’action bienfaisante exercée sur ses confrères par le vicaire général de Mgr de Juigné.

Plus que jamais, il est vrai, ces malheureux avaient besoin de directives sûres... Une question grave les angoissait particulièrement depuis quelques jours... Cette liberté qu’on annonçait, à laquelle tous ils aspiraient, quel que fut l’inconnu de l’exil, ne faudrait-il pas la payer en acceptant de prêter le nouveau serment, rendu obligatoire, par le décret du 15 août, pour les « pensionnaires de l’État », – ce qu’étaient, en grande majorité, les prêtres enfermés aux Carmes.

Dans ce serment, sans doute, il n’était plus question de la Constitution civile du clergé, mais seulement « d’être fidèle à la Nation et de maintenir la Liberté et l’Égalité ou de mourir en les défendant »... Était-il néanmoins licite de s’y soumettre ?

On en discutait passionnément ; les uns inclinaient à accepter ; les autres s’élevaient contre cette formalité, dans laquelle ils voyaient un subterfuge pour obtenir un assentiment tacite à la nouvelle organisation ecclésiastique, condamnée par le Pape.

Celui-ci, par malheur, était loin... Quand parlerait-il ? Saurait-on seulement ce qu’il aurait dit ?... L’évêque de Saintes, lui, était formel :

– Moi, je ne le ferai pas, avec la grâce de Dieu...

Comme, cependant, les esprits restaient partagés, les prélats ont décidé d’en référer à celui qu’on savait être le représentant du Saint-Père, M. de Salamon... Un vieux prêtre, venu en visite, a été prié d’aller trouver l’internonce et de solliciter son avis... On attend impatiemment son retour...

Aujourd’hui, l’accès des personnes du dehors est rendu beaucoup plus difficile. M. Le Tourneur, un jeune séminariste qui sera plus tard évêque de Verdun, est un des rares qui soit admis ; il a l’occasion de causer avec plusieurs membres du clergé de Saint-Sulpice ; tous sont impressionnés des nouvelles inquiétantes qu’il apporte... Comme, en partant, il s’efforce de rassurer ses interlocuteurs, M. Tessier, à côté de qui est M. de Savine, lui riposte tristement :

– Non, mon enfant, nous ne sortirons pas d’ici.

L’angoisse, dès lors, étreint les prisonniers... D’heure en heure, l’espoir de la liberté s’en va ; ils ont la sensation que la surveillance redouble autour d’eux ; les gardes renouvellent la défense de former des petits groupes et fouillent minutieusement les matelas, les porte-manteaux.

Ces vexations amènent un incident. Un député de la Dordogne à la Législative, M. Delfaut, est venu voir son oncle, l’ancien constituant. À peine les deux hommes sont-ils réunis que le milicien chargé de la surveillance les prie d’abréger leur entretien... L’intervention paraît déplacée au représentant du peuple ; une altercation s’ensuit, et l’abbé Delfaut croit sage d’y mettre fin en congédiant son neveu, qu’il ne reverra pas.

La plupart, alors, se confessent, se préparent à la mort, tous faisant volontiers écho à M. de Cucsac, le supérieur des philosophes de Saint-Sulpice, qui répond à son cousin l’abbé de Villèle, futur archevêque de Bourges, venu lui demander s’il désirait quelque chose :

– Le seul service que je puisse recevoir de vous, c’est de me procurer les Actes des martyrs...

Plus d’un aussi songe à écrire ses dernières volontés... Ces précieux papiers, qui nous feraient pénétrer au fond des âmes, ont presque tous disparu dans l’affreuse tuerie ; un des seuls conservé, celui que M. Boucharenc de Chaumeils, l’ancien supérieur du séminaire Saint-Marcel, avait tracé dès le 29, nous éclaire sur les ultimes pensées de ces saints :

 

Ne sachant qui meurt ni qui vit, et les conjonctures présentes ajoutant infiniment à cette incertitude, la prudence humaine et chrétienne demande de ne pas différer plus longtemps de faire d’avance les dispositions que l’on doit aux siens et à soi-même. Uni inséparablement à l’Église catholique, apostolique et romaine, c’est dans sa foi que je vis et je meurs, résolu de la confesser, moyennant la grâce de Jésus-Christ, jusque sur l’échafaud...

 

Ce même soir, les ecclésiastiques qui prennent soin de la table avertissent leurs confrères d’avoir à préparer le payement de ce qu’ils doivent pour leur nourriture, car on les a invités eux-mêmes à régler le compte le lendemain matin.

Quelques-uns en augurent une délivrance prochaine... Un détenu laïque va jusqu’à assurer hardiment, proposant d’en faire le pari, que tous sortiront de captivité le lendemain dimanche.

Moins confiants, NN. SS. Du Lau et de La Rochefoucauld disent à leurs domestiques, encore autorisés à communiquer avec eux, de ne pas revenir sans avoir payé leurs dettes et sans apporter quittances de ces règlements.

 

 

Entre-temps, l’envoyé des prélats a, non sans peine, fini par savoir que M. de Salamon était enfermé au Dépôt de la Mairie. Déguisé sous de mauvais vêtements, il s’y présente, vers 8 heures du matin, le 1er septembre, et tombe en pleine agitation.

Manuel sort d’ici. Il était venu, très tôt, lire aux détenus un arrêté du Conseil général, aux termes duquel tous seraient « transférés » le soir même.

Transférés... que voulait dire ce mot ?... Depuis qu’il a été prononcé, les intéressés relisent le texte imprimé qu’a laissé le procureur de la Commune, et chacun dit sa manière de voir.

– Nous allons partir ce soir, déclare l’un. Peut-être serons-nous déportés... il faut faire provision d’argent pour notre voyage.

– Nous allons être réunis à ceux qui sont aux Carmes, et nous y serons mieux, rétorque un autre.

On invoque également les paroles rassurantes que Manuel a prononcées dans une précédente visite, la veille ou l’avant-veille.

– ... Dans trente-six heures vous recevrez de la municipalité le détail des mesures d’exécution de la loi... Douze heures après, vous serez libres et vous aurez quinze jours pour préparer votre voyage... Mais il faudra que chacun de vous prouve qu’il est prêtre, car l’avantage de sortir en ce moment de la France est une faveur que bien des gens envieraient...

M. de Salamon écoute et reste songeur. Frisé, poudré, rasé de frais, car la fidèle Blanchet ne le laisse manquer de rien, il fait contraste avec ses confrères, malpropres, la barbe longue, les cheveux embroussaillés, pleins de duvet. Il entend avec tristesse ces paroles imprégnées d’un espoir qu’il ne partage pas ; il voit l’abbé Godard, qui se met à genoux pour mieux lire l’affiche, car ce vicaire général de Toulouse est si grand, – plus de 6 pieds, – que, debout, il cogne sa tête aux solives du toit... À la fin, l’internonce se décide à parler :

– Je ne voudrais pas troubler votre joie, mais comment pouvez-vous espérer quelque pitié de la Commune ? Vous ne sortirez pas de prison...

Et, en quelques mots, il explique que « transférés » veut dire « écroués dans une autre prison »... Mieux vaudrait rester ici que d’aller dans une geôle d’État, où il faudra supporter les lenteurs de la justice.

– Vous êtes un visionnaire !... Vous voyez tout en noir..., s’écrie M. Godard.

Juste à ce moment, un gardien ouvre la porte et appelle M. de Salamon... Celui-ci, arraché à ses rêveries, se précipite et se trouve en présence du vieillard mal vêtu qui le demande, le salue avec respect, s’assure qu’il est bien l’internonce.

– Ne prononcez pas ce mot, s’exclame vivement celui-ci. Vous le voyez en effet devant vous : que puis-je faire pour vous, dans le triste état où je suis ?...

Tous deux sont autorisés à entrer dans une petite pièce à côté... Le visiteur expose alors la mission dont il est chargé, dit le douloureux problème qui se pose dans la conscience des prêtres prisonniers.

M. de Salamon proteste de son indignité, s’effraye de se voir consulter par des hommes qui ont lumineusement étudié ces questions... Le prêtre insiste, et l’internonce finit par donner son sentiment personnel.

– Je ne puis encore savoir les intentions du Pape, ce serment étant tout à fait nouveau ; mais j’ose vous assurer qu’il ne lui sera pas favorable, et puisque vous persistez à demander ce que j’en pense, je vous dirai que je ne me permettrai pas de blâmer ceux qui le prêteront, mais que, pour ma part, je suis bien déterminé à le refuser... Dites à ces messieurs que, quand j’aurai l’honneur de les voir, nous aviserons ensemble aux moyens d’avoir sur ce point une doctrine uniforme.

L’envoyé s’en va sur cette réponse... Sans doute trouvera-t-il moyen de la faire connaître aux détenus des Carmes et de Saint-Firmin, et sera-ce une des grandes raisons qui, les jours suivants, devant la mort, les décideront presque tous à refuser de prêter le serment de Liberté-Égalité.

M. de Salamon, avant de rentrer dans le grenier, veut dire quelques mots à sa gouvernante qui, inlassablement, monte la garde sur le palier, attentive aux moindres besoins de son maître... Ce matin, la pauvre femme est aux cent coups.

– Oh ! Monsieur, s’écrie-t-elle en pleurant. Je suis allée au grand marché pour vous acheter les plus belles pêches ; il y a une telle agitation dans Paris, et l’on tient contre les prêtres des propos si épouvantables que je ne crains pas de vous assurer que nous sommés à la veille d’un grand malheur... Et vous ne voulez pas que je fasse des démarches pour vous faire sortir de prison...

Avec calme, l’internonce répond :

– Non... consolez-vous... Il faut que je partage le sort de ces braves gens... Je vous donne tout ce qu’il y a dans ma maison.

La domestique s’exclame :

– Ah ! à quoi me serviront ces objets si je vous perds ?...

Coupant court à ces lamentations, M. de Salmon rentre dans le grenier : l’air y est étouffant, empesté ; pour se rafraîchir, l’élégant abbé verse sur sa tête un peu de « vinaigre des quatre voleurs », dont il a un flacon. Autour de lui, ses compagnons s’affairent ; beaucoup font leur paquet, comme s’ils allaient être libérés ; d’autres écrivent à leurs parents, à des amis, pour leur annoncer la prétendue bonne nouvelle, leur demander aussi de l’argent, en vue du voyage...

Les heures passent en une interminable attente... Quelques détenus reçoivent encore des visites ; on apporte aussi, dans la journée, 200 louis au vicaire général de Strasbourg... Les conversations ont repris, roulent sur la morale, le devoir du clergé, l’espérance qu’on lui rendra bientôt justice ; certains ne pensent qu’à Dieu, se disent prêts à tout souffrir pour lui : les deux frères Hurtrel, – l’aîné a 33 ans, le second 28, – se signalent notamment par leur ardent renoncement.

– Je ne regarde pas comme une disgrâce de mourir pour la religion, déclare avec simplicité le cadet ; je crains au contraire qu’on ne me fasse pas mourir, parce que je ne suis que diacre...

D’autres font des projets d’avenir... M. Sicard, lui, compte profiter de l’occasion pour aller fonder, dans une autre capitale, un établissement de sourds-muets ; il écrit à ce propos, le soir, une lettre, mais, quand il veut la faire passer, l’officier de garde s’y oppose, arguant « qu’il ne peut être permis à aucun Français d’aller porter à des étrangers une découverte quelconque ». Il faut, pour le fléchir, que M. Sicard lui explique qu’il s’agit uniquement de l’art d’instruire de malheureux infirmes.

La nuit est tombée ; ne voyant rien venir, on désespère de sortir ce soir... Brusquement, à 11 heures, la porte s’ouvre : un membre de la Commune, ceint de son écharpe, paraît et crie très fort :

– On va transférer les 63 plus anciens... Qu’ils s’avancent pour se faire inscrire !

Il y a une ruée, car tous sont convaincus qu’il s’agit d’une libération... Mû par une sorte d’inspiration du ciel, M. de Salmon se présente un des premiers et est noté, sans qu’aucune question lui soit posée. M. Sicard, au contraire, ne se hâte pas : il donne son nom dans les derniers, mais, à peine inscrit, ajoute :

– Je suis l’instituteur des sourds-muets.

Le commissaire aussitôt efface le nom, déclarant :

– Vous ne pouvez sortir aujourd’hui avec les autres.

Même réponse est faite au surveillant de l’institution, M. Labrouche, un laïque pourtant.

En revanche, M. Laurent, l’adjoint du directeur, est mis sur la liste.

Les partants embrassent une dernière fois ceux qui restent, – une quinzaine tout au plus, – et s’en vont... Le grenier, alors, semble terriblement vide ; M. Sicard a l’impression que l’immense salle s’est « couverte d’un voile funèbre ».

Il ne se doute pas qu’à cet instant, répondant à l’enquête ordonnée par l’Assemblée, la Section de l’Arsenal s’occupe de lui ; un arrêté, aussitôt transmis à toutes les geôles, invitera les autorités constituées à « lui faire subir la loi dans toute son étendue... » ; malgré la « prétendue utilité » de ce prêtre insermenté, « son élargissement serait d’autant plus dangereux qu’il possède l’art coupable de cacher son incivisme sous des dehors patriotes et de servir la cause des tyrans en persécutant sourdement ceux de ses concitoyens qui se montrent dans le sens de la Révolution... » La Section demandait, en finissant, qu’il fût remplacé par son collaborateur assermenté, « le savant et modeste abbé Salvan, héritier, comme plusieurs autres, de la sublime méthode inventée par l’immortel abbé de l’Épée... ».

M. Sicard ne saura que plus tard cette machination... L’émotion de la séparation un peu dissipée, il s’efforce de se distraire en causant avec M. Labrouche et un ancien avocat au Parlement, M. Martin de Marivaux... Bientôt d’ailleurs, de nouveaux détenus sont amenés ; à 6 heures du matin encore, on annonce trois prêtres qui viennent d’être arrêtés : MM. Le Danois, de la communauté de Saint-Roch, Fontaine et Martin, du clergé de Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

Quand, un peu plus tard, les croyant encore à la Mairie, des amis des « transférés » viennent les voir, M. Sicard, convaincu qu’ils ont été délivrés, déclare :

– Vous les trouverez chez eux... On est venu hier au soir les mettre en liberté.

Les visiteurs répondent, très inquiets :

– Ils ne sont pas chez eux... Nous en venons...

Force est bien de se rendre à l’évidence : une autre prison a reçu les 63 suspects.

Ils sont effectivement à l’Abbaye, où nous allons les suivre.

 

 

Revenons quelques heures en arrière, sur le minuit du 1er au 2 septembre ; l’obscurité est profonde, accrue encore par d’épais nuages qui couvrent le ciel.

Une dizaine de fiacres, réquisitionnés par la Commune, attendent cul-de-sac de Jérusalem, devant la Mairie, dont la cour est remplie de sans-culottes et de volontaires en armes. Une à une, on fait pénétrer les voitures ; au fur et à mesure, on y entasse, six par six, les prisonniers qui viennent de descendre du Dépôt.

M. de Salamon, en montant sur le marchepied, aperçoit à sa droite sa Blanchet, toute en pleurs, qui lui demande où on l’emmène... Agacé, l’internonce la rabroue et, pour toute réponse, la brave femme lui baise la main... Avec d’autres, l’abbé est poussé dans le véhicule ; la portière se referme... Dès que l’embarquement est fini, un signal est donné : le cortège s’ébranle, encadré de miliciens dont certains portent des torches ; une foule d’hommes du peuple suit, mais tous gardent le silence, ne semblant être là que par curiosité.

Au sortir du cul-de-sac, on tourne à droite sur le quai des Orfèvres ; au bout, on traverse, sur le Pont-Neuf, le petit bras de la Seine et, par la rue Dauphine, on se dirige vers la rue de Buci, dans laquelle on s’engage.

– On ne nous conduit pas aux Carmes, observent certains détenus. Nous laissons la rue à gauche... On va du côté de l’Abbaye...

Bientôt, en effet, la silhouette de la prison, avec ses tourelles, se dessine dans l’ombre ; mais on passe sans s’arrêter devant le guichet, et on continue par la rue Sainte-Marguerite.

– Où allons-nous donc ?... se demandent, non sans angoisse, les prêtres.

Brusquement, les voitures prennent l’allée qui mène à l’église, enfilent la rue Childebert, pénètrent sur le parvis : on fait halte devant le grand portail du monastère, qui s’ouvre devant les arrivants.

Une grande salle, à l’entrée, sert de poste à la garde nationale. Les prêtres y sont accueillis par de grossières injures ; on les écroue, mais, après ce premier contact, nul ne s’occupe plus d’eux.

Il n’y a là ni chaises ni bancs pour s’asseoir ; M. de Salamon perd courage ; il a la fièvre, se sent pris de sueurs froides, chancelle, est obligé de s’appuyer sur l’épaule d’un de ses compagnons qui le réconforte de son mieux... Heureusement, un homme, qui semble donner des ordres, arrive ; l’internonce l’interroge, lui dit qu’il est malade, finit par l’apitoyer, bientôt obtient la promesse d’être installé ailleurs.

De fait, à 1 heure du matin, cet individu revient, dit au seul M. de Salamon de le suivre...

Tous deux traversent le bâtiment des hôtes, pénètrent dans le cloître baigné d’ombre : sur la travée Nord, face à l’abbatiale qui surplombe, une porte s’ouvre ; l’internonce se trouve dans une vaste pièce, au plafond soutenu par des piliers et qu’éclaire vaguement une petite lampe.

Quatre-vingts détenus sont couchés à terre sur des matelas, entassés dans cet ancien réfectoire des moines... Au bruit, tous s’éveillent, lèvent la tête, s’assoient pour voir qui entre à pareille heure. Aussitôt, M. de Salamon est reconnu ; des voix jettent son nom : c’est à qui s’empressera pour lui offrir une place.

Lui, dans cette demi-obscurité, ne distingue aucun visage, ne voit que des bonnets de coton : il remercie, déclare qu’il va se coucher à côté de la personne la plus près de lui... Tout vêtu, il s’étend et s’aperçoit que ce compagnon choisi par lui est un nègre, – un déserteur, il le saura par la suite. Bientôt, la puanteur qui s’exhale de cet individu est telle que le pauvre abbé ne peut la supporter : il en est réduit à se tourner et essaye de dormir... Il est si las que le sommeil ne tarde pas à venir.

Les premières lueurs du jour réveilleront la chambrée, et M. de Salamon verra ceux à côté de qui il a passé la nuit : il ne reconnaîtra que deux personnes : l’un, M. Clément de Sainte-Palaye, à qui il se refusera à parler, considérant comme un « déserteur de la bonne cause » l’ancien magistrat à la Cour des comptes, devenu un des commandants de la garde nationale. En revanche, il retrouvera avec joie un ami d’enfance, l’abbé Vitalis, qu’il n’a pas revu depuis bien des années... Celui-ci est le seul prêtre enfermé là ; tous les autres sont des soldats ou des gentilshommes.

Tout à côté, sans qu’il s’en doute, les 62 détenus, avec lesquels l’internonce est venu de la Mairie, ont passé une plus triste nuit encore, enfermés dans une chapelle « qui servait jadis à une Congrégation d’artisans 10 ». Rien n’y était préparé pour les recevoir, et ils ont trouvé un local pitoyable, – vaste, mais abandonné depuis longtemps : un ou deux doigts de poussière recouvraient le sol ; des toiles d’araignées tapissaient les murs ; l’immense vitrail faisant fond était brisé en cent endroits ; il n’y avait ni lits ni chaises, pas même de paille, seulement un banc, à dossier très élevé, sur lequel dix à douze ont pu tenir : les autres, parqués comme des animaux, ont attendu anxieusement le lever du soleil.

À l’autre bout de l’Abbaye, en revanche, de l’autre côté du palais abbatial, les hôtes de la prison ne se doutaient pas de ce qui se passait dans le monastère.

Ces deux derniers jours, l’existence s’est continuée pour eux, monotone, sans que rien fût changé à leur régime, aussi doux et tolérant qu’à l’ordinaire.

L’annonce de l’acquittement de M. de Montmorin, immédiatement connu, a été accueillie avec une joie délirante... Tout de suite, hélas ! la douleur y a succédé, dès qu’on a su les incidents du Palais et la réincarcération à la Conciergerie du gouverneur de Fontainebleau... Lui-même a écrit à ses amis de lui envoyer ses effets « pour le peu de temps... ». Ces points de suspension ne signifiaient que trop ses craintes.

Mme de Tarente, dans sa chambre toujours fleurie, a continué ses longues causeries avec Mlle de Sombreuil. La princesse a reçu, le 31 août, la visite de l’homme d’affaires de sa mère, accompagné de Chaney, secrétaire du Comité de surveillance, auquel elle n’avait déjà eu que trop à faire... Cette fois, celui-ci a laissé entendre qu’il était un ami, que la prisonnière pouvait se fier à lui, et il lui a remis une lettre de son beau-frère La Trémoille, qui insistait pour qu’elle écrivît à Manuel, à Pétion, au Comité, et leur demandât justice... La princesse est restée si émue de cette visite qu’il a fallu la gaieté de Mlle de Sombreuil pour la dérider ; les deux femmes ont passé une partie de la nuit du 31 août au 1er septembre à dire des plaisanteries, à rire comme des folles, à la grande indignation de Mme de Fausse-Lendry.

Le soir, Chaney est revenu, a reproché à Mme de Tarente son manque de confiance... Il a promis de revenir le lendemain dimanche, à 2 heures, et est parti en répétant :

– ... Écrivez, et je me chargerai de vos lettres pour vos parents et amis.

La princesse, malgré tout, ne peut s’empêcher d’avoir peur, car, depuis deux jours, des ouvriers construisent, sous sa fenêtre, un nouveau corps de garde, et leurs propos contre les prisonniers sont si atroces qu’elle ne les entend pas sans frémir. Pas plus que les autres, elle ne peut cependant imaginer les épouvantables heures qui vont suivre.

Quand l’aube du dimanche 2 septembre se lève sur Paris, combien sont-ils enfermés ainsi dans les diverses geôles où se dérouleront les massacres ?... Malgré les états existants, le calcul est assez difficile, surtout pour l’Abbaye et la Force, sur lesquels on trouve des renseignements contradictoires. M. Pierre Caron s’est minutieusement attaché à vérifier ce nombre ; si l’on accepte ses conclusions, – et il n’y a pas de raisons de les discuter, – on arrive aux chiffres suivants : à l’Abbaye, 240, peut-être 285 prisonniers ; aux Carmes, 160 ; à Saint-Firmin, 92 ou 93 ; aux deux Forces, 518 ; aux Bernardins, 75 ou 76 ; à Bicêtre, 450 ; au Châtelet, 269 ; à la Conciergerie, 508 ; à la Salpêtrière, 270 ; soit, au total, pour ces neuf prisons, environ 2 600 détenus, auxquels il faut ajouter les 200 Suisses incarcérés au Palais-Bourbon.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IX

 

 

Le matin du 2 septembre

 

 

 

 

« Ça ira... ça ira... », écrivait à son mari, le soir du 1er septembre, Mme Jullien de la Drôme ; la « patriote » exultait de voir la Commune l’emporter sur l’Assemblée, de sentir toute la « clique brissotine » aux abois... « Rien n’empêcherait plus le grand peuple de faire son chemin », quand on aurait élu de « bons » députés... Elle était toute ragaillardie aussi, car on venait de lui annoncer qu’on avait réoccupé Longwy, fait prisonniers le fils du roi de Prusse et 6 000 Prussiens...

Pour une fois, la chère femme était mal renseignée. Tandis qu’elle écrit, le bruit, au contraire, si l’on en croit Mme Roland, commence à courir que Verdun est pris.

La nouvelle se répand dans Paris, comme une traînée de poudre, le dimanche matin ; elle est du reste prématurée, car la place tombera seulement dans la journée, mais, transmise de bouche en bouche, commentée, déformée, elle bouleverse l’âme populaire : déjà on raconte que Châlons aussi est occupé, que la cavalerie ennemie marche sur Paris, qu’avant trois jours les troupes étrangères seront dans la capitale « fumante et dévastée ».

À 10 heures, la Commune entre en séance... Si Verdun n’a pas encore succombé, ce n’est de toute façon qu’une question d’instants ; en termes émouvants, Manuel dépeint la situation tragique ; devant le danger, des mesures exceptionnelles s’imposent... Aussitôt elles sont votées, d’enthousiasme, à l’unanimité : tous les citoyens se réuniront immédiatement, camperont ce soir au Champ-de-Mars, partiront demain, à marche forcée, pour Verdun ; « ils y périront en défendant la liberté ou purgeront le sol français de la présence de ses ennemis » ; les barrières seront à nouveau fermées, on réquisitionnera tous les chevaux susceptibles de servir à la cavalerie ou à l’artillerie ; les Sections donneront l’état des hommes prêts à partir, ainsi que celui de leurs armes ; un Comité militaire de huit membres siégera en permanence, à l’Hôtel-de-Ville, dans la salle « dite » de la Reine ; à l’instant, enfin, le canon d’alarme sera tiré, le tocsin sonné, la générale battue... Une proclamation enflammée a été, entre-temps, rédigée :

 

CITOYENS,

L’ennemi est aux portes de Paris ; Verdun, qui l’arrête, ne peut tenir que huit jours. Tous les citoyens qui défendent le château ont juré de mourir plutôt que de se rendre. C’est vous dire que, quand ils vous font un rempart de leurs corps, il est de votre devoir de voler à leur secours.

Citoyens, aujourd’hui même, à l’instant, que tous les amis de la Liberté se rangent sous les drapeaux ; allons nous réunir au Champ-de-Mars ; qu’une armée de 60 000 hommes se forme sans délai, et marchons aussitôt à l’ennemi, ou pour succomber sous ses coups, ou pour l’exterminer sous les nôtres.

 

Cette proclamation est déjà à l’impression ; en attendant qu’elle soit affichée à profusion sur les murs de Paris, deux commissaires se rendent à l’Assemblée pour la mettre au courant des mesures prises.

La séance du Manège a repris à 9 heures ; là aussi, on s’occupe du siège de Verdun : lecture est donnée de la lettre de Brunswick sommant la ville d’ouvrir ses portes ; on annonce que les défenseurs de la place ont déclaré « qu’ils périraient jusqu’au dernier avant de songer à se rendre »... L’émotion est profonde.

L’occasion est belle : il faut se hâter d’en profiter pour assurer le triomphe définitif de la Commune. Ses amis, par la bouche de Thuriot, le député jacobin de la Marne, invoquent le danger de la Patrie, devant lequel toutes divisions doivent cesser ; le Conseil général de Paris va avoir à faire d’immenses travaux ; il est nécessaire que son autorité soit incontestée, sa représentation augmentée, portée à 300 personnes... Un décret présenté, qui légalise, en réalité, la situation existante depuis le 10 août ; on l’adopte, mais quelqu’un demande son renvoi à la Commission des Vingt et un. En attendant le rapport, les motions s’entrecroisent ; des députations défilent à la barre, réclamant des armes ; on discute sur le transfert à Paris des prisonniers de la Haute-Cour d’Orléans ; Hérault de Séchelles est élu à la présidence ; communication est faite d’une lettre du ministre des Affaires étrangères annonçant l’entrée probable de la Russie dans la coalition contre la France. Là-dessus, Gensonné tente, au nom de la Commission, de faire écarter le décret présenté par Thuriot, mais celui-ci riposte, enlève le vote qui redonne ses pouvoirs au Conseil général.

Juste à cet instant, les deux commissaires de la Commune paraissent, annoncent ses décisions, lisent sa proclamation. Un tonnerre d’applaudissements s’élève ; Lacroix, encore au fauteuil, se fait l’interprète des législateurs : tous sont prêts à mourir avec les commissaires des Sections, rendent justice à leur patriotisme, les remercient au nom de la France entière. Vergniaud, en une de ses harangues enflammées dont il a le secret, s’associe à cet hommage : on avait médit de Paris ; aujourd’hui, son vrai visage reparaît : « on peut dire que la patrie est sauvée... » Mais il y a des lâches ; de beaux discours ne suffisent pas ; les actes doivent suivre ; que la Commune concerte avec le Pouvoir exécutif les mesures à prendre ; que l’Assemblée envoie des représentants au camp qui s’organise, pour donner, en y travaillant, l’exemple à tous les citoyens...

La fièvre monte ; c’est à qui surenchérira ; celui-ci demande que les ministres exercent une véritable dictature au point de vue militaire ; celui-là réclame l’envoi d’une adresse aux Français ; on annonce la découverte d’une nouvelle conspiration dans le Morbihan ; des députations se succèdent, prêtent serment ; on discute des mesures prises ou à prendre pour enrayer la marche de l’envahisseur... Danton, enfin, paraît, géant au poil sombre, face piquetée de petite vérole, yeux ardents, geste large ; de sa voix tonnante, il prononce son discours, entre tous célèbre, par lequel il réclame des décrets de salut public, – quelques mots seulement, clos par cette péroraison qui soulève l’enthousiasme :

– ... Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie... Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée...

La salle croule sous les acclamations. Immédiatement, deux décrets terribles sont votés, qui concrétisent les motions du ministre de la Justice, et, de ces décrets, – qui seront, du reste, dans la soirée, fortement adoucis, – on peut dire qu’ils marquent le début de la Terreur :

 

Tous ceux qui refuseront ou de servir personnellement, ou de remettre leurs armes à ceux qui voudront marcher à l’ennemi, seront déclarés infâmes, traîtres à la patrie et dignes de la peine de mort ; seront soumis à la même peine ceux qui, directement ou indirectement, refuseront d’exécuter ou entraveront, de quelque manière que ce soit, les ordres donnés et les mesures prises par le Pouvoir exécutif.

 

Après expédition de quelques broutilles, la séance sera levée à 4 heures.

 

 

L’Assemblée, toute à ses préoccupations patriotiques, sait-elle que, depuis le matin, un organisme omnipotent, habilement reconstitué, agit dans les coulisses de la Commune ?

Paris, on s’en souvient, a été chargé par celle-ci, le 30 août, de reconstituer le Comité de surveillance ; depuis, il n’a pas donné signe de vie, mais n’en a pas moins agi ; en silence, le beau-frère de Santerre a fait son choix : désormais, les hommes douteux seront écartés ; il n’y aura plus que des purs.

Comme de juste, ses trois collègues « administrateurs de police » resteront en place, – Duplain, Sergent, Jourdeuil : ceux-là ont, depuis le 10 août, donné assez de preuves de leur civisme. À leurs côtés, par arrêté, signé ce 2 septembre, à la Mairie, siégeront maintenant six autres « patriotes », trois qui étaient déjà de l’ancien Comité : Duffort, Lenfant, Leclerc, et trois nouveaux : Guerneur, Deforgues, Marat ; un septième, sans doute oublié malgré ses services, leur sera adjoint dans quelques heures : Cally.

Connaîtra-t-on jamais le rôle exact joué par ces individus, à partir de ce moment ?... Tous sont des révolutionnaires ardents, qu’aucun scrupule n’arrête, prêts à n’importe quelle besogne pour assurer le succès de l’œuvre de haine à laquelle ils se sont voués.

Fanatisme idéologique ? bas intérêts personnels ? contagion de peur ?.... comment discerner les mobiles qui font agir cet ex-avocat au Parlement, cet artiste graveur, cet huissier, cet imprimeur, qui commandent en nom, – puis, en-dessous d’eux, agents obéissants d’exécution, ce chef de bureau de la Mairie qu’est François-Louis Deforgues, ce frère du prédicateur de la Cour qu’est Jean-Baptiste Lenfant, cet homme de loi de la Section de Bondy qu’est Pierre-Jacques Cally, ce sous-chef au Département des subsistances qu’est Leclerc, cet inconnu de la Section des Amis de la patrie qu’est Duffort.

Parmi eux, 1’ « Ami du peuple » semble bien, quoi qu’on en puisse dire, le chef effectif de la bande ; sur tous ces évènements plane l’ombre sinistre de cet étrange médicastre, demi-savant, grand malade, dont les portraits peints, gravés, écrits, nous ont laissé l’image hallucinante, – corps petit, fluet, pustuleux, surmonté d’une énorme tête noire et grêlée, large bouche, yeux enfoncés et mauvais, tignasse couverte d’un sale madras... Sans doute allègue-t-on qu’à cette heure, absorbé par les élections à la Convention, où il veut entrer, le polémiste ne publie qu’à de rares intervalles son journal ou des placards. On dit aussi que son influence n’avait pas alors l’importance qu’on lui attribua par la suite et que grossira surtout, un an plus tard, son assassinat par Charlotte Corday. Il n’en est pas moins certain que, depuis longtemps, Marat réclamait l’exécution en masse des ennemis de la Révolution et prêchait le meurtre des suspects emprisonnés. Il y a tout de même, on l’avouera, une concordance impressionnante entre son entrée, ce matin, au Comité de surveillance de la Commune et les évènements qui vont éclater ce soir, – évènements au cours desquels nous allons, à tout instant, constater l’action de ce Comité.

Quels que soient les gestes de ces hommes, du fond de leurs bureaux du cul-de-sac de Jérusalem, l’émotion populaire s’exaspère au son du tocsin qui commence, vers midi, à sonner, au bruit du canon dont les coups sourds se succèdent, au rythme des tambours qui battent par les rues, à l’appel de la proclamation que les envoyés de la Commune lisent et affichent de carrefour en carrefour, à la vue du drapeau noir qu’on déploie sur les tours de Notre-Dame.

On regarde ; on écoute ; on tremble ; on va, on vient ; la fièvre se propage de foyer en foyer ; des cris se font écho :

– Volons au secours de nos frères !... Aux armes !... aux armes !...

Et, de chaque maison, les hommes sortent, portant qui une pique, qui une hache, qui un sabre, qui son fusil... Pêle-mêle, bourgeois et sans-culottes, jeunes et vieux, mariés ou non, répondent à l’appel ; les miliciens se rassemblent place du Théâtre-Français, devant l’Hôtel-de-Ville, manœuvrent dans le jardin du Luxembourg, défilent vers le Champ-de-Mars, où Danton doit aller les haranguer.

Les Sections surtout ne tardent pas à être les centres où s’échauffent les enthousiasmes... Bien que, d’ordinaire, les assemblées générales ne se tiennent que le soir, vers les 5, 6 heures, il paraît sûr que, dans un certain nombre de quartiers, les citoyens se réunissent hâtivement, en raison de la gravité des circonstances. Quand, suivant l’ordre de la Commune, ses commissaires se présentent, ils trouvent partout des auditeurs, que bouleverse leur harangue, – cette harangue dont le plan a été tracé et qui montre les dangers que court le pays, les trahisons dont on est environné, la liberté menacée, le territoire envahi : plutôt que de souffrir un nouvel esclavage, mieux vaut « s’ensevelir sous les ruines de la patrie et ne livrer les villes que lorsqu’elles ne seront plus qu’un amas de cendres... »

Mais, insidieuse, répétée d’abord à voix basse, puis plus haut, – sur quelle instigation ?... là, est le mystère, le même mystère qui, à la fin de juillet 1789, enveloppa la grande peur, – la rumeur terrible se propage, que, depuis des semaines, ont accréditée les libellistes, aussi bien girondins que jacobins : les pires ennemis ne sont pas à Verdun ; ils sont à Paris, dans les geôles.

Bicêtre, s’il faut en croire Couthon, prend, dans cette panique, une place de premier plan : on raconte que la maison « recèle une quantité prodigieuse de conspirateurs, d’armes, de munitions ; que le mot est donné ; qu’à une certaine heure de la nuit, tous les cachots de Paris s’ouvriront et que tous les brigands, tous les traîtres qui y sont renfermés se joindront aux honnêtes gens, fondront d’abord sur les meilleurs patriotes qu’ils égorgeront, et porteront ensuite le feu et le carnage dans la ville ; en cas de résistance, ils se retireront à Bicêtre, dont on a fait une forteresse, et, de là, ils espèrent réduire Paris »... Laissera-t-on familles et biens à la merci de ces scélérats ?

– Il faut les prévenir !... courons aux prisons, égorgeons les prisonniers !... crient quelques voix.

– D’autres Prussiens sont dans nos murs, déclarent de nouveaux enrôlés. Lorsque nous serons partis, on leur ouvrira, ils égorgeront nos femmes, nos enfants sans défense. Point de quartier à nos ennemis ! Aux prisons, citoyens, aux prisons !...

Est-il exact, que, cette nuit même, des détenus se sont livrés imprudemment à des manifestations contre-révolutionnaires, ont crié, par exemple, à Bicêtre et au Châtelet : « Vive Condé ! à bas la nation ! »... Si la chose est sue, elle peut, pour une large part, contribuer à ce soulèvement de colère.

La Section du Faubourg-Poissonnière paraît être la première à s’y associer, à la concrétiser, sans qu’il soit possible de préciser l’heure exacte de sa délibération.

Elle n’est pourtant pas une des plus exaltées, étant peu peuplée, assez pauvre, sans meneurs particulièrement connus ; mais, là comme partout certainement, une minorité de violents mène le jeu, laissée libre d’agir par la masse des indifférents... Une députation de la Section des Gravilliers, – le quartier actuel des Arts-et-Métiers, – vient lui demander de s’associer à une motion tendant à ce que tous les citoyens, indistinctement, soient tenus de tirer au sort, et que les vieillards riches se chargent des femmes et enfants des défenseurs du pays. L’assemblée y applaudit, mais une discussion immédiate s’engage, et un membre, dont le nom n’a pas été retenu, se fait l’écho des bruits qui courent dans Paris :

– Le danger imminent où se trouve la patrie, dit-il, ne résulte pas seulement de l’entrée des troupes ennemies sur le territoire, mais bien de ce nombre de malveillants que renferme la capitale, de ces conspirateurs surtout, détenus, dont le jugement est retardé sous divers prétextes... Ceux qui vont partir pour la frontière ne peuvent et ne veulent pas laisser derrière eux des ennemis qui, ne trouvant du courage que dans leur perfidie, ne manqueront pas, après le départ des bons citoyens, d’aller faire l’ouverture des prisons pour porter dans tout Paris la désolation et la mort... Il n’y a pas d’autres moyens à prendre, pour éviter ce danger et augmenter le zèle patriotique, que de faire taire sur-le-champ une justice prompte de tous les malfaiteurs et conspirateurs détenus, de faire aussi marcher, en tête des forces à opposer à l’ennemi, des prêtres insermentés, les femmes et enfants des suspects... Leurs corps serviront de rempart aux troupes citoyennes...

Le discours est long, « sérieux », vu l’importance de son objet... Très appuyée, la proposition est mise aux voix et adoptée : on arrête de l’envoyer aux 47 autres Sections.

« Faire faire sur-le-champ une justice prompte des détenus » : les massacres de septembre sont résumés en ces quelques mots, qui, dans la soirée, au cours de la nuit suivante, vont être transmis à toutes les Sections de Paris par les envoyés du faubourg Poissonnière.

À cette motion, dont le texte peut toujours se lire sur un folio du registre conservé aux archives de la préfecture de police, s’associent sans réserve les Sections du Louvre, – quartier Saint-Germain-l’Auxerrois, – et de Mauconseil, – quartier Montorgueil ; – celle de Molière et La Fontaine, – quartier de la rue Montmartre, – se contente de remercier de ce communiqué ; celle du Faubourg-Saint-Denis, s’estimant trop peu nombreuse alors pour prendre une décision, remet sa réponse au lendemain ; dans la nuit, celle du Théâtre-Français, – le quartier actuel de l’Odéon, – où commandaient Momoro et Chaumette, adhérera à l’initiative du faubourg Poissonnière.

De son côté, et de son propre chef, la Section du Luxembourg vote un arrêté analogue ; en dépit de la modération de beaucoup de ses membres, qu’appuie le médecin Leclerc, les violents, avec Joachim Ceyrat, que nous allons retrouver, l’emportent et adoptent le principe « de purger les prisons, en faisant couler le sang de tous les détenus avant de partir de Paris ». Trois membres, les citoyens Lohier, Lemoine et Richard sont désignés pour aller à l’Hôtel-de-Ville communiquer ce vœu « afin de pouvoir agir d’une manière uniforme ».

Dans le même sens, la Section Popincourt veut « qu’on purge Paris, avant de partir, des traîtres qui sont enfermés à l’Abbaye », et celle des Quinze-Vingts réclame « la mort des conspirateurs avant le départ des citoyens pour l’armée », en même temps que l’incarcération, comme otages, des femmes et enfants des émigrés... Popincourt, les Quinze-Vingts, il est vrai, c’est, avec Montreuil, le faubourg Saint-Antoine, où règnent Huguenin, Rossignol, Gonchon, l’agitateur professionnel. Si l’on en croit Maton de La Varenne, la Section des Thermes de Julien, – le quartier de la Sorbonne, – demande également, sur la proposition d’un ancien tailleur d’habits, la mort non seulement des prisonniers, mais aussi celle de tous les « nobles et robins ».

Sous une forme différente, d’autres Sections suivent une ligne de conduite à peu près identique : celle des Halles proteste avec énergie contre les lenteurs du tribunal du 17 août et réclame « une forme de justice plus expéditive » ; celles de Montreuil et du Finistère s’associent à la motion. Cette dernière, – le quartier des Gobelins, que dominent Santerre et Lazowski, – ne le fera que dans la soirée, mais, dès 2 heures de l’après-midi, ignorant la mesure déjà prise, elle a émis le vœu que les barrières fussent « murées » et qu’on empêchât qui que ce fût de sortir de la ville. Plus au centre de Paris, la Section des Postes, – les alentours de Saint-Eustache ; – celle de la Maison-Commune, – l’Hôtel-de-Ville, – celle des Arcis, – le Châtelet, –sans demander la mort des détenus, souhaitent au moins, qu’en marchant à l’ennemi, les patriotes se fassent précéder des signataires des pétitions anticiviques et des contre-révolutionnaires notoires... La Section des Arcis, qui a pour animateur son juge de paix Phulpin, décide toutefois que « l’on s’assure des prisons dites du Châtelet, de la Conciergerie et de la Force »... « S’assure.... » que voulait dire ce mot volontairement vague ?... On craint trop de le comprendre.

Pour les autres Sections, on ne connaît rien, et même, de ces données conservées, il est à peu près impossible de tirer des conclusions précises, faute de savoir si les décisions furent prises avant ou pendant les massacres. Telles quelles cependant elles montrent l’état d’esprit populaire à l’instant où le sang commence à couler : dans l’ensemble on souhaite des mesures extrêmes, et nul n’élève la voix pour demander qu’on respecte la vie des prisonniers.

La presse du jour n’est que l’écho de cette psychose sanguinaire. Nous avons déjà cité Fabre d’Églantine, dans le numéro 4 de son Compte rendu, qui doit alors paraître. Écoutons encore cet appel que lance Audouin, dans le Journal universel, à l’instant où Danton finit de prononcer son discours à l’Assemblée :

 

Tout Paris est levé : il faut que nous nous débarrassions, s’écrient les citoyens, de tous les ennemis du dedans, et j’ajoute, moi : les piques et les sabres suffiront pour jeter à bas les contre-révolutionnaires du dedans. Voilà le moment d’achever la Révolution et de nous débarrasser des scélérats qui souillent la terre. À demain les détails, bientôt la victoire...

 

 

À défaut de la Commune, dominée par les violents, et de l’Assemblée, absorbée par ses besognes législatives, le Conseil exécutif pourrait encore agir... Il en est d’autant moins capable que les deux hommes qui sont à sa tête sont cruellement divisés. Sans être encore les ennemis mortels qu’ils seront dans peu de mois, ils s’opposent déjà l’un à l’autre, entraînés par des politiques adverses. Mme Roland le constate avec amertume : ces dernières semaines encore, Danton ne laissait guère passer de jour sans venir chez elle :

 

Tantôt c’était pour le conseil ; il arrivait un peu avant l’heure et passait dans mon appartement, ou s’y arrêtait un peu après, avec Fabre d’Églantine ; tantôt, il venait demander la soupe, d’autres jours que ceux où j’avais coutume de recevoir...

 

Depuis les derniers jours d’août, hélas ! celui qui faisait profession de chérir la liberté, qui exaltait son désir de s’entendre avec ses collègues pour la servir utilement, – ce même Danton a cessé de fréquenter l’hôtel de la rue Vivienne ; il n’y paraît plus qu’en coup de vent, quand s’y tiennent des réunions, et son secrétaire Fabre l’imite... La rancunière Manon Phlipon ne pardonnera jamais au tribun jacobin de l’avoir délaissée.

Ce 2 septembre, alors que Paris frémit, un conseil se tient, sans doute au début de l’après-midi, au ministère de l’Intérieur. Les délibérations ne sont pas finies quand l’inspecteur des prisons Grandpré, – un protégé de Roland, – se présente : ému des rumeurs qui courent, il est passé dans les diverses geôles, y a trouvé leurs hôtes dans l’anxiété, s’est efforcé de faciliter la sortie de quelques-uns... Très inquiet lui-même, il vient faire un rapport à son chef.

La séance s’achève... Danton sort le premier ; Grandpré l’arrête, dans la seconde antichambre, lui dit ce qu’il a vu, lui exprime ses craintes, lui demande, à lui ministre de la Justice, de prendre soin de ces malheureux.

Il y a là vingt personnes qui regardent, écoutent : sans y prêter attention, le tribun acquiesce d’un geste d’insouciance et s’échappe en lançant, de sa voix « beuglante » :

– Je me f... bien des prisonniers... qu’ils deviennent ce qu’ils pourront !...

Peu après, vers 2 h 30, Prudhomme, effrayé lui aussi de ce qu’il entend et voit, se rend place Vendôme, où il sait trouver son ami Camille Desmoulins ; journaliste, il vient aux informations et se fait annoncer au ministre.

Danton le reçoit aussitôt. L’autre l’interroge.

– Que signifient ce canon d’alarme, ce tocsin, l’arrivée des Prussiens à Paris ?...

Bonhomme, cordial, Danton répond :

– Soyez tranquilles, vieux amis de la Liberté ; c’est le tocsin de la victoire.

– Mais, on parle d’égorger...

– Oui, nous devions tous être égorgés cette nuit, à commencer par les plus patriotes ; l’on avait procuré à tous ces coquins d’aristocrates, qui sont dans les prisons, des armes à feu et des poignards. À une heure indiquée de la nuit prochaine, on devait ouvrir les portes ; ils se seraient répandus dans différents quartiers pour égorger les femmes et les enfants des patriotes qui partent pour marcher contre les Prussiens...

Incrédule, Prudhomme objecte :

– Tout cela me paraît un peu imaginaire... Enfin, quels moyens veut-on employer pour empêcher l’exécution d’un pareil complot ?

Froidement, Danton répond :

– Quels moyens ?... Le peuple, irrité et instruit à temps, veut faire justice lui-même de tous les mauvais sujets qui sont dans les prisons...

À ce moment, Camille Desmoulins entre, et le ministre, lui montrant le libelliste horrifié, poursuit :

– Tiens, Prudhomme vient me demander ce que l’on va faire ?

Camille, alors, constatant l’effroi du visiteur, répond :

– Tu ne lui as donc pas dit qu’on ne confondra pas les innocents avec les coupables ? Tous ceux qui seront réclamés par leur Section seront rendus...

Prudhomme cherche vainement à plaider pour les futures victimes, indique des mesures à prendre, mais Danton lui coupe la parole.

– Toute espèce de mesure modérée est inutile : la colère du peuple est à son comble ; il y aurait même du danger à l’arrêter. Sa première colère assouvie, on pourra lui faire entendre raison...

Et, répondant à la suggestion du journaliste que les autorités devraient au moins tenter d’aller dans Paris haranguer la foule, Desmoulins clôt le débat :

– Non, non, cela serait trop dangereux ; car le peuple, dans son premier courroux, pourrait faire des victimes dans la personne de ses plus chers amis.

Et, en s’en allant, Prudhomme aperçoit, dans la salle à manger, les femmes de Camille et de Danton, dînant gaiement avec Robert, Fabre d’Églantine, d’autres convives encore...

Tout n’est peut-être pas exact dans ce récit où le rédacteur des Révolutions de Paris, fort compromis par ses excitations antérieures et écrivant après la Terreur, cherche incontestablement à se donner le beau rôle ; quant au mot de Danton à Grandpré, il est rapporté par Mme Roland, qui déteste son ancien ami... On n’y voit rien cependant d’invraisemblable, et l’un comme l’autre correspondent à l’attitude qui semble bien avoir été celle du tribun : il sait que les massacres vont s’accomplir ; il ne les a pas ordonnés, mais il estime qu’ils sont nécessaires pour le salut du pays et le triomphe définitif de la Révolution ; il ne fera rien pour les arrêter ; il commencera seulement à s’émouvoir devant leur étendue et leur durée.

Et, ce rôle ainsi compris, bien d’autres paroles du même Danton, que nous rapporterons, n’ont rien qui puisse surprendre, à commencer par la réponse qu’il fait, à peu près au même instant, à Saiffert, le médecin allemand de la princesse de Lamballe, venu intercéder pour sa cliente.

– ... Seuls les aristocrates pourraient s’opposer à la justice du peuple...

Cette justice, elle commence déjà à s’exercer, tandis que Prudhomme est à la Chancellerie. Avant de se porter aux prisons, la foule se fait la main en abattant des inconnus qu’elle prend pour des conspirateurs.

Un rapport de l’état-major de la garde nationale signale ainsi que, dans la Section du Temple, deux clercs de notaire, convaincus d’avoir crié : « Vive le roi ! » ont été arrachés aux miliciens et immolés.

Ailleurs, au coin des rues du Figuier et des Nonnains-d’Hyères, derrière l’Hôtel-de-Ville, près du pont Marie, une voiture passe ; elle semble suspecte à quelques citoyens, qui y aperçoivent un jeune homme entre deux gendarmes ; quelqu’un dit :

– C’est La Porte, un coquin qu’il faudrait traiter comme ceux de la Force...

La Porte, l’intendant de la liste civile, a été guillotiné le 24 août, mais qui s’en souvient en des heures pareilles ?... Son nom est celui d’un aristocrate détesté, d’un des « valets » de l’ancienne cour, et cela suffit : la fureur monte ; le prisonnier perd la tête, échappe à ses gardiens, s’enfuit, entre dans la première boutique venue, – celle d’un fruitier, rue des Nonnains-d’Hyères ; on l’y rattrape, on l’arrache, on l’assomme...

On racontera plus tard que d’autres victimes tombèrent au même instant, et, autour d’elles, on accumulera les détails les plus atroces ; le P. Barruel, par exemple, montrera la comtesse de Pérignan traînée sur la place Dauphine avec ses deux filles : mises nues, elles sont frottées d’huile, jetées dans un immense brasier, grillées vives, tandis que les sans-culottes dansent autour une ronde infernale ; un jeune homme veut sauver une des filles ; on le précipite à son tour dans le brasier ; arrivent alors six prêtres, auxquels on veut faire manger de cette viande humaine rôtie : eux aussi, aux applaudissements de la canaille, sont brûlés vifs...

Que n’inventera-t-on pas dans le même ordre d’idées ? C’est cet ardent patriote, un nommé Philip, de la rue du Temple, qui apporte une cassette aux Jacobins et en tire deux têtes fraîchement coupées, – celles de ses père et mère, qu’il a décapités, « parce qu’il n’avait jamais pu leur persuader d’entendre la messe d’un prêtre constitutionnel » ; – c’est ce massacre de la famille de Chêvres, la mère et ses cinq enfants, auxquels on coupe successivement bras et tête ; – c’est le haut fait d’un gamin de 12 ans qui, acclamé par la populace, larde de coups de canif la tête des enfants d’un épicier suspect de la rue Jacob, qu’on assomme bientôt, lui aussi, ainsi que sa femme.

Sur quoi reposent de tels romans ?... Le drame qui commence est si atroce par lui-même que les imaginations auront beau jeu à broder sur sa réalité.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE X

 

 

Le sang commence à couler

 

 

 

 

Tandis que Paris s’enfièvre de la sorte, que se passe-t-il dans les prisons ?

Pour la Conciergerie, le Châtelet, les Bernardins, Bicêtre, la Salpêtrière, on ignore à peu près tout de l’état d’esprit des détenus : ils n’ont jusqu’ici, semble-t-il, aucune appréhension...

À Saint-Firmin, Manuel vient lui-même, au cours de la matinée, apporter le décret de déportation ; sans chercher à voir les prêtres, il se contente de remettre l’affiche à un domestique.

Malgré cette perspective de départ, ces messieurs ne sont pas sans inquiétude : le bruit qu’un grand massacre va avoir lieu est arrivé jusqu’à eux ; ils ne soupçonnent sans doute pas qu’ils n’ont plus que quelques heures à vivre, mais ils se redisent ce mot qu’Hanriot leur a férocement répété, à deux reprises, ces derniers temps, y mettant une insistance singulière :

– Vous êtes des scélérats et vous périrez tous.

Plusieurs, par prudence, prennent à tout hasard leurs dernières dispositions. M. Gros est de ceux-là et fait son testament qu’il termine par ces lignes, où on le retrouve tout entier :

 

Je veux avoir la grâce de vivre et de mourir dans la foi et la communion de l’Église catholique, apostolique et romaine. Je recommande mon âme à Dieu. Plein de confiance dans les mérites de Jésus-Christ, son Fils, j’espère qu’il me placera dans sa gloire, tout indigne que j’en suis.

 

Dans la journée, une occasion s’offre à lui de s’évader, mais il la repousse, disant :

– Le peuple sait que j’ai été conduit ici ; malgré tout ce que j’ai fait pour lui, je serai le principal objet de sa fureur. S’il ne me trouve pas, il bouleversera toute la maison ; ceux qui pourraient s’être cachés seraient découverts... Il vaut mieux que je sois sacrifié et que les autres soient épargnés...

M. Rabé, un ecclésiastique du diocèse de Bayeux, agit de même manière : quelqu’un se présente pour le libérer ; il hésite, puis, au moment de céder, s’écrie :

– Un prêtre ne peut sortir sans son bréviaire.

Il remonte, soi-disant pour le chercher, mais, préférant rester avec ses frères, ne reparaît pas.

Geoffroy Saint-Hilaire, alors âgé de 20 ans, faisait tout, de son côté, pour sauver ses anciens maîtres de Navarre et les professeurs du collège du Cardinal-Lemoine. Arborant les insignes d’un commissaire, il réussit à pénétrer dans le séminaire et à causer avec certains des pensionnaires ; il n’arrive pas à briser leur volonté inébranlable de rester prisonniers... Plus tard, il écrira :

 

Si le bon M. de Kerenrun et mes autres maîtres n’ont point accepté de sortir, cela a tenu à un excès de délicatesse, à la crainte de compromettre d’autres ecclésiastiques.

 

Aux Carmes, on retrouve les mêmes appréhensions, la même résignation.

Dès la première heure, le traiteur est réglé de ce qu’on lui doit, comme il a été convenu la veille. De nombreux parents et amis viennent ensuite, au cours de la matinée, voir les prisonniers, qui sont autorisés à les recevoir ; beaucoup de ces visiteurs ont les larmes aux yeux, sans oser exprimer leurs craintes.

Plusieurs, ici aussi, pourraient être délivrés, mais comme à Saint-Firmin, tous s’y refusent. À son frère Charles-Antoine, le futur conventionnel de la Somme, venu lui apporter, en vue d’une évasion, un habit de garde national, M. Hourrier déclare :

– Je te remercie, mais ce que tu me proposes là serait une lâcheté ; je suis prêtre ; j’aime mieux mourir revêtu du saint habit de Notre-Seigneur.

Montrant une égale sérénité, M. Delfaut fait répondre à ceux qui ont envoyé prendre de ses nouvelles :

– Dites-leur que jamais je n’ai été mieux portant et si heureux.

Comme on remarque, de la part des gardiens, une surveillance plus rigoureuse, une humeur inquiète, on attribue ce changement aux succès des alliés et à l’approche de l’armée de Brunswick. Pour éviter tout incident, les prêtres se montrent plus circonspects que jamais dans leurs paroles ; ils vont jusqu’à renoncer à sourire, pour ne pas paraître se réjouir des évènements. Par prudence, M. Saurin reçoit même très froidement et congédie aussitôt une personne envoyée par les Filles de Notre-Dame de la Charité, bien qu’elle lui apporte un pot de tabac et quelques bouteilles de vin.

Ces bouteilles seront réparties entre les convives, au repas de midi... C’est en se mettant à table qu’on commence à percevoir le bruit du tocsin, la générale, le canon, dont les grondements sourds ébranlent les murs. Le dîner, malgré tout, se passe tranquillement, plus gaiement qu’à l’ordinaire. On a noté, toutefois, cette phrase un peu ambiguë que prononce l’officier de service, en distribuant les couteaux :

– Messieurs, quand vous sortirez, on vous rendra ce qui est à vous.

Les grâces dites, tous se rendent devant l’autel, pour faire une courte prière. En redescendant les marches, M. Bardez croit entendre un coup de feu, et il lui semble qu’une balle vient de frapper le haut de la porte de l’église. Craignant d’effrayer ses amis, qui n’ont rien remarqué, il garde le silence sur cet incident, mais n’en conserve pas moins une pénible impression.

Est-ce la chaleur de cette journée du début de septembre, le manque d’air ou l’appréhension qui serre les cœurs ?... On étouffe dans cette nef, où s’entassent les 160 détenus. Ils attendent avec impatience qu’on leur donne, comme chaque jour, l’autorisation d’aller au jardin, mais, aujourd’hui, ils ne savent pourquoi, la promenade est indéfiniment retardée... Ils trompent l’attente du mieux qu’ils peuvent, s’efforcent même de trouver de joyeux sujets de conversation. Il faut le hasard pour qu’un ancien missionnaire de Chine rappelle ce qu’il a eu à y souffrir pour la foi et comment plusieurs de ses confrères y ont terminé courageusement « une vie de travail, de souffrance, de gloire... ».

Entre 4 heures et 4 h 30 seulement, le farouche juge de paix de la Section du Luxembourg, Joachim Ceyrat, vient faire en personne l’appel des prisonniers ; non content de les autoriser à sortir, il leur en donne l’ordre ; tous, même les vieillards et les infirmes, seront contraints d’obéir ; en allant au jardin, par la sacristie, l’étroit couloir, le petit perron de trois marches qui y descend, les détenus remarqueront avec étonnement que les hommes de garde, beaucoup plus nombreux que les jours précédents, ont été changés : ceux de ce soir sont sans uniforme, armés de piques, coiffés d’un bonnet rouge ; le commandant seul porte l’habit de garde national.

Dehors, c’est, sous le soleil déjà déclinant, la fin d’une splendide journée d’été... Tous vont en jouir pendant quelques instants sans se douter que, non loin de là, les tueries ont commencé et que les assassins s’approchent des Carmes.

 

 

À la Force on est mieux renseigné...

Une série de petits faits a, depuis le matin, mis les prisonniers en éveil : ils ont appris que, ces derniers jours, les lettres qu’ils écrivaient n’avaient servi qu’à « allumer la pipe du concierge » ; ils se sont aperçus que les vivres, abondants jusqu’alors, manquaient : un individu, nommé Maignen, qui avait installé une sorte de cantine, fort achalandée, bien approvisionnée d’ordinaire par sa femme, n’avait pas reçu le ravitaillement habituel ; comme pressentant des évènements graves, de jeunes détenus, condamnés pour dettes ou légers délits, ont demandé à s’engager et à partir pour la frontière ; un certain Daubigny, enfin, connu pour ami de Marat, a été relâché sur l’ordre du Comité de surveillance.

Mmes de Tourzel et de Lamballe ont été, à la Petite Force, mises, de bonne heure, au courant des évènements par le guichetier François : elles l’ont vu entrer chez elles, l’air égaré, et il leur a dit :

– Il ne faut pas penser à sortir de votre chambre aujourd’hui ; les étrangers avancent, et cela met beaucoup d’inquiétude dans Paris.

Contrairement à son habitude, il n’a point reparu, et les pauvres femmes ne vivent plus.

Elles ignorent heureusement que, vers 2 heures, un homme « assez mal vêtu » est venu trouver le guichetier de service, à l’entrée de la rue des Balets, – un certain Joinville, – et lui a murmuré quelques mots à l’oreille... Ces mots, il faut le croire, étaient graves, car l’homme a sursauté et n’a pu s’empêcher de répondre, assez haut pour qu’on l’entendît :

– Qu’ils viennent, s’ils le veulent, les massacrer ; je ne serai pas assez bête d’aller me faire tuer pour les prisonniers.

