La vie douloureuse
de Charles Baudelaire
par
François PORCHÉ
PREMIÈRE PARTIE
Le poète apparaît en ce monde ennuyé...
CHAPITRE PREMIER
UN HOMME D’AUTREFOIS
...Vois se pencher les défuntes années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées...
Charles Baudelaire est Parisien de naissance. Il a vu le jour le 9 avril 1821, au 13 de l’étroite rue Hautefeuille, dans une vieille maison à tourelles, démolie lors du percement du boulevard Saint-Germain. Là s’écoulèrent ses premiers ans, quartier de l’École de Médecine.
On sait quel charme toujours s’allie, dans la mémoire de l’homme, aux souvenirs de sa petite enfance, charme d’autant plus aigu, d’autant plus déchirant, que l’être qui se souvient est plus malheureux et que le temps lointain qu’il évoque fut pour lui plus doux. Le poète a souvent conté à ses amis les promenades que, vers l’âge de cinq ans, il faisait au Luxembourg, en compagnie de son père. Celui-ci avait des cheveux blancs frisés et des sourcils d’un noir d’ébène, comme on disait à l’époque. Des sourcils pareils, dans un fin visage usé, sont assez étranges. Ainsi, dans une phrase polie, détone une expression brutale. Mais les traits de ses parents, un enfant ne les discute point : ils participent pour lui aux lois éternelles. Si le petit Charles, en 1826, avait été en âge de raisonner déjà ses impressions, il eût volontiers reproché aux autres hommes à cheveux blancs de manquer à la règle, en n’ayant pais les sourcils noirs comme son père.
Ce père, au regard des passants, avait plutôt l’air d’un aïeul qui donne la main à son petit-fils. François Baudelaire, en effet, était né à Neuville-au-Pont, non loin de Sainte-Menehould, sous le règne de la Pompadour et le ministère de Choiseul, en l’an de grâce 1759. Marié une première fois en 1903 et devenu veuf en 1814, il avait, cinq ans plus tard, possédant une certaine fortune qu’il tenait de sa défunte femme, contracté un second mariage avec une orpheline pauvre, fille d’un officier, Mlle Caroline Archimbault-Dufays, parisiennes plus jeune que lui de trente-quatre années.
Il ne faut pas que la bonne éducation que les deux époux avaient reçue nous cache la vérité des choses : une union à ce point disproportionnée est quasi monstrueuse. C’est de cet accouplement disparate d’une fille de vingt-six ans, gracieuse et vive, avec un vieillard de soixante ans, que le poète est né.
Le premier mariage de son père, l’enfant probablement l’ignorait ; il y avait là une situation qu’il n’eût même pas comprise ; mais de cette histoire ancienne devait résulter pour lui un mystère irritant, lorsque venait à la maison, en visite, un grand jeune homme qui étudiait le droit et qui l’appelait son frère. Le mot, il le sentait, n’était qu’à moitié vrai. Que sa maman, à lui, Charles, ne fût pas la maman de Claude, c’était clair à plus d’un signe. Tout ce que nous savons du tempérament nerveux, susceptible, inquiet, du poète, ainsi que de la constante antipathie qu’adulte il a toujours montrée à l’égard de son demi-frère, nous permet de supposer quelles réflexions il pouvait faire, en son bas âge, lorsque Claude, brusquement, faisait son apparition rue Hautefeuille.
Peut-être arrivait-il, parfois, à l’étudiant de dire « mère » en parlant de sa belle-mère. Familiarité évidemment insupportable au petit Charles. Il poussait des cris, et Mariette, la servante, l’emportait. Peut-être aussi, quelquefois, Claude appelait-il la jeune femme « madame ». Et ce ton cérémonieux, tout à coup, paraissait drôle à l’enfant. Il s’ensuivait une minute de gêne, pendant laquelle madame Baudelaire, qui était timide, redoublait d’amabilité envers Claude. Alors, le petit garçon trouvait que cela sonnait faux.
Mais, quand Claude adressait la parole à M. Baudelaire, qui était son vrai père pourtant, que se passait-il ? Les rôles, soudain, semblaient renversés, comme si le fils fût devenu le père, et réciproquement. Claude parlait avec une nuance de froideur, presque de blâme, et le vieillard feignait de ne pas s’en apercevoir. Ses cheveux blancs, autour de son front, lui faisaient une auréole bénigne. Seulement, ses sourcils noirs se rejoignaient ; il se retournait vers Charles, en pirouettant sur ses talons, et, de sa main ridée, effleurait les boucles brunes du petit garçon. Claude, silencieux, faisait quelques pas, deux ou trois allées et venues entre le canapé et la cheminée, puis poliment prenait congé.
Ainsi, dans l’atmosphère où Charles a grandi, les divergences de sentiments, les passions, les haines peut-être, n’excluaient pas les manières. J’imagine que la mère du poète, telle qu’elle nous est connue par ses lettres, répétait sans cesse des phrases comme celle-ci : « Il faut arrondir les angles. » Mais cette humeur qui, plus encore qu’une politesse apprise, était chez madame Baudelaire l’indice d’un naturel conciliant, timoré, M. François Baudelaire la cultivait, lui, par tenue.
C’était, ne l’oublions pas, en comparaison de sa seconde femme, un personnage d’une autre époque. Quand, les jours de soleil, le père et l’enfant allaient ensemble respirer l’air sur les terrasses du Luxembourg, par cet ascendant paternel du premier degré, qui tenait, en marchant, dans ses doigts noueux la menotte fiévreuse du petit Charles, celui-ci, le futur poète, sans intermédiaire, directement, par-dessus le règne de Louis XVIII, et l’Empire, et le Consulat, et le Directoire, par-dessus la grande Révolution et le règne de Louis XVI tout entier, rejoignait un monde aboli, charmant et vieillot, à distance, comme un son d’épinette. François Baudelaire naît au lendemain de Rosbach, quand Voltaire est encore aux Délices, quand de Rousseau ni le Contrat social, ni l’Émile, ni la Nouvelle Héloïse n’ont encore paru. Cela donne le ton de l’homme, et déjà, en ce qui touche le fils, permet de relever une erreur que ses contemporains ont commise, erreur que, de nos jours, on ne cesse de rééditer.
Tous ceux qui ont approché Baudelaire ont été frappés de sa politesse méticuleuse. Dans le monde de la bohème littéraire, celui-là surtout où il fréquentait, cette courtoisie devait apparaître comme une pose, d’autant plus que, à l’âge précédent, à l’époque du romantisme, la mode, chez les artistes, avait été plutôt à l’excès contraire, au débraillé, voire au débraillé savant, au « gilet rouge ». Le dandysme ne fut qu’une réaction contre les mauvaises manières. Baudelaire, sans doute, a été de ceux qui prirent goût à définir, à préconiser cette nouvelle attitude ; mais aussi, c’est qu’elle s’accordait merveilleusement avec le premier pli d’éducation qu’il tenait de son père. Le dandysme continuait la politesse d’autrefois. De la bienséance, il n’était, après tout, que l’expression la plus récente. Dans les estaminets de 1845, telle formule de Baudelaire que les joueurs de jacquet, ses bruyants camarades, prenaient pour une affectation de britannisme, une anglomanie, n’était souvent qu’une tournure vicille-France, devenue si désuète qu’elle semblait, à Paris, étrangère.
François, le père du poète, était fils de cultivateurs, mais il est probable que ses parents étaient assez aisés, puisqu’il avait fait, dans un séminaire, des études suffisamment solides pour qu’elles lui permissent d’entrer, en qualité de précepteur, chez le duc de Choiseul-Praslin.
On sait qu’un Choiseul-Praslin, pair de France, assassina sa femme vers le milieu du siècle dernier. Plus tard, lorsqu’il sera question de rédiger la notice nécrologique du poète, sa mère, toujours craintive et pénétrée de l’importance du qu’en-dira-t-on, en bonne bourgeoise française qu’elle était, concevra quelque alarme, à la pensée qu’on aurait pu croire que le duc assassin avait été l’élève du père de Charles. Elle fit bien remarquer que c’est le père de l’horrible duc, et non cet homme sanguinaire lui-même, qui reçut les leçons de M. François Baudelaire.
C’est chez les Choiseul-Praslin que le père du poète avait appris l’art de saluer, l’art d’écarter dignement, du bout d’une haute canne, les chiens irrévérencieux de la rue, et autres gentillesses surannées dont son fils gardait la mémoire.
Nous-mêmes, qui cependant ne sommes pas encore très vieux, mais qui sommes natifs de la province, où les traditions de jadis se sont perpétuées plus longtemps qu’à Paris, nous nous rappelons que notre père, dans nos promenades, chassait les chiens précisément avec une noblesse surprenante, et qu’il saluait les personnes de sa connaissance rencontrées en chemin, et qu’il jugeait de son bord, d’une façon qui paraîtrait aujourd’hui bien extraordinaire. Il ployait le corps tout entier, interpellait à quinze pas, d’une voix forte, en la nommant, la personne à laquelle il voulait rendre hommage, puis fièrement se redressait, et passait, souriant. Quelquefois même, dans ce passage, imitant inconsciemment, lui, petit bourgeois, la désinvolture des anciens aristocrates, il faisait tournoyer sa canne, ou plutôt son bâton, comme il disait.
François Baudelaire, à l’époque de son préceptorat, avait connu Condorcet et Cabanis ; il s’était lié d’amitié avec Ramay, le statuaire, et les deux Naigeon, qui étaient peintres. Lui-même maniait la sanguine, lavait l’aquarelle agréablement. À la Révolution, il mit à profit ses talents pour donner des leçons de dessin, dont il partageait le produit avec ses anciens protecteurs, tombés dans la misère. Bien plus, comme il avait des relations dans le personnel au pouvoir, il semble bien que ce soit lui qui parvint à soustraire à la confiscation la fortune des Praslin. Mais il n’est pas prouvé qu’il ait, comme l’a prétendu sa veuve, procuré à Condorcet le poison qui le sauva de la guillotine. Peut-être, dans le répertoire de M. Baudelaire, les anecdotes du temps de la Terreur formaient-elles un fond pathétique, qu’il ne se faisait pas faute d’enjoliver, c’est-à-dire de noircir quelque peu, pour le plaisir de sentir frissonner dans ses bras une épouse qu’il considérait comme une enfant. Ne jouissant pas auprès d’elle du privilège de la jeunesse, disons que ce vieux mari se revanchait de sa disgrâce sur le terrain de l’héroïsme.
Cependant, sans que nous puissions affirmer qu’il soit exact que M. Baudelaire, pendant la Terreur, ait passé ses jours et ses nuits à courir les prisons pour assister ses amis, il est possible qu’il ait fait preuve de courage dans des occasions qui, si obscures qu’elles soient demeurées, n’en étaient pas pour cela médiocres. Ne rabaissons pas ce galant homme. Il ne faut pas perdre de vue que toute initiative, en ces jours troublés, devenant vite compromettante, une sorte de grandeur tragique, insoupçonnée parfois des acteurs eux-mêmes, s’attachait au plus petit geste.
