VIE

D’ANNE CATHERINE EMMERICH

 

PAR

 

LE PÈRE K. E. SCHMŒGER

DE LA CONGRÉGATION DU TRÈS-SAINT RÉDEMPTEUR

 

 

TRADUITE DE L’ALLEMAND

 

PAR

 

E. DE CAZALÈS

VICAIRE GÉNÉRAL ET CHANOINE DE VERSAILLES

 

 

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TOME DEUXIÈME

 

(1819-1824)

 

 

 

 

 

 

 

REPRODUCTION OFFSET

D’APRÈS L’ÉDITION ORIGINALE

DE 1868, BRAY et RETAUX

 

 

TÉQUI

82, RUE BONAPARTE – PARIS VIe

 

 

 

 

 

 

APPROBATION

 

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Comme le second ouvrage intitulé : Vie d’Anne Catherine Emmerick par le P. Schmoeger, de même que le premier, ne contient rien de contraire à l’enseignement de l’Église catholique, quant au dogme et à la morale, mais, au contraire, lu en esprit de piété, peut beaucoup contribuer à l’édification des fidèles ; nous accordons aussi avec plaisir à ce volume, après examen préalable, l’approbation qui nous a été demandée par l’auteur.

 

† PIERRE JOSEPH, évêque de Limbourg.

 

 

 

Le droit de traduction en langue étrangère est réservé : pour les éditions françaises, il a été acquis par la maison Bray et Retaux, de Paris.

 

 

 

 

 

 

NOTE DE L’ÉDITEUR

 

C’est un précieux privilège pour un éditeur de faire connaître des auteurs comme Anne-Catherine Emmerick maintenant célèbre dans le monde entier par ses Visions traduites dans un grand nombre de langues. Celles-ci se présentent comme un commentaire vivant et passionnant de la vie de Jésus mais aussi des principaux personnages de l’Ancien Testament, auxquels elle rendait visite en compagnie de son ange gardien.

Anne-Catherine a reçu des grâces extraordinaires que Jean Guitton a longuement analysées dans la postface accordée au livre de mademoiselle Loutrel, Jésus parmi les siens. Tout naturellement, A.-C. Emmerick remontait le cours de l’histoire en décrivant tout le passé et son regard avait en même temps la possibilité de discerner prophétiquement les évènements futurs.

Anne-Catherine Emmerick fut incontestablement une des plus grandes mystiques du XIXe siècle, comme le disait Raïssa Maritain. Sans jamais quitter son grabat de Dülmen, elle parcourait la planète et son corps participait aux fatigues de ces voyages.

La Vie d’Anne-Catherine Emmerick étant épuisée, nous désirons répondre aux nombreuses demandes de nos lecteurs en la rééditant une nouvelle fois. Elle est d’un très grand intérêt, car si Anne-Catherine Emmerick est surtout connue par ses célèbres Visions éditées en 1864 chez Bray, prédécesseur de Téqui, sa Vie écrite par le même auteur, le père Schmoeger, o.s.r., éditée chez Bray en 1868, contient un très grand nombre de faits et de visions précises qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Le procès de béatification de Catherine Emmerick a été introduit à Rome en 1892 et repris récemment en 1973. Il se poursuit très activement. Nous offrons donc cette nouvelle édition en hommage reconnaissant à celle qui a tant aimé le Seigneur, lui vouant toute sa vie et pénétrant tellement dans son intimité, que toutes ces pages sont des témoignages de tout ce qu’elle a vu, entendu et ressenti dans son cœur, témoignages confiés à Clemens Brentano, le pèlerin de Dülmen.

 

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En ce qui concerne les Visions d’Anne-Catherine Emmerick, nous pensons utile de reproduire ici les précieuses indications données par mademoiselle M.-T. Loutrel dans l’ouvrage intitulé Anne-Catherine Emmerick racontée par elle-même et par ses contemporains.

 

Alors qu’elle était encore toute petite, debout entre les genoux de son père, elle lui relatait d’une façon très vivante et précise toutes sortes d’histoires bibliques ; et comme il n’avait jamais rien vu ni entendu de semblable et raconté de cette façon, il se mettait à pleurer.

« Ses grosses larmes tombaient sur moi et il me disait : Enfant, d’où tiens-tu tout cela ? » Et je lui répondais : Père, c’est ainsi, je le vois ainsi. Sur quoi, il devenait silencieux et ne disait plus rien ».

Elle raconte encore : J’ai eu ces visions non seulement la nuit mais encore en plein jour, dans les champs, à la maison, en marchant, en travaillant, en me livrant à toutes sortes d’occupations. Comme une fois, à l’école, je disais tout naïvement d’autres choses que celles qu’on nous enseignait sur la résurrection, et cela avec assurance, croyant que tout le monde devait savoir cela comme moi, les autres enfants stupéfaits se moquèrent de moi et portèrent plainte au magister qui me défendit sévèrement de me livrer à de pareilles imaginations. Mais je continuai à avoir ces visions sans en rien dire ; j’étais comme une enfant qui regarde des images et qui s’en rend compte à sa manière, sans trop demander ce que signifie ceci ou cela.

 

C’est bien plus tard, dans les dernières années de sa vie, alors qu’elle était littéralement crucifiée et dans des douleurs sans nom du corps et de l’âme qu’Anne-Catherine racontait à Clemens Brentano ces frais souvenirs de son enfance :

 

Je pensais que les visions que j’avais étaient mon livre d’images et je les contemplais en paix. En fait de choses spirituelles, je n’ai jamais rien cru d’autre que ce que le Seigneur Dieu a révélé et qu’il propose à notre croyance dans la sainte Église catholique, que ce soit expressément écrit ou non. Et jamais je n’ai cru selon le même degré de foi ce que j’ai vu dans mes visions ; je les considérais sur le même plan que ces crèches de Noël, toutes différentes les unes des autres, devant lesquelles j’allais ça et là me recueillir, sans me troubler de ce que toutes n’étaient pas faites sur le même modèle, et dans chacune d’elles, c’est toujours le même Enfant-Jésus que je prie.

 

 

 

 

 

 

P R É F A C E

 

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C’est une nouvelle preuve du respect et de l’affection dont le nom d’Anne Catherine Emmerich est entouré chez les fidèles des pays les plus divers, que très peu de temps après la publication du premier volume de sa biographie, il en ait été publié une traduction française 1 et une traduction italienne 2, accompagnées d’approbations épiscopales, en sorte que maintenant le second volume peut paraître simultanément en trois langues. Ce fait si satisfaisant faisait à l’auteur un devoir d’autant plus rigoureux de n’épargner aucune peine pour faire connaître aussi fidèlement que possible tout ce qu’a été et tout ce qu’a fait cette personne favorisée de Dieu. Il ose dire, sans vouloir en tirer vanité, qu’a notre époque si productive en écrits de toute espèce, peu de livres, proportion gardée, arriveraient à la publicité, si leur composition présentait d’aussi grandes difficultés que Celui-ci. Le Pèlerin lui-même a bientôt trouvé trop rebutante la tâche de mettre en état d’être publiées les notes journalières prises par lui, lesquelles ont été la principale source où l’auteur du présent livre a puisé. En outre les tentatives faites par d’autres personnes ont échoué contre les difficultés que présentait le triage des matériaux qui y sont accumulés. L’auteur, lui aussi, a souvent perdu courage parce qu’il lui semblait qu’il ne pourrait trouver d’issue pour sortir de ce labyrinthe. Ce n’est que la ferme conviction qu’il rendait un témoignage touchant les voies merveilleuse de Dieu, les conseils et les encouragements du P. Capistran de Kaltern, homme très expérimenté en ces matières, mais surtout le secours non interrompu des prières dont Marie de Moerl a accompagné son travail depuis 1858 jusqu’à sa bienheureuse mort qui l’ont rendue capable de mener à terme l’œuvre une fois commencée.

Anne Catherine elle-même avait désigné les notes recueillies par le Pèlerin « comme un jardin touffu où il n’y avait pas de chemin. » Dès le mois de mars 1820, elle raconta la vision qui suit, bien remarquable par la manière surprenante dont elle s’est réalisée : « Je me trouvai dans un jardin que le Pèlerin cultivait. Il y avait poussé une multitude de plantes touffues et verdoyantes : mais le Pèlerin, en les mettant en terre, les avait tellement serrées les unes contre les autres qu’il n’y avait pas de chemin pour y arriver. Le Pèlerin me conduisit dans la petite maison du jardin autour de laquelle il cultivait du cresson d’eau formant une masse très touffue 3. » Plus tard elle répéta encore à plusieurs reprises : « J’ai vu le jardin du Pèlerin : beaucoup de plantes y ont poussé : mais il n’y a pas de chemin : tout est couvert de végétation. Il doit pourtant continuer à recueillir. » Ou bien encore : « Je vis le jardin du Pèlerin tellement encombré par la végétation que lui seul pouvait s’y frayer une voie ; les autres se plaignaient de ce qu’on ne pouvait pas y entrer, ni s’y promener. Le jardin était couvert de fleurs et prospérait merveilleusement auprès d’une terre inculte et stérile. À l’entrée du jardin s’élevait un buisson de roses tout entouré d’épines. Le Pèlerin et d’autres encore auraient bien aimé à cueillir des roses, mais ils se piquaient aux épines. J’en vis un qui voulut prendre de ces roses, mais il se piqua si fort qu’il en poussa des cris. » Rien ne peut être plus frappant que ces tableaux. Le seul chemin qu’eût le Pèlerin dans son jardin si obstrué par la végétation, représente les sept jours de la semaine auxquels il rattachait sans distinction ce qu’il voyait et entendait près d’Anne Catherine, ce qu’elle lui racontait de ses visions, les impressions que produisaient en lui ces communications et, en outre, les sentiments de sympathie ou de répulsion que lui inspiraient les personnes du plus proche entourage de la voyante ou les visiteurs qu’il rencontrait près de son lit, enfin ses propres affaires et celles de ses amis les plus intimes. Ces matériaux très mélangés forment le contenu de ses manuscrits desquels l’auteur du présent livre a eu à tirer ce qui était nécessaire pour son but. Au reste le Pèlerin ne pouvait former d’avance d’autre plan que de rapporter tout aussi fidèlement et aussi complètement que possible : et comme la vie intérieure et l’action de cette créature favorisée du ciel étaient pour lui un mystère dont il ne pouvait apprendre que ce qu’elle-même lui communiquait avec l’autorisation de ses directeurs spirituels, Overberg et Limberg, il prenait note de tout cela aussi bien que les circonstances le permettaient et réservait ce qui lui semblait obscur et inintelligible pour un examen futur plus approfondi. L’auteur, dans ce qu’il en a tiré, s’est tenu aussi fidèlement que possible à la lettre de la première rédaction. Toutefois ce n’était que le plus petit nombre des visions qui pouvait être raconté en une seule fois au Pèlerin par Anne Catherine et être rédigé par lui tout d’un trait. Des compléments, des additions, des corrections se succédaient dans l’intervalle de plusieurs jours, souvent éloignés les uns des autres : assez souvent l’auteur n’a trouvé la clef d’une vision, après de longues et pénibles recherches, que dans une parole de la voyante conservée par hasard et à peine remarquée, ou dans une comparaison attentive avec d’autres visions rapportées précédemment ou plus tard. Ç’a été particulièrement le cas pour la vision très importante de ce qu’Oie appelle la maison des noces4, laquelle se montre comme le point central de tout ce qui a été fait en vision par Anne Catherine. Le Pèlerin ne put jamais voir bien clair dans cette vision, mais heureusement il avait conservé tant de communications faites par Anne Catherine sur ce sujet que l’auteur, après s’être donné pour cela une peine incroyable, a pu parvenir à pénétrer plus avant dans l’intelligence de cette vision. Ce n’est qu’alors qu’il a pu saisir l’ordonnance intérieure et la signification de l œuvre immense accomplie par la prière de cette âme privilégiée au profit de l’Église tout entière et de quelques-uns de ses membres et qu’il s’est trouvé en mesure de présenter sous son vrai jour l’histoire de sa vie.

À cette occasion, l’auteur fait remarquer que, dans le second, comme dans le premier volume, indépendamment des sources citées dans le texte, il a tiré chacun des traits appartenant à l’enfance, à la jeunesse et à la vie postérieure d’Anne Catherine des notes écrites par Wesener et par le Pèlerin, lesquels conservaient avec soin tous les renseignements qu’ils pouvaient obtenir d’elle-même, de son confesseur, de ses anciennes consœurs et des autres personnes en rapport intime avec elle, touchant les particularités de sa vie. En outre il a eu la bonne fortune d’avoir à sa disposition un nombre très considérable de lettres inédites du Pèlerin, écrites par celui-ci, depuis l’époque de son-séjour à Dulmen jusque peu avant sa mort, à des personnel en qui il avait la plus grande confiance et qui étaient de celles qu’il aimait et respectait le plus. L’auteur s’étant engagé, sur sa parole sacerdotale, à la plus grande discrétion en ce qui touche ces lettres intimes qui lui ont été confiées, il ne peut dire ici qu’une seule chose, c’est que leur contenu est devenu pour lui la preuve la plus claire de l’influence bénie et durable exercée sur le Pèlerin par ses rapports avec Anne Catherine. Parmi les contemporains qui ont eu des relations habituelles avec Anne Catherine et qu’elle a honorés à un degré plus qu’ordinaire de son affection et de sa confiance, deux personnes seulement vivent encore : mesdemoiselles Apollonie Diepenbrock et Louise Hensel. Toutes deux sont venues en aide à l’auteur avec la plus grande bienveillance par des communications verbales et écrites.

