Étude biographique
sur Carmen Sylva
D'APRÈS DES DOCUMENTS ORIGINAUX
par
Félix SALLES
“ Carmen Sylva, Poetă, Mumă si Regină ! ”
(Romanul, 18 novembre 1884.)
Carmen Sylva, poète, mère et reine ! telle est la triple couronne que le grand patriote roumain mort depuis posait sur le front de notre auteur, en rendant compte de l’édition française de ces Contes du Pélech 1 qu’il nommait le « Concert des monts », et il finissait son étude par cette enthousiaste apostrophe : « Carmen Sylva ! Carmen Sylva ! Tu cu noĭ si noĭ cu Tine ! »
Le livre de Carmen Sylva que nous publions aujourd’hui en notre langue 2 n’est plus une oeuvre de restitution des légendes des Carpathes, mais il nous révèle mieux encore l’âme de la noble femme, dans une manifestation plus libre de sa pensée. Nous croyons donc, à cette occasion, devoir lever le voile du poétique pseudonyme sous lequel se cache la haute personnalité de celle qui est poète, mère et reine, de celle qui est aux Roumains comme les Roumains sont à elle. Le lecteur nous saura gré de lui parler de Carmen Sylva, avant de lui faire connaître ses Nouvelles. Nous avons pris pour guide dans notre esquisse biographique le petit ouvrage de Mme la baronne Natalie de Stackelberg 3, hommage pieux et étude historique tout à la fois, qui tire une grande valeur des confidences intimes empruntées au carnet ou à la correspondance de la reine.
Carmen, le chant, Sylva, la forêt,
Chanta de soi-même le chant des bois.
Si je n’étais née dans les forêts,
De longtemps ne serait répétée
La chanson que la forêt me dit,
Que de ses oiseaux m’apprit la voix.
Mon coeur ensuite y mit le rhythme,
Et la chanson berce ma souffrance.C’est ainsi que notre auteur débute dans Mon repos 4, recueil important de poésies allemandes.
On sent que Carmen Sylva reste attachée aux lieux où elle a passé sa jeunesse ; si nous entendons un chant des forêts, c’est d’abord celui des forêts qui entourent Monrepos, château de chasse de ses aïeux.
Elle-même vient de nous donner l’explication du poétique pseudonyme qu’elle a choisi. Sa vie nous fera comprendre le sens intime de ses compositions littéraires.
Carmen Sylva est le nom d’écrivain d’Élisabeth, reine de Roumanie, née princesse de Wied. Elle est fille du prince Hermann, qui fut un philosophe et un penseur, et de Maria, née princesse de Nassau, aujourd’hui encore la providence des pauvres et des souffrants, dans la contrée où sont situées les terres de la famille de Wied.
Elle est née à Neuwied, le 29 décembre 1843. Elle eut pour marraines Élisabeth, reine de Prusse, et Élisabeth, grande-duchesse de Russie.
Les traits saillants du caractère de la princesse Élisabeth de Wied furent dès l’enfance la générosité, la sincérité et l’esprit d’indépendance. Quant à sa vivacité naturelle, elle nous fait songer que Carmen Sylva doit avoir peint la jeune Élisabeth dans « Urlanda » des Contes du Pélech 5. À peine âgée de dix ans elle s’essayait à composer des vers, et c’est par la production de ses idées que le « tourbillon » se calmait. À quatorze ans elle écrivit une nouvelle. Son biographe lui fait dire : « Je n’y pouvais rien ! Il me fallait être impétueuse, je ne pouvais être douce. J’étais de coeur reconnaissante à ceux qui avaient avec moi de la patience. Cela alla mieux quand s’ouvrit pour moi la soupape de sûreté de la poésie. » Son imagination lui peignait même la mort comme une félicité. Sa piété était enthousiaste ; elle la conserva aux jours de joie et aux jours d’épreuve. Ses études furent sérieuses et comprirent le latin, l’italien, l’anglais, le français, les sciences. À seize ans elle suivait déjà les événements politiques ; mais rien ne la charmait comme un conte ou un chant populaire.
Il sera intéressant de connaître la terre de Neuwied, où s'est écoulée sa jeunesse, dans la retraite de Monrepos. Nous citons quelques pages du biographe allemand. Le château est construit sur le sommet avancé d’une des chaînes de collines du Westerwald, et a vue sur le magnifique bassin de Neuwied. Le Rhin contourne la plaine historique où Romains, Allemands et Francs ont combattu pour la domination et la puissance. La petite ville de Neuwied, avec son beau château et son parc, s’étend sur la rive droite ; en face s’élèvent les maisons de Weissenthurm. Au loin, le Rhin s’élargit et montre son brillant miroir. On aperçoit les rochers ardoiseux et les lignes de l’enceinte d’Ehrenbreitstein, et même, par un temps favorable, les maisons et les tours de Coblenz. De petits villages gisent çà et là dans la plaine, dans l’ombre des forêts. Voici Segendorf, puis Niederbiber avec son antique église romane, bâtie sur des fondements romains, plus loin Oberbiber, sur la hauteur les ruines de Braunsberg. Au milieu serpente la Wied, qui s’en va, en ses nombreux méandres, vers le Rhin. Tout autour l’horizon est formé par deux chaînes de montagnes, à l’est les hautes crêtes du Westerwald, au sud les collines adossées au Taunus, puis le Hundsrück. Là où les chaînes élevées s’abaissent l’une vers l’autre, on devine la vallée de la Moselle ; à l’ouest se dressent les pics volcaniques du Maifeld et de la Eifel. Partout on rencontre des souvenirs historiques : le paysage, animé et varié, est vraiment admirable.
Derrière le château commencent de magnifiques forêts de hêtres. Leurs puissantes couronnes de feuillage forment de hauts arceaux de verdure. On y trouve aux jours de grande chaleur les plus frais ombrages : les rayons du soleil n’arrivent au sol qu’à travers un voile. De belles avenues mènent au loin dans les splendides forêts et les vallons ombreux. Il y a près du château deux points de vue ravissants, sur le romantique Friedrichsthal, aux vertes prairies, et sur la résidence princière qu’on voit plus loin, Altwied, avec sa pittoresque ruine féodale, ou encore le pavillon de chasse appelé maintenant « Meinhof ».
L’étage inférieur du château de Monrepos ressemble à une vaste halle, dont la grande salle prend toute la largeur. De nombreuses fenêtres, très rapprochées les unes des autres, s’ouvrent d’un côté sur la vaste plaine entourée de montagnes et de l’autre sur les bois aux teintes sombres. On est à une petite lieue de Neuwied, où l’on peut arriver par une route commode, soit par Irlich et Radenbach, soit par Heddesdorf et Segendorf. De Neuwied on distingue déjà les longs bâtiments du château dans leur claire blancheur.
La princesse était ainsi dans son élément : elle avait la forêt et la liberté. Plus les bruits de la nature étaient puissants autour d’elle, plus la jeune enthousiaste se sentait joyeuse. Elle courait dans les bois, par pluie et neige, par ouragans et tempêtes. La maison était pour elle trop étroite ; il lui fallait la libre nature, la lutte des éléments. Trois magnifiques chiens du mont Saint-Bernard la suivaient en aboyant et en bondissant ; ils étaient les compagnons inséparables de leur jeune maîtresse, Mentor surtout, son chien favori. Quand la tempête faisait rage, que les feuilles mortes tourbillonnaient sons son souffle, que les branches tombaient brisées des arbres, c’est alors qu’elle se sentait heureuse et s’en allait par monts et par vaux, à travers les bois, écoutant les sifflements et les hurlements du vent, les craquements et les grincements des branches... Tout cela avait pour elle une voix, dont elle comprenait les accents. Rentrée au château, elle redisait en vers ce que la nature lui avait raconté. Le secret qu’elle gardait sur ses compositions poétiques en augmentait encore le charme pour elle.
À partir de sa seizième année elle eut un livre, confident mystérieux de ses travaux. Elle s’adonna alors aussi à la musique, mais avec une telle ardeur, qu’on dut lui interdire le piano pour deux années : les sons obtenus ne la satisfaisaient jamais, et son système nerveux était ébranlé par ses efforts. Elle se mit ensuite à dessiner et à peindre, mais sans arriver à se contenter elle-même.
Tous ceux qui ont alors connu la princesse Élisabeth, dit son biographe, ont gardé un vif souvenir de sa gracieuse vivacité ; ils se rappellent sa taille élancée, ses vives couleurs, l’opulence de ses cheveux brun foncé, rétifs à tous liens, ses grands yeux bleus, au regard profond et méditatif. Sans être une beauté, elle attirait par ce charme que respire une physionomie intelligente. Dans son entourage on ne la nommait que la princesse Petite Rose des bois (Waldröschen).
Un voyage en Suisse et dans la Haute Italie avec ses parents, pendant l’automne de 1858, élargit ses horizons. L’année suivante elle fut confirmée, et ses poésies prirent de sa préparation religieuse un caractère mystique. Mais elle n’en restait pas moins la sauvage enfant qui préférait à tout ses forêts et la liberté. Envoyée à Berlin en 1860, chez la reine Augusta, qui désirait l’avoir quelque temps auprès d’elle, elle effraya presque la cour compassée de Prusse, et « cependant, écrit-elle elle-même, j’avais exercé sur moi, au salon, la plus grande violence, pour rester dans les bornes de l’étiquette et converser bien raisonnablement ». Berlin ne put retenir Petite Rose des bois, qui rentra bientôt au foyer de famille.
La mort avait visité Monrepos : le 16 février 1862, mourait le frère de la princesse, Otto ; et son père, le prince Hermann, fut, depuis janvier 1862, cloué sur son lit de souffrance.
Après un séjour de plusieurs mois à Baden-Baden, la famille princière rentra au printemps à Monrepos. Pour donner une occupation à son infatigable activité, Élisabeth se mit à instruire deux fillettes et un petit garçon, faisant en outre chaque jour trois heures de lecture au prince son père, et passant plusieurs autres heures à son piano. Pendant l’hiver de 1862-1863 la santé du prince nécessita un nouveau séjour à Baden-Baden ; elle fit son entrée dans le monde, et alla pour la première fois au bal, à la cour de Würtemberg. Elle se rendait en outre deux fois par semaine chez la grande-duchesse, à Carlsruhe, pour y prendre des leçons de musique, de Kalliwoda, et des leçons de peinture de fleurs, de Mme Schröder.