Je suppose que, en 1826, durant leurs promenades au Luxembourg, le vieillard montrait le palais à son fils, en disant : « J’ai connu un temps où c’était une prison. » Et il lui indiquait l’endroit du jardin où une corde était tendue, qu’il n’était pas permis au public de dépasser. Le long de cette barrière, se renouvelaient, chaque jour, des scènes déchirantes. Aux victimes du tribunal leurs parents éplorés faisaient des signes de loin. Lasse de ces démonstrations, l’autorité fit reculer la corde, et à une distance si grande que seuls les prisonniers qui possédaient une lorgnette purent distinguer les traits de ceux qu’ils aimaient.
Dans ce même palais du Luxembourg, devenu, sous le Consulat, le siège du Sénat conservateur, M. Baudelaire, pendant quatorze ans, avait coulé les jours paisibles du bureaucrate bien venu des préteurs (ainsi nommait-on alors les questeurs) et considéré des huissiers. Les Praslin, en effet, rétablis dans leurs biens et leur influence, et, miracle plus rare, nullement oublieux, firent entrer, en 1801, l’ancien précepteur de la famille dans l’administration de la Haute Assemblée, au titre de chef de bureau.
Ce fut, dans la vie de François Baudelaire, la phase brillante. Il avait 10 000 francs d’appointements (60 000 francs d’aujourd’hui environ) avec le logement. Ce logement était, non loin d’une des grilles du Luxembourg, du côté de la rue de Vaugirard, une jolie maison à laquelle attenait un jardin privé.
La seconde madame Baudelaire, la mère de Charles, orpheline, comme j’ai dit, élevée par la famille Pérignon, qui était de robe, vint là souvent dîner quand elle était enfant, en compagnie de son tuteur et des filles de celui-ci. La première madame Baudelaire, celle qui avait apporté en dot une honnête fortune (biens ruraux, terrains aux Ternes et à Neuilly) dont le poète, à la mort de son père, devait hériter pour moitié, vivait encore en ce temps-là. Mais l’aimable homme aux épais sourcils noirs, duquel ses intimes disaient qu’il avait la naïveté et la bonhomie de la Fontaine, dut maintes fois, malgré lui, (il approchait alors de la cinquantaine), arrêter son regard sur cette fillette qui aimait tant courir avec ses amies, dans le jardin du Luxembourg, quand il n’y avait plus personne, après que la retraite était sonnée.
D’autres fois, c’était M. Baudelaire qui se rendait à Auteuil, campagne de M. Pérignon. Il arrivait en voiture armoriée, suivi d’un laquais à cheveux blancs, galonné d’or, qui restait debout, derrière lui, à dîner, pour le servir, comme c’était l’usage. La gentille Caroline en était éblouie. Ce n’est que plus tard qu’elle apprit de M. Baudelaire lui-même, narquois, et qui n’avait plus rien à cacher, ayant retiré, en somme, de cet éblouissement le bénéfice qu’il escomptait, que la voiture était une calèche aux armes du Sénat, et le domestique, un appariteur mis à sa disposition pour les convocations qu’il avait à faire.
L’Empire tombé, François Baudelaire demanda sa retraite dignement, ou habilement, car il l’obtint assez belle, et peut-être était-il à la veille d’être congédié. Il reprit sa sanguine, ses pinceaux, et, à dater de ce jour, il s’intitule officiellement « peintre » avec crânerie.
C’est alors que, veuf, il épouse la pupille de son ami Pérignon, l’ingénue Caroline. Un détail à noter : le prétendant sexagénaire s’était d’abord proposé en plaisantant. Prudence, savoir-vivre... On imagine le badinage sous les verdures d’Auteuil. Derrière le demi-sourire, la passion sénile allumée. Et soudain, les offres sérieuses. Cet homme est tout dix-huitième siècle.
CHAPITRE II
UNE SAISON AU PARADIS
Mais le vert paradis des amours enfantines...
Février 1827. Rue Hautefeuille, dans la maison à tourelles, un salon haut de plafond, où quelques visiteurs attendent, chuchotent. Au-dessus de la cheminée Louis XV, la glace du trumeau est voilée de blanc avec un drap de lit. Le lustre est dans sa mousseline. M. Baudelaire est mort. On l’enterre demain.
Charles, où est-il, en ces jours funèbres ? Nous l’ignorons. Peut-être à Auteuil, chez les Pérignon, où il restera jusqu’à ce que tous les rites soient accomplis. Peut-être ici même, au fond de l’appartement, avec Mariette, qui, à chaque coup de sonnette, le quitte pour aller ouvrir la porte d’entrée. Il écoute les bruits nouveaux de la maison, en feuilletant ses albums. A-t-il du chagrin ? Il est bien difficile de répondre. Le petit Charles aimait beaucoup son père, mais le petit Charles a six ans. Toutes les traditionnelles et douces niaiseries que, dans un milieu comme le sien, on débite aux enfants de son âge, en pareille circonstance, sa mère, qui verse des larmes décentes, Mariette affairée et sacerdotale, les lui ont dites, comme vous pouvez croire. Son papa est au Ciel. Ou bien, contradiction, énigme, il faut qu’il prie pour son papa.
Cependant, à peine le vieillard aux sourcils « jaloux » eut-il disparu que, dans son rejeton tardif, éclatait cette ardeur passionnée, cette façon d’aimer sensuelle qu’il lui avait transmise. Et l’objet de ce premier amour de Charles, ce fut sa mère. Entendez-moi bien, il ne s’agit pas uniquement d’affection, de tendresse. Le petit garçon va sur ses sept ans. On peut sourire. Je n’oublie point son âge. Mais je n’écris pas non plus pour scandaliser ; je n’affirme rien que le poète, plus tard, n’ait expressément confessé.
Le cas, d’ailleurs, n’est pas si rare, surtout lorsque la mère est jeune et coquette. Madame Baudelaire a tout juste trente ans, et le noir, comme on dit, lui va bien.
Le petit Charles, rue Hautefeuille, est seul entre deux femmes, sa maman et sa bonne. Mariette prend soin de lui, le lave, le peigne, en maugréant, comme tous les domestiques fidèles. À cette humeur grondeuse, l’enfant ne se trompe pas. Il sait que la brave servante leur est « dévouée comme un chien », à madame Baudelaire et à lui, qu’elle « se jetterait au feu » pour eux. Mais Mariette est brusque, car Mariette est de la campagne. Ses cajoleries sont comme son linge, qui est rude au toucher. Sans doute, elle est « bien tenue sur elle » (une expression encore de sa maîtresse), mais l’eau claire dont elle se rince, l’eau claire est sans odeur. Tandis que la maman du petit Charles s’avance entourée d’un nuage de parfums. Lorsqu’elle se penche vers son petit garçon, c’est comme si une fenêtre, tout à coup, s’ouvrait sur un jardin. Les ongles de ses mains brillent comme des agates, et ces mains elles-mêmes, si différentes des dures mains de Mariette, semblent tisser constamment, autour du fils chéri, un réseau de caresses enveloppantes.
Le Soir, quand Mariette a couché le petit Charles, il semble que, ses prières faites, un cruchon aux pieds, sous le mol édredon, il n’ait plus besoin de rien avant de s’endormir. Cependant, les yeux ouverts, il attend la venue de celle dont la présence est indispensable pour que le bien-être ait tout son prix, pour qu'à un confort si habituel qu’il ne le remarque même pas s’ajoute une douceur qui, quoique étant une habitude elle aussi, est toujours nouvelle : il attend le baiser de sa mère. Et, après les effusions, le geste ailé qui déplace un oreiller, retire un peu la couverture, le geste enfin qui raffine, colore les détails matériels de nuances toutes semblables à celles des émotions.
Il plait à tout enfant que sa mère soit bien mise, et non point tant par vanité, la vanité ne viendra qu’ensuite, que par un sentiment esthétique, tout à fait égoïste et désintéressé, c’est-à-dire personnel à l’enfant et indifférent de l’opinion d’autrui. Bref, c’est pour lui-même que l’enfant trouve plaisir à la toilette de sa mère, comme l’amant passionné à la toilette de sa maîtresse. Que dis-je ! bien davantage. Car le chatouillement du satin, le cliquetis des bijoux, l’arôme puissant de la fourrure, ce sont, pour un enfant sensuel, autant de découvertes. Le poète, plus de trente ans après, se souvenait encore avec émotion du choc qu’il avait reçu de cas voluptés.
Quand nous parlons de l’amour d’un enfant, le mot « enfant » nous abuse. Rien de moins « enfantin », dans la réalité. Ce sont les amours des adultes, souvent, qui sont puériles, ou entachées d’une foule d’éléments étrangers à l’amour même. L’enfant ayant une individualité propre, mais n’ayant aucune personnalité sociale, l’amour-passion, chez lui, existe pour ainsi dire à l’état pur. Dans ce sentiment exclusif rien ne compte que son objet. Celui-ci accapare l’âme entière.
Tel est l’amour du petit Charles. Quelque peine qu’il ait éprouvée à la mort de son père, comment cette perte, dans son coeur, n’aurait-elle pas été masquée par la félicité immense qui a soudain fondu sur lui ? Sa maman, désormais, lui appartient à lui seul. Ce trésor de vivacité tendre, ces cheveux odorants, ce corsage doux et tiède, tout cela est son bien.
En 1861, à l’âge de quarante ans, le poète rappellera cette époque à sa mère, et il dira : « Ç’a été pour moi le bon temps. » Le bon temps ! celui du deuil, du veuvage, mais de ce veuvage où il règne, lui, l’enfant.
À l’heure des lampes, rue Hautefeuille, puis place Saint-André-des-Arts où madame Baudelaire, sans doute, a trouvé un logement plus modeste et d’un loyer moins onéreux, Charles regarde les images. Le menton sur ses deux poings rassemblés, il est capable de rêver indéfiniment devant de minuscules paysages noirs et blancs, où son oeil, par delà les moulins, découvre un énorme horizon. Il aime aussi les atlas, les découpures des continents, les vastes étendues bleues des mers. Que de voyages n’a-t-il pas faits ainsi, immobile ! Mais ces plaisirs imaginaires, est-ce qu’il les connaîtrait seulement s’ils ne baignaient pas dans un bonheur plus grand, plus profond : l’intimité, le tête-à-tête avec sa mère, qui brode ou dessine (madame Baudelaire dessinait à la plume, l’aimable femme !) pensive, à ses côtés ? De même, l’homme qui travaille de l’esprit auprès d’une compagne chérie prendrait-il le même goût à sa tâche, sans la proximité de ce souffle vivant qui se mêle au sien dans l’air de la chambre ?
Non, il n’y a pas deux façons d’aimer vraiment, une pour les enfants, une pour les grandes personnes. La mère de Charles est pour lui « à la fois une idole et un camarade ». Leurs sorties, leurs courses en fiacre, autant de fugues, autant de fêtes !