Le Pèlerin lui-même, en l’année 1831, avait soumis à un remaniement les premiers mois seulement de son séjour à Dulmen : mais l’auteur n’a pas fait usage de ce travail parce qu’il ne s’accorde pas avec la lettre de la première rédaction. Le Pèlerin ne voulait pas se copier lui-même et pour cela il remaniait son journal d’après des visions et des faits postérieurs, si bien qu’il en fut lui-même mécontent et abandonna pour toujours toute tentative ultérieure de ce genre. Mais il avait rendu ce travail encore plus difficile pour lui par des notes d’une autre nature qui ne peuvent pas être passées sous silence ici. Ainsi toutes les fois qu’Anne Catherine était empêchée par des dérangements extérieurs de lui communiquer quelque chose de ce qu’elle avait vu dans ses contemplations, il remplissait son journal de plaintes contre le confesseur et contre l’entourage qui étaient, à ses yeux, la vraie cause de ces interruptions intolérables pour lui. Comme il répétait ces mêmes plaintes dans des lettres confidentielles qui ont été publiées après sa mort, l’auteur n’a pas pu éviter d’en tenir compte. Ceux auxquels les lettres étaient adressées connaissaient le tempérament irritable du Pèlerin, ainsi que les circonstances et les relations au milieu desquelles ces lettres avaient pris naissance : et ainsi elles n’avaient pas pour eux le caractère d’âpreté qu’elles ne peuvent manquer d’avoir pour des lecteurs restés étrangers à tous ces détails. Il fallait donc que l’auteur s’appliquât, dans un esprit de justice impartiale, à exposer clairement et consciencieusement le véritable état des choses, afin que chaque lecteur pût se former une opinion sûre et bien motivée, quant à la culpabilité ou à l’innocence des personnes jugées souvent avec tant de sévérité par le Pèlerin et quant à toute la situation extérieure d’Anne Catherine. L’auteur s’y est senti d’autant plus engagé que lui-même n’a pu que difficilement se dérober à l’influence des plaintes si fréquentes du Pèlerin et n’a pu découvrir et éclaircir la pure vérité qu’après un long et scrupuleux examen. Il est fermement convaincu qu’en cela il se conforme entièrement aux intentions du Pèlerin lui-même qui, dix ans avant sa mort, nourrissait déjà la pensée de confier la mise en œuvre de ses notes à une autre personne, à la discrétion de laquelle il livrerait ses manuscrits sans en retrancher une seule ligne, pour qu’elle pût en apprécier le contenu avec une consciencieuse impartialité. Plus s’éloignait dans le passé le moment où le Pèlerin s’était vu séparé d’Anne Catherine, plus il lui devenait facile de reporter ses regards avec tranquillité sur les années de son séjour à Dulmen et moins il pouvait se décider à se blesser de nouveau aux « épines » que la faiblesse humaine lui avait fait planter autour « des roses de son jardin ». Si, dans cette disposition d’esprit qui lui faisait voir les choses plus clairement et avec plus d’indulgence, il n’avait pas senti que ce serait supprimer des documents très importants et très utiles pour faire bien juger Anne Catherine que d’effacer sur son journal tous les témoignages de ses rapports personnels avec elle et avec son confesseur, il aurait certainement pris ce parti. Mais, avec une droiture et une force d’âme tout à fait rares, il conserva intégralement tout ce qu’il avait écrit, afin que son blâme comme sa louange rendit témoignage pour la servante de Dieu.

En terminant, l’auteur, entièrement soumis aux décrets d’Urbain VIII, déclare qu’il n’attribue et demande qu’on n’attribue qu’une crédibilité purement humaine aux faits et incidents extraordinaires dont il est question dans le présent livre.

 

P. SCHMOEGER.

 

Couvent de Gars, fête de saint Jean-Baptiste, an 1870.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VIE

 

D’ANNE CATHERINE EMMERICH

 

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I

 

RETOUR DU PÈLERIN À DULMEN. PRÉSAGES AVANT-COUREURS D’UNE NOUVELLE ENQUÊTE.

 

 

1. Il était devenu très pénible pour le Pèlerin de quitter Dulmen : mais Anne Catherine lui avait rendu le calme par ses bonnes paroles. « Nous nous reverrons, lui disait-elle ; vous goûterez encore ici bien des consolations et vous écrirez bien des choses près de moi. Je sais que je serais déjà morte si ce que j’ai à dire ne devait pas arriver par vous à la connaissance de tous. » Le père Limberg aussi lui avait promis qu’on l’accueillerait de nouveau. Seulement il ne fallait pas qu’il revînt trop vite, et on voulait avoir l’assurance que sa présence presque continuelle ne serait pas, comme elle l’avait été, un fardeau insupportable pour la malade et pour son entourage. Certes le confesseur, comme l’abbé Lambert et Wesener, aurait été fort content que le Pèlerin s’en allât pour ne plus revenir : il l’avait trop vu à l’épreuve depuis trois mois et demi pour ne pas savoir d’avance ce qu’il avait à attendre de lui en dépit de toutes ses protestations ; toutefois devant la ferme persuasion qu’Anne Catherine avait besoin du Pèlerin pour accomplir sa tâche, toute autre considération devait être mise de côté. Mais ce que le Pèlerin pouvait à peine soupçonner, c’était combien il était devenu pénible pour la malade elle-même de l’autoriser à revenir et combien elle avait eu à souffrir jusque-là. Il ne pouvait pas sans doute se dissimuler que son voisinage, ses questions et les démonstrations ardentes de son impatiente curiosité avaient été pour elle une occasion de dérangements très pénibles et d’efforts très fatigants, mais l’impression qu’il en avait ressentie s’était toujours promptement dissipée chez lui. Le 21 décembre 1818, il avait encore écrit dans son journal : « Je l’ai trouvée très épuisée ce matin. Elle avait cousu et taillé des vêtements pour des enfants pauvres. Là-dessus vinrent mes questions qu’elle supporta avec une patience inexprimable. Elle paraissait très faible et très échauffée : elle ne répondit qu’avec effort. Plus tard, elle me demanda si, par suite de son épuisement, elle n’avait pas plusieurs fois redit les mêmes choses ; je ne remarquai pas ce grand abattement ; toutefois je lui demandais pardon chaque fois que je l’interrogeais, mais elle me dit : « Cela ne fait rien. » – Ainsi dans tout ce qu’il avait noté, il n’avait fait attention qu’à cette seule chose : « Cela ne lui fait rien ! » Souvent Anne Catherine cherchait à calmer cet homme si facile à irriter et encore si peu accoutumé à prendre sur lui, qui, dans un instant, pouvait passer de l’humeur la plus enjouée à la plus profonde tristesse et aux plaintes les plus amères ; elle lui disait à cet effet : « Jamais encore je n’ai été si confiante envers personne qu’envers vous : je ne me suis jamais ouverte à d’autres comme à vous ; mais il m’a été ordonné d’agir ainsi. » Alors le Pèlerin n’était que trop porté à attribuer cette confiance à son influence personnelle et il s’affermissait de plus en plus dans la persuasion qu’il était le seul qui sût la comprendre et qu’il était autorisé à éloigner d’elle, autant que possible, tout ce qui pouvait la déranger, c’est-à-dire toutes les autres personnes. À peine s’était-il réinstallé à Berlin depuis quelques semaines, qu’il lui parut impossible de rester plus longtemps éloigné de Dulmen d’où il était parti le 18 janvier, et qu’il prit des mesures pour s’y établir à demeure aussitôt que possible. La lettre où il annonçait ce projet fit sur l’abbé Lambert une impression difficile à décrire. Il conjura la malade, les larmes aux yeux, d’empêcher le retour de cet hôte importun. Elle parvint d’autant moins à calmer ce vieillard, d’ailleurs si bienveillant et si timide, que Wesener appuya sa requête. Tous les deux croyaient ne pouvoir compter que sur une très courte prolongation de la vie de la malade : c’est pourquoi ils ne voulaient à aucun prix se laisser ravir les fugitifs instants de consolation qu’ils trouvaient dans leur commerce avec elle par un intrus dont la supériorité intellectuelle les écrasait et qui cherchait à leur faire sentir à chaque instant qu’ils n’étaient pas même capables de comprendre la mission de cette âme privilégiée et son importance.

 

2. Il était aussi survenu des évènements qui portaient à son comble l’angoisse du vieux prêtre, en lui faisant craindre de voir recommencer pour la malade et pour lui-même le supplice d’une nouvelle enquête. Or, si elle devait avoir lieu, le retour du Pèlerin menaçait d’en faire pour lui quelque chose d’absolument intolérable ; non-seulement le Pèlerin attirait déjà l’attention générale dans le pays de Munster, mais encore il excitait l’hostilité et les soupçons de beaucoup de personnes, à cause de la liberté sans ménagement de son langage. À Dulmen même, toute sa manière d’être était un phénomène si inaccoutumé, ou plutôt si inexplicable, que personne ne pouvait comprendre comment cet étranger avait pu trouver si fréquemment accès auprès de la malade : il n’était donc pas étonnant que les jugements les plus contradictoires circulassent à son sujet ; seulement, sa charité envers les pauvres, sa piété et la rare simplicité de sa manière de vivre avaient fait tomber plus d’une critique. Ce n’était pas sans raison que l’abbé Lambert redoutait une nouvelle enquête, car, par le fait du Pèlerin lui-même, le bruit s’était répandu à Munster que, depuis le jour de Noël 1818, il était survenu des changements quant aux effusions de sang des stigmates. Le 6 décembre, Anne Catherine, étant en extase, s’était ainsi exprimée : « Mon conducteur m’a dit : « Si tu veux ne plus avoir les plaies, tu n’en auras que de plus grandes souffrances. Dis-le à ton confesseur et fais ce qu’il voudra. » – À quoi elle avait répondu : « J’aime mieux les souffrances que les plaies ; je suis si timide, cela me donne tant de confusion. » Encore le 23 décembre, Wesener put écrire ces mots dans son journal : « Depuis la fin d’octobre, j’ai visité chaque jour la malade : cependant je n’ai trouvé aucun changement marquant ni aucun nouveau phénomène dans son état physique. Au commencement de novembre, nous l’avons fait changer de chambre et l’avons portée dans la pièce plus petite attenante à celle qu’elle occupait. Comme, à cette occasion, il s’est fait un grand bruit, nous nous sommes convaincus de nouveau de la faiblesse et de l’irritabilité de ses nerfs : car elle fut entièrement étourdie par le tapage et elle eut des vomissements : cela dura environ quinze jours ; après quoi, elle se remit un peu. Les effusions de sang aux mains et aux pieds ont eu lieu tous les vendredis comme à l’ordinaire, et la tête aussi saignait toujours. » Mais dès le vendredi 25 décembre, il eut à noter ce qui suit :

« Aujourd’hui, fête de Noël, la tête, la croix de la poitrine et la plaie du côté ont saigné plus fort qu’elles n’avaient fait depuis longtemps : mais en même temps la peau est restée blanche et sèche autour des stigmates des mains et des pieds ; les croûtes étaient d’un brun clair.

« 28 décembre. Aujourd’hui les croûtes sont tombées des cicatrices des mains et des pieds. Ou voit dans la peau un point diaphane de forme allongée sur le dessus des mains et des pieds : mais à la partie opposée on sent dans la région des stigmates une petite induration également de forme oblongue. Les douleurs n’ont point disparu avec la chute des croûtes ; elles semblent même être devenues plus vives.

« Vendredi 1er janvier. Les plaies de la tête et du côté saignent comme à l’ordinaire. Celles des mains et des pieds restent sèches.

« Vendredi saint, 9 avril. La malade a été toute la semaine dans un état de détresse inexprimable. Elle souffrait cruellement à l’endroit des stigmates. À cela est venu se joindre un catarrhe dans les bronches avec toux, douleurs de gorge et de poitrine. Les stigmates des pieds et des mains se sont rouverts aujourd’hui. Je les ai trouvés saignants à dix heures du matin. La malade me les montra avec tristesse et me pria de tenir la chose secrète.... Les vendredis suivants les plaies des mains et des pieds sont restées fermées, comme cela avait eu lieu depuis Noël. »

Les anxiétés de la malade n’étaient que trop fondées : car, dès que le bruit se répandit à Munster que les stigmates des mains et des pieds avaient cessé de saigner, la police prussienne y vit une occasion venue fort à propos pour mettre à exécution le projet depuis longtemps formé de faire entrer la patiente de Dulmen dans le cercle de ses attributions. Dès le 18 février, Wesener eut à relater ce qui suit :

« Aujourd’hui la malade m’a fait prier de venir la voir pour avoir mon avis sur l’introduction auprès d’elle de deux personnes, le Dr Rave de Ramsdorf, médecin de district, et le vicaire Roseri, lesquels étaient venus avec un mandat particulier du président supérieur de Vinke pour examiner l’état actuel de la malade. J’engageai la malade à les recevoir et elle les reçut. Ils vinrent aussi me voir dans l’après-midi et m’interrogèrent sur les effusions de sang et sur d’autres particularités concernant la malade. On ne pouvait méconnaître chez le Dr Rave l’opinion préconçue qu’il y avait là une fourberie et le désir de la découvrir. Je le priai d’attendre jusqu’au jour suivant où il pourrait lui-même être témoin de l’effusion de sang. »

« Vendredi 19 février. Les deux visiteurs ont fatigué la malade toute la matinée par de nouvelles interrogations sur des choses connues de tout le monde et même imprimées depuis longtemps. Mais au lieu d’attendre que les plaies saignassent, ils sont repartis vers midi. Plus tard, vers trois heures, la croix et la tête ont saigné, mais non la plaie du côté. J’ai envoyé à M. Overberg par le père Limberg la coiffe avec les taches de sang, après l’avoir montrée auparavant au bourgmestre Moellmann. Roseri appartient à la classe des soi-disant éclairés 5 : cependant il est parti autrement disposé qu’il n’était venu. Il semblait que Dieu eût touché son cœur 6. Le médecin est un mondain, un autre Bodde : on pouvait lire dans ses yeux le désir de trouver une imposture. Il m’a beaucoup blâmé de n’avoir pas conservé les escarres des stigmates des pieds et des mains. « Quand on a le grain, ai-je répondu, on laisse la balle de côté. Depuis que j’ai vu ce qu’il y a de plus remarquable dans la malade, les détails extérieurs m’ont moins intéressé chez elle. » Il ne comprenait rien à cela. Peu de jours avant, l’abbé Lambert avait été requis de remettre au bourgmestre les papiers certifiant sa nationalité. L’ordre était venu directement du président supérieur et s’exprimait en ces termes : « J’ai appris qu’il se trouve à Dulmen un prêtre français émigré, dont la situation est équivoque.... » On peut penser à quel point des histoires de ce genre affectaient la pauvre malade et le pacifique Lambert. Il y a de nouveau dans tout le pays beaucoup de bavardages et de calomnies contre elle : mais elle a confiance dans la miséricorde de Dieu, et nous nous consolons de souffrir des affronts pour l’amour de Jésus-Christ et de la vérité. »

 

3. Comme le Dr Rave, en dehors du protocole officiel, avait fait circuler 7 une lettre privée qui n’y était pas conforme et qui était très défavorable à la malade, et comme cette lettre, se rattachant aux attaques plus anciennes de Bodde, menaçait de susciter de nouveaux orages, Wesener pensa à se porter comme défenseur de l’innocence par des déclarations publiques et par un mémoire qu’il voulait adresser au président supérieur à Munster. Mais Anne Catherine s’y opposa, ce qui le porta à demander conseil à Overberg. Celui-ci répondit : « Combien je désire, depuis longtemps déjà, aller revoir les chers amis de Dulmen, parmi lesquels vous ne tenez pas la dernière place ! Mais il semble que Dieu ne le veut pas encore, car ou je suis retenu par la maladie, ou il survient quelque autre empêchement. Je voudrais bien vous expliquer les raisons pour lesquelles je ne puis conseiller d’écrire au président supérieur. Mais je remets cela au temps où nous pourrons communiquer de vive voix. Je ne puis pas conseiller non plus de faire insérer dans les journaux la déclaration qui m’a été communiquée. Toute réponse est une espèce de payement. On ne doit pas payer du plomb ou ce qui vaut encore moins que du plomb avec un poids à peu près semblable d’or pur. Il est écrit aussi : « Ne jetez pas les choses saintes aux chiens, ni les perles aux pourceaux. » Je suis bien éloigné de vouloir comparer un homme, quel qu’il soit, à un chien ou à un pourceau, mais il doit y avoir des hommes qu’on peut comparer à certains égards auxdits animaux, sans quoi le Sauveur, le Fils de Dieu infiniment sage, n’aurait pas donné cet avertissement... Rien n’est plus consolant et plus propre à donner de la joie que de souffrir, pour le Christ et avec lui, quelque chose de ce qu’il a souffert. Mais pourquoi attachez-vous assez d’importance à l’écrit de Bodde pour y voir une attaque très nuisible ? À combien de personnes n’ai-je pas entendu dire que cet écrit se trahit trop ouvertement lui-même pour pouvoir trouver des approbations et faire le moindre tort à l’honneur de quelqu’un ! »

