Un grand caractère
HENRIETTE BEECHER-STOWE
par
J. de MESTRAL-COMBREMONT
Il n’y a pas encore trois ans, on enterrait dans le cimetière d’une petite ville d’Amérique un écrivain dont la renommée fut une des plus prodigieuses de ce siècle et peut-être même de tous les siècles. Après quatre-vingt-cinq années d’incessants labeurs, après des deuils répétés et cruels, après de grandes joies aussi et la conscience d’avoir transformé une notable partie du monde, Henriette Beecher-Stowe quittait cette terre pour aborder à d’autres rivages depuis longtemps entrevus et désirés. Tout en la suivant pas à pas avec une admiration grandissante à travers sa longue carrière, je songeais que rien ne saurait nous faire comprendre la puissance de l’esprit comme la vie de cette femme qui sut remporter, grâce à sa foi invincible en l’avènement de la justice, des victoires autrement décisives pour l’avenir de notre planète que les batailles rangées d’Alexandre et de Napoléon.
Quand on parle de la guerre de Sécession et de l’abolition de l’esclavage, il semble que ce soient choses déjà perdues dans la brume du temps et presque légendaires, comme les combats de gladiateurs ou les repas des murènes contemplés par les anciens Romains. J’éprouvais moi-même, l’autre jour, une sorte d’étonnement à entendre une jeune femme me raconter comme quoi ses deux frères avaient combattu dans l’armée du Sud ; et elle ajoutait : « Mes parents ont été entièrement ruinés par l’abolition de l’esclavage ; néanmoins, ils m’ont toujours dit qu’à ce moment-là un poids avait été enlevé de leur conscience ; mais vous comprenez ce que devait être, pour des femmes qui jamais n’avaient lacé elles-mêmes leurs bottines, l’obligation de faire la cuisine et de balayer les chambres. » C’est donc une histoire d’hier que ce changement extraordinaire qui bouleversa un monde bien plus profondément que la chute de l’ancien régime ne bouleversa notre Europe. Et si, hier encore, des iniquités semblables s’étalaient au grand jour ; si la vie d’un grand peuple reposait sur une institution aussi monstrueuse ; si, enfin, il a suffi, à un moment donné, de la main d’une femme pour battre en brèche une citadelle qui, jusqu’alors, défiait toutes les attaques, que ne sommes-nous pas en droit d’espérer pour l’avenir d’un monde où de telles merveilles se sont accomplies presque sous nos yeux ? Alors qu’autour de nous la nuit semble se faire plus épaisse, il est réconfortant de se reporter aux époques où l’obscurité de l’horizon, aussi profonde qu’aujourd’hui, a été déchirée tout à coup par un éclair inespéré. D’entre les rangs pressés de l’armée humaine qui s’avance à tâtons, les pieds mis en sang par les cailloux de la route, vers l’idéale patrie de la vérité et de la justice, s’élève parfois une voix qui s’écrie : Regardez ! le ciel s’éclaire, voici le jour ! Et, en effet, une aurore se lève ; pendant quelques heures une lumière heureuse inonde les pèlerins, qui marchent alors en chantant. Puis, le soir revient, et la nuit ; et beaucoup d’entre eux, inquiets, se demandent si jamais le soleil se relèvera. Quelques-uns blasphèment et s’écrient que la lumière n’a jamais lui, que bien fous étaient ceux qui ont cru la voir... Mais d’autres savent qu’une aurore est le gage d’une autre aurore, et ils avancent sans se lasser, les yeux à l’horizon, prêtant à leurs compagnons de route l’appui de leurs bras et le secours de leur ferme conviction, jusqu’au moment où de nouveau le ciel s’éclaire.
Énergique et tendre, ardente autant que secourable, telle nous apparaît la noble femme dont je voudrais en quelques mots raconter l’histoire. Cette histoire est un long sursum corda. Peu d’existences ont plus de cohésion, une unité plus heureuse. On croit voir s’élever une plante vigoureuse qui monte, saine et droite, jusqu’au moment où elle s’épanouit en une fleur magnifique. Pas de tâtonnements, pas d’arrêts, pas de retours en arrière : mais une belle ligne, plus nette et plus pure à mesure qu’elle se prolonge. Telle est l’image de cette vie rare et privilégiée.
Henriette Beecher naquit à Lichtfield en juin 1811. Elle n’avait pas encore quatre ans lorsqu’elle eut le malheur de perdre sa mère, femme d’un caractère remarquable au dire de tous ceux qui l’ont connue ; et, morte, la mère, par le souvenir laissé au cœur des siens, continua à exercer sur la fillette une influence bienfaisante et éducatrice. On confia la petite Henriette aux soins de sa grand’mère maternelle et à ceux d’une tante dont elle portait le nom. Cette tante, véritable femme forte, prit en main avec vigueur, dès le premier jour, l’éducation de l’enfant. Elle lui enseignait le catéchisme en même temps qu’à une petite cousine ; les enfants se tenaient debout devant elle, tandis qu’un peu en arrière, à distance respectueuse, deux négrillons étaient admis à prendre leur part de la leçon. Tante Henriette ne transigeait pas sur l’article du catéchisme qui ordonne aux serviteurs de se comporter avec humilité et respect envers leurs maîtres ; et ces prescriptions à l’adresse des petits nègres caressaient agréablement l’amour-propre de la fillette, comme aussi le titre de mademoiselle, auquel les allures plus démocratiques de la maison paternelle n’avaient point habitué ses oreilles.