Ici se place, à l’automne de 1863, le départ de la princesse Élisabeth avec la grande-duchesse de Russie, Hélène, proche parente de la maison de Wied. Nous la trouvons tout d’abord à Ouchy, sur le lac de Genève, vivant pour la première fois dans un doux farniente, au milieu de la société la plus choisie, enthousiasmée par les beautés de la nature et les excursions dans les vallées et sur les eaux du lac. La grande-duchesse fut si charmée de sa nièce, qu’elle l’emmena ensuite pour tout l’hiver à Saint-Pétersbourg. La vie bruyante et luxueuse de la grande ville et de la cour la fatigua et l’abattit : elle perdit en quelque sorte son expansion native et la joyeuse vivacité de son adolescence. À côté des fêtes et des soirées, sa vie se passait à faire de la musique, à lire, à étudier le russe. Une de ses joies, c’étaient les concerts des chanteurs de la cour, surtout pendant les offices à la chapelle du Palais d’hiver. On peut juger de sa passion pour la musique, en lisant ce qu’elle écrivit alors sur le jeu de Rubinstein, qui lui donnait des leçons : « La conscience de mon peu de talent me faisait perdre tout courage... C’était comme si le piano disparaissait sous cette puissance, puis on eût dit une musique des sphères ou une vaporeuse légende. Il y a dans son jeu une tendresse et une poésie vraiment ravissantes. Tel est le génie, qu’une force et une virtuosité prodigieuses ne paraissent que secondaires, ou bien sont si imposantes qu’on en est comme écrasé et que pourtant on voudrait en bondir de plaisir. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. Son jeu a une émanation enchanteresse, quelque chose comme la vapeur bleue sur les raisins ou la rosée sur les fleurs, qui leur donne une double beauté. »
Une longue maladie mit sa vie en péril pendant l’hiver de 1864, et, lorsqu’elle entrait en convalescence, la nouvelle de la mort de son père vint la frapper à Saint-Pétersbourg, en mars de cette même année. La douleur de la jeune fille fut grande, surtout à cette pensée qu’elle n’avait pas assisté aux derniers moments de celui qu’elle aimait et admirait tant ; la religion la consola. Chacun s’efforçait de lui rendre la vie agréable et douce ; un voyage à Moscou avec la grande-duchesse, à Pâques, les fêtes au Kremlin, au couvent de Saint-Serge, éveillèrent en elle des sentiments nouveaux. La vie dans les grands jardins du palais grand-ducal lui rappelait aussi la vie à Monrepos, et toutes ces impressions réunies la rendaient à elle-même. Elle se retrouva enfin et put dire, au départ pour Saint-Pétersbourg, que les jours vécus à Moscou avaient été « d’heureux jours ».
Au commencement de juin, la grande-duchesse ramena la princesse Élisabeth en Allemagne ; et six ans plus tard celle-ci, devenue princesse régnante de Roumanie, écrivait :
« Tous les jours je sens quelle bénédiction furent pour toute ma vie mes rapports avec ma tante et son entourage. C’est dans ma situation actuelle qu’ils me sont d’une inestimable valeur. »
L’arrivée à Monrepos réveilla la douleur de la jeune fille ; heureusement un nouveau voyage à Ouchy avec la grande-duchesse tira la princesse de la profonde mélancolie où la solitude la plongeait. Cette mélancolie est et restera désormais cependant la note dominante dans l’âme d’Élisabeth. Cette mélancolie la suivra à Ragatz, où elle va en 1866 avec la grande-duchesse ; à Naples, où elle est avec sa tante, la princesse Thérèse d’Oldenbourg, en janvier 1867. Ses lettres de cette époque à la princesse sa mère sont un reflet fidèle de son découragement ou de ses joies ; elles sont en même temps des chefs-d’oeuvre de grâce, de naturel et de vivacité. Nous ne résisterons donc pas au plaisir d’en traduire quelques-unes.
« Naples, villa Sainte-Brigitte, 19 janvier 1867. Hier nous avons emménagé. Depuis quelques jours le sirocco souffle et la mer roule ses vagues furieuses. Les mouettes fuient à travers l’écume bondissante ; un ouragan a fait trembler cette nuit la maison. Les nuages sont bas et enveloppent le Vésuve. Le vent et la pluie passent par les fenêtres disjointes et font un horrible concert. La mer est verte et grise ; à la blanche crête des vagues semble luire du phosphore. C’est un monde sauvage et un sauvage mugissement autour de nous ! Soit donc ! je voudrais seulement courir dans la tempête, m’exposer toute seule à sa fureur et jeter aux vagues une chanson sauvage, que personne n’entendit, que personne ne surprit, qui restât toute à moi, quoique chantée à voix haute. Et ensuite je rentrerais aussi douce qu’un agneau et je n’entendrais plus la tempête. Mais le voile de nuées se replie, une lumière rougeâtre se répand calme et douce sur l’écume et les vagues. Elle s’étend de plus en plus, de l’horizon jusqu’à mes pieds, éclairant, calmant, et apportant aussi à mon coeur, à travers l’ouragan, de joyeuses pensées. Si mon coeur apprenait à être tranquille, il dominerait, lui aussi, la tempête. Dans ses replis intimes il est du reste tranquille ; car, malgré tout, mon calme foyer est le port qui m’abrite, l’ancre qui retient quand ma voile se déchire... Les hommes appartiennent à la nature, ils en sont le plus grand et le plus magnifique produit. C’est pour cela que nous les aimons et que nous nous fions à eux, même lorsqu’ils sont sauvages et emportés. »
« 20 janvier. Quand nous nous éveillâmes ce matin sur notre colline, le soleil éclairait la mer unie comme un miroir. Portes et fenêtres sont larges ouvertes. L’air de mai pénètre dans nos chambres et nos poitrines, et nous inspire de joyeuses pensées. Tout mon amour de la vie et toute ma force sont réveillés... Si je relève la tête, j’aperçois en face la masse bleu sombre du Vésuve, dont la cime se cache dans les nuées. À gauche, en bas, la ville animée est tout ensoleillée. À droite s’étend la mer avec les dentelures aiguës de l’île de Capri. Naples m’apparaît pour la première fois dans son enchanteresse beauté, et je puis pour la première fois me plonger seule dans les splendeurs de la magnifique nature. Une paix que je n’ai pas ressentie depuis longtemps entre dans mon coeur. Il me semble que je pourrais me bercer dans l’air léger, comme si j’avais cent ailes pour m’emporter verste soleil. Je sens comme un dictame pénétrant dans ma poitrine qui s’épanouit, vit et respire. Cela vaut la peine de lutter avec la tempête pour goûter ensuite le calme qui rend heureux. La mer murmure doucement, comme si elle craignait de troubler le silence ! Tout semble me crier : « Paix ! Paix ! » Pour en ressentir une joie bruyante, c’est beaucoup trop beau : la joie est trop profonde ; c’est comme un hymne ardent de reconnaissance, un rêve qui ne devrait point finir, tant il est doré !... »
Dans une autre lettre, du 5 février, nous trouvons cette pensée qui ne saurait mieux s'appliquer qu’à la vie de l’auguste femme sur le trône :
« Je prie Dieu de pouvoir mourir pleurée, après une vie de travail, si je ne devais avoir ni enfants, ni petits-enfants. »
Ce n’est pas qu’elle redoute le nom de « vieille fille », car c’est un sort qui lui sera commun avec beaucoup d’autres dont elle a souvent envié l’existence ; mais elle veut et doit travailler, et alors chacun pourra dire d’elle : « Heureuse fille ! » Ce n’est pas qu’elle se croie appelée à réformer le monde ; « elle n’a pas l’orgueil de penser qu’elle puisse comme un torrent tout emporter, mais elle est peut-être une petite goutte d’eau, et si le ciel l’a laissée tomber à la bonne place, elle peut alors s’évaporer gaiement, mue par les puissants rayons du soleil. »
Elle rentra en mai 1867 à Monrepos, où « elle retrouva son calme foyer dans la grande forêt et put redevenir l’enfant d’autrefois ».
Mais la grande-duchesse Hélène ne pouvait se passer de sa charmante nièce, et nous trouvons les deux princesses à Carlsbad, en août ; puis à Paris, à l’Exposition universelle. Une surdité momentanée, puis la perte d’une amie la rejettent dans ces contemplations mélancoliques auxquelles sa jeunesse fut encline. Un séjour à Ragatz calme son âme avide de solitude. En Suède, « ce pays de la poésie », son imagination rencontre un aliment dans ces « belles légendes qui s’y attachent à chaque pierre » : elle apprend le suédois afin d’être en état de tire dans l’original les Frithiofs Sagas de Tegnér. Après quelques mois à Monrepos, elle part pour Heidelberg, en novembre 1868, sur l’appel de sa tante, et elle a gardé de ses impressions pendant un séjour de trois semaines un si vif souvenir, qu’elle écrivait encore en mai 1877, de Bucarest : « Comme ce doit être beau à Heidelberg ! Une vapeur, une floraison, un chant de tous les jeunes gosiers ! Je raffole de Heidelberg ! J’y ai passé avec ma tante peut-être les trois plus beaux mois de ma vie. »
Ici nous pouvons clore cette première période de l’existence de la jeune fille, avide d’indépendance, laborieuse, mélancolique, poétique, rêvant un avenir d’action, « fût-ce comme institutrice », et se préparant par l’étude de la vie, par la connaissance des hommes et des choses, par l’expérience des joies et des douleurs de ce monde, à devenir la reine et la mère d’un peuple, le barde national et le génie poétique d’un pays, consacrant ainsi au bonheur et à la gloire de ceux qui l’ont faite leur et qu’elle a faits siens, toutes les forces vives de son intelligence, de son imagination et de son coeur.
L’agenda de la princesse renferme cette page qui trouve ici sa place. Elle écrit à la date du 2 janvier 1869 :
« Rien qu’une action de grâces pour l’année chaude, ensoleillée, qui vient de passer ! Pas de voeu pour l’année commencée, sinon que le travail de mes mains soit béni. Il y a neuf années que j’ai écrit les premiers mots dans ce livre. J’y ai déposé ma jeunesse, quelquefois avec un coeur pieux, quelquefois avec un esprit joyeux, souvent avec tristesse et mélancolie. J’ai eu une jeunesse très riche en amour, en rayons de soleil, en sérieuse expérience ! Une chose m’a été jusqu’ici épargnée, c’est être abandonnée par des amis. Cette rouille d’affliction (Mehlthau) n’a jamais envahi mon coeur ; aussi suis-je encore jeune et forte, et puis-je attendre avec joie le midi de ma vie. Si le ciel me conserve le don d’écrire des poésies, je veux le garder, le cultiver comme un bien sacré. Je n’ajoute rien, afin de ne pas paraître fière. Mais je demande qu’il persiste en moi, et je demande cette fraîcheur de jeunesse nécessaire pour écrire à plein coeur une poésie. Adieu, toi, belle année, et toi, année nouvelle, entre bienveillante dans ma chambre et dans mon coeur. Tout ou rien ! que telle soit ma devise ! »
« Le seul trône qui aurait pour moi de l’attrait, avait dit un jour la princesse Elisabeth, serait le trône de Roumanie ; car là-bas il y aurait encore pour moi quelque chose à faire ! »
Ces paroles devaient se réaliser, et le 12 octobre 1869 Élisabeth confiait à son agenda cette ligne :
« Je suis fiancée et heureuse fiancée ! »
Le mariage de la princesse de Wied avec le prince Charles de Roumanie, préparé par la politique, fut scellé par l’amour. Le prince Charles n’écrivait-il pas à la première page d’un album qu’il donnait à sa fiancée pour y écrire ses poésies :
« Weinberg, 26 octobre 1869. L’amour appelle l’amour ! Viens à ton peuple avec amour, avec confiance, comme tu es venue à moi. Alors il ne battra pour toi qu’un coeur loyal et fidèle ; alors des millions de coeurs s’uniront en un seul, car tu n’es pas à moi seul. Tout un peuple a un droit sur toi. Tout un peuple a les yeux tournés vers toi, avec foi et confiance, et il te rendra amour pour amour. »
Ne lisons-nous pas dans l’agenda de la princesse, à la date du 12 novembre 1869 :
« Monrepos : Il m’est échu le lot le plus charmant, il m’est échu une belle part d’héritage ! »
Le 15 novembre furent célébrées à Neuwied les noces princières, et le 18 les nouveaux époux partirent pour leur résidence, où les attendait l’enthousiaste accueil du peuple tout entier. La princesse Élisabeth était devenue Roumaine en mettant sa main dans celle du prince Charles, le premier citoyen de la Roumanie. Si elle aime encore sa patrie naturelle, mille liens ne l’en attachent pas moins à sa patrie d’adoption, dont elle a su vraiment conquérir l’amour par l’amour.