Lorsque, plus tard, Wesener revint de nouveau devant Anne Catherine sur le sujet des attaques publiques dirigées contre elle et déclara, au nom de tous ses amis, qu’une réponse était nécessaire, elle lui répondit d’un ton grave et triste : « Ah ! dignes gens que vous êtes, je vous remercie tous de la part que vous prenez à ce qui me touche, mais je dois avouer aussi que chez vous tous, tous sans exception, une chose m’afflige beaucoup : c’est que vous mettez dans tout cela de la hauteur, de l’amour-propre, et par là même des sentiments d’amertume. Vous voulez, en défendant la vérité, défendre votre opinion, sauver votre réputation. Vous ne combattez pas seulement le mensonge, mais aussi les personnes qui vous sont contraires. En un mot, vous vous recherchez vous-mêmes et non pas seulement et exclusivement la gloire de Dieu. »

 

4. Le vicaire général de Droste, lui aussi, crut de son devoir de se rendre à Dulmen pour se convaincre personnellement de l’état de la malade. Il était venu à ses oreilles beaucoup de propos suivant lesquels l’accès auprès de la malade aurait été interdit par l’abbé Lambert au doyen et à certaines religieuses, tandis que, d’un autre côté, il y aurait eu des réunions du soir autour de son lit ; mais il fut facile à Anne Catherine de faire à toutes les questions qu’il lui adressa des réponses satisfaisantes. Sa candeur enfantine fit encore sur lui la même impression irrésistible qu’autrefois ; aussi dit-il, moitié en plaisantant, moitié sérieusement : « J’ai été méchant pour vous, parce que beaucoup de choses me choquent dans votre entourage. » Elle répondit avec simplicité : « Cela me fait de la peine : mais vous ne connaissez guère ma position, et il n’est pas possible de l’expliquer en quelques mots. » Là-dessus il lui signala les points qui lui étaient particulièrement désagréables, comme « le voisinage continuel du vieux Lambert, le long séjour du Pèlerin, les fréquentes visites qu’elle recevait, son établissement dans la grande salle, et non dans une chambre sur le derrière, d’accès difficile ». Alors elle lui demanda conseil, le priant de lui indiquer les moyens à prendre pour changer tout cela, pour tenir à distance le pauvre vieux prêtre et pour empêcher des visites qui lui étaient si à charge à elle-même ; mais il ne sut à quel parti s’arrêter. Toutefois, lorsqu’elle lui fit connaître les intentions du Pèlerin et l’avertissement si souvent reçu de la part de Dieu de se servir de celui-ci comme instrument pour la communication de ses visions, priant le vicaire général, comme son supérieur ecclésiastique, de vouloir bien prendre une décision à cet égard, il déclara qu’on ne pouvait pas empêcher le Pèlerin d’être auprès d’elle. Il s’en alla satisfait, ou, comme le racontait Anne Catherine : « Tout se passa bien : nous fûmes d’accord. Il partit et conserva ses bonnes dispositions. »

 

5. Les choses en étaient là lorsque la nouvelle du prochain retour du Pèlerin mit le petit cercle de Dulmen dans une très grande agitation, facile d’ailleurs à comprendre. Le P. Limberg se tint sur la réserve et laissa à la malade le soin de calmer les esprits. Mais comme elle n’y parvenait pas aisément, elle eut recours à celui qui était son unique et dernier appui humain dans de semblables occasions, c’est-à-dire à Overberg, directeur de sa conscience. Elle avait déjà souvent reconnu par expérience que tout le monde se soumettait volontiers à ses décisions : c’est pourquoi, dans les derniers temps du séjour du Pèlerin, elle avait vivement désiré une visite d’Overberg, pour qu’il fît comprendre à son entourage qu’il ne dépendait pas d’elle ni de sa volonté d’accueillir le Pèlerin ou de l’écarter. L’abbé Lambert et Wesener à la vérité se laissèrent persuader d’en appeler au jugement du respectable Overberg : toutefois ils s’adressèrent en même temps au Pèlerin pour le détourner de son projet de retour. Pendant qu’ils écrivaient, Anne Catherine priait Dieu ardemment de purifier les âmes et de procurer ce qui pouvait le plus contribuer à sa gloire et au bien du prochain.

La lettre de l’abbé Lambert au Pèlerin était conçue en ces termes : « Monsieur, ne prenez pas en mauvaise part mon désir de ne plus vous revoir ici : mais je ne me sens plus la force et le courage de supporter une seconde fois tout ce que j’ai souffert pendant tout le temps de votre séjour. Depuis bien des années, nous avons vécu dans la plus grande paix, la sœur Emmerich et moi, et nous voulons mourir de même. Il a été très dur pour moi, pendant que vous étiez ici, de ne pouvoir la voir et lui parler qu’à la dérobée. Je ne puis consentir à ce que vous reveniez ici. Non ! non ! mon cher monsieur ! mille fois non ! Ce que j’écris maintenant, je vous l’aurais dit plus tôt de vive voix si vous aviez voulu m’écouter. J’ai souvent voulu vous parler à ce sujet, mais vous ne m’avez jamais laissé prendre la parole. »

À cette lettre écrite en français Wesener ajoutait ce qui suit : « Je n’ai d’autre but en vous écrivant que de vous détourner de vos projets de retour. Vous en pouvez rire : mais votre volonté inflexible ne peut pourtant pas être toujours un guide sûr et droit pour les actes de la malade. J’ai décrit à Overberg votre vie ici et la manière d’agir de la sœur vis-à-vis de nous tous : suivez son conseil ! Tous les amis de la sœur Emmerich, ici et à Munster, sont unanimes à penser que votre retour aurait les suites les plus fâcheuses. La faute en est à vous-même. À Munster, vous vous êtes exprimé sur le clergé de cette ville et sur celui d’ici en termes si francs et si durs, qu’il n’y a qu’une voix contre vous et pas une qui vous soit favorable. Personne ne vous écrira cela : c’est pourquoi je dois le faire. C’est à l’impulsion de mon cœur que je cède en vous disant que les inconvénients qui résultent pour la sœur Emmerich de ses rapports avec vous surpassent infiniment les avantages qu’elle en peut retirer. C’est pourquoi nous sommes tous décidés, dans le cas où vous reviendriez, à ne plus vous laisser reprendre avec la sœur Emmerich ce commerce intime que vous vous étiez arrogé. La sœur Emmerich vous aime à cause de votre triste destinée et de votre solide conversion, mais elle voit aussi avec effroi et chagrin que vous avez l’esprit malade et elle craint votre caractère indomptable. Elle est bien résolue, si vous revenez, à ne vous admettre auprès d’elle qu’une heure chaque jour. En outre, vous devrez rester tout à fait étranger à ses affaires domestiques. Sa sœur est à la vérité une triste créature : mais la malade veut la subir et est très fermement persuadée que cette sœur est dans la main de Dieu l’instrument choisi pour faire disparaître ses défectuosités intérieures et triompher de ses faiblesses. Le vieil abbé Lambert a beaucoup souffert à cause de vous, certainement sans que vous l’ayez voulu. Vous avez eu bonne intention, mais les choses ne se passent pas comme vous le croyez. Overberg est du même avis : engagez-le à vous faire connaître son opinion sur votre retour. »

 

6. Wesener avait écrit à Overberg touchant le Pèlerin :

« Notre chère malade m’a prié de vous écrire pour donner certaines explications sur la lettre de M. Lambert ; mon propre sentiment et mon affection pour la malade me portent aussi à vous donner quelques nouvelles sur sa situation présente. M. Clément Brentano a été chez vous : il vous a raconté des choses merveilleuses sur la malade et vous a parlé de ses progrès dans la vie intérieure. Cet homme, il est vrai, a été d’une grande utilité à la malade par sa générosité et ses rapports avec elle : il lui a procuré un logement commode et plus de repos. Il a peut-être assuré au monde un grand profit et de nobles jouissances par ses observations pleines de sagacité et ses recherches : seulement la malade a perdu à cette occasion presque toute paix domestique, que dis-je ? le peu qu’elle a de santé et de vie. L’homme est bon, sa foi est ferme, ses œuvres sont nobles et chrétiennes, mais son génie de poète n’est pas à sa place dans un intérieur simple et bourgeois. La malade sait très bien que son entourage n’est pas ce qu’il devrait être. Elle voit clairement les misères dont sa sœur est l’esclave et c’est pour elle un supplice inexprimable ; mais elle n’en est pas moins fermement persuadée que la dureté et la contrainte ne sont pas les moyens propres à la corriger et à la ramener. Ce qu’elle ne peut pas obtenir de sa sœur par la voie de la charité et de la paix, elle est prête à le tolérer avec humilité et patience. La malade a supporté M. Brentano et a gardé le silence en toute occasion, dans l’unique intention d’être utile à lui et à d’autres. Elle veut oublier tous ses griefs et les sacrifier à Dieu et au prochain, mais elle a peur de son retour. Il ne connaît pas la voie de la douceur : il veut tout emporter de force. Mais la malade est décidée à ne plus l’accepter dans ces conditions et à ne plus trouver tout bon de sa part. Toutefois, comme il a quelque chose qui impose et qui intimide beaucoup et que les amis de la malade ne peuvent pas toujours être autour d’elle, elle craint de ne pouvoir pas le retenir et cherche des moyens pour empêcher son retour. Il vous aime et vous estime beaucoup et il a en vous une confiance sans bornes : c’est pourquoi la malade vous prie très instamment de lui écrire, de lui représenter l’état des choses et de ne l’autoriser à revenir qu’à certaines conditions bien déterminées. »

Voici quelle fut la réponse d’Overberg :

« Il m’a été très agréable de savoir quelque chose de notre chère malade par une autre voie que celle de M. Cl. Brentano. D’après ce que celui-ci m’a raconté, j’aurais dû croire qu’elle était fort contente de l’avoir auprès d’elle et parfaitement satisfaite de sa manière d’agir. Mais je me souvenais de l’aphorisme juridique : Audiatur et altera pars. Il m’a aussi assuré qu’il voulait revenir dès qu’il le pourrait et continuer ses observations. Je ne crois pas possible d’empêcher son retour, si Dieu n’y met pas quelque obstacle, non plus que de le porter à établir son séjour à Munster. Pour faire en sorte qu’après son retour il se comporte autrement vis-à-vis de la malade et de son entourage, elle doit elle-même lui marquer à quelle heure de la journée il pourra venir chez elle et lui déclarer qu’il doit renoncer à s’immiscer dans ses affaires domestiques. Elle doit faire cela elle-même, car si la chose venait de moi, elle ne serait certainement pas adoptée par les motifs que voici. Il est persuadé ou veut se persuader qu’elle est très aise de l’avoir auprès d’elle et qu’elle est satisfaite de ses procédés ; il croit qu’en tout cas cela tend à son plus grand bien. Il sait que je ne puis pas aller la voir pour m’entretenir de vive voix avec elle : il regarderait donc nécessairement ce que je lui dirais sur les sentiments de la malade à son égard et à l’égard de sa manière d’agir comme m’étant suggéré par les personnes de son entourage. Or, celles-ci peuvent facilement être soupçonnées par lui de vouloir l’éloigner de la malade par envie, par jalousie et autres motifs semblables. Il pourrait croire d’après cela qu’il doit d’autant plus prendre en main les intérêts de celle-ci, à laquelle on voudrait retirer la consolation que lui donnent sa présence et les peines qu’il prend pour lui assurer du repos. La déclaration dont j’ai parlé plus haut pourra très bien, le cas l’exigeant, avoir lieu en votre présence et en présence du P. Limberg. Il faudra aussi, spécialement les premiers jours, veiller strictement à ce que les prescriptions quant au temps soient observées. Je prévois bien qu’au commencement la malade aura à lutter contre lui, mais je ne connais pas de meilleur moyen à prendre, et j’espère que, si elle tient ferme au commencement, il deviendra peu à peu moins exigeant. Je dois en outre vous prier de ne pas me le renvoyer pour la décision à prendre ; cela ne ferait que rendre la confusion encore plus grande et l’entretenir dans la persuasion que la malade préférerait voir les choses rester comme autrefois, et que, si elle se prononce dans un autre sens, c’est uniquement pour ne pas choquer celui-ci ou celui-là. C’est son sentiment et sa libre volonté qui doivent décider ici.