L’éducation un peu rigide donnée par la tante était heureusement tempérée par la tendresse de la grand’mère. Celle-ci haussait les épaules aux punitions infligées pour une robe salie, une aiguille perdue ou un cahier déchiré, et, embrassant la petite fille, elle lui déclarait que sa tante aurait mérité d’être punie autant qu’elle. Avec une enfant d’une nature morale moins saine, cette indulgence, parfois excessive et surtout manifestée de la sorte, aurait pu produire de fâcheux résultats ; mais Henriette était en état de la supporter sans dommage. « Je sentais bien, dit-elle, que la stricte justice était du côté de ma tante, tandis que la grande tendresse qu’elle avait pour moi aveuglait ma grand’mère ; mais cet aveuglement était cause que je l’aimais davantage. » Tant il est vrai que ce qui corrompt un caractère médiocre est pour un caractère supérieur une occasion de développement et d’épanouissement. La vieille dame était d’une piété large et vivante. Elle lisait beaucoup, surtout la Bible, et en particulier les évangiles. Les apôtres étaient pour elle comme autant de vieilles connaissances. Le caractère primesautier de Pierre amenait toujours un sourire sur ses lèvres : « Tenez, le voilà bien, s’écriait-elle parfois, ce bon Pierre est toujours le même ! »
De même que sa grand’mère, l’enfant était passionnée de lecture ; mais son époque, moins favorisée en cela que la nôtre, ne connaissait guère de littérature à l’usage des petits. Parfois, durant les soirées d’hiver, un oncle lisait à Henriette les ballades de Walter Scott ; cette découverte de la poésie lui causa un éblouissement dont elle conserva le souvenir jusqu’à la fin de ses jours. Mais les lectures du soir étaient loin de suffire à son vigoureux appétit. À tout prix, il fallait trouver autre chose ; aussi donnait-elle la chasse, au grenier, à tous les vieux bouquins qui, depuis des années, dormaient dans des caisses, et devaient être bien surpris de sentir des doigts d’enfants secouer leur poussière et feuilleter leurs pages, solennelles pour la plupart, et hélas ! bien indigestes. D’ordinaire, elle ne faisait que de décevantes trouvailles : beaucoup de volumes de sermons, rivalisant les uns avec les autres d’obscurité et d’ennui. Enfin un jour, jour heureux entre tous, son étoile lui fit trouver au fond d’un coffre les Contes des Mille et une Nuits. Cette découverte marqua pour elle le début d’une ère de félicité. Quand elle avait besoin de consolation dans un de ses chagrins d’enfant, après quelque punition subie ou une promenade manquée, elle prenait son livre, et, tapie dans un coin de la chambre, elle partait pour le pays des chimères. Sa vive imagination était pour elle un refuge contre la tristesse des choses ; c’est à ce don inappréciable que sans doute elle a dû, par la suite, de conserver une élasticité d’esprit et une fraîcheur de sentiment surprenantes au milieu des plus dures épreuves.
Le pasteur Beecher, père de la fillette, avait la main heureuse en matière de mariage. Son deuil expiré, il épousa en secondes noces une femme d’un mérite exceptionnel, et qui fut pour les huit enfants dont elle acceptait la charge une véritable mère. Henriette regagna alors la maison paternelle. Ses plus belles heures se passaient dans le cabinet de travail de son père. Les in-folios rangés sur les tablettes, et le vaste fauteuil dont les bras formaient deux supports sur lesquels une Bible et une Concordance étaient toujours ouvertes, lui faisaient l’effet d’amis protecteurs, de guides et de conseillers. C’est là qu’elle rêvait, songeait, exerçait à propos de mille sujets la sagacité de son jeune esprit. Mais il fallait penser à s’instruire, et Henriette fut envoyée à l’école. Elle ne tarda pas à y briller par ses compositions, si bien qu’en un jour solennel où les meilleurs travaux des élèves étaient lus devant les familles assemblées, les pages écrites par la petite Henriette, alors âgée de douze ans, excitèrent grandement l’intérêt et l’approbation de l’auditoire. « Les lumières que nous fournit la nature suffisent-elles à établir l’immortalité de l’âme ? » tel était le sujet proposé, dont le choix est de nature à nous inspirer quelques doutes sur le sens pédagogique des professeurs. Quoi qu’il en soit, Henriette le traita d’une manière si originale quoique enfantine, que le visage de son père, assis parmi les auditeurs, s’éclairait de plus en plus pendant la lecture, jusqu’à ce que, se penchant vers un des professeurs de l’école, il s’informa du nom de l’élève qui avait signé ce travail.
– Henriette Beecher, monsieur, lui fut-il répondu.
Et Mme Beecher-Stowe ajoute : « Ce fut le plus beau jour de ma vie. »
Mais les travaux intellectuels n’absorbaient pas, tant s’en faut et heureusement pour elle, toutes les journées de la petite Henriette. Les promenades y tenaient une grande place. Le soir, il était de tradition d’aller ensemble voir le coucher du soleil. Parents et enfants sortaient de la ville, et allaient admirer les bois tour à tour jaune d’or et vert tendre, et le ciel plus merveilleux encore avec la gamme infinie de ses teintes et ses nuages aux formes fantastiques.
