Charles Péguy,
introduction à une lecture
par
Pierre PÉGUY
CHARLES PÉGUY est né à Orléans, faubourg Bourgogne, dans une maison qu’on pouvait voir il y a quelques années encore, le 7 janvier 1873 ; il n’aurait donc que soixante-quatre ans s’il était encore parmi nous.
Son père, mobile du Loiret, était mort des privations endurées pendant le siège de Paris – il le rappelle dans une page encore inédite que je relisais tout récemment – et sa mère dut travailler manuellement pour l’élever.
Ce milieu humble, patient, travailleur qui a entouré son enfance a certainement exercé la plus grande influence sur la formation du « petit Charles », comme l’appelaient les bonnes vieilles, et voici comment Péguy lui-même l’a évoqué plus tard, dans l’Argent, en 1913 :
« On peut dire, dam le sens le plus rigoureux des termes, qu’un enfant élevé dans une ville comme Orléans, entre 1873 et 1880, a littéralement touché l’ancienne France...
Le croira-t-on, nous avons été nourris dans un peuple gai... De mon temps, tout le monde chantait...
Nous croira-t-on... nous avons connu des ouvriers qui avaient envie de travailler... travailler était leur joie même, et la racine profonde de leur être. Et la raison de leur être. Il y avait un honneur incroyable du travail, le plus beau de tous les honneurs, le plus chrétien, le seul peut-être qui se tienne debout... Nous avons connu un honneur de travail exactement le même que celui qui au moyen âge régissait la main et le cœur. C’était le même conservé intact en dessous. Nous avons connu ce soin poussé jusqu’à la perfection, égal dans l’ensemble, égal dans le plus intime détail. Nous avons connu cette piété de l’ouvrage bien faite, poussée, maintenue jusqu’à ses plus extrêmes exigences. J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses Cathédrales. »
En tout cas, ce même amour du travail se retrouve jusqu’à l’évidence dans les devoirs, les cahiers, les cartes, les aquarelles de l’écolier Charles Péguy, que ma grand’mère, morte il y a quelques années seulement, m’a bien souvent montrés, dans le cadre même où il avait vécu son enfance. Quels hommes heureux devaient être ses professeurs, ne pouvais-je m’empêcher de penser, et comme le métier d’enseignant serait vraiment « le plus beau du monde » si nous avions beaucoup d’élèves comme celui-là ! C’est que cet enfant poussait « l’honneur du travail » au point que nous venons de dire, et l’on sent que c’est bien le même homme qui écrivit plus tard en 1905 :
« Depuis que je me connais je n’ai jamais cessé de me proposer de rendre mon maximum, et, je puis le dire, optimum. »
Mais il est encore une autre influence qui s’est exercée sur l’enfance de mon père, et sur laquelle il me paraît indispensable d’insister : le culte Orléanais de Jeanne d’Arc. Les défilés traditionnels, le récit de la délivrance d’Orléans qu’il a certainement entendu dès ses premières années, les Vies de Jeanne d’Arc qu’il a reçues en prix au lycée, tout cela constitue un climat spirituel auquel il est resté invariablement fidèle. On peut dire que Jeanne d’Arc fut le modèle constant et comme l’ange gardien de Péguy. Et je n’en veux pour preuve que deux titres : le drame (1897), grande œuvre de sa jeunesse, et le mystère (1910), premier chef-d’œuvre de sa maturité.
Mais je n’en suis qu’à la jeunesse de mon père, et d’abord à ses études. Il est très facile d’être bref sur ce premier point, car les études heureuses, comme les peuples heureux, n’ont pas d’histoire. École primaire, lycée – avec un prix d’excellence qui semblait être devenu automatique –, École Normale Supérieure enfin, tout cela constitue un début dans la vie que nous connaissons bien : c’est la voie droite, sans une hésitation ni une fantaisie, qui mène aux carrières de l’enseignement.
Pourtant Péguy ne sera jamais professeur. Quand en 1900, après avoir épousé la sœur de son ami Marcel Baudoin, il fonde les Cahiers de la Quinzaine, il dit un adieu définitif à l’Université et se donne corps et âme à ce métier d’éditeur qui sera le métier de sa vie.
Pourquoi cette brisure dans une vie dont la courbe semblait tracée d’avance ? Et pourquoi se faire éditeur ? C’est que derrière l’apparente régularité des succès universitaires un drame spirituel venait de se jouer : mon père avait cessé toute pratique religieuse et – d’un seul mouvement – il venait de se faire socialiste.
Je demande qu’on me permette d’insister : il y a là une seule démarche, et elle est d’essence spirituelle. Tranchons le mot : le socialisme de Péguy est une religion, ou du moins lui en tient lieu. Péguy croit – faussement – pendant les années de sa jeunesse qu’il pourra dépasser le christianisme, la charité chrétienne, substituer aux vertus chrétiennes des vertus plus parfaites, qui seraient socialistes.
