À la mémoire d’Alexandre Vinet

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Ernest NAVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur Debarge, directeur de la Semaine littéraire.

 

            Monsieur,

 

Vous désirez que la Semaine littéraire se joigne aux manifestations qui auront lieu à l’occasion de l’érection d’un monument consacré à la mémoire d’Alexandre Vinet. Vous me demandez si je pourrais vous fournir quelques données utiles, non pour l’appréciation de l’œuvre de Vinet, tâche qui a été souvent accomplie et le sera encore, mais pour se faire une idée exacte de la nature personnelle d’un homme dont il est si juste de garder pieusement le souvenir. Je vais répondre à votre demande par quelques lignes rapidement rédigées, dont vous ferez l’usage qu’il vous semblera bon.

Je n’ai pas eu le privilège de soutenir des rapports fréquents avec le Vaudois illustre qui m’a honoré de sa bienveillance, et dont je garde la mémoire avec des sentiments de vive admiration et d’affectueux respect. Voici quelles ont été mes relations personnelles avec lui. Ces relations datent de l’époque où il rentra à Lausanne, en 1837. Je ne l’avais pas connu pendant son séjour dans cette ville de Bâle pour laquelle il avait une affection profonde, et où il a laissé tant de chers souvenirs. Le 16 octobre 1842, je l’entendis prêcher à Montreux un sermon, où il nous présenta Jésus comme notre modèle, en insistant sur le sacrifice du moi, sur le renoncement chrétien par lequel nous devons répondre au sacrifice du Crucifié. Le 27 juin 1843, j’assistai à une des leçons de son cours à la faculté de théologie. Il parlait de Bourdaloue, et j’appris par ma propre expérience combien sa parole était incisive et se gravait profondément dans la mémoire de ses auditeurs. Il est tel détail de sa leçon qui est aussi présent à ma pensée que lorsque je l’entendis, il y a 57 ans. Le même jour, j’écoutais une leçon de philosophie de mon ami Charles Secretan. Lausanne était alors le foyer intense d’une culture intellectuelle fortement humaine et fermement religieuse, et Vinet était certainement une des sources principales de cette lumière. J’avais, à cette époque, l’occasion assez fréquente d’aller ou de passer à Lausanne. J’en profitais autant que possible pour frapper à la porte de Vinet, et il n’est pas nécessaire de dire qu’on ne sortait pas de son cabinet de travail sans être enrichi de durables et précieux souvenirs.

Voilà, Monsieur, quelle est pour moi la base de l’appréciation que vous me demandez. Cette base est un peu étroite si on la compare à celle qu’ont possédée ceux qui ont été les auditeurs habituels des sermons et des leçons de Vinet, et qui ont pu le voir souvent et dans une intimité prolongée ; elle est assez solide cependant. Je me mets donc en présence de la question que vous m’avez posée, et je me demande : Quel était le trait le plus caractéristique de la personnalité de Vinet ? Je réponds sans hésiter : un développement remarquablement vif de la conscience morale. Vinet était doué d’une intelligence étendue et profonde, d’une faculté d’analyse remarquable, d’un goût littéraire sûr, d’un cœur ouvert à toutes les affections nobles et douces, mais la conscience me paraît le trait le plus caractéristique de sa nature. C’est à partir de cette donnée qu’on peut le mieux reconnaître l’unité de sa vie dans la multiplicité de ses œuvres ; c’est de là que procèdent, dans des directions diverses, les rayons qui illuminent ses travaux.

C’est le développement intense de la conscience morale qui, produisant en lui un vif sentiment du péché, le jette au pied de la croix et lui inspire, comme à Pascal, l’un de ses ancêtres spirituels, le besoin du pardon et la joie du salut.

N’est-ce pas dans les profondeurs de la conscience, dont il montre l’harmonie avec les doctrines chrétiennes, qu’il cherche l’appui le plus solide de l’apologie de la foi, sans toutefois méconnaître, comme on le fait trop souvent aujourd’hui, la valeur des preuves historiques et philosophiques de la vérité de l’Évangile ?