« M. Clément Brentano m’a dit quelque chose, mais seulement en passant, du changement qui a eu lieu dans les plaies. Si vous avez noté l’époque, je vous prierais instamment de me faire parvenir vos notes d’ici à deux jours. J’ai entendu dire aujourd’hui qu’en outre la malade commençait de nouveau à manger 8. Dieu voudrait donc de nouveau la remettre sur ses jambes. Je lui envoie mes salutations cordiales. Je pense qu’elle aura reçu ma lettre. »

Le Pèlerin fut piqué au vif par les lettres de Wesener et de Lambert ; on le voit assez par la véhémence avec laquelle il s’en plaignit dans ses lettres à divers amis 9. Mais quand le premier orage se fût apaisé, il adressa à Dulmen une lettre qui malheureusement n’a pas été conservée ; toutefois, d’après les réponses de Wesener et de Limberg, il est assez facile de reconnaître combien on était touché de son repentir et de son humilité, combien il fut facile de ramener ces âmes simples qui, en vérité, n’avaient pas mérité les durs reproches, imprimés après sa mort, que leur adresse le Pèlerin dans le premier mouvement d’une irritation violente. Wesener répondit : « J’ai lu votre lettre ; je remercie Dieu de me l’avoir fait lire ; elle nous a émus jusqu’aux larmes : elle nous a tous apaisés... Vos intentions étaient bonnes ; vous n’aviez en vue que le bien. Mais sous l’impulsion de votre esprit si plein de force, vous avez oublié que nous sommes tous de pauvres moucherons débiles qui ne pouvons suivre votre vol puissant... Devenez calme, doux, patient, et vous deviendrez un glaive et une lumière dans notre sainte Église. »

Quant au P. Limberg, le Pèlerin en reçut une réponse si pleine de bonté, que lui-même s’exprima ainsi : « J’ai aussi reçu de Limberg une lettre très belle et très pacifique : elle est singulièrement sensée, affectueuse, biblique et simple ; il y règne un esprit très élevé, un véritable esprit sacerdotal. Il se réjouit aussi de mon retour ; toutefois je m’en remettrai entièrement à la volonté d’Overberg 10. »

 

7. Lorsqu’il revint à Dulmen dans la première quinzaine de mai 1819, il trouva chez tout le monde l’accueil le plus amical : cependant il n’échappa pas au regard de la malade qu’il était resté en lui un fonds de susceptibilité qui, à la moindre occasion, menaçait d’éclater avec un surcroît de violence. Aussi n’épargna-t-elle aucun effort pour éloigner du cœur du Pèlerin, comme de celui des personnes de son entourage, tout ce qui pouvait contribuer à allumer de nouvelles dissensions. Elle travailla jusqu’à épuisement de ses forces pour porter sa sœur Gertrude à la patience et au silence vis-à-vis de cet étranger qui lui paraissait insupportable. Elle se fit renouveler par le docteur Wesener la promesse de traiter le Pèlerin avec la charité à laquelle lui-même s’était engagé dans sa lettre. Mais en outre, elle n’épargna au Pèlerin ni les prières ni les avertissements pour qu’il ne se laissât pas aller à son humeur fantasque, à l’irritation et aux soupçons, pour qu’il s’efforçât d’acquérir le calme et la douceur, et surtout pour qu’il ne fermât pas les yeux aux bonnes qualités des personnes dont il avait l’habitude de prendre si mal les innocentes faiblesses. Touché d’un entretien qu’il avait eu avec elle à ce sujet, il écrivait dans son journal quelques jours après son arrivée : « Puisse le cœur du confesseur, de cet homme si bon au fond et si bienveillant, en arriver à sentir en moi un ami sincère ! Je le désire du fond du cœur. Je suis intérieurement sans aucune espèce d’arrière-pensée à son égard : puisse-t-il en être de même de son côté ! Je n’ai rien à lui cacher. Combien seraient heureux les rapports de deux personnes qui se fieraient l’une à l’autre et s’avertiraient en Jésus-Christ ! Que le Seigneur bénisse mes efforts bien sincères pour mériter son amour et sa bénédiction ! »

Mais lorsqu’il communiquait ces résolutions à la malade, elle ne pouvait cacher sa crainte qu’elles ne fussent peu constantes et que la paix ne fût de courte durée. « J’ai vu le Pèlerin, disait-elle, sous une coloquinte à la végétation abondante, mais qui se desséchait promptement, et cela m’a rappelé Jonas. » Il comprenait bien le sens profond de ces paroles, mais il ne voulait pas se l’avouer et remarquait à ce sujet : « Cette étrange inquiétude me trouble. La malade pleurait et j’étais très affligé : car, dans l’angoisse qui la pressait, elle ne pouvait me faire part de ses soucis. Que Dieu la console, qu’il mette la paix et la confiance dans tous les cœurs et qu’il me donne de la force et une charité sans bornes envers tous mes frères. Le confesseur est très bon et très doux. La coloquinte de Jonas si promptement desséchée signifie-t-elle que le calme sera de peu de durée ? » Oui, sans doute, cette indication ne devait se réaliser que trop tôt et la preuve devait se manifester trop souvent qu’Anne Catherine n’avait pas seulement à obtenir du Pèlerin une vie conforme aux prescriptions de la foi, mais encore à accomplir, en lui servant de guide, une œuvre d’expiation, puisque dans les rangs du sacerdoce il ne se trouvait personne qui voulût assurer à la masse des fidèles les fruits et les bénédictions du don de vision accordé à l’extatique pour l’édification de ses frères. La coopération sacerdotale est comme le canal par lequel les dons extraordinaires et les mérites des privilégiés de Dieu se répandent sur la communauté des fidèles, selon l’ordre prescrit par Dieu : c’est pourquoi Anne Catherine devait suppléer à ce qui manquait à cette coopération et acquitter par ses souffrances la dette que les ministres de l’Église contractaient par leur négligence. En elle, comme instrument de Dieu, la force et la grandeur devenues presque inconnues du caractère sacerdotal devaient se manifester dans le merveilleux pouvoir conféré par Dieu au sacerdoce sur ses dons surnaturels et sur leur emploi. Aussi reconnaîtrons-nous souvent dans des incidents fortuits en apparence les voies et les conduites de la sagesse divine qui disposait toutes choses pour rattacher à l’autorité du sacerdoce l’accomplissement de la tâche imposée à la voyante. Ainsi nous avons déjà vu comment Anne Catherine, avant l’arrivée du Pèlerin, avait trouvé l’occasion de faire décider par le premier de ses supérieurs ecclésiastiques, le vicaire général de Droste, qu’elle communiquerait au Pèlerin ce qui lui serait montré par Dieu. Son directeur spirituel Overberg n’ayant pu, après le retour du Pèlerin, venir à Dulmen aussitôt qu’elle le lui avait demandé, elle envoya le P. Limberg à Munster pour qu’il conférât en sa qualité de confesseur avec Overberg et reçût aussi de Lui l’assurance que c’était la volonté de Dieu qu’elle s’ouvrît au Pèlerin. Elle avait rappelé à l’abbé Lambert l’avis si souvent reçu en vision qu’on devait mettre par écrit ce que le Seigneur lui faisait voir de sa Passion : et le vieillard infirme lui avait de nouveau promis de contribuer selon son pouvoir à ce qu’aucun dérangement ne fît manquer cette œuvre. C’est pourquoi Overberg, lors de sa visite à Dulmen, le 6 juin 1819, put sans peine confirmer tout l’entourage dans la persuasion que le séjour prolongé du Pèlerin et les notes qu’il prenait étaient dans les vues de Dieu. Anne Catherine elle-même fut très consolée par cette déclaration, comme le rapporte le Pèlerin. « Overberg, dit-il, est reparti. Elle est tellement épuisée qu’elle ne peut rien raconter : cependant elle parle du plaisir que lui a fait son entretien avec Overberg. »

 

8. Il y eut pour Anne Catherine quelque chose d’incomparablement plus difficile que le rétablissement de la paix extérieure : ce fut de faire comprendre au Pèlerin quelles conséquences nécessaires devait avoir, quant à sa manière d’agir, cette circonstance qu’il n’était pas prêtre, ni par conséquent en possession de l’efficacité et de l’autorité du caractère sacerdotal. Sans cesse elle avait à lui rappeler qu’il ne pouvait bien remplir sa tâche, qui était de recevoir les communications de la voyante, s’il ne se soumettait, comme elle-même, à l’autorité sacerdotale représentée pour lui par Overberg et par le confesseur. Déjà lors de sa première visite à Dulmen, elle lui avait adressé souvent et avec beaucoup de gravité des observations qui au commencement lui semblaient très étranges, comme quand elle lui disait : « Vous n’êtes pas prêtre !... J’ai besoin de voir Overberg, car il a le sacerdoce et vous ne l’avez pas.... Vous ne pouvez pas me venir en aide, parce que vous n’êtes pas ecclésiastique. Si vous étiez prêtre, vous me comprendriez, etc. » Mais il se passa bien du temps avant qu’il pût saisir le sens profond de ces paroles et les prendre pour règle de sa conduite. Jusque dans les deux dernières années de la vie d’Anne Catherine, il avait à consigner dans son journal des avertissements de ce genre qu’il accompagnait de ces réflexions : « Où donc est le prêtre tel qu’elle le comprend ? On me jette ce reproche : « Si vous étiez ecclésiastique, vous me comprendriez et cela m’épargnerait bien des tourments. » Mais aucun ne l’a comprise ! » Toutefois, avec sa patience surhumaine, elle arriva à soumettre au frein cet esprit rebelle, si peu capable d’empire sur lui-même ; elle sut le maintenir dans le respect de l’autorité et dans l’obéissance qui lui est due, de manière à lui faire accomplir sa tâche avec d’abondantes bénédictions pour les âmes des autres et pour la sienne propre. Cet homme, si supérieur au bon et simple Limberg par ses dons naturels, ses connaissances et son expérience, se voyait dans l’impossibilité d’obtenir un seul mot d’Anne Catherine sans le secours de celui-ci et le commandement qu’il donnait en sa qualité de prêtre. Chaque jour une nouvelle expérience lui apprenait qu’elle ne pouvait recevoir la volonté et la force de faire des communications que par l’intermédiaire du sacerdoce de Limberg, mais que ses fougueuses exigences ou ses instantes supplications n’y pouvaient rien. Quelque justifiées qu’il pût trouver encore ses plaintes véhémentes contre Limberg, qu’il accusait d’être tout à fait incapable d’apprécier les dons de sa fille spirituelle, il ne pouvait pourtant se dissimuler que ce prêtre simple et peu instruit, en vertu de sa foi vive et de la droiture naïve de son cœur, avait sur Anne Catherine une action immensément plus considérable que toutes les peines que lui-même se donnait, et il ne pouvait s’empêcher de sentir de combien de choses il lui fallait se dépouiller et combien d’autres il avait à acquérir avant d’arriver à une compréhension plus profonde de la voyante et de sa propre tâche à lui. On est étonné de voir avec quelle prudence Anne Catherine y aida le Pèlerin et avec quelle persévérance elle combattit les dangereux instincts de sa nature, si bien qu’elle parvint peu à peu à donner à son esprit un tout autre pli et à ses idées un tout autre cours. Elle avait coutume de le préparer d’avance à recevoir ses avertissements, qu’elle ne pouvait du reste se décider à lui donner que sur l’ordre de son conducteur invisible, afin qu’il les reçût de bon cœur et sans chercher à s’excuser ; mais la plupart du temps, elle parlait à sa conscience, soit par des images et des comparaisons frappantes, soit par des maximes et des règles de morale où cet homme d’un esprit si riche trouvait un charme qui l’attirait et le forçait comme malgré lui à les accepter. Quand, par exemple, il se laissait troubler intérieurement par quelque impression qui blessait son sentiment délicat du beau, elle lui adressait des avis comme ceux-ci : « Une personne peut aisément être choquée par une messe mal chantée ou par un jeu d’orgues au rebours du bon sens, pendant que d’autres s’en édifient. Mais on doit combattre ce sentiment de répulsion par la prière. Celui qui résiste intérieurement au scandale que lui donne une négligence dans le service divin acquiert par là un grand mérite et recueille pour lui-même une grâce perdue. » Elle le rappelait à la simplicité de la foi par des paroles comme celles-ci : « Celui qui veut arriver à se convaincre de la vérité par ses propres efforts et non par la grâce de Dieu peut bien être attaché à son opinion, mais il n’est pas pénétré par la vérité. »

 

9. Quelques semaines après son arrivée, elle s’ouvrit à lui en ces termes :

« Chaque soir je reçois l’avis de faire encore telle ou telle méditation et cela m’est notamment arrivé hier au soir. J’ai reçu pendant la nuit un avertissement qui me concernait ; il m’a surtout été beaucoup parlé du Pèlerin. Bien des choses doivent encore être corrigées en lui, et il m’a été dit de quelle façon nous pouvons par nos rapports avec lui le rendre meilleur et par là même plus facile à manier et plus utile. Comme alors je songeais à ma manière d’être envers le Pèlerin, me demandant comment je pouvais satisfaire à sa tâche et aussi à la mienne, et par quels moyens nous pourrions avoir une plus large part à un plus riche accroissement de mérites, j’appris que nous devions être patients l’un envers l’autre au milieu des souffrances qui viendront encore nous assaillir, et que le Pèlerin devait recevoir la sainte communion à mon intention : car par là l’union spirituelle sera plus grande. « Fais ce que tu peux, m’a-t-il été dit. Quant au reste, laisse faire le Pèlerin, car beaucoup de gens désirent s’entretenir en particulier avec toi, et quand ils viennent, tu dois examiner si cela peut leur être profitable.

« Tu dois prier pour que le Pèlerin se décide à être humble et patient. Il doit dompter son caractère fantasque et tu dois faire en sorte que ce soit sérieux. Prends garde, par une condescendance trompeuse et mal entendue, de te laisser prendre à de belles paroles. Résiste et sois ferme, afin que le Pèlerin se décide. Tu es trop débonnaire : ç’a toujours été ton défaut. Il ne faut pas te laisser entraîner à voir du bien là où tu trouves des inconvénients. »

« Mon guide m’a dit encore que j’aurai beaucoup à souffrir ; toutefois je ne dois pas m’effrayer, mais attendre sans inquiétude et m’en remettre à Dieu. J’ai reçu aussi beaucoup de réprimandes sur mes fautes : il m’a dit que je tais beaucoup de choses par une humilité mal entendue et que c’est un orgueil caché. Je dois prendre les choses et les donner comme je faisais dans mon enfance, lorsque pourtant je recevais beaucoup plus qu’à présent. Je dois dire sans réserve tout ce que j’aurais gardé pour moi, aussitôt que l’occasion s’en présentera. Je dois aussi accuser à mon confesseur tout ce qui me tourmente, quand même il semblerait qu’il ne veut pas m’écouter : je dois le prier de m’entendre, car ainsi j’aurai bien plus souvent du secours. Il m’a reproché aussi ma trop grande condescendance envers beaucoup de personnes, laquelle me fait manquer souvent à mes prières et à mes devoirs envers d’autres. Je parle d’une manière très déraisonnable quand je me plains d’être couchée là sans pouvoir rien faire. Il sait bien que j’aimerais à sortir le soir, enveloppée dans mon manteau, pour distribuer des aumônes, et que je regrette de ne pouvoir le faire parce que cela me plairait. Mais ce que Dieu m’impose ne m’est pas agréable. Je dois penser que ce n’est pas pour rien que je suis couchée ici : je dois agir par la prière et dire tout ce qui m’est donné. J’aurai bientôt quelque chose à dire et cela me paraîtra beaucoup plus pénible ; mais il faudra le dire. Un grand orage menace ; le ciel se couvre d’une manière effrayante. Il y a peu de gens qui prient et la détresse est bien grande : le clergé se gâte de plus en plus. Je dois exhorter tous les bons à prier de tout leur cœur. Il m’a dit ensuite que je devais être plus calme et plus recueillie en vue des souffrances qui vont venir ; autrement, elles pourraient me faire mourir subitement ; or, ma tâche journalière n’est pas finie, et si je mourais auparavant par suite de ma négligence, j’aurais à subir le reste de ces souffrances dans le purgatoire où elles sont plus rudes qu’ici-bas. »

 

10. Anne Catherine cherchait à encourager le Pèlerin en lui parlant des bénédictions qu’elle voyait découler des peines qu’il prenait et de ses travaux. Ainsi, peu de temps après son retour, elle lui raconta une vision où elle avait vu, sous la figure d’un jardin, beaucoup de choses touchant la première partie de la vie du Pèlerin, comme aussi touchant sa tâche actuelle et l’accomplissement de celle-ci qui ne devait avoir lieu qu’après sa mort. Lorsqu’il mit par écrit ce qu’elle lui avait communiqué, il ne pouvait certainement pressentir tout ce qu’embrassait cette vision prophétique, ni tous les objets auxquels elle se rapportait : mais sa relation n’en est que plus digne de foi.