Mais bientôt que de désillusions !
Quel écart entre la pure image qu’il portait en lui d’une cité « harmonieuse », comme il disait, et les pratiques courantes de ses camarades socialistes ! En quelle basse « politique » ne dégradent-ils pas la « mystique » qui était la sienne ! La seule règle de conduite, c’est l’intérêt électoral : il ne s’agit plus de réformer l’homme, mais de capter des voix. On s’abandonne aux plus basses démagogies. Partout ce ne sont que calculs, combinaisons, compromissions. Non ! ce n’était pas cela que mon père avait cherché !
Sa rupture avec le socialisme officiel est aussi nette que possible : « Il n’y a rien de commun, écrira-t-il dans Notre Jeunesse en 1910, entre le socialisme d’alors, notre socialisme, et ce que nous connaissons aujourd’hui sous ce nom. » Mais dès 1901-1902 il a des pensées comme celles-ci, qui semblent de trente-cinq ans en avance : « Flatter les vices du peuple est encore plus lâche et plus sale que de flatter les vices des grands. » « À la plupart des grands théoriciens socialistes, il a manqué d’être pauvres. » – Et encore : « Ce qu’il y a de pressé, d’urgent, c’est de barrer la route à la démagogie politique et sociale, intitulée socialiste, à la démagogie littéraire. » Mais la pensée la plus éclairante, selon moi, la voici (je la tire encore de Notre Jeunesse) : « De tous les sentiments qui ensemble nous poussèrent... une vertu était au cœur, et c’était la vertu de charité... » Charité, n’est-ce pas le mot qui explique tout ? Et qu’est-ce que ce socialisme de Péguy, au fond, sinon un christianisme qui s’ignore ? Et qu’est-ce que sa conversion, sinon – comme il le disait lui-même – un « approfondissement de tout son être » qui lui a fait retrouver la vraie charité chrétienne sous la contrefaçon socialiste qui l’avait un instant abusé ?
Mais comme son ami Ernest Psichari, dont l’histoire est bien connue maintenant, mon père revint d’abord à la France avant de revenir à la foi. À vrai dire son socialisme n’avait jamais été antinational, comme tant d’autres que nous avons connus depuis, et je n’avais qu’à rappeler une seconde fois le drame de Jeanne d’Arc pour montrer qu’il n’avait jamais perdu contact avec les réalités les plus profondes de notre patriotisme. Mais la première alerte Marocaine en 1905 fut pour lui comme une illumination, il eut un brusque saisissement de l’imminence du danger, de sa gravité mortelle : en un instant il se mobilisa intérieurement, et restera dans cet état de préparation totale jusqu’en 1914. Le patriotisme de Péguy, c’est donc simplement, humblement si je puis dire, d’accepter d’avance le sacrifice de sa vie, de rester officier de troupe, de rester mobilisable en première ligne jusqu’à quarante-et-un ans passés, et de mourir d’une balle au front en faisant son devoir militaire.
Aujourd’hui que les menaces de guerre pèsent plus que jamais sur le monde, plus qu’en 1914, autant que nous pouvons en juger, relisons ces conseils d’une merveilleuse sagesse, d’un merveilleux sang-froid que mon père donnait aux abonnés de ses « Cahiers » en 1905, puis en 1913, à la veille même de la guerre au moment où tant d’illusions régnaient encore dans les milieux les plus officiels, et qui avaient dû être les mieux informés.
1905 : « Ils finiront bien par s’apercevoir (il s’agit des socialistes français) que ce n’est point en Pologne que nous aurons à défendre les libertés polonaises et toutes les libertés de tout le monde, mais tout simplement et tout tranquillement si je puis dire, sur les bords de la Meuse. » Et encore : « Il ne dépend pas de nous, il ne dépend pas même de notre peuple que l’évènement se déclenche ; pour maintenir la paix il faut être au moins deux : il ne dépend pas de nous que l’évènement se déclenche, mais il dépend de nous d’y faire face. »
Et en 1913 : « Je ne dis pas que l’on est forcé de croire que l’on aura la guerre, mais je dis que c’est une folie de garantir que l’on ne l’aura pas. »
Mais l’œuvre de mon père ne contient pas seulement ces avertissements prophétiques sur l’imminence du péril, elle contient aussi, et c’est sans doute encore plus important, la justification la plus solide qui ait jamais été donnée du patriotisme, et c’est cette justification qui fait non seulement la beauté, mais la valeur dialectique de la célèbre Prière pour nous autres charnels. (Heureux ceux qui sont morts...)