Et les visites, s’il y en a beaucoup d’ennuyeuses, il y en a aussi d’amusantes et, parfois, d’extraordinaires, comme celle que le petit garçon, un jour, fit à madame Panckoucke, rue des Poitevins. Un hôtel silencieux, une cour verdie, où l’herbe pousse entre les pavés. À l’intérieur, un salon chinois dont Goethe lui-même a parlé à Eckermann, car madame Panckoucke a traduit quelques poésies du grand homme, elle le connaissait. Mais l’amie de cet Olympien adorait les enfants. Elle tenait en réserve dans une pièce secrète, dont Baudelaire garda le souvenir émerveillé, une multitude de jouets parmi lesquels chacun de ses jeunes visiteurs était admis à faire son choix. Il y a encore de vieilles fées sur terre.
Cependant déjà, cet enfant nerveux, au sein même des béatitudes, dans ce train enchanté de sa nouvelle vie, une angoisse, soudain, le poignait : sentiment d’exil indicible, ou soupçon que toute minute heureuse est comme une chose volée. Il remarquait (il l’a dit) combien, quand il rentrait, avec sa mère, de ces escapades d’amoureux à travers Paris, les quais déserts étaient tristes, le soir.
Mais, ce n’étaient là que des éclairs, les premières lueurs lointaines, fascinantes, de cet univers sulfureux dont il serait un jour la proie. Les extases, bientôt, recommençaient.
Le ravissement, un certain été, se fit plus aigu, madame Baudelaire ayant loué, pour les mois chauds, à la campagne, c’est-à-dire à Neuilly, une « blanche maison, petite mais tranquille. » Il y avait, dans le jardinet, une Pomone et une Vénus de plâtre ; aux fenêtres, des rideaux de serge, que le soleil couchant embrasait. Et les repas étaient longs, muets. Mais l’amour, l’amour-passion, celui qui se repaît de la présence de l’être aimé, et qui n’a besoin que de cela pour s’assouvir entièrement, l’amour emplissait les heures.
Plus encore qu’à Paris, dans cette maisonnette de banlieue, le petit Charles tenait sa mère en sa possession. Aucune différence entre cet étroit logis écarté et celui qu’un amant jaloux choisit pour sa maîtresse, où il l’emprisonne et s’enferme avec elle. À cette relégation partagée, à cette double captivité délicieuse, rien ne manque pour qu’elle ressemble à la solitude dans laquelle deux êtres violemment épris s’enivrent l’un de l’autre, oublieux du reste du monde, pas même « la servante au grand coeur », docile aux moindres ordres de ce bonheur caché, car Mariette est là, ponctuelle, marchant à pas feutrés, semblable à une Parque clémente.
CHAPITRE III
PREMIÈRE CONNAISSANCE AVEC L’ENFER
C’est l’ennui !...
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat...
De même que le bonheur brusquement avait saisi Charles, une catastrophe épouvantable s’abat sur sa tête, Quoi ! sa mère meurt ? Non, mais il est, à présent, des minutes où l’enfant, dans sa rage, préférerait qu’elle fût morte. Cette paix de la blanche petite maison enfouie dans les arbres de Neuilly, cette paix du nid d’amoureux n’était qu’un mensonge. Et ce mensonge, qui donc, durant des semaines, des mois peut-être, l’a organisé, soutenu ? La bien-aimée elle-même.
Ainsi, pendant ces repas si doux, son âme était ailleurs, et toutes ces sorties auxquelles son compagnon, d’abord, n’a pas pris garde, avaient un but inavoué, abominable. Charles souffre pour la première fois, et d'une souffrance où les aigreurs de la rancune, la brûlure de la jalousie se mêlent aux élancements du regret. Telle la douleur qui rayonne d’une plaie empoisonnée.
Sa mère l’a trahi. Elle va se remarier. Non, ce désastre n’est pas possible ! Et cependant, il arrive. La cérémonie a lieu en novembre 1828. Tout est accompli. La joie, cette plénitude un instant entrevue, s’efface à jamais de la vie de Baudelaire. Vous m’entendez bien : à jamais. C’est l’heure, et combien tôt venue ! où, dans sa destinée, quelque oiseau sinistre, pareil au corbeau d’Edgar Poe, bat de l’aile et dit : Nevermore.
De ce torrent d’affliction qu’elle déchaînait, la mère de Charles n’a rien vu. Caroline, en toutes choses, est l’innocence même. Elle n’a que trente et un ans. Si jeune, aurait-elle dû se sacrifier pour se consacrer exclusivement à son fils ? Celui-ci l’a cru. Il n’a cessé de le répéter jusqu’à sa mort. Son opinion, sur ce point, n’a jamais varié, non plus que le ton de ses reproches, d’une amertume inguérissable.
À son blâme, il donne une raison qui pourrait faire croire que ce blâme est dicté par l’orgueil, par la conscience que le poète a toujours eue de son exceptionnelle valeur : « Quand on a un fils tel que moi, on ne se remarie pas. » Mais ce n’est là qu’une apparence dont Baudelaire, lui-même, d’ailleurs, est peut-être dupe. Les arguments de la fierté la plus ulcérée n’ont point, à eux seuls, l’accent douloureux qui est celui de ce fils quand il se remémore le second mariage de sa mère : j’y reconnais le cri de l’amour trompé.
Cependant, des deux mariages de Caroline, le « mariage de raison » dans toute son horreur, horreur dont la naïve personne ne semble pas avoir souffert, ç’avait été le premier ; ce n’était nullement le deuxième. Sous le rapport de l’âge, les époux, cette fois, étaient assortis. Le nouveau mari avait trente-neuf ans, et il était bel homme. Mais, en même temps, il se trouvait que, par surcroît, cette union était plus avantageuse encore que l’autre. Elle représentait exactement ce que, dans les familles, on appelle une chance inespérée. Songez donc ! M. Aupick était un brillant militaire, chef de bataillon, déjà chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d’honneur, et, depuis six ans, aide de camp du prince de Hohenlohe ! Il est évident qu’il y a encore de la passion là-dessous. Une fois de plus, Caroline avait su plaire. Et j’imagine que, dans le moment même où l’enfant du premier lit, précipité de si haut, furieux, remâchait son dépit, elle était, elle, non seulement contente, mais flattée, et même un peu grisée.
Et le commandant Aupick, quel homme était-ce ? Mais un homme parfait, comme on dit, un brave soldat, fils de ses oeuvres, capable de désintéressement, d’amour (il le prouvait), tout d’une pièce, il est vrai, et ne plaisantant pas avec la discipline, un peu solennel aussi, un peu emphatique (ne s’était-il pas composé un blason, d’azur à l’épée d’or, en pal, avec cette devise : « Tout par Elle » ?).
Envers le fils de sa femme, lequel n’était pas une charge pour lui, l’enfant ayant sa fortune personnelle, il se montra bienveillant, paternel à sa manière, qui était celle des camps. Sous son clair regard direct, Charles, d’abord, baissa la tête. Il fit ce que sa mère, la traîtresse ! lui demandait, il appela son beau-père : « ami ». Ami ! le mot est terrible d’hypocrisie, de soumission feinte, quand on songe qu’il recouvre une haine effroyable. Toujours la bonne éducation !
Charles connut la loi du plus fort, la loi dont usent les parents, les tuteurs et, généralement, toutes les grandes personnes investies d’une autorité, à l’égard des enfants, dans le propre intérêt de ceux-ci, dit-on, ce qui est souvent vrai, mais ce qu’ils ne peuvent comprendre.
Peu d’années après son mariage, en 1832, le commandant Aupick fut promu lieutenant-colonel et envoyé à Lyon. Trop heureux de soustraire sa femme, et, ma foi, aussi, quoiqu’en second lieu, son beau-fils à la menace du choléra qui ravageait la capitale, il se hâta de rejoindre avec les siens sa nouvelle garnison.
Jean-Jacques Rousseau appelle Paris « cette ville de boue et de fumée ». Que dire alors de Lyon ? Quiconque a respiré, ne fût-ce que quelques heures, entre deux trains, par un jour d’hiver, les brouillards conjugués de la Saône et du Rhône dans les rues renfrognées de cette cité, reconnaîtra que c’est, pour le moins, un fait curieux, que le poète qui, chez nous, a rendu de la manière la plus forte l’accablement et les délires de l’ennui dans la brume, ait vécu à Lyon quatre années, et à un âge où les impressions sont généralement les plus vives, à savoir de onze à quinze ans.
À l’époque où le lieutenant-colonel Aupick arriva par le coche avec sa famille dans la vieille ville de la soie, les pavés en étaient encore tout vibrants de la plus sombre émeute, celle qui, en 1831, fut appelée « la révolte de la faim » et qui avait pris pour emblème un drapeau noir portant cette inscription, si sage encore, et courageuse, dans sa détresse : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! »
D’ailleurs, en ces temps, les mouvements populaires, dont je perçois les échos assourdis, çà et là, dans l’oeuvre du poète, se succédaient à intervalles rapprochés. En 1830, à Paris, Charles, âgé de neuf ans, n’était pas sans avoir entendu pendant trois jours, en juillet, les décharges lointaines de la mousqueterie.
Où était alors son beau-père ? À Alger, où il venait de collaborer à la prise de la Kasbah. Mais le petit garçon n’avait pas su jouir de cette absence, comme il l’aurait cru. D’abord, l’absence n’était que momentanée. Puis sa déconvenue était encore trop récente. L’intimité avec sa mère, même quand elle était seule, n’était plus comme autrefois.
Comble de désolation, quand Charles débarque à Lyon, Mariette est morte, et c’est sous la conduite d’une nouvelle bonne ou d’un ordonnance de son beau-père que, le dimanche, après vêpres, dans les jaunes vapeurs, il escalade les pentes de Fourvière. Il traverse les quartiers des « canuts », le Gourguillon, le faubourg Saint-Georges, s’en revient par la Croix-Rousse. Tristes promenades, pendant lesquelles l’enfant n’a sous les yeux que les spectacles de la plus criante misère : des montées abruptes, bordées de taudis infects, où l’humidité suinte le long des murs, où la lumière du jour ne pénètre jamais. À l’intérieur de ces masures, il perçoit des chambres basses, repoussantes de saleté. En cet après-midi de repos dominical, les métiers à bras se sont tus, comme harassés, à bout de souffle. Au coin d’une rue, dans une niche, une statue de la Vierge exprime, sur son visage barbouillé de suie, le sentiment de résignation qui est celui des ouvriers en soie de 1832, rejetés par les feux de salves dans leurs bouges.
Charles, bientôt, est mis à la pension Delorme, puis, en 1833, au collège Royal, interne. Pourquoi cet internat dans une ville où les siens demeuraient ? À sa mère, la perfide, âcrement chérie, sa présence était donc à charge, maintenant ? Non, lui seul, dans son irritation secrète, qui allait s’exaspérant au lieu de se calmer, pouvait supposer tant de noirceur. Mais, M. Aupick ayant, comme nous l’avons dit, le culte de la discipline, comment l’apprentissage de celle-ci n’aurait-il pas tenu la première place dans son programme d’éducation ?