Nous allons retrouver Élisabeth mettant le pied sur le territoire roumain, à Turnu-Severinu, le 22 octobre, au bras de son époux, recevant sur la rive du Danube le pain et le sel, symboles d’hospitalité, et les clefs de la ville roumaine, signe de fidélité ; puis entrant à Bucarest, le 25, au milieu des acclamations universelles. Le peuple, accouru de toutes parts, avec ses vêtements nationaux d’un caractère historique si pur qu’ils semblaient copiés d’après la colonne Trajane, offrait un spectacle bien fait pour surprendre et captiver l’imagination si vive de la jeune princesse. Le charme naturel de sa personne, la douceur de sa voix, la simplicité et la grâce de son abord lui gagnèrent en un instant tous les coeurs : une femme sur le trône, c’était une promesse de clémence et d’intérêt pour les souffrants et les malheureux dans le présent, une promesse de stabilité des institutions nationales dans l’avenir.
Le 12 décembre 1869, l’album de la princesse nous dit, en un quatrain, combien elle est heureuse dans sa nouvelle patrie. En voici la traduction en prose :
Un chant d’allégresse de bouche joyeuse
S’envole à la voûte du ciel ;
Il monte comme un chant d’hirondelle,
Ce cri : « Que le monde est beau ! »Nous suivrons de plus près désormais le récit du biographe que nous avons déjà cité, nous réduisant presque au simple rôle de traducteur : nous ne pourrions que gâter le tableau en le retouchant.
La princesse avait été bientôt rétablie d’une légère rougeole, et sa première promenade fut pour Cotroceni, qui est à dix minutes de Bucarest. C’est un ancien couvent, entouré d’un parc aux grands ombrages, que le prince avait fait disposer pour sa résidence d’été. Tout près ou voit briller par-dessus la masse des arbres le bouquet de coupoles aux reflets argentés de l’Asile Hélène, maison d’éducation pour les orphelines. De cette hauteur la vue de Bucarest est aussi très belle. On est plus près de la ville qu’à la gare, et l’on peut suivre des yeux ceux qui vont et viennent dans les rues pavées de blocs de chêne. On voit des femmes, avec leurs chemises d’un blanc de neige et leurs vêtements brodés, blanchir les huttes couvertes de bardeaux que l’on aperçoit entre les palais, et peindre les fenêtres en bleu et en rouge. Sous les saulées et les aunes, aux bords de la Dimbovitza, de magnifiques buffles sont paresseusement couchés dans la vase ou la verdure. On n’en voit que les têtes expressives avec leurs cornes énormes. Des voitures passent rapidement, attelées de huit et même de douze petits chevaux. Le jeune conducteur qui les mène les tient d’une seule main. Son fier nez d’aigle, son regard de feu et son bonnet de fourrure hardiment planté de côté font reconnaître immédiatement en lui l’intrépide garçon que n’effraye aucun péril. Carmen Sylva a dépeint d’une façon très vive dans sa poésie La Poste cette particularité du caractère du cocher roumain. Nous rencontrons partout des groupes pittoresques. Au milieu d’un tel cadre, tout fait tableau, grâce surtout à l’ardeur orientale du soleil couchant qui donne aux couleurs les tons les plus riches et les plus harmonieux.
Pour la princesse avait commencé la vie des devoirs que sa haute situation lui imposait. Elle avait dit un jour : « En Roumanie seulement il y a encore quelque chose à faire ! » Et maintenant un vaste champ entièrement inculte s’offrait à son activité. Il s’agissait d’abord de connaître ce terrain étranger et d’en étudier les forces vives. Les audiences en masse n’y étaient guère propices. Aussi la princesse Élisabeth avait-elle décidé de recevoir en audience particulière chacune des dames annoncées. Libre de tout préjugé, elle parvint ainsi à apprécier les gens d’après leur propre valeur, et à se pénétrer de leurs idées les plus intimes.
« Pendant les audiences, disait-elle, il m’était désagréable d’exprimer quelque chose que je n’éprouvais pas réellement. Pour ne pas mentir, je m’efforçais de ressentir l’intérêt que je montrais. Tout homme a besoin de sympathie. À présent, tous les hommes m’intéressent et je les trouve aussi tous intéressants. À présent les audiences ne m’ennuient plus. Je m’en réjouis au contraire. Le moins que l’on fasse, il le faut faire tout à fait, si l’on veut que cela réussisse ; le moins que l’on soit, il le faut être tout entier, si l’on veut être quelque chose. »
Nous franchissons une série d’années pour arriver au 8 septembre 1870.
Ce jour-là, dans l’après-dîner, vingt et un coups de canon annoncèrent aux habitants de Bucarest qu’il était né une fille au couple princier. Quelques heures plus tard arriva en grande pompe le métropolitain de Bucarest ; il couvrit la mère et l’enfant avec les saintes images, selon le rit grec, les bénit avec l’eau consacrée et prononça les prières du rituel. L’enfant fut baptisée dans la religion grecque orthodoxe, conformément à la constitution du pays, et reçut le nom de Maria, Ce fut une grande allégresse dans toute la principauté, à l’annonce de cet événement.
« Que Dieu bénisse la nouvelle citoyenne roumaine et la fasse grandir et prospérer pour la joie de ses parents et le bien de ce pays ! » s’écrièrent des milliers d’hommes.
La petite princesse devint presque le personnage le plus important de toute la Roumanie : chacun prenait un vif intérêt à sa santé, elle était le bien commun à tous, car elle était née sur le sol roumain.
La princesse Élisabeth aima avec passion sa chère enfant. Tout son être était pénétré des saintes joies de la maternité. Elle sentait plus vivement les douleurs des autres, et le bonheur de chacun lui semblait le reflet de son propre bonheur. Elle écrivit alors sur son carnet la poésie suivante :
Mère.
« Ici-bas le nom le plus beau, le nom qu’aucun autre ne vaut sur les lèvres, est : Mère !
Non, nul n’est si profond, si doux, si naïf et si bien fait pour tout exprimer que : Mère !
Et s’il a une puissance si grande, c’est qu’il sort de la bouche de l’enfant : Ô mère !
C’est la mère qu’appellent les yeux de l’enfant ; ce que chante le coeur joyeux de l’enfant : c’est la mère !
Oui, celle pour qui ce mot résonne a reçu un grand honneur : celui de mère !
Celle qui l’avait, et qui l’a perdu, pour celle-là c’en est fait du bonheur de mère ! »
Mais, tandis que la mère était toute à sa joie et que l’enfant de la maison princière grandissait, le pays était agité. L’affaire des chemins de fer de Stroussberg préparait au prince de graves embarras. Il mit tout en oeuvre pour obtenir une solution favorable aux intérêts de la Roumanie. Une crise ministérielle amena la retraite du cabinet. Il y eut des troubles à Bucarest : le prince voulait abdiquer ; mais son calme et son sang-froid imposèrent aux tempéraments ardents des Roumains et aux passions irritées. Bientôt la tranquillité se rétablit, et le travail reprit dans le pays son cours habituel.
Cependant Élisabeth s’était mise avec ardeur à l’étude de la langue nationale. Sa connaissance du latin et de l’italien lui rendit plus facile l’intelligence de l’idiome roumain, dont elle posséda bientôt le secret. Aujourd’hui elle sait parfaitement cette langue. Les Roumains assurent, avec une sorte de fierté, que leur reine la parle mieux qu’eux-mêmes, parce qu’elle donne aux tournures de ses phrases un charme particulier. En l’année 1871 elle fonda la première Association pour les pauvres et, bientôt après, une Société pour la traduction de livres destinés à l’enfance.
« Il n’y a absolument pas, écrivait-elle à la princesse sa mère, de livres pour les écoles et le peuple ; je vais m’en préoccuper. J’ai déjà répandu parmi les jeunes dames mes meilleurs livres d’enfant en français ; j’ai aussi déjà gagné à mon idée plusieurs messieurs. Le poète Alexandri se charge de revoir et de corriger les traductions, ensuite on en fera vite des éditions à bon marché. Cela servira en même temps à fixer un peu la tangue, et la jeunesse, qui ne sait point parler régulièrement sa propre langue, l’apprendra tout à fait pratiquement, C’est chose remarquable avec quelle ardeur les gens saisissent cette idée. Ils y voient une sauvegarde contre la jeunesse révolutionnaire, qui ne parle de rien autre que de politique ; oui, à tel point que les hommes, les femmes et même les enfants n’ont pas d’autre intérêt que la politique. Le général Fioresco y met le plus de zèle : il pense que si je gagnais un nombre de gens de plus en plus grand, la chose aurait une influence avantageuse sur la société. La musique et le théâtre éveillent aussi de nobles ambitions. Association pour les pauvres, association de traductions, association d’enseignement ! La chose prend corps peu à peu. »
Le prince se rendit en avril 1871 avec sa femme à Jassy, à travers la Moldavie, afin de lui faire connaître aussi cette partie de leur pays. Le voyage fut une marche triomphale. À toutes les stations importantes on dut recevoir des députations et des adresses nombreuses, prendre le pain et le sel, et assister à l’église à un Te Deum.