Les travaux manuels avaient aussi leur tour. À une certaine époque de l’année, il s’agissait de scier, de couper et d’entasser tout le bois nécessaire à la maison pendant les rigueurs d’un hiver américain. M. Beecher, pareil à un général en chef, distribuait la besogne à ses enfants. Henriette arborait une petite jupe noire, ressemblant au costume des garçons : elle envoyait promener son dé et ses aiguilles, et jusqu’au soir travaillait en vraie forcenée, heureuse comme une reine quand son père, qui parcourait les rangs des travailleurs pour exciter leur zèle, disait : « Quel dommage qu’Henriette ne soit pas un garçon ! elle ferait plus d’ouvrage que tous ses frères ensemble. »
D’autres fois, il fallait peler les pommes pour faire le cidre ; chacun se mettait à l’œuvre, et, tout en travaillant, le père racontait à ses enfants les admirables histoires de Walter Scott, alors toutes nouvelles. La besogne avançait comme par magie, et le soir arrivait sans qu’on eût eu le temps de se plaindre de la fatigue, ni même de s’en apercevoir.
Tout cela nous donne l’idée d’une belle enfance, bien faite pour développer d’une manière harmonieuse et complète la petite fille qui devait devenir une femme d’un si ferme esprit et d’un si noble caractère.
Le côté religieux, on le pense bien, n’était pas négligé dans la maison du pasteur Beecher. En apprenant la mort de Byron, il s’écria avec l’accent d’une véritable douleur : « Combien je regrette cette mort ! J’espérais tant que Byron vivrait assez pour se tourner vers le Christ ! Quels chants il aurait pu nous donner ! »
Le dimanche suivant il prêcha sur ce texte : « Le nom du juste est comme la lumière, mais la mémoire du méchant périra », et il s’attacha à faire ressortir la supériorité de l’ordre moral sur l’ordre intellectuel. « D’habitude, je ne comprenais pas grand’chose aux sermons de mon père, dit Mme Beecher-Stowe, mais je compris parfaitement celui-ci, et il fit sur mon âme une impression ineffaçable. »
Un autre sermon, de son père également, acheva le travail commencé. Mettant de côté les subtilités théologiques auxquelles, en vrai fils de son temps, il accordait d’ordinaire trop d’importance, le pasteur Beecher parla un jour avec émotion de l’amour de Dieu pour ses créatures, de sa volonté de les secourir, de les guider, de les consoler, à la seule condition qu’elles s’abandonnent avec confiance entre ses mains. L’appel que le prédicateur faisait retentir au nom de Dieu même était si pressant, si pathétique, que l’enfant fut définitivement conquise. « Je quittai l’église et regagnai la maison, dit-elle ; il me semblait que la nature faisait silence pour écouter l’harmonie des cieux. » Puis, avec la spontanéité qui était le fond de son caractère, elle se rendit dans le cabinet de travail de son père et lui dit : « Père, je me suis donnée à Jésus. » Le père attira sa fille dans ses bras ; et tandis que des larmes tombaient sur ses cheveux, l’enfant l’entendit murmurer : « Une nouvelle fleur vient de s’épanouir dans le jardin de Dieu. »
Cette enfance, toute de paix, de joie et d’harmonieux développement, fut suivie d’une jeunesse moins sereine. Pas plus qu’une autre, Henriette Beecher ne devait échapper aux heures de dépression, de découragement profond qui nous montrent toutes choses, et surtout notre propre personne, sous les couleurs les plus tristes. Avait-elle le pressentiment confus de la grande tâche qui ferait un jour appel à toutes les énergies de son âme ? Craignait-elle de n’être pas à la hauteur de sa mission ? Quoi qu’il en soit, elle se sentait sans force pour affronter la vie qui s’ouvrait devant elle. Elle était persuadée que jamais elle ne réussirait à rien, que son existence serait un fardeau pour elle-même et pour les autres. Combien elle était loin de se douter qu’une force libératrice sommeillait en elle, n’attendant que l’appel des circonstances pour éclater victorieuse et toute puissante !
« Je n’ai pas la moindre énergie », gémit-elle ; et si cet aveu fait sourire dans la bouche d’une femme de cette trempe, il nous montre combien nous sommes tous semblables par le sentiment de notre impuissance en face de ce fuyant idéal qui se dresse devant nous toujours plus loin, plus haut, et que les plus forts, pas mieux que les faibles, ne parviennent jamais à étreindre.