Plus précis encore, un gendarme, sur les 3 heures, est entré dans la geôle, pour une raison quelconque, et a raconté qu’on venait de massacrer, du côté du Pont-Neuf, sept personnes, qu’on transférait de la Mairie à l’Abbaye.

Il a même ajouté que, la veille, sur la terrasse des Feuillants, des femmes à moitié ivres s’en allaient, répétant :

– C’est demain qu’on leur f... l’âme à l’envers dans les prisons.

On imagine aisément l’impression qu’exercent de pareilles nouvelles sur des esprits déjà inquiets et l’état d’âme dans lequel doit se trouver une femme incarcérée en un tel moment, – ce qui arrive à Mme de Mackau, sous-gouvernante des enfants de France, amenée à la Force avec sa femme de chambre, Adélaïde Rotin, dans le courant de cette journée du 2 septembre.

Vers 4 heures, des commissaires de la Commune s’installent au greffe : un certain nombre de détenus, presque tous des condamnés de police correctionnelle, y sont appelés par les guichetiers : il s’agit, dit-on, de les inscrire en vue de leur départ aux frontières... Cela semble une réponse à la pétition adressée le matin... Les élus sautent de joie en s’entendant désigner ; on ne les voit pas revenir, et on n’y pense plus.

Le souper, faute de mets, est fort léger... Maton de La Varenne, qui s’est beaucoup promené dans la journée, doit se contenter de partager avec six codétenus un maigre quignon de pain et un verre de vin... Faute de pouvoir les faire cuire, il refuse, non sans regret, deux œufs qui lui sont offerts par un jeune Duvoy, qui passe dans la cour.

Puis, l’obscurité tombe ; comme rien ne s’est passé, on se tranquillise ; on s’installe pour dormir, le sommeil vient...

Combien terrible sera dans un instant le réveil...

 

 

Depuis des heures déjà, sur l’autre rive de la Seine, les prisonniers de l’Abbaye sont en pleine tragédie.

Là, pourtant, comme dans les autres geôles, la journée a commencé bien paisible... Nous y avons laissé M. de Salamon, se réveillant, à l’aube, dans l’ancien réfectoire des moines et renouant connaissance avec son ami Vitalis.

Il est tout à la joie de cette rencontre imprévue, quand on vient l’avertir qu’une femme le demande, – sa fidèle Blanchet.

Il lui est permis de communiquer avec elle, mais, à travers la porte, sans la voir. Il lui donne l’ordre de joindre à tout prix l’évêque constitutionnel de Bourges, M. Torné, de l’informer de son sort, de le prier d’intervenir en sa faveur. Ce Torné est un ardent révolutionnaire, un individu sans moralité, mais il est député du Cher, très influent : en de pareils instants, il ne faut pas se montrer trop difficile ; peut-être le représentant du peuple daignera-t-il se souvenir de quelques services que lui a jadis rendus le conseiller-clerc au Parlement... Ajoutons que Torné se montrera secourable, fera en hâte des démarches, obtiendra de Pétion un mot portant cette simple ligne :

 

À 3 heures, le prisonnier, auquel vous vous intéressez, sortira de prison...

 

M. de Salamon est un peu rasséréné par cette promesse que lui rapporte sa gouvernante, à bout de forces... Il recommence à évoquer des souvenirs avec M. Vitalis, donne des conseils pour sa défense à un vieux lieutenant général, qui se confie à lui... Il est en train de discourir, – ce qu’il aime fort, – quand l’individu qui l’a enfermé cette nuit reparaît et lui commande :

– Suivez-moi...

À contrecœur, l’abbé doit obéir ; avec son guide, il traverse une longue cour et est conduit dans une ancienne chapelle qui, de prime abord, lui paraît affreusement obscure.

À peine en franchit-il le seuil que des cris de joie l’accueillent ; tous ceux qui sont venus avec lui de la Mairie et dont il a été séparé sont là, dans la saleté, la poussière.

Sur son initiative, on appelle le gardien, et on obtient des balais, de l’eau : tous se mettent à l’ouvrage, lavent dallage et murs, font régner un peu de propreté.

Dans ce désarroi, M. de Salamon a perdu la notion des heures et des jours ; le vieux curé de Saint-Jean-en-Grève, plus saint homme, n’a pas oublié, lui, qu’une journée dominicale commence... Le ménage fini, il le rappelle.

– Messieurs, c’est aujourd’hui dimanche ; il est certain qu’on ne nous permettra ni de dire ni d’entendre la messe... Mettons-nous donc à genoux le temps qu’elle durerait et élevons notre cœur vers Dieu.

Après, les conversations reprennent : deux par deux, ou par petits groupes, les détenus se promènent de long en large dans leur prison... Vers midi, un geôlier les interrompt, en leur amenant un traiteur qui leur propose de les nourrir. L’internonce et M. Godard concluent l’affaire :

– Préparez-nous un repas à 40 sous par tête, d’ici à 2 heures... Nous répondons de ceux qui ne pourront payer.

On reprend la promenade ; les esprits sont surexcités ; tous parlent à la fois, si bien qu’on ne s’entend guère.

Exact, le traiteur reparaît avec ses aides, qui dressent des tables longues et étroites ; des bancs sont apportés ; à 2 heures, le dîner est là, et il comprend de fort belles volailles bouillies... M. de Salamon, toujours privilégié, ne s’assoit pas avec ses compagnons, car la Blanchet lui a fait passer son petit en-cas dans une corbeille bien couverte : une soupe à la borghèse, des radis, du bœuf tendre bouilli, un poulet gras, des artichauts au poivre, – un de ses mets préférés, – et de belles pêches, le tout accompagné d’une bouteille d’excellent vin ; la fidèle camériste n’a même pas oublié un couvert d’argent.

Comme son maître insistait pour qu’elle repartît dîner elle aussi, elle a répondu :

– Je mangerai après 3 heures, si M. Pétion vous fait sortir... Je remarque, autour des prisons et dans les rues par où j’ai passé, une très grande agitation...

M. de Salamon a haussé les épaules, rassuré sa servante... Tous dînent joyeusement, de bon appétit, boivent sec, dégustant quelques friandises apportées par des amis, – certain melon succulent, notamment, reçu par un ancien laquais du duc de Penthièvre...

– Bon Dieu !... comme ils sont contents... pense l’internonce.

Juste à cet instant, les verrous sont tirés avec grand fracas, la porte s’ouvre, le gardien fait irruption, criant :

– Dépêchez-vous, le peuple marche sur les prisons ; il a déjà commencé à massacrer les prisonniers...

On se lève, on se précipite, on fait hâtivement une collecte pour payer le repas, et chacun verse, sans compter, une obole dans le chapeau de l’abbé Godard... Il y a 15 francs de plus que le dû... Qu’importe ? Cela servira de pourboire à l’homme, qu’on se rendra peut-être ainsi favorable ; toutes les tables, sauf une, sont emportées ; le guichetier s’en va, referme les verrous.

Il est 2 h 30.

Dans la prison aussi, l’alerte est donnée.

Depuis le matin, on y redoute le pire ; prudemment, le concierge La Vacquerie a fait partir sa femme et ses enfants ; est-ce pour cela encore que le repas a été changé d’heure ? On l’a servi plus tôt qu’à l’ordinaire, et on a pris la précaution d’enlever aux détenus couteaux et fourchettes...

De sa fenêtre, Mme de Tarente a vu l’agitation du quartier s’accroître : dès que le tocsin a tinté, des commissaires de la Commune, ceints de leur écharpe, se sont avancés jusqu’au carrefour, ont fait sonner la trompette, annoncer la prise de Verdun, lu la proclamation du Conseil général ; maintenant, comme un flot qui monte, la foule se presse rue Sainte-Marguerite, rue des Boucheries, sur le Petit-Marché, sort de la rue du Four, de la rue de Buci, de la rue de la Treille ; les bourgeois se hâtent, en armes ; de seconde en seconde, on a plus de peine à se frayer un passage sur la chaussée envahie.

C’est à ce moment que quelques fiacres, escortés de miliciens, débouchent de la rue de Buci : des hommes armés sont agrippés aux marchepieds, aux sièges, par derrière, montés jusque sur l’impériale... Salués d’une immense et furieuse clameur, ils disparaissent vers l’enclos du monastère.

Mme de Tarente n’en a que trop vu : elle se met à table avec Mlle de Sombreuil, mais le concierge la prie de se hâter, car il a besoin de la chambre... Dès que le repas est terminé, elle est emmenée dans une petite pièce mal éclairée d’une simple lucarne grillagée ; pour ne pas quitter son père, son amie se sépare d’elle...

La princesse apprendra bientôt la tuerie qui vient de s’opérer de l’autre côté de l’abbatiale : ces fiacres, qu’elle a vus passer, étaient ceux qui amenaient les prisonniers de la Mairie.

 

 

Minute par minute, on peut reconstituer le calvaire qu’ont subi ces premières victimes.

On a servi, à 2 heures, leur repas, dans l’étouffant Dépôt. Émus d’entendre le canon et le tocsin, des détenus se renseignent ; un d’eux met la tête à une fenêtre ; il voit des soldats dans la cour et les interpelle.

– C’est la prise de Verdun par les Prussiens, lui crient ces hommes.

À l’instant même, des volontaires d’Avignon, de Marseille, de Brest, montent au grenier, l’envahissent, renversent les tables, saisissent les malheureux qui sont là, – 24 ou 27, – les jettent dehors, sans leur donner le temps de prendre leurs affaires... En bas, on annonce qu’ils vont être conduits à l’Abbaye, et on leur demande s’ils veulent s’y rendre à pied ou en voiture.

Ils hésitent, se consultent. M. Martin de Marivaux opine pour la voiture ; M. Sicard et les autres se rangent à cet avis. Il y a là quelques prêtres, cinq au moins, non compris l’instituteur des sourds-muets : les trois derniers incarcérés, MM. Martin, Le Danois et Fontaine, puis M. Monsaint, vicaire à Saint-Roch, M. Lévitoux, prêtre de Saint-Nicolas-de-Courson, dans l’Oise ; les autres doivent être en majeure partie des laïques dont, pour la plupart, les noms ne disent rien : Devoise, Robillard, Danger, Boiron, Lecomte, Valkeran, Desisle, Chefdeville, Coelin, Mieusée, Baselet, Popelin, Patier ; avec Martin de Marivaux, trois seulement peuvent être identifiés : l’adjoint des sourds-muets, Labrouche ; un avocat de Metz, Dubalay ; un lieutenant de la gendarmerie nationale, Coquard.

Bientôt, six fiacres réquisitionnés arrivent ; Martin de Marivaux monte dans le premier et engage M. Sicard à s’asseoir près de lui ; un troisième s’installe entre eux ; vis-à-vis, Labrouche prend place avec deux compagnons ; les voitures qui suivent suffisent à charger les derniers détenus.

Un signal est donné ; les véhicules s’ébranlent et prennent le même chemin que le convoi de la nuit précédente : le quai des Orfèvres, le pont Neuf, la rue Dauphine.

Ce soir, malheureusement, il y a foule sur tout le parcours, – une foule nerveuse, qu’ont terriblement surexcitée les nouvelles, les proclamations, le tumulte qui, depuis midi, met sur pied tout Paris ; des insultes, des cris de haine s’entrecroisent montant de la chaussée, sortant des boutiques, des portes, tombant des étages aux fenêtres pleines de gens qui regardent ; les cochers doivent aller très lentement, ont du mal à se frayer un passage ; les volontaires de l’escorte font chorus avec la populace, l’excitent, lui crient :

– Ce sont vos ennemis, les complices de ceux qui ont livré Verdun !... ils n’attendent que notre départ pour égorger vos enfants et vos femmes !... Voilà nos armes !... Donnez la mort à ces monstres !...

Plus on avance, plus la cohue s’épaissit, devient menaçante ; carrefour Buci, devant l’estrade des engagements, les clameurs redoublent ; en approchant du Petit-Marché, les violences commencent ; de l’intérieur des voitures, les prisonniers veulent fermer les glaces ; on les en empêche ; un d’eux esquisse peut-être alors un geste d’affolement, qu’on prend pour une menace, – on dira même, ce qui est bien improbable, qu’il a tenté de donner un coup de canne à un agresseur... Par la portière, aussitôt, les piques, les sabres pénètrent ; le sang commence à couler.

On passe, à ce moment, devant la prison, et on s’engage dans la rue Sainte-Marguerite ; la princesse de Tarente et Jourgniac de Saint-Méard voient ainsi qu’on assaille les fiacres. Dans le premier, un des détenus est blessé à la joue, un autre au-dessus du nez ; enfoncé au fond, au milieu, M. Sicard se trouve protégé par ses compagnons qui reçoivent les coups.

Ne comprenant pas qu’on se dirige vers le monastère, des gens crient :

– À la Force !... À la Force !..

Mais on tourne dans l’allée et la rue Childebert ; le parvis passé, on entre à l’Abbaye ; la foule, de plus en plus exaspérée, suit les voitures dans la cour du jardin, et nul ne tente de l’arrêter.

Loin même d’intervenir pour protéger les prisonniers, la force armée du quartier fait cause commune avec les fédérés ; alerté dans la soirée par des citoyens qui lui demandent d’intervenir, le commandant du bataillon, le citoyen Molière, leur répond « qu’il n’a point d’ordre... ». Serait-il écouté, d’ailleurs, alors que, parmi les plus enragés, on voit, dès le début, se signaler plusieurs de ses hommes ?

Ne prévoyant que trop ce qui va se passer, un des prêtres dit, résigné, à son voisin :

– La charité chrétienne ne peut nous empêcher de voir qu’on a choisi bien des victimes... Mais souvenez-vous qu’il ne tombera pas un cheveu de nos têtes que la Providence ne l’ait permis pour notre plus grand bien... Adieu, Monsieur : nous ne nous rejoindrons peut-être que dans l’éternité...

Avant que les voitures ne s’arrêtent, un des prisonniers saute de celle de tête, cherche à se perdre dans la foule : arrêté aussitôt, il est renversé, piétiné, transpercé par les piques.

Un second, un troisième veulent l’imiter et ont le même sort... Parmi leurs assassins, deux tambours de la garde nationale du quartier, – des quadragénaires, – se font remarquer : le menuisier Marcuna, qui les larde de son épée, et le « couverturier » François Maillet, de la rue Sainte-Marguerite, qu’on voit appréhender au collet un des fugitifs, le jeter à bas et l’achever à coups de sabre... Comme un de ses camarades lui reproche sa cruauté, le milicien riposte, menaçant :

– Êtes-vous fait pour favoriser de pareilles gens ?

Et il continue, encouragé par des jacobins du voisinage : Husson, un marchand de la rue Saint-Benoît ; Bernaudin, un horloger de la rue Childebert ; Martin, un débitant de tabac de la rue des Boucheries ; un nommé Chapelier, qui habite à l’entrée de cette même rue, qu’a remplacée de nos jours le boulevard Saint-Germain, entre la rue de Buci et le carrefour de l’Odéon.

– Il faut les tuer tous !... hurlent ces forcenés. Ce sont des scélérats, des aristocrates !...

Sans s’apercevoir que M. Sicard reste tapi au fond de la première voiture, d’où, plus heureux, Martin de Marivaux, Labrouche et un autre, ce dernier blessé, ont pu s’échapper, les assassins se jettent sut les fiacres suivants, en arrachent les malheureux occupants, qui s’y cramponnent, fous de terreur. Du dernier, où il y a déjà des cadavres, un jeune homme, vêtu d’une robe de chambre blanche, sort, pâle, défait, gémissant qu’il est gravement malade :

– Grâce ! Grâce !... implore-t-il. Pardon !...

Pour toute réponse, on l’abat.

D’une des salles du bâtiment des hôtes, cependant, des hommes, attirés à la fenêtre par le tumulte, regardent l’affreux spectacle : on a l’impression qu’ils ont perdu la tête, sont incapables d’agir.

Ces hommes sont des membres du Comité civil et de surveillance de la Section des Quatre-Nations, – la Section englobant tout le quartier de l’Abbaye... Ce Comité, qui vient d’être constitué, est justement en séance, mais il n’y a là qu’une demi-douzaine de citoyens : Monnot, l’horloger de la rue des Petits-Augustins ; Claude Sommé, l’orfèvre de la rue du Four ; Jean-Antoine Maillot, un peintre de la rue Saint-Benoît ; le futur juge de paix Hotteterre ; J.-B. Thomas, qui sera plus tard employé à la Commission de Secours public ; Plougenet, enfin, qui deviendra secrétaire du Comité de Salut public.

Les autres membres, le président Jourdan, notamment, sont allés dîner.

Tous sont de placides bourgeois, de modestes artisans, de petits fonctionnaires, des boutiquiers du quartier, de la rue des Saints-Pères, de la rue Taranne, de la rue de la Petite-Boucherie, de la rue des Marais, de l’enclos de l’Abbaye ; un poète même, un doux poète, expert en berquinades et vers galants, Michel Dorat, ci-devant chevalier de Cubières, se trouve, aristocrate sans-culottisé, dans ce milieu dont la vulgarité doit terriblement choquer ses goûts délicats. Le hasard va mêler au plus effroyable des drames ces hommes qui, dans la vie normale, ne voudraient pas regarder couler le sang d’une bête.

Les voitures vidées, il y a une courte accalmie ; une douzaine de prisonniers reste indemne ; pour eux comme pour les autres, il faut que justice se fasse, mais pourquoi ne pas y mettre des formes ?... Le Comité civil, qui est là, servira de tribunal : on y pousse la petite troupe des survivants, dont deux encore sont tués au passage, et les commissaires, de plus en plus désemparés, n’osent pas dire non, commencent un vague interrogatoire.

Mais, dehors, la foule s’impatiente, réclame ses victimes... Qu’ils soient condamnés par le Comité ou qu’une ruée se fasse pour les saisir, le résultat est pareil : presque tous les détenus sont entraînés dehors ; un d’eux, grièvement blessé, lutte avec un suprême courage, en restant agrippé à l’habit d’un des commissaires.

À la porte, sur le perron, Godin, un boucher qui a son étal, à côté, dans l’enclos même, fait le guet avec son ami Savard ; armé d’une « batte », il assomme les malheureux au fur et à mesure qu’ils passent ; les corps, aussitôt, sont déchiquetés par les camarades...

Dans cette bagarre, un sans-culotte est pris pour un suspect : il est égorgé sans rémission. On ne s’en apercevra qu’après : on en sera quitte pour faire, le lendemain, de magnifiques funérailles, dans l’abbatiale, à cet Allemand, dont le nom, Hoen, a été francisé en Henri.

M. Sicard, en revanche, n’a toujours pas été aperçu. À un moment, il voit l’attention de tous portée ailleurs ; il sort subrepticement du fiacre et, d’un bond, se précipite vers les membres du Comité civil, suppliant :

– Ah ! Messieurs, sauvez un malheureux...

Craignant maintenant pour eux-mêmes, ceux-ci repoussent le prêtre.

– Voulez-vous nous faire massacrer ? disent-ils.

Dieu merci pour lui, l’horloger Monnot le reconnaît.

– Ah !... s’écrie-t-il, c’est l’abbé Sicard... comment êtes-vous là ? Entrez, nous vous sauverons aussi longtemps que nous pourrons.

L’instituteur des sourds-muets ne se le fait pas répéter deux fois et pénètre dans la salle, où il retrouve, mêlé aux membres du Comité, un de ses compagnons de voiture, le blessé...

Une femme, par malchance, les a vus, les dénonce aux massacreurs. Bientôt, des coups furieux ébranlent la porte, qu’on a refermée ; des voix réclament les évadés... M. Sicard croit sa dernière heure venue. Il confie sa montre à un des commissaires, en le priant de la remettre à son élève Massieu, puis il se met à genoux, fait à Dieu le sacrifice de sa vie ; alors, il se relève, embrasse son ami.

– Serrons-nous !... Mourons ensemble... dit-il. Nous n’avons pas à vivre cinq minutes.

La porte cède : une horde de démons se précipite, mais s’arrête, un peu interdite : vêtus en civil, les deux détenus ne se distinguent pas des commissaires. Ses plaies, hélas ! ne tardent pas à désigner le suspect, et on reconnaît M. Sicard à côté de lui.. Des vociférations de joie éclatent :

– Les voici, ces deux b... que nous cherchons.

Le blessé est saisi par les cheveux, jeté à terre, transpercé ; le sang jailli de sa poitrine éclabousse M. Sicard... Déjà on se jette sur celui-ci, mais Monnot a le temps de s’interposer : courageusement, il s’offre :

– Voilà, dit-il, voilà la poitrine par où il faut passer pour aller à celle-là...

Et il prononce le nom de M. Sicard, « un des hommes les plus utiles à son pays ».

Les armes s’abaissent ; il y a, au moins, un répit, mais la rage des assassins est telle qu’on peut encore tout craindre. Le prêtre a une inspiration qui va le sauver... Il s’avance jusqu’à une des fenêtres, monte sur le rebord, se présente à la foule tumultueuse qui, dans la cour, donne le coup de grâce aux derniers moribonds ; il réclame un instant de silence, l’obtient et s’écrie :

– Mes amis... Voici un innocent ; le ferez-vous mourir sans l’avoir entendu ?...

D’en bas, des voix s’élèvent :

– Vous étiez avec les autres que nous venons de tuer... Donc vous êtes coupable comme eux.

Lui, garde son sang-froid et poursuit sa harangue :

– Écoutez-moi un instant... Si, après m’avoir entendu, vous décidez ma mort, je ne m’en plaindrai point : ma vie est à vous... Apprenez qui je suis, ce que je fais, puis vous prononcerez sur mon sort. Je suis l’abbé Sicard...

En entendant ce nom, très populaire, il y a de la stupeur dans la foule, quelques-uns s’exclament :

– L’abbé Sicard ?... Le père des sourds-muets ?... Il faut l’écouter.

– Oui, continue-t-il humblement, j’instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis plus à vous qu’aux riches.

On voit, de cet instant, un de ces retournements dont la foule versatile est coutumière. Des acclamations s’élèvent ; on chante les louanges de celui qu’on voulait une seconde auparavant massacrer ; de 200 poitrines le cri jaillit :

– Il faut le sauver !... Il faut le sauver !...

Les misérables, qui entourent le prêtre, le saisissent, l’enlèvent, le portent en triomphe, proposent de le ramener chez lui... Sottement, par un scrupule d’honnête homme, il refuse, déclare, qu’ayant été régulièrement arrêté, il veut n’être libéré que par une autorité régulière.

Il s’assied, écrit une longue lettre au président de l’Assemblée législative, auquel il raconte comment, grâce à l’horloger Monnot, il vient d’échapper à l’assassinat dont 17 de ses compagnons ont été victimes ; il demande, en finissant, une récompense pour son sauveur.

Que se passe-t-il alors ? Une certaine lacune existe dans les récits des survivants, qui donnent même des renseignements contradictoires.

Échappés, on ne sait comment, M. Martin de Marivaux et l’abbé Lévitoux ont disparu... Nous retrouverons tout à l’heure M. Sicard, son adjoint Labrouche et l’avocat messin, Dubalay, – celui-ci, ami de Jourdan, a été sauvé par le peintre Maillot. Assis à la table des commissaires, tâchant d’y passer inaperçus, ils seront les témoins accablants de la lâcheté de ces élus qui, sans paraître se soucier du sang dont est inondé le seuil de leur salle, continuent paisiblement à délibérer sur les affaires de la Section.

L’homme dont le nom restera le plus sinistrement attaché aux massacres de Septembre, Stanislas Maillard, était-il déjà à l’Abbaye pendant cette première tuerie ?... On ne saurait l’affirmer. Un certain L. Simon, qui prétendra avoir été sauvé par lui, racontera bien, en 1796, avoir vu le chef des « tape-dur » parlant en maître, vers midi, à la prison, escorté de deux hommes « à longs sabres et grandes moustaches »... On ne voit pas trop, malheureusement, qui pouvait être ce L. Simon, dont le nom ne se retrouve pas sur les listes, parmi les « rescapés ».

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XI

 

 

La tragédie des Carmes

 

 

 

 

Combien de temps a duré ce premier acte du drame ?... Une demi-heure, dira le commissaire Jean-Baptiste Thomas, cherchant à excuser son apathie par la soudaineté des évènements. Une heure, affirmera Peltier dans son Dernier tableau de Paris... Peu importe au reste.

Très tôt, le Comité de surveillance connaît l’évènement, qui ne doit avoir pour lui rien d’inattendu. La réaction est immédiate : Panis et Marat s’écrient « comme par une inspiration »

– Sauvons les pauvres débiteurs, les prisonniers pour rixe, les petits délinquants...

De la Mairie part aussitôt l’ordre aux différents geôliers « de séparer ces hommes des grands malfaiteurs et des traîtres contre-révolutionnaires, afin que le peuple ne soit pas exposé à immoler quelques innocents ».

Point n’est question d’arrêter les massacres : il s’agit seulement de les limiter à ceux qui sont clairement désignés.

À 4 heures seulement, la Commune, rentrant en séance, sous la présidence d’Huguenin, apprend officiellement ce qui vient de se passer ; un officier de la garde nationale lui apporte les nouvelles :

– Plusieurs personnes ont été tuées en chemin, dit-il ; le peuple commence à pénétrer dans les prisons...

Voulu, souhaité, ou simplement redouté, le fait accompli n’en jette pas moins le désarroi à l’Hôtel-de-Ville ; on sent, au décousu des arrêtés et des démarches qui vont se succéder, qu’on est en pleine anarchie, que des tendances diverses se heurtent.

La première pensée, cependant, est la même que celle du Comité de surveillance, et elle fait immédiatement l’unanimité : il faut sauver les prisonniers pour dettes et mois de nourrice. Ici, non plus, on ne songe pas à s’interposer, mais on tient à ce que la « vengeance populaire » ne s’égare pas.

Des commissaires sont désignés pour cette mission et partent sur-le-champ : les citoyens Léguillon, Monneuse, l’épicier Dangé, le négociant James, le limonadier Michonis, le marchand de porcelaine Marino ; nous avons déjà signalé leur passage à la Force. Pour plus de sécurité on décide, sur la proposition de Manuel, d’inviter chaque Section à réclamer ses ressortissants détenus pour fautes légères ; aux débiteurs insolvables on ajoutera, – ils le méritent bien, – les militaires enfermés pour indiscipline ; on ouvrira en outre toutes grandes les portes de Sainte-Pélagie, où il n’y a que des condamnés correctionnels. De Saint-Lazare, geôle de femmes, point n’est question : il ne s’y passera du reste rien.

Sur ces entrefaites, quelqu’un annonce qu’on projette d’enlever la famille royale. Présent à la séance, Santerre déclare qu’il envoie une force armée au Temple.

Mais, de l’Abbaye, il arrive des précisions peu rassurantes : la colère monte, des excès sont à redouter. Par surcroît, des volontaires de la Section du Luxembourg se présentent et demandent « qu’avant leur départ pour la frontière, le sang des coupables détenus dans les prisons soit versé ».

Si rouge que soit Huguenin, il hésite à approuver sans réserve pareille motion :

– Le Conseil s’en occupe, répond-il évasivement... Les prisons peuvent renfermer des innocents.

Cette fois, on sent, tout de même, un peu d’émotion : deux autres commissaires sont dépêchés, pour tenter d’apaiser le peuple et « veiller à la conservation des prisonniers » : le commis à la loterie Caron et le sous-économe de l’hôpital des Invalides, Nouet.

Ils partent aussitôt... Aux approches de Saint-Germain-des-Prés, ils se heurtent aux attroupements, ils cherchent en vain à prêcher le calme ; un véritable ultimatum leur est signifié, et, pour le transmettre, ils rentrent en hâte à l’Hôtel-de-Ville...

Ils ne paraissent pas se douter que, dans l’enclos du monastère, sont amoncelés déjà 17 cadavres ; ils ne semblent pas davantage savoir que la plupart des tueurs viennent de courir aux Carmes et sont en train d’y « expédier » les malheureux prêtres désignés à leur rage.

Un meneur a-t-il entraîné ces hommes... et lequel ?...

La légende, qui remonte aux récits thermidoriens et que la plupart des historiens ont acceptée, veut que ce soit Maillard : on le représente toujours, rue de Vaugirard, présidant aux massacres, organisant le tribunal, prononçant les jugements, donnant des ordres dans le sombre couloir qui mène au jardin, – grand garçon mince, tout jeune encore, – il n’a pas 30 ans, – face pâle et creuse de tuberculeux, lèvres jouisseuses, regard glacé, longs cheveux frisés et poudrés, attachés derrière en cadenette, sous le chapeau de feutre haut de forme.

Il faut pourtant reconnaître, avec son dernier biographe, M. E. d’Hauterive, que la mémoire du triste sire est assez chargée pour que, dans le doute, on ne l’accable pas de ce forfait supplémentaire. Aucune des relations des survivants, aucune pièce officielle ne le montre, en effet, jouant un rôle quelconque aux Carmes ; à l’Abbaye, en revanche, nous le verrons bientôt en pleine activité et, là, sa culpabilité sera écrasante.

Pourquoi donc chercher si loin ?

La vérité, beaucoup plus simple, semble ressortir des interrogatoires et des témoignages enregistrés au cours des poursuites de l’an III (1795) contre les septembriseurs... À Paris, ces poursuites ne devaient jamais aboutir, en raison des fluctuations politiques et du lourd passé sur lequel mieux valait ne pas trop jeter de lumière. Malgré les résistances, malgré les protestations, on y trouve cependant bien des précisions et des demi-aveux. Rares malheureusement sont les pièces de procédure conservées, – la plupart des dossiers ont disparu dans les incendies de 1871. Il faut se contenter des pièces éparses dans les archives et de celles qui ont été reproduites avant leur destruction par A. Granier de Cassagnac, Mortimer-Ternaux, A. Sorel, B. Maurice.

Devant la gravité des évènements, l’assemblée générale de la Section du Luxembourg s’est, nous l’avons dit, exceptionnellement réunie dans l’après-midi, en l’église Saint-Sulpice ; Joachim Ceyrat, nouvellement nommé juge de paix, préside, et c’est au cours de la séance qu’est adoptée la motion de « purger les prisons, en faisant couler le sang des détenus ». Non sans courage, un certain nombre de « modérés », l’horloger Carcel, dit-on, entre autres, ont combattu énergiquement une telle mesure qui risquait d’atteindre des innocents : leurs efforts sont restés impuissants contre « les enragés », tel Louis Prière, le marchand de vin de la cour des Fontaines, au Luxembourg ; à ceux-ci, Ceyrat a donné tout l’appui de son autorité ; il a approuvé les volontaires qui demandaient à ne partir aux frontières qu’après avoir massacré les prisonniers ; quand la question s’est agitée de savoir de quelle manière s’en débarrasser, il a répondu cyniquement :

– Par la mort !

Et il a déclaré que « tous ceux qui étaient détenus aux Carmes étaient coupables et qu’il fallait que le peuple en fît justice », ajoutant :

– Il est temps que cette justice s’exerce sur ces hommes, car leur grandeur passée fait leur crime...

Sans doute, l’individu s’efforcera plus tard de nier ces propos, de les atténuer, au moins, en les expliquant : ils restent probables dans la bouche d’un « patriote » qui, emprisonné en novembre 1795 pour ses excès révolutionnaires, se vantera encore de « la haine mortelle qu’il a portée aux fanatiques et aux royalistes, de la guerre ouverte qu’il leur a déclarée pendant six années consécutives de fonctions publiques pénibles et délicates »...

La suite s’explique : tandis qu’une députation de volontaires court à la Commune porter leur pétition, les plus ardents jacobins du quartier, des Marseillais qui sont là, sortent « comme des furies » de l’assemblée et se portent aux Carmes...

La nouvelle de l’expédition se répand rapidement dans le lacis des petites rues qui s’entrecroisent entre le Luxembourg et la Seine, – quartier très peuplé, dont le percement du boulevard Saint-Germain, de la rue de Rennes, de la place Saint-Sulpice, a profondément modifié, de nos jours, la physionomie ancienne.

Comme attirés par l’odeur du sang, les « patriotes », qui ont travaillé déjà à l’Abbaye, accourent en armes prêter la main à leurs « frères » de Saint-Sulpice et du Luxembourg, et, chose étrange, ces assassins ne sont pas des individus de sac et de corde, une racaille sortie des bas-fonds, mais toujours des travailleurs et des petits bourgeois de tous âges, de toutes professions : des artisans de la rue de Seine comme le serrurier Lachêvre, le charron Sainte-Foy, le cordonnier Brossier, le charcutier Haqueville ; des habitants de la rue des Boucheries, tels le défenseur officieux Mayeur, le traiteur Duval ; des boutiquiers de la rue de Buci et de la rue Dauphine : le ciseleur Blanchard, le joaillier Debèche, le doreur en métaux Daubanel, l’orfèvre Debrenne ; un cordonnier de la rue de l’Échaudé, Ledoux ; un garçon serrurier de la rue des Boulangers, Picard ; un boulanger de la rue du Four, Boudier ; un tailleur de la rue de Tournon, Kermann ; un cuisinier de la rue du Vieux-Colombier, Chevallier ; un serrurier encore de la rue de l’Égout, Courtavel ; un ébéniste de la foire Saint-Germain, Juchereau ; un garçon cuisinier du Luxembourg, Froment ; un savetier de la rue Neuve-Guillemin, Paris... Tous, la besogne finie aux Carmes, ivres du carnage, retourneront à l’Abbaye, où viendront alors les voisins, beaucoup de petites gens de la rue Sainte-Marguerite, la plus proche du monastère : le serrurier Baudet, le marchand de vin Sauvage, le limonadier Lyon, le vinaigrier Damiens.

Tous ceux-là seront parmi les plus cruels, les plus déchaînés... Et d’autres, à ce moment, – tels des loups qui viennent à la curée, – arrivent de tout Paris et des faubourgs, fédérés du Midi et de Bretagne, gars du Gros-Caillou ou cultivateurs de Vaugirard, d’Issy, de Chaillot, – au fond, ceux qui ont été aux journées du 14 juillet, du 20 juin, du 10 août et qui, aujourd’hui, trompés par les meneurs de la Commune et du Comité de surveillance, exaspérés par eux, croient faire œuvre pie en abattant prêtres et aristocrates.

 

 

Il est environ 4 heures... Dans le grand jardin du monastère, les prisonniers commencent à respirer. D’ordinaire, l’enclos entier leur est ouvert ; aujourd’hui certaines parties sont interdites ; le petit oratoire, au fond, est même fermé ; désirant y entrer, l’évêque de Saintes revient sur ses pas, demande la clé à l’officier de garde, et celui-ci vient lui-même ouvrir la porte ; avec le prélat, plusieurs prêtres s’y réunissent pour prier, s’installent sur les bancs circulaires, commencent à réciter l’office des Vêpres.

Au long des allées, d’autres groupes vont et viennent : M. Saurin devise avec l’abbé du Pérou ; M. de Lapize de La Pannonie chemine en causant avec l’archevêque d’Arles.

Les promeneurs ne tardent pas à être importunés par les vociférations d’une bande d’énergumènes qui, installés aux fenêtres du couvent, les insultent dès qu’ils se rapprochent, les menaçant même de leurs armes à travers les barreaux. M. de La Pannonie ne peut s’empêcher de dire au prélat :

– Pour le coup, Monseigneur, je crois qu’ils vont venir nous assassiner.

À quoi Mgr Du Lau répond, très calme :

– Eh bien ! mon cher, si c’est le moment de notre sacrifice, soumettons-nous et remercions Dieu d’avoir à lui offrir notre sang pour une si belle cause.

Tout à coup, un bruit insolite fait lever les têtes : venant de la rue de Vaugirard, des cris, des chants montent, s’approchent, déferlent en tumulte.

– On force la porte du couvent !... s’écrie M. Saurin.

Il avait l’appréhension de cet acte de violence et ne se trompait pas : 15 ou 20 furieux armés jusqu’aux dents enfoncent en effet une des entrées du jardin ; les miliciens de garde tentent bien de résister, mais ils ne sont pas en force et, volontairement ou non, négligent d’appeler à l’aide... Quelques instants plus tard, les assassins sont dans la place. Les volontaires de service, les sans-culottes qui, du couvent, insultaient les prêtres, ne tardent pas à se joindre à eux.

C’est une véritable meute qui se précipite. M. Girault, absorbé par la lecture de son bréviaire, auprès du bassin, n’a rien entendu : un coup de sabre met fin à sa prière ; M. de Salin, un peu plus loin, s’approche : une balle le tue net...

– L’archevêque d’Arles !... L’archevêque d’Arles !... hurlent les furieux, et, chemin faisant, ils tirent sur ceux qu’ils rencontrent, les tailladent de leurs épées.

Le spectacle est si tragique qu’une sentinelle, qui, peu auparavant, levait sans cesse son arme sur les prêtres, cherche maintenant à les rassurer, ne pouvant croire ce qu’il voit.

– Ne fuyez point, répète-t-il. Ce serait bien belle chose si on allait égorger ici tant de gens...

M. Hébert a l’imprudence de demander à être jugé... Un coup de pistolet à bout portant lui brise l’épaule... Mais ce n’est pas lui qu’on cherche ; de plus en plus impératifs, les appels se répètent :

– L’archevêque d’Arles !... L’archevêque d’Arles !...

Le prélat est toujours avec M. de La Pannonie. On finit par les rejoindre.

– Es-tu l’archevêque ?... demande-t-on à l’abbé, qui se contente de hausser les épaules.

– C’est donc toi ?... hurle un des meurtriers, en se retournant vers Mgr Du Lau.

La réponse est immédiate.

– Oui, je le suis...

Et le dialogue tragique se poursuit :

– C’est donc toi qui as fait répandre tant de sang à Arles ?

– Moi !... Je ne sache pas avoir fait de mal à personne.

– Tu n’as fait de mal à personne, scélérat !... Eh bien !... Je vais t’en faire, à toi...

Un coup de sabre déchire le front du martyr ; un second lui fend le visage... L’archevêque reste encore debout, se protégeant de ses mains jointes, gardant le silence... Un dernier coup sur la tête le jette à terre ; des piques l’achèvent ; une d’elles pénètre si profondément que, pour l’arracher, l’assassin doit s’arc-bouter sur le cadavre, auquel, par la même occasion, il vole sa montre. M. de La Pannonie, affolé, a couru jusqu’à l’oratoire. Beaucoup de prêtres s’y sont réfugiés et prient : M. Desprez de Roche est au milieu d’eux. À l’instant où les massacreurs s’approchent, il élève la voix :

– Messieurs, dit-il, nous ne pouvons être mieux qu’au pied de la croix pour faire à Dieu le sacrifice de notre vie.

Tous, à ces mots, tombent à genoux devant la Vierge et se donnent mutuellement l’absolution... Ils servent maintenant de cible aux assaillants et s’effondrent les uns sur les autres, éclaboussant de sang le sol, les bancs, les murs.

M. Goizet reçoit au ventre une horrible blessure par laquelle ses entrailles s’échappent ; M. Berthelet de Barbot est frappé à la cuisse ; l’évêque de Beauvais est atteint d’une balle qui lui fracasse la jambe... Il s’écroule, et on le croit mort...

Non loin de là, M. du Tillet est, en revanche, épargné, presque miraculeusement.

Acculé dans un coin, il est rattrapé, mis en joue par un Marseillais, mais, à trois reprises, l’arme s’enraye.

– Voilà un prêtre invulnérable !... s’écrie le milicien. Je n’essayerai cependant pas un troisième coup.

– Je serai moins délicat, riposte un de ses camarades ; je vais le tuer.

Mais l’autre se met en colère, prend la défense du prêtre, lui fait un rempart de son corps... La scène fait du bruit, des volontaires arrivent, prennent parti ; deux prisonniers ont le tort d’intervenir, d’exprimer leurs secrètes pensées :

– Nous ne demandons point de grâce... Si nos frères sont coupables, nous le sommes comme eux ; leur religion est aussi la nôtre, et nous sommes prêts à mourir pour elle...

La colère se tourne contre eux.

– Puisqu’ils veulent mourir, eh bien ! qu’ils meurent, hurlent les soldats.

Et ils abattent les deux prêtres.

M. du Tillet est préservé par son nouvel ami, qui, un peu plus tard, réussira à le faire sortir.

Quelques détenus, les plus jeunes, les plus agiles, ont pu grimper à des arbres, pour se jeter dans les propriétés voisines ; on les fusille sans pitié ; quelques-uns tombent ; d’autres, plus heureux, réussissent à franchir les murs : MM. de Montfleury, Fronteau, et un diacre des Missions-Étrangères s’échappent ainsi, en traversant plusieurs jardins ; par l’hôtel de Brezé, ils sortent rue du Regard. Le jeune de Rest tombe dans l’enclos des Dames du Cherche-Midi ; le jardinier, un franc jacobin, l’aperçoit, veut le tuer avec sa faux, mais sa femme et ses enfants interviennent, et le clerc de Saint-Sulpice est sauvé. M. Auzuret s’évade d’un autre côté, non sans entendre autour de lui siffler les balles.

M. Vialar, lui, se trouve au fond du parc, à gauche. Il a déjà fait le sacrifice de sa vie, mais il constate que la muraille n’est pas infranchissable, et il l’escalade ; apercevant l’évêque de Saintes, il l’incite à le suivre ; Mgr de La Rochefoucauld ne lui répond que ce mot :

– Et mon frère ?...

Tandis que le prélat s’éloigne, le prêtre se laisse choir de l’autre côté ; il se trouve dans une cour close, doit franchir un autre mur plus élevé que le premier ; tapi dans un réduit, il entend de là le massacre qui se poursuit ; une solive lui sert d’échelon ; il saute, mais arrive dans un hôtel inhabité... Accablé de fatigue, il y passera, dans le grenier, quelques heures à dormir ; le soir, seulement, il s’échappera.

Dans le jardin des Carmes, cependant, la poursuite se continue au chant de la Carmagnole, mais, à plusieurs reprises, une voix se fait entendre, criant :

– Ne tirez pas !... Ne tirez pas !... Il ne faut pas tirer !...

L’ordre finit par être écouté ; le feu cesse... On pousse alors les prêtres vers le perron... En chemin, Dom Massey tombe pour ne plus se relever ; l’évêque de Beauvais, qui a repris connaissance, obéit comme les autres et se traîne, courbé en deux, perdant son sang... Il n’arrivera pas jusqu’au bout ; ses forces le trahiront et des miliciens le rapporteront plus tard dans l’église, « avec assez d’humanité ».

Éperdus, harcelés, tous les détenus veulent monter les marches, franchir l’étroite entrée, mais, de l’intérieur, des soldats défendent le passage ; d’autres, derrière, piquent le troupeau humain de leurs baïonnettes : les malheureux seraient tous tués si le commandant n’intervenait, ne donnait ordre à ses hommes de laisser entrer les prisonniers.

À droite, dans le couloir, un escalier monte au premier étage ; à côté une porte s’ouvre sur l’ancien réfectoire ; au fond, une autre donne sur le cloître... Par ces diverses issues, quelques-uns tentent de fuir, au bénéfice de la confusion qui règne ; ils sont poursuivis dans les couloirs, et bien peu s’échappent. Un jeune clerc devra toutefois son salut à la bonté d’âme d’un patriote, qui lui remettra son fusil et lui placera en hâte une giberne sur l’épaule. Non moins heureux, MM. Grayo de Keravenant et Martin, l’aumônier de l’ambassade de Gênes, trouveront un asile inattendu dans les commodités : grimpant sur les sièges, de là sur la charpente, ils resteront jusqu’au lendemain matin cachés sous les combles de l’allée, entendant ce qui se passe, sans rien voir... Ils s’évaderont au petit jour.

La grande masse des prisonniers, elle, a fini par pénétrer à gauche, dans l’église... Tous – mais, déjà, que de manquants – se retrouvent prosternés autour de l’autel, devant le crucifix de bois, et, ensemble, ils se préparent à la mort. Après quelques minutes de recueillement, ils se confessent et se donnent mutuellement l’absolution. Un d’eux, tout près de M. Saurin, avoue ses fautes à haute voix ; un autre, M. Bonnot, directeur des Ursulines, âgé de 74 ou 75 ans, lit les prières des agonisants avec son jeune chapelain.

Pendant ce temps, une partie des meurtriers a envahi la sacristie, à côté du chœur ; véritablement déchaînés, ils mêlent cris de mort et imprécations, vomissant les pires injures, traitant les insermentés de fanatiques, d’hypocrites, de séditieux, de « fauteurs de tyrans », leur imputant la Saint-Barthélemy et la mort de ceux qui sont récemment tombés sur les frontières, jurant de les punir, sans différer, de tous leurs méfaits... L’un de ces énergumènes, apercevant une calotte sur la tête d’un vieillard, lui intime l’ordre de l’ôter, sans quoi il ira l’abattre avec son sabre... Les visages sont si convulsés, les voix si bizarrement hurlantes, qu’on peut se demander si ces hommes n’ont pas, auparavant, absorbé quelque breuvage enivrant.

Dans ce concert de clameurs, un garde national, à un moment donné, a le courage d’élever la voix en faveur des réprouvés. Il objecte que, parmi eux, il peut y avoir des innocents ; il invoque l’humanité ; il exhorte ses camarades à consulter la loi, la vérité, la justice, avant d’en venir aux dernières extrémités. On ne l’écoute même pas.

Indifférents au tumulte, les prêtres, persuadés qu’ils vont comparaître devant le tribunal de Dieu, s’absorbent dans la prière...

Après être resté une demi-heure au pied du maître-autel, M. Saurin décide de se retirer dans le petit coin qu’il s’est aménagé entre les stalles des moines ; en passant, il voit l’évêque de Beauvais étendu sur son lit, un bas tout ensanglanté ; de l’autre côté de la clôture, il trouve l’évêque de Saintes, à genoux, dans l’angle d’un petit autel, et achevant d’entendre la confession d’un détenu... Le prélat n’a pas vu rentrer son frère, et il témoigne son inquiétude à l’ex-jésuite, qui le rassure en lui disant :

– Je viens de l’apercevoir dans le sanctuaire.

Mgr de La Rochefoucauld se précipite... Il rentre quelques instants après et annonce tristement :

– Il est blessé...

M. Saurin n’avait pas osé le dire. Il est maintenant agenouillé près de sa couche... Il a ouvert la traduction des Psaumes du P. Bertier, pieusement conservée, et, en attendant le moment où il plaira à Dieu qu’il consomme son sacrifice, il lit le psaume trentième, admirablement adapté à la circonstance : In te, Domine, speravi...

Cette lecture, il ne la fait pas sans distractions... Les bruits du dehors arrivent, en effet, jusqu’ici, par deux petites fenêtres qui, d’en haut, éclairent le chœur et donnent sur le parc ; par intervalles, on entend des coups de fusil, tirés sur des fugitifs ou des malheureux que les assassins achèvent.

Tout à coup le prisonnier sursaute. De l’autre côté de la cloison, dans la nef, il y a un vif brouhaha, qui se propage et gagne le jardin : des cris s’élèvent, semblables à ceux dont la populace de Paris fait retentir les rues, quand elle assiste à quelque tragique expédition... Nul doute, on recommence la tuerie, mais cela se passe-t-il dans l’église même, dans le couloir, dans le jardin ou dans les caves, dont les soupiraux s’ouvrent à côté ?...

M. Saurin n’arrive pas à le préciser... Il veut savoir, retourner dans l’église, y retrouver ses amis, mais une sentinelle placée à la porte lui interdit le passage. Assez âgé, cet homme se montre d’ailleurs bienveillant : quand, avec un jeune chanoine de Tours, l’ex-jésuite l’interroge, il leur répond « d’un air touché » :

– Je ne puis rien faire pour vous... Ils me tueraient moi-même, si je faisais seulement semblant de vous plaindre... Ils les massacrent à coups de sabre... Ils n’en laissent pas un !...

La seconde page de la tragédie des Carmes vient de commencer...

 

 

Cette voix qui, tout à l’heure, a arrêté la battue du jardin, était celle du citoyen Jean-Denis Violette, commissaire de la Section du Luxembourg...

Ce gros bonhomme, content de vivre, est-il venu là de sa propre initiative ou est-il envoyé ?... On ne saurait le dire... L’Assemblée générale, toujours en séance à Saint-Sulpice, a bien été avisée de ce qui se passait, mais elle n’a pas, qu’on le sache, confié de mission à ce personnage.

Tanche, par contre, le commandant de la garde nationale, dont un détachement stationnait rue Palatine, est venu demander des ordres, et on l’a autorisé « à prendre toutes les voies que sa prudence lui indiquerait, avec une force suffisante pour prévenir les accidents ». D’aucuns, il est vrai, ont compris que Ceyrat avait eu l’adresse de faire refuser l’intervention de la milice, et, de fait, elle ne paraîtra pas en dépit de démarches successives de plusieurs officiers ; pendant toute la durée du massacre, le bataillon restera à faire l’exercice dans le jardin du Luxembourg.

Un corps de garde est également rue de Vaugirard, à deux pas du monastère ; ces hommes ne bougeront pas davantage : bras croisés, ils resteront sur le seuil de la porte, sans s’émouvoir des hurlements qui montent de l’enclos. Ces hurlements, hélas ! il est navrant de dire qu’ils ne troublent pas davantage les passants, nombreux en cette fin d’après-midi de dimanche. Combien significative à cet égard est cette famille que nous dépeint le général Thiébault. L’homme a 45 ou 50 ans, l’aspect d’un bon bourgeois à son aise ; sa femme et ses filles l’accompagnent ; celles-ci sont bouleversées par les cris des victimes, mais le père, d’un mot, réconforte son épouse :

– C’est très sûrement on ne peut plus triste, mais ce sont d’implacables ennemis, et ceux qui en délivrent la patrie te sauvent la vie, à toi, et la sauvent à nos pauvres enfants...

Indifférents, les promeneurs s’éloignent.

À l’intérieur des Carmes, Violette, mandaté ou non, fait maintenant figure de représentant officiel de l’autorité... D’abord il va chercher, mais sans grande conviction, à « implorer les droits de l’humanité » en faveur des prisonniers... N’y réussissant pas, il entend que les choses se fassent régulièrement, qu’un tri soit effectué, qu’une sorte de jugement intervienne... Il est possible même qu’il espère de la sorte sauver un certain nombre de détenus.

Il fait apporter une petite table et s’y installe, au pied de l’escalier, dans le couloir qui mène au jardin, – le « Parc-aux-cerfs », comme l’appellent en riant les miliciens. La feuille d’écrou, où sont inscrits les noms des prisonniers, lui est remise... Le contrôle va pouvoir s’effectuer.

Dans l’église, des ordres retentissent : que les prêtres en finissent avec leurs prières, qu’ils se lèvent, se préparent à sortir... La question du serment est alors posée, « d’un ton terrible et menaçant ». Ceux qui accepteront de se soumettre, on le laisse entendre, auront la vie sauve.

Il n’y a aucune défection... M. de La Pannonie est l’interprète d’une volonté commune, quand il répond :

– Pas un de nous n’a prêté et ne prêtera ce serment !

Il ajoute seulement, avec raison :

– Je dois vous observer que la plupart d’entre nous n’y étaient pas obligés, et que la loi laissait la liberté aux autres de le prêter ou non...

Devant cette obstination, on n’insiste pas ; l’affaire est réglée... Comme précédé d’un regret, le verdict est prononcé :

– C’est égal !... Allons, passez !... passez !... votre compte est fait...

On pousse les prêtres, deux par deux, par la chapelle de la Vierge et la sacristie, vers le couloir de sortie... Des gendarmes nationaux et des fédérés assurent une sorte de service d’ordre ; rangés en haie devant le sanctuaire, certains veillent à ce qu’aucun détenu ne s’écarte ; d’autres sont de garde à toutes les issues, empêchant de sortir, et aussi les curieux d’entrer ; d’autres encore encadrent le perron, où les exécutions vont avoir lieu...

Et la fête commence...

Au fur et à mesure qu’ils passent, aiguillonnés par les baïonnettes, l’identité de chacun est vérifiée par le sieur Violette... Celui-ci tente peut-être une dernière fois d’obtenir le serment : son insistance, de toute façon, est inutile : les martyrs préfèrent la mort, et ils sont livrés aux bourreaux. C’est à qui portera le premier coup de hache, de pique, de sabre, de fusil ; ceux-ci sont du reste aussitôt interdits, faisant trop de bruit ; tantôt l’exécution a lieu en haut des marches, tantôt on précipite en bas les mourants, vite achevés, aux cris de « Vive la Nation !... ».

M. Saurin et son ami, enfermés dans le chœur, ne sont pas les seuls à entendre les premières clameurs ; elles retentissent jusqu’au fond de l’église et ne laissent aucun doute à ceux qui attendent leur tour... Trois, dont l’abbé Leturc et le Fr. Istève, réussissent à se cacher dans l’escalier de la chaire ; M. Dubray, au risque d’être étouffé, se glisse entre deux matelas ; M. de Lostande, à l’aide d’une échelle, monte, sans être vu, dans un placard. Les autres, stoïquement, ont fait leur sacrifice et prient ; on en voit qui, appelés, marchent à la mort en lisant leur bréviaire, ou qui, jetant un suprême regard sur le crucifix de l’autel, répètent les mots de Notre-Seigneur :

– Père !... Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font...

M. Hébert, les yeux baissés, paisible, sans un mot, s’offre aux meurtriers, avec son épaule fracassée ; M. Menuret reconnaît en celui qui le frappe un habitant de Montélimar, auquel sa famille a fait du bien :

– Comment ! lui dit-il en souriant. C’est toi ?... Eh bien ! fais ton œuvre...

De la même manière, M. Tessier se voit assassiné par un jeune homme de la paroisse Saint-Sulpice, qu’il a préparé à la première Communion ; sa dernière parole est :

– Quoi ! c’est vous, mon enfant ?...

Quand arrive le tour de M. Guilleminet, M. de Vallons ne le quitte pas : ensemble ils s’avancent, le premier récitant son bréviaire, le second plongé dans l’Écriture sainte. L’officier, aux questions posées, se contente de dire ses noms de baptême, « Charles-Régis », et d’indiquer comme profession :

– Je n’en ai pas d’autre que celle d’être catholique, apostolique et romain...

Violette a beau insister, il ne saura que par une voix étrangère qu’il a devant lui un capitaine de cavalerie... Celui-ci, suivant son désir, subit le même sort que son vieil ami.

Les cadavres s’amoncellent. De temps à autre, cependant, quelques privilégiés sont préservés.

De ceux-là est le libraire-journaliste Duplain, moins compromis au point de vue religieux... Il écrira, peu de temps avant d’être repris :

 

J’ai vu le peuple portant sur l’un la hache vengeresse et offrant à l’autre le rameau d’olivier. Interrogé, je reçus de lui ce signe de paix et de liberté...

 

M. de La Pannonie, déjà atteint de plusieurs coups de baïonnette, est sauvé par des gardes nationaux qui le prennent en pitié : sur l’ordre de leur officier, ils dissimulent le jeune chanoine du Vigan dans une embrasure de porte, où il restera jusqu’à la fin : bien qu’affaibli par ses blessures, il se perdra dans la foule et pourra sortir des Carmes.

De façon analogue, le vieil abbé de L’Épine est contraint, par un volontaire compatissant, de quitter sa soutane et de revêtir un habit laïque ; sous ce déguisement, il passe inaperçu, en restant à côté du commissaire, qui donne une complicité bienveillante au stratagème.

M. Berthelet de Barbot, lui, est reconnu par des voisins, qui intercèdent en sa faveur... Violette en profite et interpelle son entourage.

– Frères et amis, en voilà un que ses concitoyens réclament ; dites, s’il vous plaît, qu’il soit mis à part pour être jugé...

– Qu’on le mette à part ! répondent les sans-culottes.

L’ancien vicaire général de Mende va rejoindre, derrière le commissaire, M. de L’Épine et plusieurs autres déjà préservés : MM. Leroux, Cheriot, Forestier, du Tillet.

MM. de Nativelle sont sur le point d’être relaxés à leur tour ; des habitants de la rue de Buci parlent pour eux, se portent garants de leur civisme... Violette les félicite, annonce qu’ils vont être délivrés ; ils partent déjà, quand on les rappelle :

– Un instant, messieurs... Il nous faut le serment de la Liberté et de l’Égalité.

– Nous aimons mieux mourir, déclarent les deux frères.

– Réfléchissez ! insiste le commissaire.

Il les éloigne... Leurs amis les supplient d’accepter, emploient tous les arguments possibles pour les décider : leur refus reste inébranlable, et ils sont abattus.

M. Olivier Lefebvre suit leur exemple. Déjà acquitté, il cause à l’écart avec des gardes. L’un d’eux, brusquement, lui demande :

– Avez-vous fait le serment ?... Tout bon citoyen doit le prêter.

– La loi ne m’y oblige pas, répond l’ecclésiastique. Je me conformerai au décret de déportation, qui nous a été signifié...

– Bah ! la déportation... réplique l’autre. Ne comptez pas sur la déportation...

Là-dessus, M. Lefebvre se lève et déclare :

– Dans ce cas-là, j’aime mieux être avec les autres...

On le prend au mot. Un individu hurle :

– Oui ! oui !... Qu’on l’y mène, où sont les autres !... Qu’on l’y mène !

Aussitôt, l’aumônier de la Miséricorde est entraîné, assassiné sur le perron. La nef est à peu près vidée : il est temps de songer aux prisonniers du chœur. Un des chefs entre, jette un coup d’œil, comme s’il comptait ceux qui restent à expédier... M. Saurin vient juste de confier à une sentinelle sa montre et son portefeuille pour qu’ils soient remis à une personne amie ; le gradé voit ces objets entre les mains de son subordonné ; il crie en se retirant :

– Pas mal ! pas mal !...

Peu après, un sans-culotte relève le milicien. En apercevant tous les détenus à genoux, il ricane :

– Ils prient Dieu... Ils en ont bien sujet !...

Sur ces entrefaites, paraît un petit homme, à la physionomie sinistre, vêtu d’un habit bourgeois, un sabre nu à la main.

– Allons ! Messieurs, commande-t-il. Allons ! deux par deux !...

Ce disant, il veut prendre un air gai, mais ne fait qu’une hideuse contorsion.

M. Saurin, à cet appel, se lève, embrasse un de ses voisins, sort du chœur avec un compagnon... L’individu le fait placer dans la nef, derrière ceux qui attendent leur tour... On n’entend, dans cette foule, ni cris ni gémissements ; il n’y a pas la moindre plainte, ni la moindre résistance. C’est à cet instant que l’ancien jésuite fait une providentielle rencontre.

Deux volontaires marseillais ont été attirés aux Carmes par la curiosité ; en uniforme, sans armes, ils regardent, mais ne prennent aucune part aux massacres. Ils reconnaissent tout à coup, dans ce troupeau de victimes, leur compatriote Saurin ; sans hésiter, ils décident de le sauver ; entendant bien ne pas se montrer solidaires de ces crimes, ils proclament hautement :

– Ce sont les Parisiens qui font ceci !...

Entraînant l’ecclésiastique, ils l’amènent au commandant de la troupe, et l’un d’eux, qui paraît plein d’esprit, déclare :

– Ce prêtre est mon parent... Je ne souffrirai point qu’on le fasse mourir illégalement ; je le crois innocent, mais, même s’il est coupable, on doit l’entendre et le juger.

Le Marseillais plaide avec fougue ; il s’emporte ; il rappelle ses services envers la patrie ; il va jusqu’à découvrir sa poitrine, en clamant :

– Vous me tuerez avant de frapper mon parent ; il n’y a que la loi qui puisse le faire mourir...

Son camarade joint ses efforts aux siens ; tous deux sont si éloquents qu’on cède à leurs instances ; on leur permet de mettre à part M. Saurin, et ils l’entraînent au bas de l’église. Les massacreurs, du reste, commencent à se lasser ; de plus en plus, des intercessions se produisent, et Violette les encourage. Il suffit à M. Bardez de dire, à l’instigation du garde qui le conduit :

– Je veux bien mourir, mais je mourrai innocent, n’ayant fait de mal à personne et ne m’étant jamais trouvé à aucun complot...

Il n’achève même pas ; on lui dit de se ranger avec les épargnés.