Loin de vouloir se débarrasser de son beau-fils, il avait à coeur de le dresser. Il était urgent (il le fit comprendre à sa femme, qui versa un pleur et se soumit) que Charles, à cinq heures et demie, en hiver, s’éveillât au son du tambour. Après quoi, sous un filet d’eau glacée, il laverait ses mains couvertes d’engelures. Les extrémités inférieures, tous les quinze jours seulement, à l’eau chaude, il est vrai, dans un baquet glissant de crasse : bains de pieds individuels par escouades, par file à droite, en avant, marche ! Moi-même, j’ai connu ça. Il fallait que ce garçon, que diable ! prît l’habitude du travail avant l’aube, c’est-à-dire que, les yeux gonflés de sommeil, le nez obstrué d’un coryza éternel, il passât, titubant dans les escaliers, du dortoir à l’étude, et que, là, le ventre creux, le petit déjeuner n’étant qu’à sept heures et demie, il luttât plus ou moins victorieusement contre l’envie de se rendormir, le front penché sur ses leçons. Il importait surtout que ce gamin sournois, buté, capricieux, fût éloigné de sa mère trop indulgente à ses écarts, trop docile à ses fantaisies. Sacrebleu ! qu’il soit brimé s’il le faut ! Quand on a mauvais caractère, les brimades, quoi qu’on dise, ont du bon.
Bref, Charles fut appelé à recueillir tous les bienfaits de l’Université napoléonienne, tels qu’elle les dispensait alors à ses élus : les fils de la classe bourgeoise. Être interne à Angoulême, où je fus, c’était déjà dur. Mais interne à Lyon ! Seigneur ! Et en 1832, quand le lycée était encore plus rapproché de son modèle, la caserne ! Les jours de Neuilly étaient loin.
Dans une lettre que le collégien écrit, en 1833, à Claude, son demi-frère, devenu juge suppléant, il lui annonce comme une ébouriffante nouvelle que toutes les boutiques de la ville bientôt, « vont être éclairées au gaze » (sic). Donc, au collège Royal, à cette date, on en était encore aux quinquets. Pauvre éclairage que ces feux rougeâtres au milieu du brouillard lyonnais ! C’est dans la puanteur des lampes qui charbonnent que Charles compose des vers latins, un exercice qui lui plaît assez, ou bien qu’il dessine d’après l’antique, assez habilement pour remporter, un jour, un premier prix, le seul qu’il ait obtenu.
Dans la même lettre, qu’il a signée romantiquement Carlos (c’était trois ans après la bataille d’Hernani), se démêle déjà son ironie grinçante : « Comment ! Théodore (le frère de sa belle-soeur, car Claude était marié), Théodore a eu des prix et Charles n’en a pas eu ! Ventre saint-gris ! j’en aurai ! » Et ailleurs, déjà, sa violence : « Cette lettre est cochonnement griffonnée... »
Les mois, ainsi, se traînaient dans une mélancolie pesante, ayant pour seules diversions les luttes sourdes engagées avec les professeurs, les batailles dans la cour, avec les camarades, ou les nouvelles, apportées du dehors par les externes, de quelque crue soudaine du Rhône.
Au témoignage de deux de ses anciens condisciples, Baudelaire, à cette époque, apparaissait comme un cerveau un peu « fêlé », aimant réciter, pendant les récréations, des vers de Hugo ou de Lamartine, un garçon tantôt mystique, tantôt cynique, mais singulier, tranchant sur le commun des élèves, de ces lourds petits provinciaux, par on ne savait de quoi de fin et de distingué : apport de Paris, reviviscence des façons de son père.
En 1834, des événements se déroulèrent qui passaient en pathétique le drame quasi annuel des inondations : comme un feu qui couve sous l’herbe mouillée, l’émeute, là-bas, vers la Croix-Rousse, dans les brumes et les pluies d’avril, se renflamma soudain. À vrai dire, depuis 1831, au climat humide de Lyon un autre s’était joint, brûlant celui-ci, indépendant du baromètre : le climat révolutionnaire. Toujours, à l’origine du mouvement, le vieux conflit des fabricants et des « canuts », mais, cette fois, la politique s’en mêlait : l’insurrection avait des chefs : Godefroy Cavaignac, Garnier-Pagès, venus tout exprès de Paris, et des bandes organisées : Société des droits de l’homme, Saint-Simoniens, Mutuellistes, où les Italiens, les carbonari de Mazzini, pullulaient.
La bataille des rues fut terrible : elle dura cinq jours. Cinq jours pendant lesquels les classes, au collège Royal, furent forcément interrompues, les professeurs, les externes étant restés chez eux. Sous les préaux, en étude, au dortoir, les internes, l’oreille tendue aux bruits du dehors, écoutaient, vers la place Saint-Jean, le crépitement de la fusillade.
L’élève Baudelaire se rappelait les populations entrevues, au cours de ses premières promenades dans Lyon, là-bas, sur les collines maudites : ces loques grouillantes, ces bouffissures lymphatiques, ces visages et ces corps de damnés. Sans doute, fils de bourgeois, bourgeois lui-même en tant que bénéficiaire d’un enseignement privilégié, il n’avait rien à voir avec de pareilles souffrances. Peut-être les jugeait-il fatales. Mais ces émeutiers, dont il avait un peu peur, c’étaient des gens qui voulaient briser leurs chaînes, et lui-même était enchaîné. Ils étaient las de la servitude, et lui-même... Il rêvait. Les rêves ! quelle tentation du démon ! Jusqu’où la pensée ne s’égare-t-elle pas ? Le lieutenant-colonel Aupick est dans la mêlée. Intrépide, il s’avance, à la tête de ses hommes, et ses épaulettes le désignent. Qu’un bon tireur l’aperçoive... Ah ! Neuilly, les jours de Neuilly !...
Mais le 13 avril, au soir, l’insurrection est réprimée, et le lieutenant-colonel Aupick est toujours vivant.
CHAPITRE IV
OUTRAGES À UN SUPÉRIEUR ET SANCTION
Aux objets répugnants nous trouvons des appas...
Bien plus, la fermeté de sa conduite au cours de ces journées (il tapait dur, dans ces occasions-là) valut au lieutenant-colonel Aupick d’être inscrit au tableau d’avancement. Promu, peu après, colonel (mais il avait gagné ses autres grades sur des champs de bataille plus glorieux : prise d’Alger, comme j’ai dit, et auparavant Autriche, Espagne, campagne de France, Waterloo), le vaillant officier fut, en 1836. appelé à l’état-major du gouverneur de Paris.
Quand Charles, à quinze ans, retrouva sa bonne ville, celle-ci avait changé. Place de la Bastille, l’énorme éléphant de plâtre avait disparu : une colonne s’élevait, aux trois quarts construite, et destinée à perpétuer le souvenir des combattants de Juillet. L’arc de triomphe de l’Étoile qui, les travaux interrompus, était demeuré longtemps masqué par des échafaudages, était enfin terminé. L’église Notre-Dame-de-Lorette était également achevée. Au sommet de la colonne Vendôme, un Napoléon en redingote, coiffé du traditionnel petit chapeau, avait remplacé la fleur de lis gigantesque de la Restauration. Cette année même, on devait inaugurer, place de la Concorde, un obélisque venu d’Égypte et qui, déjà, se dressait dans l’axe de la Madeleine, voilé d’une bâche encore.
Mais, surtout, les premiers omnibus, mis en circulation en 1828, s’étaient multipliés, établissant des relations nouvelles, imprévues, entre ces provinces isolées, boudeuses, confinées dans leurs habitudes, qu’avaient été jusqu’ici les quartiers de Paris.
Cependant, il est des choses qui ne changent point, et à celles-là, qu’un autre n’eût point remarquées, l’adolescent souriait comme à de vieilles connaissances ; c’était, après l’atmosphère opaque de Lyon, cette brume, même en hiver plus subtile, au printemps transparente, et ces constructions des nuages qui, dans le ciel, fout pendant aux lignes des monuments, et forment avec celles-ci comme les deux morceaux complémentaires d’un même plan dans la pensée d’un architecte. Chez Baudelaire, poète parisien comme Boileau, pareille symétrie se retrouve sous le revêtement des images, dans cette partie secrète de l’ouvrage qui est inhérente à l’esprit de l’ouvrier et indépendante du sujet même : la composition.
Le colonel, qui se devait de recevoir et de faire figure, s’installa bourgeoisement en plein Marais, rue Culture-Sainte-Catherine. Charles fut mis à Louis-le-Grand.
M. Aupick, qui n’était ni un sot, ni un monstre, n’avait pas manqué d’être frappé par la précoce intelligence de son beau-fils, et il lui faisait encore confiance. En présentant Charles au proviseur : « Monsieur, lui dit-il, voici un cadeau que je viens vous faire ; voici un élève qui fera honneur à votre collège. » Ces espérances, dans l’esprit du colonel purement scolaires, d’abord ne furent point trompées. L’élève Baudelaire obtint au concours général de 1837, classe de seconde, le deuxième prix de vers latins et le sixième accessit de version latine.
Mais, l’année suivante, les choses se gâtèrent. Un ancien camarade de Lyon, nommé à l’École normale, et qui rend visite à Baudelaire, au parloir de Louis-le-Grand, le trouve aigri, révolté. Évidemment, de plus en plus, l’internat lui pesait. Un autre condisciple, que nous retrouverons plus loin, Louis Ménard, le futur auteur des Rêveries d’un païen mystique, parle du paisible dédain que Baudelaire affichait à l’égard de l’administration du collège. On voit d’ici l’attitude, bien dans le caractère déjà formé du poète.
Du poète, ai-je dit, car ce titre, il le mérite aussi, déjà. Émile Deschanel, camarade également de Baudelaire à Louis-le-Grand, et son voisin de classe, échangeait avec lui, raconte-t-il, pendant le cours de mathématiques, des « bouts-rimés », écrits au courant de la plume. « Bouts-rimés » sans doute, les improvisations de Deschanel. Mais, si j’en juge d’après les morceaux que celui-ci plus tard a publiés, Baudelaire, lui, n’improvisait pas, il transcrivait seulement des vers longtemps mûris, achevés, et dans lesquels il est déjà tout entier en puissance.
Nous ne composons point ici un ouvrage critique, mais qu’est-ce que la vie d’un écrivain, qui tire de soi son propre fonds, si on en retranche sa pensée ? La vaine agitation d’un fantôme. Ce collégien indiscipliné, il importe de savoir que, s’il est tel, c’est parce qu’il a déjà dans l’esprit sa discipline à lui. Ce grand garçon souvent insupportable aux yeux de M. Aupick, ce n’est pas seulement à cause de sa vieille rancune et de sa haine refoulée qu’il prend, à dix-sept ans, vis-à-vis d’un beau-père tout chamarré de galons et de croix, cette attitude d’égal à égal, ce quant-à-soi insolent qu’un colonel, décemment, ne peut admettre d’un gamin qui n’a même pas l’âge d’une recrue, c’est qu’il porte en lui une force cachée, dont il a conscience. Dans ses premières élucubrations, il s’inspire de Joseph Delorme, c’est entendu, mais déjà, lui, ce potache, qui prépare maussadement son bachot, il ajoute à la muse inharmonique de Sainte-Beuve une plénitude de son qu’elle n’a jamais eue.
Sur ces monts où le vent efface tout vestige...
Ainsi débute une poésie qu’en 1838 il rapporte d’un voyage aux Pyrénées qu’il fit avec les siens pendant les vacances.