Sa santé aussi s’était altérée ; et durant plusieurs années, elle vécut péniblement, luttant pour reconquérir l’équilibre intérieur qui sans cesse lui échappait, tourmentée de scrupules religieux, inquiète surtout de se trouver dépourvue du « sentiment du péché ». L’orthodoxie qui pesait sur son milieu et sur son temps, et contre laquelle s’insurgeaient, sans parvenir à en secouer le joug, les instincts les plus vrais de son âme, semble avoir attristé sa jeunesse et dans une bonne mesure paralysé ses forces. Enfin elle trouva dans le sentiment de l’amour de Dieu un refuge définitif, un port où elle jeta l’ancre pour le reste de ses jours, et d’où elle devait pouvoir défier toutes les tempêtes. « Ainsi, écrit son fils, après quatre ans de souffrances et de luttes, elle en revenait aux sentiments de sa treizième année. À travers cette longue période d’obscurité, elle n’avait cependant jamais perdu complètement la foi religieuse et la paix du cœur. »
Si la santé morale est la plupart du temps une conquête de notre volonté, il n’en est malheureusement pas de même de la santé du corps, quoique en dise certaine école. Henriette Beecher ne devait plus jamais disposer complètement de ses forces physiques. Le temps n’était plus où elle empilait le bois de la maison en rivalisant d’activité avec ses frères. Son adolescence, confinée dans les classes de l’école où elle était tour à tour élève et maîtresse, manqua presque entièrement de l’exercice et du grand air que l’on considérait à cette époque comme inutiles au développement des jeunes filles. Tu n’existais pas alors, bienfaisante bicyclette ! Vingt kilomètres de pédale tous les matins, à travers bois et sous le ciel clair, auraient préservé la jeune fille de bien des misères, et rendu superflu l’effort considérable qu’elle dut accomplir pour prendre la sage résolution exprimée en ces termes : « Mon monde intérieur étant devenu inhabitable, je suis décidée à en sortir et à céder généreusement au premier pasteur méthodiste à qui il plaira de s’en emparer ma funeste habitude de fendre les cheveux en quatre. Je veux me mêler à la société, je veux vivre comme tout le monde. Horas non numero nisi serenas. Cette devise gravée à Venise sur un cadran solaire sera désormais la mienne. Seules les heures sans nuages compteront pour moi, à partir d’aujourd’hui... quant aux heures sombres, je suis décidée à leur tourner le dos, et à les oublier aussi vite que possible. »
Voilà bien la courageuse philosophie des natures énergiques, la seule après tout qui nous permette d’user de nos moyens, de rassembler nos forces, et de ne pas faire banqueroute dans cette épineuse entreprise qui s’appelle la vie. S’il est vrai qu’elle peut conduire à l’égoïste indifférence qui arrachait ce cri à Werther : « Je veux jouir du présent, que le passé soit passé pour moi ! », dans des âmes comme celle d’Henriette Beecher elle engendre non pas la dureté, mais la force, indispensable à la tendresse. Tendre, certes elle l’était. Ces lignes adressées à une amie le prouvent bien. Après avoir parlé des amitiés fugitives qui donnent du charme à l’existence sans y laisser de vide lorsqu’elles viennent à disparaître, elle ajoute : « Mais pour ceux que j’aime, oh ! pour ceux-là, combien mon cœur se serre quand je pense à eux ! Peut-être qu’ils changeront ; certainement ils mourront... même ici-bas je suis séparée d’eux, et je m’étonne de vouloir aimer toujours plus, alors que l’amour fait souffrir ainsi. Heureusement qu’il y a le ciel, c’est-à-dire un monde où l’amour régnera, l’amour qui est notre vie même, notre tout, la raison d’être de notre cœur. »
Un grand changement était survenu dans la tranquille existence de la famille Beecher ; le pasteur Beecher avait été appelé à Cincinnati, où l’avaient suivi tous les siens. C’est là qu’Henriette fit ses premiers essais littéraires. Elle écrivait différents articles, soit pour des revues, soit pour un club dont elle faisait partie. Ce genre de travail, moins éprouvant pour sa santé et mieux en rapport avec ses dons que l’enseignement auquel elle s’était livrée jusqu’alors, lui procurait une satisfaction réelle, tout en augmentant quelque peu les maigres revenus de la famille.
Une visite faite à une amie dans un état voisin de Cincinnati la mit pour la première fois en contact personnel avec l’esclavage. Cette institution inique, qu’elle devait par la suite pour une si large part contribuer à détruire, ne lui fit pas alors l’impression à laquelle on aurait pu s’attendre. À cette époque, ses pensées étaient absorbées par d’autres problèmes : elle aurait voulu fonder dans l’ouest des écoles modèles dont elle espérait un grand bienfait pour le pays.
Féministe avant la lettre, voici ce qu’elle écrit à ce sujet :
« Je crois qu’on n’arrivera à rien en matière d’éducation tant que celle-ci ne sera pas entre les mains des femmes. Pour exercer une véritable influence sur des enfants, surtout sur des garçons, il faut du talent et de la souplesse ; or les hommes qui ont du talent et de la souplesse ne se consacrent guère à instruire les petits ; ils se livrent à d’autres travaux. De plus, les hommes, tout en étant plus instruits, savent moins bien que nous communiquer leurs connaissances à d’autres ; ils ont moins de patience, moins de tact pédagogique. Notre tâche actuelle est de faire adopter ces idées, tout en montrant de quoi les femmes sont capables. Mais il nous faut des femmes de premier ordre, d’un caractère fort et d’un esprit sain. Or il y en a peu, hélas ! et celles qui existent, nous ne savons comment les atteindre. »
Peu d’années après le moment où elle écrivait ces lignes, Henriette épousait un jeune professeur, veuf d’une de ses meilleures amies. C’était un homme érudit, d’un esprit brillant à ses heures, mais trop souvent en proie à une tristesse, à un abattement redoublés encore par son récent veuvage. Henriette, au milieu de tous ses autres travaux, se donna pour tâche de consoler le jeune savant. M. Stowe n’eut point l’ingratitude de méconnaître le privilège que lui envoyait son étoile. Il se prêta avec beaucoup de bonne grâce aux efforts faits par sa jeune amie pour lui redonner du goût à l’existence. Cette mission de charité était de celles, trop rares, auxquelles on peut hardiment prédire un entier succès ; et personne, je pense, ne sera surpris d’apprendre que cela finit par un mariage.