« Je vis, dit-elle, le Pèlerin loin d’ici, triste et délaissé dans sa chambre. Il ne pouvait s’occuper de rien, s’intéresser à rien : tout était comme désert autour de lui. Je lui serais bien volontiers venue en aide, j’aurais travaillé, mis en ordre : mais je ne pouvais pas l’approcher ni l’aider.

« J’eus ensuite la vision d’un jardin. C’était un grand jardin que partageait en deux une haie par-dessus laquelle des gens regardaient : ils auraient aussi voulu la franchir, mais ils ne le pouvaient pas. Mon conducteur et moi allâmes dans une partie de ce jardin où la végétation était extrêmement riche, belle et abondante. Tout y était plantureux, verdoyant et touffu. Mais il y avait aussi énormément de mauvaises herbes ; j’y remarquai, entre autres plantes, des fèves et des pois. Il y avait une quantité de boutons et de fleurs, mais pas le moindre fruit d’aucune espèce. Parmi ces plantes montées en herbe, je vis se promener beaucoup de gens se complaisant en eux-mêmes.

« La première fois que je fis avec mon guide le tour de ce champ plantureux, il me dit : « Vois ce que c’est que tout cela : de belles fleurs de rhétorique, brillantes, mais stériles : surabondance, mais pas de récolte ; plénitude où il n’y a rien ! – Ah ! lui demandai-je, faut-il donc voir perdre tout ce travail qui a été fait ? – Non, me répondit-il, rien ne doit se perdre. Tout cela sera retourné et enfoui ; ce sera de l’engrais. » J’en eus de la joie et en même temps cela me fit pitié.

« Lorsque nous fîmes le tour la seconde fois, nous trouvâmes au milieu du chemin une petite cabane de branches de noyer recouverte d’une toile. Les noix qui étaient là étaient l’unique fruit du jardin. C’était un buisson rabougri. Plus loin on voyait une couple d’arbres, pommier et cerisier. Il y avait aussi toujours là des abeilles qui faisaient activement leur récolte. Du reste, ce lieu était très abandonné.

« Mon conducteur me dit : « Vois ; ton confesseur doit recueillir ces noix et prendre exemple sur les abeilles. » Mais celui-ci avait peur d’être piqué par elles : et je me disais que la peur qu’il en avait le ferait piquer, tandis que, s’il s’avançait tout tranquillement, les chères petites bêtes ne lui feraient rien. Dans le fait, il ne récolta rien non plus : il ne vit pas même les fruits ; il courait d’un buisson à l’autre.

« Lorsque j’allai là avec mon guide pour la troisième fois, la végétation était encore plus abondante et plus touffue. Mais je vis avec joie que le Pèlerin faisait sa récolte près de certaines plantes singulières qui se trouvaient aux coins des carrés et qui, quoiqu’un peu étouffées par celles qui les ombrageaient, donnaient toutefois des fruits pour la plupart. Je fus très joyeuse de voir le Pèlerin faire cela.

« J’allai de nouveau dans le jardin : tout y était encore riche et abondant : mais la végétation trop luxuriante tendait à se flétrir et à se décomposer. Alors tout fut foulé aux pieds et enfoui : je vis le Pèlerin se donner une peine infinie pour creuser et travailler la terre.

« Lorsque je revins, je trouvai le jardin entièrement travaillé. Le Pèlerin plantait de petites plantes en plates-bandes régulières, et cela me réjouissait fort. Je vis le Pèlerin quitter le jardin : il y entra alors plusieurs personnes que je connaissais sans savoir leurs noms. Elles se jetèrent sur moi avec fureur, m’injurièrent et m’outragèrent à l’excès. Elles ne m’épargnèrent aucune invective sur mes rapports avec le Pèlerin, disant qu’il naîtrait de là une nouvelle secte, et elles me demandaient ce qu’elles devaient penser de moi. Elles ne cessaient pas de m’injurier et de me gourmander orgueilleusement. Je laissai tout passer tranquillement sur moi et je gardai le silence. Elles déblatéraient de la même façon contre le Pèlerin. Il me semblait qu’il n’était pas loin et qu’il les entendait, lui aussi. Je me réjouis de recevoir tout cela avec tant de patience, et je ne cessais de dire : « Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! Je puis supporter cela : un autre peut-être ne le pourrait pas. » Ensuite j’allai m’asseoir sur une pierre dans un bosquet voisin.

« Alors j’entendis venir un ecclésiastique : c’était un homme qui paraissait énergique et actif, de la taille du prieur ; il était robuste et avait le visage coloré. Il s’étonnait fort que je supportasse toutes ces injures sans me défendre. Puis il réfléchit un peu et dit : « Cette personne supporte tout avec un grand calme : elle est pourtant intelligente et sensée ! Ce que fait le Pèlerin doit sans doute être tout autre chose que nous ne croyons. Le confesseur est aussi un digne homme qui ne souffrirait pas cela si ce n’était pas bon. » Et comme l’ecclésiastique inconnu continuait à parler ainsi en faveur du Pèlerin, les clabaudeurs commencèrent à se retirer. Je vis alors avec quelle diligence le Pèlerin avait travaillé et combien les plantes grandissaient et prospéraient.

« Mon conducteur dit alors : « Mets à profit cet avertissement céleste. Tu auras à subir ces injures et ces outrages : il faut t’y préparer d’avance. Tu vivras un certain temps tranquille en compagnie du Pèlerin : tu ne dois pas alors perdre ton temps ni laisser se perdre les nombreuses grâces que tu recevras : car ta fin viendra bientôt après. Ce que le Pèlerin recueille, il l’emportera au loin : car ici il n’y a pas de disposition à l’accueillir : mais là où il ira, cela produira son effet et c’est de là que cet effet viendra se faire sentir ici. »

 

11. Le sens de cette vision ne devint clair pour le Pèlerin que successivement et par degrés, comme le prouvent ses plaintes fréquemment répétées sur ce que le temps de la tranquillité ne veut pas venir ; car il entendait ces paroles du calme que procure la délivrance des dérangements extérieurs, tandis qu’elles se rapportaient au recueillement intérieur et à l’apaisement de son esprit qui pouvaient seuls le rendre capable de recevoir comme il le fallait la communication des visions sur la vie enseignante du divin Rédempteur. Or, il s’écoula plus de douze mois jusque-là, car ce ne fut qu’en juillet 1820 qu’arriva le moment où Anne Catherine, sur l’avis de son conducteur spirituel, put commencer à s’ouvrir à ce sujet. Le Pèlerin avait, il est vrai, beaucoup planté jusqu’alors et s’était livré à un grand et pénible travail, mais il y avait dans tout cela beaucoup de choses qui devaient plus tard être extirpées et enfouies par lui. Au commencement, il était encore trop plein de lui-même, trop dominé par ses inclinations et ses vues habituelles : sa vive imagination était trop indisciplinée et trop en travail pour qu’il pût, sans y rien mettre du sien, sans mélange et sans altération, reproduire les communications d’Anne Catherine avec autant de simplicité que celle-ci les faisait. Assez souvent il regardait ses propres interprétations comme tellement sûres et certaines, qu’il ne tenait guère compte des observations : cela arrivait surtout lorsqu’il s’agissait des notes relatives aux travaux accomplis pour l’Église dans la prière, lesquels, pendant la première année, furent le principal objet des communications qui lui furent faites. Quoique, en outre, il lui eût été bien souvent signifié qu’Anne-Catherine avait demandé à Dieu comme une grâce de ne pas savoir les noms des personnes et des classes de personnes appartenant à l’Église pour lesquelles elle avait à prier et à souffrir, il ne se laissait pourtant dissuader qu’à grand’peine d’intercaler dans les visions symboliques qui lui étaient racontées avec les désignations générales de fiancée, de fiancé, de pasteur, etc., les noms de certaines personnes dont il était spécialement préoccupé et auxquelles, suivant lui, devait s’appliquer tout ce qu’Anne Catherine rapportait d’après ses contemplations. Il y introduisait donc des allusions qui ne s’y trouvaient pas en réalité, en sorte que plus tard, quand il en eut l’intelligence plus complète, il effaça sur ses cahiers de notes beaucoup de choses jugées par lui sans valeur. Ce ne fut qu’après être devenu plus simple et plus calme intérieurement, qu’il ne put plus se refuser à voir combien le vol le plus hardi de son imagination restait à une distance incommensurable de la pure lumière dans laquelle la vierge favorisée du ciel contemplait ses visions. Ce fut seulement alors qu’aucune peine ne lui parut trop grande pour arriver à reproduire aussi fidèlement et aussi consciencieusement que possible ce qui lui était transmis de cette lumière pour le communiquer aux autres.

 

12. Rien ne fait du reste une impression plus singulière et plus propre à humilier profondément l’orgueil humain fondé sur les qualités naturelles et les dons supérieurs de l’intelligence, que de considérer cet homme de génie, ce poète si admiré, dans la situation qui lui est faite près de la pauvre religieuse malade. L’atmosphère dans laquelle elle vit est tout autre, elle est infiniment plus élevée que celle où vit le Pèlerin et où vivent tant d’hommes appesantis par leurs penchants et leurs attaches, ce qui les rend si capricieux, si inconstants et si faibles. Son détachement des créatures pratiqué dès la première jeunesse, ses souffrances incalculables, mais supportées avec la plus extrême patience, lui ont procuré une liberté de cœur, une lucidité et une force d’esprit qui la rendent inaccessible à toute influence d’un ordre inférieur et en même temps toujours plus digne de recevoir en elle la lumière prophétique. C’est pourquoi le Pèlerin peut bien l’affliger, lui causer des contrariétés et des ennuis de toute espèce : mais son intérieur, ses visions restent toujours un terrain où il n’a pas d’accès ; aussi rien n’est-il plus absurde et plus en contradiction avec la réalité des faits que la supposition suivant laquelle l’action involontaire de la puissante personnalité du Pèlerin aurait établi entre lui et Anne Catherine une espèce de rapport magnétique, en sorte qu’il n’aurait rien tiré d’elle qu’il n’y eut préalablement déposé. Il est aussi impuissant, à cet égard, que toute autre personne qui ne devient pas pour elle en vertu de la vocation sacerdotale un représentant de Dieu, et elle supporte son voisinage comme celui d’un malade et d’un indigent que Dieu lui envoie, afin qu’il soit guéri par son intermédiaire et qu’il reçoive les lumières nécessaires pour accomplir la tâche qui lui a été imposée. Ainsi le Pèlerin est, du premier au dernier jour, celui qui reçoit, celui qui est gratifié, celui qui est conduit ; elle est la conductrice, la distributrice, c’est-à-dire l’instrument de la sagesse et de la miséricorde divine, par lequel l’un des esprits les plus brillants de son époque doit être arraché aux égarements du siècle, à l’abus de son talent et conquis pour la glorification du très saint nom de Jésus.

Enfin il ne faut pas passer sous silence un trait du caractère du Pèlerin qui équivaut à des centaines de témoignages pour constater cette pureté incomparable, cette admirable grandeur d’âme d’Anne Catherine, aussi bien que la loyauté de son entourage. Personne n’avait un œil plus perçant que le Pèlerin pour reconnaître les faiblesses et les défauts du prochain. Il se plaint avec des larmes d’amer repentir de ce don redoutable et de ses effets. Lors de son arrivée à Dulmen, il est encore si peu maître de lui qu’il passe en un instant de l’admiration la plus exaltée au blâme le plus acrimonieux à l’égard d’une seule et même personne, ou d’une seule et même chose. Il est l’observateur le plus impitoyable et le plus irritable qui soit jamais venu dans le voisinage de la malade et de son petit cercle : il recherche tous les côtés faibles que sa défiance de plus en plus excitée croit y découvrir. Son enthousiasme d’abord si ardent s’évanouit avec le charme de la nouveauté : malheur donc à la malade s’il lui arrivait une seule fois de découvrir chez elle la moindre apparence équivoque pouvant éveiller les soupçons ! Il la jugera avec une sévérité inexorable. Jusqu’à la mort de la voyante, il ne se passe guère de semaine où les cahiers du Pèlerin ne soient remplis de plaintes interminables, où l’on ne voie toutes les paroles, tous les gestes, tous les pas du confesseur notés avec une prolixité fatigante et interprétés avec la plus grande rigueur : toutefois le seul méfait qui lui soit reproché est qu’il se soucie peu des notes que prend le Pèlerin, qu’il aimerait mieux que sa fille spirituelle n’eût ni visions, ni obligation de les faire connaître, et que, le plus souvent, il répond par une indifférence glaciale au ravissement que cause au Pèlerin quelque communication importante. Anne Catherine elle-même n’est pas autrement traitée. Qu’elle adresse des paroles de consolation à des pauvres et à des affligés, qu’elle donne des marques de sympathie bienveillante et amicale à ceux qui la visitent en écoutant leurs récits, leurs demandes, leurs plaintes et en y répondant, qu’elle se montre fatiguée, qu’elle laisse entendre une plainte, si légère qu’elle soit, tout lui est reproché comme une infidélité à sa mission, comme une dissipation des grâces d’en haut, comme un vol fait au Pèlerin, lequel de son côté ne reconnaît que dans de rares occasions quel supplice il fait souffrir bien souvent à la patiente et ce qu’il en coûte à celle-ci pour calmer sa fougue. Et quand, vaincu par l’incomparable douceur d’Anne Catherine, il se décide à en faire l’aveu, il ne peut s’empêcher de lui rendre ce témoignage : « Elle est pleine de bonté et de mansuétude : c’est le plus admirable vaisseau de la grâce divine. »

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

ANNE CATHERINE EST MISE EN ARRESTATION. SES PRESSENTIMENTS SUR CET ÉVÈNEMENT.

EFFETS QUI EN RÉSULTENT.