Devant lui, en revanche, on vient de tuer l’évêque de Saintes... Le nom à peine prononcé, des voix se sont élevées :

– Où est donc François-Joseph de La Rochefoucauld, évêque de Beauvais ?...

On l’a oublié sur son grabat, d’où, avec sa jambe brisée, il ne peut bouger... On l’appelle, et il répond, avec sa politesse exquise :

– Je ne refuse pas d’aller mourir comme les autres, mais vous voyez que je ne puis marcher ; je vous prie d’avoir la charité de m’aider vous-mêmes à venir où vous m’appelez.

Avec ménagement, presque avec respect, on va le chercher ; on le soulève par les bras, on l’aide à se traîner jusqu’à la porte du jardin... Il s’écroule, une des dernières victimes.

 

 

Cent quatorze ou cent quinze cadavres gisent, entassés les uns sur les autres au bas du petit perron ou épars dans les allées et l’oratoire du jardin... Paris, le cordonnier, se vante d’avoir tué quinze prêtres pour sa part ; le jeune Duval, moins heureux, n’en a que cinq à son tableau ; le boulanger Boudier se désespère : il a si bien travaillé que son sabre s’est brisé en deux morceaux ; un certain Chémery, de Chaillot, se targue, pour sa part, d’avoir achevé Mgr Du Lau ; le garçon de restaurant Froment, en retournant chez son patron, le traiteur Marchand, raconte à qui veut l’entendre qu’on a « coupé le nez et les oreilles à deux évêques », et il laisse penser qu’il est l’auteur de ce haut fait. Quant au commissaire Violette, il respire de voir sa besogne de juge achevée ; il reste effaré du courage qu’ont montré les victimes ; le jouisseur qu’il est ne comprend pas... Dans deux jours, il répétera encore à des survivants :

– Je me perds, je m’abîme d’étonnement, je n’y conçois rien, et tous ceux qui auraient pu le voir n’en seraient pas moins surpris que moi... Vos prêtres allaient à la mort avec la même joie et la même allégresse que s’ils fussent allés aux noces...

Il est bientôt 6 heures : l’opération en a donc duré à peu près deux... À 7 heures seulement, la garde nationale de la Section du Luxembourg daignera faire son apparition, le commandant Tanche à sa tête : elle vient, un peu tardivement, « mettre le bon ordre »...

Elle ne sera pas cependant tout à fait inutile, car la foule a envahi le couvent, se pressant comme à un spectacle, et des misérables fouillent les cadavres, font main basse sur les portefeuilles, les bijoux, l’argent qu’ils peuvent trouver ; plusieurs détrousseurs, comme l’ébéniste Juchereau, sont pris en train de retourner les poches des vêtements pleins de lambeaux de chair.

Parmi les assassins, une bande est repartie à l’Abbaye, pour de nouveaux exploits ; nous l’y retrouverons... Les autres sont montés déposer une partie des armes, dégouttantes de sang, dans le corps de garde, au premier étage, – il y aura bientôt cent cinquante ans de cela, et les marques rouges, atrocement évocatrices, se voient encore sur les murs.

La nuit commence à tomber... Dans l’église, que l’ombre envahit et qu’éclairent mal quelques chandelles, les hommes, las d’avoir tant travaillé, se reposent en ripaillant ; le traiteur Langlois a vu sa cuisine envahie par eux, et il a dû, sous la menace, leur donner du vin...

Tout à coup, malgré le tumulte, un bruit insolite, parti d’en haut, fait lever les têtes : une armoire, à laquelle est appuyée une échelle, vient de s’ouvrir et, posant le pied sur le dernier échelon, un homme, couvert de sang, paraît...

Des cris sont poussés.

– C’est encore un des prêtres !... massacrons-le comme les autres !...

Quelques-uns se lèvent, prennent leur sabre, mais, de son échelle, M. de Lostande implore d’une voix si mourante qu’on l’écoute :

– Messieurs, ma vie est entre vos mains... Je ne puis résister à la soif... Donnez-moi un verre d’eau, ou ôtez-moi ce reste d’une vie mille fois plus insupportable que la mort...

Devant cet appel si émouvant, les plus violents hésitent... Juste à cet instant, un peu plus loin, il y a encore un craquement : on regarde, on voit un matelas qui se soulève : M. Dubray, qui finissait par étouffer, a voulu respirer... Cette fois, c’en est trop. Des cris s’élèvent...

– En voici encore un !...

Sur ce cri de colère, deux ou trois se précipitent, arrachent de sa retraite le sulpicien, l’entraînent jusqu’au pied de l’autel, lui fendent la tête d’un coup de sabre...

M. de Lostande, auquel on ne pense plus, est descendu de son placard : s’attendant à pareil sort, il se traîne vers les miliciens, arrive près d’eux, tombe évanoui en demandant encore un peu d’eau... Cette défaillance désarme ; on le réconforte ; on lui donne à boire ; il est sauvé...

Gardés dans une chapelle, les quelques détenus préservés, – six ou sept, – sont assis sur des bancs, attendant anxieusement qu’on statue sur leur sort... Ils ne sont pas encore libérés, et, pour eux, la question du serment va encore se poser.

M. Saurin, que ses Marseillais n’ont pas abandonné, voit un volontaire, – un honnête bourgeois parisien, – s’approcher de lui, lui prendre les mains, les serrer entre les siennes.

– Faites-moi une grâce, supplie cet homme. Mais ne me la refusez pas... je voudrais pouvoir me mettre à vos genoux pour l’obtenir... Faites le serment !... Faites le serment !... C’est un père de famille qui vous en conjure...

Il semble prêt à pleurer ; le ton est si pressant que l’interpellé en est profondément ému.

– À vous voir, répond celui-ci, je vous juge incapable de rien faire contre votre conscience. Je vous supplie à mon tour de ne pas trouver mauvais que je ne fasse rien non plus qui blesse la mienne...

Le commissaire Violette met un terme au colloque : il n’a pas oublié les survivants et vient les chercher.

– ... Nous allons les faire traduire devant la Section, pour y être entendus et jugés, déclare-t-il.

Il prend la tête du convoi... Chacun des prisonniers marche, encadré par deux soldats, sabre nu à la main, et, sortant des Carmes, on prend la direction de Saint-Sulpice...

Par la rue de Vaugirard et la rue Férou, la petite troupe s’achemine, suivie par la populace qui chante la Carmagnole ; des femmes surtout menacent, réclament avec rage qu’on leur livre ces prêtres... Les gardes, pour protéger ceux-ci, doivent crier, à qui mieux mieux :

– Vive la nation !... Vivent les sans-culottes !... Voici d’honnêtes gens que nous emmenons... Pour les autres, ils sont morts... Ah ! les scélérats ! Et cet archevêque d’Arles !

Dans leur excitation, les miliciens gesticulent, brandissent leurs armes ; M. Bardez sent le froid de l’une d’elles sur son cou... Quant à M. Saurin, il s’avance, encadré de ses deux compatriotes ; il a laissé son chapeau sur son lit, ne pensant plus en avoir jamais besoin ; le volontaire, qui se dit son parent, lui a prêté le sien, et il a même attaché une cocarde sur sa poitrine.

Dans cet équipage, on arrive à l’église sans encombre. L’Assemblée y est toujours réunie, et le président Ceyrat est assis sur un siège fort élevé ; des officiers, des secrétaires, des greffiers, placés devant des tables couvertes de papiers, forment un imposant tribunal, qu’éclairent quelques chandelles... Le reste de l’immense vaisseau et les bas côtés sont noyés dans les ténèbres.

On fait ranger les arrivants devant l’aréopage, et Violette prononce un discours pour rendre compte des évènements et mettre en lumière ses mérites...

– Je viens des Carmes... Voici quelques honnêtes gens qui ont heureusement échappé... Ils sont innocents, et nous devons croire qu’il en est péri beaucoup dans le nombre... Il est malheureux que nous n’ayons pu en sauver davantage...

Des interruptions s’élèvent...

– On aurait dû les égorger tous, sans exception !...

Prudemment, le commissaire enchaîne :

– ... Il est bien vrai qu’il y avait des coupables et des grands criminels, dont le peuple, avec raison, a tiré une juste vengeance...

Il conclut en demandant qu’on opine sur le sort de ceux qu’il a amenés, et on décide de les interroger... Mais Ceyrat dit :

– S’ils assistent tous à la comparution l’un de l’autre, le second répétera ce que le premier aura dit, et ainsi des suivants... Il faut qu’un seul reste ici... Que l’on conduise les autres à la sacristie et, à mesure que le premier aura été entendu, on amènera les autres successivement.

Un des prisonniers commence à être questionné. On éloigne ses compagnons. Les deux Marseillais profitent de l’occasion pour entraîner M. Saurin : tous trois se perdent dans l’obscurité, gagnent en hâte la rue. Dehors, ils lâchent celui qu’ils viennent d’arracher à la mort et qu’ils ont, jusque-là, tenu par le bras.

– Surtout, lui disent-ils en guise d’adieu, tandis qu’il se confond en remerciements, surtout, ne hantez plus les aristocrates...

Et, à plusieurs reprises, ils répètent :

– Nous sommes mille contre un...

L’ex-Jésuite, resté seul, est un long moment à se reconnaître ; bien que familier du quartier, il fait tours et détours, se retrouve devant Saint-Sulpice, ne sait où aller. Il se réfugie enfin, sur les 10 heures du soir, dans une demeure amie, d’où, quelques semaines plus tard, il partira pour Rome.

Ses compagnons, eux, ne seront délivrés que demain... Ils ont continué à être interrogés, et le médecin Leclerc est intervenu avec succès pour que l’information fût sérieuse, complète ; comme cela menaçait de trop se prolonger, les détenus ont finalement été conduits au Séminaire, où, dans un réduit, à côté du Comité de surveillance, ils passeront la nuit gardés par des sentinelles, relevées toutes les deux heures.

C’est de là qu’ils entendront les réclamations de ceux qui ont « travaillé » aux Carmes.

Avec quelques variantes, MM. Bardez et Berthelet de Barbot rapportent les mêmes souvenirs : si ceux-ci sont exacts, – et rien ne permet d’en douter, tant le reste des récits est véridique, – ils jettent une vive lueur sur la grave question de l’organisation des massacres et du salaire des assassins.

Le premier de ces braves vient donc, sur le minuit, se plaindre, en termes non moins énergiques que verts, de l’injure qu’on lui a faite en lui refusant, de la dépouille des morts, certaine culotte, qu’à l’exemple de ses camarades il avait cru pouvoir prendre. Et, à l’appui, il vante sa conduite, se déclare prêt à recommencer : « on n’avait qu’à l’employer... ». N’avait-on pas besoin de gars comme lui, pour vider Paris des scélérats qui voulaient voler et piller les maisons, violer et égorger les femmes et les enfants des patriotes, une fois ceux-ci partis aux frontières... ? – perpétuel refrain qui se répète, comme une leçon bien apprise, à chaque instant de ces douloureuses journées.

Un des commissaires interrompt ces doléances, en prenant le même ton :

– Vivent les sans-culottes !... je suis moi-même un sans-culotte... Il ne faut pas que l’intérêt seul les guide.

Mais le plaignant reprend :

– On ne peut reprocher à un sans-culotte de travailler par intérêt... Six francs pour une pareille journée n’est pas trop... Je peux bien avoir une culotte de ces scélérats. J’en ai tué assez pour ma part pour l’avoir... Je l’ai bien gagnée...

À quoi un commissaire objecte :

– Six francs ! c’est une bonne journée. Tous les ouvriers n’en gagnent pas autant.

Plus exigeant encore, toujours cette même nuit, un autre individu prétend qu’on les a trompés, qu’on avait promis trois louis à chacun, qu’on ne voulait leur en donner qu’un seul.

À quoi il est répondu :

– Vous avez encore dans les prisons de Saint-Firmin, de la Conciergerie et autres, de l’ouvrage pour deux jours, ce qui fera les trois louis promis...

Sans doute, les survivants écriront ces relations un certain nombre d’années plus tard, à une date où, la politique s’en mêlant, on imputait les pires méfaits aux révolutionnaires... De telles précisions n’en sont pas moins troublantes.

On ne peut savoir si ces hommes répondront à l’invitation qui leur est ainsi adressée de poursuivre leur œuvre méritoire... À ce moment, en tout cas, le sang coule effectivement à l’Abbaye, à la Force, à la Conciergerie, au Châtelet.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XII

 

 

Le tribunal de l’Abbaye

 

 

 

 

Le massacre des Carmes s’est effectué comme à huis clos, presque sans qu’on le sache. La nouvelle des premiers assassinats de l’Abbaye s’est, au contraire, très vite répandue dans Paris et la banlieue : depuis, on accourt là, comme à un spectacle, pour voir les cadavres ; on les retourne, on les examine, on les fouille, sous prétexte d’établir leur identité ; un individu, misérablement vêtu, reste, entre autres, longtemps à laver avec un peu d’eau les faces défigurées, disant qu’il cherche à retrouver le corps de l’abbé Lenfant.

D’heure en heure, la foule grossit ; la vue, l’odeur du sang aggravent l’énervement, et il y a certainement des meurtres isolés, sur lesquels nous manquons de précisions : Jourgniac de Saint-Méard entend ainsi, vers 4 heures, les cris déchirants d’un homme qu’on hache à coups de sabre ; de la fenêtre d’une tourelle, les prisonniers voient ensuite tomber plusieurs victimes.

La participation d’un groupe d’habitants de Vaugirard à cette phase des massacres donne bien l’idée de ce qui se passe.

Le citoyen Pinard est un cultivateur à son aise, propriétaire, dans cette commune de banlieue, d’une ferme et d’un immeuble près de l’église... Après avoir passé une partie de la matinée à traiter le marché de deux vaches avec René Pétrot, un boucher du bourg, il rentre au logis ; son épouse y a préparé un bon dîner, car il y a comme convives des voisins, la citoyenne Langeron et son fils Jean-Baptiste, qui souhaite épouser la fille de la maison. On bavarde gaiement, on boit ; le repas fini, on décide d’aller faire une promenade, on part en bande, devisant. En cours de route, on entend dire qu’il se passe quelque chose à l’Abbaye.

– Si nous y allions ? propose la mère Langeron.

Pinard accepte, d’autant plus volontiers qu’il voudrait s’informer du prix de la viande aux Halles.

En passant, on racole Pétrot et sa femme, qui prennent l’air devant leur porte... Ceux-ci ont des melons dans leur boutique.

– Emportons-en un, dit Langeron. En rentrant, nous dînerons chez Cadet d’Auvergne...

On dépose le fruit chez ce cabaretier, et on gagne Paris, par la rue de Vaugirard. En approchant du marché Saint-Germain, les promeneurs aperçoivent une multitude de personnes ; ils s’approchent, par curiosité, voient porter en triomphe des prisonniers qu’on libère ; comme les autres, ils crient : « Vive la nation ! » mettent leurs chapeaux au bout de leurs sabres, – car naturellement, chacun des hommes a son arme... Celles-ci tirées, l’occasion est belle de s’en servir contre des « ennemis de la patrie », et, passés au premier rang, les paisibles villageois deviennent des assassins.

Bientôt, trop sensible, la femme Pinard s’évanouit ; on la transporte dans un débit de la rue Sainte-Marguerite, où elle se remet d’aplomb avec quelques pintes de vin ; les « citoyens » ne tardent pas, à leur tour, à en avoir assez, et tous se retrouvent pour trinquer autour du comptoir, fort excités, brandissant leurs sabres sanglants, se vantant d’avoir dépêché quelques « scélérats ».

Sur les 5 heures, on repart pour Vaugirard, et on va souper joyeusement chez Cadet d’Auvergne, où, le melon dégusté, on reste à table tard dans la soirée.

Beaucoup furent assurément comme ces habitants de Vaugirard ; on connaît ceux-ci, parce qu’ils seront dénoncés en l’an III et haineusement chargés par le fils Langeron, furieux de n’avoir pu obtenir la fille des Pinard ; le ménage et le boucher Pétrot seront l’objet d’une enquête, vite arrêtée d’ailleurs, sur la demande des officiers municipaux du village, qui, d’abord, s’étaient attachés à réclamer des poursuites... Ajoutons encore, qu’au cours d’une perquisition, on trouvera chez les premiers un gobelet d’argent à pied gaudronné et, chez le second, plusieurs boucles qui semblent bien provenir des victimes de l’Abbaye.

 

 

Entre 5 et 6 heures, au milieu de cette foule surexcitée, Billaud-Varenne fait une rapide apparition : il a tenu à faire son enquête personnelle, et on aperçoit sa perruque noire se faufilant à travers les groupes ; en habit puce, ceint de son écharpe municipale, il inspecte la prison, donne des ordres, jette un regard sur les morts, devant lesquels il prononce une courte harangue qu’il finit, – on le raconte du moins, – par ces mots :

– Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir !...

Ce doit être lui que M. Sicard voit au Comité civil de la Section et qu’il entend déclarer :

– La Commune vous fait dire que, si vous avez besoin de secours, elle vous en enverra.

– Non, répondent les commissaires, tout se passe bien chez nous.

– Je viens, réplique-t-il, des Carmes et des autres prisons ; tout s’y passe également bien.

S’il ne tient pas réellement de tels propos, ils sont au moins vraisemblables dans la bouche du personnage, car, très vite, revenu au Conseil général, il va, ouvertement cette fois, y encourager les massacres.

Lui parti, la tuerie se poursuit, et la griserie augmente ; quand, vers 7 heures, une fois l’affaire des Carmes liquidée, les massacreurs reparaissent rue Sainte-Marguerite, l’attroupement devient alors plus menaçant ; des meneurs exigent qu’on leur ouvre toutes grandes les portes de la geôle ; depuis 3 heures, le concierge La Vacquerie s’efforce de protéger ceux dont il a la garde ; risquant lui-même la mort, il s’est décidé à livrer, un par un, quelques malheureux, et il a dû en faire l’aveu aux prisonnières qui, glacées de terreur, entendent les hurlements de ceux qu’on égorge. Que peut-il faire désormais, alors qu’il y a carence totale de l’autorité, encouragement même de la part de la Commune ?

Le retour à l’Hôtel-de-Ville des commissaires Nouet et Caron, leurs rapports alarmants y ont interrompu les délibérations de l’Assemblée municipale, toujours absorbée par les députations qui se succèdent et les détails de la formation du camp sous Paris.

Devant l’ultimatum apporté, les membres se montrent divisés, hésitants : acceptation ou refus entraînant répression, les deux tendances se heurtent. Billaud‑Varenne met dans la balance son autorité de substitut du procureur de la Commune : froidement, il se prononce pour l’acceptation :

– Envoyons deux commissaires à l’Abbaye, propose-t-il, chargeons-les de parcourir les registres et de livrer au peuple les détenus relativement à l’affaire du 10.

Ces mots soulèvent l’émotion... Un membre s’en indigne et déclare :

– Si le Conseil ne peut rien, il ne doit rien faire...

On discute confusément, et Billaud-Varenne l’emporte : sa motion est adoptée... Par contre, quatre commissaires iront immédiatement à l’Assemblée, l’aviseront des évènements, lui demanderont « quelles mesures on peut prendre pour garantir les prisonniers ». Il semble bien qu’on tentera de lui suggérer d’envoyer, elle aussi, aux diverses geôles, des représentants qui, réunis à ceux de la Commune et aux délégués du peuple, formeront une sorte de tribunal.

Au Manège, chose surprenante, on ne sait encore rien... La séance a repris à 6 heures, avec le défilé habituel des pétitionnaires ; parmi eux, des « citoyennes » sont passées à peu près inaperçues, quoique réclamant l’élargissement des détenus pour dettes et la punition des traîtres : on a seulement décidé qu’une somme serait remise au ministre pour payer les frais de nourrice.

Aux approches de 7 heures, les envoyés de la Commune sont introduits et annoncent les évènements à l’Assemblée ; ils la prient de délibérer immédiatement sur cet objet : le peuple, ajoutent-ils, est à la porte et attend sa décision.

À l’instant où Basire demande l’envoi de commissaires « pour parler au peuple et rétablir le calme », Fauchet, le député-évêque du Calvados, entre, bouleversé, et annonce :

– Deux cents prêtres viennent d’être égorgés dans l’église des Carmes !...

On décide aussitôt d’intervenir ; cinq commissaires sont d’abord désignés : Basire, Dusaulx, François de Neufchâteau, Isnard, Lequinio, puis six autres, – la plupart des inconnus : Duquesnoy, Soubrany, Calon, Chaudron-Rousseau, Varaignes, Lapoigne, auxquels se joint Audrein, – celui-ci, député du Morbihan, est prêtre constitutionnel et porte encore l’habit ecclésiastique ; moins brave, Fauchet, dans le même cas, se refuse à accompagner ses collègues.

Dusaulx, avant de partir, remet un fusil à un jeune volontaire, en exprimant le regret de ne plus pouvoir le porter lui-même, à cause de sa vieillesse. Puis, en hâte, les 12 représentants s’en vont vers l’Abbaye. Chabot ira les y retrouver et Choudieu, le député de Maine-et-Loire, venu en curieux en rentrant de la campagne, sera fortuitement amené à se mêler à la députation.

 

 

La nuit est tombée... Les lumignons de quelques réverbères, des torches, des lanternes éclairent maintenant le décor de l’Abbaye, – véritable ville, dont chaque quartier, autour de la grande église sombre, voit se jouer quelques scènes du drame affreux.

C’est au milieu de ce drame que tombent les commissaires de l’Assemblée législative et de la Commune ; Manuel est à la tête de ces derniers.

À la porte de l’enclos, un des représentants veut parler ; monté sur une chaise, il essaye vainement de se faire entendre : des cris couvrent sa voix, des clameurs furieuses s’élèvent. Basire n’a pas plus de chance, si adroit que soit l’exorde de son discours ; dès qu’on s’aperçoit « qu’il ne parle pas selon les vues du peuple », on le force à se taire... Peu s’en faut que cela ne tourne mal ; Dusaulx se montre maladroit, est bousculé, frappé ; un des assassins lui crie :

– Vous nous faites perdre notre temps !...

Audrein, avec son costume ecclésiastique, est encore plus menacé ; entraîné dans la prison, il manque d’y être retenu par le poste que commande l’acteur Dufresse ; Choudieu, non sans peine, le tire de là et, prudemment, l’oblige à repartir avec lui pour l’Assemblée. Chabot lui-même, malgré sa notoriété jacobine, ne peut placer un mot : force est à tous les députés de battre en retraite, injuriés, plus ou moins malmenés.

Manuel, aidé par deux gendarmes, veille à leur sauvegarde. Pas plus que les autres, il ne réussit dans ses tentatives d’apaisement... Lui aussi est obligé de fuir sous les huées, et il rentre à la Commune « rendre compte du spectacle douloureux qu’il a eu sous les yeux ».

– Vos commissaires, dit-il, n’ont que de sinistres accidents à vous apprendre... Le peuple a méconnu leur voix et celle de l’Assemblée nationale ; le sang a coulé, et nous n’avons pu sauver ces malheureuses victimes ; je me suis élancé ; j’aurais voulu être le premier, mais mes collègues m’ont enlevé.

– Puisque le peuple est égaré, souligne Tallien, vivement acclamé, il est du devoir de ses représentants de l’éclairer ou de se faire immoler, s’ils ne peuvent le détromper.

Alors seulement, – plusieurs heures, par conséquent, après que tout y est fini, – le massacre des Carmes est annoncé au Conseil général... Toute la clique jacobine applaudit à cette nouvelle ; Huguenin, lui-même, estime convenable de s’indigner de la manifestation et, se couvrant, prononce ces mots de désapprobation :

– Je suis étonné que des Français applaudissent au massacre de citoyens qui ne sont qu’égarés...

Décidément, la situation devient sérieuse, plus sérieuse certainement qu’on ne pouvait le prévoir : des commissaires seront à nouveau envoyés aux diverses prisons, pour prêcher le calme et « éclairer les citoyens sur leurs véritables intérêts », d’autres iront, demain, lire une proclamation dans les Sections « à l’effet de calmer l’irritation des esprits » ; dès ce soir, Santerre est autorisé à envoyer de nombreux détachements autour du Temple et des prisons.

Point n’est besoin de dire que le commandant de la force armée parisienne, beau-frère de Panis, inféodé au Comité de surveillance, ne prendra aucune mesure énergique... Il dira plus tard n’avoir point été obéi, et tout ne sera pas entièrement faux dans cette défense : des commandants confirmeront, en effet, avoir vainement exhorté leurs hommes à secourir les détenus...

À cette heure, la Commune souhaite-t-elle vraiment arrêter les massacres ?... Il est fort possible que, devant leur extension, la tendance modérée prenne le dessus. Il est trop tard malheureusement, – trop tard, surtout, parce que, d’autre part, rien n’est tenté.

 

 

Avant même le retour de ses commissaires, l’Assemblée a connu leur échec : un garde national est venu l’aviser de la situation critique où ils se trouvaient, et la nouvelle semble n’avoir causé aucun émoi ; on est passé aussitôt à la lecture du billet de l’abbé Sicard : suivant le désir exprimé par l’instituteur des sourds-muets, on a décrété que le sieur Monnot « avait bien mérité de la patrie » ; on s’est occupé du transfert des prisonniers d’Orléans ; puis, l’inquiétude s’est apaisée quand on a su qu’autour du Temple le calme régnait, qu’il n’y avait aucune apparence de rassemblement : là était l’essentiel...

C’est alors que Dusaulx arrive et présente à la tribune le piteux tableau du voyage à l’Abbaye...

– ... Nous nous sommes retirés, conclut-il, et les ténèbres ne nous ont pas permis de voir ce qui se passait...

Heureuses ténèbres !... de la sorte, l’Assemblée peut officiellement ignorer les ruisseaux de sang qui coulent là-bas... Un « silence morne » accueille toutefois le rapport, puis les débats reprennent : on s’occupe du camp sous Paris, on décide de diriger sur Saumur les prisonniers d’Orléans, on étudie une adresse aux Français pour les engager à défendre la patrie, on délibère sur des passeports à accorder à des étrangers, on légifère sur les dons patriotiques, on s’occupe du payement des rentes... Et cela mène jusqu’à 11 heures, où la séance est suspendue : quelques députés assureront la permanence.

Chose surprenante : le maire de Paris, le Conseil exécutif en savent encore moins...

Il y a, justement, ce soir-là, à la Mairie, une grande réunion : Pétion a demandé aux présidents des 48 Sections de s’y rendre ; à 8 heures précises, « pour affaires très importantes qui exigent la plus grande célérité » ; Roland, Danton, Servan, y assistent ; Santerre est présent... On délibérera jusqu’à 1 heure du matin sur la défense nationale, les enrôlements, la levée de 60 000 hommes, les armes, les munitions, les secours à donner aux familles des volontaires... Comment concevoir qu’il ne soit pas un instant question du massacre des prisons ?

Le Conseil fini, Roland rentre à son hôtel : le pauvre homme est tellement à bout de forces qu’il n’a qu’une pensée : se coucher, dormir ; de la sorte il lui sera aisé d’affirmer demain qu’il a tout ignoré...

Mme Roland répétera, en effet, dans ses Mémoires, que ni son mari ni elle n’ont rien su ce soir-là ; pourtant, écrivant en fin de journée à son ami Bancal, elle lui a raconté ce qui s’est passé, y compris les premiers assassinats de l’Abbaye et la ruée du peuple sur les prisons.

Au vrai, il semble politique au ménage de paraître ignorer... La femme a beau « se sentir l’âme inaccessible à la crainte », elle n’ignore pas que son mari est haï de Robespierre, qu’il est visé par le Comité de surveillance, et elle ne garde pas bon souvenir de la rencontre qu’elle vient d’avoir avec le « peuple souverain ».

L’incident s’est produit vers 5 heures ; en l’absence du ministre, Manon était au fond de son appartement ; elle a entendu brusquement des clameurs qui montaient de la cour... Elle a regardé par la fenêtre et aperçu 200 braillards auxquels les domestiques interdisaient l’entrée du logis ; une députation d’une dizaine de ces individus a été introduite, et ils ont exposé leur requête : braves citoyens, prêts à partir pour Verdun, ils venaient demander des armes au ministre de l’Intérieur et voulaient le voir...

Ces hommes parlaient haut, en maîtres : ils avaient été, auparavant, au ministère de la Guerre, et on les y avait éconduits ; ici, c’était pareil.

– Tous ces ministres sont des f... traîtres ! hurlaient-ils.

Mme Roland a eu grand-peine à s’en débarrasser ; elle leur a conseillé d’aller au ministère de la Marine, où se tenait le Conseil... De son balcon, elle les a vus, non sans soulagement, ressortir dans la rue Vivienne, furieux, en chemises, manches relevées, sabre à la main, emmenant, comme otage, un de ses valets de chambre.

Cet après-midi, également, une proclamation a été colportée dans plusieurs quartiers de Paris : on y annonçait que le Pouvoir exécutif trahissait, en donnant des indications à l’ennemi sur les renforts envoyés à Verdun ; des Sections ont été jusqu’à demander à l’Assemblée si le ministère actuel avait encore la confiance de la nation.

Pour comble, ce soir, à l’Hôtel-de-Ville, Robespierre, appuyé par Billaud-Varenne, a dénoncé, en termes virulents, la conspiration en faveur du duc de Brunswick, « qu’un parti puissant voulait porter au trône des Français », et chacun a compris qu’il s’agissait, ici, une fois de plus, des hommes déjà dénoncés, la veille, par l’aspirant-dictateur : le « liberticide » Brissot, la « faction de la Gironde », la « scélérate » Commission des Vingt-et-un, – bref, tous les amis du ministre de l’Intérieur, ainsi désigné à la vindicte populaire... En de telles conjonctures, la sauvegarde des prisonniers devait bien peu compter pour lui.

Son collègue Danton n’a pas les mêmes appréhensions personnelles, mais le sort des détenus, même s’il le connaît, n’a pas pour lui davantage d’importance. Comme il le dira à un ami du dramaturge Arnault : « N’était-il pas temps que le peuple enfin prît sa revanche ?... »

Mme Roland, perfide ennemie, l’accusera d’avoir passé une partie de l’après-midi au Comité de surveillance.

Rien ne le prouve... Sur ce qui se trame alors dans les bureaux du rez-de-chaussée de la Mairie, la plus grande obscurité règne... Les émissaires dudit Comité sont certainement partis assurer l’élargissement des prisonniers coupables de petits délits : il est fort à croire qu’ils organisent, du même coup, les massacres, mais il n’y a, à cette participation effective, que des présomptions, – si impérieuses soient-elles... On ne peut même affirmer qu’est authentique le fameux billet, qui aurait été adressé à Maillard, à ce moment, et précieusement conservé par lui ; publié en 1796, dans la Gazette française, continuellement reproduit depuis lors, nul n’en a jamais vu l’original 11 :

 

Au nom du peuple,

Mes camarades, il vous est ordonné de juger tous les prisonniers de l’Abbaye, sans distinction, à l’exception de l’abbé Lenfant, que vous mettrez en lieu sûr.

À l’Hôtel-de-Ville, le 2 septembre.

PANIS, SERGENT, administrateurs ;

MÉHÉE, secrétaire-greffier.

 

En résumé, carence totale de l’autorité, approbation et appui des milieux « patriotes », et, s’ajoutant à cela, indifférence quasi générale : telles sont les impressions dominantes, au soir du 2 septembre.

« Tout Paris laissa faire... », dira justement Mme Roland.

 

Atroce nécessité, ouvrage funeste de nos ennemis..., mande à son mari Mme Jullien de La Drôme... Des têtes coupées, des prêtres massacrés... Je ne puis vous en faire le récit, quoique éclairée par ma raison, qui me crie : la Prusse et les rois en auraient bien fait autant et mille fois davantage ! Si le peuple... Ah ! malheureux peuple, qu’on se garde de le calomnier...

 

Gorsas lui-même, le girondin Gorsas, approuve sans réserve, quand, sous le coup de ses premières impressions, il écrit, à 9 heures du soir :

 

... Le peuple furieux, qui sait que le crime et la vengeance l’environnent et que les prisons sont pleines de conjurés, a fait une justice terrible, mais nécessaire, mais nécessitée. Car, il ne faut plus se le dissimuler, nous sommes en guerre ouverte avec les ennemis de notre liberté. Périr par leurs mains, ou qu’ils périssent par les nôtres, telle est la cruelle alternative...

 

En dehors du voisinage immédiat des geôles, la population est aussi calme maintenant qu’elle était agitée cet après-midi... Les théâtres sont fermés, mais, sur les boulevards, dans les cafés, les lieux de plaisir, sur la terrasse des Feuillants, la foule se promène, toute à la joie d’une belle nuit d’été... Pendant ce temps, suivant le mot d’une mégère de la rue de Buci, « on travaille la marchandise aux prisons ».

 

 

À cent pas de là, à l’Abbaye, ce travail est maintenant organisé, soumis à une véritable procédure.

Cette fois, Stanislas Maillard est présent ; à la fête ne pouvait manquer ce Normand, chassé de l’armée comme « mauvais sujet », vague policier à ses heures et qu’on a vu jouer son rôle dans toutes les journées révolutionnaires, beau parleur, violent, ambitieux de paraître, n’épargnant pas sa peine, jouant le tout pour le tout.

Le tocsin a peut-être suffi à le faire sortir de la rue Jean-Pain-Mollet, près de Saint-Merri, où il habite depuis son récent mariage avec Angélique Paredde. Plus vraisemblablement, il est là en service commandé, aux gages de la Commune, envoyé par Manuel ou Billaud-Varenne, plutôt que par le Comité de surveillance, – et son autorités immédiatement, s’affirme.

La porte de la vieille prison va être forcée ; depuis le temps qu’ils résistent, La Vacquerie et ses guichetiers sont à bout... Quelqu’un, tout à coup, apparaît sur le seuil, derrière la grille, demandant qu’on l’écoute : étonnée, la foule fait silence ; l’homme, tenant à la main un registre, monte sur un tabouret, parle, justifie les ressentiments du peuple, approuve son désir de vengeance, mais fait appel à sa justice...

À ce mot de « justice », on interrompt ; on traite le sire d’« endormeur » ; on lui crie, une fois de plus, qu’il faut en finir avec les scélérats, pour assurer le salut des femmes et des enfants de ceux qui partent...

L’individu ne se démonte pas, arrête d’un geste l’assaut que tentent quelques énergumènes.

– Un moment, citoyens, s’écrie-t-il. Vous allez être satisfaits... Voici le livre des écrous, il servira à donner des renseignements ; on pourra ainsi punir les coupables, sans cesser d’être juste. Le président lira l’écrou en présence de chaque prisonnier ; il recueillera ensuite les voix et prononcera.

De bruyantes approbations s’élèvent :

– Oui !... oui !... fort bien !... il a raison !... bravo !...

Et des comparses, soigneusement apostés, hurlent :

– M. Maillard !... le citoyen Maillard, président !... c’est un brave homme... Le citoyen Maillard président !...

Plus pâle que jamais, sous ses cheveux poudrés, tout mince dans son habit gris foncé, le personnage émerge, accepte cette nomination préparée, assure « qu’il va travailler en bon citoyen ».

Le tribunal, aussitôt, s’organise, avec l’aide de celui qui l’a proposé, – et qu’on dira, non sans de sérieuses raisons, être Chaney, le secrétaire du Comité de surveillance, Chaney qui, depuis des heures, n’a pas quitté la geôle, où il s’efforçait de rassurer Mme de Tarente, en attendant de pouvoir la sauver.

Dans la salle du greffe, au rez-de-chaussée, à côté du guichet, Maillard s’installe à une grande table avec ceux qui vont être les juges, – des petits commerçants d’alentour, autant qu’on peut le savoir, désignés par leurs concitoyens ou venus d’eux-mêmes, fiers de remplir cette mission de confiance : Bernier, un aubergiste de la rue du Four ; Bouvier, un compagnon chapelier de la rue Sainte-Marguerite ; Rativeau, un fruitier de la rue Mazarine ; Renaudin, un horloger de la rue Childebert ; Dalongeville, un habitant de la cour des Moines, à l’Abbaye ; d’autres encore, car on se relayera et on s’adjoindra, en cours d’action, d’autres bons citoyens comme le tambour Marcuna, un des héros du début des massacres, même des étrangers au quartier, comme Cavaliez, le vannier-fontainier de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, ou Grapin, un sans-culotte de la Section des Postes ; celui-ci, venu avec son camarade Bachelard réclamer deux prisonniers, s’installera à côté de Maillard et rendra la justice, au nom du peuple, pendant soixante-trois heures consécutives.

Le registre reste ouvert devant le président, entre les verres, les pipes, les armes de toutes sortes... Ce registre, il était jadis, avant les incendies de 1871, une des pièces précieuses des archives de la Préfecture de police, et on voyait sur ses feuillets, reliés de parchemin, des traînées de graisse, d’alcool, de vin, de sang, parsemées de grosses taches rondes indélébiles... Vers 1860, l’archiviste d’alors, M. Labat, aimait à rappeler les explications données par un ancien massacreur, auquel, un jour, ce registre était présenté :

– Je le reconnais, avait dit ce vieillard... C’est celui que M. Maillard avait devant lui...

Et il expliquait de la sorte les taches rondes laissées sur les pages :

– C’est bien simple... Quand on avait expédié un prisonnier, on s’approchait souvent du registre pour lire le nom des autres... Chacun désignait du doigt le nom de celui qu’il connaissait : « Et celui-là ?... » Ces taches sont les traces des doigts sanglants appuyés sur le papier.

À peine installé, le tribunal commence à fonctionner... Il est décidé que, pour éviter des scènes violentes à l’intérieur de la prison, les interrogatoires seront très brefs, presque réduits aux questions d’identité ; aucune condamnation ne semblera prononcée ; on se contentera de dire : « À la Force ! » et ce mot signifiera la mort ; avant enfin de livrer les victimes, on les dépouillera de tout ce qu’elles ont de précieux.

 

 

Du dehors une voix s’élève, comme pour exprimer le vœu populaire :

– Il y a des Suisses dans la prison... Ne perdez pas de temps à les interroger... Ils sont tous coupables ; il ne doit pas en échapper un seul.

L’approbation est unanime :

– Oui... c’est juste !... commençons par eux.

Obéissant, le tribunal prononce :

– À la Force !

Maillard se charge de l’annoncer aux condamnés :

– Vous avez, leur dit-il, assassiné le peuple au 10 août ; il demande aujourd’hui vengeance... Il faut aller à la Force !

Sans illusion, les malheureux tombent à genoux, criant :

– Grâce !... Grâce !...

Le président les rassure :

– Il ne s’agit que de vous transférer à la Force ; peut-être, ensuite, vous fera-t-on grâce.

À la porte, les assassins s’impatientent, réclament leurs proies ; les Suisses entendent ; ils savent bien qu’une fois sortis rien ne les sauvera... Ils supplient encore... Mais deux égorgeurs paraissent : un boulanger et un Marseillais... Brutalement, ils interviennent :

– Allons ! allons !... décidez-vous... marchons !

Comme des bêtes à l’abattoir ils poussent le troupeau humain, – une quarantaine de soldats de tous âges, jeunes et vétérans mêlés, qui se cramponnent les uns aux autres, s’embrassent, pleurent, gémissent, s’agrippant aux murs, reculant au lieu d’avancer.

À la fin, l’un d’eux se décide, – un grand gaillard de 30 ans à peine, vêtu d’une redingote bleue, figure noble, allure martiale. Très calme, il déclare :

– Je passe le premier... Je vais donner l’exemple... Adieu !

Il lance son chapeau en arrière, demande :

- Par où faut-il aller ?... montrez-moi le donc...

Les portes s’ouvrent : la rue apparaît, avec ses grandes ombres où les torches jettent des lueurs vives sur une foule terrifiante de calme et de silence ; devant l’homme cette foule s’écarte, forme une sorte de haie hérissée de piques, de haches, de sabres, de baïonnettes ; il hésite une seconde, recule de deux pas, jette un dernier regard, croise les bras, brusquement enfin s’élance... Sa mort est immédiate.

Les autres suivent, poussés par les massacreurs qui sont entrés à l’intérieur de la prison ; en vain, quelques-uns cherchent à s’enfuir dans les couloirs, ou se cachent sous des tas de paille destinée à la litière... Tous, successivement, sont abattus, sans même que leur sort soit indiqué sur le registre, où leurs noms, aux consonances étrangères, resteront inscrits, sans souci de l’orthographe, – un Almann, un Filtz, un Donzala, un Croza, un Dendleck, un Egerly, un Houbacker, – pauvres gens qui payent aujourd’hui de leur vie le crime d’avoir servi la royauté et tenté de la défendre au 10 août...

Un seul trouve grâce, sauvé par la pitié d’un fédéré qui le prend sous sa protection et plaide en sa faveur : à peine adolescent, il est Suisse de naissance et s’est, de lui-même, emprisonné, espérant ainsi être à l’abri ; il peut montrer des certificats, son attitude achève de plaider pour lui.

– Mettez-le en liberté, prononce le tribunal.

Entre deux sans-culottes, il sort : les armes s’abaissent ; des rires et des larmes succèdent aux violences ; on saisit l’acquitté, on l’embrasse, on le porte en triomphe en hurlant :

– Vive la Nation !...

Mais la pause est courte... D’autres détenus paraissent, – quatre fabricants de faux assignats : Grandmaison, Champlos, Marcou, Vidaud ; condamnés, ils sont immédiatement exécutés ; le comte Armand-Marc de Montmorin les suit... Celui-ci proteste vainement, exige de vrais juges, affirme son innocence... Quand Maillard a prononcé son verdict : « À la Force ! » l’ancien ministre des Affaires étrangères, trompé par ce mot, demande une voiture, et le président lui répond ironiquement :

– Vous allez l’avoir...

Tandis que Montmorin réclame ses effets, son nécessaire, sa montre, un homme fait semblant de sortir, rentre aussitôt, disant fort poliment :

– Monsieur, la voiture est à la porte ; il faut partir et promptement...

C’est un tombereau qui, dans quelques heures, emportera, mêlé à bien d’autres, son corps mutilé.

Thierry, le valet de chambre de Louis XVI, lui succède. Couvert de plaies, le corps perforé, il crie encore :

– Vive le roi !

On dépêche ensuite les deux juges de paix, Buob et Bosquillon ; le premier est tailladé par un ancien brigadier de la gendarmerie, Antoine Bour ; le second a tenté de se cacher dans une soupente, sous le lit de la cuisinière ; découvert, il s’est vu disputer par les assassins.

– Je vois sa tête... disait l’un. Ah ! le scélérat qui se cache.

– Son affaire ne sera pas longue, ripostait un autre...

À demi écartelé, l’infortuné, hurlant de douleur, est entraîné devant les juges... Il sera achevé par son frotteur, qui expliquera :

– Mes amis, c’est un ennemi de la Nation... il a des Génovéfains chez lui !

Au fur et à mesure que les prisonniers défilent, Maillard recueille les objets précieux qu’ils possèdent : certains, confiants en lui, les lui remettent pour qu’il les fasse parvenir à des personnes chères ; ainsi reçoit-il du lieutenant-général de Wittgenstein un nécessaire et une montre d’or enrichie de diamants ; ainsi prend-il de l’officier de la garde du roi, Viguier de Curny, un portefeuille de maroquin rouge contenant 4 570 livres en assignats, une montre à répétition avec sa chaîne à gros maillons, chargée de deux cachets... Plus tard, le sinistre « président » se fera l’homme d’affaires des familles en deuil, et il se chargera, moyennant salaire, de leur faire retrouver papiers et valeurs.

Pour l’instant, sans se lasser, de son écriture régulière, sans pleins ni déliés, correcte comme sa personne, il met, en face du nom de chacun, la mention « mort », parfois « mort par le jugement du peuple » ; il lui arrive de se tromper, et après avoir d’abord tracé « jugé par le peuple et mis en liberté », il se reprend, ajoute « mort sur-le-champ », puis, ceci fait, prononce :

– À un autre !

 

 

On racontera, – mais faut-il le croire ? – que certaines exécutions se sont faites avec un raffinement de cruauté indicible. Pour obliger Thierry à se taire, on lui aurait brûlé la figure avec des torches enflammées. M. de Saint-Marc, transpercé d’une pique, aurait été contraint de parcourir un long bout de chemin sur ses genoux, avant d’avoir la tête tranchée par le bonnetier Crappin, qui aurait égorgé également avec son sabre de cavalerie M. de Romainvilliers ; M. de Laleu aurait été éventré par le vinaigrier Damiens, qui aurait arraché ses viscères et fait le geste de les manger, en criant, la bouche pleine de sang :

– Vive la Nation !

Le même misérable, arrêtant une personne qui venait réclamer un prisonnier, lui aurait déclaré :

– Tu n’as pas encore vu le cœur d’un aristocrate... Je vais te le faire voir !...

Et il aurait tenté de lui faire baiser un cœur encore pantelant...

Un autre aurait exigé d’un citoyen, intercédant pour deux détenus, qu’il goûtât au sang d’un jeune homme fraîchement égorgé.

À l’intérieur même de la prison il se serait passé des scènes horribles, comme le supplice de l’officier Reding, arraché du lit où ses blessures le laissaient cloué, porté, hurlant de douleur, sur les épaules d’un tueur, expirant enfin, la gorge sciée avant d’arriver dehors.

Dans cette tuerie, en tout cas, il n’y a qu’un petit nombre d’individus à se signaler par une férocité qui sera remarquée, une cinquantaine au plus ; ceux, d’abord, qui ont « travaillé » déjà aux Carmes et qui ont repris des forces en buvant le vin généreusement octroyé par le Comité civil de la Section, puis une bande d’énergumènes, du quartier ou d’ailleurs, la plupart, toujours, des artisans ou des petits commerçants : Dubois, un garçon charretier du Gros-Caillou ; Lempereur, un tailleur ; Château, un oiseleur du quai de la Ferraille ; Dupont, un marchand de bijoux ; Boinnet, un coupeur d’habits de la rue du Colombier, auxquels, inconnus parce qu’étrangers, se mêlent des fédérés du Var, des Basses-Alpes, des Bouches-du-Rhône, de Vaucluse, du Tarn, de l’Ille-et-Vilaine, du Finistère, et aussi des gendarmes nationaux sur le point de partir pour le camp de Châlons.

Mais, à côté de ces forcenés, il y a la grande foule anonyme de ceux qui, comme les villageois de Vaugirard, viennent là par curiosité, et, gagnés par la névrose collective, se laissent aller à assener des coups de sabre, à enfoncer leur pique dans le corps d’un agonisant, à lui donner le coup de grâce, à encourager au moins les assassins... Et il y a aussi jusqu’à des étrangers, venus là comme à un spectacle excitant, tels ces deux Anglais que nous dépeint Jourdan : l’un gros et gras, vêtu d’une longue lévite vert olive, l’autre maigre, serré dans une redingote ardoise, tenant des bouteilles et des verres, et offrant à boire aux massacreurs avec une telle insistance que le président de la Section se demande si l’Angleterre n’est pas pour quelque chose dans l’organisation de ces journées.

Afin d’y voir clair, des lampions allumés sont accrochés çà et là, donnant une dérisoire apparence de fête. Pourtant, – et ce n’est pas le moins sinistre, – il règne autour de la prison, suivant l’expression de la princesse de Tarente, « une espèce d’ordre inconcevable au milieu de ce désordre » ; entre les exécutions, accueillies par des cris de mort, un lourd silence plane, comme si ces hommes, qui viennent de frapper, avaient conscience de remplir un devoir auquel ils ne peuvent se soustraire. On entend seulement le bruit sourd que font les cadavres traînés par la rue Childebert et le Parvis, jusqu’à la cour du Jardin, où on les empile sur les morts de l’après-midi.

Par là aussi on tue... Bien que les jugements se suivent à intervalles assez réguliers, de cinq minutes en cinq minutes, à peu près, au début, il est des condamnés qui échappent aux massacreurs de la rue Sainte-Marguerite. La foule qui, de la prison, fait la haie jusqu’au monastère, se charge de les achever, chacun frappant, perçant, tailladant, suivant l’arme qu’il a en main... Plein de prévoyance, un nommé Brossier veillera particulièrement à ce que nul ne puisse s’évader ; à un moment donné, dans le désarroi de la nuit, plusieurs prisonniers voudront en effet sauter un petit mur, pour fuir l’enclos fatal : le cordonnier se trouvera là, à point nommé, et il les « enfilera » à mesure qu’ils se présenteront.

De loin en loin, il y a cependant des acquittements. Comme le jeune Suisse du début, d’autres trouvent grâce, le notaire Gibé, par exemple, en faveur duquel son maître-clerc et des amis, glissés parmi les spectateurs, font une manifestation qui réussit. Les Sections du Théâtre-Français et des Quatre-Nations arrachent de même à la mort des prisonniers détenus pour des causes étrangères à la Révolution ; celle des Postes arrive, non sans peine, à délivrer le procureur Chignard et un certain Laurent ; celle de la Fontaine-de-Grenelle obtiendra, les 4 et 5 septembre, la libération du président Molé de Champlâtreux et de l’ex-directeur au ministère des Affaires étrangères, Gandolphe.

Quand Maillard prononce ces acquittements, il se lève, se découvre, proclame solennellement la justice du peuple... Dehors ce sont des transports de joie, des acclamations, des embrassades sans fin, des cris répétés de « Vive la Nation ! »... Généralement, des détachements enthousiastes ramènent chez eux ceux qui sortent indemnes de l’atroce cauchemar...

Le Petit-Marché, la rue Sainte-Marguerite, la rue Childebert, le Parvis, la cour du Jardin sont le théâtre où se déroule cette tragédie... Tout le quartier alentour sert de coulisses aux acteurs et figurants ; il y règne une vie intense ; les cafés regorgent de buveurs ; entre deux meurtres, les « patriotes » viennent manger un morceau, boire un coup ; leurs souliers et sabots pleins de sang s’impriment sur les carrelages ; les carmagnoles trempées, les armes humides s’égouttent sur les bancs ; les mains laissent des traces rouges sur les verres, les assiettes, les couverts, et les conversations vont leur train... Tel se vante d’un haut fait, son voisin renchérit, raconte pire encore ; on rivalise de férocité, et la hâblerie a beau jeu ; c’est à qui l’emportera, et les têtes ainsi s’échauffent, perdent la raison... Comment s’étonner, après cela, si tant de sinistres histoires seront répétées, où tout est possible, mais rien n’est sûr, où, sur un fait anodin, on a brodé à l’infini, sans que, cependant, en les rapportant, on puisse être taxé d’écrire d’invraisemblables romans.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII

 

 

La Conciergerie et le Châtelet sont vidés

 

 

 

 

Du fond de la prison, ceux qui y sont enfermés entendent, sans presque en rien voir, l’effroyable hécatombe ; suivant l’expression de Jourgniac de Saint-Méard, ils vivent une réelle « agonie » qui, pour la plupart, s’achèvera par la mort, pour quelques-uns seulement par un salut qu’ils n’osaient espérer... Avec les cris des victimes, des bribes de conversations montent jusqu’à eux :

– Il ne faut pas qu’il en échappe un seul !... Il faut les tuer tous !...

De temps à autre, des hommes ensanglantés paraissent, se saisissent de tel ou tel, l’entraînent... Quelques instants plus tard des cris disent sa suprême terreur, son supplice, sa fin... Ceux qui sont dans l’ancienne chapelle et qui ont entendu qu’on parlait d’eux, se rapprochent, se serrent les mains, s’embrassent, puis, immobiles, en silence, « regardent le pavé que la lune éclaire dans l’intervalle de l’ombre formée par les triples barreaux des fenêtres... ». De plus d’un, aussi, la prière monte vers Dieu...

Sur les 11 h 30, une dizaine d’individus, sabre à la main, précédés de guichetiers portant des torches, viendront faire un appel et s’en iront, en proférant des menaces... Comme ils parlent toutefois de « M. le président », ce mot donne une lueur d’espoir à ces êtres persuadés qu’on va les exterminer sans les entendre.

Dans une autre partie de la geôle, toutes les femmes prisonnières, sauf Mlle de Sombreuil, restée avec son père, ont été réunies, – huit en tout, – la princesse de Tarente et sa femme de chambre ; Mlle Cazotte et sa mulâtresse, Marie-Jeanne ; Mme de Fausse-Lendry ; l’amie et la garde-malade de Reding ; Mme Geoffroy, enfin, toujours détenue à défaut de son mari, – elle ne sera libérée que le 5 septembre.

La pièce a 12 pieds de long sur 8 de large ; un lit, une table, quelques chaises sont tout son mobilier ; l’air n’y pénètre que par une petite lucarne grillagée... Mme de Tarente travaille machinalement à son ouvrage ; Mme Geoffroy serre si convulsivement le petit chien, dont elle n’a pas voulu se séparer, que la pauvre bête est haletante, prête à crever ; la mulâtresse passe son temps à sermonner Mlle Cazotte qui ne cesse, chaque fois qu’une figure nouvelle se montre à la porte, de demander des nouvelles de son père :

– Pour ça, Mam’zelle, il faut que vous soyez bien bête ; Monsieur votre père est un vieillard, auquel on ne pense pas ; vous le nommez, vous voulez donc le faire tuer ?

Et la jeune fille, de répondre avec douceur :

– Eh ! mon Dieu, Marie-Jeanne, je sais bien que vous avez raison ; alors je ne parlerai plus...

– Ah ! bien oui, si vous pouvez vous taire !... réplique la brave femme, qui ne se trompe guère, car, incorrigible, sa maîtresse ne cesse de recommencer ses imprudentes questions.

Chaney n’a pas oublié sa protégée... Régulièrement il vient réconforter Mme de Tarente ; il lui promet de la sauver, à condition qu’elle n’ait pas l’air de le connaître... Il repart chaque fois, disant :

– Ne vous alarmez pas, tâchez d’être tranquille ; je retourne à la porte de la prison, d’où je viendrai souvent vous rendre compte de ce qui se passe...

Par lui, en effet, les prisonnières sont tenues au courant : une à une, elles connaissent ainsi les victimes... Quand est annoncé l’assassinat de Reding, son amie perd connaissance et ne revient à elle que par une violente attaque de nerfs qui la laisse prostrée, anéantie... La garde-malade, en paysanne qu’elle est, se roule par terre, se frappe la tête contre les murs, pleure à chaudes larmes ; ses sanglots ne s’arrêteront que quand le sommeil la terrassera.

Comme les détenus de la chapelle, toutes ces femmes doivent, avant minuit, répondre à l’appel, mais, elles, on les fait descendre dans la salle même où siège le tribunal : une lampe éclaire à demi la pièce sombre, étouffante, enfumée par les pipes, pleine de gens qui crient et gesticulent : seul, assis à la table qu’encombrent papiers, armes, verres, bouteilles, Maillard vérifie les identités, en feuilletant le registre, après quoi les prisonnières sont ramenées dans leur cellule.

Longtemps, encore, elles continueront de suivre, au bruit, le massacre, dont des détails horrifiants, grossis à plaisir, leur sont continuellement apportés par des massacreurs, couverts de sueur, de poussière ; l’un d’eux, un milicien ivre-mort, leur offre, en passant, un broc de vin :

– C’est pour vous, ricane-t-il... Le peuple vous le donne.

Un autre, du seuil de la porte, leur jette ce propos, qui les fait frémir.

– Oui, si on me disait d’aller au Temple et d’apporter la tête de Marie-Antoinette, j’irais tout à l’heure et je couvrirais, de sa peau, mon tambour...

À 2 heures, enfin, La Vacquerie se présente : il est en habit de garde national, mais plein de sang, car il vient de tenter de sauver quelqu’un. Il encourage les prisonnières, leur promet une libération prochaine, quand le jour sera venu...

Après son départ, en effet, le bruit s’apaise autour de la prison... Les massacreurs sont maintenant dans une autre partie de l’Abbaye, où se trouvent MM. Sicard et de Salamon.

 

 

Le premier est resté dans la salle où le Comité civil de la Section poursuit son interminable séance ; assis à la table des délibérations, mêlé aux commissaires, il ne perd rien des incidents dont il est témoin... Il entend les cris de ceux qu’on achève d’égorger jusque sous les fenêtres ; par la porte vitrée, aux deux battants grands ouverts, il voit les cadavres qu’on jette sur les marches de pierre, il assiste au défilé des tueurs qui viennent apporter sans cesse des bijoux, des portefeuilles, des mouchoirs, des papiers, trouvés dans les poches des morts... Le président, Jourdan, qui était allé souper chez lui, rue Taranne, est revenu à 9 heures et a repris son poste.

C’est à lui qu’il incombe de répondre aux demandes qui sont présentées ; si exorbitantes soient-elles, nul n’ose les rejeter. Quand, manches retroussées, un sabre dégouttant à la main, un assassin vient réclamer, pour ses camarades, les souliers des aristocrates tués, le pauvre président se contente de consulter du regard ses collègues, qui tous opinent, et il acquiesce :

– Rien de plus juste... Accordé !

Quand, un peu plus tard, un autre exige qu’on donne à boire à ses « bons frères fatigués », le Comité décide de leur délivrer un bon de 24 pots de vin... Et, à plusieurs reprises, il faut renouveler cette générosité.

Aux approches de minuit, l’atmosphère, lourde, empestée de la fade odeur des abattoirs, devient si irrespirable que Jourdan, cœur fragile, se sent malade et repart chez lui prendre un cordial ; il ne reviendra pas... M. Sicard, lui aussi, est épuisé, après tant d’émotions ; il n’ose sortir et accepte qu’on l’enferme, à côté de la salle du Comité, dans une petite prison qu’on nomme le « Violon »... C’est de là, qu’ignoré, il assistera à toute la partie du massacre qui va se dérouler, précisément à quelques pas de lui.

 

 

Nous avons laissé M. de Salamon et ses compagnons à l’instant où le concierge venait annoncer les premiers meurtres de l’après-midi... Depuis, restés enfermés dans l’ancienne chapelle, ils ont vainement cherché à savoir ce qui se passait ; les fenêtres étaient si hautes qu’ils ne pouvaient rien y voir ; les bruits même ne leur arrivaient que très tamisés, semblant extrêmement lointains. Lentement, les heures ont passé, sonnées à l’horloge de l’église, « douze coups à chaque quart d’heure ».

Compatissant, l’internonce interrogeait et réconfortait chacun ; le procureur Séron perdait la tête ; les frères Hurtrel, tout jeunes, craignaient, au contraire, de n’être pas jugés dignes de mourir.

À 5 heures, le concierge est réapparu un instant et a dépeint la fureur du peuple, le carnage qui commençait à la prison... Quelques-uns, alors, se tournant vers le curé de Saint-Jean-en-Grève, lui ont demandé l’absolution in articulo mortis, mais M. Royer, ne trouvant pas le péril assez imminent, s’y est refusé et a conseillé plutôt aux détenus de se préparer individuellement à la mort, en se confessant aux prêtres qui se trouvaient là. Presque tous ont répondu à son appel ; un des derniers, M. de Salamon s’est présenté à lui...

À 7 heures, on a revu encore le gardien, qui semblait se faire une joie féroce de propager la peur.

– Le peuple est toujours plus irrité, a-t-il crié. Il y a peut-être plus de 2 000 hommes dans l’Abbaye... On vient d’annoncer que tous les prêtres des Carmes ont été massacrés.

À cette nouvelle, les prisonniers tombent à genoux autour de M. Royer, et celui-ci n’ose plus refuser une absolution générale : dressant sa haute taille, il demande la récitation du Confiteor, des actes de foi, de contrition, d’amour de Dieu, et, sur les fronts inclinés, il trace le signe du salut... Se tournant enfin vers M. de Salamon, il lui demande à son tour, respectueusement, sa bénédiction...

Tous restent agenouillés. Le curé de Saint-Jean reprend la parole, exhortant à la résignation, à l’oraison, « pour mériter la miséricorde divine »... Il conclut :

– Je m’en vais réciter les prières des agonisants : unissez-vous à moi, afin que Dieu ait pitié de nous.

Les prières s’égrènent, dites avec ferveur ; certains, s’attendrissant, fondent en larmes ; des laïques surtout se lamentent ; M. Royer les encourage, leur laisse entrevoir les joies de l’au-delà...

Mais les heures passent, terriblement longues... La nuit est maintenant complète, et on n’a pas de lumière ; dans cette obscurité, chacun s’absorbe dans ses pensées. Il faut satisfaire, hélas ! aux besoins de la nature, et on fait cela n’importe où, de telle façon que le sol, à la fin, est inondé, exhale une odeur fétide, épouvantable.

