Joseph de Maistre et la Russie

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

L. JOUSSERANDOT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au début de 1802, Joseph de Maistre arriva à Saint-Pétersbourg en qualité de ministre plénipotentiaire de Sa Majesté le roi de Sardaigne. Il devait y rester jusqu’en 1817 et y composer ses principaux ouvrages : le Pape et l’Église gallicane, les Soirées, l’Examen de la philosophie de Bacon. Ce fut pendant les studieux loisirs de sa charge qu’il conçut et écrivit ces œuvres qui dominèrent la pensée religieuse du dix-neuvième siècle. La terre russe eut donc la gloire d’avoir vu et fait mûrir la pensée du puissant apôtre de l’autoritarisme. Comment ces livres, et principalement les plus importants, le Pape et l’Église gallicane, ont été composés et publiés, quelle influence ils eurent ensuite, ce sont là les questions que nous trouvons agitées et résolues dans un livre récent de M. C. Latreille, intitulé Joseph de Maistre et la Papauté.

La grande originalité de ce livre est dans les documents inédits qu’il contient. M. Latreille, qui est professeur au lycée de Lyon, fut à même de consulter en cette ville des manuscrits extrêmement précieux. Ce sont les papiers laissés par un Lyonnais fort distingué, Guy-Marie de Place, qui fut chargé par Joseph de Maistre lui-même de l’impression de son livre du Pape. On ne s’expliquait pas comment ce livre, composé aux environs de 1816 et 1817, n’avait paru qu’à la fin de 1819, malgré l’importance qu’y attachait l’auteur et l’intérêt qu’il avait à le publier le plus tôt possible. M. Latreille a trouvé dans les papiers de De Place la raison de ce retard et la preuve des retouches toujours très heureuses que l’érudit et consciencieux auteur suggéra à de Maistre. Le puissant penseur se laissait souvent entraîner par sa fougue naturelle. Il ne s’inquiétait pas toujours d’être exact dans ses citations ni très juste dans ses déductions. L’habitude qu’il avait de toujours emprunter ses témoignages aux plus ardents adversaires de ses idées l’entraînait fréquemment soit à tronquer des passages, soit à leur attribuer, en les détachant du contexte, une valeur que l’auteur ne leur avait pas donnée. De Place fut auprès de De Maistre un sage mentor et véritablement un utile et intelligent collaborateur. Ce livre fixe donc, en faisant à chacun la part qui lui revient, la pensée de l’auteur et le texte de son ouvrage. À ce point de vue, on devra désormais toujours y avoir recours, lorsqu’on voudra étudier Joseph de Maistre.

Un autre mérite du livre de M. Latreille est sa belle ordonnance. L’auteur nous explique d’abord comment de Maistre fut amené à écrire le livre du Pape, quelles influences il a subies, à quelles sources il a puisé. Il passe ensuite à l’exposé des idées de l’ouvrage, des problèmes qu’il pose : celui de la monarchie absolue du pape, de son infaillibilité, celui enfin, plus proprement historique, de la théocratie. La fin de l’ouvrage est consacrée à l’histoire du Pape : comment fut accueilli le livre par les contemporains, quelle fut son influence sous la Restauration, de l’Avenir au Syllabus, du Syllabus au concile du Vatican. Nous ne suivrons pas M. Latreille dans tous ses développements si intéressants et si documentés. Nous reviendrons en arrière et nous irons, à sa suite, retrouver Joseph de Maistre dans son exil de Saint-Pétersbourg, au milieu de cette Russie inquiète, agitée d’idées novatrices, d’Alexandre Ier et de Spéranski. Nous relirons deux petits ouvrages de Joseph de Maistre où il a comme condensé les impressions qu’il a retirées de la société russe d’alors, où il a résumé son opinion sur les idées qui s’agitaient en ce pays.

Le premier de ces ouvrages : Cinq lettres sur l’éducation publique en Russie, est une sorte de consultation que le ministre de l’instruction publique, le comte Rasoumowsky, avait demandée à de Maistre, au sujet du plan d’études dû à Fessler que Spéranski se proposait d’appliquer dans les écoles russes. Ces lettres, écrites en juin et juillet 1810, furent suivies d’un ouvrage plus dogmatique : Quatre chapitres sur la Russie, daté du 16/28 décembre 1811, qui reprenait et complétait les idées précédemment exposées.