C’est le développement de la conscience qui fait que si sa dogmatique demeure un peu vague comme construction scientifique, ainsi que l’a remarqué Charles Secretan, il s’attache toujours plus fortement à ceux des dogmes qui ont une efficacité morale.

C’est dans le développement de la conscience qu’il entrevoit un accord possible, et par lui très vivement désiré, entre la science et la foi. Il espère que cet accord pourra s’opérer par la conscience acceptant l’Évangile et dirigeant le travail de la pensée.

C’est la conscience qui lui donne un ardent amour de la vérité qui dirige toute sa conduite, inspire tous ses écrits, et lui fait consacrer de longs efforts à sa lutte contre le mensonge des Églises d’État.

C’est la conscience qui le préserve des graves écueils de la culture littéraire. Dans la tâche délicate de l’appréciation des prosateurs et des poètes contemporains, il fait preuve d’une indulgence extrême, d’une parfaite intelligence de tous les sentiments humains, d’une vraie sympathie pour les auteurs ; mais jamais ses principes ne dévient au gré de ses admirations. Il ne descend pas au rang de ces critiques qui font à leur profession le sacrifice de leur individualité morale, pour lesquels tout comprendre est devenu synonyme de tout accepter, de ces critiques devenus pareils à des miroirs qui réfléchissent avec indifférence les aspects les plus purs et les faces les plus souillées de la nature humaine. Le moraliste chrétien sait toujours mêler ses justes réclamations aux éloges qu’il accorde sans marchander aux œuvres du talent et du génie.

La conscience enfin lui inspirait une humilité qui se traduisait, dans ses rapports avec les hommes, par les expressions d’une modestie qu’on aurait pu trouver déplacée, si on n’avait pas senti qu’elle était vraie. Lorsqu’on venait chercher des lumières auprès de lui, il semblait, à l’entendre, qu’on lui en apportait. J’ai constaté ce sentiment dans mes visites, et j’en retrouve la trace dans sa correspondance. Je lui avais adressé un de mes écrits, relatif à la philosophie de Bacon. Il m’écrivit, sous la date du 28 janvier 1845, une lettre où figurent ces lignes : « Je vous dois beaucoup pour ce que vous m’avez appris et pour le plaisir que vous m’avez donné. Vous m’avez révélé mon ignorance et vous l’avez dissipée. » Voilà comment il parlait du travail d’un homme jeune encore, qui en était à ses débuts dans l’enseignement de la philosophie ; et voici comment il parlait de l’un des siens. Il venait de faire imprimer à Genève une brochure sur le socialisme et, de Coppet où il se trouvait alors, il m’écrivait, sous la date du 10 août 1846 : « Vous recevrez, avec ou peu après ces lignes, un exemplaire d’un petit écrit que je viens de publier dans votre ville. Il n’est pas trop digne de sortir de la savante Genève, ni de vous être présenté, ni surtout que vous le lisiez ; mais je sais que vous l’accueillerez avec indulgence. »

Je le répète en terminant : c’est le développement très vif de la conscience morale qui me paraît le centre de la vie spirituelle de Vinet, le principe d’unité de sa conduite et de ses écrits. Cet homme excellent doit avoir une place, non seulement dans l’histoire de la religion, des questions ecclésiastiques, des lettres, de la pensée humaine en général, mais aussi dans l’histoire de la philosophie. Le point de départ de sa pensée est le même que celui du philosophe de Königsberg ; le sentiment du devoir. Au point de vue philosophique, on peut le placer au nombre des penseurs qui relèvent de Kant ; mais si le point de départ est le même, le point d’arrivée est si différent, que désigner Vinet comme un Kant chrétien est une expression dont la valeur peut être contestée. Je cède cependant à la tentation d’en faire usage.

Agréez l’assurance de ma parfaite considération.

 

 

Ernest NAVILLE.

 

Paru dans La Semaine littéraire le 3 novembre 1900.

 

 

 

 

 

 

 

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