« Dans une demi-heure », écrit Henriette à une amie, « je ne serai plus Henriette Beecher, mais bien je ne sais quel être inconnu et nouveau. Cent fois je me suis demandé ce que j’éprouverais au moment de cette crise redoutable... Eh ! bien, ma chère, la crise est là, et je n’éprouve rien du tout. »
À peine mariés, les jeunes gens durent se résoudre à une longue séparation ; M. Stowe était envoyé par l’État en Europe pour étudier le mécanisme de nos différentes écoles. La jeune femme rentra dans la maison paternelle où elle mit son temps à profit en écrivant pour des journaux et des revues. À cette époque quelques abolitionnistes arrivèrent à Cincinnati dans le but de lancer un journal anti-esclavagiste. Une émeute fut organisée par le parti opposé ; le bureau du journal fut mis à sac, le matériel typographique détruit. Comme toutes les violences, celle-ci fut l’occasion d’une levée de boucliers en faveur de la cause persécutée. La ville était divisée en deux camps ; d’une minute à l’autre, on pouvait craindre de voir le sang couler. Pour cette fois il n’en fut rien : les perturbateurs, effrayés par les représailles qui s’annonçaient, abandonnèrent la partie.
Néanmoins, c’était là le coup de vent qui précède la tempête. Les esprits généreux avaient été secoués par cette alerte. Henriette Beecher-Stowe n’était pas de celles qui écartent les questions troublantes ; elle ouvrait ses yeux tout grands pour examiner les plaies sociales, même celles réputées inguérissables. « On ne saurait, dit-elle, être mis en contact avec l’esclavage sans se sentir possédé d’un invincible besoin de faire quelque chose pour le détruire. Mais que pouvons-nous faire ? Voilà la question. » À partir de ce moment, le sentiment de la mission à laquelle elle était appelée, encore latent, se fortifiera, se développera de plus en plus. Silencieusement mais sans se lasser, elle amasse les matériaux nécessaires à son œuvre. Elle étudie, elle examine, elle compare, et une conviction se forme peu à peu en elle, qui, le moment venu, sera le levier avec lequel elle soulèvera sur sa base le vieil édifice marqué pour la ruine.
Les années qui suivirent furent heureuses pour la jeune femme, tout en étant difficiles. Elle avait une tâche énorme, et elle devait faire un constant appel à toute sa vaillance pour n’en pas être écrasée. À la tête d’une famille qui augmentait rapidement, presque toujours souffrante, privée des secours matériels que procure la fortune, elle devait faire face à tout : soigner ses bébés, diriger sa maison, relever le courage constamment abattu de son mari, enfin écrire des nouvelles dont les éditeurs se montraient déjà friands, et qui contribuaient dans une bonne mesure à l’équilibre du budget. On se demande comment la pauvre femme pouvait suffire à la tâche. Souvent toute la journée s’écoulait sans qu’elle fût parvenue à s’asseoir un instant à sa table à écrire. Cependant les éditeurs la harcelaient ; il fallait à tout prix finir la nouvelle commencée. « Comment voulez-vous que j’écrive ? » répond-elle à une amie venue tout exprès chez elle pour l’obliger à prendre la plume. « Vous voyez bien que j’ai un enfant sur les bras, deux autres suspendus à mes jupes ; de plus, c’est le jour où l’on cuit au four ; j’ai une nouvelle domestique à dresser, sans parler des mesures à prendre en vue des nettoyages de maison qui doivent se faire la semaine prochaine. Non, voyez-vous, c’est impossible, ne m’en parlez pas. » À force de prières, elle finissait néanmoins par poser son encrier sur un coin de la table de la cuisine, au milieu des haricots, du lard et des oignons, et elle se mettait à écrire tout en dirigeant la négresse qu’elle avait entrepris d’initier aux mystères de l’art culinaire. Tant bien que mal, l’histoire s’achevait ; et s’il est permis de douter que le cliquetis des casseroles augmentât la valeur littéraire de ses travaux, on ne peut qu’admirer la somme d’énergie et de bonne humeur qu’il devait falloir pour se tirer à peu près d’affaire dans des circonstances semblables. La pauvre femme rêvait un coin tranquille où se retirer dans les rares instants que ne dévoraient pas ses devoirs de mère et de maîtresse de maison. « Une petite chambre où je pourrais mettre mes pots de fleurs et ma table à écrire... » soupire-t-elle parfois ; et ce vœu, si modeste fût-il, devait rester durant bien des années une vision de luxe impossible à atteindre.
Cependant, la loi concernant les esclaves fugitifs venait d’être promulguée. On se racontait en frémissant des histoires affreuses : familles démembrées, chasses à l’homme, esclaves morts de froid au milieu des forêts où ils cherchaient à se dissimuler en fuyant vers le Canada. Un irrépressible sentiment de révolte soulevait les cœurs généreux.
Mme Beecher-Stowe, on le pense bien, ne fut pas la dernière à s’émouvoir. Un matin, elle reçut une lettre de sa belle-sœur, l’engageant à écrire quelque chose en faveur de la cause abolitionniste. Cette lettre, lue en présence de la famille assemblée, fut pour elle une secousse électrique. « J’écrirai quelque chose, dit-elle en se levant et en froissant nerveusement le papier entre ses mains. Si Dieu me prête vie, j’écrirai quelque chose. » Désormais, la Case de l’oncle Tom n’était plus qu’une affaire de temps.