Mais arrive la rentrée d’octobre : bon gré, mal gré, il lui faut encore regagner Louis-le-Grand. Son insubordination y devient telle qu’il est un déplorable exemple pour tous. En avril 1839, l’élève Baudelaire est renvoyé. Une lettre du proviseur en informe M. Aupick.
Imagine-t-on l’effet de cette nouvelle tombant, un soir, rue Culture-Sainte-Catherine, entre le jeu de whist et le pot à tabac ! « Ah ! çà, décidément, songe le colonel, mon beau-fils serait-il une mauvaise tête ? » « Mauvaise tête », on sait ce que le mot veut dire pour un officier : il est terrible, il entraîne avec lui tout un appareil de répression. Les mauvaises têtes, on les mate !
Et vous, Caroline, vous pleurez. Ces larmes ne sont pas les dernières que vous fera verser ce fils qui vous est cher et qui, lui-même, vous le sentez comme une femme sent les choses, en dépit de son humeur incompréhensible, vous aime toujours passionnément. Votre mari voudrait sévir tout de suite. Dans sa colère triste de soldat que l’insoumission déconcerte plus encore qu’elle ne l’irrite, il va jusqu’à parler de « maison de correction ». Quelle horreur ! Vous intercédez. Il fléchit. Car lui aussi vous aime. Tout le monde vous aime. Vous obtenez un délai de grâce.
Charles, dûment admonesté, un peu honteux, au fond, d’une expulsion dont lui-même s’exagère l’importance (ce n’est encore qu’un grand enfant). Charles est mis en pension chez son répétiteur de philosophie.
Au mois d’août, reçu au baccalauréat (succès dû, paraît-il, à ses intelligences avec la ménagère d’un examinateur ; mais il a pu inventer cette histoire plus tard, pour étonner), il se hâte d’annoncer sa victoire, en passant la ménagère sous silence, à M. Aupick, lequel est allé chercher aux eaux de Bourbonne-les-Bains un adoucissement aux complications d’une vieille blessure. Le colonel, d’autre part, dans la même semaine, est nommé maréchal de camp (général de brigade). Double triomphe dont Caroline a dû profiter pour « arrondir les angles ». Félicitations mutuelles. La paix, dans la famille, semble rétablie.
Ses classes terminées, qu’est-ce que le bachelier va entreprendre ? Il doit opter pour une carrière. Le général penche pour la diplomatie ; « il fait pour Charles les rêves dorés d’un brillant avenir ». À ces élégances de langage, qui sentent leur ancien pensionnat, vous reconnaissez Caroline. La phrase est d’elle, en effet. M. Aupick a « de hautes protections » (on s’en aperçoit en ce qui le concerne). Il veut en faire profiter son beau-fils (quand je vous dis que c’est un brave coeur !). Le général est « l’ami du duc d’Orléans ». (Diable ! voilà qui compte ! C’est Caroline qui l’affirme, elle exagère peut-être un peu, par innocente gloriole.)
Mais, aux objurgations les plus pressantes d’avoir à se décider, Charles, d’abord, ne répond que par une réserve inexplicable, jusqu’à ce que, mis au pied du mur, il déclare qu’il veut se consacrer à la littérature, écrire des livres, être un auteur, ce que Caroline appelle « voler de ses propres ailes ». Le général est abasourdi.
Je ne pense pas que, de nos jours encore, dans les milieux bourgeois, la carrière des lettres apparaisse aux parents soucieux de l’avenir de leur fils comme une carrière de tout repos. Mais, aux environs de 1840, un voeu pareil, froidement, gravement exprimé par un garçon de dix-neuf ans, dans un salon du Marais, devant les girandoles dorées de la cheminée et le cartel d’écaille incrusté de cuivre, devait produire l’effet d’un coup de folie, d’un défi au bon sens, d’une de ces excentricités qui, si l’on n’y met ordre, ont pour conséquences la ruine et le déshonneur des familles.
Une discussion véhémente s’ensuivit entre les deux hommes qui, pour la première fois, s’affrontaient à visages découverts. Peut-être, au milieu de cet éclat, M. Aupick, toute droiture et toute loyauté, fut-il surpris par certains accents dans la voix de son beau-fils, âpres, mordants, ricaneurs, qui lui révélaient, soudain, des sentiments à son égard qu’il n’avait jamais soupçonnés. Caroline, entre son mari et son enfant, semblait un saule sous l’orage. Cette fois encore, elle pleurait. Mais, surtout, elle sentait obscurément, avec une sorte d’épouvante, qu’il y avait, dans la volonté de Charles, quelque chose d’irréductible et comme un fond rocheux sur lequel toutes les remontrances, et sa tendresse même, dorénavant, échoueraient.
On se sépara meurtris, sans qu’aucun des deux adversaires eût cédé d’une ligne. Du moins, le général et sa femme se félicitaient-ils dans l’intérêt de Charles que celui-ci n’eût pas, pour le moment, la libre disposition de sa fortune, et M. Aupick se flattait encore de l’espoir que, d’ici l’époque de sa majorité, ce garçon rebelle reviendrait à des vues plus raisonnables.
Cependant, lâché maintenant dans les rues de Paris, affranchi de toute surveillance, ayant tout loisir de s’abandonner à cette flânerie qu’il savait, qu’il était seul à savoir féconde, l’adolescent préluda à sa vie indépendante par une série de dérèglements, par la débauche, entre autres, qui, à cet âge, est la grande affaire, et où il se jeta.
De cette époque date sa propre épitaphe par lui-même :
Ci-gît qui, pour avoir par trop aimé les gaupes,
Descendit jeune encore au royaume des taupes.Quelque part que l’on fasse ici à la plaisanterie, d’ailleurs de mauvais goût, un tel jeu en dit long. Il y a, en particulier, un sujet que nous ne craindrons pas d’aborder hardiment, parce qu’il est, selon nous, capital. Dans une lettre de Baudelaire à sa mère (1861), nous relevons cette phrase : « Étant très jeune (c’est moi qui souligne), j’ai eu une affection vérolique... » Donc, il est probable qu’il faut placer dans cette période des premiers excès (1839-1841) l’accident qui devait avoir, dans la vie du poète, des répercussions si funestes, et finalement, peut-être, entraîner sa mort.
Au moral, il ne semble pas que Baudelaire ait pris au tragique les manifestations premières d’un mal que, cependant, il n’a cessé de juger sérieux et n’a jamais négligé. Il est possible que l’épitaphe railleuse ait été composée à l’occasion de cet événement.
En tout cas, il est de fait que le goût du bizarre l’emportait dans le choix du garçon sur la plus élémentaire prudence. Déjà, que cherchait-il, en certaines abjections ? La saveur âcre du péché ? Peut-être. N’oublions pas qu’il avait reçu une éducation religieuse ; sa mère était pieuse et le général lui-même, soit dit en passant, « allait à la messe ».
Par là, je n’entends point soutenir que les « dévots » sont les pires débauchés. Cependant, croyance et moralité sont deux. Certes, la foi et la tenue morale sont fréquemment réunies, celle-là soutenant celle-ci, et la renforçant, l’exaltant ; mais, d’autre part, j’ai connu intimement assez de « fidèles » et assez d’incroyants pour avoir pu constater que la religion la plus sincère, et la plus exacte quant à l’observance, quant au rite, ne va pas toujours de pair avec la vertu, de même que la vertu peut fort bien exister en dehors de toute religion. Bien plus, je sais maint catholique militant, pour qui confondre la foi avec la moralité, ou bien donner aux préoccupations morales le pas sur les questions purement confessionnelles, apparaît comme une hérésie, comme l’erreur précisément qui est à la base du protestantisme. Catholique moi-même, je soupçonne qu’il n’y a rien de plus antipathique à mes frères, j’entends à ceux qui sont pratiquants et volontiers doctrinaires, que l’homme vertueux sans religion, ce qu’on appelle le « saint laïque ». Je crois, ma parole, qu’ils lui préfèrent la créature la plus dépravée, pourvu qu’elle batte sa coulpe à genoux. Rien de plus logique, au reste. S’accuser devant Dieu, c’est encore confesser sa foi ; considérer ses fautes comme des péchés, c’est rendre implicitement hommage au souverain Juge, dont on espère le pardon. Chaque défaillance fournit au pécheur une occasion nouvelle de reconnaître son infirmité, l’infirmité des fils d’Adam, et de s’humilier devant le Seigneur. Mais, une fois donnée à la faiblesse et à l’impureté cette importance de marque ineffaçable, cette signification canonique, transcendante à toute morale, n’est-il pas à craindre que certaines natures retorses en viennent à cultiver leurs vices et presque à les révérer ? En Russie, pareille aberration du sentiment chrétien n’est pas rare chez les orthodoxes : elle explique Raspoutine.
Corrompu, Baudelaire l’était-il ? À vingt ans, on ne l’est guère qu’en façade, par forfanterie. Certes, il n’était point exempt d’une sorte de hâblerie à froid, très agaçante, qu’il eut toujours, même enfant (rappelez-vous : « Ventre saint-gris !... »). Mais, surtout, je crois que, sexuellement, ce cynique était un timide, qui ne se sentait en pleine possession de sa vigueur qu’avec des créatures de l’espèce la plus basse :
Une nuit que j’étais près d’une affreuse juive,
Comme, au long d’un cadavre, un cadavre étendu...Cette Sarah, que le poète, familièrement, appelait Louchette, revit dans une autre pièce, de jeunesse celle-ci, et qu’on ne trouve pas dans les Fleurs du Mal, bien que digne, au moins en partie, d’y figurer. Il y a bien de l’outrance, dans ces vers, de la truculence romantique à la Petrus Borel, mais, en dépit de la rhétorique offensante, une note sincère, profonde, un mélange de sarcasme et de pitié, du Baudelaire enfin.
Car l’adolescent continuait à se chercher, à travailler, à sa manière, qui n’était point celle qu’eussent souhaitée sa tendre mère et le général Aupick. Ceux-ci commençaient à s’inquiéter sérieusement, d’autant plus que Charles était dépensier. Son inclination pour les filles ne l’empêchait pas d’être « mis comme un secrétaire d’ambassade anglaise ». L’expression est de Le Vavasseur, un camarade de ce temps-là, qui l’avait connu à la pension Bailly, place de l’Estrapade. Un autre de ces « copains du Quartier », Prarond, a gardé le souvenir d’un Baudelaire maniant « une légère canne à pomme d’or » (peut-être une canne de son père).
À tous ces jeunes gens, plus ou moins bohèmes, cet élégant faisait l’effet d’un fils de famille, ce qu’il était. J’ai souligné le mot, il est essentiel. Quelques-uns de ces gais compagnons, les mieux élevés, tel Le Vavasseur, avec qui Baudelaire assista, en décembre 1840, au défilé du Retour des cendres de Napoléon Ier, étaient reçus, parfois, rue Culture-Sainte-Catherine. Grâce à ce traitement de faveur accordé à ceux d’entre les amis de son fils qui lui semblaient les plus convenables, la bonne Mme Aupick espérait limiter à ce groupe trié par elle les fréquentations de Charles. Illusion commune à tous les parents.