Depuis midi, aucune nourriture n’a été prise... Vers 10 heures, enfin, le geôlier revient, avec deux garçons qui apportent plusieurs paniers de vin : il annonce que Pétion en personne ne tardera pas à interroger les détenus ; ce vin éclaircira leurs idées... En même temps, quelques chandelles sont laissées...

Un peu d’espoir s’est réveillé... On boit, on dévore quelques quignons de pain, gardés du matin ; M. de Salamon retrouve deux ou trois pêches dans une corbeille : il les mange et, précautionneux, met dans sa poche son couvert d’argent...

10 h 30, 10 h 45, 11 heures... Le son de l’horloge, tombant à intervalles réguliers, finit, à la longue, par devenir insupportable... Une fois de plus, le geôlier se montre, reprend ses bouteilles, s’en va, disant, mi-gouailleur :

– M. Pétion n’a pu attendre ; vous ne serez interrogés que demain, mais il a laissé la garde nationale pour vous protéger...

De nouveau l’inquiétude envahit les détenus ; ils se mettent à discuter, font tant de vacarme que M. de Salamon les rappelle à la prudence : dans cette chapelle écartée, peut-être, s’ils ne font pas de bruit, seront-ils oubliés... M. Royer, seul, sans rien dire, prie, en se promenant de long en large.

Tout à coup une rumeur monte, s’approche... 11 h 30 viennent de tinter à la maudite horloge... Des coups violents sont assenés aux portes... Celles-ci ne peuvent résister longtemps : chacun songe à son salut et la peur accroît les forces. D’un bond, M. Godard, très grand, atteint une des hautes fenêtres et disparaît de l’autre côté ; M. de Salamon le suit, en grimpant sur un banc, puis, de là, sur le dossier de l’« archibanc » ; une dizaine d’autres suivent leur exemple...

Les fugitifs se retrouvent dans une petite cour, depuis longtemps abandonnée par les moines, et sans issue... Ils entendent qu’on hurle à l’intérieur de la chapelle :

– Ils se sont sauvés ! ils se sont sauvés !...

La retraite est vite découverte : une porte mal murée cède ; brandissant piques et sabres, une bande de furieux se précipite sur ceux qui sont là. Ils croient alors leur dernière heure venue, et M. de Salamon, oubliant son latin, murmure en français le Notre Père, la Salutation angélique, son acte de contrition.

Mais une grosse voix s’élève :

– L’abbé Godard ?

Celui-ci ne bouge pas, l’internonce l’engage à se découvrir, sinon tous seront écharpés... Le grand vicaire de Toulouse obéit, se dresse avec sa taille de géant.

Des vociférations montent vers lui.

– Le scélérat !... le brigand !...

Il est pris, entraîné, disparaît dans la cohue ; tous le croient mort... En fait, il est sauvé ; sur l’ordre de Manuel, des compères ont employé ce stratagème pour libérer le prêtre.

Une légère accalmie succède au tumulte : face aux prisonniers apeurés, les sans-culottes restent d’abord comme interdits, puis ils se ressaisissent, appréhendent les fugitifs, les groupent avec ceux restés dans la chapelle. Sans savoir qu’il est suivi, M. de Salamon part en avant, au bras d’un « patriote », une sorte de charretier de campagne, vêtu d’une blouse ensanglantée.

Contournant le réfectoire, on passe par des cours, on traverse le grand jardin qu’éclaire la lune ; on arrive enfin à une pièce basse, à laquelle une porte vitrée à deux battants donne accès, sans doute la salle des hôtes, voisine de celle où siège le Comité civil de la Section.

 

 

Sont-ce ici les juges venus de la prison, où le massacre commence à se ralentir ? Est-ce un second tribunal qui s’est formé ? Il est difficile de le préciser : on sait seulement qu’un citoyen, vêtu d’un habit noir, cheveux poudrés, siège au centre de la grande table, couverte d’un tapis vert, encombrée de papiers, et, qu’autour de lui, les magistrats improvisés parlent fort, se disputent, se plaignent amèrement de la défection d’un certain nombre de leurs collègues.

Poussé au fond de la vaste pièce, derrière ses compagnons qui l’ont rejoint, M. de Salamon s’est assis sur le rebord d’une fenêtre ; ainsi caché, il sera au moins sûr d’être interrogé le dernier ; peut-être même passera-t-il inaperçu, car qui reconnaîtrait l’élégant internonce dans le misérable individu qu’il paraît cette nuit, traits tirés, barbe longue, cheveux défrisés, vêtu d’un mauvais habit de chambre ?

Non sans peine, le président ramène le calme parmi ses amis. Tant pis pour les manquants, s’ils « ne veulent pas prendre leur part de la vengeance nationale », on les dénoncera à la Commune, et voilà tout... En leur absence, le tribunal fonctionnera, mais, semble-t-il, sans le formalisme précédemment suivi.

Le premier qui passe, se trouvant le plus près de la porte, est le vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève...

– As-tu prêté le serment ? lui demande-t-on.

M. Royer répond, très calme :

– Non, je ne l’ai pas prêté.

Aussitôt un coup de sabre, mal dirigé, fait sauter sa perruque : la tête chauve du vieillard sert alors de cible ; elle n’est bientôt plus qu’une plaie ; des piques achèvent le moribond qui, saisi par les pieds, est entraîné, aux cris de « Vive la Nation ! ».

M. du Bouzet lui succède, et la même question est posée :

– As-tu prêté le serment ?

Le grand vicaire de Reims balbutie d’une voix si faible qu’on l’entend à peine :

– Je ne l’ai pas prêté.

– Enlevez-le !... clament les assassins.

Il est poussé dehors ; il court quelques pas, les bras en l’air, comme pour parer les coups qu’on assène sur lui... Sa mort est saluée par le même cri de « Vive la Nation ! ».

Au tour maintenant du procureur Séron : le pauvre homme n’a pas repris ses esprits et, sottement, s’accuse d’avoir caché chez lui un prêtre réfractaire.

Des injures accueillent cet aveu :

– Le scélérat !... il a voulu sauver un calotin... la mort !... la mort !...

Jeté à bas du perron, ses hurlements annoncent son supplice... Ils ne cessent qu’avec son dernier soupir.

On massacre ensuite l’abbé Capeau, de la paroisse Saint-Paul, M. Gervais, secrétaire de l’archevêché, le grand vicaire de Strasbourg, un aumônier de l’Hôtel‑Dieu, le président du Conseil supérieur de Corse, un perruquier, d’autres encore, prêtres et laïques confondus. Les deux Hurtrel ne sont pas oubliés ; un douloureux débat s’élève à leur sujet.

– Ils ne sont pas prêtres, disent les uns. Ils n’avaient pas à prêter serment.

– Ce sont des fanatiques, des coquins, ripostent d’autres ; il faut qu’ils meurent.

Eux ne font rien pour se disculper, au contraire, le sous-diacre s’offre même avec joie aux coups sous lesquels il succombe.

Tous les condamnés ne sont pas aussi faciles à exterminer ; il en est qui se défendent, comme ces anciens gardes du corps, deux jeunes gens splendides, qu’on avait provisoirement épargnés et dont les références sont reconnues fausses : tandis que le peuple hurle : « À mort ! à mort ! »... on les amène, on les injurie, on commence à les frapper ; ils ripostent, rendant coups pour coups, se battent comme des lions et ne cèdent qu’au nombre... En expirant, l’un d’eux murmure :

– Faut-il mourir à cet âge et de cette manière !

Parfois des députations des Sections voisines suspendent un instant la tuerie... Par elles, ici comme à la prison, quelques libérations sont, non sans peine, obtenues, celles notamment du capitaine de vétérans Solérac et du capitaine de bataillon de Saint-André-des-Arts, Huguenin.

Au cours de la nuit, une bande de Marseillais vient de la sorte réclamer deux prisonniers, au nom du Comité des Cordeliers : on les reçoit avec de grands honneurs, comme les dignes représentants d’une des Sections les plus patriotes de Paris... La libération des détenus en question est mise aux voix, mais un jeune homme s’y oppose, déclarant qu’il s’agit de « conspirateurs royalistes », que « le temps de l’indulgence est passé », que « les modérés font plus de mal que les aristocrates » ; il achève sa diatribe par cette motion :

– Je propose que l’on décrète la cruauté...

Une vive discussion s’ensuit, à laquelle M. de Salamon prend part, sans être reconnu... Finalement, l’indulgence l’emporte, l’acquittement est prononcé, et quatre hommes, armés de piques, escortés de porteurs de torches, vont délivrer les deux suspects absous.

Un des frères Simon est également libéré, mais dans de tout autres conditions ; alors que le promoteur du grand chantre est tué, le chanoine de Saint-Quentin prouve son civisme en présentant un certificat de prestation du serment de Liberté-Égalité... Sur son cas les avis sont partagés, s’opposent :

– Le serment n’est pas bon, disent ceux-ci, nous demandons le serment exigé des prêtres.

– Vous êtes bien difficiles, répondent ceux-là, ce serment est bon...

Lassitude des massacreurs ou accès de générosité, la masse riposte, impérieuse :

– Ce serment est bon !... ce serment est bon !

Le vieillard est sauvé.

Dans son coin, M. de Salamon, les pieds glacés et la tête en feu, assiste, sans en perdre aucun détail, à l’atroce tragédie... Il restera là jusqu’au jour, témoin des exécutions, notant les rares acquittements... Sur les 5 heures du matin, pendant un court laps de temps, l’acteur Dugazon assurera la présidence du tribunal ; tant qu’il sera là, on ne massacrera personne, et il s’emploiera surtout à concilier, de sa petite voix aigre et dégoûtée, les massacreurs qui veulent se partager habits et argent des victimes... Maillard lui succédera.

En même temps que ces évènements se déroulaient à l’Abbaye, la vague sanglante s’étendait, au cours de la nuit, à la Conciergerie, au Châtelet, à la Force.

La Conciergerie a été la première atteinte, entre 8 et 9 heures, le dimanche soir.

À cette époque, le Palais, dans lequel la Mairie s’encastre du côté du quai des Orfèvres, est une vaste agglomération, à laquelle chaque siècle a apporté des constructions nouvelles ; des masures de bois subsistent, mêlées aux tours du Moyen Âge et aux bâtiments à peine achevés, qui s’élèvent sur la cour de Mai, du côté de la rue de la Barillerie.

Au coin Nord de cette cour, là où est aujourd’hui la buvette, s’ouvre le guichet de la « prison du Palais ». Le tribunal populaire va s’y installer, et les massacres se feront au bas de ces marches, que tant de condamnés, au cours de la Terreur, devront, quelques mois plus tard, monter, avant de prendre place dans la charrette du bourreau.

Cinq cents prisonniers, environ, y sont enfermés, le 2 septembre, – les divers états portent 497, 499, 508. Dans ce nombre, il y a 75 femmes, quelques détenus politiques, M. de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, 8 officiers suisses qui attendent leur comparution devant le tribunal du 17 août, plusieurs gardes du corps aussi, incarcérés depuis la chute de la royauté ; tout le reste, 400 environ, sont des prévenus ou condamnés de droit commun ; pas un prêtre ne s’y trouve.

Quand, venant on ne sait d’où, on ne sait davantage sur quel ordre, sur quelle suggestion, le « torrent du peuple » s’y présente, rien ne peut s’opposer à lui : aucune mesure de protection n’a été prise ; le concierge, Toussaint Richard, n’a qu’à s’incliner devant la force.

Comme aux Carmes et à l’Abbaye, des formes seront observées : consultation du livre d’écrou, interrogatoire sommaire, constatation au moins des identités, condamnation suivie d’exécution immédiate ou mise en liberté saluée de vivats, le processus est identique. Là, malheureusement, faute de récits de survivants, on ne sait rien des juges et fort peu de choses des massacreurs, dont deux seulement, et encore probables, sont connus : le doreur Durand, de la rue Saint-Éloi, et le planeur Corlet, qui, à lui seul, assassina, dit-on, 33 détenus. Tous les autres font partie de cette foule anonyme qui va, vraisemblablement, cette nuit-là et les jours suivants, d’une prison à l’autre, sans qu’on puisse préciser ses chefs, ses actes, ses responsabilités.

Au moment où la Conciergerie est envahie, le tribunal extraordinaire est encore en audience ; sa première section a, le matin, condamné à mort le fameux Jean Julien, dont nous avons raconté les hauts faits ; la seconde section poursuit les débats du procès Bachmann, le major général des Suisses.

Ces débats, commencés le 1er septembre, ont été longs, mouvementés ; l’accusé s’est défendu pied à pied, sans avoir réussi à se soustraire à la juridiction, bien qu’il excipât de sa qualité d’étranger... Le défilé des témoins s’achève quand, brusquement, la salle est envahie par une bande de gens armés, qui réclament l’officier, criant, furieux :

– C’est le jour des vengeances du peuple !... Il faut nous livrer l’accusé !...

Tous les officiers suisses détenus à la Conciergerie sont là, à titre de témoins ; se sentant non moins visés que leur major, ils se couchent sous les bancs, afin de n’être point aperçus. Bachmann seul, sans paraître se troubler, descend de son fauteuil, s’avance à la barre, s’offre aux sans-culottes, semblant leur dire :

– Sacrifiez-moi...

Le président Mathieu, après un instant d’affolement, se reprend, harangue les patriotes, les exhorte « à respecter la loi et l’accusé placé sous son glaive ». Il se montre énergique, persuasif : la bande l’écoute, obéit, sort ; à la prison, elle va pouvoir à loisir assouvir sa soif de sang...

Bachmann, lui, ne perdra rien pour attendre : il est condamné d’avance... Le verdict sera rendu pendant la nuit, et l’exécution aura lieu demain matin, à 7 heures ; suivant l’expression du Bulletin du Tribunal criminel, le major « se prêtera de la meilleure grâce à cette cruelle opération ».

À la Conciergerie, cela a moins traîné... Il n’a fallu que quelques heures pour vider la geôle.

Les premières victimes sont des faux monnayeurs : Gerdroux, Labonne, Jouan, Bassignot, Pelletier, Noblet, Thuret, Fournier, Réal, Caudebert, les frères Séguyer... Contre ce genre de criminels, la colère est particulièrement violente, car on prétend que des billets sont fabriqués en série dans les cachots ; la Commune appuie si bien cette accusation, qu’elle choisit précisément cette soirée pour envoyer à la prison quatre de ses membres, chargés d’y saisir des planches de faux assignats qu’on prétend s’y trouver... Les malheureux commissaires tombent en pleine folie, sont appréhendés, violentés, accusés de vouloir sauver les prisonniers ; on les enferme tant que dure le massacre, ce qui n’empêchera pas l’un d’eux, le citoyen Duchesne, de la rue de la Roquette, d’être poursuivi, en l’an III, comme septembriseur.

Après les faux monnayeurs, des assassins sont dépêchés, puis des voleurs, des escrocs, des bandits de tout acabit... De loin en loin, des acquittements sont prononcés, sans d’ailleurs que, pour cela, le gracié soit relâché ; beaucoup seront réincarcérés une fois l’opération achevée.

Toutes les femmes, par contre, sont mises en liberté. Une seule est abattue, et son histoire est effroyable.

Elle s’appelait Marie Gredeler et était bouquetière au Palais-Royal ; dans un accès de jalousie, elle avait sauvagement mutilé son amant, un garde-française ; le tribunal criminel l’avait condamnée à être pendue, mais le jugement, cassé pour vice de forme, confirmé depuis, n’avait pas encore reçu son exécution... Peut-être se trouvait-il parmi les assassins d’anciens amis du militaire ; toujours est-il, – mais est-ce vrai ? – que la misérable dut, avant d’expirer, subir d’indicibles tortures.

Les officiels suisses, – MM. Allimann, Chollet, de Mailliardor, père et fils, Salis, Zimmermann, de Witz, – ne seront pas épargnés, bien entendu, dans cette formidable tuerie : dès leur retour de l’audience, ils sont traînés au guichet et successivement massacrés ; vainement un d’eux a tenté de scier, avec ses dents, les barreaux de sa cellule ; un autre, de désespoir, s’est en partie rongé les doigts ; exceptionnellement, le colonel d’Affry trouve grâce, parce qu’un patriote déclare « indigne du peuple de verser le sang d’un vieillard ».

Si l’on en croit Maton de La Varenne, un seul détenu se serait énergiquement défendu, – un ancien garde du corps, Geoffroy-Marie de Réal de La Perrière ; sans armes et presque nu, il renversera plusieurs assaillants avant de tomber sous leurs piques ; son camarade, de Charette de La Colinière, sera immolé après lui.

M. Luce de Montmorin, non plus, n’échappera pas, cette fois ; après s’être débattu comme un forcené, avoir tout brisé dans sa chambre, il est égorgé, comme son cousin l’a été à l’Abbaye.

À 2 heures du matin, le « nettoyage » est terminé : quel en est le bilan ?... Faute de données précises, il est impossible de dénombrer au juste les victimes ; les uns disent 100, les autres 350...

Paraissant donner raison à ceux-ci, le commissaire de la Commune, Guéraut, dira tout à l’heure à l’Assemblée :

– Les prisons du Palais sont absolument vides, et fort peu de personnes ont échappé à la mort.

Plus tard, la femme Richard, évoquant, en 1793, le drame du 2 septembre, confirmera que le peuple a massacré à la Conciergerie « le plus grand nombre des prisonniers ».

 

 

Presque en face de la Conciergerie, sur l’autre rive de la Seine, le Châtelet enchevêtre Ses bâtiments de toutes époques. La façade, qui, au Midi, regarde la rivière, ressemble à celle de tous les immeubles construits au XVIIe siècle : un rez-de-chaussée à fenêtres cintrées, deux étages, un comble mansardé ; la rue Trop-va-qui-dure la borde, unissant le quai de la Mégisserie et le quai de Gesvres.

Au centre du bâtiment, une grande voûte sert d’entrée à la rue Saint-Leufroy, qui passe sous la prison et va déboucher sur une petite place, appelée l’Apport-Paris ; là aboutissent, à gauche, la rue Pierre-à-Poisson, à droite, la rue de la Jouaillerie, au centre, la rue Saint-Denis : de ce côté, le Nord, le vieux Châtelet a gardé son apparence de château fort moyenâgeux, avec tours et tourelles à créneaux, mâchicoulis et poivrières.

De la rue Trop-va-qui-dure, un passage voûté, parallèle à la rue Saint-Leufroy, percé également sous les bâtiments, conduit à une grande cour intérieure, à laquelle donne aussi accès une autre entrée, venant de l’Apport-Paris. Là se trouve la Morgue, avec, à sa porte, une fontaine ; en face, prend naissance un grand escalier qui mène aux salles d’audience des tribunaux de première instance et d’appel du premier arrondissement de Paris. À côté, s’ouvre le double guichet de la prison. Celle-ci, ne répondant plus, par son archaïsme, aux conceptions nouvelles des détentions, avait été, dans les dernières années de l’Ancien régime, condamnée à disparaître ; faute de place ailleurs, on l’avait provisoirement gardée, et la surveillance y était assurée par un concierge, Nicolas-Joseph Watrin, assisté de six guichetiers : les citoyens Michel-Louis Nécart, Antoine Deshayes, François Desrochers, Joseph Vassel, Étienne Daude et Jean-Baptiste Plé.

Au soir du 2 septembre, 269 prisonniers s’y trouvent encore enfermés. Une petite minorité d’entre eux est composée de débiteurs insolvables ; la plupart sont des voleurs, dont les noms n’apprennent rien ; de rares indications permettent seulement d’en identifier quelques-uns : un Beaumetz, doreur sans domicile connu ; un Brulart, auteur dramatique, natif de Reims ; un Derécart, cordonnier de Clermont-en-Beauvoisis ; un David, boulanger de Mâcon ; un Dumetz, colporteur en parfumerie de la rue Saint-Honoré ; un Guillot, marchand forain ; un Labarre, imprimeur en lettres ; un Le Dernez, éventailliste de Gray-en-Brie ; un Pouilly, cuisinier ; un Salabry, chirurgien de l’Yonne... Tous les autres sont des inconnus. Plus inconnus encore seront les meurtriers dont, ici, aucun nom n’a été conservé.

Le déroulement des massacres, en revanche, peut être reconstitué grâce au récit d’un certain Vandermaesen, patriote belge établi à Paris, auquel un détenu pour dettes, absous, racontera aussitôt ses terribles émotions.

Dans l’après-midi, vers 4 heures, le bruit s’est répandu parmi le personnel de la geôle qu’un mouvement sur les prisons se préparait... La nouvelle a été accueillie avec joie par la plupart des détenus, convaincus qu’ils n’avaient rien à redouter. Plusieurs se sont écriés, en battant des mains :

– Bon ! c’est sans doute le peuple qui veut nous mettre en liberté, ou nous envoyer combattre les ennemis.

Un peu plus tard, les guichetiers sont passés dans les chambres et ont prévenu qu’il fallait « se précautionner pour le souper, vu qu’on allait bientôt fermer... ». Cet avertissement a commencé à répandre quelque inquiétude. Peu après, un incident l’a grandement accrue.

Des prisonniers, regardant fortuitement par une grille qui donnait sur la cour et le guichet du rez-de-chaussée, y ont vu pénétrer deux hommes « à moustache » ; le concierge, aussitôt appelé, est descendu leur parler ; le colloque s’est fait à voix basse, mais, à un moment donné, Watrin a eu un frémissement et a levé les mains au ciel... Apercevant alors les curieux qui les espionnaient, les deux sans-culottes ont tiré leurs sabres pour les faire fuir... L’histoire s’est aussitôt répandue, produisant l’impression qu’on devine. Depuis cet instant, les habitants du Châtelet ont été dans l’angoisse : l’estomac serré, ils ont cependant soupé ; la fermeture des cachots s’est faite un peu plus tôt qu’à l’ordinaire ; l’appel du soir a semblé être celui de condamnés à mort.

Plusieurs heures se sont écoulées sans nouveaux incidents ; on s’est étendu pour dormir ; le sommeil, à la longue, est venu... Brusquement, à 11 heures, les chiens se mettent à aboyer avec force ; en même temps, la voix rauque des guichetiers s’élève ; tout le monde se réveille en sursaut ; on passe en hâte les vêtements, on se précipite vers la grille pour voir ce qui se passe.

L’attente n’est pas longue : des gendarmes, des fédérés paraissent, les clés à la main, quelques-uns portant des torches... Bientôt un certain nombre de détenus passent, dans la cour, par groupes de six, disparaissent dans le guichet... Les murailles sont si épaisses que les bruits du dehors sont lents à les traverser : de la rue lointaine, finissent cependant par arriver des cris de « Vive la Nation ! ». En les entendant, ceux qui sont encore enfermés sont à nouveau convaincus qu’on les délivre... Enthousiastes, ils hurlent, à leur tour, à tue-tête :

– Vive la Nation !... Allons aux frontières !...

L’erreur durera près de deux heures...

La tuerie, à ce rythme, n’est point assez rapide... Les chiens recommencent à hurler ; cette fois, le guichet, en s’ouvrant, donne passage à une bande d’énergumènes, en partie ivres, dégouttants de sang, sabre ou pique à la main...

Les gardiens ont fait ce qu’ils ont pu pour s’opposer à cette irruption : Watrin a été menacé de mort, a failli être assommé par une bouteille que brandissait sur lui un furieux, bien décidé à le tuer ; Vassel a eu, dans la bagarre, son bel habit de drap de Silésie gris mis en pièces... Contraints de céder à la force, ils doivent maintenant guider les meurtriers, tirer les verrous, ouvrir les portes, faire descendre tous les prisonniers, sans exception, dans la cour.

Massés devant la Morgue, au pied du grand escalier, les malheureux n’ont plus d’illusion : ils s’embrassent une dernière fois, se font de suprêmes adieux... Un gardien se promène dans un coin, rêveur ; plusieurs se jettent à ses genoux, le suppliant de les sauver ; l’homme ne peut faire qu’un geste d’impuissance et verser quelques larmes...

Le drame sera bientôt consommé, et nul ne sera oublié : entre les deux guichets, un tribunal populaire, analogue à celui de la Conciergerie, est installé ; les individus qui le composent sont debout, derrière une sorte de comptoir garni de brocs et de verres malpropres ; l’identité de chaque comparant est vérifiée, et la décision est prononcée sans attendre :

– Qu’on le conduise...

L’homme est poussé vers la sortie, derrière laquelle les assassins sont apostés : les cris des victimes annoncent aussitôt, à ceux qui attendent, le sort des condamnés qui les ont précédés.

Quelques-uns seulement échapperont au carnage, 54 en tout, presque tous des détenus pour dettes qui n’avaient pas été élargis précédemment... Celui grâce auquel on connaît ces détails, – un jeune homme qui se qualifie pourtant d’« étourdi », – aura la présence d’esprit de dire à ses juges :

– Si vous m’ôtez la vie, vous me ravissez en même temps la douce satisfaction de payer mes créanciers...

– C’est juste, s’écrient aussitôt les honnêtes personnages. Il ne faut pas le tuer...

Le massacre durera jusqu’à 4 heures du matin... À un moment donné, Panis fera une courte apparition ; venu officiellement « pour mettre l’ordre », en qualité d’administrateur du Département de police, il se contentera de passer et regagnera, en hâte, la Mairie.

Quand les cachots sembleront vides, les meneurs interpelleront le concierge, en pointant sur lui un sabre ensanglanté :

– Tiens, il en a mis bas plus d’une centaine, et si tu caches quelqu’un, il va te servir à toi-même.

Le pauvre Watrin répondra avec calme :

– Ma vie est entre vos mains, mais je ne cache personne.

Ceux qui avaient été épargnés n’avaient pas été mis en liberté et étaient restés enfermés... L’expédition finie, on les amène une fois encore devant le tribunal ; ils s’y présentent en tremblant, mais celui qui remplit l’office de président leur adresse ce discours :

– Le peuple nous a nommés pour rendre justice... Vous voyez aussi que nous avons su distinguer l’innocent d’avec le criminel... Que cet exemple soit toujours devant vos yeux ; nous vous rendons la liberté, et, pour qu’en sortant on ne vous assomme pas, vous crierez : Vive la Nation !...

La porte s’ouvre : chacun des détenus s’avance au bras d’un sans-culotte, en lançant le cri convenu, auquel la foule fait écho ; le petit jour commence à pâlir le ciel, et le Pont-au-Change apparaît couvert de cadavres affreusement mutilés, dont certains sont encore secoués des soubresauts de l’agonie : 220 victimes, environ, ont été immolées au Châtelet, en cette nuit d’épouvante.

Maintenant, dans la grande geôle vide, le concierge et ses guichetiers voient l’étendue du désastre : non contente d’assassiner, la bande a procédé à un pillage en règle de la maison ; les meubles qui la garnissaient ont été brisés, les draps des lits volés, les couvertures déchirées, deux cochons et quatre lapins dérobés ; la porte de la cave a été enfoncée ; on a vidé les barriques qu’elle renfermait, et cela n’a pas suffi : on a poussé l’audace jusqu’à faire prendre, sans les payer, chez des traiteurs du voisinage, 30 livres 5 sols de vin, et les commerçants, maintenant, réclament leur dû au pauvre Watrin.

S’ils ont la vie sauve, les gardiens eux-mêmes n’en ont pas moins été dévalisés : à Vassel, on a pris son portefeuille contenant 135 livres en assignats, une montre en or avec chaîne et clé, deux mouchoirs de Rouen, son habit d’uniforme, son sabre ; à Desrochers, on a enlevé une veste, un gilet de soie rayée, une paire de bas de coton à côtes ; à Daude, deux chemises, un chapeau neuf, un fusil, et, à Deshayes, son chapeau aussi et sa canne. Enfin, on a forcé un tronc qui était commun à tous les geôliers et devait renfermer dans les 450 livres, – avances et gratifications déposées là, depuis janvier, par la Compagnie de charité...

À qui se plaindre et comment récupérer tout cela ?... Sans espoir de rien obtenir, les pauvres fonctionnaires en seront réduits à dresser procès-verbal des pertes et sévices qu’ils ont subis, et l’affaire en restera là.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIV

 

 

Les premiers jugements de la Force

 

 

 

 

L’extension des massacres ne montre que trop qu’on se trouve en présence d’un mouvement général contre les prisons : voici que se réalisent, avec une effroyable ampleur, les craintes exprimées, les indications, aussi, hélas ! données à plaisir, depuis des semaines, par les « patriotes », de droite comme de gauche.

La Commune, après avoir tenté, au début de la soirée, de vaines démarches, s’est résignée à laisser faire ; tout au plus Manuel est-il, un peu plus tard, retourné à l’Abbaye ; dans cette rapide apparition, « à la lueur des flambeaux », il s’est contenté de demander à la foule de se montrer « juste » :

– Peuple français, au milieu des vengeances légitimes que vous allez exercer, que votre hache ne frappe pas indistinctement toutes les têtes ! Les criminels que renferment ces cachots ne sont pas tous également coupables...

Si le procureur de la Commune n’a pas prononcé textuellement ces paroles, que lui prête, par ouï-dire, l’abbé Sicard, elles sont bien certainement dans sa ligne de conduite : ne point s’opposer à la colère populaire, simplement la canaliser, mettre des limites à son assouvissement ; Manuel est un pauvre homme sans énergie, démagogue esclave de ses commettants : il « verse des larmes », assiste, « pâle et abattu », à ces évènements qui le dépassent, et on peut vraiment croire qu’il « souffre amèrement » des assassinats dont il est le témoin impuissant.

Vers 11 heures du soir, alors que la Conciergerie et le Châtelet sont au pouvoir de la foule, il n’est plus douteux que la Force ne tardera pas à son tour à être atteinte...

Il n’y a plus alors à l’Hôtel-de-Ville qu’un nombre restreint de membres de la Commune, et cette séance de nuit est présidée par le secrétaire-greffier adjoint, Mehée fils, – le chevalier Jean-Claude-Hippolyte Mehée de La Touche, un Meldois de 30 ans, fort arriviste, spirituel et beau parleur, qui, au retour de missions en Pologne et en Russie, s’est fait élire par la Section du Panthéon ; vivant dans l’ombre de Tallien, servant tour à tour, suivant l’instant, Roland, Billaud-Varenne, Danton, voire Marat, il joue dans ces évènements un rôle suspect, dont il aura grand mal à se blanchir entièrement, si habile que soit le récit qu’il publiera en 1794, sous le pseudonyme transparent de Felhémési.

Devant la menace qui monte, on décide, avant que l’irréparable ne soit accompli, de tenter au moins de sauver les femmes que renferme la Petite Force. Germain Truchon, homme de loi véreux, soupçonné de bigamie, élu de la Section des Gravilliers, a déjà, en fin d’après-midi, fait sortir de la Grande Force les détenus pour dettes ; c’est encore lui qu’on charge d’aller, en hâte, voir ce qu’il est possible de faire en faveur des prisonnières ; il sera accompagné de Duval‑Destain, individu non moins louche, représentant également de la Section des Gravilliers.

Quelques minutes plus tard, les deux commissaires sont à la Force... Ils y arrivent trop tard : la populace assiège déjà la geôle, emplissant de son tumulte les rues Saint-Antoine, des Balets, du Roi-de-Sicile, Pavée...

Trop reconnaissable avec son immense barbe qui recouvre sa poitrine, – on l’appelle l’« homme à la barbe », – Truchon voit aussitôt l’impossibilité de sauver toutes les femmes ; il se contente de se faire ouvrir les portes, de passer un semblant d’inspection, et il charge probablement un ami de faire évader, à tout prix, Pauline de Tourzel ; on dira plus tard que Manuel, sur les instances de Mme de La Trémoille, avait donné des ordres précis en faveur de la jeune fille, ainsi que de Mme de Saint-Brice.

Selon la formule partout adoptée, un « tribunal » s’organise ; il s’installe dans le greffe, à côté des guichets, qu’il faut franchir pour sortir de la prison... Il n’y aura pas ici, comme à l’Abbaye, un président à demeure ; successivement des personnages divers rempliront cette fonction, – même des membres de la Commune, ceints de leur écharpe... On est à quelques pas de l’Hôtel-de-Ville, et cette proximité entraînera des visites continuelles de représentants du Conseil général ; venus d’eux-mêmes ou envoyés par l’Assemblée municipale, sous prétexte de prêcher le calme, d’exercer une surveillance, ils resteront là jusqu’à la fin, un ou plusieurs, sans que leur rôle exact puisse être établi : sont-ils juges ?... sont-ils simplement observateurs ?... Impossible de le discerner ; il semble certain qu’ils donnent au moins leur avis.

Ainsi, dans l’étroite pièce où se prononcent les verdicts, verra-t-on siéger, dès le début, – ils arrivent à point, – Duval-Destain et le solennel Truchon, puis ceux qui ont été chargés, à la fin de l’après-midi, d’élargir les prisonniers pour dettes, Marino, Dangé, Michonis, Léguillon, James, Monneuse ; de tous, ce dernier sera le plus compromis, et c’était du reste un triste sire, infatué de ses fonctions, presque illettré, coléreux, brutal, ivrogne incorrigible, bien connu dans le quartier de la Place-Royale, qui avait fait, de ce marchand mercier, son représentant ; à côté de lui instrumentera longtemps l’illustre Rossignol, l’ouvrier bijoutier de la Section des Quinze-Vingts, qui sera bientôt général en Vendée ; on citera aussi, comme ayant siégé, Jacques-René Hébert, le « père Duchesne », alors commissaire de la Section Bonne-Nouvelle, et Louis-Marie Lulier, homme de loi de la Section de Mauconseil.

Avec ces notables personnages, de moindres sires joueront un rôle plus actif : un certain Chépy, vague comparse, qu’on prendra à tort pour le fils d’un ancien procureur au Parlement, – celui-ci, un homonyme, se trouve alors en mission, à Lisbonne ; Pierre Chantrot, de la rue de la Coutellerie, un ex-huissier au Châtelet, avocat sans cause, qui remplira le rôle d’accusateur, plutôt de greffier, en donnant à haute voix lecture des écrous ; l’ancien gendarme René Joly, enfin, qui sera, dans quelques mois, lieutenant de l’armée révolutionnaire.

Autour d’eux, c’est la tourbe habituelle des jacobins notoires du voisinage, des sans-culottes, des gardes nationaux, des fédérés accourus de partout, qui entrent, sortent, opinent, venant jusqu’à discuter avec les juges, à les menacer, puis portent les premiers coups ou lancent les premiers vivats... Ici, cependant, est-ce à la présence de membres de la Commune qu’on le doit ? la justice sera moins expéditive ; de véritables interrogatoires auront lieu, et cela explique la durée exceptionnelle des massacres de la Force.

Comme à l’Abbaye et aux Carmes, les seuls assassins qui seront connus sont des artisans, des boutiquiers, des petits bourgeois, plus aisés à retrouver quand on tentera des poursuites contre les septembriseurs, plus exposés aussi aux rancunes, aux jalousies de voisins qui les dénonceront : Bertrand, un serrurier, tambour dans la compagnie des canonniers de la Section des Droits-de-l’Homme ; Badaud, un ancien gendarme de la rue Saint-Paul ; Laty, un marchand de journaux, brocanteur de la rue de Montreuil ; Laval, un marchand de tabac de 4 rue de Montmorency ; Vallée, un marchand de tableaux de la rue de la Monnaie ; Marlet, un débitant de la rue des Marmousets ; Gonord, un charron de la rue Taranne ; Bugleau, un fumiste de la rue Froidmanteau ; Bernard, un cordonnier de la rue Bardu-Bec ; Petit-Manin, un rentier de la place du Palais-Royal ; Renier, dit « le grand Nicolas », un fort du port Saint-Paul, et sa maîtresse, Angélique Voyer, une regrattière de la rue des Prêtres-Saint-Paul, qui se révélera une véritable furie...

Ces gens, on le voit, ne sont pas seulement du quartier, il en est un peu de tous les coins de Paris, qui, c’est fort à croire, avant de venir à la Force, ont été à la Conciergerie et au Châtelet ; on retrouve même là, parmi les plus exaltés, de vieilles connaissances de l’Abbaye, telles que les citoyens Lachèvre, le serrurier de la rue de Seine, et Crappier, le bonnetier de la rue de Charonne.

Combien, à côté de ceux-là, furent plus coupables, se livrèrent à de pires atrocités : leur coup fait, ils se perdirent dans la foule des curieux accourus et ils restèrent ignorés.

 

 

À l’intérieur de la geôle, on ne s’est d’abord douté de rien... L’élargissement des détenus coupables de légers délits y a longtemps entretenu l’agitation, mais comme on empêchait les libérés de rentrer dans les bâtiments, ceux qui restaient ne pouvaient soupçonner les attroupements menaçants qui se formaient dans les rues avoisinantes. Se voyant oubliés, quelques détenus tentent de s’échapper ; un certain Caracot se hisse ainsi, par un pilier d’une galerie, gagne les toits ; au moment où, se croyant libre, il s’élance dehors, il est abattu comme un chien.

Ce doit être à ce moment que Pauline de Tourzel est sauvée.

Sa mère, Mme de Lamballe et elle, viennent de se mettre au lit, quand elles entendent tirer les verrous de leur porte ; un inconnu, mais « bien mis et d’une figure douce », s’approche du lit de la jeune fille et lui dit :

– Mademoiselle de Tourzel, habillez-vous promptement et suivez-moi.

– Que voulez-vous faire de ma fille ?... s’écrie la mère toute tremblante.

– Cela ne vous regarde pas, Madame. Qu’elle se lève et me suive.

La réponse est si nette qu’il n’y a pas à insister. Mme de Tourzel se résigne et murmure :

– Obéissez, Pauline... J’espère que le Ciel vous protégera.

Mme de Lamballe aide la jeune fille à s’habiller ; celle-ci fait ses adieux ; l’homme s’impatiente, répétant :

– Dépêchez-vous donc...

Pauline s’arrache des bras de sa mère, suit son guide qui l’entraîne... Dans l’escalier, ils entendent du bruit ; inquiet, l’inconnu pousse sa compagne dans un cachot qui se trouve là et l’y enferme.

Un bout de chandelle achève de s’y consumer ; bientôt l’obscurité est complète, et la prisonnière reste livrée aux plus sombres pensées, mais la porte se rouvre doucement, le jet de lumière d’une lanterne pénètre : l’homme revient chercher la prisonnière.

Avec mille précautions, marchant aussi doucement que possible, ils arrivent à une chambre où des vêtements de paysanne sont préparés : ordre est donné à la détenue de les mettre. Laissée seule, Pauline hésite, devenue presque inconsciente.

Quand l’individu reparaît et s’aperçoit qu’elle n’a pas obéi, il se fâche :

– Quoi ! vous n’êtes pas encore habillée ?... Il y va de votre vie, si vous ne sortez promptement d’ici...

Elle se soumet, revêt le déguisement par-dessus sa robe... Ceci fait, son compagnon la prend par le bras, lui fait traverser des cours, le guichet, sans qu’ils soient arrêtés.

Dehors, le clair de lune baigne la ville ; une « multitude prodigieuse de peuple » entoure la prison... Voyant sortir cette femme, des patriotes se précipitent, brandissant leurs sabres, hurlant :

– Voici une prisonnière que l’on sauve !

L’homme ne perd pas la tête ; montrant un insigne de membre de la Commune de Paris, il se fait écouter et explique :

– Cette jeune fille n’est pas une prisonnière... Une circonstance l’a fait venir à la Force... Je l’en tire par ordre supérieur, car il ne serait pas juste de faire périr les innocents avec les coupables...

La foule est impressionnée, s’ouvre pour laisser passer le couple, mais, à cet instant, un milicien s’approche et s’écrie :

– On vous trompe... C’est Mlle de Tourzel !... Je la reconnais bien... Je l’ai vue mille fois aux Tuileries, chez le Dauphin, lorsque j’y étais de garde... Son sort ne doit pas être différent de celui des autres prisonniers...

La fureur qui s’était un peu calmée se ranime ; la seconde est critique, mais le sauveteur ne se rebute pas, trouve des mots éloquents, obtient de passer... Pauline de Tourzel est sauvée... Après maintes pérégrinations, qu’elle a longuement racontées et où Billaud-Varenne en personne joue un rôle étrange de protecteur, elle trouvera, cette nuit même, un sûr asile chez une vieille bonne, rue du Sépulcre, – la rue du Dragon actuelle ; elle y sera conduite en fiacre, avec l’autorisation de Danton, par l’excellent patriote, un nommé Hardy, que Lenôtre dit être le cordonnier de la rue Clocheperce, qui venait d’entrer à la Commune comme représentant de la Section des Droits-de-l’Homme.

 

 

Mlle de Tourzel à peine partie, le massacre a commencé.

Il est à peu près minuit, et les clameurs de la foule arrivent aux oreilles, des détenus qui sont le plus à proximité de la rue... Un nommé Barat appelle un de ses camarades et lui dit :

– Mon ami, nous sommes morts !... On massacre les prisonniers à mesure qu’ils comparaissent... J’entends leurs cris.

Vainement, se mentant à lui-même, Maton de La Varenne, après être sorti de son lit et avoir écouté, déclare que le bruit vient de la rue Saint-Antoine ; il doit s’agir d’un passage de volontaires qui vont à l’Hôtel-de-Ville avant de partir au secours de Verdun.

La triste réalité ne tarde pas à se confirmer.

Des hommes en armes, portant des torches, passent sans cesse, pénètrent dans les divers quartiers de la geôle, arpentent les corridors, appelant tel ou tel, visitant les chambres, perquisitionnant dans les cassettes, les lits, bouleversant tout, criant, lorsqu’ils ne trouvent pas celui qu’ils désirent :

– Allons le chercher dans les cadavres, car il faut, nom de D..., que nous sachions ce qu’il est devenu !

Un des premiers appelés a été l’ex-abbé Bardy : le misérable n’échappera pas, cette nuit, au châtiment de ses crimes.

Peu après, on demande M. de Rulhière, qui se trouve dans la chambre de Weber.

Le chevalier dort ; au fracas de la porte violemment ouverte, il se dresse sur son séant et répète deux fois :

– C’est moi, Messieurs, c’est moi.

Tandis qu’il s’habille en hâte, le chef de la troupe, – un officier municipal, affirme Weber, – lui annonce qu’il est accusé d’être un des conspirateurs du 10 août, qu’il va mourir...

– Il y a longtemps que je m’attendais au sort que vous m’annoncez, répond courageusement l’ancien colonel de gendarmerie. J’aurais seulement cru qu’on m’aurait interrogé.

Déjà, des armes se lèvent sur lui, mais le chef intervient, rappelle « qu’on a promis d’obéir à la loi, qu’on l’a juré » : le prévenu doit, avant de subir son châtiment, passer au greffe.

– Oui... oui..., hurlent les miliciens. Qu’il vienne, mais qu’il se dépêche !...

On entraîne l’officier. Une heure s’écoule ; il ne reparaît pas ; ses amis se demandent avec angoisse si, vraiment, il est mort... On vient alors prendre un autre détenu de la même chambre, M. de La Chesnaye... Le guichetier est interrogé, et sa réponse est rassurante :

– N’ayez aucune inquiétude à l’égard de M. de Rulhière... Il y a déjà longtemps qu’il est à l’Abbaye.

Le chef de la 6e légion saura dans un instant le sens de cette terrible phrase, car il ne reviendra pas plus que celui qui l’a devancé dans la mort.

À eux, comme à tous ceux qui sont condamnés, la formule appliquée est, en effet, « à l’Abbaye », de même qu’à l’Abbaye on prononçait : « à la Force » ; on évite ainsi des scènes de désespoir douloureuses. Avant de sortir, les condamnés sont contraints de remettre aux « juges » tout ce qu’ils peuvent posséder de précieux : le citoyen Monneuse est spécialement chargé de la garde de ce butin, prélevé sur chaque victime... Ceci fait, on jette le malheureux aux assassins qui attendent dehors, rangés le long de la rue des Balets ; de grands cris de « Vive la Nation ! » couvrent les hurlements des désespérés, jusqu’à ce que ceux-ci aient rendu le dernier soupir... On racontera, mais est-ce croyable ? qu’à peine hors du guichet, M. de Rulhière aurait été mis nu, battu à coups de plat de sabres, presque écorché vif, et qu’il n’aurait expiré qu’après une lutte désespérée.

Toute la nuit, suivant un rythme assez régulier, la tuerie va se poursuivre, entrecoupée parfois de libérations, qu’accueillent des clameurs de joie, des vivats sans fin.

Une des premières, Mme de Saint-Brice a été élargie, selon la volonté de Manuel ; il a suffi au commissaire de la Commune de déclarer que la personne était enceinte. Une vingtaine de femmes ont été également remises en liberté, dès le début des massacres.

À 5 heures du matin, les abbés de La Blinière et Bertrand seront de même épargnés, ainsi que le notaire Guillaume, dont Danton a demandé l’élargissement... Peu auparavant, il s’est passé, dans une chambre, une scène émouvante : persuadés qu’ils allaient tous à la mort, les quelques ecclésiastiques enfermés à la Force se sont réunis pour lire les prières des agonisants, s’exhorter à pardonner à leurs bourreaux et se donner l’absolution. Tous les laïques qui étaient là se sont agenouillés avec les prêtres et leur ont demandé de les bénir.

Quel espoir peuvent avoir, en effet, ceux qui se savent enfermés pour de soi-disant crimes politiques ?... Ce sont des heures d’épouvante que passent ainsi les détenus, qui attendent de comparaître et voient un à un partir leurs compagnons, sans plus jamais avoir de leurs nouvelles. Heureusement encore pour eux, ils ne peuvent soupçonner, du fond de leur geôle, l’horrible spectacle de la rue des Balets, transformée en un charnier sanglant ; Arnault qui passera demain, par inadvertance, rue Saint-Antoine, apercevra le porche de la prison « rempli dans toute sa capacité, jusqu’à hauteur d’homme, de corps amoncelés ».

 

 

Assuré que Mlle de Tourzel et Mme de Saint-Brice sont sauvées, fier aussi d’avoir contribué à la libération de quelques autres prisonniers, le citoyen Truchon est, un peu avant 2 heures du matin, revenu à l’Hôtel-de-Ville, avec son collègue Duval-Destain... La Commune y poursuivait paisiblement ses délibérations, votait de nouvelles mesures de sûreté, ordonnait encore des perquisitions, des saisies de chevaux, des appositions de scellés ; elle paraissait ignorer que, depuis douze heures, Paris était le théâtre d’atroces massacres ; tout à l’heure, pourtant, un patriote est venu déposer sur le bureau cent louis en or et des pièces d’argent, formant une somme de 2 463 livres, – véritable fortune trouvée dans la poche d’un Suisse immolé à l’Abbaye...

Les deux commissaires arrivent fort à propos pour rappeler au Conseil général que la Force est à quelques pas de la place de Grève et que la situation s’y aggrave...

Que faire ? on ne trouve pas d’autre solution que de renvoyer à la prison ceux qui en viennent... Une seule instruction leur est donnée : qu’ils « se hâtent d’y calmer les esprits ».

Les deux commissaires s’apprêtent à obéir quand se présentent des envoyés de l’Assemblée, qui accourent aux nouvelles.

À 1 heure du matin, les quelques députés qui assurent, cette nuit-là, la permanence de la séance ont appris que le désordre continuait, qu’on tuait toujours des prisonniers... Ils ont décidé de demander à la Commune des informations précises.

Du coup, il n’est plus question de retourner à la Force pour Truchon et Duval-Destain ; mieux que quiconque, ils sont renseignés sur ce qui se passe ; ils iront sur-le-champ au Manège et seront accompagnés du secrétaire-greffier Tallien et du citoyen Guiraut, de la Section des Postes...

À 2 h 30, les quatre délégués sont introduits devant les représentants de la Législative ; sauf Duval-Destain, qui restera muet, chacun des trois autres apportera sa contribution au tableau de la journée.

– Messieurs, commence Truchon, la plupart des prisons sont maintenant vides ; environ 400 prisonniers ont péri...

Soucieux de montrer son zèle, l’« homme à la barbe » dépeint sa conduite courageuse et, insistant sur l’élargissement de Mlle de Tourzel et de Mme de Saint-Brice, il énumère tous ceux qu’il a obtenus « au péril de sa vie »...

– Pour notre propre sûreté, conclut-il, nous nous sommes retirés, car on nous menaçait aussi...

Tallien, après Truchon, donne une vue d’ensemble des évènements : les premiers assassinats à l’Abbaye, la vaine démarche des commissaires de la Commune, sous la conduite de Manuel, les massacres du Châtelet, – ceux de la Conciergerie sont passés sous silence, – l’envahissement de la Force, les efforts du Conseil général pour y ramener le calme, les ordres donnés à Santerre... Que pouvait-on faire de plus ?... Comment s’opposer efficacement à la colère du peuple, si fondée ?... Et, partant de là, le secrétaire-greffier plaide l’impuissance de la Commune :

– ... Le service des barrières exige un si grand nombre d’hommes qu’il ne reste point à la disposition du commandant général assez de monde pour assurer le bon ordre. Nos commissaires ont fait ce qu’ils ont pu pour empêcher l’hôtel de la Force d’être pillé, mais ils n’ont pu arrêter en quelque sorte la juste vengeance du peuple, car, nous devons le dire, ses coups sont tombés sur des fabricants de faux assignats, qui étaient là depuis fort longtemps ; ce qui a excité la vengeance, c’est qu’il n’y avait là que des scélérats reconnus...

La tactique est visible : au prix de quelques mensonges, il faut innocenter le mouvement, le présenter comme équitable, nécessaire, affirmer qu’on n’a abattu que des criminels reconnus.

Succédant à Tallien, Guiraut insiste sur la justice réelle exercée par les tribunaux populaires ; de nombreux acquittements ont été prononcés aux cris de « Vive la Nation ! »... En terminant, il parle de la Conciergerie et avoue que « fort peu de prisonniers y ont échappé à la mort ».

Il faut aussi montrer aux législateurs la probité dont font preuve les assassins : Tallien annonce le dépôt qui vient d’être fait à la Commune de la grosse somme trouvée sur un Suisse ; Guiraut signale, – et on peut se demander à quels cadavres il fait ici allusion, vraisemblablement à des victimes de la Conciergerie, emportées jusque-là, – que « le peuple, sur le Pont-Neuf, faisait leur visite, et déposait l’argent et les portefeuilles... » Un homme pris volant un mouchoir avait même été tué.

Le rapport est fini... Au moment de partir, pourtant, Guiraut se ravise encore et ajoute cette peinture des jugements, destinée à frapper l’esprit des législateurs :

– J’ai oublié un fait important pour l’honneur du peuple. Le peuple avait organisé dans les prisons un tribunal composé de 12 personnes. D’après l’écrou, d’après diverses questions faites au prisonnier, les juges apposaient les mains sur sa tête, et disaient : « Croyez-vous que, dans notre conscience, nous puissions élargir Monsieur ? » Ce mot « élargir » était sa condamnation. Quand on disait « oui », l’accusé était lâché et il allait se précipiter sur les piques. S’il était jugé innocent, les cris de « Vive la Nation » se faisaient entendre, et on rendait à l’accusé sa liberté.

Sur ces mots, les quatre commissaires de la Commune repartent... Les députés présents décident, devant la gravité des évènements, de convoquer l’Assemblée, mais rien ne presse, croirait-on : la séance ne reprendra qu’à 9 heures du matin.

À l’Hôtel-de-Ville, le Conseil général ne se réunira, lui aussi, qu’à 10 heures, suivant son habitude.

 

 

Le Comité de surveillance, pendant ce temps, agit à la fois comme agent d’excitation et comme organisme de police.

Excitateur, il s’efforce, maintenant que le mouvement est déclenché, de l’étendre à la France entière ; rédigée ce 3 septembre, très probablement de la main même de « l’Ami du peuple », signée de tous ses collègues, sauf deux, imprimée, tout porte à le croire, sur ses presses, expédiée très vite sous le couvert du ministre de la Justice, complice conscient ou involontaire de cet acte criminel, la fameuse circulaire aux « frères et amis » des départements reste la preuve irréfutable de la participation effective au massacre de Marat, Panis, Sergent et consorts, – de Marat au moins, car, la réaction venue, ses amis l’accuseront d’avoir extorqué leurs signatures, en les menaçant de les faire « lanterner » s’ils regimbaient 12.

Le placard débutait par un exposé des évènements récents : contre le complot ourdi par la Cour, la Commune de Paris s’était « ressaisie de la puissance du peuple » et avait « sauvé la patrie », – l’Assemblée nationale, elle-même, l’avait proclamé. Sous la pression d’un certain nombre de ses membres, cette Assemblée, oublieuse des services rendus, avait voulu destituer les commissaires des Sections, mais le peuple s’était soulevé ; il avait fallu rendre à la Commune ses pouvoirs... Celle-ci, « fière de jouir de la plénitude de la confiance nationale », entendait obtenir l’adhésion totale des départements ; elle se remettrait au niveau des autres municipalités dès que la France serait hors de danger.

Un véritable appel à l’assassinat terminait ce plaidoyer :

 

... La Commune de Paris se hâte d’informer ses frères de tous les départements qu’une partie des conspirateurs féroces, détenus dans les prisons, a été mise à mort par le peuple : actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l’ennemi ; et, sans doute, la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l’ont conduite sur les bords de l’abîme, s’empressera d’adopter ce moyen si nécessaire de salut public, et tous les Français s’écrieront, comme les Parisiens : « Nous marchons à l’ennemi, mais nous ne laissons pas derrière nous des brigands pour égorger nos femmes et nos enfants. »

 

Hommes de parti, signataires comme tels de ce factum, Panis et Sergent n’oublient pas qu’ils sont aussi administrateurs du Département de police : en cette qualité, il leur incombe de faire enterrer tous les cadavres qui s’amoncellent autour des prisons : la santé publique l’exige et mieux vaut aussi, – cela semble bien être la préoccupation dominante, – faire disparaître au plus vite les traces de l’« évènement ».

À 1 heure du matin, les deux hommes rédigent et envoient aux commissaires, dont dépendent les diverses geôles, cette circulaire qui édicte les mesures à prendre :

 

 

MUNICIPALITÉ DE PARIS

 

Département de police et garde municipale.

 

Vous ferez sur-le-champ, Monsieur, enlever le corps des personnes de votre prison qui n’existent plus. Que, dès la pointe du jour, tout soit enlevé et porté hors de Paris, dans des fosses profondes, bien recouvertes de terre. Vous nous enverrez les noms des morts. Faites, avec de l’eau et du vinaigre, laver soigneusement les endroits de votre prison qui peuvent être ensanglantés, et sablez par-dessus. Vous serez remboursé de vos frais, sur vos états. Surtout une célérité dans l’exécution de cet ordre, et que l’on n’aperçoive aucune trace de sang.

À la Mairie, ce 3 septembre, 1 heure du matin, l’an IV de la Liberté, de l’Égalité le Ier.

 

Les administrateurs de police et de surveillance,

Signé : PANIS, SERGENT.

 

P.-S. – Employez des hommes au fait, tels que fossoyeurs de l’Hôtel-Dieu, afin de prévenir l’infection.

 

 

Des ordres ont-ils été donnés, à l’avance, comme on l’a affirmé, pour préparer l’inhumation rapide d’une masse considérable de victimes ?... Lors du procès de Manuel, le 24 brumaire an II (14 novembre 1793), un certain P.-A. Bruniaux, homme de lettre, dira que, dans les derniers jours d’août, des dispositions avaient été prises pour dégager, hors de la barrière Saint-Jacques, un puits anciennement comblé avec des ossements provenant du charnier des Innocents ; d’autres témoins rappelleront le transfert des cadavres, le 3 septembre, à ce puits de la Tombe-Issoire ; Fouquier-Tinville se basera sur ces dépositions pour accuser le ci-devant procureur de la Commune et son complice Pétion d’avoir conçu et organisé les massacres ; on racontera encore que, dans le même but de faire disparaître les cadavres, les deux magistrats avaient fait rouvrir, à Ménilmontant, des carrières abandonnées ; des fossoyeurs auraient, également, été prévenus d’avoir à creuser des fosses au cimetière de Vaugirard ; ils auraient même reçu un acompte de 300 livres pour assurer ce service et « venir aider à dépouiller les morts après l’expédition... ».

Aucune preuve absolue, on doit le reconnaître, n’a été apportée de ces sinistres préparatifs ; quand ces imputations seront portées, en 1794, les passions politiques seront au paroxysme, et il n’y a guère de crédit à accorder aux réquisitoires du citoyen Fouquier-Tinville.

Avant même d’avoir reçu des instructions, la Section des Quatre-Nations a, pour l’Abbaye, déjà pris des décisions, aussitôt mises à exécution : elle tenait, il est vrai, son assemblée dans l’église abbatiale, et son Comité civil se trouvait, nous l’avons vu, étroitement mêlé aux massacres.

Des hommes ont été, par celui-ci, spécialement embauchés pour dépouiller les victimes, – ils recevront pour cela 24 livres, – les nommés : Tribelle, Nouteau, Maingue, Hilaire, Guillet, Refort, Capitaine, Legrand, Dubois, Coeffée, Leloux, Albaret, gens de tous métiers, – un maçon, un charretier, un boulanger, un plombier, des manœuvres de bateaux, – venus aussi bien du voisinage, – des rues de Vaugirard, des Deux-Anges, Princesse, – que de quartiers éloignés, – du Gros-Caillou, du faubourg Saint-Marceau, de la rue Saint-Denis, de la place Maubert... Des délégués du peuple ont été élus pour les surveiller, ceux-là, tous, sauf un, de la Section : les gendarmes nationaux Gentilhomme, de l’île Saint-Louis ; Gibory, de la rue du Four ; Samuel, de la rue du Gindre ; les canonniers du bataillon local, Portes et Cabrol ; le menuisier Lefèvre, de la rue des Marais ; le traiteur Oiseau, de la rue Mazarine... Il n’est point inutile d’ajouter que beaucoup de ces individus seront, en l’an III, accusés d’avoir été choisis parmi les assassins.

Depuis minuit, ce travail est en cours, à la lueur des flambeaux, – l’épicier Lecomte en fournira 12, moyennant la somme de 9 livres : on dépouille entièrement les corps, qu’ils soient déjà glacés ou encore pantelants ; on met de côté vêtements, linge, chaussures ; argent, bijoux, papiers retrouvés sont précieusement recueillis et portés au fur et à mesure au Comité ; là, le doux poète Dorat-Cubière dresse l’inventaire ; il fait mettre ce butin dans des sacs soigneusement scellés, et, de sa main délicate, il écrit le procès-verbal de l’opération ; afin de donner du cœur à ses « frères d’armes », il leur signe, de loin en loin, des bons, pour aller prendre, rue Saint-Benoît, chez le limonadier La Chaussée, des brocs de vin de 12 pintes.

Déjà, Maillard avait fait sa récolte et mis de côté des montres d’or, des chaînes, des cachets, des nécessaires, des boucles de souliers et de jarretières, des bagues, des louis, des paquets d’assignats... Ce qu’on trouve maintenant, ce sont plutôt des reliques, jalousement gardées jusqu’à la fin, par ceux qui se savaient voués à la mort, – objets intimes dont l’énumération reste profondément émouvante après tant d’années : une bague d’argent à deux cœurs ; une autre avec une miniature ; un bréviaire de maroquin rouge ; un Virgile ; une pièce de mariage en or ; un portefeuille contenant des lettres et un portrait de femme ; une boîte d’écaille cerclée d’or, ornée également d’un portrait de femme en robe verte, lacée de blanc, « coiffée en cheveux », un bouquet de roses devant elle... De quels romans toutes ces choses étaient-elles les derniers vestiges ?

La plupart des vêtements sont déchirés, souillés, inutilisables tels quels... Comme il faut faire argent de tout pour payer les frais, on les lavera, et un entrepreneur, le nommé Antoine Bourdier, s’en chargera sous la surveillance du marchand-drapier Cheradame, commissaire de la Section au Conseil général ; 20 femmes y seront employées dans la journée, et cette lessive coûtera 48 livres. Demain, toute cette défroque sera dispersée au feu des enchères.

Mais ce n’est pas tout encore : il faut débarrasser les lieux, anéantir toutes traces.