Les questions religieuses, aux yeux de De Maistre, primaient toutes les autres. Quel spectacle lui offrit à ce point de vue la société russe, l’aristocratie russe, au milieu de laquelle il se trouvait plongé ?

D’après lui, la Russie avait un très grand rôle à jouer en Europe, qui était de maintenir et de restaurer le principe d’autorité si violemment battu en brèche par les philosophes du dix-huitième siècle et la Révolution. La Russie avait-elle vraiment conscience de sa mission et se préparait-elle à la remplir ? Le souverain lui-même donnait-il le bon exemple ? Tout au contraire, l’esprit d’incrédulité avait pénétré partout ; le philosophisme faisait des recrues continuelles parmi l’aristocratie et dans l’entourage de l’empereur. Et ce n’était plus même l’esprit voltairien. Avant d’arriver en Russie, il avait passé par l’Allemagne et s’y était imprégné de l’enseignement philosophique de ce pays, de celui de Kant en particulier. Il se faisait en même temps le propagateur du protestantisme. La religion orthodoxe russe ne voyait pas d’un trop mauvais œil ces importations de l’étranger. Elle trouvait dans ces protestants des alliés naturels coutre Rome, et d’ailleurs l’empereur et son entourage n’y étaient pas hostiles. Ce fut dans toute la Russie et jusque dans les provinces les plus reculées une active propagande faite par les sociétés bibliques, qui, sous prétexte de traduire et faire connaître les Écritures, semaient parmi les masses le rationalisme et l’esprit de libre examen. Une autre force vint à la rescousse : ce fut celle des sectes des francs-maçons et des illuminés, qui eurent un si grand succès dans la haute société russe et qui plus tard, par l’organe de Mme de Krüdener, inspirèrent directement les actes d’Alexandre Ier. La secte des illuminés est, de Maistre le reconnaît, peu dangereuse par elle-même ; mais, étant en général composée d’hommes « peu satisfaits des dogmes nationaux et du culte reçu », elle prêche l’irréligion et devient une alliée naturelle du protestantisme. « Calvinisme, jansénisme, philosophisme, illuminisme, etc., tout cela ne fait qu’un et ne doit être considéré que comme une seule secte, qui a juré la destruction du christianisme et celle de tous les trônes chrétiens. » Et de Maistre s’écrie, prévoyant l’avenir : « Qu’arrivera-t-il en Russie si les doctrines modernes pénètrent jusqu’au peuple et si la puissance temporelle ne s’appuie plus que sur elle-même ? Un instant avant la catastrophe universelle, Voltaire disait en France : Les livres ont tout fait ! Répétons, au sein de l’heureuse Russie encore debout : Les livres ont tout fait, et prenons garde aux livres ! »

Cet anathème lancé par Joseph de Maistre nous amène à parler des critiques qu’il a adressées au comte Rasoumowsky sur le plan d’études proposé par Fessler et préconisé par Spéranski. Ces critiques sont acerbes, elles ne laissent rien subsister du programme proposé. On ne peut pas s’empêcher de reconnaître cependant qu’elles sont en partie justifiées, et le bon sens parle ici par la bouche de De Maistre. Était-il bien raisonnable de vouloir, tout d’un coup, introduire dans la société russe, telle qu’elle était il y a cent ans, celle masse encyclopédique de connaissances de toutes sortes : langues anciennes, langues esclavone, française et allemande, histoire universelle, toutes les sciences, pures et appliquées, la logique et l’histoire de la philosophie, des notions de droit, l’éthique, l’esthétique, « mot inventé par les Allemands », l’histoire de l’art, les devoirs de l’homme et du citoyen et quantité d’autres notions, jusqu’à l’archéologie et la numismatique ? De Maistre eut beau jeu là-dessus de faire de belles déclamations à la Rousseau sur l’inutilité et le danger des sciences et des arts. Il dit en tout cas des choses fort piquantes sur les inconvénients qu’il y a à vouloir trop embrasser d’un coup. « Celui qui s’est élancé sans force suffisante n’en est pas quitte pour se retirer tranquillement chez lui, il tombe dans le fossé et, s’il n’est pas noyé, il est sifflé. » Et après, se tournant vers ce peuple qu’il avait fini par connaître depuis si longtemps qu’il vivait au milieu de lui, il déclare : « Les Russes veulent tout faire en un jour ; il n’y a pas moyen. On rampe vers la science ; on n’y vole pas. » De Maistre passe ensuite naturellement à la question de l’éducation. Il a des pages bien curieuses sur les éducateurs dont, faute de mieux, la Russie utilisait alors les services. Naturellement, les pires défauts de ces gens qui s’improvisaient professeurs étaient d’être imbus de l’esprit rationaliste. Et, au point de vue moral, qu’étaient-ils ? « Ce sont toujours non seulement des hommes médiocres, mais souvent gangrenés et même flétris, qui viennent sous le pôle offrir leur prétendue science pour de l’argent. Aujourd’hui surtout, la Russie se couvre chaque jour de cette écume que les tempêtes politiques chassent des autres pays. Ces transfuges n’apportent ici que de l’audace et des vices. » Pour les remplacer, de Maistre propose l’institut des jésuites, en se faisant sans doute beaucoup d’illusions sur la réussite d’un pareil projet.