Je serai plus bref sur le retour à la foi, sur lequel on a beaucoup écrit déjà, et dont l’aboutissement se place en 1908. Je précise seulement que c’est à dessein que j’emploie ce terme de retour à la foi et non celui de conversion qui pourrait donner l’idée la plus fausse de la vie de Péguy avant cette date : Péguy, même éloigné de l’Église, n’a jamais cessé de pratiquer les vertus chrétiennes, y compris les plus difficiles. Parlons donc, si l’on veut, de la conversion de saint Augustin ou de celle de Psichari : mais pour Péguy, disons plus simplement « retour en chrétienté », ou mieux « approfondissement », pour répéter le terme dont il se servait.
Sur ce retour je vous citerai seulement le témoignage le plus direct, celui de Joseph Lotte. « À un moment, écrit-il dans ses Entretiens, c’est-à-dire dans une note rédigée le soir même, Péguy se dressa sur le coude et les yeux remplis de larmes : “Je ne t’ai pas tout dit... J’ai retrouvé la foi... Je suis catholique...”, mots auxquels, ajoute Daniel-Rops, l’accent devait donner une vertu surnaturelle, car Lotte, fondant en larmes, répondit presque malgré lui ces mots montés du fond de son être : « Ah ! pauvre vieux, nous en sommes tous là !... » Et c’est le commencement de la conversion de Lotte comme celle de Péguy 1.
C’est vers cette date aussi que mes premiers souvenirs personnels commencent à émerger dans ma mémoire. Je revois d’abord le portrait physique, une silhouette, quelques lignes, la pèlerine que le portrait de Laurens a rendue célèbre, – puis les yeux, les yeux surtout, ces yeux au regard si invraisemblablement direct, qui semblaient vous pénétrer jusqu’au fond de l'âme, – et les mains aussi, les mains « noueuses comme des ceps », héritées des ancêtres vigoureux. Je revois les jeux dans le jardin qui me paraissait immense (nous habitions la vallée de Chevreuse qui était alors la campagne), les visites des amis, et ce jeu de la balle au chasseur dont il est question dans Louis de Gonzague. Je revois enfin ces longues marches en plaine par tous les temps, où nous étions quelquefois invités, et où mon père a certainement médité, avant de les écrire, toutes ses principales œuvres.
Car la vie pour lui désormais ne pouvait plus avoir qu’un sens : rentrer en possession du trésor ancestral un instant perdu, faire l’inventaire des richesses retrouvées, communiquer la bonne nouvelle aux autres. C’est en trois ans, avec une rapidité incroyable, que naissent et croissent ses principales œuvres poétiques et catholiques, les trois Mystères, les deux Tapisseries, Ève. L’âme de « sombre » adolescent est transfigurée, elle est devenue une âme rayonnante de joie, de la meilleure des joies, et du milieu même de ses luttes, car il se bat toujours, montent des hymnes dont l’accent n’est plus terrestre. Sa « conversation est dans les cieux », pourrions-nous dire, avec Jeanne d’Arc, patronne d’Orléans, avec sainte Geneviève, patronne de Paris, avec saint Louis, patron de la France, avec Notre Mère surtout, par laquelle il avait une dévotion si ardente et si confiante. Rappelons-nous le pèlerinage de Chartres, rappelons-nous aussi Péguy, quelques jours avant sa mort, passant toute une journée de repos – après la retraite d’août 14 – à orner d’humbles fleurs un autel de la Vierge.
Le 2 août il était parti. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Je ne raconterai pas sa mort. Je tiens absolument à m’interdire tout effet facile. Je veux insister seulement sur le caractère de sacrifice total, d’offrande volontaire de cette mort. Cet homme qui meurt debout, au milieu d’un champ, face à l’ennemi, sans une arme, cet homme qui ne compte que sur la Sainte Vierge pour avoir soin de ses enfants qu’il laisse derrière lui, cet homme-là est un chrétien qui a tout donné à Dieu. Cette mort est un acte d’espérance.
Près de sa tombe, le 11 novembre dernier, une croix a jailli grâce au Père Doncœur et à ses vaillants routiers. Toute la nuit les jeunes ont monté la garde près de leur ancien qui dort là en attendant la résurrection des corps. Veillons, nous aussi, recueillons en nous le témoignage de Péguy et tâchons de le communiquer au plus grand nombre possible de nos frères, et puisse la Croix, pour nous comme pour lui, être le terme et l’aboutissement de tous nos efforts.
Pierre PÉGUY.
Recueilli dans Péguy et la vraie France, 1944.
1 Joseph Lotte devait fonder le mouvement catholique universitaire qui s’exprime aujourd’hui dans le Bulletin qui porte son nom.