Élisabeth écrivait alors :
« On peut à peine s’imaginer un enthousiasme tel que celui qui se manifesta ici par des milliers de cris et des milliers de coups de feu. À Jassy le temps fut tout employé à des audiences, à des visites aux écoles et aux églises, à des courses aux couvents des montagnes environnantes, etc. Il passait comme une ivresse d’enthousiasme et d’allégresse dans toute la population. »
Après son retour, elle écrivit à sa mère :
« Que te dirai-je des magnifiques contrées que nous avons traversées, dans notre voiture attelée de huit petits chevaux, avec des postillons faisant claquer joyeusement leurs fouets ? Nous étions escortés de trois à quatre cents paysans à cheval qui nous suivaient ventre à terre, vêtus de leurs blancs manteaux de peau de chèvre votant au vent et coiffés de leurs hauts bonnets de fourrure blanche. Que te dirai-je de ces beaux hommes de la Moldavie et de ce sentiment d’orgueil que j’éprouvais lorsque, à chaque chemin de fer, à chaque route, à chaque pont, j’entendais mon mari dire : « C’est moi qui l’ai fait. » Et puis quel plaisir d’aller toujours plus loin, comme la chasse infernale ! Et maintenant, après avoir été salués par des milliers d’hommes, quelle joie de serrer dans mes bras, heureux et bien portant, celui qui m’est plus cher que tous ! »
Chacun de ces mots ne proclame-t-il pas le bonheur et l’allégresse ? Et l’on attendait aussi l’arrivée de la princesse mère ; cette joie, la princesse Élisabeth et son époux la voyaient venir avec une croissante impatience. En août 1871 la princesse mère vint enfin pour la première fois voir ses enfants à Bucarest et tint sa petite-fille dans ses bras. Un gai rayon de soleil éclairait la maison et les coeurs.
Il était désirable pour la santé de la petite princesse de passer l’été dans l’air des montagnes et des forêts. Tel est le seul remède contre les atteintes de la fièvre, à laquelle chacun est exposé tôt ou tard dans les plaines roumaines. Dès ce moment le prince transporta sa résidence d’été dans les Carpathes. Là se trouvait dans le vallon de la Prahova, à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer, sur la saillie d’un mont granitique, le vieux couvent de Sinaïa. Un pèlerin valaque l’avait bâti et baptisé du nom du mont Sinai. Il servait jusqu’alors d’asile aux nombreuses caravanes de chariots attelés de boeufs et chargés de coucourouss, qui, jour et nuit, en files presque ininterrompues, se rendent en Transylvanie par la route des montagnes. Derrière le couvent s’étagent les pics principaux des Carpathes, avec leurs formes singulières. La parole poétique de Carmen Sylva les a animés dans ses légendes 6. Là d’abord est le Virful cu Dor (Pic du Désir), puis Furnica, Piatra Arsa, les deux Jipi, se dressant dans l’air comme deux dents gigantesques. Entre eux la Urlatoare (la Hurlante) bondit en cascades bruyantes dans la vallée et fait rage en se frayant sa voie jusqu’à la Prahova. Là est Omul, le Caraiman (1328 mètres), sombre et menaçant avec ses gigantesques rochers. Ce sont tous des noms que le livre de Carmen Sylva nous a fait connaître et nous a rendus chers. De hautes montagnes secondaires, couvertes de forêts, s’abaissent jusqu’à la plaine. En bas, elles sont revêtues de chênes et de hêtres ; en haut, elles sont couvertes de pins. Du couvent on arrive tout de suite à une solitude ombreuse, qu’on ne saurait rêver plus belle. Les arbres millénaires montent comme des géants vers le ciel. Quand l’un d’eux tombe sous le poids des ans, on le laisse couché sur le sol, jusqu’à ce que, envahi par la mousse et les plantes grimpantes, il complète l'image de la forêt vierge, et que de jeunes arbres sortent des flancs de la souche pourrissante. Des orchidées et des bruyères d’une hauteur extraordinaire et des espèces les plus diverses y charment les yeux. Dans cette exubérante végétation, chaque pouce de terre a son caractère et l’on pourrait presque dire son histoire naturelle à soi. C’est aux crêtes des monts avancés que l’on trouve la flore alpestre la plus belle, c’est là qu’on rencontre le pied-de-lion (Edelweiss). Non loin du couvent, le Pélech s’élance aussi en cascades bondissantes, du Bucegi dans la plaine, « si sauvage, si emporté, qu’il semble dans son exubérance vouloir traverser le monde comme un tourbillon dont les vagues écumantes roulent en masses éternellement nouvelles ». Il se jette tantôt ici, tantôt là, et souvent dans son emportement furieux il a causé de grands ravages. C’est un magnifique panorama de monts escarpés, de vallons ombreux et de torrents écumants.
Le voyageur aperçoit de loin déjà les blanches murailles du couvent. Le bâtiment, à un étage, est de proportions très modestes et entoure la cour carrée du cloître, qui est toute nue. Au milieu est la petite église. Les bâtiments d’habitation sont décorés d’arcades en bois, et l’on voit encore aux murs extérieurs de vieilles peintures byzantines. Trente moines, de vrais types de religieux orientaux, y jouissent des douceurs de la pieuse fondation, Le prince avait partagé avec eux les modestes logements. Pour les rendre un peu plus habitables, on avait relié au bâtiment principal de légères constructions en bois de sapin. Si l’on n’avait pas vu le drapeau roumain flotter au-dessus du portait et les sentinelles monter la garde sous les galeries en bois déchiqueté, on aurait plutôt supposé derrière ces murailles l’atelier d’un artiste que la résidence d’un prince. Nous pouvons du reste à peine nous faire une idée de la simplicité et de la modestie avec lesquelles le couple princier y supporta pendant des années les plus grandes incommodités. C’est ainsi que la princesse entendait dans son cabinet de toilette le tic-tac de la pendule d’un vieux moine dont la cellule était voisine ; que les religieux mangeaient dans leur réfectoire, tandis que les princes prenaient leurs repas dans un couloir transformé en salle à manger ; que dans le principe on n’apportait que deux fois par semaine des vivres de Cronstadt. Mais on ne s’arrêtait pas à ces désagréments : à Sinaïa comme à Monrepos on avait la forêt, l’air et la liberté.
Le prince fit construire plus haut encore, en remontant la vallée, à l'ombre des grands arbres, un pavillon de chasse et le fit entourer de simples pelouses. La princesse s’y est artistement arrangé sous le toit une toute petite chambre. On a vue par des vitraux de couleur sur les groupes de pins millénaires. Un simple pupitre recouvert de drap, deux chaises et une table chargée de livres, de pinceaux et de couleurs, en forment tout l’ameublement. C’est le sanctuaire de la princesse : elle s’y retire quand l’affluence des hôtes qui viennent sans cesse à Sinaïa l’a fatiguée. C’est là qu’elle peint, qu’elle écrit, qu’elle compose.
Des savants, des musiciens et des peintres sont souvent invités à Sinaïa et restent durant des semaines les hôtes du couple princier. Le commerce des hommes de valeur, artistes, savants ou érudits, forme la principale distraction du prince et de son épouse. Ils aiment à s’initier aux travaux de la pensée et ont une profonde estime pour tous ceux qui s’occupent d’art et de science. Il règne dans ces réunions une gaieté sans contrainte. Souvent dès le déjeuner la princesse lit à ses hôtes quelque poésie qu’elle vient de finir, inspirée par les événements et les causeries du jour. À midi les paroles reviennent à la princesse sous forme de duo, de trio ou de quatuor, composé par un des musiciens présents, selon le nombre de voix dont on dispose. Et le soir même on chante à première vue ces nouvelles mélodies, et la jeunesse unit la journée en jouant et en dansant.
Les jours de beau temps on fait des promenades à pied et des ascensions. On monte les sentiers gazonnés des forêts de hêtres, aux grondements du Pélech dont les ondes ne se reposent jamais. La princesse va devant, en court vêtement de touriste, le chapeau au bras, précédant la gaie compagnie. Dans les bois et sur les monts elle est chez elle. C’est là le royaume de son esprit. C’est là la vraie patrie de son imagination.
Sous les arbres du pavillon de chasse a été composé, le 12 septembre 1872, ce chant : « Mes trois amis », dans lequel elle exprime si gracieusement ce que nous venons d’indiquer en prose. Le poète y célèbre les trois objets de son affection : le Rhin, la forêt, les chansons. Ni la forêt, ni le Rhin ne l’ont suivi au lointain Orient ; mais la dernière strophe nous le montre consolé :
« Lorsque je m’assis au nouveau foyer, dit-il, les rimes revinrent gaiement : mes chants étaient partis avec moi. »
La princesse Élisabeth, voulant relever l’industrie des campagnes, résolut de porter le costume national roumain pendant son séjour d’été dans les Carpathes. La cour et les dames de la société suivirent l’exemple de la souveraine. On se croyait transporté en plein conte de fées lorsque tout à coup, au milieu de la nature sauvage des montagnes, près du torrent impétueux, sous les pins et les hêtres dont les cimes se perdaient dans la nue, on voyait apparaître une bande de ravissantes jeunes femmes et jeunes filles en vêtements flottants, aux couleurs éclatantes. Les jolies broderies et paillettes d'or qui miroitent et brillent au soleil, la coiffure d’or, le voile léger tombant très bas, enroulé pittoresquement autour de la tête et du cou, toute la parure de ces apparitions orientales reçoit un charme particulier de la vivacité méridionale des dames roumaines.
La princesse Élisabeth aime surtout à réunir autour d’elle la jeunesse. Plusieurs jeunes filles sont toujours invitées pour quelques semaines à Sinaïa, où elles prennent part à la vie de travail de leur souveraine. Elle ne supporte pas que quelqu’un demeure oisif. Autour d’elle il faut que tout le monde soit « toujours dans une bourdonnante activité ». Le nom de « Tourbillon » lui fut peut-être alors rappelé avec raison par une parente qui la retrouvait telle qu’aux jours de sa jeunesse.
Ici on écrit, on lit, on peint, on brode, on fait de la musique et des vers, le tout en commun. Elle cherche aussi à cultiver dans ces âmes juvéniles le sens des beautés de la nature et à animer les promenades par des entretiens intéressants. Infatigable dans ses efforts pour ranimer la vie intellectuelle au milieu de son peuple, elle espère de cette façon diminuer sa légèreté naturelle et donner aux mères de la génération à venir des idées plus sérieuses et plus élevées. C’est un spectacle d’un charme tout particulier, que celui de la princesse avec l’élégant costume national assise dans son fauteuil sous les arbres, et, autour d’elle, les jeunes filles sur des coussins ou même à terre, se serrant parfois tout contre elle. Ou bien elle leur lit quelque chose, ou bien elle cause avec elles d’une institution de bienfaisance pour le pays, ou encore elle trace le plan de nouveaux travaux poétiques. Alors on voit de beaux yeux bruns se lever avec joie et admiration vers la chère « Doamna Elisabeta », et exprimer ainsi vivement et ouvertement les sentiments intimes de ces jeunes coeurs. On a comparé la princesse aux femmes du Moyen Âge, et on l'a nommée Anne de Bretagne. Elle est aussi pour les femmes et jeunes filles un modèle de véritable éducation féminine.