Dès minuit, les mesures nécessaires ont été prises : de la paille a été apportée, – au moins deux douzaines de bottes, – pour recouvrir les cadavres complètement dévêtus ; puis une charrette a été réquisitionnée chez le citoyen Charles Noël, rue des Anglaises, près de la place Maubert. On a commencé sans retard son chargement... Le véhicule est bientôt plein ; d’autres doivent être demandés... Jusqu’à 7 heures du soir, quatre voitures, faisant le va-et-vient, emporteront les cadavres au cimetière de Clamart.

Ce qui se passe à l’Abbaye se répète à chaque prison, et ce n’est pas un des aspects les moins douloureux des massacres de Septembre.

À la Conciergerie et au Châtelet, il est plus urgent encore de nettoyer les abords, transformés en un véritable abattoir. À 6 heures du matin, une voiture arrive dans la cour du Palais ; conduite par un fort de la Halle, Pierre Plançon, elle est envoyée, du fin fond des Gobelins, par le président de cette Section, Santerre, frère du commandant de la force armée parisienne ; un autre voiturier, Parrain fils, arrivera peu après. Des hommes ont été embauchés, moyennant un salaire de 18 livres, pour effectuer le funèbre chargement, les nommés Toussaint-Letellier, Guillaume Audrot et Pierre. Les tombereaux emportent les cadavres à Clamart et à la Tombe‑Issoire, au Petit-Montrouge ; la récolte des hardes se fera au cimetière même, avant l’inhumation.

Aux Carmes, le dépouillement a lieu sur place, comme à l’Abbaye ; le commissaire de la Section du Luxembourg, Daubanel, y préside en personne : à lui sont remis vêtements, plus ou moins déchirés, bijoux, argent, papiers retrouvés, auxquels s’ajoutent les défroques abandonnées dans l’église par les victimes : habits, redingotes, soutanes, culottes, manteaux, linge, jusqu’à un « pet-en-l’air de damas des Indes »... Chaque « nettoyeur » recevra, pour sa part, un habit, et le reste sera distribué aux pauvres... Il ne semble pas que le citoyen Daubanel ait jamais rendu ses comptes, bien qu’estimation faite, les dépouilles se soient élevées à la somme de 30 845 livres, sans parler d’une trentaine de louis d’or remis directement entre les mains de l’honnête commissaire.

Plus mystérieuse encore sera la disparition des cadavres.

À l’aube, deux voitures entrent dans le jardin, prennent un chargement de corps et les emmènent au cimetière de Vaugirard, où on les jette pêle-mêle dans une fosse, recouverts de chaux vive ; au retour, les tombereaux, tout sanglants, sont remisés dans la cour du Séminaire Saint-Sulpice.

Les 115 victimes n’ont pu être toutes enlevées en cet unique voyage... Qu’a-t-on fait de celles qui sont restées entassées, à quelques pas du perron tragique, au pied d’un grand if, derrière l’abside de la chapelle ?... Il n’en est plus question... On saura seulement leur sort, en 1867, lors du percement de la rue de Rennes : les ossements, facilement identifiables grâce aux blessures dont ils portaient les traces, seront retrouvés dans un puits abandonné et comblé, près du petit oratoire du jardin ; au cours de la nuit du 2 au 3 septembre, ils y avaient été certainement jetés par les massacreurs eux-mêmes... Ce sont les reliques qu’on vénère aujourd’hui dans la crypte des Carmes.

À la Force, enfin, où l’affaire est loin d’être terminée, on s’efforce de dégager, au fur et à mesure des exécutions, la rue des Balets ; les carrières de Charenton recevront les condamnés.

On veut croire qu’une atroce scène, que décrit Maton de La Varenne, ne s’est passée que dans son imagination : à l’entendre, la femme Angélique Voyer, au cours du chargement, montait sur les corps, les piétinait et, chantant la Carmagnole, se livrait à une danse obscène qu’applaudissait la foule... Plus tragique dans sa simplicité, et autrement véridique, est le récit laissé par Arnault, de ce qu’il constatait en venant, chaque matin, de Maisons à Paris : une traînée rouge, laissée par les véhicules, attestait, tout le long du chemin, le passage continuel des convois : une fois, – et il ne pouvait, plus tard, évoquer ce souvenir sans frissonner, – il vit les conducteurs tranquillement assis sur les cadavres dont on apercevait, sous la paille, les nudités rigides ; ces hommes étaient en train de déjeuner, tout en se désaltérant avec un vin dont la couleur n’était que trop évocatrice...

Pendant que, de la sorte, on charrie les morts à leur dernière demeure, la « justice populaire » continue de s’exercer inexorable, à l’Abbaye, à la Force, et les massacres s’étendent à de nouvelles prisons : Saint-Firmin, les Bernardins, Bicêtre vont être « nettoyés » ce lundi 3 septembre.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XV

 

 

La matinée du 3 septembre : Saint-Firmin, les Bernardins, la Force

 

 

 

 

La Section des Sans-Culottes était réunie en assemblée générale, le dimanche 2 septembre, en fin de journée, quand la nouvelle y a été apportée qu’on massacrait les prêtres aux Carmes... Aussitôt il y a eu grand émoi parmi les citoyens qui remplissaient l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, – le beau sanctuaire de la rue Saint-Victor, si plein du souvenir de Charles Le Brun. À quelques pas de là, le séminaire Saint-Firmin renfermait de nombreux ecclésiastiques ; si le peuple les réclamait, les laisserait-on égorger ?

Dans ce quartier où il tenait une si grande place, le clergé n’aurait dû trouver que reconnaissance et dévouement ; les « enragés », malheureusement, ici comme partout, étaient devenus les maîtres, – son nouveau nom, « Sans-Culottes », qui avait remplacé, le 12 août, celui de « Jardin-des-Plantes », prouvait bien cette évolution de la Section. Quoique, au fond, assez conservatrice d’opinion, elle se montrait de plus en plus rouge ; le voisinage des turbulents ouvriers brasseurs, teinturiers, tanneurs, drapiers du quartier Saint-Marcel, la présence des tonneliers de la halle aux vins, des faïenciers du quai de la Tournelle, des bateliers des coches d’eau, des toucheurs du marché aux veaux, avaient eu vite raison des électeurs du début, savants comme Jussieu, Lacépède, Thouin, avocats, magistrats, bourgeois, artistes, peu habitués aux jeux du forum... Enfin, nous l’avons dit, un homme particulièrement violent y avait pris une grosse influence, – François Hanriot, le commandant du bataillon de la garde nationale.

Ce soir-là, la séance est présidée par un statuaire, bien oublié aujourd’hui, le citoyen Dardel... Sur l’information reçue, on discute, et l’opinion générale est qu’il faut « aviser aux moyens de préserver ceux qui ne se sont pas rendus coupables du crime de contre-révolution ».

La formule est vague, laisse place à une large interprétation... Un membre de la Commune, qui se trouve là par hasard, – le maître de pension Thomas, de la Section de l’Observatoire, – se hâte du reste d’annoncer que « monsieur » Manuel a pris des mesures pour l’élargissement des prisonniers pour dettes... Il n’en existe pas à Saint-Firmin ; point n’est besoin de s’en préoccuper.

Sur ces entrefaites, une députation du poste de garde du séminaire vient de demander des ordres : loin de songer à la sécurité de ceux sur lesquels ils ont à veiller, ces bons citoyens redoutent plutôt qu’on ne se porte à la prison « pour favoriser les prêtres qui y sont détenus ».

Qu’à cela ne tienne !... L’Assemblée décide que canon et drapeau seront rentrés dans le jardin et gardés par des hommes armés.

Jusqu’à 8 heures du soir, les prisonniers ne se doutent de rien... M. Boullangier, le procureur, porteur comme tel d’une carte qui lui permet de circuler dans la maison, descend à ce moment à la cuisine ; il est arrêté, en y allant, par un garçon boucher qu’il connaît de vue et dont le patron n’est même pas fournisseur de la communauté. Cet homme prend les mains du prêtre et lui dit, tout bas, les larmes aux yeux :

– Mon cher ami, sauvez-vous !... On doit vous égorger tous ce soir... Mon maître pleure chez lui sur votre sort... Il n’a osé venir jusqu’ici pour vous en informer.

Surpris, incrédule, redoutant un piège, le procureur va trouver le supérieur et lui rapporte ce propos... M. François s’exclame :

– Ce n’est pas possible !... Envoyez de suite le domestique à la Section... Qu’il s’informe s’il y a à craindre pour le séminaire.

M. Boullangier redescend à la cuisine, fait la commission, entre à l’office... Il y retrouve le boucher, qui renouvelle ses instances, ajoutant :

– Les prisonniers des Carmes sont déjà égorgés !... On va venir ici... Dans un quart d’heure, il ne sera plus temps de sortir.

Au même instant surviennent deux jeunes gens, dont l’un porte un fusil armé de sa baïonnette... Ils tiennent le même langage à l’ecclésiastique.

Celui-ci, difficile à convaincre, objecte :

– Et le corps de garde qui est à la porte ?... Le comptez-vous pour rien ?... Est-ce qu’il ne nous défendra pas ?

Un des trois autres répond :

– Il va venir 4 000 brigands sur vous... Comment voulez-vous que le corps de garde leur résiste ?... D’ailleurs ne comptez pas sur lui : plusieurs des hommes sont contre vous.

Cette fois, M. Boullangier est ébranlé ; il remonte chez le supérieur, lui fait part de l’entretien ; il ajoute qu’on n’a aucune nouvelle de la Section... Que faut-il faire ?

M. François lui dit de fuir, s’il en a la possibilité... Lui-même va prendre ses dispositions pour sortir.

Le procureur trouve encore le temps de porter à un des prisonniers du bâtiment vieux son chapeau oublié dans une chambre du bâtiment neuf, puis il redescend une troisième fois à la cuisine, y trouve ses libérateurs qui l’attendent ; ensemble ils se dirigent vers la sortie, arrivent au corps de garde...

– Patrouille de nuit !... dit l’un des jeunes gens aux sans-culottes de faction.

Ils passent sans qu’on les arrête... Le boucher conduit chez lui le prêtre, lui offre un lit ; comme M. Boullangier veut lui faire accepter un louis d’or en récompense, l’homme refuse et, serrant le prêtre dans ses bras, lui répète :

– Je ne veux rien... Je suis trop heureux de vous avoir sauvé la vie !...

L’abbé le supplie de retourner au séminaire, d’avertir ses confrères, de leur expliquer les raisons de sa fuite... Il restera, hélas ! le seul à avoir profité de cette protection extraordinaire.

 

 

La soirée s’écoule... La Section des Sans-Culottes poursuit ses délibérations.

Le registre où elles étaient consignées a malheureusement disparu ; nous n’en connaissons seulement que les extraits donnés par Granier de Cassagnac, qui les avait copiés avant les incendies de 1871, et aucun horaire n’y est porté.

Au cours de cette séance de nuit, un « citoyen » se présente à Saint-Nicolas-du-Chardonnet et prend la parole « au nom et de la part » du Comité de surveillance de la Commune.

Ce citoyen, c’est le juge de paix de la Section du Panthéon, Charles-Louis-Mathieu Hû, qui habite du reste dans le quartier, 1 rue de la Tournelle, une petite artère parallèle au quai et qui longeait l’enclos des Miramiones.

L’homme, à l’appui de son dire, présente un laissez-passer en forme, demande le chef de la légion ou, à son défaut, le commandant de Saint-Victor, « à l’effet de lui communiquer quelque chose d’important et de secret, relatif à l’ordre public... ».

– Je suis chargé, explique-t-il, de la recherche de traîtres à la patrie... Pour l’exécution de ma mission, je viens requérir la force publique au poste de Saint-Firmin...

Il ajoute même « qu’il peut déposer son secret dans le sein du président, promettant de le communiquer ensuite à l’Assemblée, aussitôt l’exécution commencée ».

La proposition est acceptée ; le personnage confère avec Dardel, à la suite de quoi il demande 12 citoyens armés « pour joindre à ceux qui l’accompagnent... ». Ces 12 citoyens sont désignés, partent avec lui ; le président les suit et est remplacé au fauteuil par un nommé Decuve... Chose étrange : des ordres formels sont alors donnés ; à partir de cette minute « personne ne pourra plus sortir jusqu’à la fin de l’expédition du citoyen député par le Comité de surveillance ».

Pendant ce véritable huis-clos, un membre fait la motion qu’on éloigne les quelques laïques enfermés à Saint-Firmin, mais on décide, après discussion, que « ces individus, ayant fait cause commune avec les prêtres réfractaires, ne sont point dans le cas de fixer l’attention de l’Assemblée et, qu’ils resteront détenus avec ces derniers, sans être séparés ». Ainsi se trouvent condamnés à mort le chevalier de Villette et les trois employés de la Pitié, Desbrielles, Duval et Rigot.

Quelque temps après, deux des citoyens « armés pour l’expédition secrète ci-dessus énoncée » reviennent et, sans donner d’explications, demandent un gendarme... Comme on n’en trouve pas, deux électeurs, MM. Pigal et Labrosse, sont choisis pour y suppléer : ils devront, à leur retour, rendre compte de ce dont ils pourront être chargés... Bientôt ils reviennent et présentent une lettre que leur a remise le « citoyen député du Comité de surveillance » pour être immédiatement portée, à la Mairie, à l’administrateur Sergent... L’Assemblée les autorise à faire cette course.

Tout cela, si minutieusement noté au procès-verbal, s’est-il passé dans la soirée du 2 septembre et se rapporte-t-il à une mystérieuse mais banale opération de police ?... S’agit-il, au contraire, la séance se prolongeant, de démarches qui se succèdent, beaucoup plus tard dans la nuit, et se rapportent au massacre de Saint-Firmin ?... Une fois encore, si grave que soit la question pour l’établissement des responsabilités, il est impossible de rien préciser.

À l’aube, en tout cas, Saint-Firmin est envahi.

 

 

Ici, il n’y a aucune trace ni de tribunal ni de jugement ; point n’en est besoin, puisque tous les détenus sont des insermentés, en dehors des quatre « scélérats » qui pensent comme eux ; tout au plus un triage sommaire a-t-il lieu pour mettre à l’abri une demi‑douzaine de prisonniers qui, « par ordre du Département », doivent être exceptés du carnage : le vénérable M. Lhomond, que ses élèves ont réclamé ; deux prêtres de Saint-Nicolas, MM. Bouchard et Desmoulins ; un de Saint-Firmin, M. Le Doux ; un de Saint-Hippolyte, M. Martin ; un autre encore, M. de Létang, ces cinq-là, on ignore pour quelles raisons... Ces rares épargnés sont « mis sous la sauvegarde de la loi » et seront, dans la journée, rendus à la liberté.

Ceci fait, il n’y a plus qu’à tuer, et on ira vite... La bande des massacreurs parcourt aussitôt la maison, ouvrant les chambres, forçant les prêtres à se lever, leur commandant de descendre dans la rue...

Réveillés en sursaut, perdant la tête, bousculés, frappés, les détenus se précipitent, mais, en bas, la foule les empêche de sortir. Ils rentrent, fous de terreur, et plusieurs, dans la confusion qui règne, trouvent le moyen de disparaître dans le dédale des couloirs.

Dès lors, c’est l’effroyable tuerie : sans distinguer jeunes ou vieux, séculiers ou réguliers, tous ceux qu’on trouve sont assommés, égorgés, transpercés, et les corps sont précipités par les fenêtres, reçus au bout des piques que, du dehors, pointent les sans-culottes ; le massacre est anonyme, rapide, sans merci, et rares sont ceux dont on puisse raconter la fin.

M. Pottier, jusqu’à son dernier soupir, prêche ses bourreaux. M. de Caupenne est arraché du lit où il grelotte de fièvre. M. Gros, très vénéré pourtant comme curé de la paroisse, reçoit le premier coup d’un certain Gossiamme, un savetier qu’il a maintes fois secouru ; tombé à genoux, les mains jointes, la face contre terre, il est assommé d’un coup de bûche par une femme Vincent et, finalement, a la tête tranchée ; la dépouille est lancée sur le pavé, où la cervelle se répand.

À entendre Mercier, dans son Nouveau Paris, Hanriot serait en personne à la tête des assassins : « demi-nu, couvert de sang, le fer à la main », il n’aurait quitté la maison qu’une fois celle-ci vidée... À vrai dire, s’il y a bien un Hanriot qui se signale si atrocement, ce peut fort bien ne pas être le futur général : un de ses homonymes, prénommé Humbert, journalier du port, sera en effet poursuivi en l’an IV comme assassin ; blessé « dans son travail à la maison Firmin », il recevra, ce soir, 50 livres de la Section et sera envoyé à la Pitié pour être soigné de sa blessure.

On ne trouve, en tout cas, aucune intervention de la force armée du quartier pour mettre fin au carnage. Il n’apparaît pas davantage que les autorités locales tentent quelque chose ; pour M. François seul le Comité esquisse un timide effort, qui ne sert de rien : le supérieur du séminaire est arraché de la salle où on cherche à le protéger et est précipité du premier étage sur la chaussée ; des mégères l’achèvent avec ces sortes de massues qui servent à battre le plâtre.

Les femmes déploient certainement ici une férocité sans pareille ; on racontera qu’elles arrachaient les yeux des morts avec des ciseaux et dépeçaient certains cadavres... Les pires scènes de sadisme sont possibles en de telles circonstances.

Sur les 90 à 92 détenus enfermés à Saint-Firmin, 75 environ sont ainsi tués à l’aube du 3 septembre... MM. Laurent et Adam ont pu se tapir dans un faux grenier : ils ne seront trouvés qu’après le départ des massacreurs et recouvreront leur liberté, le premier étant réclamé par la Section du Panthéon, le second par un patriote, le sieur Vallée. M. Magnelin, vicaire de Saint-Hippolyte, est resté accroupi derrière un vieux fauteuil de tapisserie, au fond d’une mansarde : on le retrouvera, tombant d’inanition, plus mort que vif, le lendemain soir ; il sera libéré le 7 septembre, par décision de l’Assemblée générale de la Section. M. Lafontan, presque septuagénaire, infirme, survit également par miracle et sera conduit demain à la Charité. Les autres, MM. de Langres, Faucillon, Ferrières, Gomer, Imberty et Vivoix, presque tous des jeunes, ont réussi à escalader une muraille qui séparait le séminaire de la grande cour du collège du Cardinal-Lemoine : ils s’enfuiront par le chantier dépendant de cet établissement.

Peu s’en faut que, sortant de cet enfer, ils ne tombent dans un autre : à quelques pas de là, en effet, quand le massacre de Saint-Firmin est fini, celui des Bernardins commence.

 

 

Entre les Miramiones, la Halle aux veaux et les derrières du collège du Cardinal-Lemoine, le vieux couvent des Bernardins, – il remontait au XIVe siècle, – dresse, dans un vaste enclos, son église et ses bâtiments qui comptent parmi les merveilles gothiques de la capitale ; confisqué, il sert, depuis 1791, de magasin des farines, et une partie de son cloître a été transformée en prison : à la suite de la démolition de la tour Saint-Bernard, on y a ramené les criminels qui attendent le départ de la chaîne, – la chaîne légendaire, qui les conduira à Toulon, à Marseille, à Rochefort, à Brest.

De ces Bernardins quelques restes splendides subsistent encore aujourd’hui, rue de Poissy, et servent de caserne aux sapeurs-pompiers de la ville de Paris : on ne peut gravir l’escalier monumental, suivre les galeries aux arcades supportées par de délicats culs-de-lampe, pénétrer dans l’ancien réfectoire aux élégantes colonnes qui séparent les trois nefs voûtées en ogives, sans évoquer l’effroyable drame qui, en quelques heures, fit de l’ancien monastère un hallucinant charnier.

Ce 3 septembre 1792, il y a là, renfermés, 75 galériens, confiés à la garde de la femme Marie-Jeanne Rabouin, veuve de l’ancien concierge Pierre Fauquet ; l’adjoint et « survivancier » du défunt, Pierre Delaire, et deux guichetiers, Jérôme Gaillard et Léonard Pimpanot, aident la geôlière dans sa lourde tâche.

Que pourraient faire ces trois hommes et cette femme devant le flot de populaire qui se présente à la prison, dans la matinée, exigeant les clés et le registre d’écrou ?...

Cette tourbe, elle est, tout porte à le croire, celle qui vient de « travailler » à Saint-Firmin ; à part un certain Georget, imprimeur de la rue de la Calende, déjà compromis au Châtelet, on ne connaît pas ceux qui y figurent : après les prêtres, les bagnards, qu’importe ?... il faut vider les prisons.

Aucune force armée ne garde les lieux, sauf quelques gendarmes, sous les ordres d’un brigadier... Celui-ci joint ses efforts à ceux des gardiens pour faire entendre raison à la foule, tenter de l’écarter ; objurgations, prières, rien ne sert... Faute de pouvoir résister, les clés sont remises, le dépôt est envahi.

Sur le massacre proprement dit on n’a aucun détail ; on sait seulement ce qu’expliqueront six semaines plus tard les employés, quand le Comité de la Section des Sans-Culottes et un membre de la Commune, le citoyen Verdier, viendront dresser l’état des morts.

Tragiquement laconique, le procès-verbal se contente de dire que le peuple « s’étant introduit dans la prison et s’étant fait rendre compte des causes de la détention des 75 prisonniers qui s’y trouvaient à ce moment, 3 ont été mis en liberté, 72 ont été immolés, et un citoyen, reconnu pour un voleur, l’a été également ».

Dès le 5 septembre, la concierge relèvera scrupuleusement, sur son livre, les disparus... Nous avons ainsi leurs noms, mais ces noms n’apprennent rien, même pas les crimes pour lesquels ces condamnés, hommes de tous âges, plutôt des jeunes, même des gamins de 18 et 19 ans, allaient être envoyés au bagne ; deux étaient détenus depuis le mois de mai, tous les autres avaient été enfermés en juin, juillet et août ; un malchanceux, Jean-Joseph Picquet, presque un enfant, était entré l’avant-veille.

Pour quelle raison a-t-on fait grâce à trois des condamnés, Charles-Pierre, dit Lacouture, Jean-François Pillardot et Robert-Joseph Guillot ?... On ne le saura jamais. Quel était aussi ce voleur, non écroué, qu’on égorgea en même temps que les bagnards ?... « Personne, dit l’état, n’a pu indiquer ses nom et demeure ; il a été inhumé avec les prisonniers. »

Avant que cette inhumation ne se fasse, suivi d’un lamentable épilogue que nous raconterons, d’autres morts seront tombés... Les diverses autorités, devant cette extension du mouvement, vont-elles enfin se décider à intervenir ?

 

 

Ignorance volontaire de la part d’un Roland ou d’un Pétion, acceptation bienveillante d’un Danton, complicité plus ou moins active de la Commune, participation à peu près certaine du Comité de surveillance : telles semblent bien avoir été, au début des massacres, les diverses manières de penser ou d’agir de ceux dont dépendait l’ordre dans Paris.

La continuation des assassinats, à laquelle ils ne s’attendaient pas, troubla certainement le Conseil exécutif, le maire et la majeure partie de la Commune : tous croyaient que la justice populaire serait terrible, mais ils l’espéraient rapide ; ils voyaient au contraire qu’avec tous les éléments troubles des bas-fonds qui s’y mêlaient, cela ne finissait plus.

À son réveil, le 3 septembre, Roland, étrange ministre de l’Intérieur, a enfin appris, officiellement, que, depuis la veille, le sang coulait un peu partout dans la capitale... Du coup, il en tombe malade, fait une bonne jaunisse : son estomac ne peut plus rien recevoir, nous confie son épouse, « la bile arrêtée se répand à la surface de sa peau ; il est jaune et faible, ne peut dormir ni manger... ».

Malgré tout, il ne cesse de travailler, son activité reste « égale », elle croît même, devient, ce matin, presque fébrile... Il est vrai que Manon est là, infirmière dévouée et secrétaire experte, ne quittant pas une seconde son époux, l’aiguillonnant sans arrêt, lui prêchant audace et fermeté, lui montrant que, par simple prudence, entouré qu’il est d’ennemis, « il ne lui reste plus qu’à se faire craindre et à leur en imposer »... Tout à l’heure, une perquisition, suite des dénonciations de Robespierre, a été opérée chez Brissot ?... qui sait si un mandat d’arrêt n’est pas déjà lancé par le Comité de surveillance contre les principaux Girondins, contre le ministre de l’Intérieur lui-même ?

Celui-ci commence par écrire à son ami Pétion, pour avoir des précisions et le consulter sur les mesures à prendre. Le maire répond aussitôt que lui aussi « n’a appris les évènements de la nuit qu’au moment où il n’y avait plus de remède à y apporter » ; il s’est empressé, ajoute-t-il, d’assurer la protection du Temple et de prier le commandant général de « faire marcher des renforts aux prisons ».

Le ministre se hâte de transmettre cette lettre à l’Assemblée : on en donne lecture presque au début de la séance, avant 10 heures ; en même temps, les représentants sont mis, par un rapport, au courant de la situation.

Quelque émotion se manifeste-t-elle parmi les législateurs ? Pas la moindre, au moins en apparence : ces nouvelles, dira-t-on plus tard, furent accueillies par « le silence de l’horreur », « un silence morne », ajoutera Dusaulx, et Th. de Lameth, dans ses Mémoires, dépeindra les visages consternés de ses collègues qui « délibéraient froidement sur de vains objets..., glacés de terreur, plaçant leur salut, leurs espérances, dans une tacite approbation » ; à l’entendre il aurait tenté de ranimer leurs énergies, se serait indigné, aurait invoqué l’humanité, le devoir, mais ses paroles seraient tombées dans le vide...

Le procès-verbal ne parle ni de cette intervention ni d’aucune autre : des députations, des dons patriotiques se succèdent, des dépêches des armées et des représentants en mission sont lues, on se réjouit trop vite de la nouvelle, bientôt reconnue fausse, de la levée du siège de Verdun, on discute sur des questions de droit criminel : les délibérations, en un mot, sont d’une banalité déconcertante... On a l’impression d’une véritable consigne de silence, que ne trouble même pas le retour du député de la Charente-Inférieure, Jouneau.

Celui-ci était détenu à l’Abbaye depuis le 3 août, pour avoir giflé son collègue Grangeneuve... Il a obtenu, grâce à son compatriote Aimé de Lacoste, d’être élargi, et il arrive au Manège vers 3 heures, escorté d’une dizaine de patriotes... Il vient de vivre, vingt-quatre heures durant, en pleine tragédie, de passer des rues rouges de sang et encombrées de cadavres : chose étrange, il semble tout ignorer, et, invité à monter à la tribune, il ne trouve à dire que ces quelques paroles rassurantes :

– Avec votre décret sur la poitrine, je suis sorti de ma prison au milieu des acclamations du peuple. Ces braves citoyens m’ont accompagné avec le plus grand empressement. Leur zèle atteste le respect qu’on a partout pour vos décrets.

Terrible parole, qui accable l’Assemblée, en prouvant qu’elle aurait pu, dès le début, et qu’elle pourrait encore intervenir utilement !... Elle se contentera, férue du bavardage parlementaire, d’adopter et de publier à grand tapage, en la faisant lire sur les places publiques, à son de trompe, et afficher sur les murs, une proclamation rédigée par sa Commission extraordinaire, faisant appel à l’union en dénonçant les fauteurs de désordre :

 

Citoyens... prenez garde aux suggestions perfides !... On vous divise, on sème la haine, on veut allumer la guerre civile... redoutez les hommes qui appellent le désordre et provoquent les excès...

 

Dans ce papier aucune allusion n’est faite aux massacres... Seule, en ces heures, compte la garde du Temple : sur un mot de la Commune, qui exprime son inquiétude de mouvements possibles en faveur de la famille royale et affirme que « la résistance serait impolitique, dangereuse, injuste peut-être », six commissaires sont désignés pour aller calmer cette effervescence problématique, avec trois délégués de la Commune, Deltrois, Manuel et Robespierre.

À 4 heures, la séance est suspendue.

À l’Hôtel-de-Ville on s’occupe davantage des évènements, mais le désarroi s’y accroît devant la carence de l’Assemblée ; toujours ballotté entre les tendances modérées ou extrémistes, le Conseil général, tantôt cherche, suivant les premières, à régulariser et limiter le désastre ; tantôt, obéissant aux secondes, il vote des mesures qui sont une approbation et un encouragement aux massacreurs.

Voulant ainsi empêcher une nouvelle extension des meurtres, il envoie des commissaires au Palais-Bourbon, pour y protéger les soldats suisses prisonniers ; chose inconcevable, on va les ramener à l’Abbaye, alors en pleine ébullition. On s’efforce en même temps de mettre un terme au pillage, qui succède aux assassinats : les filous ont beau jeu dans de tels moments, et certains réussissent des coups de maître ; n’en voit-on pas qui, se faisant passer pour des policiers, procèdent à de fructueuses perquisitions au domicile des victimes des Carmes, – à l’hôtel de Provence, notamment, rue des Fossoyeurs ? Ils y raflent argent et objets précieux, après quoi ils déguerpissent, et on ne les retrouvera pas... À la Conciergerie, d’autres tentent une opération analogue, mais, là, ils trouvent à qui parler : les commissaires de la Commune, Coulon, Cochois et Charles, accourent et apposent les scellés.

D’autres actes, par contre, donnent satisfaction aux « enragés ».

Lorsque, dans la matinée du 3 septembre, la Section des Quinze-Vingts vient demander l’emprisonnement, comme otages, des femmes et enfants des émigrés et « la mort des conspirateurs, avant le départ des citoyens pour l’armée », le Conseil ne proteste pas, se contente de passer à l’ordre du jour, « motivé sur ce que les Assemblées générales de Section peuvent prendre dans leur sagesse les mesures qu’elles jugeront indispensables, sauf à se pourvoir ensuite par devant qui il appartiendra ». Pareille réponse équivalait à un acquiescement des pires mesures.

Une autre délibération est plus grave encore ; elle ne figure pas au procès-verbal, mais est rapportée par la Feuille de Paris : au cours de cette même séance, on propose « de fixer les salaires de ceux qui, dans la nuit dernière, ont été employés aux exécutions populaires ». Il est arrêté « qu’on s’en rapportera à eux »... Il est difficile, devant de telles décisions, de nier qu’il y ait eu des massacreurs payés ; nous en verrons ailleurs d’autres preuves.

Au fil des heures, suivant les nouvelles qui arrivent, la lamentable assemblée qui incarne Paris tergiverse de la sorte, et tout cela est entremêlé de mesures patriotiques concernant les enrôlements, les armes, la sûreté publique... De loin en loin aussi, une note rappelle, sans ambages, que la tragédie continue, implacablement, de se dérouler tandis qu’ici comme au Manège on palabre : la séance, commencée à 9 heures, s’achèvera à 3 heures de l’après-midi.

 

 

Comme une machine bien montée le tribunal populaire de la Force poursuit sans arrêt, depuis l’aube, l’infernale besogne commencée cette nuit... Malgré les brocs de vin amplement servis, – Mercier dira que le Conseil général en a payé pour 850 livres, – la lassitude se sent un peu : le grand Nicolas ne brandit plus avec autant de vigueur la batte à plâtre avec laquelle il a assommé bon nombre d’aristocrates, et Crappier manie moins allégrement son sabre qui a tué déjà six personnes... Manuel, en allant au Temple, a dû passer, et sa voix apaisante a pu être un peu mieux écoutée qu’auparavant : le fait est que, ce matin, les acquittés sont plus nombreux.

Vers 7 heures, Maton de La Varenne a été de ces favorisés. Prévoyant, il s’est habillé le plus grossièrement possible : une chemise sale, une mauvaise redingote, sans gilet, un vieux chapeau rond... Dans cet accoutrement, encadré de quatre sans-culottes armés de bûches et d’épées, il a comparu devant les juges, sans arriver à tromper personne... Un individu, en regardant les mains soignées de l’homme de loi, a ricané :

– Va, Monsieur de la peau fine, je vais me régaler d’un verre de ton sang...

Malgré cette menace, il a été interrogé par un personnage assez grand, boiteux, fluet de taille – Chepy, lui a-t-on dit, – qui, après quelques questions, a déclaré :

– Je ne vois absolument rien contre lui...

Toutes les figures se sont alors déridées, un grand cri de « Vive la Nation ! » s’est élevé : on a ouvert la porte à l’acquitté et, soutenu sous les aisselles par des citoyens, il est sorti dans la rue des Balets, « sous la sauvegarde du peuple », qui le saluait de ses vivats.

Malgré le grand soleil qui monte, la ruelle est encore emplie d’ombre ; au bout seulement, dans l’encadrement des vieux logis penchés, la rue Saint-Antoine apparaît baignée de lumière... La chaussée est pleine de sang ; couverts de sang également sont les gens, hommes et femmes, de tous âges, qui, sur un triple rang, s’alignent au long des maisons et s’écartent pour laisser passer le prisonnier.

Brusquement, celui-ci recule : un tas de cadavres nus est là, amoncelé dans le ruisseau ; un forcené est monté dessus et anime ses camarades... Maton doit, devant lui, prêter le serment... Après, seulement, on l’emmène au Comité, d’où, un peu plus tard, il sera remis en liberté.

Avec lui quelques-uns de ses compagnons sont également sauvés.

Weber comparaît à 10 heures du matin... Le président du tribunal est alors un homme « fort replet », qui porte l’uniforme de garde national, avec l’écharpe tricolore ; à ses côtés siègent le greffier, deux grenadiers, deux chasseurs, deux forts de la Halle ; des Marseillais et des fédérés remplissent la salle.

Interrogé, le frère de lait de la reine explique comment il s’est trouvé aux Tuileries, le 10 août : appelé, le 9, il a rempli son service, comme il le devait, et y est resté par ordre de ses chefs, jusqu’au dernier moment.

Cet exposé est écouté en silence... Le président a sous les yeux le registre d’écrou, où une vingtaine de lignes énoncent les charges relevées contre le détenu ; il se contente de demander :

– Quelqu’un de vous, citoyens, a-t-il connaissance des faits que le citoyen Weber vient d’énoncer pour sa justification ?

Plusieurs personnes, un « petit » chasseur entre autres, confirment la déclaration du détenu ; aucune voix ne s’élève contre lui... La cause, ainsi, est entendue ; le juge se lève, salue et déclare :

– Je ne vois donc plus la moindre difficulté à proclamer l’innocence de Monsieur... Vive la Nation !...

Weber doit répéter l’acclamation, à laquelle l’assistance fait écho... Il entend encore qu’on lui dit :

– Vous êtes libre, citoyen, mais la patrie est en danger ; il faut vous enrôler et partir sous trois jours pour les frontières.

Imprudemment, il objecte ses obligations de famille, et cela manque de tout gâter ; des voix furieuses l’interpellent ; le président, qui, visiblement, veut son acquittement, lui fait comprendre le danger qu’il court, se hâte de lui faire signer un engagement, après quoi il lui donne l’accolade... C’est alors à qui l’embrassera ; deux hommes armés le prennent par les bras, l’entraînent, se présentent avec lui au guichet, sortent, répétant à tue-tête le cri de « Vive la Nation ! » que reprend la foule... Pleines de prévenance, des femmes crient :

– Faites attention qu’il ne se mouille pas les pieds !...

Au bout de la rue des Balets, on fait halte devant le tas de cadavres déchiquetés ; un fort de la Halle commande :

– À bas les chapeaux !...

Tous les spectateurs se découvrent, font silence, et, comme Maton précédemment, Weber, suivant l’ordre donné, doit, main tendue, prêter le serment, dont on lui dicte impérieusement les termes :

– Je jure d’être fidèle à la Nation et de mourir à mon poste en défendant le nouveau système de Liberté et d’Égalité.

Un des assassins lui montre alors les morts :

– Vous voyez, citoyen soldat, que nous punissons les traîtres comme ils le méritent...

Le pauvre « citoyen soldat » n’est pas quitte encore... On le conduit, toujours acclamé, à l’église du prieuré Sainte-Catherine, où sont groupés, en attendant leur libération définitive, ceux qui sont épargnés. Il sera, dans la soirée, délivré, grâce à son ami, M. de Tréfontaine, commissaire de la Section de 1792, – en dépit de la haine que lui porte le président, Marie-Joseph Chénier, le frère du poète... Il courra encore de grands dangers, qu’il a racontés dans ses Mémoires... Il finira par sortir de France et pouvoir se réfugier en Angleterre.

M. de Chamilly connaîtra une chance analogue, après avoir vu la mort de plus près encore.

Contre lui les colères étaient vives, et on le réclamait avec instance :

– C’est la tête du valet de chambre du roi qu’à présent il nous faut !...

Quand il paraît dans le greffe, tenu au collet, étroitement enserré, le président s’écrie :

Ecce homo !... – ce qu’il s’empresse aussitôt de traduire : Voici l’homme !... car il n’a guère d’illusions sur le savoir de ceux qui l’entourent.

Aussitôt le malheureux est saisi, dépouillé de sa montre, de son portefeuille, de quelques objets précieux... Se croyant perdu, il ne cache pas son épouvante, défaille, a seulement la force de balbutier :

– Mon Dieu !... mon Dieu !... Vous seul le savez, je n’ai fait de mal à personne... Non, Messieurs, je n’ai rien fait... point fait de mal, je vous l’assure...

Il chancelle, et nul ne semble avoir pitié du lamentable vieillard... On l’entraîne déjà vers la sortie, quand une voix s’élève, prend sa défense, réclame un jugement en règle. Bien que le verdict : « À l’Abbaye ! » ait été prononcé, ce défenseur, – un certain Jovin, qui racontera plus tard son intervention, – se fait écouter, parvient à retourner le peuple, à obtenir même qu’on rende au détenu son argent, ses bijoux et qu’on le ramène à son domicile ; il le fait sortir, lui épargne de s’agenouiller, comme certains l’exigent, devant les morts amoncelés... Un peu plus tard, dans la rue Saint-Antoine, deux fiacres sont rencontrés : on les arrête, on en fait descendre le occupants ; M. de Chamilly et son sauveteur montent dans le premier ; des patriotes s’installent dans le second... Quand les voitures s’ébranlent, les cris de « Vive la Nation ! », les bravos les suivent et cessent seulement quand les équipages disparaissent à un détour de rue.

Entre-temps, d’autres sont tués, et, parmi eux, trois prêtres, trois martyrs.

M. Bottex avait été incarcéré parce qu’on avait trouvé sur sa table une lettre insignifiante de l’abbé Maury, et c’était un chagrin pour lui de songer qu’il serait sans doute condamné pour ce délit politique de si peu de gravité.

– Je mourrai innocent, répétait-il à son ami, M. Flaust, mais je n’aurai pas le bonheur de mourir pour la foi.

Son désir va être exaucé... Quand vient son tour de passer en jugement, – Hébert et Lulier siégeaient, dit-on, à cet instant, –- l’ancien député à la Constituante n’a pas de peine à prouver que sa correspondance avec M. Maury n’avait rien d’un complot contre la Nation. Son acquittement est prononcé : suivant le rite habituel, il sort, précédé de patriotes qui brandissent leurs chapeaux au bout de leurs sabres, en criant : « Vive la Nation !... » La foule s’écarte pour le laisser passer, on l’acclame, mais, quand il arrive devant le tas de cadavres et qu’on exige de lui le serment de Liberté-Égalité, le prêtre scrupuleux, qui n’a jamais accepté de se plier à la Constitution civile du clergé, se révolte, craint de commettre une faute, refuse de payer sa vie au prix de ce qu’il estime être au moins une lâcheté... Sa mort est immédiate.

Après lui, MM. Étard et de La Gardette sont immolés dans les mêmes conditions. Moins courageux, M. Flaust acceptera, dans la soirée, de prononcer la formule civique, et cette prestation de serment assurera son salut... À vrai dire, épuisé par de longues heures d’attente, les nerfs à bout, toute énergie brisée, le curé de Maisons agit alors presque comme un automate ; à peine aura-t-il juré qu’il voudra se reprendre, mais la foule l’entraînera, l’obligera à trinquer avec elle... Il n’en gardera pas moins, de cette défaillance, un atroce remords :

– Ô Dieu ! répétera-t-il, que n’ai-je été conduit et que ne suis-je mort aux Carmes avec mes frères !

Parmi les cadavres devant lesquels il a prononcé son serment, M. Flaust a vu, avec épouvante, un corps de femme, nu, décapité, affreusement mutilé... Ce corps, était celui de Mme de Lamballe : elle a été assassinée un peu avant midi.

 

 

À 6 heures du matin, Mme de Tourzel et la princesse ont été réveillées en sursaut par le guichetier François qui, tout affairé, leur a annoncé :

– On vient ici faire la visite !

Quelques instants après, six hommes, armés jusqu’aux dents, sont entrés, se sont approchés des lits où étaient encore couchées les prisonnières, leur ont demandé leur nom... Un de ces individus, en sortant, a levé les yeux et les mains au ciel, comme s’il voulait annoncer un malheur prochain... Mme de Lamballe ne s’en est pas aperçue, heureusement ; avec sa compagne, cependant, elle s’est préparée à la mort en récitant le Miserere, le Confiteor, l’acte de contrition.

La matinée s’est ensuite écoulée sans incidents nouveaux... Une des fenêtres de la chambre donnait sur la rue Pavée ; en montant sur un lit, les détenues ont cherché à voir ce qui se passait, mais à peine ont-elles montré la tête qu’on a, d’en bas, fait mine de tirer sur elles... Précipitamment, elles sont redescendues, mais elles avaient eu le temps de constater qu’une cohue menaçante gardait la porte de la geôle... Alors, elles ont ouvert l’autre fenêtre, sur la cour : de ce côté, il régnait un profond silence, et on ne voyait que des détenues, allant et venant, l’air consterné... Pour tromper le temps, ces dames se sont mises à tirer l’aiguille.

Vers 11 heures, enfin, un tumulte emplit la prison : la porte s’ouvre violemment, des miliciens font irruption, réclamant Mme de Lamballe.

Bien qu’elle n’ait pas été nommée, Mme de Tourzel suit son amie. On les fait asseoir dans l’escalier, tandis que, de haut en bas, dans les diverses salles, on va chercher un certain nombre de celles qui y sont renfermées... La princesse, se sentant défaillir, demande un peu de pain et de vin, qui lui sont apportés, et Mme de Tourzel les partage.

Bientôt toutes les détenues désignées sont réunies, et on les fait descendre dans la cour : les femmes de service de Marie-Antoinette, Mmes Thibault, Navarre, Basire, de Mackau, se retrouvent là avec la surintendante de la Maison de la reine et la gouvernante des Enfants de France... Comme ces titres, déjà, sont périmés, comptent peu pour les sans-culottes qui montent la garde, mal vêtus, à moitié ivres, l’injure sans cesse à la bouche !

C’est alors que Mme de Lamballe est appelée : elle a juste le temps de serrer une dernière fois la main de Mme de Tourzel, et elle est entraînée.

Sur les derniers instants de la plus illustre des victimes de Septembre les renseignements précis manquent, et de nombreuses légendes ont été répandues... Entre tous les récits qui ont été donnés de son assassinat, il faut choisir ce qui semble le plus vraisemblable.

On peut aisément imaginer l’émoi que produit, dans le greffe étroit, surchauffé, empli de la foule des fédérés et des patriotes, l’entrée de celle qui est, entre toutes, haïe à cause de son attachement à la reine, des faveurs qu’elle en a reçues, des horreurs aussi qu’on a colportées sur leur amitié... Malgré l’altération de ses traits, après trois semaines de détention, Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan garde encore le charme de son visage où la bouche délicate sourit, où les yeux bleus s’éclairent, où l’ovale aux traits très fins s’arrondit sous les admirables cheveux blonds, elle a toujours cette attitude noble, cette élégance d’allure, cette dignité dans la démarche qu’ont vantées les écrits de l’époque... Elle n’en reste pas moins la malade nerveuse qui demandait des soins constants, et il est normal qu’au premier contact avec cette foule hostile elle ait un long évanouissement.

Quand elle revient à elle, on la questionne... Les membres du Comité de surveillance voudront, plus tard, faire croire que, pour cette victime de choix, il y eut une procédure d’exception et que son interrogatoire se poursuivit trois heures durant. Plus près de la vérité est certainement celui que rapporte Peltier.

– Qui êtes-vous ?

– Marie-Louise, princesse de Savoie.

– Votre qualité ?

– Surintendante de la Maison de la reine.

– Aviez-vous quelque connaissance du complot du 10 août ?

– Je ne sais pas s’il y avait des complots au 10 août, mais je sais que je n’en avais aucune connaissance.

– Jurez la Liberté, l’Égalité, la haine du roi, de la reine et de la royauté.

– Je jurerai facilement les deux premières ; je ne puis jurer la dernière ; elle n’est pas dans mon cœur.

Une voix, à cet instant, près d’elle, lui murmure :

– Jurez donc !... Si vous ne jurez pas, vous êtes morte.

Pour toute réponse, la princesse lève les deux mains à hauteur de ses yeux et fait un pas en arrière... Le verdict est alors prononcé, et on accuse Hébert et Rossignol d’en être responsables :

– Qu’on élargisse Madame !...

La porte du guichet est ouverte... Mme de Lamballe y est poussée : en apercevant cette foule qui l’attend, prête à frapper, cette ruelle où la chaussée est détrempée de sang, elle a un mouvement de recul.

– Fi ! l’horreur... gémit-elle.

Certains prétendent qu’elle ajouta :

– Je suis perdue !...

Mais deux hommes la tiennent fortement, l’obligent à avancer, demi-évanouie... Bientôt elle tombe, et les coups pleuvent sur celle qui fut une des plus exquises femmes de son temps : le Charon Gonord, le rentier Petit-Manin, l’ancien gendarme Badaud se signalent parmi les bourreaux les plus acharnés ; sur la borne posée à l’angle des rues des Balets et du Roi-de-Sicile, la tête est coupée, tandis que les derniers vêtements sont arrachés et que le corps est dépecé, subit les pires mutilations, d’indicibles outrages... Le serrurier Pernot se vantera d’avoir mangé un morceau du cœur de la princesse.

Ce n’est pas tout encore... Ce meurtre a provoqué une telle frénésie que les assassins veulent faire partager leur joie à la ville entière... Un certain Charlet, tambour de la garde nationale, s’empare de la tête, la fixe au bout de sa pique, et, suivi d’une tourbe hurlante, s’en va vers tous les lieux où triompha Mme de Lamballe ; au passage, on s’arrête chez un perruquier pour redonner au chef exsangue un peu de fard, refaire les boucles maculées de la chevelure et remettre de la poudre... Philippe-Égalité et sa maîtresse, Mme de Buffon, voient passer le hideux cortège des fenêtres du palais royal ; peu s’en faut que le duc de Penthièvre ne l’aperçoive, quand il passe devant son hôtel de Toulouse ; à grand-peine on l’empêche de s’approcher du Temple où les forcenés ont la prétention de montrer à la famille royale ce que le peuple a fait de son amie... Sur le soir seulement, des serviteurs du duc de Penthièvre finiront par retrouver la pauvre tête et l’emporteront au cimetière des Quinze-Vingts.... Le corps sera jeté à la fosse commune avec tous les autres.

 

Le Conseil général renvoie au Comité de surveillance l’examen de ce qui peut se trouver dans une des poches de Mme de Lamballe, prise sur elle, au moment où elle a été immolée...

 

En ces termes dépourvus de toute émotion, la Commune enregistrera à son procès-verbal l’assassinat qui vient d’être commis... Le 8 septembre encore, un fort de la Halle, dans un sursaut d’honnêteté, rapportera à l’Hôtel-de-Ville quelques reliques de la victime : un anneau d’or avec inscriptions gravées, un trousseau de neuf petites clés, un étui à lunettes en galuchat, un billet, taché de sang, adressé à la princesse par la duchesse de Bourbon.

Envers heureux du drame : ce meurtre avait momentanément épuisé la rage des tueurs... Tandis que se déroule la macabre procession, toutes les autres femmes sont remises en liberté, à commencer par les détenues de droit commun, – voleuses et prostituées, – auxquelles, au nombre de 97, le peuple ouvre les portes de la geôle, en dépit des représentations d’un commissaire de la Commune, l’épicier de la rue de la Roquette, Dangé.

Mme de Tourzel sera une des dernières à être élargie : restée dans la cour, depuis que Mme de Lamballe a été emmenée, elle a appris avec joie que sa fille était en lieu sûr, et elle a su les acquittements successifs de ses compagnes de captivité, Mmes Thibault, Navarre, Basire, de Septeuil, de Mackau, – celle-ci qu’est venu réclamer en personne le maire de la commune de Vitry... Hardy, qui a déjà sauvé Pauline, ne cesse de veiller sur sa mère ; un à un il arrive à écarter les gardes qu’il sait hostiles, il en intéresse d’autres à sa protégée, gagne leur confiance, si bien qu’elle sera entourée d’une véritable troupe de défenseurs quand elle sera appelée à comparaître, vers les 3 heures de l’après-midi.

Elle se présente, très calme, devant le tribunal, répond sans se troubler aux questions qu’on lui pose, et, au bout de dix minutes, le président met aux voix la question de la liberté ou de la mort de la prisonnière... Un grand cri de « Vive la Nation ! » lui répond : c’est le salut... Elle doit subir la traditionnelle embrassade de ces hommes qui étaient prêts à la massacrer, passe à travers ce charnier d’épouvante qu’est la rue des Balets, mais quand on veut l’obliger à monter sur le tas de cadavres pour crier à son tour : « Vive la Nation ! » elle se trouve mal... Hardy, qui est toujours là, déclare qu’elle a déjà prêté serment : on a pitié d’elle, on l’emporte, on arrête un fiacre qui passe, on l’y charge, deux patriotes montent avec elle, deux autres s’accrochent aux portières, un cinquième grimpe sur le siège à côté du cocher... Quelques instants plus tard, elle est chez son amie, la marquise de Lède, où sa fille la rejoint dans la soirée.

Pour aujourd’hui on en reste là, semble-t-il, à la Force, bien qu’il y ait encore de nombreuses affaires à régler... Les massacreurs sont fatigués, ont soif ; une femme, portant un panier de petits pains, vient à passer : on la dévalise... Il est fort à croire que ces petits pains furent plutôt arrosés de bon vin frais, réquisitionné chez les cabaretiers du voisinage, que trempés, comme Maton de La Varenne l’affirme avec sérieux, « dans les plaies des victimes palpitantes » ou dans de l’eau-de-vie « où Manuel avait fait mettre de la poudre à canon »...

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI

 

 

La journée du 3 septembre à l’Abbaye

 

 

 

 

Tandis que le sang coulait à Saint-Firmin, aux Bernardins, à la Force, les tueurs de l’Abbaye, lassés par leur dur travail de la nuit, semblaient aspirer à un peu de repos.

Maillard, lui-même, quand il est venu, au matin de ce 3 septembre, remplacer Dugazon à la présidence du tribunal, n’a pu s’empêcher de laisser échapper cette exclamation :

– Finissons-en !...

Deux soldats de la garde constitutionnelle ont été encore condamnés ; le domestique du duc de Penthièvre, en revanche, a été acquitté ; deux autres individus, après lui, ont été abattus.

Il fait grand jour maintenant, – il est à peu près 7 h 30, mais, dans la salle des Hôtes, les volets des fenêtres restent fermées, et les chandelles achèvent de se consumer sur la table au tapis vert, autour de laquelle les juges s’assoupissant luttent vainement contre le sommeil. La foule s’est en grande partie retirée, et il n’y a plus que quelques enragés.

M. de Salamon reste le seul qui n’ait point encore été jugé... Il s’apprête à s’éclipser discrètement quand un petit bossu, qui n’a cessé, depuis un moment, de le dévisager, le désigne :

– En voilà encore un, ici !...

Il n’y a plus d’espoir d’échapper... L’internonce, sans se troubler, fait front, s’élance vers le tribunal, interpelle Maillard :

– Citoyen président, avant qu’on me sacrifie à la fureur de ce peuple égaré, je demande la parole.

– Qui es-tu ?... riposte, menaçant, le pâle justicier.

– J’étais clerc au Parlement de Paris et je suis un homme de loi.

Ce titre en impose-t-il au personnage ?... Le ton de celui-ci change aussitôt, et c’est presque avec douceur qu’il constate :

– Ce prisonnier est connu dans les tribunaux de Paris,

Abandonnant même le tutoiement, il poursuit :

– Pour quelle raison vous trouvez-vous ici ?

M. de Salamon est homme de tête... Il raconte aussitôt une histoire, moitié fausse, moitié vraie, où il se plaint de n’avoir pas été interrogé, se recommande de députés patriotes, tels que Hérault, Torné, Rovère... Ces noms font merveille.

– Bravo !... bravo !... crient les assistants.

Maillard, ainsi encouragé, déplore « avec quelle légèreté on met les citoyens en prison » dans certaines Sections...

– Je propose, conclut-il, d’envoyer ce détenu au violon, afin de prendre des informations sur son compte.

C’est le salut, au moins provisoire... La décision est prise, et l’internonce va rejoindre l’excellent M. Sicard, qu’il trouve effondré, sur une pierre, dans un endroit qui sert de lieux d’aisances à l’étroite soupente... De longues heures s’écouleront encore avant qu’ils ne soient, l’un et l’autre, délivrés.

De ce côté, les massacres sont finis ; il ne doit plus d’ailleurs y avoir d’autres prisonniers dans les divers bâtiments du monastère : ceux qui n’ont pas encore comparu sont tous renfermés dans la prison abbatiale... C’est d’eux maintenant que l’on s’occupe.

 

 

Vers 7 heures du matin, ils ont vu reparaître Manuel... Pâle, abattu, osant à peine regarder en face ces femmes, ces prêtres, ces officiers, qu’il ne sait comment arracher à la mort, il s’efforce de leur prodiguer des paroles d’espoir.

– Soyez tranquilles, Madame, répète-t-il à Mme de Fausse-Lendry, qui lui exprime ses craintes pour l’abbé de Rastignac. Soyez tranquille, il ne lui arrivera rien... J’en réponds sur ma tête.

Et il ajoute :

– Ne parlez pas de votre oncle, vous y feriez penser, et on l’oubliera.

Le procureur de la Commune passera là une partie de la journée et n’empêchera rien.

Dès que le tribunal a recommencé à fonctionner dans le greffe de la geôle, le premier appelé a été le gouverneur des Invalides, – victime de choix s’il en fut.

Depuis l’après-midi de la veille, sa fille Maurille ne l’avait pas quitté, l’enserrant étroitement, lui faisant un rempart de son corps.

– Charles Virot-Sombreuil !...

À peine le nom a-t-il retenti, que Maurille se précipite dans l’escalier, devançant le vieillard qui cherche en vain à la retenir... Elle fait si bien, qu’elle est introduite seule dans le greffe. On la prend pour une femme de la cour, et la première question qu’on lui pose est :

– As-tu passé au château la nuit du 9 au 10 ?

Sans chercher à dissiper la méprise, dont elle se rend compte, la jeune fille répond :

– Oui, j’ai passé la nuit du 9 au 10 au château... Ma famille avait été comblée de bienfaits par le roi et la reine ; leurs jours étaient menacés, et j’ai cru que je ne retrouverais jamais peut-être une pareille occasion de leur témoigner ma reconnaissance et mon dévouement...

Elle a dit cela tout naturellement, et son courage surprend à tel point la canaille qui l’entend qu’un des sans-culottes s’exclame :

– S’ils étaient tous aussi braves qu’elle, il n’y aurait pas tant de gens ici !

Son acquittement est aussitôt prononcé, mais, au lieu de sortir dans la rue Sainte-Marguerite, elle revient près de son père, qui se prépare à son tour à comparaître : elle est bien décidée à tout faire pour le sauver.

Avec lui, elle se présente devant les juges, prête à prendre la parole, si besoin est... On interroge le vieillard, qui se défend « avec beaucoup de calme et de sang-froid », mais il y a, contre lui, de lourdes charges : un billet du 14 juillet 1789, dans lequel il incitait M. de Launay à tirer sur le peuple, une correspondance compromettante avec l’ancien ministre de Montmorin, la conduite aristocratique de ses fils, sa participation au 10 août... Du reste, conclut-on, l’affaire est claire :

– Tous les Invalides demandent ta mort.

Cette fois, c’en est trop ; Maurille de Sombreuil ne peut contenir son indignation et s’écrie :

– C’est impossible !... qu’on aille les consulter.

Ses grands yeux pleins de larmes, elle supplie qu’on autorise cette démarche, et les misérables sont ébranlés par une prière si touchante ; une vive discussion s’ensuit ; sans doute aboutirait-elle à un refus si un des juges, retourné, ne prenait chaudement la défense de la jeune fille et de son père, – et ce juge, c’est Grapin, le milicien de la Section des Postes, que le hasard fait siéger à l’Abbaye depuis la veille au soir... Sur son insistance, il est décidé qu’une députation sera envoyée aux Invalides : on attendra son retour pour condamner ou absoudre le gouverneur.

Celui-ci, toujours enlacé des bras de sa fille, est ramené au premier étage, dans la chambre de La Vacquerie.

Comme il semble y avoir une certaine accalmie, Chaney, qui est toujours là, lui aussi, décide d’en profiter pour tenter de sauver, comme il l’a promis, Mme de Tarente.

– Il faut descendre, lui dit-il. Nous allons sortir... Le peuple se montre moins féroce et mieux disposé...

La princesse obéit, se laisse guider par le secrétaire du Comité de surveillance ; quelques hommes, MM. de Champlâtreux et Rousseau entre autres, la suivent... La petite troupe arrive au guichet, mais à travers la porte grillée, la rue apparaît, rouge de sang... À cette vue, le cœur de la princesse se soulève ; Chaney doit la soutenir ; il n’est guère plus rassuré qu’elle et décide de la ramener dans sa chambre.

Du greffe, les juges ont aperçu M. Rousseau ; sa haute taille le fait prendre pour un garde du corps, et cela manque de lui coûter la vie... Brutalement interpellé, l’ancien maître d’armes des Enfants de France arrive cependant à se disculper et est absous ; un milicien de la Section de la Cité, le citoyen Caffin, reçoit mission de le reconduire chez lui. Réclamé par des patriotes de son quartier, M. de Champlâtreux est également acquitté avec lui : un groupe de canonniers ramène triomphalement le président à son domicile.

Les femmes, pendant ce temps, attendent... Mlle de Sombreuil, étroitement serrée contre son père, a une figure effrayante, les yeux fixes et ardents ; Mme de Fausse-Lendry est plongée dans la lecture d’une lettre qu’on vient de lui remettre de la part de l’abbé de Rastignac : celui-ci se désole de n’avoir pu revoir sa nièce ; il lui annonce sa prochaine libération et la supplie de vite le rejoindre chez lui ; il lui envoie, ajoute-t-il, un volumineux portefeuille qui pourrait l’embarrasser, – mais ce portefeuille, elle ne le recevra jamais. Mlle Cazotte a obtenu d’aller passer une heure avec son père, et elle reste à veiller sur le sommeil du vieillard. Mme de Tarente, en rentrant, toute tremblante, dans sa cellule, est stupéfiée d’y trouver le valet de chambre de sa mère, un nommé Mentel, qui a pu, mêlé aux assassins, pénétrer dans la geôle, pour y réconforter sa maîtresse.

– Prenez courage, lui murmure-t-il, tout va bien... Mais gardez-vous d’avoir l’air de me connaître...

Ceci dit, il disparaît, laissant la princesse réconfortée.

 

 

9 heures sont sonnées... Un bruit se répand alors dans la prison : tous ceux qui restent, affirme-t-on, ont leur grâce... Déjà, la joie éclate, mais elle est de courte durée, car les deux premiers détenus qui se présentent au greffe sont massacrés... Un garde national confie à Mme de Fausse-Lendry :

– C’est un piège qu’on vous tend ; remontez et ne vous montrez pas.

De fait, la tuerie recommence rue Sainte-Marguerite, et les clameurs de la foule pénètrent à nouveau dans la maison d’arrêt, glaçant d’effroi ceux qui y sont renfermés... Dans l’ancienne chapelle, transformée en salle de détention, ils sont encore 18 autour de Jourgniac de Saint-Méard, et, pas plus que les autres, ils ne se font d’illusions sur le sort qui les attend... Par la fenêtre de la tourelle, ils voient du reste tomber les victimes, et ils en arrivent à discuter sur l’attitude qu’ils devront, à leur tour, prendre tout à l’heure, pour mourir avec le minimum de souffrance : en étendant les bras, on protégeait la tête, mais les membres étaient affreusement tailladés avant le coup fatal ; mieux valait encore se laisser tuer de suite, en gardant les mains derrière le dos.