Au foyer des siens, Baudelaire préférait les cafés de la rive gauche. Il était presque toujours absent de la maison, ou bien, s’il paraissait aux réceptions du général, lequel venait d’être nommé commandant de l’École d’état-major, il avait l’art de s’y montrer désagréable par un continuel persiflage. M. Aupick fronçait le sourcil. Caroline tremblait. Bref, depuis quelques mois, un nouvel orage se préparait.
Il éclata au cours d’un dîner de cérémonie. Sur un propos malséant du jeune homme, le général le tança vertement. Autour de la table, un profond silence. Baudelaire, humilié, se leva, blême de rage, et, toujours poli, jusque dans l’extrême fureur : « Monsieur, dit-il à son beau-père, vous m’avez attaqué gravement. Ceci mérite une correction, et je vais avoir l’honneur de vous étrangler. »
La forme compassée de la menace y ajoutait encore quelque chose de réfléchi et de dément qui dut plonger les invités et le général lui-même (en uniforme n° l) dans la stupeur. Mais l’énergumène, déjà, faisait mine de se précipiter sur M. Aupick. Celui-ci, alors, le gifla, et Baudelaire eut une crise de nerfs dans un bruit de chaises renversées.
La sanction ne se fit pas attendre, ni le conseil de guerre, je veux dire le. conseil de famille. Il siégea quelques jours plus tard, en l’absence du coupable, mis aux arrêts forcés dans sa chambre.
Il fut décidé que Charles, encore mineur, serait éloigné de Paris quelque temps. Le conseil (probablement en était l’élève de François Baudelaire, le duc Félix de Choiseul-Praslin, qui avait déjà fait partie du précédent conseil de famille réuni en 1827 à la mort du vieil homme), le conseil autorisa un emprunt de 5 000 francs (environ 30 000 francs d’aujourd’hui), destiné à couvrir les frais du voyage. Punition, sans doute, mais aussi, dans l’esprit de ces honnêtes gens, suprême recours employé pour séparer le jeune homme de ses « mauvaises fréquentations » et, comme on dit, lui changer les idées. Cette dernière considération adoucit peut-être, dans le coeur de Mme Aupick, la tristesse de la séparation.
Charles, extérieurement du moins, se soumit. Ainsi se soumet le condamné qui marche entre deux gendarmes. Il fut acheminé vers Bordeaux, en diligence (une des dernières). Et le 9 juin 1841, levait l’ancre, ayant Baudelaire à son bord, le Paquebot des mers du Sud, capitaine Saur, qui faisait voile vers Calcutta.
CHAPITRE V
AUX PAYS CHAUDS ET BLEUS
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux.
Le poète a conté plus tard sur cet exil les plus singulières choses. Ô naïf qui ne savait pas que les camarades de café sont l’espèce la moins crédule du monde. Embarqué, disait-il, comme pilotin, il avait été en butte, à bord, aux plus mauvais traitements. Puis il ajoutait : « Vous connaissez les moeurs des marins ?... » Là-dessus, un silence et le sourire que vous imaginez. Certain d’avoir produit son effet, il poursuivait : « En ce temps-là, j’étais de complexion délicate, svelte, élégant, presque une femme... Ah ! les brutes ! Ils me serraient de près ! J’ai dû maintes fois me défendre !... »
La réalité était plus banale. Jusque dans ce voyage disciplinaire, elle demeurait, en somme, familiale, bourgeoise. M. Aupick aimait les bateaux. Natif du petit port de Gravelines, c’était un de ces fantassins qui ont au coeur le regret de ne pas servir dans la marine. Eh quoi ! il était donc capable de rêve ? Mais oui, d’un rêve limité au goût de la navigation, de la navigation à voiles, bien entendu (en 1841, il n’en est guère d’autre). Rêve, en quelque sorte, pratique encore, lié à la connaissance du gréement. Bref, ce beau-fils indiscipliné, il l’avait confié, avec mille précautions et recommandations, à un capitaine breveté, originaire, sans doute, de sa province, homme de tout repos.
En représentant le capitaine Saur comme un garde-chiourme, Baudelaire ne prévoyait pas que nous posséderions, un jour, sur le personnage et sur lui un document irrécusable ; rien de moins que le rapport que, de l’île Bourbon, cet homme scrupuleux adressa au général Aupick. Pourtant, si Baudelaire était, comme il l’a dit, à tel point persuadé qu’il occuperait, après sa mort, une place importante dans la littérature française, il aurait dû se méfier, dans l’idée que le moindre incident de sa vie serait fouillé par les chercheurs. N’était-il donc pas, au fond de lui, aussi sûr de l’avenir qu’il le prétendait ?
Toutefois, n’exagérons pas ses torts. Ce n’est point mystifier la postérité que de raconter des fables au café. Peut-être Baudelaire ne voulait-il que se gausser de quelques sots. Mais, alors, avouons que le poète a pris trop souvent pour des sots ceux qui l’entouraient. Il y a là une attitude tellement déplaisante que, si nous n’y prenions garde, elle nous empêcherait, parfois, d’être juste envers lui.
Le paquebot était de ces navires marchands qui prenaient à leur bord quelques passagers. Ceux-ci se composaient, cette fois, de commerçants, d’officiers de l’armée coloniale, et de ce Parisien, ce fils de famille, dont le passage, avant l’embarquement, avait été dûment payé en bons louis d’or et bons écus. Le capitaine emmenait avec lui son fils, lequel, étant du même âge que Charles, serait, avait-on pensé, une compagnie pour l’exilé pendant la traversée.
Rien d’inhumain dans tout cela, comme on voit, mais, au contraire, des ménagements, des attentions, un sens très exact, chez tous, des responsabilités encourues, plus encore chez celui-là même qui se croyait tenu de sévir, le sentiment que le coupable demeurait quelqu’un de précieux.
Entre autres instructions, le commandant du paquebot avait l’ordre (ordre supérieur) de chapitrer ce pupille d’occasion, qu’une famille alarmée lui avait expédié de la capitale. Vraiment, la longanimité des parents n’a d’égale que leur candeur ! Il est permis de sourire un peu de ce brave général qui, malhabile à manier un poète, passe la main à un loup de mer.
Celui-ci, quand lui parvint, à Bordeaux, la lettre de M. Aupick suivie du colis annoncé, ce grand jeune homme maigre, dut sacrer entre ses dents, je pense. Voici maintenant qu’en plus de sa cargaison, il allait avoir charge d’âme. Mais comment se dérober ? Impossible. Il reçut Charles très poliment, lui montra sa cabine. Et, la politesse étant le premier principe de Charles, le seul bien assis qu’il eût pour le moment, avec la détermination d’écrire des vers, l’entente, tout de suite, fut complète.
Le désaccord ne commença qu’en route, quand, par un jour de beau temps, soucieux de son étrange consigne, le capitaine entreprit de faire entendre à ce garçon bien élevé, qui l’intimidait un peu, que la littérature, la poésie, tout ça, c’était très joli, mais que ce n’était pas une carrière.
Qu’est-ce qu’a bien pu dire ce singulier mentor à l’appui de sa thèse ? Des balourdises ? Pas autant que vous le croyez. Son rapport, qui n’est pas mal écrit, est d’un esprit simple, mais non point stupide. Ses remarques, touchant Baudelaire lui-même, sont assez perspicaces. Ce qu’il y avait de provocant et de singulièrement doué chez ce gamin de vingt ans ne lui a pas échappé. Donc, des arguments embarrassés du bonhomme, son interlocuteur, à part lui, a pu s’amuser, mais il ne s’en est point moqué ouvertement. Il se contentait de rétorquer chaque phrase, avec une douceur amicale, obstinée, désespérante. Le capitaine, à la fin, suait sang et eau. Jamais manoeuvre par gros temps ne lui avait coûté tant de peine.
Mais Charles lui-même, que pensait-il de son cas ? Lorsqu’il se voyait là, sur la dunette de ce trois-mâts qui longeait les côtes du Portugal, en train de discuter, avec un vieux marin, du droit qu’il avait, lui, Baudelaire, de consacrer sa vie aux lettres, tout l’absurde, le comique même de sa situation lui apparaissaient-ils ? Quel était son monde intérieur ?
L’irritation, dans son âme, était tombée. Déjà, à Creil, où, relégué dans une pension de famille, il était allé attendre, durant quelques jours, que les préparatifs de son départ fussent terminés, il avait écrit à sa mère ces mots qui ont l’accent du repentir et sont presque des excuses formelles : « Persuade-lui (à M. Aupick) si tu peux, que je suis, non pas un grand scélérat, mais un bon garçon. » Cependant s’il regrettait son algarade, à cause du chagrin qu’en avait éprouvé sa mère, à cause, aussi, du ridicule dont il s’était couvert, il n’en demeurait pas moins inébranlable dans ses résolutions, et la pensée que, dans neuf mois, il serait majeur lui faisait prendre l’aventure en patience.
Mais il se surveillait, comme toujours. Si sincère au fond de lui-même, il n’offrait aux regards qu’un personnage composé et d’une composition appliquée, comme sa forme poétique elle-même, moins réussie toutefois. Et puis, s’il s’était départi de son attitude contrainte, de ses airs de martyr, il aurait paru céder. Son orgueil ne le lui permettait pas, ni son honnêteté, pensait-il, car, alors, il aurait pu faire naître des espérances qu’il aurait ensuite déçues. En outre, le seul bénéfice que lui procurait ce voyage, et qu’il appréciait mal d’ailleurs, mais qu’il était trop intelligent pour ne pas sentir, c’est qu’il lui était donné de voir, au travers de sa bouderie, des horizons nouveaux, de faire pour l’avenir provision d’images.
Seulement, il fallait qu’on le laissât libre de rêver à son aise. Or, sur un bateau, l’espace est resserré. Ce n’est pas l’équipage qui le gênait ; celui-ci, au contraire, comme les grandes voiles gonflées, participait aux paysages, était matière à rêverie. Mais les voisins de cadres, ces négociants coloniaux, ces militaires (encore des militaires !) étaient assommants. Assommant aussi, ce fils du capitaine, dont on avait prétendu faire son compagnon : un lourdaud, candidat à quelque école professionnelle de la marine, et qui, au grand désespoir de son père un peu humilié, ne parlait que de la navigation nouvelle : la navigation à vapeur.
Contre tous ces importuns, Baudelaire déploya son système ordinaire de défense. Au repas commun où régnait ce qu’on appelle la plus franche gaieté, c’est-à-dire où s’entremêlaient les calembours et les propos salés, il apporta d’abord un silence réprobateur ; puis, sur la famille, sur la patrie, sur la religion, il émit froidement, de sa voix coupante, les aphorismes les plus scandaleux. Bref, il fit tout ce qu’il fallait pour se rendre odieux à tous, sauf à cet excellent coeur de capitaine Saur, lequel n’était qu’affligé de voir un jeune homme de cette étoffe, si instruit, si poli ; persévérer dans ses erreurs. Bientôt, tous les passagers s’écartèrent de ce dangereux garçon comme d’un pestiféré.
Au reste, peut-être eût-il été prudent que Baudelaire, à table, eût un couvert spécial, quoiqu’il ait dû se munir, au départ, de pilules mercurielles.