La petite princesse Maria grandissait, charmante et pleine d’intelligence comme sa mère. C’était, comme on lit dans les contes de Carmen Sylva, « une enfant du soleil, douée de toutes les grâces et de tous les charmes... Le bonheur et l’amour lui avaient été donnés pour compagnons et camarades. Il y avait alors sur la terre beaucoup de joie et de félicité, et la plume ne pourrait en décrire, ni le pinceau en peindre toute la magnificence. C’était un jour de mai sans fin, et l’auguste mère contemplait de loin les jeux joyeux de sa fille et bénissait la terre sur laquelle son enfant avait tant de gaieté ! »
Mais les jours heureux dans l’air des forêts et la solitude des monts ne passèrent que trop vite. La vie de la capitale recommença avec ses nombreuses exigences, et cependant la joie persista. On le voit par une lettre du 9 janvier 1872, dans laquelle la princesse écrit à sa mère :
« On parle d’un bal costumé. Cela m’amuse énormément, car je n’ai encore rien vu de tel et je me représente cela aussi charmant qu’un conte de fées. Nous voulons être jeunes encore une fois et jouer aux masques comme des enfants. Cela me fait surtout plaisir de pouvoir montrer que je ne suis pas toujours une puritaine et que je sais aussi parler chiffons lorsqu’il s’agit de représenter quelque chose de beau. Une masse de gens s’adressent à moi pour avoir des conseils, parce qu’ils savent que Chartes a des trésors de vieux livres... La lecture tranquille du matin me fait supporter la dissipation de la journée. Aussi ne puis-je employer beaucoup d’heures à la correspondance. il faut bien que j’amasse des provisions, afin de régaler plus tard les autres de bons conseils, de mauvais roumain, d’études de costumes et de conversation. »
Du malaise et de la fièvre avaient peu à peu tellement affaibli la princesse, qu’un changement d’air fut jugé nécessaire. À la mi-mars, sans mari ni enfant, elle dut partir avec sa suite pour l’Italie. À Rome elle devait se rencontrer avec deux parents. Elle avait quitté son pays aux cris mille fois répétés de : Intorceti sanatose ! « Reviens guérie ! » Et en mai elle rentra forte et en bonne santé. Le prince était allé au-devant d’elle et la reçut sur le Danube.
« Ce fut un revoir romantique, moi sur le Stéphan, Charles sur la Romania, tout couverts de flammes et pavoisés ! Nous volions l’un vers l’autre dans la lumière du soleil, chacun de nous sur le banc de quart cherchant des yeux le bateau attendu. Je ne vis l’enfant que deux jours plus tard, à Comana. Elle est devenue charmante ! Tu ne peux te figurer la délicieuse et délicate créature ! Elle est facile à élever, parce qu’elle est tellement hors d’elle-même quand elle a fait quelque sottise, qu’on est obligé de la consoler... Sitôt qu’on fait appel à son coeur, toute opiniâtreté et tout refus d’obéissance disparaissent. C’est aussi une enfant si intelligente et si patiente ! Ses yeux bleus ont un regard profond et pénétrant. Quelles pensées peut-il bien y avoir derrière ce front avancé qui renferme tant de promesses ? Je pense que, tant que le monde existera, amour maternel et bonheur maternel seront les mêmes et compenseront tous les ennuis et toutes les peines de cette vie... Cependant le bonheur sur la terre doit être délicatement traité : il est fragile ! »
La princesse mère de Wied ne vivait plus à Monrepos avec Mlle Lavater. Son fils s’y était installé, et à dix minutes de là, presque à la même hauteur, elle s’était fait bâtir pour elle-même, au milieu des forêts, un petit château, d’où l’on avait vue sur le Rhin, les montagnes, des villages et des villes. On l’avait nommé Segenhaus, d’après le village de Segendorf situé au pied de la montagne. Et ce château est bientôt devenu, grâce à la générosité et à la sollicitude de la princesse pour les souffrants et les nécessiteux, pour tous ceux qui en franchissaient le seuil, un véritable Segenhaus (Maison de bénédiction). La vie de l’esprit est entrée aussi avec elle à ce nouveau foyer.
La princesse Élisabeth s’y rendit avec sa fillette pendant l’été de 1873. C’était la première fois depuis son mariage qu’elle revoyait son berceau en terre allemande. Elle passa avec sa mère, ses frère et soeur, et les anciens amis de la ville et de la campagne, des semaines de bonheur sans nuages, ajoutons « dans les bois et les vallons ».
« Monrepos ! Monrepos ! La forêt bruit et rit et embaume, et bien des joyeux visages m’y apparaissent. Oui ; Monrepos, c’était mon paradis ! »
Elle revécut son « temps de jeunesse et d’enfance, avec toutes ses joies tumultueuses et ses profondes douleurs, ses luttes ardentes et sa tranquille paix. Non ! il ne faut pas chercher le bonheur dans un ciel éternellement riant, mais dans de toutes petites choses avec lesquelles nous nous charpentons nous-mêmes notre vie ». Elle pouvait contempler avec un légitime orgueil maternel la blonde tête de sa rose fillette, qui devint bientôt ici aussi l’objet de toutes les affections. Mais la petite princesse Maria avait malgré son jeune âge un désir irrésistible de revoir le pays où elle était née. À plusieurs reprises elle demanda à rentrer dans sa lointaine patrie et devint presque malade du mal du pays. Pendant tout le voyage elle répétait sans cesse : « À la maison ! à la maison ! » Quand, à Vienne, les étudiants roumains vinrent à la gare, elle leur cria en roumain : « Je vais à la maison, à Bucarest, avec huit chevaux ! »
Une fois de retour en Roumanie, on s’installa de nouveau au vieux couvent romantique de Sinaïa. Le typhus et la rougeole régnaient à Bucarest. La princesse écrivit alors tout inquiète :
« À Bucarest l'état sanitaire est si mauvais que j’y descendrai avec hésitation et anxiété. Le typhus et l’angine y font des ravages. La diphthérite a attaqué une foule d’enfants. Ils meurent en quelques heures... On est souvent triste et inquiet comme par un sombre jour d’automne. Alors il vous arrive un visiteur vif ou intéressant, ou une nouvelle importante, et l’inquiétude se dissipe pour quelque temps, comme le brouillard aux rayons du soleil. »
Voici quelques passages de son agenda intime :
« 22 novembre. Il y a aujourd’hui quatre ans que j’entrai à Turnu-Severinu. Comme je vois autrement ce monde à présent ! Le calme de l’habitude a pris la place des tremblements et des hésitations, et je me sens ici maintenant plus à ma place que nulle part ailleurs.
« 19 décembre 1873. Oui, ma vie ici est très riche et très belle. Je n’aurais pu me l'imaginer ni me la désirer plus belle. Aussi dois-je l’acheter par un sacrifice, et maintenant il s’agit de la faire aussi délicieuse que le sacrifice le mérite.
« Février 1874. La diphthérite et la rougeole font des ravages, ici, à Bucarest. Il meurt un nombre infini d’enfants. Quand, nous autres mères, nous nous rencontrons, notre première question est : « Vos enfants sont-ils bien portants ? »
La petite princesse eut aussi une légère attaque de diphthérite, qu’on arrêta par des soins rapides. Mais, le 5 avril, jour des Hameaux, elle fut atteinte de la fièvre scarlatine avec des symptômes très inquiétants. La diphthérite vint s’y joindre.
Le danger augmentait à chaque minute. Dans la nuit avant le Jeudi saint, la charmante enfant s’écria à plusieurs reprises dans le paroxysme de la fièvre : « Je veux aller à Sinaïa et boire de l’eau du Pélech ! » Lorsqu’on lui tendit le breuvage rafraîchissant, elle hocha sa petite tête en disant : « All is finished ! »
C’était dans la matinée du Jeudi saint, à cinq heures : l’enfant était étendue sur les genoux de sa bonne anglaise. La mère était agenouillée devant elle et tenait ses mignonnes mains. Après de violents étouffements, un dernier soupir... puis un profond silence, et tout fut fini !
Jusqu’au dernier moment la princesse n’avait pu se faire à cette idée que la vie florissante de son enfant approchât de sa fin. Mais, lorsque tout resta silencieux et que la certitude entra dans son âme avec une force terrible, elle se courba, humble et résignée, sous la sainte volonté de Dieu. Elle ferma elle-même à sa chère enfant ses yeux bleus si charmants, se leva en silence et avec calme, et remercia les médecins de leurs soins dévoués. Il ne lui vint pas une plainte aux lèvres. Elle demeura forte, jusqu’à ce qu’on eût couché dans son petit lit l’enfant muette et raidie. Alors seulement la douleur brisa son énergie. Le prince, près de sa femme bien-aimée, était, lui aussi, anéanti de ce coup inattendu, et il cherchait à la consoler et à retrouver un peu de force pour lui-même.
« Le bon Dieu a plus que moi encore aimé mon enfant, car il l’a prise auprès de lui ! » disait la pauvre mère avec un calme émouvant.
Quand on eut mis le petit corps au cercueil et qu’on eut fermé sur lui la bière, la princesse posa la main sur le couvercle et dit comme dans une prière : « Ô Dieu, bénis mon enfant ! »
Le prince aida à porter le cercueil jusqu’à l’escalier du palais. Toute une troupe de jeunes filles de l’Asile Hélène ouvrait la marche du convoi funèbre. Elles chantaient à demi-voix les cantiques des funérailles. Elles ressemblaient dans leurs longs vêtements blancs, avec leurs longs voiles blancs, sous leurs couronnes de fleurs blanches, à de lumineuses apparitions précédant l’enfant du soleil au lieu du dernier sommeil. Le cercueil était là, couvert de fleurs, dans l’église de Cotroceni, à la place où, moins de quatre ans auparavant, la petite princesse avait été baptisée. Une foute innombrable de peuple était accourue de la ville et de la campagne pour lui faire cortège.
La petite tombe se trouve au penchant du coteau, entre l'Asile Hélène et le parc de Cotroceni, cachée dans un bouquet de bois, près de l’église d’Elisabeta Doamna. Des centaines et des centaines d’hommes vinrent pendant des mois, en pèlerinage, à ce tombeau, car tout le pays fut en deuil avec les parents désolés. La princesse Maria était devenue bien vite l’idole du peuple. Les Roumains la considéraient comme leur bien.