Tout à coup, aux approches de 10 heures, un grincement de porte fait lever les yeux : deux hommes paraissent dans la tribune qui surplombe la chapelle et à laquelle on accède du dehors par l’escalier ; tous reconnaissent aussitôt les abbés Lenfant et de Rastignac... Charitablement, ils viennent annoncer aux détenus que leur dernière heure approche, et ils les invitent à se recueillir pour recevoir une suprême bénédiction.

Tous, à l’instant, tombent à genoux, les mains jointes, unis dans un commun élan vers le Très-Haut... Ceux qui survivront n’oublieront jamais cette minute d’ardente piété.

Quelques instants plus tard, M. de Rastignac sera appelé à comparaître... Exténué par une longue maladie, chancelant de faiblesse, l’ancien vicaire général d’Arles ne trouvera pas de défenseurs : il sera décapité par un Marseillais, et son corps, traîné dans le ruisseau, ira grossir le tas des victimes.

Il y a pourtant quelques acquittements en cette fin de matinée : le policier Bachelu est déclaré innocent, après un interrogatoire de trois quarts d’heure ; un peintre, nommé Bonneville, obtient de Maillard la libération de trois détenus que réclame leur Section... Les épargnés les plus illustres seront M. de Sombreuil et Jacques Cazotte.

Le citoyen Grapin s’est fait une sorte de point d’honneur de sauver le premier... Est-il seulement guidé par la compassion que lui a inspirée la conduite de l’ardente Maurille ? Y a-t-il, à son intervention, de moins louables motifs ?... On ne saurait le dire... C’est lui, en tout cas, qui, prenant la tête de la députation, va aux Invalides, obtient le témoignage favorable du major de Gillibert, harangue les pensionnaires de l’Hôtel, tient tête aux exaltés, enlève l’attestation souhaitée en faveur du gouverneur, revient en hâte à l’Abbaye, sur les 11 heures du matin.

Il est temps... La folie homicide s’exaspère, et les assassins, inlassables, réclament à grands cris des hommes à tuer ; il y a trop longtemps qu’ils attendent pour ce Sombreuil : ils veulent sa tête et envahissent la prison pour se saisir de lui.

Résigné à son sort, le vieillard s’est levé, mais sa fille s’accroche à ses jambes, l’empêche de descendre, hurlant :

– N’avancez pas !

En même temps, elle jette un défi aux meurtriers :

– Vous ne l’aurez qu’après m’avoir tuée...

Mais que peut, contre la brutalité avinée des tueurs, la faiblesse d’une femme ?... Comme elle ne lâche pas prise, ils l’entraînent avec son père, la piétinent, lui meurtrissent les poignets, lui arrachent les cheveux, – ces beaux cheveux qui, dans la lutte, se sont défaits et traînent dans la poussière ; elle supporte, à cet instant, de telles souffrances que, de toute sa vie, elle ne pourra plus jamais porter chevelure longue.

On descend l’escalier, on franchit le premier guichet, on entre dans le greffe, sans que les juges osent rien dire... Voici la rue Sainte-Marguerite, les hurlements de la foule, la chaussée pleine de sang, sous le chaud soleil d’une journée orageuse... Et Maurille lutte toujours, sanglote, supplie, sans qu’on arrive à l’arracher à son père... Les coups commencent à pleuvoir ; elle reçoit six blessures, qu’elle ne sent même pas... Le spectacle est si surprenant que la foule en est troublée ; des cris, d’abord timides, puis répétés, s’élèvent :

– Grâce !... grâce !...

C’est alors qu’un jeune homme de 28 ans, un nommé Vollant, dit-on, a une atroce inspiration... Tendant à Mlle de Sombreuil un verre plein d’un liquide rouge, il s’écrie :

– Eh bien ! citoyenne, bois ce verre de sang à la santé de la Nation, et nous sauverons ton père...

Est-ce du vin ?... est-ce vraiment du sang, ainsi qu’elle-même l’affirmera plus tard ?... Qu’importe ? Maurille n’hésite pas un instant, saisit le gobelet, le vide d’un trait, en criant :

– Vive la Nation !...

La foule, retournée, lui fait écho, trépigne d’enthousiasme, acclame la jeune fille, veut porter en triomphe celui qu’elle s’apprêtait à égorger... Juste à ce moment, Grapin arrive, avec la réponse attendue ; une députation du Gros-Caillou vient aussi de se présenter, attestant le civisme et l’humanité de M. de Sombreuil... Maillard n’a plus qu’à confirmer l’acquittement ; solennel, il se lève et déclare :

– Innocent ou coupable, je crois indigne du peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard.

M. de Sombreuil est sauvé... Il restera encore quelques heures dans la prison, et une foule joyeuse le ramènera dans la journée aux Invalides, avec Maurille.

Peu après, Cazotte a été lui aussi acquitté, grâce à sa fille... Comme Mlle de Sombreuil, celle-ci s’est attachée à son père et laissé traîner avec lui, hurlant dans ses sanglots :

– Vous ne parviendrez à lui qu’après avoir versé mon sang !

La beauté de cette femme de 20 ans, les accents de sa voix enflammée, l’attitude de ce patriarche à la chevelure blanche ont, une fois encore, troublé la foule : quatre sans-culottes ont chargé l’écrivain sur leurs épaules, l’ont sorti de la prison, en criant :

– Vive la Nation !

Court répit... Le 12 septembre, Cazotte sera de nouveau incarcéré ; traduit, le 24, devant le tribunal révolutionnaire, il sera condamné le 25 et guillotiné... M. de Sombreuil ne sera pas davantage épargné : il montera sur l’échafaud le 29 prairial an II (18 juin 1794).

 

 

Les heures passent, et le drame de l’Abbaye se continue avec les mêmes alternatives de férocité et de clémence.

Sur les 10 heures du matin, la concierge de la geôle, Mme La Vacquerie, qui avait passé la nuit au dehors, est revenue et a servi à ses pensionnaires un maigre repas, – du pain « bien sec » et du bouillon aigre. Elle a donné cela, toutefois, de si bon cœur que chacun l’a pris « comme si c’eût été la meilleure chose du monde ».

C’est vers ce même moment que la troupe des Suisses, ramenée du Palais-Bourbon, arrive à Saint-Germain-des-Prés, sous la conduite d’un membre de la Commune, Julien Leroy, un instituteur de la Section des Invalides, connu sous le surnom d’Églator... Par un véritable miracle, ils sont incarcérés sans incidents et, nous le verrons, seront épargnés.

Manuel est toujours là ; on le sent obsédé par l’idée de délivrer au moins les prisonnières qu’il sait innocentes... Ce n’est plus l’homme triomphant des jours précédents, le beau parleur qui faisait des discours, des mots d’esprit ; il balbutie péniblement quelques paroles, comme s’excusant de son impuissance :

– C’est pour vous, Mesdames, que je suis ici ; j’y suis venu pour vous sauver, mais il est bien malheureux de n’être pas double, car je voudrais être à la fois à l’Abbaye et à la Force...

Il ne cache pas en effet son inquiétude pour Mmes de Tourzel et de Lamballe, – cette Lamballe, qu’au même instant la foule abat avec d’atroces raffinements de cruauté.

Au cours de la matinée, Billaud-Varenne fait également une apparition... Si l’on en croit plusieurs mémorialistes, il assiste, sans intervenir, à des assassinats, à celui notamment d’un prisonnier qui est lancé, nu, dans la rue et qui, lardé de piques, court, tombe, se relève, avant de recevoir le coup fatal... Loin d’avoir un mot de blâme, le substitut du procureur de la Commune ne trouve au contraire que des encouragements à donner aux massacreurs, qui ont « sauvé la patrie » et auxquels « la France entière doit une reconnaissance éternelle ». Pour bien témoigner de la gratitude de la municipalité, il promet à chacun d’eux 24 livres, qui seront payées sur-le-champ, et, aux applaudissements de la tourbe déchaînée, il conclut par ces mots :

– ... Respectables citoyens, continuez votre ouvrage, et la patrie vous devra de nouveaux hommages...

Sans doute ne faut-il accepter que sous réserve de tels récits postérieurs aux évènements ; cette intervention de Billaud n’a cependant rien d’invraisemblable, et Jourdan y apporte une précision bien troublante, quand il nous montre le personnage « faisant un grand discours pour prouver l’utilité et la nécessité de ce qui s’est passé ».

Forts, en effet, de cette promesse de salaire, sept ou huit massacreurs se rendent aussitôt au Comité civil pour réclamer leur dû.

– Quel salaire ?... leur répond avec indignation le président de la Section.

– Nous avons passé notre journée à dépouiller les morts..., répondent, un peu décontenancés, les hommes. Vous êtes juste, Monsieur le président, vous nous donnerez ce qu’il vous plaira.

Jourdan, pour s’en débarrasser, propose de leur remettre un petit écu, mais un de ses collègues, le citoyen L..., objecte :

– Ce n’est pas assez... ils ne seraient pas contents.

Billaud survient à cet instant, prend la défense des quémandeurs... Il a annoncé à ces « ouvriers » qu’on leur allouerait à chacun un louis ; il n’y a qu’à payer.

– Où voulez-vous que nous prenions ces sommes ? riposte Jourdan. Vous savez aussi bien que nous que les Sections n’ont aucun fonds à leur disposition.

Finalement, le nommé L... propose de demander la somme nécessaire au ministre de l’Intérieur, chez lequel il dîne justement ce soir... Il tâchera d’obtenir 3 000 francs.

Disons tout de suite que Roland se refusera à rien verser, et que cette question pécuniaire sera bientôt portée à la municipalité.

 

 

Il fait, ce 3 septembre, une lourde chaleur... À l’intérieur de la prison comme au dehors, dans les étroites rues sans air, l’atmosphère est écrasante... On sent monter l’orage qui éclatera en fin de journée.

Accablé, Jourgniac de Saint-Méard s’est jeté sur son lit et s’est endormi, en rêvant d’une libération que rien, pourtant, ne lui permet d’espérer. Mme de Tarente, toujours réconfortée par Chaney, fait un brin de toilette, pose sur ses cheveux un bonnet de linon prêté par Mme La Vacquerie, afin d’être prête à comparaître quand son tour viendra. Désespéré, un jeune officier tente de se suicider, mais la lame du couteau dont il se sert, arrondie, ne peut pénétrer jusqu’à son cœur, et il se blesse seulement sans en finir avec la vie. Un autre prisonnier réussit à se briser le crâne contre la serrure de la porte de son cachot... Ceux qui, plus courageux, attendent la mort, souffrent d’une soif dévorante... C’est un cadeau sans prix que leur fait le guichetier Bertrand en leur apportant, vers 2 heures, une cruche d’eau qu’ils vident en un instant.

Et toujours, autour de la geôle, la foule se presse, tueurs mêlés à ceux qui se contentent de regarder... Les cabarets du quartier regorgent de buveurs, et c’est à qui vantera le mieux ses hauts faits... Faut-il croire tout ce qui se raconte ?

Manches retroussées et dégouttant de sang, Jean Debêche, le joaillier de la rue de Buci rentre chez lui, dans l’après-midi, un sabre à la main, se disant fatigué.

– Il faut que d’autres y aillent..., déclare-t-il à une voisine. Voilà comme je travaille la marchandise ! La lame de mon arme est restée dans le ventre d’un de ces scélérats, mais en voilà une autre avec laquelle je recommencerai lorsque j’aurai dormi quelques heures...

Très las également, Château, l’oiseleur du quai de la Ferraille, retourne à son domicile en regrettant de n’avoir plus assez de force pour continuer : à l’entendre, il a tué 87 détenus.

Moindres héros, un certain Arnichard se targue d’avoir égorgé 20 personnes ; le charcutier Haqueville se contente d’en avoir seulement 10 à son actif, et le charron Sainte-Foy, 17 ; plus heureux, le gendarme Bour prétend qu’il a aidé à en tuer 30, tandis que le tailleur Lempereur affirme que, pour sa part, il en a mis bas 33, tant aux Carmes qu’à l’Abbaye.

Bon époux, le rôtisseur Sauvage veut faire partager à sa femme sa joie de vaillant sans-culotte : il va la chercher dans sa cuisine de la rue Sainte-Marguerite pour lui montrer les cadavres de 15 détenus qu’il a abattus... Le garçon serrurier Picard, par contre, est écœuré du carnage, mais, conscient du devoir à remplir, cherche à recruter de nouveaux assassins qui prendront sa place.

Il en est aussi qui exhibent de sinistres trophées : le boucher Godin se promène avec un morceau de chair humaine au bout de sa pique ; le tailleur d’habits Boinnet, lui, garde précieusement dans sa poche un doigt de M. de Montmorin.

Aujourd’hui encore, toute une bande d’habitants de Vaugirard se trouve là, une cinquantaine peut-être, hommes et femmes mêlés ; en rentrant, le soir, au village, ils raconteront avec fierté qu’ils ont bien travaillé : à l’appui de leurs dires le blanchisseur Duchemin, le carrier Cognot, le perruquier Viala exhiberont couteaux de chasse et sabres ensanglantés....

Loin de s’atténuer, leur jactance grandira les jours suivants.

Rencontrant son camarade François Roussin, Cognot lui lancera cette boutade :

– Te voilà ! sacré bancal..., nous avons détruit de meilleures jambes que les tiennes... Si tu avais été avec moi, j’aurais pu te les changer.

Le perruquier Viala sera plus prolixe encore, et, ayant repris ciseaux et rasoir, il ébahira ses clients en leur racontant ses exploits :

– J’en ai tué 13 !... Parmi eux, il y avait un vieillard qui demandait son carrosse... Je lui ai coupé à moitié le col... Il m’a fait une grimace épouvantable... Alors, je lui ai abattu le nez... Il m’a encore fait une grimace... Du coup, je lui ai ouvert la peau du ventre, et il en est mort...

– Tu n’as pas honte de dire de pareilles choses..., interrompt la citoyenne Viala.

Mais son mari, autoritaire, lui impose silence :

– Taisez-vous, Madame, c’est que je l’ai voulu !...

Plus tard, sans doute, quand le vent aura tourné, tous ces hommes s’efforceront d’atténuer leur faute, du moins leurs propos, d’expliquer leur conduite... Viala, par exemple, plaidera qu’il était « naturellement farceur et Gascon », qu’il parlait « par fanfaronnade », que « sa bouche avait peut-être publié ces exploits extravagants, mais son cœur et son corps les avaient désavoués »... Chose grave : on trouvera en sa possession 2 000 livres, une timbale d’argent et cinq montres d’or, dont il ne pourra justifier la provenance.

L’après-midi s’écoule et, peu à peu, la prison se vide...

Mme de Fausse-Lendry, Mme Geoffroy, la princesse de Tarente attendent toujours...

À 5 heures, Chaney vient enfin chercher cette dernière : le moment est arrivé pour elle de comparaître... Son guide lui fait de suprêmes recommandations, lui dicte les réponses qu’elle devra faire, s’efforce de la tranquilliser... Elle n’en est pas moins toute tremblante, quand, pour descendre, elle s’engage dans l’escalier, suivie de sa femme de chambre, escortée du valet Mentel et de deux canonniers.

À l’entrée du guichet, il lui faut attendre, car un prisonnier est en train d’être jugé... Il se défend de son mieux, mais des voix couvrent la sienne ; le président prononce le sinistre verdict :

– À la Force !

Le malheureux passe ; on lui arrache ses habits, on le pousse vers la sortie : ses hurlements de douleur ne laissent aucun doute sur son sort.

C’est au tour maintenant de la princesse... À son entrée dans le greffe, elle est suffoquée par la chaleur qui y règne ; il y fait déjà presque nuit ; les juges, les uns assis, les autres debout, encadrent la table encombrée de papiers, de bouteilles, de verres, de pipes, de sabres ; plusieurs de ces hommes somnolent, cuvent leur ivresse ; à la fenêtre grillée, qui donne sur une cour, des patriotes sont suspendus en grappes, et leurs clameurs, leurs interruptions, leurs applaudissements font un incessant vacarme.

– Silence !... commande Maillard.

Et aussitôt il demande son nom à la détenue.

– Madame Tarente, répond-elle en retranchant prudemment le « de » aristocratique.

– Depuis combien de temps êtes-vous en prison ?... pourquoi y avez-vous été conduite ?... qu’est-ce que dit l’écrou ?

Les questions se succèdent, le registre est consulté, mais n’apprend rien ; la princesse donne quelques explications, qui ne sont pas jugées satisfaisantes ; proposition est faite de la garder prisonnière, jusqu’à plus ample informé, mais elle regimbe, réclame une décision, déclarant :

– Non, Monsieur, j’y suis toute décidée. Je ne remonterai pas : il faut que ceci finisse d’une manière ou d’une autre ; ou périr sur cette porte, ou retourner à ma famille...

Chaney, devant cette sortie, s’inquiète, conjure Mme de Tarente de se calmer, insiste pour que son interrogatoire soit continué. Restant près d’elle, il lui souffle ses réponses, l’encourage... Finalement, elle est congédiée, sans qu’un jugement formel soit rendu.

Après elle, sa femme de chambre est acquittée, mais refuse de sortir sans sa maîtresse... Toutes deux restent un long moment assises sur un banc, près de la porte, et, de là, elles assistent à de nouvelles exécutions, bien que Chaney, debout devant elles, tente de les leur masquer...

Le brave Mentel, heureusement, manœuvre si bien qu’il obtient l’acquittement définitif.

Il faut encore, avant de sortir, – car des méprises sont toujours à redouter, – attendre que le verdict soit régulièrement proclamé... Mentel encore se charge de tout ; il reçoit, signé de Maillard, un billet où le président a tracé ces quelques mots :

 

Les deux dames, que les citoyens mettent en liberté, ne tiennent plus à rien dans la prison.

 

Précédant les acquittées, le valet s’avance sur le seuil, donne lecture de la sentence ; des cris s’élèvent, on applaudit, et quand les prisonnières paraissent, encadrées, soutenues par Chaney et des canonniers, une immense acclamation retentit :

– Vive la Nation !

La foule se rue, enserre, embrasse la princesse qui, fatiguée, étourdie, sent ses genoux fléchir, ses forces manquer. Chaney voyant qu’elle défaille, crie :

– Son innocence est reconnue... Il faut un triomphe à Madame !

Deux cents voix répètent :

– Un triomphe à Madame !

Mentel et un milicien enlèvent dans leurs bras Mme de Tarente, la mettent sur leurs épaules ; la femme de chambre est de même saisie par deux patriotes ; Chaney marche en avant, fendant la foule qui pleure, rit, acclame ; rue Sainte-Marguerite, sur le pas des boutiques, aux fenêtres, aux balcons, les bourgeois se pressent, félicitent les acquittées... Par la cour du Dragon, la rue du Sépulcre, enfiévrées, le cortège gagne la Croix-Rouge, où un fiacre est enfin trouvé : les deux femmes y montent avec leurs gardes du corps ; devant, derrière, des sans-culottes s’agrippent, voulant participer jusqu’au bout à cette délivrance... Par la rue de Grenelle et la rue du Bac, l’hôtel de Châtillon est vite atteint : Mme de Tarente va y retrouver les siens, et ce ne sera pas sans peine qu’elle se délivrera de tous ceux qui l’ont suivie et ne cessent de l’acclamer.

Mme de Fausse-Lendry, pendant ce temps, passe par des émotions analogues... Elle aussi sera sauvée. À 6 heures, ignorante encore de la mort de l’abbé de Rastignac, qu’elle croit délivré et souhaite aller retrouver, elle obtient de comparaître devant Maillard.

- Pour quelle raison êtes-vous ici ? lui demande-t-il.

– Ce n’est point par un décret que je suis détenue, répond-elle, je me suis constituée volontairement prisonnière pour remplir les devoirs de la reconnaissance et de l’humanité.

Elle explique alors qu’elle a voulu entourer d’affection son vieil oncle emprisonné, lui donner les soins que nécessitait son état.

– Vous avez fait une grande imprudence, observe le président.

Puis, après une minute de réflexion, il prononce :

– Vous êtes libre, et vous pouvez sortir.

Elle se dirige déjà vers la porte, sans se douter que les assommeurs sont là, derrière, prêts à l’abattre ; un individu même la pousse, faisant semblant de s’intéresser à elle... Par chance, un de ceux qui assistent Maillard, – un certain Pochet, – a pitié d’elle, l’empêche de franchir le seuil, l’oblige à remonter dans sa chambre, en attendant que tout danger soit écarté ; lui-même assurera sa délivrance.

Elle attendra jusqu’à 9 heures du soir... Fidèle à sa promesse, l’homme viendra alors la chercher, muni d’un ordre de Maillard... Avec un de ses camarades, il la présentera à la foule, obtiendra sa grâce... À la vue du sang, des corps mutilés, elle manquera de se trouver mal, et Pochet la fera entrer dans un café ; là elle apprendra que M. de Rastignac a été massacré dans la matinée.

 

 

À cette heure, autour de l’Abbaye, la foule s’est un peu dispersée... L’Anglais John Moore, qui vient, dans la soirée, jeter un coup d’œil rue Sainte-Marguerite, n’y voit guère plus de 200 personnes... Parmi elles, beaucoup commencent à se lasser de tuer, inclinent à la clémence... Jourgniac, de la prison, entend des voix crier :

– Grâce ! grâce pour ceux qui restent !...

Et ces mots soulèvent quelques applaudissements.

Les détenus, qui ne sont pas encore jugés, entrevoient ainsi une lueur d’espoir ; quelques-uns croient même leur délivrance si prochaine qu’ils préparent leurs affaires pour sortir, mettent déjà le paquet sous le bras... Des hurlements de morts ne tardent pas, hélas ! à leur prouver que ce n’est pas fini.

Un ancien officier des gardes françaises, M. de Vaugiraud. est alors le jouet d’une sinistre méprise : regardant par la lucarne de la tourelle pour voir ce qui se passe, il croit reconnaître son fils dans une des victimes ; son désespoir est indicible... Il sera lui-même abattu, peu après minuit, et périra avec cette affreuse conviction.

Au fur et à mesure que les victimes se multiplient, le nettoyage s’opère : toute cette journée du 3 septembre, des équipes payées n’ont pas cessé de travailler, se conformant aux ordres donnés par le Comité de surveillance : dépouillement des cadavres, inventaire des dépouilles, lavage des vêtements et des linges sanglants ; le citoyen Dorat-Cubières continue, sans se lasser, de présider à ce macabre service... De son côté, le voiturier Charles Noël et ses charretiers poursuivent, avec non moins de régularité, l’enlèvement des corps ; après un repos de quatre heures, il reprendra le transport à Clamart, à 11 heures du soir, avec une seule voiture à un cheval.

Laveuses, voituriers, fouilleurs de morts sont largement payés et, – il faut bien vivre, – copieusement nourris... Les factures acquittées des victuailles fournies ne sont pas les moins émouvants documents qui nous sont restés de ces moments tragiques.

On peut se demander si, plutôt que les prisonniers, ce ne sont pas ces honnêtes travailleurs ou les tueurs eux-mêmes qui se partagent les délicates victuailles fournies par le traiteur Lanoir, – pâtés longs et ronds, poulardes, dindes, veau rôti et en fricandeau... Il y en a pour 40 livres 10 sols.

Le sieur Delestre, de la rue Saint-Benoît, fournit 7 pains de 4 livres et 22 pintes de vin ; le débitant Chamfort, de la rue Childebert, livre de son côté un broc de 13 pintes, et le citoyen Pigeon en distribue 22 pintes aux laveuses de défroques... Le cabaretier Lhuillier, de l’enclos de l’Abbaye, donne enfin à dîner aux charretiers, toujours aux frais de la Section.

Ce même soir, aux environs de Paris, d’autres bandes avinées ripaillent, pour se reposer de la sinistre besogne accomplie dans la journée... Revenant quelques heures en arrière, il faut maintenant nous transporter à Bicêtre.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII

 

 

L’expédition de Bicêtre

 

 

 

 

Quand on sort de Paris par la Porte d’Italie, on ne tarde pas à apercevoir, sur la hauteur, un peu à droite de la route de Fontainebleau, un amoncellement d’immenses constructions émergeant des maisons faubouriennes : c’est Bicêtre, véritable ville de près de 4 000 âmes, où sont recueillies les pires misères humaines.

En 1792, l’établissement, annexe de l’Hôpital général depuis Louis XIV, se dressait en pleine campagne, dominant la vallée de la Bièvre et le village de Gentilly. Il ne lui suffisait pas, cependant, d’abriter dans ses vastes bâtiments, construits dans le style des Invalides, un monde de malades, d’infirmes, de vieillards, d’aliénés ; il possédait aussi, dans son enceinte, une prison où l’on enfermait criminels de droit commun, détenus par lettres de cachet, enfants mis en correction.

De tout temps, Bicêtre avait joui d’un sinistre renom. Sans doute, on ne croyait plus guère aux vieilles légendes qui faisaient, de l’ancien château de l’évêque de Winchester et du duc de Berry, l’antre du démon, le théâtre de revenants, le refuge des tire-laine et des escarpes ; il n’en était pas moins vrai que ses « cabanons », sa « Force », son « Poli des glaces », ses cachots « noirs » et « blancs » hébergeaient, parmi d’inoffensifs délinquants, des gredins redoutables. Quoi d’étonnant s’ils étaient visés par la psychose de peur qui sévissait à ce moment ?

Ces détenus, heureusement, – ils étaient, à cette date, environ 450, – ignoraient les rumeurs sinistres dont ils étaient l’objet... Ils ne soupçonnaient pas davantage, ce matin du lundi 3 septembre, qu’une expédition contre eux s’organisait, que les citoyens de la Section des Sans-Culottes notamment étaient invités à s’y joindre.

Un certain malaise plane cependant sur l’établissement. On sait que, dans la nuit, il s’est passé à Paris quelque chose de grave ; on sent nettement, sans pouvoir la préciser, la menace d’un danger, mais ce sont plutôt les gardiens qui ont peur, se croyant visés, tandis que beaucoup de prisonniers se réjouissent, escomptant une délivrance prochaine. Un incident, qui se passe à l’hospice, accroît encore cette confiance des condamnés : un « bon pauvre », – on appelait ainsi les hospitalisés non malades, – émet la prétention de sortir ; comme il s’est déjà promené la veille, sa conduite laissant aussi à désirer, la permission lui est refusée ; l’individu, alors, devient furieux, se répand en invectives contre la direction, les Sœurs, les gens de service, criant qu’« ils vont la danser, que les vengeurs vont venir, que tous seront égorgés »... Ces hurlements, qu’on entend des Cabanons, y soulèvent la joie.

Juste à ce moment, – il est environ 10 heures, – une troupe nombreuse venant de Paris est signalée dans l’allée des Noyers qui relie l’hôpital au chemin de Gentilly à Villejuif... Le « bon pauvre » profite de l’émoi que cause cette nouvelle pour disparaître ; quelques instants plus tard, il saute la muraille et s’enfuit à travers champs vers la capitale, dont les monuments et les maisons se profilent, de l’autre côté de la Bièvre, à moins d’une lieue... Il n’ira pas jusque-là : les arrivants l’ont aperçu, le prennent pour un prisonnier en fuite, tirent sur lui, l’abattent, et c’est la première victime de Bicêtre.

Ce coup de feu a été entendu ; le silence aussitôt se fait dans l’immense enclos, – un silence dont on ne peut se faire l’idée, déclarera un témoin : « on aurait dit un soir d’été, quand il va tomber une averse... vous auriez entendu voler une mouche... ».

Tentera-t-on au moins une résistance quelconque ?... Il y a sur place, pour le maintien de l’ordre, une compagnie de 86 hommes, commandés par un capitaine et un lieutenant... Que cette force s’oppose au passage, nul ne se hasardera à pénétrer dans l’enceinte.

Au lieu de cela, quand, dans un nuage de poussière, la colonne hurlante arrive, la grille s’ouvre toute grande devant elle, et les « patriotes », – fédérés, miliciens, forts de la Halle, sans-culottes, mêlés de curieux et de gamins, – s’engouffrent sous la porte, – cette porte au toit galbé, aujourd’hui transformée en logement, mais qui porte toujours à son fronton la date de 1668 et l’inscription : « Saint-Jean-Baptiste de l’Hôpital général ».

Au delà, on a devant soi la longue façade de l’Hospice, régulièrement percée de fenêtres, coiffée d’un toit à double étage de mansardes, flanquée de deux hauts pavillons auxquels s’appuient d’autres constructions plus basses. Une allée centrale, à travers les parterres bruissants de jets d’eau, mène au perron d’honneur et à la voûte par laquelle on accède à la cour intérieure, où se cachent l’église et les prisons.

Là, rangée en bon ordre, la garde attend, l’arme au pied, et les deux troupes se reconnaissent, comme si l’une et l’autre étaient régulières... Accueillis de la sorte, les massacreurs auront le champ libre pour l’œuvre qu’ils viennent accomplir. Bien plus même, ces camarades, dont ils pouvaient douter, veilleront sur eux, assureront la fermeture des diverses portes et monteront la faction... C’est qu’en effet ils sont gagnés d’avance à l’insurrection pour un motif à la fois pécuniaire et moral. Nourris, habillés, soldés par l’Hôpital général, ils ont, quelques mois auparavant, présenté une pétition à l’Assemblée pour être assimilés à l’armée et pouvoir obtenir des pensions d’invalidité ; ils se sont vu éconduire, sur un rapport des deux économes de Bicêtre, qui s’élevait contre leurs prétentions, expliquant qu’il ne s’agissait pas à proprement parler de soldats, mais de gens exerçant un service « domestique »... Domestiques !... était-il permis de traiter ainsi des citoyens ?... De ce mot, dont ils n’ont pas compris le sens, ils se sont juré de tirer vengeance, – et l’occasion s’en présente aujourd’hui.

M. Beschet, l’économe de l’Hospice, – pourtant « le, meilleur homme du monde », – payera tout de suite cette dette.

À l’instant même où les septembriseurs viennent de pénétrer dans l’enclos, il rentre de Paris, où il est allé de bonne heure prêter, à l’Hôtel-de-Ville, le serment prescrit par la loi du 14 août... Coupant à travers champs, sur les hauteurs de Gentilly, par le chemin de Bel-Air, il se hâte, car des femmes, rencontrées en route, lui ont appris ce qui se passe : elles lui ont même conseillé de ne point se montrer, disant qu’il courrait des dangers, mais lui, ne connaissant que son devoir, estime sa présence nécessaire...

À la porte Rouge, les gardes du poste l’arrêtent.

– Vous êtes attendu au greffe pour signer un procès-verbal, lui disent-ils.

Il a beau protester qu’il n’a rien à faire à la prison, force lui est de suivre les hommes qui l’y entraînent...

Il n’a pas fait 3 mètres que le factionnaire, un nommé Labadie, lui tire à bout portant, dans les reins, un coup de fusil.

Mortellement atteint, M. Beschet tombe à la renverse.

– Ah ! malheureux, s’écrie-t-il, tu m’as pris en traître !...

Au bruit, une foule est accourue et s’amuse à regarder les soubresauts de l’agonisant... L’atroce scène se prolongerait si un gros fédéré breton n’y mettait fin, en appuyant le canon de son fusil sur la tête du moribond, auquel il fait sauter la cervelle... On traîne alors le cadavre en dehors des murs, et on va le jeter dans le second fossé, sur le côté droit de l’avenue : il y restera jusqu’au lendemain, exposé aux insultes de la populace.

 

 

Pendant ce temps, le massacre des détenus s’organise, de la même manière qu’aux Carmes, à l’Abbaye, à la Force...

On aimerait retrouver intact, dans le Bicêtre d’aujourd’hui, le décor qui vit l’épouvantable chose, mais, malheureusement, bien des transformations, depuis lors, se sont produites. Si, dans l’ensemble, les bâtiments hospitaliers n’ont guère subi que des modifications de détail et encadrent toujours de leurs portiques la vaste cour intérieure plantée d’arbres, l’église, qui dressait au centre son dôme rappelant celui de la Salpêtrière, a été démolie ; la prison elle-même, qui s’élevait à droite du sanctuaire, entourée d’un chemin de ronde, a en grande partie disparu après sa désaffectation ; du quadrilatère qu’elle formait, il ne reste plus que deux ailes : au Midi, l’ancienne Force, – aujourd’hui quartier des aliénés, – quatre étages dont deux perdus dans le haut toit d’ardoise, avec des fenêtres à petits carreaux que protègent des barreaux de fer ; en face, une partie des Cabanons, – logements actuels des internes et des infirmiers, – trois étages de salles basses, de cellules, desservis par des couloirs sombres, prolongés au Nord par une aile en retour, dans le sous-sol de laquelle les cachots « blancs », devenus les caves de la pharmacie, gardent leurs épaisses voûtes en ogive, leur éclairage blafard de soupiraux grillagés, même quelques restes de portes blindées.

En revanche, de la Correction, qui se trouvait un peu en arrière, rien ne subsiste ; rien non plus des cachots « noirs », de légendaire mémoire, jadis creusés au centre de la geôle, et qui ont été comblés ; un paisible jardin recouvre leur emplacement, et une grille a été posée là où s’étendait, à l’Est, reliant la Force aux Cabanons, le rez-de-chaussée mansardé où se trouvait l’entrée de la prison, avec le greffe, le parloir, les logements de l’économe et du concierge.

C’est vers cette entrée que s’est aussitôt dirigée la horde des massacreurs, conduite par un individu « de mauvaise mine », qui fait irruption dans le greffe... Qui était ce meneur ?... On a désigné Leroy, dit Églator, qui deviendra bientôt, en récompense de ses services patriotiques, concierge de ce même Bicêtre, mais cet ex-instituteur, membre de la Commune, ne pouvait, à la même heure, être ici et ramener, comme nous l’avons vu, les Suisses des Invalides à l’Abbaye... Qu’il soit tel ou tel, l’homme se dit « envoyé du peuple », parle haut, réclame le registre d’écrou, oblige l’économe de la prison, M. Létourneau, à le lui livrer, exigeant que ses ordres soient exécutés « sans observations et sans résistance... ». On sent cependant que, malgré leur jactance, lui comme ses compagnons ne sont pas sans appréhension : apercevant des couvreurs sur le toit de l’hôpital, ils leur signifient de descendre, dans la crainte que ces gens n’aient été apostés là pour jeter des tuiles sur la tête des envahisseurs ou tirer sur eux.

Une table est apportée à l’entrée de la prison, et le « tribunal » s’installe autour d’elle ; une douzaine de citoyens « bien habillés » s’y relayeront par équipes. Sous peine de mort, M. Létourneau est contraint de siéger avec eux, ainsi que ses deux commis. Un employé du bureau des vivres, le jeune Richard, restera assis tout au bout et ne perdra rien de l’affreux spectacle ; il en gardera un tel souvenir, qu’en 1839, devenu septuagénaire, ayant passé sa vie entière à Bicêtre, il restera halluciné de ces heures de 1792 et se complaira à les raconter, en disant :

– Quand on a eu le malheur de voir des choses comme celles-là, on vivrait cent ans qu’on ne pourrait pas les oublier.

Le livre d’écrou a été ouvert : un à un, on appelle maintenant les prisonniers qu’on va chercher, tantôt dans une partie des bâtiments, tantôt dans une autre. Avant qu’on ne les ait amenés, leur sort est à peu près décidé, d’après les annotations portées à leurs noms. On observera cependant à leur égard certaines formes : il y en aura qu’on écoutera aussi longtemps qu’ils voudront parler ; d’autres dont l’affaire sera réglée aussitôt ; ceux que le peuple empêchera de répondre ou obligera à s’agenouiller seront inexorablement condamnés.

Les premiers qui se présentent sont presque joyeux, croyant aller à la liberté ; de fait, il y a quelques acquittés.

Quelle joie accueille ces sentences !... Quelles clameurs d’enthousiasme s’élèvent !...

– Vive la Nation !... hurle la foule qui porte en triomphe ces privilégiés, les embrasse, les conduit jusqu’à la porte des Champs, – la grande porte actuelle de l’Hospice, qui s’ouvrait alors sur la campagne.

On ne tardera pas cependant à comprendre qu’on ne peut lâcher ainsi ces hommes avec leur veste et leur pantalon de bure, qui les feraient tout de suite reconnaître... On décide alors de les garder enfermés dans l’église, jusqu’à ce que, au moins, on leur ait rendu les effets et l’argent qu’ils possédaient lors de leur entrée à Bicêtre.

Tout cela est au magasin ; c’est la supérieure, Sœur Monique, qui en détient les clés ; à un moment donné, on ira la chercher ; on l’amène, mais la malheureuse ne comprend pas, perd la tête, croyant sa dernière heure venue ; elle se jette à genoux, ne répond rien, se contente de faire des signes de croix répétés, de réciter tout haut son chapelet... Il n’en faut pas plus pour qu’on tombe sur elle, à coups de pied, à coups de poing, à coups de crosse de fusil... Richard, voyant cela, se précipite, se propose pour montrer à sa place le magasin, réussit à entraîner les principaux assaillants... La Sœur restera étendue, évanouie, dans un coin de la cour ; elle mourra, dix-huit mois plus tard, d’un cancer au sein, suite des coups qu’elle a reçus ce jour-là.

Le sang, pendant ce temps, a commencé à couler.

Pour les condamnations, le rite est le même qu’à la Force : l’interrogatoire fini, le président prononce avec calme la sentence, – cette sentence dont l’intéressé ignore la terrible signification :

– Conduisez le citoyen à l’Abbaye !...

Deux hommes prennent l’infortuné par les bras, l’entraînent hors du greffe, le poussent dehors ; là, les assommeurs l’attendent, rangés sur deux files, armés de bûches, de sabres, de piques, de haches ; dès qu’il a fait quelques pas, ceux qui sont le plus à portée le frappent dans le dos ; on le lâche, il tombe, de droite et de gauche on le tire avec des crochets, on l’assomme, on le larde, on le dépèce... Parfois, quelques instants suffisent ; parfois, c’est long, comme pour cet ancien canonnier de Bicêtre qui, harcelé par les massacreurs, fait trois fois le tour de leur cercle infernal, cherchant à s’échapper, pour finir, comme les autres, par succomber.

C’est que ces patriotes y vont de plein cœur et se donnent tout entiers à leur besogne :

– Ils travaillaient !... ils travaillaient !... dira Richard ; on les aurait payés pour cela qu’ils n’auraient pu se donner plus de mal...

Un inconnu, d’une soixantaine d’années, portant la croix de Saint-Louis, semble diriger l’opération, s’efforçant d’y mettre de l’ordre. Un autre, plein de sang, en chemise, manches retroussées, un mouchoir blanc sur la tête, frappe à coups redoublés, et comme quelqu’un s’étonne de son ardeur, il répond :

– Jusqu’au septième, cela m’a beaucoup coûté... Depuis, je n’y fais pas plus attention qu’à des veaux !...

Celui-ci, semble-t-il, était un nommé Desprée, nourrisseur de bestiaux à La Maison-Blanche, près de Gentilly ; il sera dénoncé en l’an III, poursuivi, mais sera acquitté faute de preuves suffisantes.

La rumeur du massacre n’a pas tardé, cependant, pénétrant partout, à semer dans la prison entière une indicible épouvante... Les détenus ont compris ce qui attendait la plupart d’entre eux ; si, au début, quelques-uns se sont offerts d’eux-mêmes, – il y en a même eu de pris les uns pour les autres, – ceux qui restent n’osent plus maintenant répondre quand on appelle leur nom ; ils se cachent, cherchent à se faire oublier, et ce sont leurs compagnons qui les désignent, dans l’espoir de se sauver eux-mêmes.

On puise tour à tour dans les Cabanons, à la Force, au Poli des glaces, dans les cachots. La plupart des hommes abattus sont jeunes, – il n’y en aura pas 15 ayant dépassé la quarantaine ; – parmi eux tous les corps de métiers sont représentés : des cordonniers, des boulangers, des domestiques, des menuisiers, des perruquiers, des commissionnaires, des terrassiers, des forains, des tisserands, des soldats, des imprimeurs, des marchands, jusqu’à un bourgeois de Paris, Jean-Baptiste Jacobée. Peut-être, dans le nombre, y aura-t-il, pour employer le jargon du temps, « quelques victimes du pouvoir arbitraire, du despotisme, de la tyrannie des familles » ; ce sera l’exception : escrocs, cambrioleurs, faussaires, vagabonds, repris de justice, presque tous étaient peu recommandables. On citera, entre autres, un détenu à perpétuité qui avait fait partie d’une bande d’assassins et de voleurs de grand chemin ; condamné à être rompu vif, on lui avait fait grâce parce qu’il avait livré 72 de ses complices ; il payera, ce jour-là, avec les autres, la rançon de ses crimes.

 

 

Les heures passent ; la boucherie ne se ralentit pas ; plus d’une centaine de prisonniers ont été mis à mort, et, sous les arbres, entre la geôle et l’église, les cadavres s’entassent, déchiquetés, mutilés, presque nus.

On les dépouille en effet au fur et à mesure, car la Nation ne doit rien perdre, et certains de ces détenus ont un petit avoir, ceux surtout de la Force qui vendaient fort cher aux visiteurs des objets en paille fabriqués par les pensionnaires des Cabanons : les assignats, l’or, l’argent, les bijoux qu’on trouve sur eux sont scrupuleusement rapportés au greffe.

Tout cela se fait avec une sorte de froide solennité, comme s’il s’agissait de l’accomplissement d’un devoir :

 

Ces hommes, observera Richard, n’avaient pas l’air plus féroces que d’autres... Ils disaient qu’ils ne voulaient pas que les scélérats égorgeassent leurs femmes et leurs enfants, tandis qu’ils iraient se battre à Verdun...

 

Il est à noter, du reste, que, pas un instant, les aliénés, les vieillards, les malades ne sont menacés. Dès le début de l’affaire, on les a consignés dans les dortoirs et les chambres ; les sentinelles avaient ordre de les empêcher de se montrer aux fenêtres ; on a même veillé à ce que leur service fût exécuté comme à l’ordinaire. Un seul a été massacré, parce qu’imprudent il est descendu dans la cour pour retrouver un de ses parents : on l’a pris, comme le « bon pauvre » du matin, pour un détenu qui cherchait à s’échapper, et on l’a tué à coups de piques.

Ils ne sont guère plus de 200 qui « travaillent » ; les autres, – 1 500, 2 000, 2 500 peut-être, – se contentent de regarder ce spectacle de haut goût.

Les habitants de Gentilly ont été les premiers à venir, avec leur municipalité ; alertées par l’administration du district de Bourg-Égalité, les gardes nationales des communes voisines sont également accourues ; entre toutes se distingue la milice de la Section des Sans-Culottes. Elle semble jouer ici un rôle important, alors qu’on ne trouve aucune trace de sa participation, le matin, au drame de Saint-Firmin et des Bernardins situés pourtant sur son territoire. Son commandant, François Hanriot, est à sa tête... Participe-t-il lui-même au massacre ?... On ne saurait l’affirmer... Son action, en tout cas, se manifeste continuellement, et il ne cesse de rester en contact avec sa Section. Au cours de l’après-midi, il y envoie un émissaire, le citoyen Barrillac, pour demander une voiture, qui lui est accordée ; à l’entrée de la nuit, comme ses hommes sont exténués, il réclamera du renfort pour « relever ceux qui y sont », et l’Assemblée, réunie à cette heure dans l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, fera aussitôt battre le rappel pour que les citoyens se rassemblent en armes au poste de garde du quartier.

Est-ce pour venir à bout des pauvres gosses de la Correction qu’il est besoin de ce renfort ?... Ce doit être, en tout cas, en cette fin de journée que s’accomplit le forfait, – un des plus atroces que signalent les annales de la Révolution.

Ils étaient là 55 enfants de 12 à 18 ans, enfermés le plus souvent à la demande de leur famille ou d’un patron, pour avoir vagabondé, commis de menus larcins, trempé dans quelque rixe... On n’aurait sans doute pas songé à eux si leur maître, un nommé Boyer, n’avait attiré sur eux l’attention des massacreurs, on se demande sous l’emprise de quelle aberration, de quel criminel sadisme.

À cette heure, la folie est à son comble... Les prisons sont vides, et les brutes réclament encore du sang. On leur indique ces gamins... Qu’importe l’âge ?... Ils y passeront comme les autres.

Et le « Tribunal » continue sans émoi de distribuer sa justice. Boyer est là, en personne, près de la porte, dictant les sentences, suivant sans doute ses affections ou ses inimitiés personnelles. Il a été convenu que, lorsqu’il mettrait la main sur sa bouche, ce serait le signe que le petit mériterait la mort... On lui obéit strictement ; on n’hésitera même pas devant les 12 ans du commissionnaire Dalmont et les 13 ans du boutonnier Plantier... 33 successivement seront exécutés, et les assassins avoueront « qu’ils ont eu plus de peine à dépêcher ces enfants que les hommes ».

 

 

Le jour commence à baisser, et la besogne touche à sa fin. Depuis le matin, chose surprenante, cette foule n’a rien bu ni mangé... Il est trop tard maintenant pour rentrer à Paris : on passera là nuit à Bicêtre, mais, avant de dormir, on soupera d’autant plus gaiement que le travail a aiguisé les appétits.

Comme tout doit se faire régulièrement, des bons de pain et de viande sont exigés de l’économe, qui n’a garde de les refuser. On va chercher quelques moutons à la bergerie, on les égorge, – c’est plus facile que des enfants, – on les fait cuire, et Richard se charge de distribuer le vin... Il donnera aussi la chandelle pour éclairer le festin.

En attendant que celui-ci soit prêt, des détachements visitent de fond en comble l’Hôpital, les logements des employés, les greniers, les communs, fouillent placards et meubles, dans la crainte que des armes soient cachées quelque part ou qu’un prisonnier ait échappé.

Ces précautions prises, on se met à table, et la beuverie commence... M. Létourneau ne tardera pas à profiter de l’inattention devenue générale ; il s’enfuira avec ses deux commis et passera la nuit à errer à l’aventure dans la campagne. On le retrouvera, le lendemain, dans la plaine d’Issy ; on le ramènera à l’Hospice en proie à une crise de fièvre chaude... Le capitaine des gardes de Bicêtre, M. Renard, disparaîtra lui aussi et trouvera un refuge dans l’infirmerie des filles.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVIII

 

 

La seconde nuit des massacres

 

 

 

 

La Commune ne s’est pas plus émue du massacre de Bicêtre que des autres... À la séance du matin, le 3 septembre, un membre a annoncé que les prisonniers, munis d’armes à feu, s’y défendaient contre ceux qui voulaient pénétrer dans l’établissement, qu’ils avaient tué plusieurs patriotes ; il a demandé à être autorisé à se faire accompagner d’un détachement imposant pour les réduire le plus tôt possible et « parer aux conséquences terribles de leur effusion dans la ville ». Aucune décision n’a été prise... On saura, dans la soirée, qu’il n’y avait rien de vrai dans cette histoire.

Suspendue à 3 heures de l’après-midi, la séance de l’Hôtel-de-Ville reprend à 6 heures, sous la présidence d’Huguenin... Tout de suite, conformément à la demande des membres du Comité de surveillance, une somme de 12 000 livres leur est allouée, « dont ils justifieront l’emploi pour le salut de la patrie » ; cet argent sera prélevé sur celui provenant des émigrés ou des prisonniers... Comment ne pas voir un étroit rapport entre ces subsides et le salaire donné aux « travailleurs » des massacres ? La Feuille de Paris, plus explicite que le procès-verbal officiel, indique que, sur la proposition « de fixer le salaire de ceux qui, dans la nuit dernière, ont été employés aux exécutions populaires », le Conseil arrête « qu’on s’en rapportera à eux ».

Qu’importe, au reste ?... les massacres, on le sent, n’ont, pour cette municipalité jacobine, qu’une importance très secondaire. Autrement impérieuse est, pour elle, la propagande révolutionnaire, qu’il faut intensifier dans le pays, propager de la capitale dans les départements : 24 de ses membres sont désignés pour porter la bonne parole dans les cités et les campagnes.

À défaut du Conseil général, l’Assemblée est-elle du moins décidée à agir ?... Il n’y paraît guère.

Les débats du Manège ont également repris à 6 heures, et, tout de suite, Lacroix, un des représentants envoyés au Temple, rapporte de son inspection les constatations les plus rassurantes :

– Les députés, dit-il, n’ont rencontré partout que des élans de patriotisme, n’ont entendu que des cris de « Vive la Nation ! », n’ont recueilli que des témoignages de dévouement pour l’Assemblée nationale. Autour du Temple, la foule était grande ; sans résistance, elle s’est ouverte pour laisser passer les commissaires, qui ont trouvé la cour intérieure absolument vide. La porte de la prison du roi était gardée par une barrière que le peuple n’a jamais franchie et ne franchira jamais, celle de la Raison, de la Liberté et de l’Égalité : un ruban tricolore...

La famille royale n’est pas menacée : c’est l’essentiel... À quoi bon se soucier de ce qui se passe dans les autres geôles ?... A-t-on le loisir seulement d’y songer, alors que se pressent à la barre députations qui viennent offrir des dons patriotiques et volontaires en partance pour les frontières ?

Ce défilé s’éterniserait si l’arrivée inopinée des ministres de la Guerre et de l’Intérieur n’y mettait provisoirement un terme.

L’heure est grave, déclare Servan : la prise de Verdun est officiellement confirmée par une lettre du Directoire de la Haute-Marne. Contre le danger qui grandit, il faut en finir avec les désordres intérieurs que favorisent des rumeurs alarmantes et contradictoires ; l’Assemblée doit parler au peuple, le désabuser, se faire rendre compte de la situation de Paris, mettre la garde nationale sous les armes.

À mots couverts la question des massacres est ainsi posée : personne n’ose en parler ouvertement dans cette enceinte où, déjà, règne la peur... Quelques instants plus tard, le décret réclamé est présenté par Gensonné, au nom de la Commission des Vingt-et-un, et l’Assemblée le vote sans discussion, mais, dans les considérants filandreux et interminables qui précèdent les articles, que de précautions oratoires pour condamner la confusion, l’anarchie, la guerre civile si dangereuses pour la patrie, à laquelle « elles préparent des revers » ! avec quelle prudence est amenée la conclusion qu’« il est urgent de rappeler le peuple de la capitale à sa dignité, à son caractère, à ses devoirs » ! Les dispositions adoptées elles-mêmes sont conformes à cette politique de faiblesse complaisante, dont la Commune sait si bien jouer depuis le 10 août : la municipalité parisienne et le commandant général de la garde seront chargés de prendre toutes dispositions utiles « pour que la sûreté des personnes et des propriétés soit respectée » ; les bons citoyens devront, plus que jamais, se rallier à l’Assemblée et aux autorités constituées, pour assurer le rétablissement de l’ordre et de la tranquillité publique ; 48 commissaires de l’Assemblée iront dans les 48 Sections de Paris publier solennellement le décret et demander un nouveau serment de « maintenir la liberté, l’égalité, la sûreté des personnes et des propriétés et de mourir au besoin en les défendant ».

Pour mettre un terme aux assassinats qui se poursuivent, les législateurs n’ont trouvé que ces formules vagues, bien parlementaires... On y ajoute, il est vrai, une éloquente proclamation, qui sera sur-le-champ imprimée, affichée, publiée à son de trompe dans la capitale, les départements et même les armées ; on veut croire que cet appel suffira à rétablir l’ordre :

 

Citoyens, vous marchez à l’ennemi, la victoire vous attend, mais prenez garde aux suggestions perfides... On vous divise ; on sème la haine ; on veut allumer la guerre civile, exciter des désordres dans Paris... Au nom de la Patrie, de l’Humanité, de la Liberté, redoutez les hommes qui appellent le désordre et provoquent aux excès...

 

Dans tout ce débat, Roland, présent à côté de Servan, n’a pas élevé la voix, bien que le maintien de l’ordre soit dans ses attributions de ministre de l’Intérieur... Si timoré soit-il, ce sexagénaire n’est pas, malgré tout, un malhonnête homme, et sa conscience, à la fin, se révolte contre des excès dont il sait que la Commune et son Comité de surveillance sont responsables. Tard dans la soirée, il se décidera à dire ce qu’il pense, dans une longue lettre qui sera lue à l’Assemblée et souvent coupée d’applaudissements. Guère éloquent, il a préféré se libérer de cette manière, et on peut penser qu’une fois de plus, sa chère Manon a tenu la plume :

 

MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

 

Je viens remplir un devoir sacré dont l’accomplissement peut me coûter cher, mais je n’ai jamais capitulé avec ma conscience et je serai docile à sa voix, quoi qu’il puisse en arriver...

 

Ce préambule posé, le ministre rappelle sa carrière politique, tout inspirée de l’amour de son pays... La Révolution a sauvé celui-ci : les excès étaient inévitables, mais à tout il y a des limites, et il devient urgent de les fixer ; si la désorganisation devient une habitude, il n’y a plus de gouvernement possible.

Entrant alors dans le vif du débat, Roland dénonce la Commune... Sans doute a-t-elle rendu de grands services ; il est le premier à le reconnaître ; mais elle excède maintenant ses pouvoirs, et, ce faisant, elle prépare de grands maux ; une véritable anarchie y règne ; des ordres en émanent, sans qu’on sache même qui les a donnés ; le maire n’exerce plus qu’une autorité purement nominale ; les ministres responsables sont dénoncés, suspects, mis dans l’impossibilité d’agir : les tristesses de la veille ne le démontrent que trop...

 

Hier... fut un jour sur les évènements duquel il faut peut-être jeter un voile ; je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice ; il ne prend pas pour victimes tout ce qui se présente à sa fureur ; il la dirige sur ceux qu’il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai... Mais je sais qu’il est facile à des scélérats, à des traîtres d’abuser de cette effervescence et qu’il faut l’arrêter ; je sais que nous devons à la France entier la déclaration que le Pouvoir exécutif n a pu prévoir ni empêcher ces excès ; je sais qu’il est du devoir des autorités constituées d’y mettre un terme ou de se regarder comme anéanties...

 

Malheureux Roland !... la fatalité le met aux prises avec des réalités qui le dépassent, et il plaide de son mieux en prenant soin, malgré tout, d’innocenter le peuple de Paris qu’il redoute, de décerner même des éloges à ses représentants dont il se sait haï... Et il finit en demandant à l’Assemblée de prendre des mesures énergiques, car le salut de la capitale, celui de la France entière exigent que l’autorité soit rétablie :

 

Il en est temps encore, mais il n’est plus un moment à perdre ; que les législateurs parlent, que le peuple écoute, et que le règne de la loi s’établisse...

 

Quant au ministre de l’Intérieur, bien décidé à rester fidèle à l’idéal de sa vie, il demeurera à son poste jusqu’à la mort, s’il y est utile et qu’on le juge tel...

Un chaud accueil est fait à ces déclarations ; on en vote l’impression, l’affichage, l’envoi aux départements... Comme si elle était décidée à agir, l’Assemblée ordonne que la Commune de Paris rende compte sur-le-champ de l’état de la ville.

En attendant qu’arrivent les représentants du Conseil général, les députations recommencent à défiler ; un certain Gerbet, canonnier de la Section du Luxembourg, se présente entre autres, et on retrouve encore dans les paroles de cet homme, – un jeune architecte, sur le point de rejoindre les armées, – la terrible appréhension qui a, pour une bonne part, motivé les massacres :

– ... Je pars après demain : mais comment veut-on que nous partions si nous ne sommes pas certains que nous laissons ici nos pères, nos femmes et nos enfants en sûreté ?

D’autres pétitionnaires se succèdent ; un instant, on discute sur l’état civil ; on reparle de Verdun, dont nul ne veut encore admettre la chute définitive... C’est alors que, répondant à l’appel qui leur a été adressé, se présentent deux commissaires de la Commune, les citoyens Grandmaison et Boulay.

Leur rapport est bref et réconfortant : ils annoncent que « Paris est parfaitement tranquille ».

Décidément, le bonhomme Roland exagère ; on peut attendre à demain pour agir, même pour publier dans les Sections le décret voté tout à l’heure... Il est 11 heures ; il faut aller dormir et la séance est suspendue.

Pendant ce temps, chose extraordinaire, la Commune agit, comme si les éléments modérés y reprenaient le dessus, encouragés par le sursaut d’énergie de l’Assemblée, dont le décret, voté ce soir, semble une manifestation.

Ce décret a été aussitôt connu à l’Hôtel-de-Ville, et on s’y préoccupe d’en assurer l’exécution ; un désir de collaborer désormais avec le Manège se manifeste même sous la forme d’une pétition demandant à ce que deux membres du Conseil général assistent aux séances, « afin de rendre compte des opérations et des travaux des législateurs ».

Plus pratiquement, deux importantes mesures sont prises, suscitées certainement par les nouvelles qui parviennent des prisons.

Sur la réquisition de Manuel ; il est arrêté « qu’il sera fait une proclamation sur la nécessité de remettre à la loi les coupables qui doivent être frappés ».

Le Conseil, enfin, « vivement alarmé et touché des moyens de rigueur que l’on emploie contre les prisonniers », décide d’envoyer, cette nuit, des commissaires aux diverses geôles « pour calmer l’effervescence et ramener aux principes ceux qui peuvent être égarés ». Les citoyens Simon, Michonis, Jomar, Goupy, Dobernel, Proby et P..., – seule l’initiale de ce dernier est connue, – sont désignés ; ils seront accompagnés de gendarmes à cheval et pourront requérir la force armée.

Quelle action exerceront ces délégués ?... Aucune, semble-t-il. À la Force, leur visite n’est même pas signalée. À Bicêtre, on sait qu’ils passeront la nuit entière, car leur cocher, réclamant un salaire de 25 livres 12 sols, déclarera avoir été gardé par eux vingt et une heures, mais, malgré cette présence très longue, on n’entrevoit aucune intervention de leur part. À l’Abbaye, enfin, aux approches de minuit, les détenus entendent fort bien que, dehors, lecture est donnée d’une proclamation, que des huées l’accueillent, et qu’un individu même demande la parole et se plaint de la lenteur des exécutions, disant :

– Les prêtres et les conspirateurs qui restent et qui sont là ont graissé la patte aux juges ; voilà pourquoi ils ne les jugent pas !

Loin de s’apaiser, l’agitation populaire s’accroît, « devient une véhémence effroyable », et la tuerie reprend.

Par une étrange contradiction, cette même Commune, qui semble alors s’émouvoir de tant de sang répandu, a choisi précisément cet instant pour envoyer, à la prison du faubourg Saint-Germain, un des principaux théâtres des massacres, le journaliste et imprimeur Duplain qui, la veille, a été épargné aux Carmes... Incarcéré dans la soirée, il sera sauvé, cette fois encore ; il finira par être guillotiné le 21 messidor an II (9 juillet 1794).

 

 

Si prudente et timorée qu’ait été la protestation élevée par Roland, dans sa lettre à l’Assemblée, il lui a fallu un réel courage pour se décider à cette manifestation. Il ne pouvait ignorer en effet, qu’agissant de la sorte, il heurtait une grande partie de l’opinion, favorable aux massacres.

À sa table même, quelques instants avant qu’il ne partît au Manège, il a pu entendre les propos de son convive Anacharsis Clootz ; amené par un ami commun, ce Prussien pédant et insupportable, qui se disait « orateur du genre humain », s’est efforcé, une heure durant, de prouver qu’il s’agissait « d’une mesure indispensable et salutaire » ; parlant haut, ne cachant pas sa joie devant ces évènements qui précipitaient la marche de la Révolution, il affirmait que le peuple avait le droit d’exercer de « justes vengeances », et que ces vengeances étaient « utiles pour le bonheur de l’espèce ».

Anacharsis Clootz est un jacobin... Jacobins également sont beaucoup de ceux dont les lettres, datées de ce 3 septembre, nous ont été conservées. Mme Jullien de la Drôme a été renseignée par des maçons venus travailler chez elle et qui ont été « témoins de tout » ; ils lui ont raconté la chasse « avec une sorte d’ingénuité et avec un véritable regret que le peuple, pour se sauver de tous ses ennemis, des traîtres et des conspirateurs, en fût forcé d’en venir là et de se faire justice lui-même... » Et la patriote, douloureusement troublée, terminait par ces lignes le récit qu’elle adressait à son mari : « Mon ami, je jette ici, d’une main tremblante, un voile sur les crimes qu’on a forcé le peuple à commettre par tous ceux dont il est, depuis trois ans, la triste victime... » Des fédérés brestois, écrivant à leurs compatriotes, expriment le même sentiment, en disant que « les circonstances rendaient ces exécutions pour ainsi dire excusables ». L’évêque constitutionnel de l’Orne, Le Fessier, député à la Législative, traite lui-même la tuerie « d’évènement fâcheux que les autorités n’ont pu prévenir, mais dans lequel on retrouve des actes de justice, de modération et de retenue ».