 

 

1. Dès le commencement de l’année ecclésiastique 1818-1819, Anne-Catherine fut préparée par Dieu à de grandes souffrances expiatoires qui l’attendaient. Elles lui furent montrées comme la tâche de cette période, tâche qu’elle devait commencer sans retard. Les évènements dont elle devait avoir tant à souffrir étaient encore dans les choses à venir, mais les ennemis invisibles dont les projets et les dispositions tendaient à ce but s’en occupaient déjà avec la plus grande activité. C’est pourquoi elle devait entrer en lutte avec eux, aller au-devant de leurs attaques, pour détourner ainsi le péril de l’Église de Dieu et déjouer les plans de ses malicieux et puissants adversaires. Le mystère d’iniquité qui, suivant le témoignage de l’Apôtre 11, ne cesse jamais d’opérer, faisait alors des efforts inouïs pour ruiner les fondements de la foi dans beaucoup de diocèses appartenant au troupeau de Jésus-Christ, précisément par les mêmes moyens de fourberie, de mensonge et de violence auxquels nous verrons Anne Catherine livrée en proie. Et, comme toujours et partout, c’étaient encore des prêtres apostats, entrés au service des sectes secrètes ou de l’Anti-Église, qui inventaient des mesures dont ils s’offraient à diriger l’exécution et qui, sous les noms de Règles fondamentales, Pragmatiques, Conventions, Actes de fondation, etc., devaient amener sans bruit la destruction de l’Église de Jésus-Christ. À mesure qu’approchaient les plus rudes épreuves de ce redoutable combat, les visions qui l’annonçaient devenaient plus claires et plus compréhensives, visions où la vierge consacrée à Dieu, destituée de tout secours humain, était armée de la force de l’Esprit divin pour remporter par la souffrance la victoire sur les ennemis de Dieu. Ce n’étaient pas seulement pour elle des tableaux instructifs ou prophétiques, mais toujours des épreuves personnelles fécondes en résultats, parce qu’elles étaient un développement incessant du grand combat qu’elle livrait pour l’Église : car Anne Catherine souffrait, pratiquait et accomplissait en réalité ce qu’elle voyait en vision. Les sentiments, les desseins et les actes des personnages qui travaillaient contre l’Église lui étaient mis sous les yeux afin qu’elle les combattît par le mérite attaché aux souffrances et par l’énergie de sa prière. De même que les visions n’étaient pas pour elles de purs rêves, de même ce qui s’y faisait par elle n’était pas une action vaine et purement imaginaire, mais plutôt la confirmation de sa vie spirituelle merveilleusement puissante, qui, en tant qu’intuitive, était une et n’avait qu’une seule et même opération, quoiqu’elle fût active dans deux sphères différentes et selon des lois doubles, dans la sphère des choses sensibles et dans la sphère spirituelle supérieure aux sens. Quand dans la contemplation elle prie, elle souffre avec patience, elle triomphe, c’est là un acte méritoire, c’est une opération, une victoire, une bénédiction pour l’Église, aussi bien que ce qu’elle souffre à l’état naturel de veille ou ce qu’elle a à accomplir dans les conditions de la vie commune extérieure, suivant les exigences et les relations de celle-ci : car dans un cas comme dans l’autre, dans chacune des deux sphères, elle est complètement, parfaitement libre, en pleine possession d’elle-même et, dans le sens le plus élevé, pourvue de tout ce qui est requis, dans l’ordre naturel et surnaturel, pour que l’homme vivant dans la chair puisse accomplir des actes dignes de la récompense éternelle. Sa vie extérieure est ordonnée par Dieu de manière qu’elle remplisse complètement sa tâche, et c’est pourquoi les évènements extérieurs de chaque jour, les incidents, les souffrances, les actions se rapportent à la vie intérieure, transcendante, contemplative de l’esprit comme le symbole à ce qu’il signifie, comme la similitude à la vérité, l’enveloppe à ce qu’elle recouvre. Les personnes qui ont avec elle des rapports extérieurs, celles qui lui font sentir leur inimitié, ses ennemis et ses oppresseurs sont, sans le savoir et sans le vouloir, les représentants des tendances multiples de l’époque, des classes de la société, des pouvoirs qui combattent par leurs paroles ou par leurs actes la foi catholique, les bonnes mœurs, l’Église de Dieu, ou qui leur portent préjudice par leur paresse, leur négligence ou leurs prévarications.

Assurément Anne Catherine ne put raconter qu’une très petite partie de ses visions prophétiques, mais le Pèlerin ne fut pas peu surpris, et il en sera de même du lecteur, de voir avec quelle exactitude se réalisait plus tard ce qui lui était montré d’avance dans ces visions comme se rapportant à ses tribulations prochaines.

 

2. Pendant l’Avent de 1818, Anne Catherine raconta ce qui suit :

« J’ai reçu de mon conducteur l’avis de me préparer à une pénible lutte. Je dois invoquer l’Esprit-Saint afin qu’il m’inspire tout ce que j’aurai à répondre. Je le fais maintenant tous les jours : j’ai appris ce que sera ce combat. Beaucoup de gens pleins de ruse et d’hypocrisie s’attaqueront à moi et chercheront à me prendre en faute à l’aide d’interrogations perfides. Mon angoisse était telle que ma poitrine était au moment de se briser : mais je me tournai vers mon époux céleste et je lui dis : « C’est toi qui as commencé la chose ; tu dois la conduire jusqu’au bout. Je m’abandonne entièrement à toi. » Et alors j’eus l’impression que je remettais entièrement l’affaire entre ses mains ; je ressentis un grand calme et une grande force que Dieu me donnait et je dis : « Je me laisserai couper en quartiers avec joie, si par là je puis être de quelque utilité au monde. » Parmi mes persécuteurs, un médecin et un ecclésiastique me furent montrés qui vinrent l’un après l’autre pour m’enlever d’ici. Ils feignaient d’être très bienveillants : mais je vis la fourberie dans leur cœur.

« 19 mai. Cette nuit a été très mauvaise pour moi. J’étais assaillie de tous les côtés ; on me maltraita fort, et à la fin on me déchira en petits morceaux. Je restai calme pendant tout cela et je me réjouissais de ce que c’en était fait de moi. Je vis et connus les instigateurs de la lutte et j’en vis les principaux mobiles. Ils parlaient beaucoup et faisaient grand bruit autour de moi, et enfin ils me déchirèrent en petits morceaux. Aucun de mes amis n’était là. Il n’y avait personne à me secourir, pas même un prêtre. Je fus saisie de tristesse : je pensai à Pierre et à la manière dont il avait abandonné son Maître.

« Je vis des hommes rassemblés délibérer et rire joyeusement des ruses bien imaginées à l’aide desquelles ils comptaient s’emparer de moi. Ils voulaient essayer des choses qui n’avaient jamais été essayées. Mon conducteur me dit que je devais être sans inquiétude, que, s’ils réussissaient, cela tournerait à leur grande confusion et à l’avantage de la bonne cause.

« 28 mai 1819. Je me vis au temps de l’épreuve abandonnée de tous, et, ce qui me fut le plus sensible, mon confesseur ne put venir à moi. Il semblait forcé de rester éloigné, quoique sans congé. J’eus une vision où je me trouvais seule dans une chambre : cependant la sœur Neuhaus semblait être là. Des gens vinrent sur moi du côté droit et jusqu’au pied de mon lit. J’étais entièrement sans défense.

« 6 juin. J’ai eu une très mauvaise nuit. Je me vis plus horriblement maltraitée que jamais. Je ne puis redire sans horreur jusqu’où l’on en vint avec moi. J’étais pendant ce temps abandonnée de tous mes amis. Mon lit était au milieu d’une chambre et je n’étais servie que par des étrangers. Je sus que j’étais réduite à cet état misérable par suite d’une querelle entre des ecclésiastiques et des laïques. Ils me déchiraient pour se narguer les uns les autres. Je vis dans le lointain Overberg : il était assis, triste et silencieux. Il semblait que tout fût fini pour moi. »

 

3. « 17 juillet 1819. J’eus de nouvelles visions sur la tribulation qui me menaçait. Je vis que toutes mes compagnes de couvent me visitaient, parlaient des rapports qu’elles avaient eus avec moi et cherchaient si je leur avais dit telle ou telle chose de mon état, etc. Je ne savais pas bien ce qu’elles voulaient et je disais : « Dieu sait ce que j’ai fait et ce que vous avez fait. » Je les vis ensuite aller toutes se confesser et communier, puis revenir à moi. Du reste, elles n’étaient pas meilleures qu’auparavant et elles voulaient savoir de moi quelque chose, je ne sais pas bien quoi. Je leur demandai si elles ignoraient que, longtemps avant d’être avec elles, j’avais eu aux mains et aux pieds des douleurs incompréhensibles pour moi, que souvent je leur avais fait toucher la paume de ma main qui était toute brûlante, que mes doigts avaient été tout à fait morts, sans que j’eusse jamais deviné ce qu’il en adviendrait. N’étais-je pas restée longtemps sans pouvoir prendre de nourriture, parce que je ne pouvais le faire sans vomir aussitôt ? Cela n’avait-il pas duré sept mois, sans que j’y attachasse aucune importance, n’y voyant qu’une maladie qui m’empêchait rarement de remplir mes devoirs et jamais de prier Dieu, ce qui était tout mon plaisir. Mais je trouvai toutes ces religieuses hésitantes et peu sincères dans leurs dires ; elles ne cherchaient qu’à se tirer d’embarras, excepté la supérieure et Neuhaus qui agissaient loyalement. Il vint alors une grande quantité de gens de ma connaissance ; ils firent comme ils faisaient toujours et parlèrent à tort et à travers. Il n’y avait là personne qui voulût être tout à fait avec moi. Lambert ne pouvait m’aider en rien : on ne s’occupait nullement de lui. Mon confesseur était peu éloigné ; mais la tristesse et l’ennui l’accablaient. Alors environ six hommes, laïques et ecclésiastiques, parmi lesquels deux protestants, vinrent à moi. Ils arrivèrent les uns après les autres, et quelques-uns d’entre eux étaient faux et malicieux à un point qui ne peut se dire. C’étaient précisément ceux qui avaient les manières les plus caressantes et les plus douces qui me maltraitaient le plus cruellement. Mais il vint dans la chambre un homme qui dit : « Tout ce qui se fait pour cette personne doit aussi se faire pour moi. » Je ne le connaissais pas, et il se tint très longtemps près de moi : il fut très honnête et très loyal envers moi et il fut présent à tout : mais il ne pouvait pas me secourir. Et quand les autres m’entourèrent (mon lit était au milieu de la chambre), ils prirent garde de ne pas le choquer. Au commencement, ils me firent de nouveau toute sorte de questions, et je ne répondis rien, si ce n’est que j’avais déjà donné trois fois des réponses consignées dans des procès-verbaux et que je n’avais rien à y ajouter. Le vicaire général était dans le voisinage et il s’agissait aussi de lui dans cette affaire. Je vis en outre que le doyen s’en occupait : il donnait des instructions à ce sujet et il ne m’était pas favorable. Overberg était éloigné et priait pour moi. Les deux saintes nonnes Françoise et Louise me consolaient et me répétaient sans cesse : « Prends courage ! du courage seulement et tout ira bien. » Bientôt ils se mirent à me détacher la peau des mains et des pieds : ils y découvrirent les marques qui étaient beaucoup plus rouges que par-dessus la peau. Ils me détachèrent aussi la peau de la poitrine et trouvèrent là également la croix beaucoup plus marquée que sur la peau. Cela les bouleversa tellement qu’ils ne savaient à quoi se résoudre. Ils restèrent muets et s’esquivèrent l’un après l’autre. Chacun avait sa séquelle à laquelle il racontait les choses à sa manière. Tous furent couverts de confusion. Pendant que j’étais là couchée, attendant l’opération qui allait se faire sur les plaies, je fus prise d’une terrible angoisse, et les deux bienheureuses nonnes m’encouragèrent, me disant que cela ne me ferait aucun mal. Alors vint à moi un jeune garçon d’une beauté merveilleuse. Son visage brillait comme le soleil : il portait une longue robe. Il me prit la main et me dit : « Viens avec moi remercier notre bon père. » Et il me conduisit en me soulevant. Je pus, avec son aide, arriver dans une chapelle très bien ornée, ouverte par le devant : elle n’était qu’à moitié achevée et comme coupée au milieu. Sur l’autel je vis les images de sainte Barbe et de sainte Catherine. Je dis au jeune garçon : « Quoi ! cette chapelle est coupée au milieu », et il répondit : « Oui, elle n’est encore qu’à moitié faite. » J’eus le sentiment du voisinage d’une magnifique demeure où beaucoup de personnes m’attendaient. Il y avait à l’entour des jardins et des champs avec des chemins et des bosquets : c’était comme une petite ferme. Cependant je sentais que tout cela était éloigné et il me semblait qu’il n’y avait pas encore là de demeure fixe disposée pour moi. Je sais seulement que je regardai dans l’intérieur de la chapelle avec le jeune garçon et que je vis tous ces tableaux. Tout cela se passait comme si j’eusse été ravie en esprit, pendant qu’ils retiraient la peau de mes plaies ; car je ne sentais rien et j’apercevais pourtant devant moi les lambeaux rouges relevés. Je vis la stupéfaction de ces hommes quand ils virent les signes à l’intérieur et comment ils se grattèrent derrière les oreilles. Je m’éveillai avec une sensation confuse et mélangée où figuraient en même temps la chapelle et l’opération. La vision touchant les nonnes et les gens de la ville était obscure ; c’était comme si j’étais informée d’un interrogatoire à propos de moi auquel ils auraient été soumis. Je vis aussi quelque chose comme un tumulte dans la ville.

« Le jeune garçon dit encore : « Vois maintenant combien peu de temps a duré tout ce qui t’inquiétait et te tourmentait, mais l’éternité n’a point de fin. Maintenant prends courage. Tu auras encore une rude épreuve à subir, mais tu la supporteras bien et elle ne sera pas si dure que tu la vois. Beaucoup de choses peuvent être détournées par la prière : console-toi donc. » – Il me fut encore dit que je devais prier la nuit pendant mes insomnies, parce que bien des personnes étaient en danger de périr et qu’une grande tempête était imminente : « Ne crains pas de le dire hautement et excite tout le monde à prier. »

 

4. Peu de jours après, Anne Catherine eut une vision des plus saisissantes où lui fut montré le martyre d’une jeune et tendre vierge : elle puisa dans ce spectacle une grande force pour la lutte qu’elle allait avoir à soutenir et un ardent désir de gagner une couronne semblable.

« Comme j’étais en prière, deux hommes inconnus vinrent à moi et m’invitèrent à les suivre à Rome jusqu’au lieu où les martyrs allaient être livrés au supplice. Il devait y avoir aujourd’hui un grand combat où devaient figurer des personnes de leur famille qu’ils voulaient voir souffrir la mort pour Jésus. Je leur demandai pourquoi ils s’exposaient au danger. Ils me dirent qu’ils étaient chrétiens en secret et qu’on ne les connaissait pas : comme parents, une place à part leur était réservée afin que la vue des supplices les effrayât. Mais ils allaient là pour se fortifier par le spectacle de la mort des leurs et aussi pour encourager ceux-ci par leur présence. Ils me conduisirent donc à l’amphithéâtre. Au-dessus de l’enceinte intérieure, en face de l’entrée, à droite du siège du juge, une porte entre deux fenêtres était pratiquée dans le pourtour circulaire. Nous entrâmes là dans une grande pièce où se trouvaient de braves gens, au nombre de trente environ, vieux et jeunes, hommes, femmes, jeunes garçons et jeunes filles. Tous étaient chrétiens en secret et rassemblés là dans le même but.