Tous ceux qui, dans ces jours d’épreuves, approchèrent le couple princier éploré, se sentirent profondément touchés de sa soumission aux desseins insondables de Dieu. Comme on parlait en ce sens à la princesse :
« Dites-leur à tous, répondit-elle, que je tâche de suivre l’exemple de ma mère. Je l'ai vue souffrir. Elle était plus forte que moi ! »
Après la mort de l’enfant, la princesse Élisabeth écrivit, le 12 avril 1874, à sa mère : « Dieu l'a rappelée à lui par pure bonté. Grâces lui soient éternellement rendues pour le saint bonheur que j’ai goûté ! J’aimerais mieux, comme Niobé, devenir un rocher pleurant, que de n’avoir jamais été mère ! Oui, c’était trop de bonheur pour un seul petit coeur humain !... Mon enfant est si heureuse ; mon amour est plus fort que la tombe, je me réjouis de sa félicité... Il y a tant à dire de la petite créature, parce qu’elle était déjà un caractère tout formé, indépendante, originale et séduisante ! Mais elle est à moi pour toute l’éternité. Je n’ai pas déposé ma haute dignité de mère, parce que mon enfant a été séparée de moi. Le grand bonheur dont j’ai joui n’est pas acheté trop cher au prix de cette douleur. La peine est aussi compensée mille fois par la joie, car c’était une joie sans peine, et maintenant c’est une peine pleine de joie !... Oui, Dieu m’a beaucoup, beaucoup donné : un tel père, une telle mère, un tel frère, un tel époux et une telle enfant ! Oui, c’était trop. Et quoiqu’il l'ôte de devant mes yeux, il ne peut plus rien m’enlever de ses célestes dons, car il m’a donné en outre une bonne et fidèle mémoire. Je sens que je n’ai pas le droit de me plaindre après de si grandes bénédictions, et c’est pour cela aussi qu’aujourd’hui la joie est grande en moi et que la douleur ne peut plus m’écraser. Je dis souvent que l’amour de la mère est plus fort que le tombeau et que je me réjouis de la félicité de mon enfant. Que cela me semble d’autant plus sombre sur la terre, je n’y puis rien changer, je dois le supporter... Ici le peuple considère comme un grand bonheur de mourir pendant le Jeudi saint, car ce jour-là le ciel est ouvert et l’on y vole. Tons donc me regardent comme une heureuse mère, puisque Dieu m’a accordé ce qu’ils demandent toujours, que, s’il veut leur prendre un enfant, il le leur prenne du moins le Jeudi saint. Quel rapprochement singulier ! Cela même nous rend plus chers au peuple, parce qu’il y voit une haute faveur pour nous... Tout le pays nous témoigne le plus grand intérêt. Notre petite tombe est toujours couverte de couronnes et de fleurs par des mains inconnues. Des jeunes filles de l’Asile y viennent souvent le matin sans bruit, elles y font leur prière, y mettent une fleurette, regardent si la lampe brûle encore. Il est donc beau d’être venu dans un pays où les morts sont honorés d’un tel culte. Je suis ainsi fortifiée dans ce que mon coeur sent. »
« Dimbovitza ! Dimbovitza ! Attachée à toi, je ne peux plus m'en aller ! Elle est couchée près de tes rives verdoyantes, l’enfant que j’ai bercée dans mes bras. » (Cotroceni, 18 mai 1874.)
Un peu avant la maladie de l’enfant, la princesse avait beaucoup souffert des yeux et presque dû s’abstenir de toute occupation. Ce repos forcé était doublement pénible pour elle, pour qui le travail c’est la vie. Dans ces jours de profond chagrin elle a traduit en vers quelques-unes des idées naïves ou gracieuses de l’aimable enfant. On ne peut lire ces vers sans émotion, et ceux-ci surtout où elle montre le poétique désir de la petite princesse de baiser les rayons du soleil.
« Du soleil le rayon brillant se joue sur la terre ; et sa lumière ondoyante se teint de vaporeuses couleurs.
« Combien de fois, te baignant dans leur éclat, es-tu restée souriante, baisant la gerbe dorée !
« Jamais alors je ne savais si les ondes enflammées venaient de toi ou de lui,
« Si le soleil en se jouant t’avait filée d’un de ses rayons, et puis d’en haut t’avait prêtée, au monde, à moi, ô ma douce enfant ! »
Hélas ! l’aimable fillette n’était plus ! On eût dit qu’avec elle toute joie terrestre, tout espoir en ce monde avait été enfermé au tombeau. La douteur et le désir du revoir s’emparèrent de l’âme de la princesse, douleur et désir qui ne seront bien compris que d’une mère et ne peuvent finir qu’avec la dernière palpitation du coeur.
À la date du 25 avril on lit dans son agenda trois quatrains qui rendent vivement ce désir du revoir, ce Sehnsucht, sentiment presque mystique, mélange d’ardente aspiration et de poétique mélancolie.
« Ô qui me rendra tes petits bras, les accents de ta voix d’une si merveilleuse douceur !
« Qui me rendra ton baiser, ton chaud baiser, après ton clair chant d’oiseau !
« Qui me rendra tes mots d’amour, le léger pas de tes petits pieds, avec lequel, ici, là, partout, tu voltigeais.
« Ah ! mon coeur voltigeait avec toi !
« Qui me rendra tes merveilleux cheveux d’or, qui t’entouraient comme une douce auréole de saint !
« Mon enfant ! mon enfant ! Qu’est-ce qui apaiserait un tel désir ?
« Ah ! ce ne pourrait être que la félicité du ciel ! »
« Le travail, le grand et riche travail doit être la consolation dans la souffrance », a dit Carmen Sylva dans le conte de Leidens Erdengang 7. Sa vie a été l’application de cette idée. Tandis qu’elle composait ces poésies mélancoliques, dans lesquelles elle exprimait le désir infini de revoir l'enfant perdue, la princesse pouvait par instants retrouver la sérénité et se rappeler son bonheur maternel disparu. Mais sa santé avait visiblement souffert des luttes de l’âme. Les médecins conseillèrent une cure aux eaux de Franzensbad. Le prince Charles y accompagna donc sa femme pendant l’été de 1874. Ce fut alors à Franzensbad que la plume devint une fidèle amie et le travail d’esprit une consolation et un réconfort.
Personne ne se doutait d’abord en Roumanie que la princesse eût le don de la poésie. Lorsque le poète roumain Alexandri lui fut présenté, à Bucarest, elle lui dit en rougissant :
« Je voudrais bien vous faire un aveu, mais je n’en trouve pas le courage ! »
Ce ne fut qu’après de longues hésitations, qu’elle finit par dire, timidement et à voix basse :
« Je fais aussi des vers ! »
Sur la prière d’Alexandri elle lui montra quelques-unes de ses compositions ; il en fut frappé et l’engagea à continuer de traduire ainsi les inspirations d’un talent si délicat et si intime. Dans les jours de douleur il avait écrit plus d’un chant pour la princesse, et il lui envoya à Franzensbad un gros volume fait de ses manuscrits. Elle commença à traduire en allemand les légendes populaires de la Roumanie.
« C’est à Franzensbad, écrit-elle, que s’est accompli le plus grand changement dans ma vie de poète. Je n’avais pas encore idée que la poésie fût un art, et qu’on pût l'apprendre, lorsqu’on n’était pas poète. Apprendre à faire des poésies, cela me semblait la même chose que si un homme voulait apprendre aux oiseaux à chanter. Pour moi, les vers et les rimes coulaient de ma plume, plus vite que la prose. Je craignais, si je m’astreignais à des règles fixes, de perdre ce don en punition de ma science et de mon pédantisme. Mais dans la terrible douleur du printemps de 1874 les poésies n’étaient plus un soulagement suffisant. Un travail pénible et d’arrache-pied pouvait seul m’étourdir. Je me mis donc à traduire. Les Rangs de perles d’Alexandri me séduisirent le plus, parce que Kotzebue dans sa traduction s’était tout à fait écarté du rythme et avait changé bien des choses. Mais je m’aperçus tout d’un coup que j’ignorais l’ABC de l’art poétique. Tout d’un coup il me fallut compter avec la chute des mots et la rime, ce qui ne m’était jamais arrivé. Mon travail était pitoyable : à chaque mot j’aurais voulu adresser cent questions, si j’avais su à qui ! »
Alors vint à Franzensbad Guillaume de Kotzebue. Il avait longtemps eu une position diplomatique en Moldavie, il était connu dans le monde des lettres comme écrivain et avait traduit en allemand les chants populaires recueillis par Alexandri. La princesse lui montra son travail ; Kotzebue, en homme sérieux et sans jalousie, lui montra les fautes qu’elle avait faites dans la construction du vers. Et dès lors elle dut se soumettre aux préceptes et aux règles. « À l’heure, dit la princesse, où un homme comme Kotzebue trouva que cela valait la peine de me critiquer avec une telle gravité, je commençai à croire à mon talent... Je n’osai pas lui montrer de poésie originale, je ne lui présentai que mes premières traductions des poésies roumaines. Elles étaient criblées de fautes et maladroitement faites, parce qu’alors, quoique j’eusse déjà trente ans, je ne savais rien de la prosodie. J’ai remanié quatre fois les Perlenreihen, et une cinquième fois avant l’impression. Je n’ai jamais autant appris qu’en traduisant. Pendant bien des années encore je considérai mon talent comme un malheur, car je pensais qu’il n’allait pas avec ma position. Quand quelqu’un entrait dans ma chambre, je jetais vivement la plume comme un enfant pris en flagrant délit de gourmandise. »
Elle écrit à la princesse mère :
« N’est-il pas remarquable que le Ciel me prenne d’une main ceux que j’aime et de l’autre verse sur moi les plus pures et les plus nobles joies. De quelle façon plus aimante et plus captivante pourrais-je bien servir mon pays qu’en lui traduisant maintenant aussi en sa langue, en langue roumaine, les trésors littéraires de ma patrie d’origine !... Quand je ne dors pas, ni mes mains ni ma tête ne reposent une seconde ; sans cela je vais mal. Mais l’activité continue entretient la fraîcheur de l’âme, et parfois seulement quelque cher souvenir m’abat. »
« Je ne crois pas que mon coeur blessé soit abandonné de tout bonheur. Je suis riche et reconnaissante ! Ne m’est-il plus permis de l’entendre, ce nom si doux de mère ? Je peux le répéter ! »
Le désir ardent de revoir sa mère bien-aimée, que son état de souffrance avait empêchée d’accourir aux jours de malheur, remplissait son âme. Et cependant elle ne pensait pas sans anxiété au moment où elle la reverrait. Quand elles s’étaient quittées pour la dernière fois, la voix claire de l'enfant résonnait encore ; et maintenant les premiers embrassements s’échangeraient dans les soupirs et les larmes. Le couple princier voulait se rencontrer à Cologne avec la princesse mère et aller passer avec elle quelques semaines à Saint-Leonard’s, sur les côtes d’Angleterre.