La même note se répète dans la plupart des articles écrits le soir de ce 3 septembre et qui paraîtront dans la presse de demain, – et, ici, les journalistes girondins ne se montrent pas plus sévères que les jacobins. « Tous les conspirateurs, tous les scélérats ont vécu ; tous les innocents sont sauvés... », écrit Gorsas, dans le Courrier des LXXXIII départements, sans ajouter un mot de regret. – « Ces nouvelles sont affligeantes sans doute pour ceux qui sont sensibles... Les misérables ont bien cherché, bien provoqué ce genre de supplice... », lit-on dans le Courrier de l’Égalité. « Le peuple, explique le Courrier français, se faisait un devoir de purger la ville de tous les criminels, pour que, pendant qu’il irait battre les Autrichiens, il n’eût pas à craindre un débordement des prisons contre les femmes et les enfants. » – « L’effusion de sang a causé un sentiment pénible », constate la Chronique de Paris, et elle conclut : « Malheureuse et terrible situation que celle où le caractère d’un peuple, naturellement bon et généreux, est contraint de se livrer à de pareilles vengeances. »

Pourquoi cet état d’esprit si répandu ne serait-il pas celui de Danton et pourquoi mettre en doute les propos qu’on lui prête en cette soirée ?... Ils n’ont rien que de très vraisemblable.

On se représente fort bien le ministre restant « sourd et inflexible » quand Brissot, président de la Commission extraordinaire de l’Assemblée, vient le supplier d’intervenir, et on croit entendre sa voix impérieuse déclarant :

– Cette exécution était nécessaire pour apaiser le peuple de Paris, las de voir impunis les conspirateurs... C’est un sacrifice indispensable ; d’ailleurs le peuple ne se trompe pas. Vox populi, vox Dei, c’est l’adage le plus vrai et le plus républicain que je connaisse...

Plus romancée, sans doute, mais toujours dans la note, est la fameuse scène dont Prudhomme a laissé le récit et qui se serait, à l’entendre, déroulée au ministère de la Justice.

Une grande réunion a été organisée place Vendôme, vers 6 heures du soir... Les présidents et commandants des 48 Sections sont là, et, sauf Roland, tous les ministres sont présents, ainsi que Pétion, Robespierre, Fabre d’Églantine, Manuel, plusieurs représentants de l’Assemblée et de la Commission du 10 août.

Danton, en habit de drap écarlate, préside, et la discussion porte sur les moyens de sauver Paris, d’en éloigner les armées prussiennes qui menacent... Le vice-président de la Section du Temple, Théophile Mandar, un homme de lettres très éloquent, intervient dans le débat et demande à ceux qui sont présents de se dévouer pour aller, par groupes, aux prisons, afin de faire cesser, à l’heure même, « ce torrent de sang, qui souillerait pour jamais la gloire du nom français ».

La proposition est écoutée, semble intéresser, mais Danton, brusquement, y coupe court par ce mot terrible, prononcé froidement :

– Sieds-toi : c’était nécessaire !

En dehors même de tous ceux-là qui ont quelque responsabilité dans les massacres ou qui au moins les approuvent, il est triste de constater l’indifférence générale dans laquelle leur déroulement se poursuit : nous en trouvons un frappant témoignage dans les rapports de l’état-major de la garde nationale à cette date : « Rien de nouveau », disent-ils tous, sauf celui de la 5e légion qui signale comme un simple incident :

 

Deux clercs de notaire, dans la Section du Temple, convaincus d’avoir crié : « Vive le roi ! » ont été arrachés à la garde et immolés ; rien d’autre...

 

Un peu plus loin, seulement cette note est ajoutée :

 

Une foule de gens armés s’est portée, cette nuit, dans les prisons et a fait justice des malveillants de la journée du 10. Rien d’autre.

 

En fait, il plane sur la ville entière une atmosphère d’épouvante. On voit de braves commerçants comme le sieur Fourcy, épicier dans la rue Saint-Martin, se barricader ce soir-là dans sa maison avec armes et munitions, « de quoi se tirer d’affaire,... de quoi faire feu en cas que l’on vienne chez lui ».

La croyance à un danger imminent grandit ; les bruits les plus alarmants circulent, s’accréditent ; on annonce que, le massacre des prisonniers achevé, « les signataires des pétitions, les agioteurs, les gros marchands seront inquiétés », et tous en arrivent à trembler pour leur personne ou leurs propriétés, car, comparativement, dès qu’on possède quelque chose, on passe pour riche auprès de ceux qui ont moins que vous... Ainsi est atteint le but voulu par les meneurs : une perturbation générale qui accélère le mouvement révolutionnaire.

 

 

Minuit est passé... Dans les salles de l’Abbaye, hier remplies de prisonniers, la mort a déjà creusé d’effroyables vides : ceux qui restent enfermés, aussi bien dans la prison que dans le monastère, vivent dans une atroce épouvante.

Resté dans l’ancienne chapelle de la geôle, Jourgniac de Saint-Méard pressent que son heure approche... Il y a quelques instants, on est venu chercher un de ses compagnons, un ancien garde du corps, M. Desfontaines ; peu après, des cris ont annoncé sa mort ; deux autres, depuis, ont été encore emmenés et aussitôt abattus... Le libelliste, cependant, est plein d’espoir, car il a su s’acquérir la bienveillance d’une sentinelle, en lui parlant patois provençal, et cet homme lui a promis qu’on écouterait sa défense.

– ... Si tu n’es pas un traître, n’aie pas peur ; je réponds de ta vie...

Et comme le prisonnier avouait « qu’il passait pour être un peu aristocrate » :

– Ce n’est rien que cela, a répondu le patriote ; les juges savent bien qu’il y a des honnêtes gens partout. Le président est un honnête homme, qui n’est pas un sot.

À 1 heure du matin enfin, Jourgniac est appelé : trois hommes le saisissent, l’entraînent vers le guichet, qui s’ouvre devant lui ; dans l’étroite pièce, qu’éclairent deux torches, Maillard, vêtu de son habit gris, sabre au côté, est appuyé contre la table ; une dizaine de personnes l’entourent, assises ou debout ; d’autres dorment, étendues sur des bancs.

On finit à ce moment d’interroger M. de Maillé, que tiennent des hommes aux chemises ensanglantées. Blessé aux Tuileries, l’ancien lieutenant général a été dénoncé par un chirurgien en qui il avait mis sa confiance... Des gardes nationaux sont là, qui présentent en sa faveur une réclamation de la Section de la Croix-Rouge, mais un de ces miliciens est ivre ; à cause de cela peut-être l’intervention est mal accueillie.

– Ces demandes sont inutiles pour les traîtres, déclare le président.

Vainement M. de Maillé s’écrie :

– C’est affreux !... votre jugement est un assassinat.

Maillard se contente de hausser les épaules.

– J’en ai les mains lavées, riposte-t-il... Conduisez M. Maillé !

On pousse dans la rue le malheureux : Jourgniac, par la porte entrouverte, peut voir sa mort.

Le président s’est rassis, a griffonné sur le registre le verdict rendu ; ceci fait, il se relève et prononce :

– À un autre !

Jourgniac s’avance, encadré par ses trois sans-culottes : deux lui tiennent les mains, le troisième est agrippé au collet de son habit... L’interrogatoire aussitôt commence.

– Votre nom, votre profession ?

À la question posée par le président, un des juges ajoute aussitôt, péremptoire :

– Le moindre mensonge vous perd.

Sans se troubler, le libelliste décline ses noms et qualités, expose sa défense ; habilement, il plaide l’insignifiance de sa production littéraire, la fausseté des dénonciations portées contre lui ; il ne nie pas qu’il est royaliste, mais prouve, par des certificats, qu’il n’a jamais conspiré ni émigré ; à l’appui de ses dires, il cite des répondants, et il a la chance que des patriotes présents déclarent les connaître.

À deux reprises la comparution est interrompue par de dramatiques incidents. La première fois, c’est un prêtre qu’on vient de dénicher dans un coin de la chapelle, et qu’on traîne devant le tribunal ; le verdict « À la Force ! » est aussitôt prononcé, et l’exécution immédiate... Quelques minutes plus tard, on vient annoncer qu’un prisonnier tente de se sauver par la cheminée ; Maillard donne l’ordre de tirer sur lui : le guichetier en répondra sur sa tête. Bientôt le fugitif, l’ancien aide de camp du duc de Brissac, M. de Montsabré, est apporté, presque asphyxié, car, pour le forcer à redescendre, on a allumé un feu de paille dans le foyer ; on achève le moribond sur le seuil du guichet.

Jourgniac n’en perd pas pour cela le fil de ses idées ; sa faconde est telle qu’il se rallie peu à peu les assistants, les intéresse à son sort, fait approuver par eux ses déclarations. Ainsi, tout naturellement, son sort se décide : il a cause gagnée quand il finit sur ces mots son long discours :

– ... Voilà, Messieurs, tout ce que je peux dire de ma conduite et de mes principes. La sincérité des aveux que je viens de faire doit vous convaincre que je ne suis pas un homme dangereux. C’est ce qui me fait espérer que vous voudrez bien m’accorder la liberté que je vous demande et à laquelle je suis attaché par besoin et par principe...

Jourgniac s’est tu... Maillard, alors, ôte son chapeau et dit son opinion :

– Je ne vois rien qui doive faire suspecter monsieur ; je lui accorde la liberté. Est-ce votre avis ?

L’assentiment est unanime :

– Oui !... oui !... c’est juste.

À peine ces mots « divins » sont-ils prononcés que les acclamations retentissent : tous ceux qui sont là se précipitent pour embrasser l’acquitté... La sentence, en même temps, est annoncée au dehors par trois patriotes ; encadrant Jourgniac, ils paraissent sur le seuil du guichet, et l’un d’eux s’écrie :

– Chapeau bas ! citoyens... Voilà celui pour lequel vos juges demandent aide et secours.

Un immense cri lui répond :

– Vive la Nation !

Presque porté en triomphe, entouré de torches pour que tous le voient, le héros du moment passe à travers la foule enthousiaste, qui s’écarte devant lui... Rue Saint-Benoît, il montera dans un fiacre et, toujours accompagné de ses gardes du corps, sera ramené à son domicile... Là son hôte voudra donner une récompense aux jacobins, mais ceux-ci la refuseront, déclarant :

- Nous ne faisons pas ce métier pour de l’argent ! Voilà votre ami, qui nous a promis un verre d’eau-de-vie ; nous le boirons et nous retournerons à notre poste.

De toute cette aventure si bien terminée, Jourgniac de Saint-Méard sera un des seuls à tirer un large profit : le récit qu’il en publiera, quinze jours plus tard, sous le titre suggestif Mon agonie de trente-huit heures, remportera un succès inouï ; 200 000 exemplaires en seront vendus en quelques semaines ; prudent toutefois, la Terreur venant, l’auteur disparaîtra ; il se laissera oublier pendant vingt ans, et on ne le reverra qu’en 1814, tentant, – vainement du reste, – de tirer quelques faveurs de la royauté restaurée.

 

 

À l’autre extrémité du monastère, pendant ce temps, M. Sicard et M. de Salamon se morfondaient dans le « violon », où ils attendaient leur libération.

Le premier, fou de peur, n’a pas quitté les lieux d’aisances où il se croit plus en sûreté que mêlé aux autres prisonniers. M. de Salamon, plus courageux, – du moins il le dit, – a essayé, à plusieurs reprises, de faire passer de ses nouvelles à sa servante Blanchet, mais, à sa grande surprise, celle-ci n’est point accourue... Comme, chez lui, l’appétit ne perd jamais ses droits, il s’est réconforté, à l’heure du souper, en partageant avec ses compagnons de captivité une cuisse de mouton rôti, qu’il avait pu se faire apporter de chez un traiteur. Désespéré d’être ainsi abandonné, il a fini par se jeter sur un matelas et s’y est endormi.

En réalité, Blanchet n’a pas reçu les billets que son maître a voulu lui faire passer ; elle ne l’a pas oublié pour cela, a remué ciel et terre en sa faveur, a poussé même l’audace jusqu’à supplier Sergent en personne d’intervenir pour lui... L’administrateur du Département de police en a fait la promesse et, qui plus est, l’a tenue.

Au milieu de la nuit, un bruit de verrous tirés réveille en sursaut l’internonce ; la porte s’ouvre, une voix crie :

– Quel est celui d’entre vous qui s’appelle Salamon ?

– C’est moi ! répond aussitôt l’abbé, saisi de frayeur.

– Venez !...

En hâte, il passe son « habit de chambre » et murmure :

– Je vous suis.

Est-ce la mort qui, cette fois, l’attend ?... Le geôlier s’aperçoit sans doute de l’inquiétude poignante qu’éprouve le prisonnier, car il lui dit :

– Calmez-vous et suivez-moi sans me quitter d’un pas, parce que nous allons traverser la salle où le tribunal siège encore... Le massacre va continuer.

Rassuré, M. de Salamon suit l’homme, monte le grand escalier, gagne la pièce où siège le Comité civil de la Section. Cinq de ses membres sont là, la plupart en habit noir. Tous se lèvent en voyant entrer l’abbé, s’empressent auprès de lui, le félicitent d’être encore en vie.

Jourdan, le président, explique alors que Sergent a lui-même, tout à l’heure, apporté l’ordre d’interroger sur-le-champ l’internonce, d’obtenir de lui des explications précises sur les causes de son incarcération.

Mis en confiance, M. de Salamon donne toutes les explications qu’on lui demande, se défend d’avoir eu des relations avec la famille royale, d’avoir entretenu une correspondance avec l’abbé Maury.

– C’est bien !... C’est bien !... déclare le président... Écartez-vous un peu ; nous allons délibérer.

Bientôt les commissaires le rappellent, et Jourdan explique : tous sont disposés à le mettre en liberté immédiatement, mais les massacres continuent, les portes de l’Abbaye sont gardées ; si on le voyait sortir, on penserait qu’il s’échappe ; il aurait toutes chances d’être assassiné... Le mieux est encore qu’il retourne dormir cette nuit en prison.

Cette décision accable l’internonce... Il lui faut bien cependant se résigner... Il obtient la promesse que sa servante sera, dans la matinée, avertie et qu’on fera passer des lettres à trois amis, connus pour ardents patriotes : Hérault de Séchelles, Torné et Rovère... Après quoi il regagne le violon, non sans assister, au passage, à l’égorgement d’un malheureux détenu.

À 2 heures du matin, il a retrouvé son matelas et ne tarde pas à s’endormir, mais il est dit que le pauvre abbé n’aura guère de repos.

Un grand fracas, peu après, le fait sursauter ; on frappe, avec violence, à la fenêtre du cabinet ; des furieux, soupçonnant que des prêtres sont enfermés là, les réclament, entendant les mettre à mort... Dieu merci, 1a sentinelle, qui est à ce moment de garde à la porte, appelle ses camarades ; les assassins sont refoulés M. de Salamon et ses compagnons passent tranquillement le reste de la nuit.

 

 

En ces mêmes heures, une scène ignoble se déroule à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

Dans l’église de la rue Saint-Victor, la Section des Sans-Culottes tient à son ordinaire la séance du soir, mais, au lieu des calmes délibérations habituelles, il lui faut recevoir ceux qui, le matin, ont « travaillé » aux Bernardins, entendre leurs réclamations, leur donner, en partie au moins, satisfaction.

Sur le bureau ont été déposées les dépouilles toutes sanglantes encore des galériens abattus : argent, vêtements, souliers, papiers, linge ; un professeur de musique, le citoyen Félix, est, avec trois autres commissaires, chargé de partager ce butin entre les ayants droit, mais la répartition de l’argent entraîne d’âpres discussions.

La somme s’élève à 373 livres 5 sols 3 deniers. On y a d’abord prélevé 19 livres 11 sols pour payer le pain, le vin et le fromage consommés par la bande ; ceci fait, dépouilleurs et voituriers recevront 6 livres chacun, les tueurs seulement 5 livres ; à ceux-ci on abandonnera en outre les vêtements des victimes.

« Ouvriers » et voituriers aussitôt protestent, s’insurgent, se déclarent lésés, refusent de recevoir la somme qui leur est allouée... Pour couper court à ce débat scandaleux, l’Assemblée décide qu’on leur donnera un bon sur le trésorier du ministère de l’Intérieur « pour toucher ce qui sera juste pour leur salaire ».

Cela même n’apaise pas ces insatiables ; devant leurs protestations, on finit par décider de partager également, entre tous ceux qui sont là, l’argent recueilli sur les cadavres ; pour le surplus, des mandats sur le ministère de l’Intérieur seront délivrés ; les voituriers, dès maintenant, recevront 36 livres pour le coût des véhicules fournis.

Cette orageuse discussion, qui projette une lueur sinistre sur la trouble question du salaire des massacreurs, se prolongera jusqu’à 1 heure du matin.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIX

 

 

La journée du 4 septembre

 

 

 

 

L’aube du mardi 4 septembre éclaire, à Bicêtre, le plus effroyable des spectacles.

Épars dans les dortoirs, les galeries, les cours, les dormeurs jonchent le sol, saouls de fatigue et de vin ; ceux qui se réveillent réclament encore à boire, le jeune employé Richard, qui n’a pas osé s’enfuir, reprend son rôle d’échanson. Celui qu’on appelle le « président » a décidé qu’on donnerait une chopine par homme, mais comment exercer un contrôle quand plusieurs se présentent à la fois ?

– Combien êtes-vous ? leur demande-t-on.

– Nous sommes huit ! répondent-ils.

Et, résigné, le commis signe pour huit...

– Que voulez-vous ?... expliquera-t-il... Ils m’en auraient demandé une barrique entière chacun que j’aurais donné le bon et que le sommelier aurait livré.

Il reste cependant une triste besogne à accomplir...

Dans la cour, 160 à 170 cadavres attendent leur sépulture...

Ils forment deux tas ; près de l’église, on a mis les hommes, et déjà la putréfaction se fait sentir ; sous un arbre, près de l’entrée, les enfants sont amoncelés ; beaucoup sont horriblement mutilés, défigurés ; un, cependant a l’air de dormir « comme un ange du bon Dieu ».

Avant d’inhumer ces corps, on les reconnaîtra, et ce sera affreusement pénible.

Un officier de l’état civil de Gentilly, M. Menegot, a été mandé pour présider à cette opération ; un commis de l’Hospice, Odit, l’assistera.

Sous leur direction, on relève un à un les cadavres déjà raidis, et dont certains n’ont même plus de tête ; on leur ôte les rares vêtements qu’ils ont gardés, imbibés de sang coagulé ; on s’assure qu’il ne reste sur eux rien de précieux ; la vérification achevée, on les charge dans une charrette à bras, et on les transporte ainsi au cimetière, où on les jette dans une fosse profonde.

Richard, lui, a été spécialement chargé de l’inventaire des enfants de la Correction ; les commissaires de la Commune resteront près de lui jusqu’à ce que ce soit fini et se feront remettre les dépouilles, soi-disant pour les déposer à l’Hôtel-de-Ville... Les petits cadavres sont, au fur et à mesure, portés au cimetière, comme ceux des autres prisonniers, et mis dans la fosse commune, qu’un triple lit de chaux vive recouvre.

Le corps de M. Beschet sera relevé le dernier et inhumé dans une tombe à part.

Pour se donner du cœur au ventre, ceux qui font cette triste besogne ne se privent pas de boire ; il faut leur apporter sans cesse des brocs de vin et, comme il n’y a qu’un verre, on se le passe, ensanglanté, de main en main ; Menegot, les représentants de la Commune, les commis ne peuvent se refuser à trinquer avec les assassins...

Pendant ce temps, d’autres procèdent à la mise en liberté des détenus acquittés, qu’on a laissés enfermés dans l’église, et on les visite encore, afin de s’assurer qu’ils n’ont été ni fouettés ni marqués, car, dans ce cas, ils devraient être mis à mort.

Il n’est belle chose qui ne finisse... La matinée s’avance ; 9 heures sont sonnées ; il faut songer à quitter Bicêtre, où il n’y a plus rien à faire... Un ultime repas est pris ; quelques chopines de vin sont encore vidées, et c’est l’instant des confidences : chacun des tueurs conte ses hauts faits ; l’un d’eux notamment se vante d’avoir, la veille, tué, à la Force, la princesse de Lamballe.

Sur les 10 heures, enfin, la troupe avinée se décide à vider les lieux... Ce ne sera pas sans peine qu’on s’en débarrassera ; les derniers ne s’en iront que vers 3 heures de l’après-midi... Leur œuvre n’est pas encore finie : nous les retrouverons tout à l’heure à la Salpêtrière.

 

 

L’impression de terreur causée par les massacres s’accroît d’heure en heure ; Paris, ce mardi matin, semble mort ; les beaux étalages ont disparu, les équipages ne se montrent plus, les étrangers, les riches n’ont qu’une idée : partir, et les voitures publiques pour la province sont bondées ; certains ne peuvent y obtenir une place avant huit jours.

Dans la périphérie même de la capitale, la panique se répand ; Jean Alexandre, par exemple, un agent supérieur des armées, se trouve près de Lagny ; on lui raconte que 80 000 Prussiens marchent sur Paris, et il décide d’y revenir pour aider à la défense de la ville ; mais, en cours de route, il apprend par un gendarme que les Parisiens, avant de se mettre en marche, se sont défaits des contre-révolutionnaires, que les chaussées sont jonchées de cadavres. Du coup, il hésite à rentrer avec sa femme et sa fille ; il ne s’y résout que lorsqu’on l’a assuré qu’« on n’attaquait point les personnes dans les rues, qu’on ne faisait que vider les prisons ».

Sans doute, en haut lieu, souhaiterait-on rassurer l’opinion : dans ce but, la Commune décide la réouverture des barrières ; dans ce but aussi on minimise les faits le plus possible, on s’efforce de faire croire que l’ordre est rétabli.

Par-dessus tout une préoccupation domine : légitimer les massacres, en montrant qu’ils ont été imposés par la situation.

Pour les excuser, des rumeurs perfides circulent : on a, raconte-t-on, trouvé, à la Conciergerie et au Châtelet, de véritables fabriques d’assignats ; sur la plupart des prêtres on aurait découvert des insignes séditieux, des cartes notamment portant un cœur ou une oriflamme avec une croix, et ce mot d’ordre écrit : « Miserere mei » dont le mot de ralliement était « Jésus ». À la Commune même on fait état d’une lettre saisie, qui était dressée à un marchand de toile de la rue Saint-Honoré, un certain Navarre ; ce pli semblait cacheté aux armes d’un prince de l’Empire, venait certainement de Bruxelles, et son texte, non signé, tracé en caractères imitant l’imprimerie, ne laissait aucun doute sur le complot ourdi :

 

Il faut, mon cher, faire pour mercredi prochain ce dont nous sommes convenus. La canaille est bien disposée ; nous devons en profiter. Adieu. Au revoir très prochain. Vive le roi !

 

L’occasion est trop belle pour que l’Assemblée municipale n’en joue : lecture du billet est donnée en séance ; on arrête qu’il sera reproduit et distribué, « avec une note des présomptions qu’il a fait naître ». Et, pour que nul n’en ignore, la note elle-même figure longuement au procès-verbal, « comme un indice frappant de l’affreux projet des ennemis de la Liberté et de l’Égalité, de tous les chevaliers du Poignard qui, comptant sur la scélératesse de la plupart des geôliers et concierges, voulaient faire ouvrir les prisons à tous les malfaiteurs et s’unir à eux pour égorger en une nuit tous les patriotes de la capitale et se venger par de lâches assassinats de la glorieuse victoire remportée sur eux le 10 août ».

À tout prix il faut que cette version s’accrédite. La presse entière, jacobine comme girondine, est mobilisée dans ce sens, et c’est à croire qu’un véritable « communiqué » a été donné dans toutes les salles de rédaction. Sous des formes diverses, pendant quelques jours, on retrouvera partout la même idée que développe, dans son numéro du 5 septembre, le Courrier des LXXXIII départements :

 

Les véritablement coupables de ces excès sont ceux qui devaient ouvrir les repaires du crime pour nous égorger, et le peuple en est innocent.

 

Prudhomme raconte que Camille Desmoulins, ce soir-là, est venu le trouver en lui disant :

– J’espère que vous allez rendre un compte exact de tout ceci, car votre journal est la boussole de l’opinion publique.

Quoi d’invraisemblable à une pareille démarche ?... Elle est bien conforme à la ligne de la légende qu’il faut accréditer, et les Révolutions de Paris broderont à merveille sur ce thème : les conspirateurs incarcérés étaient prêts à faire irruption des prisons, en compagnie des criminels qu’on y avait amenés ; les contre-révolutionnaires cachés dans Paris accouraient prêter main-forte ; on égorgeait les patriotes, on délivrait le roi, on s’emparait de la ville qu’on livrait aux Prussiens, – et tout cela devait se dérouler dans la nuit du 2 au 3 septembre. La vigilance des bons citoyens avait brisé le complot... Comme l’explique un pamphlet vendu à profusion ce jour-là sur les places publiques : « Le sang coule de toutes parts ; c’est une saignée nécessaire qui rend au peuple un pain dont on a voulu le priver. »

 

 

L’un des commissaires envoyés par l’Assemblée dans les Sections, Chabot, a signalé au cours de la séance du matin que « les ennemis de la Liberté répandaient dans le public les soupçons les plus calomnieux contre la représentation nationale, afin de diviser les patriotes », les uns disant que certains députés travaillaient à rétablir Louis XVI sur le trône, les autres annonçant le remplacement du roi déchu par Brunswick ou le duc d’York.

Il n’en faut pas davantage pour refaire l’unité : Girondins et Montagnards, en un mouvement commun, se lèvent et jurent « qu’ils combattront jusqu’à la mort et les rois et la royauté » ; à l’unanimité, ils adoptent un projet d’adresse au pays, où seront consignés leurs sentiments à cet égard ; cette adresse sera publiée dans tous les quartiers de la capitale.

À cet instant, il serait aisé à l’Assemblée d’opérer un redressement complet de la situation, car un véritable revirement se produit en sa faveur. Les nouvelles qu’on reçoit des Sections le confirment.

Malheureusement, alors qu’il faudrait prendre des mesures énergiques, la carence des chefs s’accroît : loin de se soulever contre les calomnies répandues sur leur compte par Robespierre et ses agents, les Girondins battent en retraite ; ainsi voit-on, à ce moment, la Commission des Vingt-et-un donner en masse sa démission ; Vergniaud, en son nom, déclare que « mise en suspicion, impuissante à faire le bien et à empêcher le mal, elle ne peut continuer à remplir l’immense et redoutable mission qui lui était confiée, celle de sauver la patrie ».

Cette véritable désertion soulève l’indignation, et Cambon, homme de gauche cependant, dit à haute voix ce que beaucoup pensent tout bas :

– Vous venez de jurer que vous combattriez les rois et la tyrannie, et, déjà, vous courbez la tête sous je ne sais quelle tyrannie... Si vous voulez que la Commune de Paris gouverne l’Empire, comme faisait Rome, soumettons-nous, mettons la tête sur le billot. Mais vous avez juré de défendre le peuple ou de mourir à votre poste... Eh bien ! tenez votre serment et faites respecter la volonté nationale...

En fin de compte, l’Assemblée passe à l’ordre du jour, sans accepter la démission de la Commission..

L’incident a suffi pour redonner au Comité de surveillance toute son arrogance. D’autant plus audacieux qu’il sent plus faibles les chefs girondins, il pousse alors l’impudence jusqu’à lancer un mandat d’arrêt contre Roland. La mesure est si inopportune que Danton se hâte de la faire révoquer ; il se fait même accompagner par Robespierre dans la visite qu’il fait, à cette occasion, à la Mairie.

Le ministre de l’Intérieur, de son côté, se décide à agir, ce 4 septembre, comme s’il était aiguillonné par le danger.

Pour la première fois, après bientôt quarante-huit heures d’effroyables tueries, il s’émeut de l’inaction persistante de la garde nationale et adresse à Santerre une réquisition en règle :

 

Au nom de la Nation et par ordre de l’Assemblée nationale et du Pouvoir exécutif, je vous enjoins, Monsieur, d’employer toutes les forces que la loi met dans vos mains pour empêcher que la sûreté des personnes et des biens soit violée, et je mets sous votre responsabilité tous attentats commis sur un citoyen quelconque dans la ville de Paris.

 

Cette réquisition, il en envoie en même temps copie à Pétion et à l’Assemblée ; la lettre qu’il écrit à celle-ci prouve le désarroi dans lequel les évènements le plongent ; l’homme, on le sent, ne sait plus quelles mesures prendre, à quelle autorité recourir :

 

Il paraît que le massacre opéré dans les prisons n’est pas uniquement l’effet du transport qui a paru saisir des citoyens à l’aspect des dangers dont la capitale était menacée. Cet effet serait momentané, tandis que ces cruelles opérations se prolongent, malgré les réquisitions que j’ai plusieurs fois adressées au maire vertueux, mais sans pouvoir, dont Paris méconnaît la voix.... J’apprends que des hommes armés sont encore à l’Abbaye, cherchant à inonder les cachots dans lesquels on suppose qu’il reste des prisonniers... Non, il n’est pas possible que la majorité des citoyens se prête à ces excès ! Elle se ralliera sans doute à la voix des représentants de la Nation pour disperser les hommes égarés qui les commettent.

 

Pauvre Roland !... comme il dit vrai ! le « vertueux » Pétion est « sans pouvoir » ; jusqu’à la fin, cette impuissance sera manifeste... À lui encore, pourtant, dans la journée, il signale la situation critique des 238 Suisses conduits la veille à l’Abbaye, et qui courent de grands risques dans les bâtiments conventuels où ils restent enfermés... Le maire de Paris ne tentera rien non plus pour ces malheureux. Maillard se fera plus tard une gloire de leur avoir sauvé la vie, en obtenant leur grâce du peuple et en les ramenant lui-même à la Maison commune. Ainsi épargnés, acclamés même, ils seront incorporés dans divers régiments français.

Quant à Santerre, plus pitoyable encore est sa conduite. Il répond aussitôt à Roland et, à le lire, on pourrait croire qu’il va agir :

 

Mon cœur, dit-il, est ulcéré en apprenant à chaque instant la violation des lois et les excès auxquels on s’est livré... Je vais redoubler d’efforts auprès de la garde nationale, et je vous jure que, si elle reste dans l’inertie, mon corps servira de bouclier au premier citoyen qu’on voudra insulter.

 

Belles paroles, qu’aucun acte ne suivra... À la décharge toutefois du personnage, il faut reconnaître que la garde nationale persiste à ne pas vouloir marcher contre les assassins... Roland sera obligé d’en convenir, et il écrira, quelques semaines plus tard :

 

Je devais requérir la force publique ; je le fis ; elle était nulle.

 

Ainsi, vainement, le pauvre homme se débat-il devant une situation à laquelle il ne voit pas d’issue... Son affolement, on n’en peut douter, atteindra son paroxysme quand, au cours de cette même journée, quelques « ouvriers », qui ont été « employés à l’expédition des prêtres de Saint-Firmin », se présentent au ministère de l’Intérieur, pour toucher les bons de payement remis par la Section des Sans-Culottes.

Louvet, familier du ménage Roland, nous a laissé le récit de cette visite, que confirment des pièces officielles. Ils sont quatre, – Gilbert Petit, Nicolas Guy, Michel Lepage, Pierre-Henri Corsin, – et ils portent encore piques et épées ensanglantées. Un chef de bureau, le citoyen Faipoult, les reçoit, lit le papier, écoute les explications que lui donne Petit : il feint de ne pas comprendre l’espèce d’ouvrage pour lequel il a été alloué 12 livres à chacun de ces individus.

On discute ; pendant ce temps, un des hommes, ivre, s’est installé dans un fauteuil et assoupi.

– On vous a donné de l’ouvrage, dit Faipoult ; vous demandez qu’on vous paye ; rien n’est plus juste ; mais adressez-vous donc à ’ceux qui vous ont employés.

Et, comme tout doit se faire dans les règles, une annotation est mise sur le mandat :

 

Le ministre de l’Intérieur, responsable comme fonctionnaire public ne peut et ne doit ordonner de payement que d’après les formes commandées par la loi. Il faut que toute dépense de commune soit arrêtée par la municipalité du lieu ; ainsi, c’est à la municipalité de Paris que la Section des Sans-Culottes doit s’adresser pour faire régler la dépense faite dans son sein ; en conséquence, il est forcé de renvoyer ou à la Section même ou à la municipalité les porteurs du mandat ci-joint.

 

On réveille le camarade endormi, et, fort mécontents, les quémandeurs vident les lieux... En fin de compte, le Conseil général fera, demain, verser les 48 livres aux quatre « ouvriers » de Saint-Firmin.

 

 

À 8 heures, ce même soir, Roland enverra encore une lettre à l’Assemblée pour lui faire savoir que l’agitation continue à l’Abbaye.

Il est exact que les massacres se poursuivent : de nombreux prêtres, une vingtaine de gardes du corps, le vice-président du Bas-Rhin Doyen, l’ex-administrateur de police Perron, le comte Armand de Rohan-Chabot sont de ceux qui tombent au cours de cette journée.

À l’instant où ce dernier est appelé devant le tribunal, il aperçoit, entre les deux guichets, un tailleur de la rue de Seine, nommé Lecomte... Cet homme est son obligé : nul doute qu’il ne témoigne en sa faveur. Il s’approche de lui et lui dit :

– Monsieur Lecomte, vous me connaissez... Vous connaissez ma famille... Vous savez que nous avons toujours fait le bien autant qu’il nous a été possible...

– Je vous connais bien, interrompt brusquement le triste sire, je sais que vous êtes le comte de Chabot, que vous avez 150 000 livres de rentes, que vous vous étiez mis garde du roi et que vous étiez au château le 10 août.

Il n’en faut pas plus : l’officier est envoyé à la mort.

Peu après, l’abbé de Boisgelin de Kerdu, neveu de l’archevêque d’Aix et ancien agent du clergé de France, est également immolé... A-t-il cherché à se sauver ?... Le registre porte, en marge de son nom : « Assassiné rue de Grenelle, à ce qu’a assuré le peuple. »

Un autre prisonnier, Claude Guyet, – comparse dont seul le nom a été conservé, – est abattu un quart d’heure après son incarcération, et mention de ce fait est portée en marge du livre d’écrou.

Car, malgré les, massacres, les autorités continuent d’envoyer à l’Abbaye les gens qu’on arrête, les exposant ainsi, volontairement ou non, à la mort. Tous, heureusement, ne subissent pas le sort de Guyet ; un certain Ducrenan, écroué par ordre du Comité de police de la Section des Quatre-Nations, sera épargné ; il sera encore prisonnier le 14 septembre.

Il y a aussi des acquittés : l’ex-directeur au ministère des Affaires étrangères Gandolphe et l’ancien officier municipal Cahier sont de ceux-là ; le premier a été réclamé par la Section de la Fontaine-de-Grenelle, et le second, deux fois interrogé, est deux fois absous par le peuple.

De ces épargnés, le plus illustre est l’abbé Sicard, qui verra enfin, dans la soirée, finir son long cauchemar.

Nous l’avons laissé, ce matin, enfermé avec M. de Salamon et quelques autres, dans le violon du monastère, à côté duquel les assassinats se succédaient.

À un moment donné, un des détenus a cru entendre le charretier qui enlevait les cadavres de la cour répondre à quelqu’un demandant pourquoi il ne conduisait pas au cimetière les corps déjà chargés :

– Vous devez me donner celui de l’abbé Sicard à porter à 4 heures ; je porterai le tout ensemble.

On se doute de l’état où un pareil propos a pu mettre le pauvre instituteur des sourds-muets ; il s’est vu perdu et a aussitôt, ayant pu obtenir une feuille de papier, griffonné quelques lignes à un député ami, pour le supplier d’intervenir en sa faveur. En termes brûlants, il dépeignait son martyre, ses angoisses, la rage de « ces bourreaux, fumants de sang, qui grinçaient des dents et demandaient sa tête ».

La lettre est bien parvenue à destination ; lecture en a été aussitôt donnée à l’Assemblée, où elle a causé une profonde émotion ; un décret a été rendu sur l’heure, qui ordonnait à la Commune de mettre en liberté le prisonnier ; expédition de ce décret a été reçue à l’Hôtel-de-Ville, aux environs de midi, et mention a été faite au procès-verbal de cette mesure, qui sauvait « un homme cher autant que précieux à l’humanité ».

Que s’est-il passé ensuite ?... toujours est-il que M. Sicard, à 3 heures de l’après-midi. ignorait encore la décision prise, était toujours enfermé, voyait approcher inexorablement l’instant fixé pour sa mise à mort.

Il sait pourtant que, parmi les législateurs, il a de puissants appuis. À tout prix, il faut qu’ils obtiennent sa grâce. De nouveau, il se procure une demi-feuille de papier ; il la divise en trois morceaux et écrit trois billets : un à Hérault de Séchelles, alors président de la Législative ; un à Laffont de Ladébat, député de la Gironde ; un autre à une amie très fidèle, Mme d’Entremeuse.

Mais, à cette heure, l’Assemblée n’est pas en séance ; un huissier, heureusement, s’empresse de porter le message à Hérault. Laffont. de Ladébat, de son côté, alerte Chabot. Mme d’Entremeuse vole chez Pastoret, député de Paris, qui quitte son dîner et se rend en hâte au Comité d’instruction publique, où il retrouve Hérault qui, entre-temps, a fait appeler leur collègue Romme ; réunis, les trois représentants prennent un arrêté, qui ordonne, une seconde fois, à la Commune de sauver M. Sicard, « une des propriétés les plus intéressantes de la Nation ».

La mesure risquerait encore d’être mise en sommeil à l’Hôtel-de-Ville si un membre du Conseil général, le nommé Guiraut, membre du bureau de consultation des Arts et Métiers, ne demandait à être chargé de l’exécution du décret et de l’arrêté... Il ne fait qu’un saut à l’Abbaye : il est 7 heures du soir. À ce même instant, Chabot se trouve également à Saint-Germain-des-Prés, et, de la chaire de l’église, il prononce un chaud plaidoyer pour M. Sicard devant l’assemblée générale de la Section.

À 4 heures, un orage terrible a interrompu les massacres, en dispersant la foule... M. Sicard a-t-il dû, comme il le dit, son salut à cette heureuse circonstance, ou s’était-il simplement forgé une imaginaire terreur ?... Qui le saura jamais ?... Depuis, il est resté dans l’anxiété, désespérant de son sort et de la fidélité de ses amis... L’arrivée de Guiraut le ranime.

Alors une scène incroyable va se dérouler : le représentant de la Commune a pris sous son bras le prisonnier ; avec lui il se présente sur le perron qui descend à la cour du Jardin, où gisent encore des cadavres sanglants ; les épées, les piques, les massues, déjà dressées pour tuer celui qu’on leur jettera, s’abaissent ; les cris de colère se transforment en acclamations ; une voiture a été amenée, dans laquelle montent le rescapé et son sauveur, qu’a rejoints l’horloger Monnot ; le véhicule fend la foule qui, joyeuse, le laisse passer, l’escorte. Un quart d’heure plus tard, le cortège arrive au Manège, et M. Sicard est introduit à la barre ; des applaudissements délirants le saluent ; les larmes coulent ; tous les députés se précipitent pour l’embrasser ; Guiraut prend la parole, salue « l’innocence qui a échappé au glaive de la vengeance », montre la puissance de son écharpe, « ce ruban tricolore qui a suffi pour arrêter un peuple armé ». M. Sicard lui succède, dit sa reconnaissance à l’Assemblée, à la Commune, au brave Monnot qui, dimanche, lui a sauvé la vie, sans pouvoir, hélas ! empêcher la mort de M. Laurent, dont la perte est irréparable.

Hérault de Séchelles, assis au fauteuil présidentiel, ne peut laisser passer une si belle occasion sans dire son mot :

– Ceux qui, conclut-il, ont si bien mérité de la patrie, en sauvant un homme si précieux pour la société, en ont trouvé la récompense dans leur cœur...

Et, au milieu des bravos, il invite l’illustre instituteur des sourds-muets à recevoir les honneurs de la séance, avant d’être rendu à ses élèves.

Chabot rentre à cet instant et dit le mot de la fin : il a reçu le plus touchant accueil des membres de la Section des Quatre-Nations ; à son adjuration de mettre fin à leur vengeance, tous ces citoyens, – ils étaient plus de 5 000, – « ont juré qu’il ne serait plus commis la moindre violence » ; désormais ils ne reconnaîtraient plus d’autre autorité que celle de l’Assemblée nationale ; « ils mourraient, s’il le fallait, pour elle... »

Comme tant d’autres, ce serment sera illusoire : après quelques heures d’arrêt, le massacre reprendra demain.

 

 

En attendant, on profitera, ce soir, de cette accalmie pour remettre un peu d’ordre autour de cette Abbaye où, depuis plus de quarante-huit heures, le sang coule à flots.

Plus tard, on publiera, signé de Panis et Sergent, contresigné par Méhée, un billet qui enjoignait « au nom du peuple » aux « camarades » de « faire enlever les corps morts, de laver et nettoyer toutes les taches de sang, particulièrement dans les cours, chambres, escaliers » du monastère...

Ce billet ne paraît guère plus authentique que celui du 2 septembre, rédigé dans les mêmes formes inusitées, qui enjoignait à Maillard de juger tous les prisonniers de l’Abbaye, à l’exception de l’abbé Lenfant.

Il est certain, du moins, que la Commune ne se désintéresse nullement de ce nettoyage auquel, semble-t-il, Maillard préside en personne. Il ne s’agit pas seulement, en effet, de faire disparaître les traces du drame ; il y a maintenant tout un règlement de comptes à effectuer, où la ville a à intervenir.

Ici Lenfant et Chaney sont ses représentants ; ils signifient à Maillard de leur remettre les dépouilles enlevées aux condamnés, et l’autre, en retour, leur demande de lui rembourser « ses petites dépenses », – 260 et quelques livres qui ont servi à nourrir et à abreuver ses comparses.

Au même instant, vers 6 heures, l’orage passé, la vente à l’encan des défroques des victimes se fait dans la cour du Jardin, où se pressent curieux et marchands fripiers ; la municipalité y a délégué deux de ses membres élus du quartier, le marchand-drapier Chéradam et l’homme de loi Legangneur-Delalande ; un huissier-priseur, le sieur Siret, dirige les enchères... Elles ne sont guère animées, quels que soient les efforts des crieurs ; l’ensemble des effets finit par être adjugé à la citoyenne Marguerite Malherbe, femme Champagne, domiciliée cour du Dragon chez le marchand-quincailler Génot, moyennant la somme de 375 livres 10 sols payés comptant ; l’acheteur devra enlever le tout avant demain matin 9 heures.

Dans ces multiples règlements, les « ouvriers » ne se laisseront pas oublier : ayant travaillé ils veulent être payés. Le ministre de l’Intérieur a fait savoir à la Section qu’il ne leur donnerait rien ; la municipalité, de son côté, les a renvoyés à celle-ci ; furieux d’être ainsi partout éconduits, ils reviendront à Saint-Germain-des-Prés dans la soirée, menaçants, exigeant leur salaire ; un des membres du Comité civil en débarrassera ses collègues en donnant à ces gêneurs un paquet d’assignats.

 

 

Toute la journée, des commissaires de la Commune et de l’Assemblée ont couru de prison en prison, de quartier en quartier, dans l’espoir d’arrêter ces désordres par trop persistants.

Six des premiers sont allés à la Force et ont cherché, sans succès, à « arrêter les bras vengeurs qui frappaient les criminels » ; deux, aussi inutilement, ont fait une apparition à l’Abbaye ; deux autres ont été envoyés au collège de Boncourt, pour protéger le procureur, M. Laube, dont les jours paraissaient menacés ; d’autres encore sont venus apposer les scellés à la Conciergerie, où le peuple tentait de pénétrer, prétendant que la geôle renfermait encore des prisonniers.

À 6 heures du soir, répondant à l’invitation de l’Assemblée, une députation des élus de Paris se présente au Manège, pour faire un rapport sur l’état de la capitale. Ce rapport est rassurant ; sans doute les prisons sont vides, mais « l’innocence a échappé au glaive du peuple » ; la ville maintenant est calme ; cependant on surveille, et le commandant général a assuré qu’il n’y avait rien à craindre pour la nuit.

Un peu plus tard, les commissaires de l’Assemblée, nommés la veille au soir pour aller dans les 48 Sections, rendent compte de leur mission, et ils confirment ce que vient de dire Chabot : ils ont reçu partout « les témoignages les plus flatteurs de la confiance du peuple et de son respect pour la loi » ; d’un mouvement unanime, on a « juré d’être fidèle à la Nation, de maintenir la liberté, l’égalité, la sûreté des personnes et des propriétés », et ce serment a été prêté avec tant d’enthousiasme qu’il a arraché aux commissaires des larmes d’attendrissement.

Cambon, à la Section du Contrat-Social, a été témoin d’embrassements fraternels, au cri de « Vive la patrie ! » ; Thuriot et Charlier, à celle des Arcis, ont eu même spectacle ; celle du Mail s’est, en présence des députés, « portée garante envers les citoyens de la violation qui pourrait avoir lieu, dans son territoire, soit des personnes, soit des propriétés » ; celle de l’Observatoire a chargé son président d’aller à la barre prêter le serment demandé ; celle du Temple a porté à son procès-verbal le décret de l’Assemblée demandant la fin des massacres ; partout, en un mot, s’est manifestée une horreur profonde pour les assassinats qui ensanglantaient Paris.

Certaines Sections, parmi celles qui s’étaient montrées les plus violentes, se sont complètement retournées ; celle du Luxembourg notamment a donné sa pleine approbation à la lettre du ministre de l’Intérieur et a ordonné à ses représentants à l’Hôtel-de-Ville « de se renfermer dans les principes de la loi et dans la hiérarchie des pouvoirs constitués, de se rallier plus que jamais à l’Assemblée nationale ».

Aucune note discordante ne trouble ce concert rassurant, qui montre un Paris rentrant dans l’ordre... Au même moment, pourtant, un nouveau drame se déroule, non moins effroyable que ceux qui l’ont précédé, – et personne n’en parle, n’y fait même allusion.

 

 

Au début de l’après-midi, une bande d’hommes armés s’est présentée à la Salpêtrière, exigeant qu’on lui livrât les femmes détenues dans la partie de cette maison qu’on appelait la Force.

Quels étaient ces hommes ?... Vraisemblablement, pour une bonne part, ceux qui revenaient de Bicêtre, où le travail était achevé. De deux seulement les noms sont connus : Henri-Denis Depoix, « compagnon de rivière » de la rue des Fossés-Saint-Bernard, et Claude-Timothée Goussiaume, un cordonnier de la rue de Versailles ; l’un et l’autre s’étaient déjà signalés à Saint-Firmin.

À la barrière de Fontainebleau, – l’actuelle place d’Italie, – la troupe n’a eu qu’à tourner à droite dans le boulevard de l’Hôpital ; à 1 200 mètres de là, au bas de la descente, un porche monumental donne accès au vaste établissement de charité créé par Louis XIV dans ce coin de la périphérie parisienne, où jadis on préparait le salpêtre.

Le porche franchi, on a devant soi la façade immense du premier corps de bâtiments, que domine, au centre, le dôme de l’église octogonale construite par Libéral Bruant. Près d’elle, un passage voûté conduit à une première cour ; celle-ci traversée, un autre passage, face au premier, mène à la seconde cour, – la cour Sainte-Claire, ombragée de catalpas squelettiques : là, à gauche, un peu en contrebas, s’élève la Force, but désigné de l’expédition.

Des femmes y sont enfermées, adolescentes de 16 et 17 ans, en correction, mêlées à des voleuses de tous âges, des prostituées, des détenues à la demande de leur famille pour des scandales... Quelles craintes pouvaient inspirer ces malheureuses sans défense au peuple de Paris et motiver sa colère ?... Il faut voir ici, comme dans la tuerie des enfants de Bicêtre, une des suites navrantes de la névrose collective qui se manifeste en ces jours.

La veille au soir déjà, il y eut une alerte ; des désordres assez graves ont même dû se produire, car l’assemblée de la Section Mauconseil a décidé l’envoi à l’hôpital de 200 hommes armés et d’une pièce de canon, pour renforcer la garde nationale qui s’y trouvait, – mesure assez extraordinaire étant donné l’éloignement de cette Section, proche de Saint-Eustache.

Que c’est-il exactement passé ? Prudhomme raconte, – et cela paraît vrai, – qu’une poignée de sans-culottes, venant des prisons, se présenta en effet à la Salpêtrière, cet après-midi-là, mit en liberté 183 femmes et se retira vers 7 heures du soir... Brodant sur ce thème, on a ajouté, qu’au lieu de repartir, ces hommes passèrent la nuit dans l’établissement et s’y livrèrent aux pires orgies, en compagnie des jeunes filles de la Correction... Rien ne permet de l’affirmer ni de le nier : sur la seule expédition du 4 septembre on a des faits précis.

En voyant arriver cette horde, l’économe, le citoyen Domney, envoie en hâte un message à Pétion : il n’a pu lui rendre compte de ce qui s’est passé hier à la Salpêtrière, mais ses craintes renaissent, il a le plus grand besoin de secours :

 

Déjà, ajoute-t-il, nombre de citoyens armés entrent librement dans la maison, sans être revêtus d’aucune autorité légale, et je viens d’être prévenu que les dames et forts de la Halle se proposent aussi d’y venir dans la journée ; je ne puis, Monsieur le maire, prévoir le motif qui les y amène.

 

En même temps, le digne fonctionnaire dépêche un avis analogue à la Section du Finistère, dans l’arrondissement de laquelle se trouve l’établissement.

La lettre à Pétion restera sans réponse : il est absent, et ses services se contentent de transmettre l’appel à Santerre, « afin qu’il soit à portée de prendre, sans délai, toutes les mesures qui lui paraîtront convenables »... Ici, pas plus qu’ailleurs, le chef de la garde nationale parisienne n’interviendra.

La Section du Finistère, par contre, envoie aussitôt deux commissaires, les citoyens Mathieu-François Brunet et Charles Gombert-Bertrand. Quand ceux-ci arrivent à l’hospice, ils trouvent les cours remplies d’hommes armés de sabres, de gourdins, d’« instruments tranchants » ; impuissants, ils assisteront au drame, et le procès-verbal qu’ils en dresseront permet d’en reconstituer les hideuses péripéties.

Le décor en a subsisté, car la Force est toujours telle qu’elle était alors : un quadrilatère de bâtiments gris, au crépi délabré, avec trois étages, dont le dernier mansardé, n’ayant sur la cour Sainte-Claire que d’étroites ouvertures grillagées, ouvrant au contraire les fenêtres de ses salles de détention sur quatre courettes intérieures sombres et humides ; derrière, à l’Est, elle reste bordée par l’archaïque rue des Archers, dont les maisonnettes servaient jadis de logement aux gardiens de la prison et aux miliciens spécialement chargés d’opérer dans Paris la rafle des filles de mauvaise vie... On ne peut franchir la porte basse et le couloir étranglé qui donne accès à cette geôle d’autrefois sans penser à celles qui, le 4 septembre 1792, y reçurent la mort.

L’économe a dû, cédant à la violence, donner communication des registres contenant l’état de ces détenues ; leur prison forcée, une sorte de bureau a été improvisé à l’entrée, et un commis, Charles-François Denis, a été contraint de s’y installer, pour appeler une à une les femmes et donner sur elles les renseignements qu’on possédait ; 87 seront successivement amenées ; 35 seront assommées, 52 mises en liberté.

À parcourir les deux listes, on croit pouvoir discerner les raisons qui entraînent la condamnation ou l’acquittement : on abat impitoyablement toutes celles qui sont « flétries », – portant, imprimée au fer rouge sur leur épaule, la lettre indélébile qui stigmatisait leur crime ; on relâche en principe les autres ; quatre seulement, la fille Françoise Robineau, les femmes Marie Coron et Toinette Goret, la gamine de 17 ans et demi Marie Bertrand, seront, quoique non marquées, assassinées. On ne fera même pas grâce à une vieille de 71 ans, Marie-Élisabeth Massey... Dans cette suite de noms qui ne disent rien, un seul retient l’attention : la veuve du célèbre empoisonneur Desrues, roué et brûlé vif en 1777, sera égorgée.

L’affaire ne traîne pas... Sous le regard terrifié des employés et des surveillants, les exécutions se succèdent avec une atroce régularité ; une seule prisonnière tentera de s’enfuir et sera aussitôt reprise : on la tue à coups de bûche sous le passage Sainte-Claire, entre la seconde et la troisième cour. Avant la nuit, semble-t-il, tout est fini, et les meurtriers vident les lieux.

Les commissaires de la Section peuvent alors faire, devant eux, fouiller les vêtements des cadavres et recueillir ce qu’on y trouve : une trentaine de pauvres bijoux, – bagues, boucles d’oreilles, croix en or et en argent, une somme aussi de 837 livres 13 sols, en numéraire ou assignats.

Cela fait, le fossoyeur Pierre Piat procédera, dans le cimetière de la maison, à l’inhumation des 35 victimes ; Gombert-Bertrand et Brunet y présideront, entourés de l’économe Domney et de deux employés, Denis et Lecourtois.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XX

 

 

Les derniers sursauts du drame

 

 

 

 

La nuit du mardi 4 au mercredi 5 septembre s’est passée dans le calme : on a l’impression que les massacreurs sont las de tuer. Les rapports de la garde nationale signalent seulement qu’au cours de leurs rondes, les patrouilles ont ramassé un certain nombre d’individus qui, libérés des prisons, s’empressaient de recommencer leurs méfaits.

Avec le jour, cependant, l’animation reprend autour des geôles où restent encore quelques détenus... Sur ces derniers épisodes du drame les renseignements sont vagues, contradictoires, et il est bien difficile de discerner ce qu’ils furent en réalité.

À l’Abbaye, ce sont surtout des libérations qu’il y a à noter : celles du receveur de la ville, Coureur, de la femme du publiciste Geoffroy, de plusieurs autres encore, celle surtout de M. de Salamon.

Sa gouvernante Blanchet ne l’a pas oublié, a multiplié ses démarches... En fin de compte ayant, ce mercredi matin, rencontré aux Tuileries l’évêque constitutionnel Torné, elle l’a saisi au collet, lui a intimé l’ordre de venir avec elle à Saint-Germain-des-Prés pour obtenir la libération définitive de l’abbé ; en cours de route ils ont rencontré un autre député, qui a accepté de se joindre à eux. À 11 heures, l’internonce voit arriver le trio, accompagné d’un membre du Comité civil de la Section : avec eux il sort enfin du monastère, où il a vécu de si terribles angoisses... À l’entendre, deux scènes encore, bien typiques, le frappent à l’instant où il quitte le violon : dans une salle à côté, il aperçoit un membre de la Commune ayant devant lui un grand nombre de sacs d’argent et distribuant leur salaire aux massacreurs, – 30 à 35 francs selon les cas, 6 francs seulement pour un incapable « dont le travail n’était pas trouvé suffisant » ; un peu plus loin, dans la cour, il voit une femme « qu’on dirait échappée de l’enfer », à cheval sur un cadavre, le fouaillant et criant :

– Voyez comme ce chien de calotin était gras !

Si le fait est vrai, il montre qu’on tuait encore, à ce moment, à l’Abbaye. Suivant Maton de La Varenne, l’abbé Lenfant serait une de ces dernières victimes.

Certainement son frère, membre du Comité de surveillance, a multiplié les démarches pour le préserver, et il y a eu, avec Maillard, des pourparlers auxquels a été mêlé, – il le raconte du moins, dans ses Mémoires d’un prêtre régicide, – l’abbé Monnet, ancien constituant qui va être élu député de la Haute-Marne à la Convention. Ces pourparlers peuvent, avec beaucoup de vraisemblance, être reconstitués d’après les documents qu’on possède.

Dès le début des massacres, le 2 septembre, Monnel a remis au « président » du tribunal de l’Abbaye un ordre du Comité de ne point juger l’abbé Lenfant et de le mettre en lieu sûr ; Maillard était ivre et, connaissance prise du billet, a répondu :

– C’est bien, va-t’en !...

Le lundi, comme la tuerie continuait, le même Monnel a obtenu un nouvel ordre, qu’il s’est hâté de porter ; on y prescrivait, cette fois, de « relâcher l’abbé Lenfant ».

Mais, à ce moment, les assassins étaient en pleine folie ; il était impossible de leur faire entendre raison. Maillard n’a pas caché ses craintes dans ces quelques lignes, qu’on peut penser envoyées au Comité le 3 :

 

Messieurs, comme le tribunal est toujours permanent et qu’on veut avoir la tête du prévenu, s’il n’est pas coupable, nous démontrerons au peuple juste son innocence, mais aussi, s’il l’est, ils ont juré sa perte. De la part du peuple. – MAILLARD.

 

Une dernière lettre alors a été envoyée,’ toujours signée de Panis et Sergent ; par elle, ceux-ci, patriotes incontestés, espéraient apaiser la colère de la foule :

 

Sur la demande qui nous est faite, au nom du peuple, par un citoyen porteur d’un ordre signé Maillard, nous déclarons au peuple qu’il importe beaucoup à l’intérêt public que l’abbé Lenfant soit conservé, mais qu’il ne soit pas mis en liberté, au contraire très étroitement gardé. Nous représenterons le procès-verbal et les autres pièces, lorsqu’il en sera temps, pour éclairer nos frères. Mais, dans ce moment, la multiplicité, bien concevable, des affaires publiques nous empêche d’employer peut-être deux heures à retrouver ce procès-verbal dans la multitude de nos procès-verbaux. – À la Mairie, ce 3 septembre, l’an IVe de la Liberté, de l’Égalité le IerLes administrateurs de police et de surveillance : PANIS, SERGENT.

 

L’essentiel, en pareille circonstance, est de gagner du temps. On a donc momentanément laissé détenu l’abbé Lenfant.

Il n’échappera pas cependant à son destin... Quand on pense un peu calmée la frénésie de meurtre, on cherche à faire sortir le détenu de l’Abbaye, mais quelques enragés veillent, le suivent, le signalent à des femmes qui hurlent :

– Voilà le confesseur du roi !

Il est vite rattrapé, rue de Buci, devant la maison d’un nommé Vandamberg. Se voyant perdu, il tombe à genoux et, levant les mains au ciel, s’écrie :

– Mon Dieu ! je vous remercie de pouvoir vous offrir ma vie, comme vous avez offert la vôtre pour moi...

On l’assomme pendant qu’il achève cette prière... On se contente de mentionner, en marge du livre d’écrou : « Mort le 5 septembre. »

Après l’abbé Lenfant aucune autre victime n’est signalée à l’Abbaye... Peu à peu, le calme va s’y rétablir, mais le quartier verra encore pendant quelques jours se pavaner dans ses étroites rues ceux qui se sont distingués au cours des massacres ; le citoyen Lachèvre, entre autres, ce serrurier de la rue de Seine dont nous avons signalé les hauts faits, montera la garde, demain soir, au poste du quartier, son visage, ses vêtements, ses sabots pleins de sang, armé d’une pique dont le fer est rouge jusqu’au manche.

Dûment inventoriées, – cet inventaire remplissait treize pages de grand papier, – les dépouilles des tués seront envoyées, avant la fin de la semaine, au Comité de surveillance de la Commune.

Combien de victimes, au total, étaient-elles tombées à l’Abbaye en ces heures de folie ?... Il est bien difficile de le préciser, car il n’est pas certain que tous les détenus aient été portés sur le livre d’écrou. Vérification faite, M. Caron arrive à un total de 175 environ ; il y aurait eu 285 épargnés.

 

 

L’Abbaye n’est pas la seule prison où se manifestent les derniers sursauts de la tragédie.