Le bateau, ayant fait escale une journée aux îles du Cap Vert pour y renouveler sa provision d’eau douce, s’enfonçait, maintenant, de plus en plus vers le Sud, et, comme on approchait de l’Équateur, la température devenait accablante.
Aucun confort, à cette époque, ne l’oublions pas, l’installation des passagers étant à peine différente de celle des matelots. Promiscuité de la salle à manger, qui servait en même temps de salon-fumoir, promiscuité des lavabos, promiscuité des cabines, où l’on étouffait, par groupes de dix, dans une atmosphère empestée, où les cafards grouillaient. Une nourriture de conserve, ou fortement assaisonnée d’ail, pour masquer le goût de la viande avariée. Du bon vin pourtant, du médoc, du gros tabac excellent, du café de première qualité et un tafia supérieur. Tout de même, pour un délicat, l’épreuve, matériellement, était assez rude.
Mais il y avait des rencontres étonnantes par exemple, quand l’équipage capturait un marsouin, dont le maître-coq prélevait un morceau de choix pour améliorer l’ordinaire. Un après-midi, le capitaine, d’un coup de carabine, abattit un albatros qui volait autour des mâts. L’oiseau, hissé par-dessus le bastingage, avait seulement du plomb dans l’aile. On lui mit à la patte un filin et il demeura quelques jours captif sur le pont. C’était une bête magnifique, dont l’envergure ne mesurait pas moins de douze pieds. Les matelots tourmentaient leur prisonnier, l’excitaient, pour le plaisir de le voir s’empêtrer en marchant dans ses longues ailes traînantes. Tout le monde, alors, se tordait de rire, Baudelaire excepté. Enfin, on acheva l’oiseau et le maître-coq en fit un pâté pour le jour du passage de la Ligne, occasion traditionnelle de bombance.
Moins de deux semaines après cette fête, l’air, déjà, se rafraîchit, car on était à la fin de juillet, qui est un mois d’hiver dans l’hémisphère austral. Hiver extraordinairement doux, avec des nuits si belles que l’impression qu’on en ressentait excédait les bornes de la joie et se précipitait dans la tristesse comme dans le seul vase capable de la contenir. La Croix du Sud, inconcevable de grosseur, brillait au-dessus de l’horizon. L’écume était phosphorescente.
Mais, dans les parages du cap de Bonne-Espérance, le bâtiment fut assailli par une tempête effroyable, « un événement de mer, dit le capitaine dans son rapport, comme je n’en avais jamais éprouvé dans ma longue vie de marin ». Pendant cinq jours et cinq nuits, le navire se vautra positivement dans l’eau. Les cabines étaient inondées. Les passagers grelottants gémissaient.
Baudelaire, dans ces circonstances terribles, garda sa politesse, laquelle était donc mieux qu’une pose, à l’occasion une attitude ferme de l’âme. Le capitaine Saur, qui s’y connaissait en bravoure, rend hommage au flegme du garçon. Un mât s’était brisé, entraînant à la mer une partie de la voilure.
Enfin, l’ouragan se calma, le temps redevint beau et, le 1er septembre, après quatre-vingt-trois jours de traversée, le navire désemparé fit son entrée dans la rade de Port-Louis (île Maurice).
Cette île, conquise par les Anglais en 1810, avait été attribuée à l’Angleterre en 1815. Elle avait repris dès lors son ancien nom de Maurice, qui lui avait été donné jadis par les Hollandais ; mais elle nous avait longtemps appartenu, sous le nom d’île de France, le seul encore usité par les planteurs qui la peuplaient, et dont presque toutes les familles étaient d’origine française. Un fait général que dut noter Baudelaire, c’est à quel point les manières d’autrefois se perpétuaient dans nos vieilles colonies : il retrouvait chez ces créoles les révérences de son père, ses grâces démodées.
On a relevé comme une affectation nouvelle à la charge du poète que, voulant à quelque temps de là offrir des vers à une dame mauricienne chez laquelle il avait été reçu, il ait écrit au mari : « Comme il est bon, décent et convenable, que des vers adressés à une darne par un jeune homme passent par les mains de son mari avant d’arriver à elle, c’est à vous que je les envoie, afin que vous ne les lui montriez que si cela vous plaît. » À M. Autard de Bragard, le destinataire de la lettre, le procédé dut paraître d’une courtoisie toute naturelle, et François Baudelaire aurait dit : « On n’agit pas autrement. » Mais nous sommes devenus si grossiers que nous n’entendons plus goutte aux finesses, et qu’elles nous agacent chez les rares originaux qui en ont gardé le goût et la clé.
Dans cette baie du vieux Grand-Port où les brigantins de La Bourdonnais, les flûtes de Suffren, les frégates et les corvettes de Surcouf avaient tant de fois tenu tête victorieusement aux puissants vaisseaux à trois ponts de l’Union-Jack, devant le cap Malheureux, où le Saint-Géran fit naufrage, au Jardin du Roi, sous les hauts lataniers, dans la vieille église Saint-François-des-Pamplemousses, où Virginie allait à la messe, c’est toute l’ancienne France, non pas ressuscitée, mais conservée intacte dans les parfums, que le poète respirait. Une ancienne France, toutefois, bien différente des parterres de Paris et des maussades rues lyonnaises, un temps jadis qui avait la saveur étrange des fruits exotiques.
Pendant qu’on réparait les avaries du bateau, les passagers, descendus à terre, s’étaient logés dans l’unique hôtel de la ville. Baudelaire, furieux de ne pouvoir échapper à leur société, plus importune que celle des moustiques, laquelle, pourtant, lui était un supplice, s’obstina dans sa sauvagerie. Il n’eut de rapports, dans Port-Louis, qu’avec les Bragard et leurs amis, ainsi qu’avec un ou deux hommes de lettres du cru, demeurés les disciples de l’abbé Delille et dont il se lassa vite.
Le climat, au surplus, l’éprouvait. Qu’eût-ce été, alors, pendant les mois torrides, en décembre, en janvier ? Mais il y avait dans l’air comme un excès de douceur, qui agissait sur les nerfs du jeune homme (du malade) un peu à la façon d’une confiture d’Orient trop sucrée sur un estomac fatigué. Il n’aurait pu dire à partir de quel moment cette suavité qui, plus forte que sa mauvaise humeur, l’avait d’abord enivré, s’était changée perfidement dans une mélancolie mortelle.
Ses sens continuant de fonctionner malgré lui, sa mémoire enregistrait des souvenirs que, dans l’atonie de son esprit, il ne remarquait même pas : le vert glauque des palétuviers, le ciel indigo sur les plantations de cannes à sucre, ou le caquetage dissonant de quelque oiseau de feu. Des coolies hindous puisaient l’eau aux fontaines. Des négresses passaient, un pagne de couleur tendu sur leurs hanches mouvantes. Mais cette image ne lui causait aucun trouble, pas plus qu’il n’eût désiré, sur une route de France, une paysanne en sueur qui s’en revient de la moisson.
Le capitaine Saur, cependant, malgré les occupations qui le retenaient aux chantiers maritimes où l’on hâtait la remise en état de son navire, ne perdait pas de vue son pupille. La prostration de Baudelaire l’inquiétait. Ayant constaté sous toutes les latitudes les différentes formes qu’y prend la nostalgie, il savait que, cette fois, l’ennui dont souffrait le garçon n’était pas une feinte, mais quelque chose de supérieur à sa volonté.
Le brave homme prit peur. La nostalgie n’a-t-elle pas, parfois, des conséquences fatales ? Une dernière conférence eut lieu entre Baudelaire et lui. Baudelaire refusa d’aller plus avant. Si le capitaine, disait-il, refusait de lui remettre la somme nécessaire pour payer son retour (le capitaine avait en dépôt 3 200 francs reçus de M. Aupick, soit 19 200 francs d’à présent), Baudelaire chercherait à Maurice un emploi (précepteur dans une famille française, sans doute), afin de gagner de quoi payer son passage. Après une longue discussion toujours courtoise, le capitaine parvint à décider le jeune homme à l’accompagner à l’île Bourbon, en lui faisant la promesse que, s’il y persistait dans ses intentions, toutes les facilités lui seraient alors données pour son rapatriement.
Et dire que le général avait, peut-être, forgé l’espoir que son beau-fils, à la vue du trafic maritime, s’intéresserait au négoce, aux affaires coloniales ! Ainsi, cet être insociable aurait trouvé son bonheur loin de Paris ! Mais non, c’eût été trop de chance ! De cette partie du programme, il ne fut même pas parlé.
Le séjour de Baudelaire à Maurice avait duré moins de trois semaines, du 1er au 19 septembre. À Bourbon, Baudelaire resta une vingtaine de jours, en rade de Saint-Denis. Mais, il en a fait la confidence par la suite à Leconte de Lisle, pas une fois il ne descendit à terre. Abattement non simulé ou tactique destinée à faire impression sur son gardien responsable ? Quoi qu’il en soit, le poète tourna le dos, carrément, cette fois, au paysage, il n’en voulut rien savoir.
Le 17 ou 18 octobre, le Paquebot des mers du Sud, capitaine Saur, poursuivait sa route vers le Bengale, sans Baudelaire, passé à bord de l’Alcide, après transmission des pouvoirs le concernant au capitaine Judet de Beauséjour. L’Alcide, quelques jours plus tard, leva l’ancre, à destination de Bordeaux.
Le poète était de retour à Paris dans les premiers jours de février 1842, exactement neuf mois après son départ. Aucune dépêche, évidemment, à cette époque où le télégraphe aérien (d’ailleurs réservé ordinairement aux communications officielles) était encore le seul en usage, aucune dépêche n’avait précédé Baudelaire rue Culture-Sainte-Catherine. Il y arriva donc inopinément. Ah ! sa mère en l’apercevant dut être bien heureuse ! Mais il ne paraît pas que M. Aupick ait tué le veau gras.
DEUXIÈME PARTIE
Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage
Traversé çà et là par de brillants soleils...
CHAPITRE PREMIER
LE FILS PRODIGUE
Le poète est semblable au prince des nuées.
On loue la prévoyance comme une vertu. Pourtant, quand donc une prévision humaine s’est-elle trouvée juste autrement que par hasard ? Non seulement nos actions les plus raisonnables ont parfois des suites désastreuses, mais réunissez les gens les plus graves, demandez-leur d’examiner un cas, leur délibération sera, peut-être, comme eux, pleine de sagesse, et de même la décision prise, qui est encore leur reflet, mais les conséquences de celle-ci leur échappent, et elles peuvent être extravagantes.
Baudelaire rentre à Paris d’autant plus ancré dans son désir de se consacrer entièrement à la littérature, qu’on lui a fait violence pour l’en détacher. Dans l’exil et la solitude, sa résolution s’est comme endurcie, en même temps que son corps gagnait en vigueur, au cours d’une randonnée qui fut souvent pénible. L’adolescent est devenu un homme, et la transformation s’est comme opérée au bénéfice de cette vocation même dont on avait dessein de le détourner. Donc, de ce côté, c’est, pour le conseil de famille, un échec complet.