« Franzensbad, 19 juillet. Il est bon de remplir l’âme d’impressions grandioses. On revient plus riche de pensées. Je me réjouis comme une enfant de voir l’Angleterre. Je sais ce que ce sera de m’asseoir avec toi sur la grève et d’écouter les vagues. L’idée de voir Londres est aussi pour moi très attrayante. »
Plus tard, revenant à cette époque, elle écrit :
« Ce fut un grand délassement de disparaître dans ce Londres immense. Nous n’avions pas encore vu Max Müller, mais nous avions été souvent en communication avec lui ; nous lui télégraphiâmes que nous venions à Oxford. Il nous reçut à la descente du wagon et nous invita sur-le-champ à nous rendre chez lui. Les deux jours passés dans la paix de sa maison, dans sa chère famille, agirent sur moi comme un baume. C’était le bonheur d’un sage. Nous fîmes aussi la connaissance de Jean Stanley. Je venais de finir pour ma mère un petit livre en forme de missel, que je nommais : Mon voyage à travers le monde, rimes et petits vers confiés au coeur d’une mère. Kingsley était là quand je fis à ma mère la surprise de le lui donner. Je lui montrai la poésie Rien qu’un. Ses yeux bleus lumineux se remplirent de larmes, et un sanglot gonfla sa poitrine. Ma mère pleura de douleur et de joie. Moi seule j’étais sans larmes. Le petit livre contenait des pièces de vers écrites depuis ma confirmation jusqu’à ma trentième année, dont ma mère ne connaissait qu’une seule, car elles étaient demeurées bien cachées aux plus proches et aux plus aimées, excepté dans des occasions très rares. »
Après son retour, la princesse Élisabeth se mit, à Bucarest, à peindre des aquarelles dans le style des missels, et sous sa main habile naquirent avec une étonnante rapidité de petits chefs-d’oeuvre de peinture.
On lit dans une lettre datée de Bucarest, 23 novembre :
« L’art, dans toutes ses manifestations, est une prière sensible. C’est pour cela qu’il apporte aussi, en exhalant son âme sous une forme saisissable, le calme et le bonheur dans d’autres âmes. C’est pour cela qu’il nous place sur le Virful cu Dor 8, le pic du Désir, et que, nous montrant le monde à nos pieds, il nous emporte pleins de désir de plus en plus haut. Alors m’envahit le calme, rien que le calme ! »
« Bucarest, 26 décembre 1874. Demain soir, à huit heures, il y a association pour les pauvres. Mille pauvres reçoivent pour leur Noël du bois et des vêtements. Mardi 9 c’est un jour de fête et de repos dans lequel je ne dirai pas « Ô que ne suis-je pas née ! » Je me réjouis de vivre et d’apprendre, de penser et d’espérer. Je pense que la vie a été bonne pour moi et m’a donné plus qu’assez ; et, par exemple, traduire, peindre, ne sont-ce pas des dons qui s’ajoutent à ma vie comme quelque chose de tout nouveau. Je crois avoir rapporté avec moi la forêt du pays ; et des sources inattendues jaillissent sous mes pieds. Grâces vous soient rendues, ô vous, mes dieux terrestres, dont l’amour infini, la gravité et la richesse d’idées m’ont faite l’opulente héritière des biens que vous avez difficilement acquis. Quand j’ai une bonne inspiration, je me demande toujours auquel de mes aïeux je la dois ; car c’est de l’un d’eux qu’elle me vient. »
« 7 juillet 1875. Je ne traduis pas du tout, précisément parce que j’écris beaucoup. Aussitôt que je prends la plume, mes propres pensées accourent en foule et il me devient très difficile de chanter d’après d’autres. Créer de soi-même est donc le plus beau, si traduire est le plus utile. Je suis toujours sous l’impression immédiate de ce que je lis. C’est ainsi que les pensées de Bernstein et surtout la description du câble transatlantique m’ont inspiré les Chants de la mer ; que Balder de Heyse m’a portée à adopter toutes ces strophes de cinq vers qui font si bien... J’ai fondé une Association de chant avec Lubitz, le nouveau musicien : nous y chantons des choeurs. Il est charmé des chansons roumaines, mélodies et paroles, et les composera pour choeurs... L’Association de chant fait de très bons progrès. Lubitz est un homme intelligent... L’Association du travail croit et avec elle l’intérêt pour la bonne cause. M. Hötch nous a donné une maison où s’établiront les salles d’asile et le magasin de l’Association. Cent soixante à cent soixante-dix femmes viennent y chercher chaque semaine du travail. Sur mon chemin rempli d’épines il pousse encore assez de fleurs pour me consoler. »
Le 7 juin 1875, le couple princier s’était installé à Cotroceni.
« Les rossignols gazouillent. La terre humide sent bon. Le silence, le silence partout ! Mon premier acte a été d’acheter au marché, pour soixante francs, trente rossignols et de leur donner la volée. Peut-être resteront-ils ici. Les pauvres petites bêtes, toutes raides d’avoir été liées, restaient posées sur ma main, puis redressaient lentement leurs petites têtes, et alors... c’était un coup d’ailes ! J’en avais chaque fois de la joie... Ici je travaillerai de nouveau. Mais ce qui me paralyse surtout, c’est le manque d’intérêt de ceux qui savent trop peu d’allemand pour porter un jugement, ou trop peu de roumain pour m’aider à comprendre... Peut-être prendrai-je des leçons de dessin à l’Asile, auprès de la nouvelle directrice, Mme Pinel, une élève d’Horace Vernet, et y attirerai-je ainsi les jeunes dames, l’une après l’autre. Je créerais de cette façon une école de dessin, comme j’ai créé le choeur, en me mêlant aux élèves. »
La princesse écrit de Sinaïa, le 19 juillet 1875 :
« Comme j’ai désiré revoir la forêt ! Hier je l’ai conté au Pélech, et il a mugi et bondi en cascades écumantes, et les petites feuilles des hêtres ont tremblé et murmuré, et les fines poussières du soleil ont volé vers moi. Tous m’ont promis de nouveaux chants en disant que, s’ils étaient inépuisables et éternels, les chants aussi devaient l’être.
« Quand les bâtiments du couvent sont devenus incommodes avec le temps, le prince a commencé à se bâtir dans la forêt son propre château. On a posé, le 22 août 1875, la première pierre du château du Pélech, à la place même où la petite princesse Maria aimait le plus à jouer. La silencieuse vallée de Sinaïa s’est peu à peu changée, et elle ressemble à une colonie de pionniers avec ses blockhaus et ses wigwams. On parle dix à douze langues dans l’enceinte des constructions. Schultz, le chef des travaux, se tire d’affaire avec l’italien et le serbe. L’architecte est le conseiller Doderer, dont le fils est là comme dessinateur. Ils demeurent dans la hutte qui coupe le vallon et domine le tout.
« Entre les gigantesques forêts se trouve, sur la terre du prince, à une grande hauteur, une magnifique carrière, d’où l’on extrait les matériaux de construction. Un chemin de fer à traction y mène : les Italiens s’y sont installés. C’est à la même époque que l’on commença la construction de la voie ferrée à travers la vallée de la Prahova. »
Mais la princesse sentait de nouveau ses forces diminuer peu à peu, et elle fut bientôt contrainte par la maladie de garder le lit. En novembre 1875 on l’emporta de Sinaïa, les deux pieds paralysés : elle ne pouvait faire un pas. Pondant ces mois de repos forcé dans son lit, elle écrivit la vie du prince Otto, son plus jeune frère, qu’elle avait tant aimé et que la mort avait enlevé si jeune. Et le travail, comme toujours, la consola. Elle écrivait à sa mère, le 28 novembre :
« Tu ne te fais pas une idée de la tranquillité que j’ai cet hiver. J’ai si souvent dit au bon Dieu cet été : Je n’en puis plus ! qu’il m’a exaucée et a prouvé au monde que mes forces ne suffisaient plus pour cette année. Les vagues tumultueuses ne franchissent pas le seuil de mon boudoir, et leur mugissement lointain ne fait qu’alimenter la pensée dans la chambre silencieuse. »
« 4 décembre. Le silence est pour moi plus qu’un bienfait ! Depuis un an mon corps et mon âme crient vers le silence. Enfin je l’ai maintenant et j’en suis si reconnaissante !... Pourquoi y a-t-il donc tant de gens et si peu d’hommes ? Tous s’attachent à un seul, comme des sangsues, et ne comprennent pas que la paix silencieuse est l’idéal de la vie. »
« 13 décembre. J’ai de nouveau fini une histoire, mais elle est très triste. Les produits de mon imagination sont rarement gais ; ils ne le furent jamais. Tout enfant, mes histoires étaient déjà tristes et horribles. Je crois que chez moi le rire n’est qu’à la surface et qu’il pend pour ainsi dire autour de moi comme un clair vêtement. Ou bien est-ce le rare mélange de ton caractère et de celui de papa, ou encore est-ce la vie avec ses maux ? Ou bien enfin n’y a-t-il de dignes d’être contés que les événements tristes ? Qui le sait ? »
Le prince Charles était malade, la princesse était encore à demi paralysée. Elle désirait voir les siens, mais pas un d’entre eux ne pouvait venir. Cela augmentait la mélancolie de son âme.
« Et pendant cette longue maladie j’ai dû goûter toute l’amertume de la vie, tout le découragement et tout le désespoir qui peuvent entrer dans l’âme d’un pauvre enfant des hommes... Mais tous ont leur consolation : j’ai ma plume qui m’a été donnée pour peindre et pour chanter, et qui me dédommage de tout... Plus rapide courait mon crayon, plus riches accouraient mes pensées ; et plus s’élargissait mon champ de travail, plus sérieux devenait mon souci pour le bien d’autres gens. »
Enfin la princesse mère annonça sa venue. Elle vint en mai et vécut avec ses enfants jusqu’en août, à Cotreceni et à Sinaïa, « au ravissement » de la princesse Élisabeth, qui s’était complètement rétablie. Après le départ de sa mère, elle lui écrivit en septembre :
« Sinaïa a repris sa bonne vieille figure, si pleine d’exubérance, de malice et de gaieté. C’est un flot de gens qui vont et viennent. Et puis je suis tout à fait bien portante. Nous faisons chaque jour comme jadis des voyages de découverte et des ascensions. Dans toutes les situations de la vie il est plus agréable d’être le fort qui peut donner de son trop-plein, que d’être le faible qui s’en va mendier. Ne plus dépendre d’autrui, quelle volupté ! Je retrouve pour la première fois depuis des années, en marchant, cette sensation que je flotte dans l’air, et pourtant je ne suis pas précisément une Sylphide... Nous habitons à présent tout à fait le pavillon de chasse, de sept heures et demie du matin à six heures et demie du soir. Il est idéal, comme un petit nid dans la verdure, et c’est vraiment un petit paradis, tant il y fait bon et chaud sous ses sapins. »
Au retour de l’automne, Bucarest redevient le centre des devoirs qui se renouvellent sans cesse. Alors commence la vraie existence de travail de la princesse. Elle a coutume de se lever à cinq heures du matin. Elle allume elle-même sa petite lampe et travaille jusqu’à huit heures dans son cabinet artistement orné de peintures, d’objets d’art, de palmiers et de bruyères géantes. D’épais tapis étouffent le bruit des pas. Les murs sont de couleur sombre. On voit sous les plantes des tropiques des loges et des recoins. Le clapotement des petits jets d’eau et le gazouillement des oiseaux interrompent seuls le silence qui l’entoure. C’est à ces premières heures du jour qu’elle fait des vers et se prépare aux obligations et aux devoirs de la journée.