À la Force, le tribunal populaire continue de siéger, et, bien que nous n’ayons aucun renseignement sur son travail de ce jour-là, nous savons qu’il fut long, pénible, puisque Rossignol, qui y siégeait, fit demander à la Commune, à 6 heures du soir, qu’on vînt le relever, tant il était excédé de fatigue, même malade. Peu après, le Conseil général décidera de faire transporter à Sainte-Pélagie les prisonniers acquittés, qui sont restés enfermés dans l’église de la Culture-Sainte-Catherine, comme s’il estimait prudent d’éloigner ces gens du quartier toujours ensanglanté.

À Bicêtre, dans la journée, un certain Musquinet de la Plagne, – sinistre fripouille, qui finira sur l’échafaud comme concussionnaire, – se présente à l’hôpital accompagné d’un soi-disant représentant du peuple ; il annonce un prochain retour des tueurs, qui débarrasseront l’établissement des chefs, des employés, des sœurs, dont les noms figurent sur une liste de proscription.

Sous le coup de cette menace, des secours sont demandés à la Section du Finistère, et l’appel est entendu. La garde nationale de cette Section décide de s’opposer à une nouvelle boucherie ; un détachement vient pour protéger la maison ; bien accueillis, joyeusement fêtés par les survivants, 50 hommes resteront là quelques jours, jusqu’à ce que, décidément, il n’y ait plus rien à craindre. Quelques enfants de la Correction, échappés à la mort, seront, pendant ce séjour, pris en affection par les soldats, qui les emmèneront aux armées.

À la Conciergerie, il y a également des troubles, et la Commune y envoie un commissaire, le citoyen Cochois, « pour y assurer l’ordre et la tranquillité ». Tout porte à croire qu’il s’agit là de mettre fin à des déprédations plutôt qu’à de nouveaux assassinats.

C’est que, profitant de ces convulsions, les malfaiteurs s’en donnent à cœur joie... Trouvera-t-on jamais plus belle occasion de piller et de s’enrichir ?... Et, malheureusement, l’exemple vient de haut : le Comité de surveillance lui-même est si suspect de malversations que Panis est invité à se rendre au sein du Conseil général pour se justifier des plaintes « amères » portées contre lui par un membre de l’Assemblée municipale... Sans doute sera-t-il officiellement lavé de tout soupçon quand, demain, il se présentera : sa justification satisfera les plus exigeants et on « lui témoignera qu’on n’a aucun doute sur la pureté de sa conduite... ». Mieux vaut ne pas trop approfondir les choses : le déroulement de la Révolution empêchera d’aboutir cette troublante enquête, dont ce premier incident n’est que le début.

Au fur et à mesure des perquisitions effectuées à la suite du 10 août, les objets de valeur saisis étaient, nous l’avons dit, apportés à la Mairie et déposés dans un arrière-cabinet des bureaux du comité ; depuis le début des massacres on y a déposé tout ce qu’on a retrouvé sur les cadavres : pêle-mêle ainsi sont entassés là couverts et timbales d’argent, tabatières, montres en or, chaînes, broches et bagues, numéraire, assignats. En principe, chaque chose est cotée, inventoriée, mais, dans ce désordre, comment empêcher les fuites ? Quand, en novembre, on s’avisera de pousser l’enquête, les Annales patriotiques pourront dire ironiquement :

 

Beaucoup de choses manquent dans ce compte : des bijoux, des louis, de l’argenterie. Au reste, on n’a touché ni aux caleçons ni aux serre-tête.

 

Et, quand on constatera des manques, un des membres du Comité, particulièrement suspect, Duffort, répondra « qu’il n’en a pas eu connaissance ».

Une déclaration que fera Sergent, en 1793, devant le Conseil général des comptes, jette un jour sinistre sur les agissements de la bande, en ces derniers jours du drame de septembre.

Chaney était parvenu à sauver, à l’Abbaye, le 3 et le 4, une certaine quantité d’objets précieux : il les avait rapportés au Comité sans les mettre sous scellés ; en vue de leur vente, il les avait fait estimer par le citoyen Zurich, un bijoutier suisse du quai de l’Horloge.

Dans le lot, il y avait plusieurs montres et des bagues, dont une, fort belle, ornée d’une agathe sanguine à tête de femme, prisée 72 livres par le commerçant.

Là-dessus plusieurs de ces messieurs et quelques chefs de bureau de la Commune ont exprimé le désir d’acquérir eux-mêmes ces bijoux ; une nouvelle estimation en a été faite par l’horloger Dejean, et chacun, sans vergogne, a fait son choix : Panis, Leclerc, Cally, Deforgues, d’autres encore, ont pris des montres d’or qu’ils payeraient, disaient-ils, plus tard, sur leurs indemnités ou appointements à échoir ; Sergent, pour sa part, s’est attribué un chronomètre à répétition pour le prix de 180 livres, une chaîne, deux cachets et enfin la bague à agathe, pour les 72 livres demandées ; il s’est réservé encore, quelques jours après, une autre montre d’or unie, avec sa chaîne, « pour la faire acquérir par une personne qui avait paru désirer en avoir une... ». En face des prix portés par Dejean on s’est contenté de porter la mention « vendu ».

Quand tout cela se saura, Panis et Sergent seront membres de la Convention... Nul n’osera poursuivre de si puissants personnages, dont l’autorité ne faisait que grandir avec la Terreur.

 

 

À l’Assemblée, pendant ce temps, affluaient les protestations de fidélité et de confiance.

Pétion, ce matin, a repris, à l’Hôtel-de-Ville, la présidence du Conseil général ; suivi de tous ses membres, accompagné de Santerre, il se rend au Manège, et, là, au nom des représentants de Paris, prête le serment prescrit par le décret du 3 septembre. Imitant cet exemple, de nombreuses Sections se présentent à la barre au cours de cette séance et des prochaines : la Section du Luxembourg, oublieuse de sa responsabilité dans la tuerie des Carmes, n’est pas la dernière à jurer de « maintenir la sûreté des personnes et des propriétés ».

Maintenant, il s’agit de jeter un voile sur les massacres, d’en faire disparaître les traces, de montrer aussi que le peuple a su, dans ses pires égarements, se montrer parfois magnanime. Deux commissaires de la Commune amènent ainsi à l’Assemblée, comme une curiosité, l’abbé irlandais Flood, professeur de théologie au collège de Navarre, qui a échappé à l’hécatombe de Saint-Firmin. Pétion, par ailleurs, s’inquiète de faire remettre en liberté certains prêtres encore détenus ; on l’imagine mal, ce même jour, recevant à la Mairie une quinzaine de tueurs de la Force, qui viennent lui demander ses ordres, leur offrant à boire, les congédiant en leur disant : « de faire le tout pour le mieux »... Quand Duhem racontera cette scène, les Girondins seront à bas, et il sera politique d’accabler un homme mis hors la loi.

Plus encore que tout, le sentiment patriotique domine : à la Commune comme à l’Assemblée, les pétitionnaires se succèdent, disent leur impatience de partir pour l’armée, réclament des habits et des armes, défilent ensuite en silence, la main levée, devant le président, comme pour exprimer par ce geste muet leur dévouement à la France. Roland ne saurait laisser passer une si belle occasion pour se faire entendre : sa femme rédige et fait publier une ardente proclamation au bataillon marseillais, pour l’engager à voler à l’ennemi, en réprouvant « les coupables excès dont les enfants de la Liberté ne doivent jamais se souiller ».

Paris, ce soir-là, est très calme ; les cafés restent ouverts jusqu’à minuit et sont pleins de monde ; les patrouilles et les rondes de la garde nationale circulent, sans signaler rien d’anormal ; à peine, dans la troisième région, quelques suspects sont-ils arrêtés.

Les journaux qui paraîtront demain matin continuent cependant de faire prévaloir la thèse des massacres rendus inévitables par les agissements des conspirateurs : le Courrier des LXXXIII départements invoque « la justice terrible, mais nécessaire du peuple » ; le Thermomètre du jour affirmera prouvé le complot des prisons ; tout en confirmant ce complot, la Chronique de Paris, plus raisonnable, prêche pour le retour de l’ordre et la nécessité « de se réunir pour la défense commune, de faire cesser l’effusion du sang, de distraire l’effervescence du peuple des vengeances domestiques, pour la diriger tout entière contre les ennemis du dehors ».

 

 

On pouvait croire dissipé l’affreux cauchemar... La désillusion est grande quand, le jeudi 6 septembre, au matin, la nouvelle se répand que le massacre se continue encore à la Force.

Du coup, sans exception, les autorités s’émeuvent, car il faut à tout prix en finir.

Vers 10 heures, Pétion adresse à la Commune une lettre lui annonçant cette persistance des désordres et, en réponse, l’Assemblée parisienne l’invite à se rendre à l’Hôtel-de-Ville pour y « délibérer sur les moyens de faire cesser l’effervescence » ; Santerre, au même instant, est à nouveau sommé d’agir, et, cette fois, le maire lui en intime l’ordre, sèchement, sur un ton qui n’admet pas de réplique :

 

Je vous écris, Monsieur le commandant, relativement à la prison de la Force. Je vous ai prié d’y établir un nombre d’hommes si imposant qu’on ne fût pas tenté de continuer des excès que nous devons déplorer. Vous ne m’avez pas répondu : j’ignore si vous avez satisfait à ma réquisition, mais je vous la réitère ce matin. Comme j’ai à rendre compte à l’Assemblée nationale, j’ignore ce que je puis lui dire...

 

En attendant l’arrivée de Pétion, le Conseil veut donner satisfaction aux « travailleurs » des prisons : une somme de 1 463 livres sera mandatée « pour le salaire de toutes les personnes qui ont travaillé, au péril de leur vie, à conserver la salubrité de l’air dans les journées des 2, 3, 4 et 5 septembre derniers, ainsi que de ceux qui ont présidé à ces opérations, aussi importantes pour la société que dangereuses pour eux ». Le receveur de la ville se remboursera de ses avances sur les sommes provenant de la vente des effets qui se trouvent dans les diverses geôles.

Vers 1 heure, enfin, répondant à l’appel qui lui a été adressé, Pétion paraît à l’Hôtel-de-Ville ; on délibère un moment et on décide de faire une solennelle manifestation ; maire en tête, toute la Commune se rendra à la Force « pour rappeler le peuple à l’exécution de la loi ». À 2 heures, la séance est suspendue, et le cortège part.

Pétion, dans un discours qu’il publiera le 10 novembre, sans avoir pu le prononcer, dépeindra les péripéties de cette visite, et il n’y a rien à ajouter aux détails qu’il donne.

Aux abords de la prison, des curieux obstruent la rue ; autour de la porte, une foule se presse : là, tranquillement, assis devant une table, deux officiers municipaux en écharpe et trois hommes font l’appel des prisonniers d’après le registre d’écrou ouvert sous leurs yeux ; d’autres citoyens procèdent aux interrogatoires ; d’autres encore font fonction de jurés et de juges ; une douzaine de bourreaux, bras nus, couverts de sang, armés les uns de massues, les autres de sabres et de coutelas dégouttants, exécutent à l’instant les verdicts ; tous agissent avec la même sérénité que si la loi les avait appelés à remplir ces fonctions ; dehors, l’assistance attend les décisions avec impatience, gardant le plus morne silence aux arrêts de mort, jetant des cris de joie quand il y a des acquittements.

Loin d’être émus de la visite du maire, ces « justiciers » s’adressent à lui, lui vantent leur équité, leur attention à distinguer les innocents des coupables, les services qu’ils rendent ; ils osent lui demander, – et Pétion ajoute : « Pourrait-on le croire ? » – à être payés du temps qu’ils ont passé.

Confondu d’entendre de tels propos, le digne homme veut parler aux assassins « le langage austère de la loi » ; il leur exprime son indignation profonde ; il les fait sortir devant lui ; mais, à peine a-t-il tourné le dos, qu’ils rentrent ; indigné, il revient sur les lieux pour les en chasser ; cinq minutes après, ils sont là de nouveau.

Cette visite officielle, à grand tapage, n’a donc obtenu aucun résultat effectif. En réalité, la fin des massacres, qu’ont été incapables d’obtenir interventions et proclamations des autorités, sera uniquement amenée par le désir de tous d’un prompt retour au calme, – désir provenant surtout de la peur.

Cette peur, que nous avons déjà signalée, s’est accrue avec la durée des désordres, devant l’impuissance à les arrêter ; si l’anarchie s’aggravait, les pires violences seraient à redouter, et nul ne pourrait se vanter d’y échapper ; alors que, – c’est triste à dire, – l’affreuse tuerie avait laissé indifférente la grande masse de la population parisienne, été même acceptée, dans bien des milieux, avec une certaine satisfaction, le moindre possédant commençait à redouter de voir se tourner contre lui la colère populaire, maintenant qu’étaient disparus ceux qu’une habile propagande avait désignés comme des adversaires dangereux du nouvel ordre de choses.

Les Sections ne sont que le reflet de cet état d’esprit lorsque, unanimement, à la suite de la Commune, elles apportent leur adhésion à la tentative de redressement qu’esquisse l’Assemblée législative. Une motion votée ce 6 septembre, par la Section du Finistère, donne bien cette note : on y propose « de déclarer hautement que le peuple est vengé et qu’il livre au glaive des lois ce qui pourrait avoir échappé à sa juste vengeance, qu’il désavoue et déteste tous les excès que le brigandage voudrait exercer en son nom contre les personnes et les propriétés... ».

Ce même jour, la Section de la Réunion arrête que, « dès ce moment, toute trace de division sera effacée » ; on y jure de protéger désormais les propriétés et les personnes, et on scelle ce serment par un baiser de paix que tous les citoyens présents se donnent ; comme gage de cette réconciliation générale, un Te Deum sera chanté, le lendemain, en l’église Saint-Merry, et le premier enfant qui y sera baptisé recevra le nom symbolique de « Réunion ».

Devant de telles manifestations, le Conseil général n’en est que davantage incité à se poser en défenseur de l’ordre social ; pour éviter d’être accusé par ses ennemis de favoriser le désordre, il doit prendre la tête du mouvement, et cela explique ce qui se passe à l’Hôtel-de-Ville, à la séance du soir.

Un prêtre constitutionnel dévoyé, Bernard, représentant de la Section de Montreuil, occupe la présidence. Sergent monte à la tribune et proteste hautement contre les calomnies odieuses qu’on répand sur le peuple ; il peint sa bonté, sa générosité, sa justice, « au milieu même de ses plus terribles vengeances » ; il se plaint qu’on répande le bruit d’un projet de piller les magasins et les demeures des gens riches, alors que Paris a donné si souvent les preuves de son respect pour les propriétés ; il défend le principe, « si vrai et si fécond par ses heureuses conséquences en politique », que, pour rendre quelqu’un vertueux, il faut paraître disposé à croire à sa vertu. Pour conclure, il demande que le Conseil rédige une adresse « conçue de manière que le peuple sente ses vertus et craigne de les ternir ».

La motion est votée ; Sergent est chargé de rédiger sur-le-champ la proclamation qui, cette nuit même, est adoptée, imprimée, envoyée aux Sections : elle approuve nettement les massacres, demande seulement qu’on y mette fin et qu’on ne fasse rien pour donner raison aux malveillants :

 

... Peuple bon, lorsqu’on t’attaque, tu peux bien te venger. Mais essuie promptement le sang que tu as versé, que les yeux n’en soient plus souillés, tourne ta hache contre les soldats des despotes et laisse au glaive de la loi à faire couler le sang impur qui ne doit plus salir tes armes...

 

Et le factum, après avoir supplié de ne rien faire qui puisse sembler une menace aux propriétés, s’achevait sur ces lignes :

 

... Eh ! les brigands, ce sont les Autrichiens, les Prussiens ; ce n’est pas toi, non ce n’est pas toi ; tu respecteras la loi en tournant le glaive de ta vengeance du côté des satellites de Brunswick, en protégeant les personnes et les propriétés de tes concitoyens ; voilà ce que tes magistrats attendent de toi ; ils le promettent aujourd’hui, en ton nom, à la Nation entière.

 

Faible comme toujours, Pétion ne refusera pas de signer cet appel avec Tallien, secrétaire-greffier. Déjà il a oublié ce qu’il a vu tantôt à la Force ; il n’en fait même pas mention dans le rapport qu’il envoie alors à l’Assemblée législative :

 

Messieurs, vous avez voulu être instruits chaque jour de la situation de Paris ; je vais vous en rendre compte. Permettez-moi de jeter un voile sur le passé, d’éloigner de vos regards ces scènes qui contristent l’âme ; espérons qu’elles ne se reproduiront plus ; espérons que l’harmonie qui va régner entre les autorités constituées maintiendra la tranquillité publique...

 

Allant plus loin, le pauvre homme acceptera demain de rédiger une adresse aux départements où, se faisant l’avocat de Paris, il assurera la France entière que, « dans tous les temps, les individus et les propriétés seront respectés dans cette ville ».

 

 

Ce 7 septembre a vu, pour Paris, le terme des assassinats, et, triomphalement, comme s’il y était réellement pour quelque chose, Pétion l’annonce, le soir à l’Assemblée :

– Encore quelque agitation dans la ville ; j’ai mis fin aux massacres de la Force. Les Sections sont disposées à rétablir l’ordre.

Le maire de Paris se garde bien de donner le tragique bilan de ces tueries, qui ont duré près de cinq jours pleins. Si, rue du Roi-de-Sicile, il n’y a guère eu que 171 victimes sur les 518 prisonniers que renfermaient les deux geôles, le total des morts, dans l’ensemble des prisons de la capitale, se monte à 1 100 au moins, sans doute même à près de 1 400, – le chiffre exact est impossible à préciser.

Rares, en effet, et très incomplets sont, sur ce point, les documents venus jusqu’à nous. On chercha bien, le calme à peine rétabli, à reconstituer l’état civil des disparus ; dès le 10 septembre, la Commune créa dans ce but, pour chacune des maisons où le sang avait coulé, des Commissions administratives chargées de dresser procès-verbal authentique des décès, d’après les déclarations des greffiers, concierges et geôliers ; ces commissions fonctionnèrent, dressèrent des listes, mais ces listes ont presque toutes disparu dans les incendies de 1871. Force est maintenant de s’en tenir aux renseignements que Granier de Cassagnac y avait puisés avant les sinistres ; on peut, en outre, se référer à quelques états conservés à la Bibliothèque nationale et aux Archives... On arrive de la sorte, avec M. Caron, à cette approximation, qui semble la plus vraisemblable, si éloignée soit-elle des chiffres fantaisistes donnés jadis par le P. Barruel ou par Berville et Barrière, qui parlent de plus de 12 000 victimes.

En même temps qu’on s’efforçait de reconstituer cette sorte de registre mortuaire, on s’occupait également des dépouilles des tués.

Dès que les derniers jugements ont été rendus à la Force, la Commune a décidé que tous les effets déposés dans les différents greffes seraient réunis dans un seul et même local, « afin d’éviter toute dilapidation »... Il était tard pour prendre semblable précaution, car beaucoup de « magistrats du peuple » s’étaient servis. Bien des choses purent encore être sauvées.

On hésita d’abord à les rendre aux parents ou héritiers des disparus. La Commune, après l’avoir ordonné, déclara au contraire, le 10 septembre, que tout cela appartenait à la Nation. Finalement, l’équité l’emporta : le 23 septembre, un nouvel arrêté invita les ayants droit à se faire connaître dans les trois jours ; passé ce délai, les effets seraient vendus au profit de la ville... Beaucoup de reliques revinrent ainsi aux familles ; le reste fut dispersé aux enchères. Les 5 et 6 octobre, les citoyens Dangé, Monneuse, James et Marino, membres du Conseil général, présidèrent à la vente des défroques laissées à la Force : le premier jour, ils encaissèrent 3 647 livres 15 sols, et, le lendemain, 859 livres seulement ; une autre vente se fit, le 28 octobre suivant, à la Conciergerie, et produisit 1 099 livres 6 sols.

 

 

Si vous connaissiez les affreux détails de ces expéditions !... Les femmes brutalement violées avant d’être déchirées par ces tigres ; les boyaux coupés, portés en ruban ; des chairs humaines mangées sanglantes...

 

C’est en ces termes que Mme Roland parlait des massacres, quelques jours plus tard, – le 9 septembre, – en annonçant à son ami Bancal qu’ils étaient enfin terminés... Après les avoir, au début, volontairement ignorés, l’habile femme s’attachait maintenant à en montrer l’horreur, à les dépeindre plus atroces encore qu’ils n’avaient été dans la réalité. Elle et ses amis entendaient désormais en rejeter la responsabilité sur leurs adversaires jacobins, Danton en tête, et cette responsabilité n’en apparaîtrait que plus lourde quand le pays croirait que Paris avait été le théâtre des pires horreurs. On était, à ce moment, en pleines élections à la Convention ; les partis s’affrontaient : cette arme pouvait utilement servir la Gironde et lui assurer la suprématie dans l’Assemblée qui allait se réunir.

En fait, il ne semble pas que l’évènement ait eu une répercussion sérieuse sur le choix des députés. Autant qu’on en peut juger par les rares manifestations qui se produisent dans les collèges électoraux, la nouvelle fut, suivant l’orientation politique des régions, diversement accueillie : si, dans les Bouches-du-Rhône, on l’applaudit, elle souleva par contre l’indignation en Maine-et-Loire ; elle servit de prétexte le plus souvent, – dans les Vosges, le Lot, la Manche, par exemple, – à des appels au calme, à des invitations au respect des personnes et des propriétés.

Plus tragiquement, en ces mêmes heures, l’exemple parisien n’était que trop suivi, et il est permis de voir, dans une partie au moins des assassinats qui ensanglantent à ce moment bon nombre de villes, l’influence de la circulaire du Comité de surveillance, envoyée le 3 septembre, l’action personnelle de certains commissaires de la Commune et du Pouvoir exécutif qui parcourent les départements, celle aussi des gendarmes et des volontaires arrivant de la capitale où ils avaient été témoins, acteurs même parfois des exécutions.

Sans doute ne faut-il pas généraliser ; il y avait de longues semaines déjà que la colère populaire, ici et là, frappait aristocrates et prêtres réfractaires, mais on ne peut nier que les terribles tueries qui se déroulent, le 4 septembre, à Meaux et, le 9, à Versailles, ne soient la suite directe de celles que nous venons de raconter.

À Paris, cependant, le calme s’était décidément rétabli, et les rapports journaliers, que Pétion continuera d’envoyer à l’Assemblée jusqu’au 20, en témoignent ; le 18, seulement, il y aura une courte alarme, des bruits inquiétants circuleront à la suite de l’échec subi par Dumouriez à Montcheutin ; le maire devra intervenir, la force armée sera alertée, mais, très vite, tout rentrera dans l’ordre. Le succès de Valmy, du reste, qui entraîne la retraite de l’armée prussienne, dissipe alors les craintes, et le pays respire ; c’est dans une atmosphère apaisée que la Convention s’ouvre et que la République est proclamée.

Arrivant en majorité à la nouvelle Assemblée, les Girondins auront le tort de ranimer les souvenirs douloureux des massacres, et, à l’exemple de Mme Roland, d’en vouloir faire porter tout le poids à la Montagne : dès le 24 septembre, sur une motion de Kersaint, Buzot demandera la recherche et la punition des coupables ; le lendemain, Lasource mettra en cause Robespierre et le Comité de surveillance de la Commune ; de semaine en semaine, la campagne s’intensifiera, et cette question tragique ne cessera d’opposer l’un à l’autre les deux grands partis : pour suivre les péripéties de cette lutte, il faudrait, – et ce n’est pas ici le lieu de le faire, – raconter toute l’histoire des huit premiers mois de la Convention.

Par leur faute, les Girondins perdront peu à peu la suprématie qu’ils avaient au début ; ils finiront par succomber, le 2 juin 1793, et verront alors se retourner contre eux l’arme dont ils s’étaient maladroitement servis : les Montagnards, triomphants, les accuseront d’avoir ourdi l’attaque des prisons « pour déshonorer les patriotes et leur faire perdre le fruit de leur victoire » ; le grief sera évoqué lors de leur procès, et ce sera un des crimes pour l’expiation desquels Vergniaud et ses amis porteront leur tête à l’échafaud.

La répercussion des massacres de Septembre sur le déroulement de la Révolution devait être considérable.

On a raconté que le duc de Chartres, – le futur Louis-Philippe, – venu à Paris au lendemain de Valmy, y aurait rencontré Danton, et que celui-ci, dans une minute d’expansion, lui aurait confié :

– Savez-vous qui a fait les massacres de Septembre ?... C’est moi... J’ai voulu que toute la jeunesse parisienne arrivât en Champagne couverte d’un sang qui m’assurait sa fidélité... J’ai voulu mettre entre eux et les émigrés un fleuve de sang !...

Si douteux que soit ce propos, il n’en donne pas moins admirablement la véritable signification de l’évènement.

Il est certain que c’est de ce jour que la Révolution est réellement triomphante, assurant son règne par la Terreur : une guerre à mort est désormais déclarée entre les tenants du nouveau régime et ceux qui espéraient encore pouvoir sauver quelque chose de l’ancien ; ceux-ci savent désormais qu’ils n’ont plus aucune pitié à attendre de ceux-là. Comme le dit une circulaire du club des Jacobins, adoptée le 12 septembre, pour être envoyée aux sociétés affiliées, « l’esprit public est remonté ; le souverain, ressaisi de ses droits, triomphe enfin des scélérats ligués contre sa liberté et son bonheur ».

On a été plus loin, jusqu’à dire que le redressement militaire de la France fut, pour une bonne part, dû à cette sanglante hécatombe... Billaud-Varenne déclarera aux Jacobins, en février 1793, qu’à la nouvelle des massacres les craintes pour la famille royale arrêtèrent la marche des Prussiens pendant six jours. Napoléon lui-même, si l’on en croit le Mémorial de Sainte-Hélène, estimait que cet acte féroce avait pu exercer une réelle influence sur l’évolution de la campagne, sur le salut même du pays, en renforçant la défense par la sécurité qu’il assurait à l’arrière et l’énergie dont il donnait la preuve.

Pour expliquer en toute impartialité un fait qui reste, malgré tout, un des plus douloureux de notre histoire, pour en apprécier pleinement la portée, il faut se replacer dans l’ambiance de cette époque orageuse.

Cruellement divisée, en proie à l’anarchie, mal adaptée encore à des institutions que des idéologues avaient improvisées en faisant table rase du passé, la France se voyait envahie, – et, chose atroce, derrière ces étrangers qui foulaient notre sol, toute une armée existait, commandée par ceux qui portaient les plus grands noms de notre aristocratie.

Ces émigrés, on le savait, avaient gardé de nombreuses intelligences dans le pays ; il était exact que, comme les nobles, beaucoup de prêtres réfractaires restaient attachés à l’ordre de choses aboli... On était encore tout à l’enthousiasme des débuts de la Révolution : il fut aisé à ceux qui tenaient les leviers de commande, qui avaient un immense intérêt personnel à les garder, de faire croire au peuple que ces nobles, ces ecclésiastiques, ces fonctionnaires du roi étaient prêts à aider l’envahisseur, à assurer son triomphe ; en même temps, le sentiment national se formait, s’exaltait, se détachant du monarque en qui, jusqu’alors, il s’était concrétisé, et qu’on montrait, désormais, non sans raison, lié, lui aussi, à l’étranger.

Nous avons vu comment, à la suite du 10 août, cette idée de conspiration prit corps peu à peu, fut habilement répandue dans la masse, servant à exciter les colères. Unis alors dans la même volonté de sauver à tout prix la Révolution, les Girondins firent cause commune avec les Montagnards, et, par leurs actes, leurs journaux, leurs discours, tous contribuèrent à créer cette psychose de peur qui allait aboutir aux massacres, sous le grand choc que fut la prise de Verdun.

Que ces massacres aient été voulus, préparés, commandés par les autorités qui détenaient alors le pouvoir, ce n’est guère soutenable. Qu’ils aient été souhaités, encouragés, aidés par certaines d’entre elles, cela paraît sûr.

Il devient aisé alors de répartir les responsabilités.

L’Assemblée législative fut surprise par un évènement qu’elle n’avait pas voulu, mais que nombre de ses décisions avaient cependant préparé : férue du bavardage parlementaire, elle crut que ses proclamations suffiraient à ramener le calme ; devant leur inutilité elle se montra désemparée, incapable d’agir et, par force, laissa faire.

Un Roland, un Pétion, un Manuel, politiciens sans énergie, fermèrent les yeux, s’émurent quand ils virent l’extension du drame, mais furent incapables de l’arrêter.

Un Danton, bien servi par un Fabre d’Églantine, fut heureux de voir le sang couler ; s’il ne donna pas d’ordres directs pour inciter aux exécutions, il ne fit rien du moins pour s’y opposer, comprenant le profit qui en résulterait pour la Révolution.

La Commune, assemblée houleuse soumise aux fluctuations de l’opinion, donna certainement, au moins au début, une aide bienveillante aux assassins, mais, devant leurs excès, prit peur et s’efforça vainement de rétablir l’ordre.

Le Comité de surveillance, enfin, sous l’emprise de Marat, semble bien avoir été le véritable instrument qui mit l’affaire en route, l’organisa, la dirigea ; sur lui, sans hésiter, doit retomber la lourde responsabilité de tout le sang versé.

Cent cinquante ans ont passé depuis lors ; les passions se sont calmées ; on peut aujourd’hui parler des massacres de Septembre sans déchaîner de violentes polémiques.

Si, parmi les victimes, la plupart tombèrent pour des raisons politiques, – et, à elles, doit aller notre immense pitié, – plusieurs centaines aussi, à la Force, à l’Abbaye, à Saint-Firmin, aux Carmes, succombèrent en martyrs pour une foi qu’ils ne voulaient pas renier, refusant un serment qu’ils savaient ne pouvoir être accepté par l’Église, – et, pour celles-ci, que nous prions, jamais notre admiration ne sera assez grande.

 

 

Septembre 1937-mars 1941.

 

 

 

 

 

 

SOURCES

 

 

Sources manuscrites inédites :

 

Archives nationales :

 

F7 4774 75 (Dossier sur le massacre de l’Abbaye.)

 

Archives de la Société des Missions-Étrangères :

 

Lettres à un ami sur l’enlèvement des prêtres de la communauté des Eudistes et le massacre fait le 2 septembre 1792 dans le couvent des Carmes à Paris, par un prêtre échappé au carnage. (Relation anonyme, qui peut être attribuée à M. Joseph Saurin, ancien Jésuite devenu prêtre séculier après la suppression de la Compagnie et réfugié en 1792 dans la maison des Eudistes. Ayant échappé au massacre des Carmes, il put gagner Rome et, à la demande d’un certain nombre de ses confrères, y rédigea cette narration. L’abbé Guillon y fait allusion dans Les martyrs de la foi pendant la Révolution française, mais il n’en put retrouver le manuscrit. La copie qu’en possède la Société des Missions-Étrangères semble avoir été écrite de la main de M. Descourvières, un de ses directeurs, qui se trouvait dans la Ville Éternelle en 1793 et put ainsi la faire d’après l’original.)

 

 

Sources imprimées :

 

Sacra Rituum Congregatione E.mo ac R.mo Domino Card. Vincentio Vannutelli relatore. Parisien. Beatificationis seu declarationis Martyrü servorum Dei loannis Mariae du Lau, archiepiscopi arelatensis, Francisci Iosephi de la Rochefoucauld, episcopi bellovacensis, Petri Ludovici de la Rochefoucauld, episcopi santonensis et Sociorum in odium fidei Parisiis mense Septembris 1792 interemptorum. Positio super introductione causae. Romae 1915. (Procédure du procès de béatification des martyrs de Septembre ; ces deux précieux volumes ont été aimablement mis à notre disposition par les Archives de l’Archevêché de Paris qui en possèdent un exemplaire ; un autre exemplaire se trouve aux Archives nationales.)

P. CARON : Les massacres de Septembre, Paris 1935.

P. BRAESCH : La Commune du 10 août 1792, Paris 1931.

M. A. GRANIER DE CASSAGNAC : Histoire des Girondins et des massacres de Septembre, Paris 1860.

L. MAURICE : Histoire politique et anecdotique des prisons de la Seine, Paris 1840.

MORTIMER-TERNAUX : Histoire de la Terreur 1792-1794, Paris 1863.

Chanoine J. GRENTE : Les martyrs de Septembre, Paris 1919.

BUCHEZ et ROUX : Histoire parlementaire de la Révolution française, Paris 1834-1838.

Bulletin du tribunal révolutionnaire.

M. PELTIER : Histoire de la Révolution du 10 août 1792, des causes qui l’ont produite, Londres 1795.

Mémoires sur les journées de Septembre 1792 (publiés par Berville et Barrière), Paris 1823.

Mme JULLIEN (de la Drôme) : Journal d’une bourgeoise pendant la Révolution 1789-1793, Paris 1881.

G. MAUGRAS : Journal d’un étudiant (Edmond Giraud) pendant la Révolution 1789-1793, Paris 1890.

A. TUÉTEY : Répertoire général des sources manuscrites de l’histoire de Paris pendant la Révolution française, Paris 1890.

J.-M.-PH. ROLAND : Œuvres, Paris an VIII.

Mme ROLAND : Lettres, publiées par Cl. Perroud, Paris 1900-1902.

G. LENÔTRE : Les massacres de Septembre, Paris 1907.

JOURGNIAC DE SAINT-MÉDARD : Mon agonie de trente-huit heures ou récit de ce qui m’est arrivé et de ce que j’ai vu et entendu pendant ma détention dans la prison de l’Abbaye de Saint-Germain depuis le 22 août jusqu’au 4 septembre, Paris 1792.

Mgr DE SALOMON : Mémoires inédits de l’internonce à Paris pendant la Révolution 1790-1801, Paris 1890.

L. DE LA TRÉMOILLE : Souvenirs de la princesse de Tarente, 1789-1792, Paris 1901.

Mgr DU TEIL : Les massacres de Septembre à la prison des Carmes à Paris. Reproduction du manuscrit de l’abbé Lapize de la Pannonie, Paris 1913.

A. SOREL : Le couvent des Carmes et le Séminaire de Saint-Sulpice pendant la Terreur, Paris 1863.

P.-A.-L. MATON DE LA VARENNE : Les crimes de Marat et des autres égorgeurs, ou ma résurrection... Paris an III.

WEBER : Mémoires concernant Marie-Antoinette, archiduchesse d’Autriche et reine de France et de Navarre, Paris 1822.

Mme DE TOURZEL : Mémoires, Paris 1883.

Comtesse DE BÉARN, née PAULINE DE TOURZEL : Souvenirs de quarante ans (1789-1850). Récits d’une dame de Madame la Dauphine, Paris 1861.

VANDERMAESEN : Coup d’œil sur Paris, souvenirs de la nuit du 2 au 3 septembre, Paris an III.

P. BRU : Histoire de Bicêtre, Paris 1890.

D.-J. GARAT : Mémoires sur la Révolution, Paris an III.

V. BARRUCAND : Mémoires et notes de Choudieu, représentant du peuple à l’Assemblée législative, à la Convention et aux armées (1761-1838), Paris 1897.

J.-P. BRISSOT : Mémoires (1754-1793), Paris 1911.

A. BÉGIS : Billaud-Varenne, membre du Comité de Salut public. Mémoires inédits, Paris 1893.

A.-FR. BERTRAND DE MOLLEVILLE : Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la dernière année du règne de Louis XVI, roi de France, Paris 1797.

E. MONNEL : Mémoires d’un prêtre régicide, Paris 1829.

MEILLAN : Mémoires, Paris 1823.

L. LAUNAY : Une famille de la bourgeoisie parisienne pendant la Révolution, Paris 1921.

A.-V. ARNAULT : Souvenirs d’un sexagénaire.

MERCIER : Le nouveau Paris, Brunswick 1800.

Baron THIÉBAULT : Mémoires publiés par F. Calmette, Paris 1893-1895.

A. MONTIER : Correspondance de Thomas Lindet pendant la Constituante et la Législative (1789-1792), Paris 1899.

M. DE LESCURE : Correspondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie-Antoinette, la cour et la ville de 1777 à 1792, Paris 1866.

 

Journaux (août et septembre 1792) :

 

      Gazette Nationale ou Moniteur Universel,

      L’Ami du Peuple ou le Publiciste Parisien,

      Les Annales patriotiques et littéraires de la France,

      L’Orateur du Peuple,

      Le Courrier de l’Égalité,

      Le Courrier Français,

      Le Journal Universel ou Révolution des Royaumes,

      La Sentinelle,

      La Feuille de Paris, Courrier du Soir,

      Le Thermomètre du four,

      Les Révolutions de Paris,

      La Gazette Française,

      La Chronique de Paris,

      Le Courrier des LXXXIII Départements,

      La Gazette nationale.

 

L’an I de l’Égalité. Compte rendu au peuple souverain. Imprimerie Duplain (Paris, août-septembre 1792.)

Mémoires sur les prisons, Paris 1823.

A. DUMESNIL : Révélations puisées dans les cartons du Comité de Salut public et de Sûreté générale ou Mémoires médits de Sénart, agent du gouvernement révolutionnaire, Paris 1824.

FELHEMÉSI (Méhée fils). « Exsurgat tenebris. » La vérité tout entière sur les vrais acteurs le la journée du 2 septembre 1792 et sur plusieurs journées et nuits secrètes des anciens Comités de gouvernement, Paris 1794.

ROCH MERCANDIER : Histoire des hommes de proie ou les Crimes du Comité de surveillance et des buveurs de sang dénoncés à tous les peuples, Paris 1794.

E. D’HAUTERIVE : Mouchards et policiers, Paris 1936.

A. GUILLON : Les martyrs de la foi pendant la Révolution française, Paris 1821.

Abbé BARRUEL : Histoire du clergé pendant la Révolution française, Londres 1793.

L. PRUDHOMME : Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Révolution française à dater du 24 août 1787, Paris 1796-1797.

G. LENÔTRE : La Maison des Carmes, Paris 1933.

P. DE VAISSIÈRE : Lettres d’aristocrates. La Révolution racontée par des correspondances privées (1789-1794), Paris 1907.

E. SELIGMAN : La Justice en France pendant la Révolution, Paris 1913.

A. G. SABATIÉ : Les massacres de Septembre. Les martyrs du Clergé, Paris 1932.

Abbé DELARC : L’Église de Paris pendant la Révolution française, Paris 1895.

Chanoine P. PISANI : L’Église de Paris et la Révolution, Paris 1908.

H. WALLON : Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, Paris 1880.

H. WELSCHINGER : Les martyrs de Septembre, Paris 1919.

G. WALTER : Les massacres de Septembre. Étude critique. Paris 1932.

G. GAUTHEROT : Septembre 1792. Histoire politique des massacres, Paris 1927.

Dr A. CABANÈS : La princesse de Lamballe intime, Paris 1922.

Dr A. CABANES et L. NASS : La névrose révolutionnaire, Paris 1924.

L. BARTHOU : Danton, Paris 1932.

L. MADELIN : Danton, Paris 1914.

P. DE LA GORCE : Histoire religieuse de la Révolution française, Paris 1912.

G. WALTER : Marat, Paris 1933.

 

 

 

 

Liste des 191 bienheureux martyrs béatifiés le 17 octobre 1926

 

 

JEAN-MARIE DU LAU, archevêque d’Arles.

FRANÇOIS-JOSEPH DE LA ROCHEFOUCAULD, évêque de Beauvais.

PIERRE-LOUIS DE LA ROCHEFOUCAULD, évêque de Saintes.

 

ABRAHAM (VINCENT).

ALRICY (ANDRÉ-ABEL).

ANDRÉ DES POMMERAYES (D.-L.)

ANDRIEUX (RENÉ-MARIE).

ANGAR (ANDRÉ).

AUBERT (JEAN-BAPTISTE-CLAUDE).

BALMAIN (FRANÇOIS).

BALZAC (PIERRE-PAUL).

BANGUE (JEAN-PIERRE).

BARREAU DE LA TOUCHE (LOUIS).

BARRET (ANTOINE-CLAUDE).

BARRET (LOUIS-FRANÇOIS-ANDRÉ).

BÉCAVIN (JOSEPH).

BENOIST (LOUIS-RÉMI-NICOLAS).

BENOIST (LOUIS-RÉMI-NICOLAS).

BENOIT (JEAN-FRANÇOIS-MARIE, dit VOURLAT).

BÉRAUD DU PÉROU (CH.-J.).

BERNARD (JEAN-CHARLES-MARIE).

BINARD (MICHEL-ANDRÉ-S.).

BOCHOT (CLAUDE).

BONNAUD (JACQUES-JULES).

BONNEL DE PRADAL (J.-F.).

BONZÉ (PIERRE).

BOTTEX (JEAN-BAPTISTE).

BOUBERT (LOUIS-ALEXIS-MATHIAS).

BOUCHARENC DE CHAUMEILS (JEAN-ANTOINE).

BOUSQUET (JEAN-FRANÇOIS).

BOUZET (A.-C.-O. DU).

BRIQUET (PIERRE).

BRISSE (PIERRE).

BURTÉ (JEAN-FRANÇOIS).

CAPEAU (JEAN-ANDRÉ).

CARNUS (CHARLES).

CARON (JEAN-CHARLES).

CAUPENNE (B.-A. DE).

CAYX, dit DUMAS (CLAUDE).

CHAPT DE RASTIGNAC (ARMAND).

CHARTON DE MILLOU (JEAN).

CHAUDET (CLAUDE).

CHEVREUX (AMBROISE-AUGUSTIN).

CLÉRET (NICOLAS).

COLIN (CLAUDE).

CUSSAC (BERNARD-FRANÇOIS)

DARDAN (FRANÇOIS).

DE RUELLE (MATHURIN-VICTOR).

DELFAUT (GUILLAUME).

DESBRIELLES (SÉBASTIEN).

DESPREZ DE ROCHE (GABRIEL).

DUBRAY (THOMAS-NICOLAS).

DUBUISSON (THOMAS-RENÉ).

DUFOUR (JACQUES).

DUMARAMBAUD DE CALANDELLE (FRANÇOIS).

DUVAL (DENYS-CLAUDE).

DUVAL (JEAN-PIERRE).

ERMÈS (HENRI-HIPPOLYTE).

FALCOZ (JOSEPH).

FAUTREL (GILBERT-JEAN).

FÉLIX (EUSTACHE).

FONTAINE (CLAUDE).

FOUCAULD DE PONTBRIAND (A. DE)

FOUGÈRES (PHILIBERT).

FRANÇOIS (LOUIS-JOSEPH).

FRITEYRE-DURVÉ (JACQUES).

GAGNIÈRES DES GRANGES (C.-F.).

GALAIS (JACQUES-GABRIEL).

GARDETTE (M.-F. DE LA).

GARRIGUES (PIERRE-JEAN).

GAUDREAU (NICOLAS).

GAUGUIN (PIERRE).

GAULTIER (LOUIS-LAURENT).

GERVAIS (PIERRE-LOUIS).

GILETTIENNE-MICHEL).

GIRAULT (GEORGES).

GIROUST (GEORGES-JÉRÔME).

GOIZET (JEAN).

GRASSET DE SAINT-SAUVEUR (A.).

GROS (JOSEPH-MARIE).

GRUYER (JEAN-HENRI).

GUÉRIN (PIERRE-MICHEL).

GUÉRIN DU ROCHER (PIERRE).

GUÉRIN DU ROCHER (R.F.).

GUILLEMINET (JEAN-ANTOINE).

GUILLON DE KÉRENRUN (Y.-A.)

GUILLON DE KÉRENRUN (Y.-A.)

HÉBERT (FRANÇOIS-LOUIS).

HÉDOUIN (JULIEN-FRANÇOIS‑JEAN).

HÉNOQUE (PIERRE-FRANÇOIS).

HERQUE DU ROULELOI).

HOURRIER (J.-E.-P.).

HURÉ SAINTIN.

HURTREL (CHARLES-LOUIS).

HURTREL (LOUIS-BENJAMIN).

JANIN (JEAN-BAPTISTE).

JORET (PIERRE-LOUIS).

LA PORTE (C.-A.-R.).

LACAN (JEAN).

LANCHON (G.-L.-S.).

LANDE (JACQUES DE LA).

LANDRY (PIERRE).

LANIER (LOUIS-JEAN-MATHIEU).

LAURENT.

LAVÈZE-BELAY (JEAN-JOSEPH DE).

LE BIS (ROBERT).

LE BOUS DE VILLENEUVE DE LA VILLECROHAIN (M.-N.).

LE DANOIS (LOUIS).

LE G (CHARLES-FRANÇOIS).

LE LAISANT (JEAN-PIERRE).

LE LAISANT (JULIEN).

LE LIVEC (FRANÇOIS-HYACINTHE).

LE MEUNIER (JACQUES-JEAN).

LE ROUSSEAU (VINCENT-JOSEPH).

LEBER (MICHEL).

LECLECQ (PIERRE-FLORENT).

LECLERC (G.-N.-L.).

LEFEBVRE (OLIVIER).

LEFEBVRE (URBAIN).

LEFRANC (FRANÇOIS).

LEGRAND (JEAN-CHARLES).

LEJARDINIER-DESLANDES (J.-J.).

LEMAÎTRE (JEAN).

LENFANT (A.-A.-C.-M.).

LEROY (JEAN-THOMAS).

LONDIVEAU (FRANÇOIS-CÉSAR).

LONGUET (LOUIS).

LOUBLIER (M.-F.-A.).

LUBERSAC (JACQUES-FRANÇOIS DE).

LUZEAU DE LA MULONNIÈRE (HENRI-AUGUSTE).

MAIGNIEN (GASPAR-CLAUDE).

MARCHAND (JEAN-PHILIPPE).

MARMOTANT DE SAVIGNY (C.-L.).

MASSEY (RENÉ-JULIEN).

MAUDUIT (LOUIS).

MAYNEAU DE BISEFRAND (C.-S.).

MÉALLET DE FARGUES (F.-L.).

MENURET (JACQUES-ALEXANDRE).

MILLET (HENRI-JEAN).

MONNIER (FRANÇOIS-JOSEPH).

MONSAINT (THOMAS-JEAN).

MOREL (JEAN-JACQUES).

MOUFFLE (MARIE-FRANÇOIS).

NATIVELLE (JEAN-BAPTISTE DE).

NATIVELLE (RENÉ DE).

NÉZEL.

NOGIER (MATHIAS-AUGUSTIN).

OVIEFVE (JOSEPH-LOUIS).

PAZÉRY DE THORAME (J.-H.-C.).

PAZÉRY DE THORAME (J.-T.).

PAZÉRY DE THORAME (P.-F.).

PEY (FRANÇOIS-JOSEPH).

PHÉLIPPOT (JEAN-MICHEL).

PLOQUIN (PIERRE).

PONSE (CLAUDE).

PONTUS (JEAN-BAPTISTE-MICHEL).

PORET (RENÉ-NICOLAS).

POTTIER (PIERRE-CLAUDE).

POULAIN DE LAUNAY (JULIEN).

PSALMON (PIERRE-NICOLAS).

QUÉNEAU (JEAN-ROBERT).

RABÉ (JACQUES-LÉONORE).

RATEAU (JEAN-JOSEPH).

RAVINEL (E.-F.-D. DE).

RÉGNET (PIERRE-ROBERT-MICHEL).

REY DE KERVISIC (Y.-J.-P.).

RIGOT (LOUIS-FRANÇOIS).

ROBERT DE LÉZARDIÈRE (J.-A.).

ROUSSEAU (CLAUDE).

ROUSSEL (NICOLAS-CHARLES).

ROYER (MARC-LOUIS).

SAINT-CLAIR GUYARD (J.-L. DE).

SAINT-JAMES (PIERRE).

SALIN DE NIART (F.-U. DE).

SAMSON (JEAN-HENRI-LOUIS).

SAVINE (JEAN-ANTOINE DE).

SCHMID (JACQUES-LOUIS).

SECONDS (JEAN-ANTOINE).

SÉGUIN (JEAN-ANTOINE-BARNABÉ).

SIMON (JEAN-PIERRE).

TESSIER (JEAN-BAPTISTE-MARIE).

THIERRY (JEAN-JOSEPH).

THOMAS (LOUP dit BONNOTTE).

TURMENYES (PIERRE-JACQUES DE).

URVOY (RENÉ-JOSEPH).

VALFONS DE LA CALMETTE (CHARLES-RÉGIS-MATHIEU DE).

VAREILHE-DUTEIL (FRANÇOIS).

VÉRET (CHARLES-VICTOR).

VERRIER (PIERRE-LOUIS-JOSEPH).

VERRON (NICOLAS-MARIE).

VILLETTE (J.-A.-J. DE).

VITALIS (PIERRE-JACQUES-MARIE).

 

 

22 autres martyrs dont les noms figuraient sur la première lettre officielle dressée par la Congrégation des Rites ont été soumis, par ordre du Pape, à un examen ultérieur.

 

BEAUPOIL DE SAINT-AULAIRE (ANTOINE-CLAUDE-AUGUSTE).

BOISGELIN (THOMAS-PIERRE-ANTOINE DE).

CHIERRY (JEAN-JOSEPH).

COSTA (SALVATOR).

FANGOUSSE DE SARTRET (JACQUES).

FAUCONNET (MARC-ANTOINE-PHILIPPE).

GUESDON (JEAN-CHARLES), prêtre.

GUILLAUMOT (FRANÇOIS).

LANGER DE LAMANON (FRANÇOIS-LOUIS).

LANGLADE (PIERRE-ALEXANDRE DE).

LEBRETON (JEAN-CHARLES).

LEMERCIER (MICHEL-JOSEPH).

MARTIN, prêtre.

MASSIN (JEAN).

MONGE (JEAN-MARIE).

PELLIER (LOUIS).

PORLIER (AUGUSTIN).

ROSÉ (LOUIS-FRANÇOIS).

ROSTAIN (JEAN-CÉSAR).

TEXIER (JOSEPH-MARTIAL).

VIOLARD (GUILLAUME).

VOLONDAT (JOSEPH).

 

 

 



1 Citons encore, réunis aux autres par le hasard des visites domiciliaires, un ancien chanoine de Saint-Victor, M. J.-Ch.-M. Bernard ; un clerc du collège d’Harcourt, M. Hédouin ; un vieux prêtre habitué de Saint-Médard, M. Abricy ; un vicaire de Saint-Séverin, M. Marmotant de Savigny ; un prédicateur, M. Mayneau de Bisefrand ; un professeur, M. Régnet ; un jeune diacre de Séez, M. J. Lemaitre, qui, le 17 juin, a reçu secrètement la prêtrise, de l’ancien évêque du Mans, Mgr de Goussans.

2 Au même moment sont incarcérés à l’Abbaye : les officiers de paix Cappy et Dassonville ; le président du Comité de la Section Grange-Batelière, Le Comte ; l’ex-avocat de La Morandière ; le caissier des aumônes du roi, Lenoir ; le valet de chambre du roi, Champlost ; le gardien du garde-meuble de la couronne, Thierry ; l’intendant de la Liste civile, La Porte ; l’adjudant général de La Leu ; le chef de légion, de Romain-Villiers ; le vice-président au Parlement du Bas-Rhin, Doyen.

3 Rue du Vieux-Colombier, chez les Filles de Notre-Dame de la Miséricorde, – leur établissement d’éducation pour « demoiselles peu fortunées » s’élevait entre les rues actuelles de Rennes et Bonaparte, – on trouve le chapelain, M. Guyard, et l’aumônier, M. Olivier Lefebvre : l’un et l’autre sont déclarés suspects, bien que le premier monte régulièrement ses gardes et que le civisme du second soit connu ; suspects également, – et par suite enfermés, – les ci-devant Frères des Écoles chrétiennes, Salomon et Istêve, ce dernier a dénoncé par la voix du peuple pour élever publiquement des jeunes gens dans des principes inconstitutionnels » ; suspects, les vicaires de Saint-Sulpice Dubray, Massin, Morel, – celui-ci, ancien capucin, vénéré dans le quartier sous le nom de P. Apollinaire ; tous, comme leurs confrères déjà incarcérés, déclarent regarder M. de Pancemont comme le véritable pasteur de la paroisse ; suspect, M. Seguin, vicaire de Saint-André-des-Arts, envoyé par la Section du Théâtre-Français ; suspect, M. Londiveau, un jeune vicaire de Saint-Martin-d’Évaillé, au diocèse du Mans : suspects toujours, les bénédictins de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, dom Barreau de La Touche, dom Massey et dom Chevreux, supérieur général de la Congrégation de Saint-Maur.

4 Avec ceux-ci, bien d’autres pourraient être nommés dont la date d’arrestation n’est pas définie : plusieurs aumôniers des hôpitaux, MM. Jean Lacan, J. P. Bangue, L.-L. Gaultier, Nicolas Cleret ; plusieurs directeurs de religieuses : celui des Sœurs du Saint-Sacrement de la rue Cassette, M. Charton de Millou ; celui des Visitandines de la rue du Bac, M. Le Rousseau ; celui des Dames de Bellechasse, M. Le Bous de Villeneuve de la Villecrohain ; celui des Franciscaines de Sainte-Élisabeth, le P. Girault, qui sera la première victime des Carmes ; ceux des Ursulines de la rue Saint-Jacques, MM. Bon-natte et Nogier, puis quantité de prêtres trouvés autour de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, par la Section de l’Observatoire... Comment citer tous ces hommes, qui tomberont pour leur foi, le 2 septembre, et dont M. le chanoine Grente, avec une minutie et une conscience incomparables, a retracé la vie, les souffrances, le martyre ?

À lui aussi il faut recourir pour connaître ceux qui furent, en ces journées, enfermés à Saint-Firmin. Parmi eux, mentionnons seulement les dirigeants et anciens élèves du collège de Navarre, qui ont été arrêtés le 23 août. Ils s’étaient réfugiés au collège de Boncour, – les deux établissements contigus, occupaient alors, derrière Saint-Étienne-du-Mont, l’emplacement actuel de l’École polytechnique. Depuis qu’avait été exigée la fermeture de la célèbre école de théologie, les professeurs y étaient restés à leur poste, refusant tout serment, proclamant « qu’ils devaient à la jeunesse de leurs disciples cet exemple de la fermeté dans la foi ». Le grand maître P.-J. de Turményes, vice-chancelier de l’Université de Paris, le professeur de controverse et bibliothécaire Pierre Briquet, celui d’humanités, Binard, les deux chapelains, Phelippot et Rey de Kervisic, paieront de leur sang cette fidélité.

5 Ce même jour, ont été incarcérés le vicomte de Maillé, le commissaire de la comptabilité Parisot, l’ancien garde de Monsieur, Poupart-Beaubourg, six ou sept autres encore, dont trois Suisses transférés de la Conciergerie. Du 17 au 21, une vingtaine de nouveaux détenus ont été reçus, parmi lesquels, le 17, l’adjudant général de la garde nationale, Chamblain ; le 18, André-Rose Bertrand, frère de l’ex-ministre Bertrand de Molleville, ce « conspirateur » qu’on enrage de n’avoir pu saisir ; Mme Geoffroy, qui paie également pour son mari, le collaborateur de l’Ami du Roi, resté introuvable ; le maître d’armes des Enfants de France, Rousseau ; le 19, le notaire de la Liste civile, Gibé ; le capitaine de la garde du roi, de Montsabré ; l’ex-président à mortier au Parlement de Paris, Molé de Champlâtreux ; le 20, le colonel de la garde constitutionnelle du roi, inspecteur du garde-meuble de la couronne, Dubois de Chantereine, et son lieutenant-colonel Marguerye ; le 21, l’administrateur de police, Perron ; le 22, M. de Jaucourt et l’ex-ministre des Affaires étrangères, de Montmorin Saint-Herem, – Jaucourt, le futur membre du gouvernement provisoire de 1814, avait donné, le 30 juillet, sa démission de député à la Législative, mais, considéré comme contre-révolutionnaire par la Commune, avait été, sur son ordre, appréhendé ; le comte de Montmorin, lui, était envoyé à l’Abbaye par l’Assemblée, à la suite d’un long interrogatoire à la barre, au cours duquel on s’était efforcé de prouver sa culpabilité dans les récents évènements, en le rendant responsable d’actes dont son cousin, le gouverneur de Fontainebleau, déjà emprisonné, était l’auteur.

6 Parmi ceux qui sont enfermés à l’Abbaye, en ces jours, citons l’ancien député de Paris, A. Monneron, démissionnaire depuis le 31 mars ; M. La Chapelle, ci-devant chef des bureaux de la maison du roi ; des officiers, comme MM. Diesbach et de Vaugiraud ; des prêtres surtout : M. Vitalis, ancien vicaire à Saint-Merri, « homme charmant et de belle mine » ; M. Chapt de Rastignac, abbé commendataire de Saint-Mesmin, vieillard impotent, pouvant à peine se tenir sur ses jambes ; M. de Boisgelin de Kerdu, abbé de Mortemar et ancien agent du clergé de France, homme jeune encore, 38 ans, qui rachètera ses écarts de jeunesse par une fin exemplaire ; MM. Guyard de Saint-Clair, chanoine de Soissons, et Trubert, curé d’Hardainville, transférés ensemble de Beauvais sous l’escorte de 200 fantassins et 4 cavaliers...

7 Notamment le chevalier de Ruhlière, commandant de la garde à cheval de Paris ; M. Baudin de La Chesnaye, commandant de la garde nationale ; MM. Jurien et Vauchet, premiers commis, celui-là de la maison du roi et de la Liste civile, celui-ci du Département de la guerre ; le lieutenant général Desmarest de Maillebois, de l’Académie des sciences ; M. Lefaucheux, administrateur des poudres et salpêtres ; M. de Saint-Brice, brigadier des gardes du corps du comte d’Artois ; le baron de Battencourt de la Merlière, commissaire de la comptabilité ; M. Margoutière, premier valet de chambre de Monsieur.

8 Citons parmi ceux-ci : M. de Chamilly, le valet de chambre du roi, le notaire Guillaume et quelques ecclésiastiques ; MM. Bottex, Le Livec, de La Gardette Flaust, nommés plus haut, et ceux incarcérés ces derniers temps : M. Bertrand de Molleville, ci-devant conseiller au grand Conseil, frère de l’ancien ministre et du prisonnier de l’Abbaye ; M. Lebarbier de La Blinière, vicaire épiscopal ; M. Étard, curé de Charonne.

9 Non moins brutalement les miliciens se saisissent, rue Bordet, – la rue Descartes actuelle, – d’un vicaire de Saint-Étienne-du-Mont, M. D.-Cl. Duval ; rue du Plâtre-Saint-Jacques, – aujourd’hui la rue Domat, – de M. Fr.-J. Monnier, vicaire de Saint-Médard ; place Maubert, d’un prêtre sexagénaire, M. Fangousse de Sartret.

Dans la matinée, la journée, le lendemain, on prendra encore, rue Chartière, là où est le collège Sainte-Barbe, M. Nicolas Gaudreau, ex-curé de Vert-le-Petit ; rue Jean-de-Beauvais, M. J.-B. Legrand, professeur de philosophie au collège de Lisieux ; rue de Bièvre, M. J.-Th. Leroy, ancien prieur, curé de La Ferté-Gauché ; à l’abbaye de Sainte-Geneviève, deux des chanoines réguliers, MM. Ch. Pons et Bonnel de Pradel : à ceux-ci, on propose d’être relâchés s’ils consentent à prêter le nouveau serment de Liberté-Égalité, mais ils s’y refusent, et on les garde.

10 Une tradition veut que cette chapelle soit celle de Saint-Symphorien, qui s’ouvre, à droite, sous le porche même de l’église et sert aujourd’hui aux catéchismes. Elle ne correspond pas à la description qu’en donne M. de Salamon, pas plus qu’aux renseignements donnés par M. Trubert ; il semblerait plutôt qu’à l’intérieur du couvent, une autre chapelle, détruite depuis lors et par suite difficilement identifiable, aurait servi momentanément de prison.

11 C’est ce que fait justement remarquer M. Pierre Caron ; les termes qui sont employés dans ce billet, ajoute-t-il, sont étrangement insolites ; sa publication, enfin, remonte à une époque où des faux étaient coutumiers pour perdre des adversaires politiques détestés.

12 Nous avons reproduit cette circulaire et en avons discuté la portée dans un de nos précédents ouvrages, Les massacres de Meaux (Librairie académique Perrin).

 

 

 

 

 

 

 

 

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