Mais de Maistre touche à des sujets plus graves encore. On sait qu’au début du règne d’Alexandre Ier, l’émancipation des serfs fut à l’ordre du jour. On sait qu’un oukase de 1803 légalisa les contrats d’affranchissement intervenus volontairement entre les propriétaires et leurs esclaves, qu’il y eut dès lors en Russie des cultivateurs libres. Et lorsque Spéranski fut au pouvoir, l’idée progressa encore. Ce parvenu, ce fils de pope, n’oublia pas, au faite des honneurs, son humble origine. Il voulait constituer en Russie un tiers état et le moyen le plus sûr pour y arriver était la suppression des serfs. Dès 1809, il avait fait accorder, aux titulaires d’un grade universitaire, un avantage sur les autres pour arriver aux degrés d’un tchin. Les privilèges des classes nobles étaient entamés. Ce fut dans ces circonstances que de Maistre fut amené à donner au comte Rasoumowsky son opinion sur cette importante question. Il a réfléchi, lui, sur les forces véritables du grand empire, il a regardé derrière le magnifique édifice que l’autocratie a édifié, il a vu qu’il manquait de bases solides. Il constate qu’actuellement, par sa faute, l’autocratie s’est privée de l’appui indispensable d’une religion vénérée et d’un clergé respecté. Comment, dans ces conditions, ne pas considérer sans tremblement le jour où la bride sera lâchée au peuple ? Une civilisation, fille du dix-huitième siècle et qui « a coïncidé avec l’époque de la plus grande corruption de l’esprit humain », n’a pas assez d’autorité dans un pays d’ailleurs immense comme la Russie, pour pouvoir se désarmer elle-même. « Ces serfs, à mesure qu’ils recevront la liberté..., passeront infailliblement et brusquement de la superstition à l’athéisme, et d’une obéissance passive à une activité effrénée. La liberté fera sur tous ces tempéraments l’effet d’un vin ardent sur un homme qui n’y est point habitué... Que, dans cette disposition générale des esprits, il se présente quelque Pugatscheff d’université..., l’État, suivant toutes les règles de la probabilité, se romprait, au pied de la lettre, comme une poutre trop longue qui ne porterait que par les extrémités. »

Il serait facile de recueillir dans les œuvres de Joseph de Maistre, surtout dans sa correspondance, beaucoup de jugements tout aussi piquants et aussi actuels que ceux-ci sur le monde russe. Nous nous sommes bornés à parcourir aujourd’hui deux ouvrages extrêmement sérieux et d’un caractère pour ainsi dire officiel. On voit que de Maistre n’était pas homme à dissimuler ce qu’il croyait être la vérité, ni à envelopper son style sous une forme atténuée. Quoique diplomate, il savait parler carrément, et le tempérament était trop naturellement fougueux chez lui pour savoir se modérer, même lorsqu’il s’adressait à un ministre. Peut-être a-t-il eu un instant l’intention vague d’intervenir activement dans les affaires de la Russie, surtout lorsqu’il a vu que sa parole était écoutée et qu’on sollicitait ses conseils. Il ne l’aurait fait en tout cas que pour faire triompher ses idées dans un pays sur lequel il fondait tant d’espoirs.

 

 

 

L. JOUSSERANDOT.

 

Paru dans le Revue des études franco-russes en 1906.

 

 

 

 

 

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