Les audiences et les affaires commencent après le déjeuner pris en commun avec le prince. Souvent, pensant neuf à dix heures, à quelques intervalles près, les deux salons de réception ne désemplissent pas. Une heure par jour appartient exclusivement aux dames de cour qui sont de service, et pour qui la princesse a une affection et des attentions vraiment maternelles. Les anciennes dames de cour qui se sont mariées peuvent, sans se faire annoncer, venir chez elle à une heure déterminée. Chaque jeudi on fait de la musique. On invite pour ces soirées des artistes indigènes et étrangers. Un jour de la semaine il y a lecture de livres de science en français, ou d’oeuvres de poètes roumains modernes. La princesse veut être instruite de tout, et tous les talents trouvent en elle une protectrice.
« J’ai introduit quelque chose de très agréable, écrit-elle à sa mère. Deux fois par semaine je me fais lire par Vacaresco de vieilles chroniques roumaines. Il y est aussi habile qu’un professeur et nous donne entre-temps les éclaircissements nécessaires. Imagine-toi mon cabinet idéal, avec le jet d’eau et les lampes à abat-jour, les jolies filles occupées de travaux d’aiguille sous les plantes et les loges, et moi, la plume à la main, notant tout mot nouveau. Et puis ce curieux passé qui se déroule devant nous dans un latin classique pompeux ou dans un style d’une naïveté biblique. C’est délicieux ! J’espère trouver là matière à des élucubrations poétiques... J’organise aussi une académie de peinture. On continuera à beaucoup chanter et à lire encore plus. Je mets en mouvement tout ce qui m’approche. Rien ni personne n’ose se reposer ! »
Tous ces projets et ces efforts auxquels se vouait la princesse furent troublés par la guerre. La question d’Orient allait entrer dans une nouvelle phase, et non seulement faire de la Roumanie le théâtre des opérations militaires, mais encore la forcer à prendre part à la guerre pour la gloire et l’indépendance du pays.
Des nuages menaçants avaient monté à l’horizon politique. La situation des populations chrétiennes dans les pays tributaires de la Turquie était devenue intolérable. La Serbie et le Monténégro avaient déclaré la guerre à la Turquie. Le mouvement gagnait de proche en proche. Dans la Bosnie, dans l’Herzégovine, dans la Bulgarie, avait éclaté l’insurrection. L’opinion poussait aussi la Russie en avant dans un sens belliqueux. Affranchir du joug ottoman les frères de race slave était devenu l’objectif de l’idée panslaviste. L’empereur Alexandre II considéra comme un devoir sacré de venir en aide à ses coreligionnaires opprimés. La Russie résolut de trancher la question d’Orient par les armes. Le 13 novembre 1876, le tsar ordonna la mobilisation de six corps d’armée en Russie, et confia le commandement suprême à son frère, le grand-duc Nicolas. Les masses russes franchirent le Pruth le 24 avril 1877, et entrèrent en Roumanie pour marcher au Danube.
Le prince Charles de Roumanie ouvrit par un discours du trône la session extraordinaire des Chambres.
« La guerre a éclaté, y disait-il, nos efforts auprès de la Sublime-Porte et des puissances garantes pour que notre neutralité, pour le maintien de laquelle nous avons dans le cours d’une année fait tant de sacrifices, et que les cabinets étrangers réclament même de nous comme un devoir, nos efforts pour que cette neutralité fût aussi reconnue comme un droit, sont demeurés sans effet. La Sublime-Porte s’est même refusée à présenter notre demande en ce sens à la conférence de Constantinople. Dans ces circonstances, la Roumanie, privée de l’appui d’autres puissances, n’a plus à compter que sur elle-même. C’est notre devoir d’empêcher à tout prix et par tous les sacrifices que notre pays ne devienne le théâtre de la guerre, que nos villes et nos villages ne soient réduits en cendres, que nos populations ne soient massacrées, que nos richesses, qui sont le fruit du travail de vingt années de paix, ne soient anéanties par une guerre que nous n’avons pas voulue, que nous n’avons pas suscitée par notre faute. »
Quelques jours après, le 7 mai, le prince dut dire au Sénat assemblé :
« Sans que nous l’ayons provoquée, la guerre qui a éclaté entre nos deux puissants voisins se fait déjà très douloureusement sentir dans notre pays, sur les territoires situés près du Danube. Sans que sur nos rives il ait été tiré un seul coup de fusil, nos villes et nos villages commencent à se dépeupler à demi et à être dévastés. Notre trafic international sur le Danube est complètement anéanti, car les monitors ottomans, contrairement à tout droit des gens, pénètrent jusque dans nos ports, et y capturent ou y brûlent les vaisseaux qui sont à l’ancre, sans égard pour le pavillon sous lequel ils naviguent. Des villes ouvertes, telles que Braïla et surtout Reni, ont été bombardées. Oltenitza, où il ne se trouve même pas le plus petit détachement de l’armée russe, a eu le même sort. Sur plusieurs points, des bandes de bachi-bouzouks se sont jetées dans le pays, ont passé le Danube, ont brûlé les vaisseaux ancrés dans le Jiul, dans le port de Beket et ont dévasté les habitations. »
Il ne restait aux Roumains d’autre ressource que de repousser la force par la force. Le 8 mai, les Turcs avaient de Widdin ouvert le feu pour bombarder Calafat. Les boulets tombèrent dans le Danube : les forts roumains répondirent, et le premier coup de feu roumain fut ainsi tiré contre les Turcs. Les canons avaient parlé et décidé.
« À présent la Turquie a rompu tous ses liens avec nous, dirent les Roumains, eh bien ! qu’ils restent rompus ! En avant, Roumains ! Le temps de la tutelle étrangère, le temps du vasselage est passé. La Roumanie est et sera pays indépendant et libre ! »
La déclaration d’indépendance de la Roumanie fut solennellement proclamée le 22 mai 1877.
« Depuis le jour, dit le prince, où j’ai mis le pied sur ce sol, je suis devenu Roumain. Depuis le jour où je suis monté sur ce trône célèbre par tant de grands et glorieux princes, les idées de ces princes sont devenues la grande idée de mon règne : c’est le relèvement de la Roumanie et l’accomplissement de sa mission aux embouchures du Danube ! »
Le prince Charles avait déjà conclu auparavant avec la Russie une convention, que suivit une alliance russo-roumaine.
La guerre suivait son cours. Le 27 mai il y eut un combat d’artillerie entre Calafat et Widdin. La batterie Charles Ier 10, où se trouvait le prince avec sa suite et l’état-major du corps, tira le premier coup de canon. Au second coup toutes les batteries turques ouvrirent leur canonnade, et le combat d’artillerie s’engagea vivement des deux côtés. La première bombe turque passa au-dessus de la batterie Chartes Ier et vint éclater à une petite distance du prince, mais sans causer de dommage.
« Charles m’a apporté la bombe qui a éclaté près de lui, écrit la princesse ; ils m’ont dit qu’il est resté un instant debout sur le rempart enveloppé par les éclats de la bombe. Quelques-uns de ses gens se signèrent, Greciano tomba à genoux, car il croyait le prince blessé. Mais Charles leva en l’air son képi, en criant : « Hourra ! bravo ! je connais cette musique-là 11 ! » Alors un hourra enthousiaste retentit à toutes les batteries, dans tout le camp, jusque dans la ville, et toutes les musiques commencèrent à jouer l’hymne national. Ce doit avoir été un bien beau moment. Trois bombes éclatèrent plus tard encore dans la batterie où était Charles... À Craïova ils ont voulu dételer ses chevaux, et ont jeté dans sa voiture des bouquets, des couronnes, des pigeons et même des petits pains. »
Carmen Sylva a chanté ce jour mémorable dans une ode au souffle très poétique, intitulée Calafat.
L’empereur Alexandre II était venu de Plojest, le 26 juin, avec tous les grands-ducs, le chancelier de l’empire, le ministre de la guerre, Ignatiew, et d’autres hauts personnages, à Bucarest, saluer le couple princier.
« Ce fut sans contredit un des jours les plus intéressants pour la Roumanie, est-il dit dans la même lettre, et j’en ai bien joui dans la pensée que j’aidais à écrire une page d’histoire. La réception faite à l’empereur fut enthousiaste. Nous fûmes littéralement ensevelis sous les roses. On nous jeta d’un balcon une pluie de fleurs et de fils d’or. Je n’ai rien vu de plus beau, je n’oublierai jamais ce spectacle ! »
Et le prince écrivait :
« Je suis fier d’Élisabeth, elle fait les honneurs d’une façon ravissante. L’empereur, les grands-ducs et tous les Russes sont enchantés d’elle et disent qu’elle leur rappelle la grande-duchesse Hélène. »
Cette visite de l’empereur, aussitôt après la déclaration de guerre de la Roumanie, fut un événement d’une haute portée. La situation politique actuelle du pays venait de recevoir sa consécration de la venue du tsar. Après l’insuccès de la première attaque de Plevna par les Russes, trois divisions roumaines passèrent le Danube sous le commandement du prince et se réunirent aux forces russes.
Quand il eut été décidé que la Roumanie aurait une part active dans les opérations, la princesse Élisabeth prit immédiatement les mesures nécessaires pour adoucir les maux de la guerre. Elle a ici donné le plus bel exemple de cet esprit de dévouement inné chez toutes les femmes, et les dames roumaines ont avec elle lutté de zèle et d’abnégation. La grande salle du trône fut changée en un atelier de travail utile. On y fit du linge et des bandages sous la direction et avec l’actif concours de la princesse. À la place où avaient lieu d’ordinaire les réceptions solennelles, où des centaines de couples valsaient aux sons de la musique de Strauss, on entendait le bruissement des machines à coudre. Des femmes de toutes les classes et de toutes les nationalités entraient et sortaient, luttant d’un noble zèle pour fournir l’armée combattante de toutes les ressources nécessaires. Il venait aussi de toutes pauvres femmes du peuple, qui disaient à la princesse :
« Depuis deux années vous nous avez donné du travail et du bois, et maintenant nous voulons travailler une semaine gratis pour la Croix rouge. »
Afin de ne pas leur faire de peine, on acceptait ces offres touchantes. La princesse fit construire avec ses propres ressources, dans le parc de Cotroceni, des baraquements pour une ambulance de cent lits, dont elle voulut être la seule directrice, « afin de soigner elle-même ses chers enfants ». Son activité s’étendit aussi à tous les autres hôpitaux organisés par elle. Elle