Mais voici plus imprévu encore : du voyage dont M. Aupick eut le premier l’idée, idée qui reçut l’approbation unanime des personnes les plus prudentes, le seul souvenir que Baudelaire rapporte, du moins le seul qui, pour l’instant, le hante, et parfois même le tracasse, est celui d’une négresse qu’il a vu fouetter à l’île Maurice. La scène, sur le moment, lui avait plutôt répugné. Il s’agissait d’une correction publique administrée par un planteur, en punition d’un menu vol, car l'esclavage, dans l’île, n’était aboli que depuis 1834, et les anciennes moeurs y survivaient. Maintenant, tous les détails du tableau reviennent à l’esprit du voyageur : le grotesque s’y mêle à la cruauté et celle-ci à l’indécence. De ce mélange complexe naît une convoitise tardive, vaine, mais tenace comme un point névralgique.
Évidemment, mon général, voilà qui n’entrait pas dans vos intentions. Pas plus que ceci, dont nous devons, cette fois, vous féliciter : l’enrichissement que vont bientôt représenter pour la poésie française, à mesure que, dans la mémoire de votre beau-fils, elles ressusciteront, toutes les autres images exotiques dont il a fait sa provende, malgré lui et grâce à vous, dans les îles indiennes.
Le 9 avril 1842, deux mois après son retour, le poète était majeur, et, dès le mois de juin suivant, la rupture avec les siens était consommée.
À l’expiration de ses pouvoirs légaux, le général, toujours strict, avait lui-même tenu à rendre des comptes à son beau-fils dont il était le subrogé-tuteur. Les biens demeurés jusqu’alors indivis entre Charles et Claude, son demi-frère, magistrat à Fontainebleau, firent l’objet d’un partage. Charles ayant hâte, comme bien on pense, de recevoir sa part d’héritage en espèces, on vendit une portion des terrains de Neuilly.
Mais, ainsi que l’a noté judicieusement M. Jacques Crépet, Claude garda le reste et fit bien, car, en 1852, commença de s’indiquer, sinon encore ce glissement, du moins déjà ce regard de Paris vers l’ouest, qui devait avoir un jour pour conséquence la soudure de Neuilly avec la capitale. Les terrains qui avaient constitué en 1803 la dot de la mère de Claude, née Janin, acquirent un demi-siècle plus tard une plus-value qui enrichit le fils de la défunte alors bien oubliée.
Donc, voici Charles à la tête de 75 000 francs environ. D’après M. Marion, professeur au Collège de France, il faut multiplier ce chiffre par 6 pour avoir l’équivalent approximatif de ce que pareille somme représenterait aujourd’hui. Soit 450 000 francs. Eh ! mais, cela précise singulièrement l’idée que nous devons nous faire du poète pendant cette période de sa vie. Il est bien, comme on ne saurait trop le répéter, un fils de famille.
Dès lors, on imagine aisément ce que, à cet égard, pensaient de lui ses camarades. Si Baudelaire avait été mondain, sa fortune aurait pu favoriser ses débuts : dans les milieux littéraires où il se cantonnait par horreur des salons, elle le desservait. En ceci, l’opinion des cénacles n’a pas beaucoup varié chez nous. La possession de l’argent y semble toujours environnée d’une sorte de prestige infamant, c’est-à-dire que, secrètement enviée, elle est en même temps méprisée. Baudelaire, même lorsqu’il sera réduit à la gêne, ne parviendra jamais à modifier complètement dans le cercle de ses amis les impressions de 1842 et 1843. C’est ainsi que, dans la notice qu’il écrivit sur le poète après sa mort, Banville, qui avait connu Baudelaire à ses débuts, dit qu’il était « devenu pauvre, après avoir été extrêmement riche ».
Maintenant, notre ami Marcel Bouteron, qui, sachant tout ce qui a trait à Balzac, sait donc une infinité de choses sur les questions d’économie sociale pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, attire notre attention sur ce fait que si la vie, en ce qui concerne la satisfaction des besoins essentiels, était, à l’époque dont nous parlons, relativement beaucoup meilleur marché qu’aujourd’hui, en revanche, tout ce qui était luxe coûtait comparativement plus cher ; ou plutôt, il n’y avait point alors de demi-luxe, de luxe fabriqué en série, et le vrai luxe, celui qui, pour chaque objet, constitue une espèce d’édition originale, signée parfois de l’ouvrier, était hors de prix. De ce côté-là, Baudelaire, qui avait tant d’appétits, était donc plutôt moins bien partagé qu’un jeune homme qui posséderait, de nos jours, une fortune de 450 000 francs. Toutefois, il est des dépenses de luxe, comme de donner des volumes à relier, qui sont à présent presque du faste et que, vers le milieu du siècle dernier, de petites sommes suffisaient à couvrir. Baudelaire, même en ses jours de disette, fera relier ses livres.
Le départ du foyer familial avait suivi de près le règlement de comptes. Tout rendait cette séparation inévitable : l’impatience qu’éprouvait depuis longtemps le poète à se plier à la règle d’une maison où les repas étaient à heure fixe, où les sorties nocturnes et les sommeils du matin faisaient scandale ; le ton cassant du général qui semblait garder rancune à son beau-fils de la faillite de sa pédagogie ; les soupirs, enfin, de madame Aupick, et ses doux yeux éplorés. Ce fils, en effet, aimait sa mère à sa façon, et s’il se résignait assez facilement à la torturer pour un motif qu’il jugeait d’ordre supérieur (la nécessité de se conformer à sa vocation), du moins ne voulait-il pas, l’égoïste, assister à cette souffrance qui l’eût fait lui-même souffrir.
Cependant, Baudelaire, ne partit pas ouvertement, il s’enfuit, laissant à madame Aupick un billet. Cette évasion furtive doit avoir une raison. Le poète a dit quelque part, dans un moment où la sincérité chez lui l’emporta sur l’orgueil, que son beau-père lui inspirait une crainte réelle. Sans doute, il arrivait au jeune homme de tenir tête au général. N’était-il pas allé jusqu’à l’insulter ? Mais, précisément, ce soir-là, ses nerfs l’avaient trahi. Il avait gardé de cette crise comme une humiliation dans son corps et l’appréhension d’une défaillance semblable. De même, le soldat qui a déjà connu la peur, je veux dire qui n’a pas su la surmonter, en redoute le retour, sachant qu’il y a, physiquement, dans sa volonté, une fissure.
En s’échappant comme un voleur, peut-être Baudelaire voulait-il aussi s’épargner le spectacle des larmes maternelles. Plus que tout, il craignait certains cris, déjà entendus l’année précédente, ces cris faibles, étouffés, d’un pauvre coeur qu’on déchire. Certes, il eût passé outre. Cela, pour lui, ne fit jamais question. Mais à quoi bon ajouter au remords général, quasi abstrait, le remords particulier, concret qui s’attache dans l’âme à de telles images ? Mieux vaut s’esquiver, un beau soir. Ainsi avait-il fait :
« Je pars et ne reparaîtrai que dans une situation d’esprit et d’argent plus convenable. Je pars pour plusieurs motifs. D’abord, je suis tombé dans un marasme et un engourdissement affreux, et j’ai besoin de beaucoup de solitude pour me refaire un peu et reprendre de la force. En second lieu, il m’est impossible de me faire tel que ton mari voudrait que je fusse, par conséquent, ce serait le voler que de vivre plus longtemps chez lui ; et enfin, je ne crois pas qu’il soit décent que je sois traité par lui comme il paraît désormais vouloir le faire. Il est probable que je vais être obligé de vivre durement, mais je serai mieux. Aujourd’hui ou demain je t’enverrai une lettre qui t’indiquera ceux de mes effets dont j’ai besoin, et l’endroit où il faudra les envoyer. Ma résolution est ferme, définitive et raisonnée ; ainsi, il ne faut pas se plaindre, mais la comprendre. »
« B.-D. »
(Initiales de Baudelaire-Dufays,
c’est ainsi que signait le poète
dans ses années de jeunesse.)L’oiseau l’albatros s’est envolé. Plus tard nous nous apitoierons sur lui. Ce n’est pas les occasions qui nous en manqueront. Mais, pour l’instant, je songe à Caroline. Avec quelle détermination, quelle rapide assurance, le coup de poignard est porté !
Il y a, parfois, dans la dureté des enfants pour leurs parents et, en particulier, dans la dureté des fils pour leur mère, quelque chose qui effare. Ce n’est pourtant pas chez eux, forcément, le signe d’un coeur insensible. Le cas de Baudelaire en est une preuve. Quelle sensibilité, en effet, fut jamais plus riche, plus aiguisée que la sienne ? Ce n’est pas non plus ici une de ces poussées de férocité qui ne sont pas incompatibles, chez certains êtres, avec la tendresse. On voit des tendres qui sont cruels. Mais Baudelaire n’est ni ce qu’on appelle précisément un tendre, ni un homme méchant. À cette minute, il est tout entier à l’exécution de son plan. Il s’agit de faire vite. Dans son trouble, dans sa hâte, il écarte toutes les formules. Pourquoi ? Peut-être parce que ses sentiments pour celle-là même qu'il va désoler sont supérieurs à toutes les phrases convenues. Mais, des phrases, il pouvait en trouver de sincères, d’émues, puisqu’il est écrivain, et puisqu’il est si sensible. Cependant, il ne l’essaye même pas. Il est pressé, il donne le coup de couteau et s’en va. Pourquoi ? C’est que ce coeur qu’il vient de transpercer, il est sûr de pouvoir le frapper, le faire saigner indéfiniment, sans que l’amour dont il est plein diminue jamais.
Et ce fils ne se trompe pas. Caroline, sur la table de Charles, découvre le billet bien en évidence. Elle le lit, porte une main à son sein, de l’autre s’accroche au dossier d’un fauteuil pour ne pas tomber. Le seul reproche qui s’exhale de ses lèvres est un cri inarticulé. Elle aussi, à son tour, elle se sent trahie. Comme une amante abandonnée, elle souffre et elle adore. Mais la différence est celle-ci, et c’est là ce qui, de même, distingue cette douleur maternelle de la douleur éprouvée par Charles autrefois : il n’y a pas dans une si grande peine la plus petite ombre de rancune.
CHAPITRE II
À DEMAIN LES AFFAIRES SÉRIEUSES
Aujourd’hui l’espace est splendide.
Baudelaire s’est installé dans l’île Saint-Louis, au 10 du quai de Béthune. Ce quartier paisible lui avait paru particulièrement favorable au travail.
C’est encore aujourd’hui un des coins du vieux Paris qui sont le mieux conservés. L’atmosphère, semble-t-il, n’en serait pas trop différente de ce qu’elle pouvait être à l’époque, si, à l’une des extrémités de l’île, le bruit du pont Sully, et, par-dessus les deux bras du fleuve, le vacarme des quais de l’Hôtel-de-Ville et des Célestins sur la rive droite, du quai de la Tournelle sur la rive gauche, le tout accompagné du grondement sourd d’une ville à présent monstrueuse, n’environnaient de rumeurs et d’échos cette oasis elle-même. Mais le tumulte, en d’autres points, a pris de telles proportions que l’air ici est relativement calme.
En 1842, la paix de l’île était absolue. Le pont Sully n’existait pas. Il n’y avait là que des passerelles. Le pont Louis-Philippe était alors un pont suspendu, à câble de fe