Mme Beecher-Stowe se mit à l’œuvre sans retard : cette fois-ci, il ne s’agissait plus seulement d’augmenter par le travail de sa plume le bien-être de sa famille ; il s’agissait de guérir sa patrie d’une lèpre abominable, de rendre à la dignité d’hommes des milliers d’êtres, foulés, brisés et avilis. « Je me souviens de l’hiver où j’écrivis la Case de l’oncle Tom, écrit-elle trente ans après à un de ses fils ; mon cœur brûlait dans ma poitrine quand je songeais au crime dont mon pays se rendait coupable ; et tandis que tu dormais à mon côté dans ton berceau, je pleurais en pensant aux mères auxquelles, chaque jour, on arrachait leurs enfants. »
En avril 1852, le livre fut terminé. Elle l’avait écrit, on peut le dire sans exagérer, avec ses larmes et le sang de son cœur. Et maintenant, quel en serait le résultat ? Sa voix serait-elle entendue mieux que tant d’autres voix qui s’étaient élevées en faveur de la même cause, et n’avaient, du moins en apparence, rien obtenu ? Une réaction inévitable suivit l’effort, et elle se sentit prise d’un découragement profond. Peut-être n’avait-elle pas fait tout ce qui était en son pouvoir ? Il fallait tenter quelque chose de plus. Et, reprenant la plume, elle écrivit au prince Albert, au duc d’Argyll, à Macaulay, à Dickens, en leur envoyant des exemplaires de son livre.
Elle allait être bientôt pleinement rassurée. Trois mille exemplaires furent enlevés le jour même de la mise en vente. De toute part affluaient les lettres de félicitation : les souverains, les savants, les artistes, tous écrivaient à l’auteur et lui envoyaient de l’argent. En dépit de l’opinion courante, d’après laquelle l’esclavage était un de ces problèmes douloureux et insolubles, une de ces plaies incurables dont il vaut mieux détourner son esprit et ses yeux, un immense mouvement se dessinait déjà, cette protestation des consciences qui se trouve à l’origine de tous les grands changements dont notre monde est le théâtre. Des comités s’organisaient partout ; des propriétaires libéraient spontanément leurs esclaves ; des maisons de refuge s’ouvraient pour les nègres en rupture de ban ; des journaux se fondaient pour soutenir la bonne cause. On aurait dit que la publication de la Case était l’étincelle mettant le feu à des matériaux depuis longtemps rassemblés et tout prêts pour l’incendie. Chose triste à constater, l’Église eut peu de part dans ce mouvement libérateur. Les chaires étaient muettes ; bien rares étaient les prédicateurs qui osaient s’attaquer au monstre. Une fois de plus, l’Esprit qui souffle où il veut soufflait en dehors des églises établies.
Plus que tout autre, l’auteur était surprise du succès prodigieux de son livre. Elle l’avait écrit tout d’une haleine, et presque sans rature ; les scènes se déroulaient une à une devant son esprit, et sa plume courait comme sous dictée, mue, aurait-on dit, par une puissance supérieure. Aussi aucune tentation de vanité en face d’un succès vraiment inouï n’effleura-t-elle cette âme candide, si complètement dépréoccupée d’elle-même. « Dieu a tout fait, disait-elle à ceux qui la félicitaient ; pour moi, je n’ai été qu’un instrument entre ses mains. »
On a discuté sur la valeur littéraire de cet ouvrage, et vraiment la question me semble un peu oiseuse. Nous avons ici tout autre chose qu’un monument artistique, nous avons une grande action. George Sand, en annonçant l’ouvrage au public français, en parle comme il en faut parler :
« Ce livre est dans toutes les mains. Il est lu avec passion, il est arrosé de larmes. L’éloge le plus vrai que nous puissions en faire est d’aimer jusqu’à ses défauts. Car il en a, nous ne le nions pas ; mais qu’importe ? Ces défauts n’existent qu’en raison des règles conventionnelles de l’art ; et si vous observez ceux-mêmes qui prétendent en être le plus choqués, je parie que vous les verrez, à la lecture de telle ou telle page, essuyer furtivement leurs yeux. Admettons que l’auteur n’ait pas de talent ; on ne saurait, en tout cas, lui refuser du génie. »
Un voyage en Europe fut l’occasion de nouveaux triomphes. Partout où elle se rendait, Mme Beecher-Stowe trouvait une foule qui l’avait précédée. Du haut en bas de l’échelle sociale régnait le même enthousiasme pour l’auteur de la Case de l’oncle Tom. Était-elle invitée dans un aristocratique salon, on la priait, avant de se retirer, de vouloir bien passer à l’office, où les domestiques rassemblés attendaient anxieux le moment qui leur permettrait d’apercevoir l’héroïne du jour. Dans les gares, dans les rues, sous les fenêtres de son hôtel, partout une foule enthousiaste se trouvait prête à la saluer de ses vivats, ni plus ni moins qu’une souveraine.
Les lettres aussi pleuvaient. Impossible, bien entendu, de répondre à toutes. Néanmoins, un des frères de Mme Beecher-Stowe, qui l’accompagnait dans son voyage, faisait de son mieux et, attelé à cette besogne, travaillait à en perdre haleine chaque jour pendant plusieurs heures.