« Le juge, un vieillard à l’air cruel, donna un signal avec son bâton dans diverses directions, sur quoi les exécuteurs subalternes, déjà rassemblés au-dessous dans le cirque, firent ce dont ils étaient chargés. Ils étaient une douzaine. À gauche dans l’enceinte, en face de nos fenêtres, je vis quelque chose comme une idole : je ne sais pas ce que c’était, mais cela me fit une impression d’horreur : de ce côté étaient aussi les prisons. On en fit sortir les martyrs, deux par deux ; on les poussait en avant avec des épieux de fer. Ils furent d’abord menés devant le juge et livrés au supplice après l’échange de quelques paroles. L’édifice circulaire était rempli dans toute sa hauteur de spectateurs placés sur des gradins qui s’élevaient les uns au-dessus des autres : ils criaient, s’agitaient et faisaient grand bruit.

« La première personne martyrisée fut une délicate jeune fille de douze ans. Le bourreau la jeta par terre : il lui mit le bras gauche sur la poitrine et s’agenouilla dessus. Puis avec un instrument tranchant, large et court, il lui fit une incision circulaire autour du poignet et en releva la peau jusqu’au coude : il en fit autant à la main droite, puis aux deux pieds. L’horrible supplice de cette tendre enfant me mit hors de moi ; je courus vers la porte pour sortir et aller à elle : je criais miséricorde, je voulais être martyrisée avec elle et le valet de l’exécuteur me repoussa en arrière de façon que je le sentis vivement. Les gémissements de la jeune fille me déchiraient tellement le cœur que je demandai à être martyrisée au lieu d’elle. J’eus l’impression générale que j’avais aussi ma place là et que mon tour devait bientôt venir. Je ne puis dire à quel point la vue de ce supplice me fit souffrir.

« Ensuite le valet du bourreau lui lia les mains en croix et il me sembla qu’il voulait les lui scier. Lorsque je revins dans la chambre (elle était arrondie à la partie postérieure et il y avait des pierres triangulaires ou carrées sur lesquelles on pouvait s’asseoir), les braves gens qui se trouvaient là me consolèrent. C’étaient le père et la mère de la jeune fille, et ils disaient que le supplice de leur tendre enfant avait été sans doute bien déchirant, mais qu’elle se l’était attiré elle-même par sa hardiesse excessive. C’était une grande douleur pour eux : car c’était leur fille unique : elle allait sans cesse aux catacombes, pour y recevoir l’instruction chrétienne, sans prendre aucune précaution, puis ensuite elle parlait trop librement et trop hardiment. Elle avait cherché le martyre de tout son pouvoir, disaient-ils. Tout étant fini, deux personnes l’enveloppèrent et la placèrent sur un bûcher de forme ronde dressé au milieu de la place. On l’y déposa, les pieds tournés vers le centre ; il y avait en dessous beaucoup de petites branches qui prirent feu promptement et projetèrent leur flamme à travers le bois empilé. Mes bons voisins étaient vraiment touchants par leur résignation. Une des femmes déploya un rouleau long comme le bras, serré au milieu avec une large courroie : ils y lurent des prières à voix basse, se tenant au fond de la chambre. Ils faisaient cela par petits groupes de trois ou quatre qui avançaient la tête pour lire ensemble, et ainsi le rouleau passa de main en main, les uns se retirant pour faire place aux autres. Je compris bien ce qu’ils lisaient. C’étaient simplement de courtes sentences, d’un style singulièrement énergique et propre à élever l’âme. Le sens en était que ceux qui souffrent vont droit à Dieu au sortir de ce misérable monde. Je me croyais sûre de ne jamais oublier ces paroles, et maintenant je ne puis plus qu’en ressentir encore l’impression sans pouvoir les répéter. La lectrice s’interrompait souvent après une courte sentence en leur disant : « Qu’en pensez-vous ? » Ces prières s’adressaient à Dieu dans un langage très énergique. Je regardai aussi dans le rouleau, mais je ne pus reconnaître aucune lettre : les caractères étaient ronges.

« Je fus pendant le supplice dans un état d’angoisse indescriptible : jamais ce spectacle ne m’avait déchiré le cœur comme cette fois. La jeune fille avec sa peau relevée sur les bras et sur les jambes, et les gémissements que lui arrachait la douleur, était toujours devant moi ; je ne pouvais m’en aller : on ne laissait pas traverser le lieu du supplice. Plusieurs autres furent ensuite martyrisés ; ou les poussait de côté et d’autre avec des pointes de fer, et le sang jaillissait à distance : ils furent frappés avec de lourdes massues et leurs os furent brisés. À la fin, il s’éleva du sein de la multitude une violente clameur provoquée par les hurlements d’un homme. C’était le dernier martyrisé ; on lui fit souffrir de tels tourments qu’il chancela dans la foi ; il poussa de grands cris avec des malédictions contre les bourreaux : le désespoir, la colère, la douleur le rendaient effrayant à voir. Les bonnes gens qui m’entouraient étaient bien attristés de le voir ainsi. Il ne put pourtant pas échapper à la mort. Lorsque tous les suppliciés furent jetés sur le bâcher, je fus très affligée en pensant à celui-là : j’avais le pressentiment que son âme n’entrait pas dans la gloire. Quand tout fut fini, les bonnes gens qui étaient autour de moi me quittèrent. Les corps ne furent pas entièrement consumés : je vis plus tard creuser une fosse pour enterrer les ossements. Mais je vis descendre du ciel une blanche et brillante pyramide de lumière où les âmes des martyrs s’élevaient avec une joie indicible, semblables à des enfants. Mais j’en vis un retomber dans le feu du bûcher qui disparut laissant voir à sa place un lieu ténébreux où cette âme fut reçue par d’autres. C’était le martyr qui avait failli. Il n’est pas perdu à jamais ; il est en purgatoire : cela me réjouit. Hélas ! il y est peut-être encore. Je prie sans cesse pour de semblables âmes qui sont complètement oubliées.

« J’ai le pressentiment que ce martyre m’a été montré pour m’exhorter à la patience dans mes souffrances et parce que récemment je me suis vue aussi retirer la peau des mains et des pieds. Ces anciens Romains devaient être pour ainsi dire d’acier, les bourreaux comme les spectateurs, les martyrs comme leurs amis. Maintenant tous les hommes sont tièdes, mous et lâches, et on adore Dieu aussi mal qu’on adorait les dieux. »

 

5. Depuis la fête de la Visitation de la sainte Vierge jusqu’aux derniers jours de juillet, Anne Catherine eut à souffrir d’une si violente inflammation de poitrine que la plus légère commotion dans l’air, telle que peut la produire une porte qui s’ouvre ou l’approche d’une personne, provoquait chez elle des accès de toux convulsive très douloureux. Cette souffrance physique aboutit enfin à des sueurs de poitrine extrêmement abondantes qui la rendirent encore plus faible : mais en même temps son angoisse involontaire en vue des évènements qui approchaient augmenta à tel point qu’il lui fallut les plus grands efforts pour résister à son abattement. Le 2 août, le Pèlerin la trouva très triste et très ébranlée : il chercha à la consoler, mais elle-même le prépara à ce qui allait venir. Dès le jour suivant on vit arriver à Dulmen une prétendue commission d’enquête prussienne, ayant à sa tête le landrath 12 Boenninghausen. Les autres membres étaient deux médecins, Rave de Ramsdorf et Busch de Munster, et trois ecclésiastiques : le curé Niesert de Velen, le vicaire Roseri de Leyden et le professeur Roling de Munster. Boenninghausen se rendit avec Roseri près d’Anne Catherine pour lui annoncer « la nouvelle enquête ». Elle leur répondit qu’elle ne savait pas de quoi ils voulaient s’enquérir, vu qu’elle était prête à leur donner des explications sur tout ce qu’ils désiraient savoir. D’ailleurs il n’y avait rien qui n’eût déjà été examiné.

« Cela ne suffit pas, répondit le landrath, l’enquête a été ordonnée et doit être commencée immédiatement. C’est pourquoi la fille Emmerich doit se laisser transporter tout de suite dans la maison du conseiller de la chambre des finances Mersmann.

– Si c’est l’ordre de mes supérieurs ecclésiastiques, répondit-elle, je laisserai volontiers faire de moi tout ce qu’on voudra, parce que je croirai alors que Dieu le juge nécessaire. Je suis religieuse, et, quoique mon couvent ait été supprimé, je reste toujours religieuse et ne puis rien faire sans mes supérieurs ecclésiastiques. Le vicariat a déjà antérieurement proposé une enquête faite en commun. Si on y avait consenti, je m’y serais prêtée : car il ne peut que m’être agréable de voir la vérité mise au jour. »

Le landrath : « Cela ne regarde pas maintenant l’autorité ecclésiastique. Du reste, il y a ici trois prêtres catholiques. » À ces paroles, Anne Catherine s’adressa au vicaire Roseri et lui dit : « Comment pouvez-vous, étant prêtre, vous trouver ici, si cela ne regarde pas le clergé ? Vous avez déjà pris part à la dernière enquête d’une manière peu convenable pour un prêtre, et je suis d’autant plus attristée de vous voir encore ici. Vous avez par là perdu tout crédit auprès de moi. »

Roseri s’excusa, disant que la dernière fois il était venu comme par hasard : mais cette fois il en avait été requis et, sur sa demande, il avait reçu du vicariat la déclaration que non seulement il lui était permis d’assister à l’enquête, mais qu’on verrait volontiers qu’il y fût présent : il regrettait de n’avoir pas sur lui cet écrit 13.

Là-dessus Anne Catherine répéta au landrath sa déclaration qu’elle ne pouvait consentir à être transportée dans une autre maison, d’autant plus que son médecin aussi ne pourrait le trouver bon. Le landrath se retira alors en déclarant qu’il allait faire son rapport à Munster.

Le journal de Wesener rapporte à la date du 3 août :

« Lorsqu’hier soir je suis venu voir la malade, je l’ai trouvée émue, mais nullement déconcertée : seulement elle craignait que le vieux Lambert qui est malade en ce moment ne restât sans soins.

« Mercredi 4 août. Aujourd’hui j’ai trouvé la malade tout à fait résignée. Cette nuit il lui a été montré dans une vision qu’on lui ferait d’abord les plus belles promesses du monde, mais que plus tard on la tourmenterait d’une façon qui la réduirait à un état très misérable et à une faiblesse mortelle. Elle devait alors demander l’assistance de son confesseur. »

 

6. Le Pèlerin fut douloureusement ému de tout cela et il offrit de mettre tout en œuvre pour venir en aide à la patiente si cruellement opprimée. Le soir du 3 août il lui adressa une lettre ostensible 14 où il la priait de le proposer à la commission comme un témoin ayant les qualités nécessaires pour assister à l’enquête et pour constater devant le monde entier la légalité des actes de la commission et l’humanité de ses procédés. Mais lorsqu’Anne Catherine remit cet écrit au landrath, il déclara que le Pèlerin était « spécialement exclu ». Celui-ci s’adressa alors à Munster, au président supérieur prussien, M. de Vinke, qui lui répondit de sa propre main : « Je ne puis répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 4 de ce mois, qu’en exprimant mon regret de ne pouvoir satisfaire votre désir de prendre part à l’enquête ordonnée sur l’état de la fille Emmerich. On m’a expressément enjoint en haut lieu de la séparer de son entourage habituel, et cette séparation est si essentielle pour le but qu’on veut atteindre que je ne puis m’écarter de mes instructions sur ce point. Mais tout ce que vous voudrez communiquer à la commission touchant vos observations personnelles sera accueilli avec plaisir. Je craindrais aussi que votre présence ne fût désagréable à la fille Emmerich ; car, lors d’une visite médicale qui a eu lieu l’hiver dernier, elle a toujours témoigné beaucoup d’inquiétude en entendant prononcer votre nom. On a fortement recommandé aux commissaires de traiter la malade avec tous les ménagements et toute la douceur possibles, et le choix des personnes m’est garant que cette recommandation n’était nullement nécessaire. Il me sera toujours très agréable de faire personnellement connaissance avec le beau-frère de l’excellent Savigny 15 et j’espère me procurer ce plaisir à mon prochain voyage à Dulmen. »

Une demande faite de vive voix au landrath par le Pèlerin ayant été également rejetée, il se retira, sur le désir de la malade, à Bockholt, dans la maison paternelle du cardinal Diepenbrock, pour y attendre le résultat de l’enquête.

 

7. Le 4 août, le landrath demanda de nouveau qu’Anne Catherine consentît de bonne grâce à se laisser conduire hors de sa demeure : mais celle-ci persista avec encore plus de fermeté dans son refus de laisser prendre aucune disposition à son égard à l’insu de ses supérieurs ecclésiastiques. « Je demande, déclara-t-elle, un ordre du vicaire général, des personnes déléguées par lui et des témoins impartiaux : alors, quoi qu’il puisse arriver, je le recevrai au nom de Dieu, car je n’aurai rien à craindre. » Le landrath n’osa pas encore employer la force : mais après lui le curé Niesert s’approcha avec Roseri, et celui-ci dit : « Comment voulez-vous maintenant que l’on s’y prenne avec vous ? »

Anne Catherine : « Pourquoi m’interrogez-vous ? Avez-vous l’ordre de procéder avec moi comme je le voudrai ? Je demande des prêtres qui soient envoyés par l’autorité ecclésiastique et deux témoins qui écrivent aussi pour moi le procès-verbal et qui me le lisent afin que je sache ce qu’on m’attribue.

– Vous ne devez pas vous plaindre, dit alors Niesert, vous êtes couchée très commodément et vous paraissez vous trouver très bien ici.

– Comment je me trouve, répondit-elle, Dieu le sait, et se tournant vers Roseri : « J’ai appris par M. le doyen (Rensing) que vous n’avez pas l’autorisation du vicariat pour être ici. »

Le vendredi 6 août, le conseiller de médecine Borgès, protestant, vint de Munster à Dulmen en compagnie d’un magnétiseur. Dès son entrée dans l’hôtel de la poste, il déclara, du ton le plus grossier et le plus méprisant, « qu’il en aurait bientôt fini avec cette fille et qu’il ne plaisanterait pas. Il voulait, disait-il, la faire conduire à Berlin par des gendarmes sans que cela lui fît le moindre mal ». Ces propos se répandirent promptement dans Dulmen ; ils firent craindre à la bourgeoisie qu’on n’en vînt à l’emploi de la force et excitèrent la plus vive sympathie pour celle qu’on persécutait. Les bourgeois tinrent une assemblée dans laquelle on résolut de faire une protestation contre des procédés si contraires à la justice et aux lois : et la rédaction en fut confiée au commissaire de justice Keus. Elle fut remise au landrath Boenninghausen qui la reçut et promit solennellement qu’elle serait mise sous les yeux des autorités supérieures. Cette promesse calma les esprits et beaucoup se livrèrent à la confiance, espérant qu’ils avaient par là détourné de la pauvre religieuse le coup terrible qui la menaçait.

De l’hôtel de la poste, Borgès et son compagnon s’étaient rendus avec Boenninghausen chez Anne Catherine pour la presser de nouveau et plus instamment de donner son consentement à ce qu’on la transportât ailleurs.

