Les « Châteaux du Graal »

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

C. R.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les récits touffus qui constituèrent au moyen âge le Cycle du Graal ont le double inconvénient de mettre en œuvre des éléments disparates, parfois contradictoires, et de ne pas laisser clairement entrevoir ile canevas sur lequel ils sont plus ou moins fidèlement brodés.

Nous avons dit ailleurs ce que nous pensions de la possibilité de restituer la « version archétype » de la Queste par les procédés courants de la critique textuelle. Leur insuffisance saute aux yeux !

D ‘ailleurs, sans être grand clerc, on s’aperçoit vite que chaque auteur en a pris assez à son aise avec les éléments véritablement essentiels qui forment le fond de la légende du Graal. Les intentions de chacun diffèrent, ses préférences également, et les savants n’ont guère de peine à discerner dans les textes le reflet des controverses théologiques de l’époque où ils furent élaborés.

De là à faire delà Queste une simple affabulation catéchistique, il n’y a pas loin.

Nous ne nous embarrasserons pas de telles spéculations, pour cette simple raison que les réalités spirituelles que synthétise le Graal et qui transparaissent suffisamment, même dans les narrations les plus maladroites, dépassent de beaucoup le niveau des controverses théologiques ou philosophiques.

Le vieux thème druidique du « Chaudron de ré­ surrection », renouvelé en mode chrétien sous la figure du Graal, qui lui a conféré sa signification définitive et lui a fait recouvrer l’universalité de son sens, n’est pas de ceux qui relèvent de l’exégèse savante.

 

 

Depuis quelques années, le Graal a fait l’objet de recherches assez nombreuses et l’on a émis à son sujet des hypothèses ingénieuses.

En particulier, on a tenté de retrouver remplacement du « Château aventureux », le Montsalvage de Wolfram d’Eschenbach. L’entreprise a donné ce qu’elle devait donner. Les uns l’ont identifié avec Montségur où la légende situe le trésor des Cathares. D’autres y ont vu Montalba dans le Roussillon. Quelques-uns ont avancé que c’était Montserrat dans la région de Barcelone !... Il semble que tous aient été guidés par de vagues analogies verbales.

Notons que le Montsalvage de Wolfram signifie, si nous savons lire, Mont sauvage, ce qui rend bien inutiles les divers rapprochements relatés ci-dessus.

Dans les récits médiévaux, c’est, en général, le château de Pellès, le roi pêcheur, qui renferme le Graal. Ce Pellès n’est probablement que le héros celtique (et mythique) Pwyll, fils de Prideri et de Rhianon 1, possesseur du fameux chaudron merveilleux et Roi d’Announ.

Robert de Borron, lui, substitue à celui de Pwyll ou Pellès le nom biblique de Hébron, influencé peut-être par le légendaire Bran des récits gallois et irlandais.

On a conjecturé que le château de Corbenic ou Carbonnec (que les récits placent en Grande-Bretagne, dans le royaume de Logres) portait un nom celtique défiguré et qu’il fallait y voir Caer Bannawg, le « château des cornes » ou le « château cornu », en lequel les plus intrépides n’ont pas hé­sité à reconnaître la Lune.

Quoi qu’il en soit, il est dit que le Graal a quitté la terre à la mort de Galaad et a été transporté au ciel : « Depuis, il n’y a jamais, eu d’homme, si hardi fût-il, qui ait osé prétendre qu’il l’avait vu. »

Il est donc assez inutile de le rechercher en tel lieu plutôt qu’en tel autre. D ‘autant plus que le Château du Graal lui-même est, chez tous les auteurs, bien autre chose qu’une construction maté­rielle. Il apparaît et disparaît comme par enchantement et se joue des imprudents qui battent les buissons pour le trouver.

 

 

Aujourd’hui aussi bien qu’aux temps de Perceval, de Bohor et de Galaad, la Queste du Graal est ouverte. Comme alors, beaucoup vont par monts et par vaux pour en découvrir le sanctuaire. Faut-il leur dire que ce qu’ils cherchent n’est ni ici, ni là ; ni devant eux, ni derrière eux ; ni à l’Orient, ni à l’Occident ?

Faut-il leur dire qu’ils cherchent la chose la plus lointaine et, à la fois, la plus proche d’eux ?

Le « Château du Graal » est partout où se trouve un vrai « chevalier du Graal ».

Quiconque fera le nécessaire pour devenir tel que l’un d’eux en trouvera l’accès, sans sortir de chez lui.

Et ce nécessaire est intégralement contenu dans les enseignements du Christ.

Telle est la « voie étroite qui ne déçoit pas celui qui s’y engage résolument, sans regarder en arrière.

 

C. R.

 

Paru dans Psyché, revue mensuelle

de philosophie chrétienne, en juillet 1939.

 

 

 

 



1  Pwyll signifie « intelligence » ; Prideri, « soin, souci » ; Rhianon, « souveraine ».

 

 

 

 

 

 

 

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