De pareils triomphes, on le comprend, ne vont pas sans fatigue ; aussi la triomphatrice fut-elle tout heureuse, après quelques mois de cette vie surchauffée, de rentrer chez elle pour prendre un repos bien gagné, mais de courte durée. Bientôt, en effet, elle se remettait à l’œuvre et écrivait un autre roman en faveur des esclaves, Dred, qui, de même que son aîné, se vendit à un nombre incalculable d’exemplaires. La cause dont elle s’était constituée le champion l’absorbait de plus en plus. Elle avait dans les deux mondes, surtout depuis son voyage en Europe, une foule de relations intéressantes qu’elle tenait à ne pas laisser perdre, tant parce que son cœur y était engagé qu’en raison de l’appui qu’y trouvait son œuvre. Il fallait donc écrire des lettres, encore des lettres, toujours des lettres ; on demeure confondu de la tâche énorme à laquelle cette femme, d’une santé pourtant si précaire, trouvait le moyen de faire face. Un second voyage en Europe fut pour le succès et les fatigues une exacte répétition du premier. Au moment où elle rentrait chez elle, comblée de joie et de biens, heureuse comme peu de créatures, peut-être, l’ont été sur la terre, un télégramme l’atteignit, porteur d’une nouvelle affreuse : son fils aîné, encore au collège, venait de se noyer en prenant un bain dans la rivière. Ce coup fit à son cœur une blessure qui ne guérit jamais. « Je me sens si écrasée, écrit-elle, si meurtrie, si totalement malheureuse, que mes prières, quand j’essaie de prier, ne sont que des gémissements. J’ai d’autres enfants ; mais le fils que l’on perd est toujours un fils unique. » Et plus tard : « Si jamais j’ai couru le risque de me trouver séparée de l’amour du Christ, c’est pendant ces heures terribles. Je ressemblais à une agonisante incapable de maîtriser ses pensées. J’étais assiégée par des doutes affreux concernant le salut de mon fils. Mais je compris enfin combien irrationnelles et folles étaient ces idées. Dieu, qui m’a rendue capable pour mes enfants d’un amour tel que je n’hésiterais pas à sacrifier mon salut pour eux, ne saurait évidemment les aimer moins que moi. C’est lui qui a fait le cœur des mères ; et ce cœur n’est qu’une faible et pâle image de son propre cœur. Le mystère infini de l’amour de Dieu doit absorber tous les autres mystères qui si souvent nous troublent, de même que les verges des magiciens disparaissaient, englouties par la verge d’Aaron. »
Ainsi la souffrance goûtée dans toute son amertume par cette femme dont le cœur si tendre en même temps que si vaillant pouvait souffrir plus que d’autres, ne fit qu’enrichir son âme et la fortifier pour d’autres combats.
La guerre, en effet, venait d’éclater. Depuis un quart de siècle, elle était annoncée par ceux qu’un sens moral plus sain douait de l’esprit prophétique ; et les vrais patriotes la saluèrent comme une libératrice, malgré le sang et les larmes qu’elle allait leur coûter. Ils savaient que seul le fer rouge était capable de guérir la plaie qui rongeait leur patrie. « Pour beaucoup d’entre nous, écrit Mme Beecher-Stowe, la lumière du foyer s’est éteinte avec la vie d’un fils, d’un mari ou d’un frère. Nous acceptons ces deuils en expiation de la part que nous avons eue dans cette iniquité. Ce n’est qu’au prix de ces cruelles souffrances que le mal sera vaincu, et que nous pourrons goûter la vraie paix, celle qui repose sur la justice. »
On voit combien « cette petite femme, auteur d’une si grande guerre », selon l’expression du président Lincoln, était éloignée de ce faux patriotisme qui consiste à voiler, coûte que coûte, les hontes de son pays. Les femmes d’aujourd’hui, sollicitées par d’autres douloureux problèmes, ne liront pas sans profit ces paroles adressées par Mme Beecher-Stowe à ses compatriotes un peu avant la guerre :
« Le premier devoir de toute femme est d’examiner à fond la question pour se mettre en mesure d’exercer sur son entourage une influence réelle. Ensuite nous pourrons faire signer des pétitions auprès des pouvoirs publics, répandre des journaux, organiser des conférences. Admettrons-nous que l’infamie de l’esclavage soit imposée aux États libres et aux territoires de l’Union ? Tel est le danger que court notre patrie. Pour l’amour de nos enfants, pour l’amour de notre pays, pour l’amour de la liberté outragée, que toutes les femmes fassent leur devoir ! »
La victoire des États anti-esclavagistes peut être considérée comme le point culminant de la vie de Mme Beecher-Stowe. Elle assistait au triomphe de la cause à laquelle elle avait consacré le meilleur de ses forces. Le peuple des Noirs rendu à la liberté, et son pays délivré d’une tare qui menaçait la vie nationale jusque dans ses sources mêmes, tel fut le grand spectacle auquel il lui fut donné d’assister. La semence portée en terre avec larmes levait en une moisson magnifique. Désormais l’humble ouvrière, elle-même émerveillée du résultat inattendu de son travail, pouvait lier ses gerbes et les emporter en chantant. Dans les affaires de ce monde, il est trop souvent de règle, hélas ! que l’un sème et que l’autre moissonne. Mais la règle la plus dure a ses exceptions, et je n’en sais guère de plus belle que celle-ci.
Pourtant, ce triomphe n’alla pas sans angoisses. Elle avait vu partir pour l’armée le second de ses fils ; il lui revint, il est vrai, mais si profondément atteint dans sa santé qu’il ne devait plus être désormais que l’ombre de lui-même. Ce que dut être pour elle cette épreuve, les mères le comprendront. La blessure faite à son cœur par la mort, trois ans auparavant, saignait comme au premier jour. La lettre suivantem adressée à une amie dans le deuil, nous donnera une idée de la résignation héroïque et douloureuse avec laquelle elle supportait ces dépouillements :
« Que puis-je vous dire, à vous qui entrez aujourd’hui dans la sombre vallée où je marche depuis si longtemps ? Ne perdez pas courage, chère amie, si l’appui que vous trouviez dans vos sentiments religieux semble vous manquer. Lorsque les fibres de notre cœur sont arrachées ainsi, la résignation et la foi deviennent une impossibilité matérielle. La partie animale, instinctive de notre être se révolte, se tord de douleur et d’angoisse, et notre soumission à ce que Dieu ordonne est l’œuvre douloureuse de notre volonté, mais non de notre cœur. Par instants une grâce surnaturelle nous est accordée qui nous élève au-dessus de nous-mêmes ; mais le plus souvent nous ne sommes capables que de silence, pendant que nous saignons ainsi. Pour moi, depuis l’affreuse nuit que vous savez, j’ai eu à refaire chaque jour mon sacrifice, et la soumission m’est aussi difficile aujourd’hui qu’à la première heure. Pourtant, je connais Celui qui tient ma main dans la sienne, et je sais qu’Il ne se trompe pas. »
Une fois le pays pacifié, tant pour venir en aide aux populations nègres dont elle avait hâté la délivrance que dans l’intérêt de la santé de son fils, elle résolut de s’établir en Floride pendant plusieurs mois de l’année. C’est là, dans une retraite fleurie, en face des beautés d’une nature sans rivale, que s’écoula toute la dernière partie de son existence. Pas plus que son âge mûr, sa vieillesse ne devait être respectée par la douleur : elle perdit son troisième fils, dont la disparition mystérieuse au cours d’un voyage fut pour la mère déjà si éprouvée un martyre de plus. Puis la mort atteignit le mari, dont elle avait été l’appui et la force durant de si longues années. Mais toujours nous la retrouvons la même sous les coups, et encore grandie, comme si ces mutilations, de même que pour l’arbre qu’on émonde, créaient en elle une vie plus riche. Elle échappait à ses propres tristesses en s’occupant d’atténuer celles des autres. Son œuvre prospère parmi les anciens esclaves était pour elle une source inépuisable d’intérêt et de joie. Plus favorisée sur ce point que bien d’autres, elle eut le bonheur de cueillir le fruit de ses peines et de pouvoir contempler de ses yeux et toucher de ses mains le résultat de son travail en ce monde.
À plusieurs reprises, elle sortit de sa retraite pour faire dans diverses villes des conférences qu’on lui demandait de tous côtés. Elle avait presque complètement cessé d’écrire ; la force nécessaire à un travail de longue haleine lui faisait défaut, mais il lui en restait assez pour raconter au public l’histoire de ses livres, de ses expériences parmi les esclaves, de ses luttes et de ses succès. Malgré sa petite taille et sa voix faible, elle maîtrisait son auditoire par l’intensité de vie que trahissaient ses regards et ses gestes. Elle parlait au milieu d’un silence profond, où éclataient parfois des applaudissements spontanés et des éclats de rire que son sentiment du comique, son humour, arrachait à l’assistance. Mais la fatigue de ces séances qui entraînaient de nombreux voyages ne tarda pas à dépasser les forces sinon l’énergie de cette femme qui était à la brèche depuis un demi-siècle. Elle se retira définitivement dans sa chère Floride, considérant sa tâche comme terminée. Certes elle en avait le droit.
À la fin, enveloppée par les ombres de la vieillesse, elle semblait n’appartenir presque plus à la terre. Une immense lassitude l’avait saisie, comme une incapacité de vivre encore de la vie de ce monde où son corps restait, mais que son esprit avait quitté. « Pardonnez-moi mon apparente indifférence, écrit-elle à un ami ; quand je serai parvenue au brillant rivage où fleurit éternellement l’arbre de vie, je pourrai de nouveau goûter tant d’affections heureuses. Mon soleil s’est couché ; ma journée est finie... Je sommeille désormais dans la lumière indécise du crépuscule, et quand la voix d’un ami s’adresse à moi, je m’éveille un instant, mais pour retomber aussitôt dans mon assoupissement. Plus tard et ailleurs je retrouverai, je le sais, tous ceux que j’ai aimés, dont quelques-uns m’attendent déjà dans notre commune patrie, tandis que les autres, bientôt, m’y suivront. »
Le 1er juin 1896 elle acheva de s’éteindre. Elle avait toujours eu une foi mystique en l’action, sur nous et sur notre monde, de ceux qui ont quitté la terre. Puisse-t-elle, du séjour de lumière où elle est entrée, ne pas oublier la petite planète qui lui doit tant, et continuer à exercer sur elle, qui en a plus besoin que jamais, l’influence purificatrice de son âme forte et tendre !
J. de MESTRAL-COMBREMONT.
Paru dans La Semaine littéraire le 13 mai 1899.