Le voisinage de ce Borgès, qui avait un haut grade dans la franc-maçonnerie et dont la personne lui inspirait une répulsion particulière, fut pour elle un supplice indicible et elle supportait plus aisément des menaces et des injures que les paroles caressantes dont il se servît tout d’abord pour obtenir son consentement à être emmenée ailleurs. « Combien il est déraisonnable à vous, dit-il d’un ton sarcastique, de repousser l’offre si avantageuse qu’on vous fait d’être entourée uniquement d’hommes distingués, excellents, et de profiter de tous leurs bons offices dans un lieu bien préférable à celui-ci ! – Quant à la bonté de ces messieurs, répondit-elle, je l’abandonne au jugement de Dieu. Je leur souhaite toute espèce de bonté : cependant je n’en ai pas encore vu le moindre effet. S’il s’agit pour vous d’arriver à la vérité, vous pouvez m’examiner ici dans cette chambre. Mais je sais qu’il ne s’agit pas pour vous de la vérité que vous pourriez trouver tout seuls. Si vous voulez la vérité, pourquoi ne pas la chercher ici, chez moi ? » Tous deux lui ayant demandé de nouveau ce qu’elle désirait qu’on fît pour elle pendant l’enquête, elle répondit : « Je demande, comme étant gravement malade, la présence de mon médecin et de mon confesseur, une de mes consœurs pour me soigner, enfin deux prêtres et deux laïques comme témoins. Toutefois je proteste de nouveau que l’on ne me fera sortir de cette maison que par la force. » Après ces paroles, elle réclama encore contre l’adjonction du docteur Rave, parce que celui-ci, outre son procès-verbal officiel, au mois de février, avait fait une seconde relation toute différente et l’avait fait circuler dans le public, au grand préjudice de la malade. On verra bientôt quel fut le résultat de cette protestation. Pendant toute cette conversation, le magnétiseur, par sa contenance discrète et réservée, avait donné à connaître qu’il ne voyait pas chez Anne Catherine le moindre indice d’où il pût inférer que c’était une somnambule 16.

Wesener rapporte à propos de cette journée : « Le matin je trouvai la malade passablement forte. Elle ne voulut pas condescendre à la demande que lui faisait Borgès de se laisser transporter ailleurs. Celui-ci chercha aussi à me persuader : mais comme je lui déclarai qu’elle n’était pas transportable, il se mit en colère et déclara qu’il aurait recours à la force. Vers minuit, on a voulu en effet la transporter de force : mais comme il y a eu des rassemblements populaires, on y a renoncé pour le moment. La malade a encore protesté formellement qu’elle ne voulait pas être emmenée d’ici. »

 

8. Un témoin oculaire, M. de Schilgen, raconte ainsi cette tentative nocturne : « Tous les bourgeois bien intentionnés et moi-même, nous nous étions servis de l’acceptation de la protestation par le landrath pour calmer la population de Dulmen et lui persuader qu’il n’était plus question de recourir illégalement à la force. J’en étais moi-même tellement convaincu que j’allai me reposer : mais, avant minuit, je fus réveillé par un gendarme qui vint prendre un de ses camarades logé dans ma maison et me dit qu’il avait l’ordre de rassembler toute la gendarmerie. Je m’étonnai de voir qu’on se préparait ainsi à employer la force et je me rendis à la maison de la malade où beaucoup de gens étaient rassemblés pour attendre l’issue de l’affaire. Toute la gendarmerie était en mouvement. À minuit parurent Borgès, Boenninghausen et Busch. Ils se présentèrent à la porte qui conduit au logement de la malade, mais ils s’en retournèrent après avoir frappé assez longtemps sans qu’on vînt leur ouvrir. Alors ils se rendirent dans la cuisine du maître de la maison, se firent montrer par lui la chambre qui donnait sur la rue, déclarèrent que celle-ci pourrait très bien leur servir pour une nouvelle enquête et amenèrent par là (ce qui était leur but) le propriétaire et la foule rassemblée devant la maison à croire que la malade serait examinée dans la maison même et non transportée dans une autre. Cependant beaucoup de gens restèrent rassemblés dans les rues jusqu’au moment où l’aube du jour appela chacun à son travail. Le lendemain, de grand matin, j’entendis dire qu’à huit heures on enlèverait la malade de force. Pour me mettre au moins en mesure de rendre plus tard un compte exact des faits devant le juge compétent, je me rendis à sept heures et demie chez la malade qui, après la première salutation, répondit à la question que je lui adressai sur ce qu’elle avait résolu de faire : « Je suis dans un extrême embarras ; le landrath s’est adressé à monsieur notre doyen 17 pour qu’il me persuade de me soumettre à être transportée ailleurs pour subir une nouvelle enquête. Le doyen est venu me voir pour cela : je ne sais ce que je dois faire. » Comme je lui répondis qu’il fallait pourtant prendre un parti, elle reprit : « Non ! je ne m’y résoudrai jamais volontairement. Je persiste dans ma protestation ! » Elle me pria de rester près d’elle et d’engager l’employé de justice Keus à faire tout ce qu’il pourrait pour elle. Là-dessus entra le landrath qui fit de nouveau tous ses efforts pour obtenir son consentement. Je pris la parole et me référai à la protestation remise la veille et renouvelée encore tout à l’heure par la malade. Alors le landrath lui-même prit par les épaules la malade enveloppée dans ses draps de lit, pendant qu’une infirmière, qu’il avait amenée, la prenait par les pieds : ils la descendirent ainsi par l’escalier dans la grange, puis ils la placèrent sur un lit préparé à cet effet qui fut emporté dehors par quatre hommes de la police. Le cortège se mit en mouvement vers la maison du conseiller Mersmann, escorté par le lieutenant de gendarmerie et sa troupe. La tranquillité ne fut pas troublée, car les spectateurs, qui étaient par centaines, ne témoignèrent leur sympathie que par des larmes et des sanglots. À ma grande joie, j’avais remarqué que la malade, depuis le moment où on l’avait enveloppée, était tombée dans ce qu’on appelle l’état cataleptique, ce qui la rendit insensible à tout ce qui se passait au dehors 18. »

Plus tard Anne Catherine elle-même raconta ainsi la chose :

« Dans l’après-midi qui précéda mon enlèvement, je vis en vision, étant éveillée, l’évènement tel qu’il se passa le jour suivant. Cela me fit tellement souffrir que je n’étais pas en état de dire ce qui me tourmentait ainsi. Le doyen Rensing voulait que je cédasse de bonne volonté : en outre, le landrath me dit qu’il serait privé de son emploi et qu’il était un homme perdu, si je ne consentais pas de bonne grâce à ce qu’on me demandait. Mais je déclarai que je ne céderais qu’à la force. Lorsque le landrath me saisit, je fus aussitôt ravie hors de ce misérable monde et je me sentis ramenée à une vision de ma jeunesse que j’avais eue souvent avant mon entrée au couvent. Je restai absorbée constamment dans cette vision, et lorsque je m’éveillai le jour suivant et me trouvai dans la maison étrangère, je me croyais un enfant et je regardais comme un rêve tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors.

« J’ai passé tout le temps de ma captivité dans un état d’exaltation morale dont je m’étonnais moi-même. J’étais souvent gaie, je ressentais la plus grande compassion pour ces aveugles chercheurs ; je priais pour eux, je m’étais proposé de tout supporter pour les pauvres âmes en peine afin qu’elles priassent pour les persécuteurs. Je descendais souvent aussi dans le purgatoire et je voyais que mes souffrances ressemblaient aux leurs. Plus les persécuteurs étaient violents, plus je me sentais devenir maîtresse de moi et même contente. Cela ne manquait guère de mettre le landrath en fureur. Dieu me préservait de faire des démonstrations extérieures pendant la vision : les grâces étaient silencieuses. Sans le secours de la bénédiction sacerdotale et d’aucun objet sacré, je recevais de Dieu une abondance de force telle que je ne l’avais guère connue jusque-là et il me suggérait toutes les paroles que j’avais à prononcer : car je n’avais aucune réponse préparée d’avance. Chaque fois que mes oppresseurs se précipitaient vers moi d’un côté, m’interrogeant et m’injuriant, je voyais de l’autre côté une figure lumineuse d’où découlaient sur moi la force et la grâce. Je recevais aussi de là chaque mot que je devais dire : c’était toujours court, précis et doux, et j’étais pleine de compassion. Mais quand je parlais de moi-même, je sentais une grande différence : c’était une autre voix, vulgaire, dure et pleine d’âpreté.

« Le jour de la fête de saint Laurent, je vis son martyre. Je vis aussi l’Assomption de Marie, et le jour de la fête de sainte Anne 19, qui était la patronne de ma mère, je fus ravie auprès d’elle dans son séjour bienheureux. Je désirais rester avec elle : mais elle me consola et me dit : « Quoique bien des choses fâcheuses te soient encore préparées, cependant plusieurs épreuves terribles ont été détournées de toi par la prière. » Elle me montra alors plusieurs lieux où l’on priait pour moi. « Tu as bien soutenu le plus difficile, ajouta-t-elle, mais il te reste encore beaucoup à éprouver et à faire. »

« Le jour de la fête du saint patron de mon ordre (saint Augustin), j’eus la vue de ma situation, telle qu’elle aurait dû être suivant l’intention de mes ennemis. Je vis plusieurs d’entre eux pleins d’assurance et bien convaincus qu’en ma personne, ils tenaient les catholiques sous leur main et allaient leur infliger un affront notable. Je vis même les ecclésiastiques qui étaient dans cette affaire animés de très mauvais sentiments. Je me vis dans un trou profond et ténébreux et il semblait que je n’en devais plus sortir. Mais chaque jour je remontais un peu et la clarté allait en croissant pour moi. Mes persécuteurs au contraire s’enfonçaient de plus en plus profondément dans la nuit et les ténèbres, ils s’embarrassaient et se heurtaient les uns les autres et ils étaient assis comme au fond d’un trou. Saint Augustin, vers lequel je criais au secours, était près de mon lit le jour de sa fête et se tenait en face de l’homme qui me tourmentait si durement. Saint Jean vint aussi près de moi le jour de sa fête et m’annonça ma délivrance.

« Mais je vis aussi l’esprit malin toujours présent quand ils venaient. Il était comme un assemblage de tous les mauvais esprits, tantôt riant, pleurant, maudissant, faisant l’hypocrite, tantôt mentant, dissimulant, intriguant, excitant. C’est le démon des sociétés secrètes.

« Dans cette vision mon guide me conduisait par la main comme un enfant. Il me tira de la chaumière paternelle par la fenêtre, il me mena par la prairie, par la plaine sablonneuse, à travers le bocage, puis me fit faire par diverses contrées désertes une route longue et dangereuse, qui aboutissait à une montagne escarpée. Il fallut qu’il me traînât après lui pour que je ne restasse pas en chemin. Il me paraissait étrange de me croire toujours un enfant, quoique déjà si âgée. Quand nous fûmes en haut, il me dit : « Vois ; si tu n’avais pas été un petit enfant, je n’aurais pas pu te conduire ici. Maintenant regarde en arrière, et vois de quels dangers infinis tu étais menacée, et comment tu as pu passer heureusement au travers, grâce à la conduite de Dieu. » En me retournant, je vis toute la route que j’avais parcourue pleine d’images représentant sous les formes les plus multipliées le danger de tomber dans le péché et je vis comment j’en avais été miraculeusement préservée par la fidélité attentive de mon ange conducteur. Ce qui pendant le voyage s’était présenté à moi comme de simples aspérités du chemin, je le vis maintenant représenté sous des formes humaines comme des tentations induisant au péché. Je vis les tribulations de toute espèce auxquelles j’ai échappé, grâce à la bonté de Dieu. Je vis aussi des personnes avec les yeux bandés, ce qui signifiait leur obscurcissement et leur aveuglement intérieur, protégées longtemps dans leur marche au bord des abîmes, mais pourtant finir par y tomber. J’en vis plusieurs que j’ai contribué à sauver. L’aspect de ces terribles dangers me remplit d’effroi. Je ne pouvais pas comprendre comment j’y avais ainsi échappé.

« Lorsque mon conducteur m’eut montré tout cela, il me laissa là et fit quelques pas plus loin. Mais je me sentis à l’instant tellement faible et débile que je commençai à chanceler et à tomber comme un enfant qui ne peut pas encore marcher et auquel on retire la main qui le conduisait. Je me mis à pleurer et à me désoler comme un petit enfant. Alors mon conducteur revint et me tendit la main en disant : « Tu vois maintenant combien tu te trouves faible, aussitôt qu’on cesse de te conduire. Tu peux donc te faire une idée du besoin que tu as eu d’être guidée pour passer à travers tous les dangers que tu as vus derrière toi. »

« Alors il me conduisit de l’autre côté de la montagne, qu’il me fit descendre, et nous traversâmes une belle prairie pleine de fleurs blanches, jaunes et rouges. Elles étaient si serrées que j’avais toujours peur d’en écraser quelques-unes et que je ne savais souvent où poser le pied. Il y avait aussi là des rangées de pommiers en fleur et d’autres arbres de toute espèce. Au bout de cette prairie nous arrivâmes à un chemin creux fort sombre, bordé de grandes haies croissant en liberté. Le sentier était plein de pierres et de boue. Mais je passai heureusement tenant la main de mon guide, car je ne touchais pas le terrain fangeux, mais planais seulement au-dessus. Quand nous eûmes laissé ce chemin derrière nous, nous arrivâmes de nouveau à une montagne d’un aspect très agréable et passablement haute, qui n’était couverte que de beaux petits cailloux brillants. Lorsque nous fûmes au haut, je vis de là la prairie ainsi que le chemin dangereux parcouru antérieurement, et mon guide me dit que le dernier chemin si agréable avec ses fleurs et ses arbres fruitiers était la consolation spirituelle, le soulagement et l’action multiple de la grâce qui monte dans l’âme de l’homme après qu’il a résisté à la tentation et surmonté le danger. La crainte que j’avais eue de marcher sur les fleurs était le scrupule et la fausse conscience (un esprit semblable à celui d’un enfant, qui s’abandonne à Dieu en toute simplicité, marche sur toutes les fleurs du monde sans penser qu’il puisse en briser ou en froisser une et en effet il ne leur fait pas le moindre mal). Je dis à mon guide qu’il devait bien y avoir une année entière que j’étais en voyage avec lui, tant la route me paraissait longue. Il répondit : « Pour faire le chemin que tu vois, il te faudrait bien dix ans. »

« Alors je regardai en bas de l’autre côté de la montagne, et je vis la route que j’avais encore devant moi. Elle était très courte : je vis au bout, à une petite distance en droite ligne, la Jérusalem céleste, et je pus ainsi, sur cette montagne, voir d’un côté le sombre et périlleux chemin de la vie que j’avais laissé derrière moi et de l’autre le court trajet qui me restait à faire avec la magnifique cité de Dieu dans l’atmosphère azurée du ciel. Le plateau que j’avais maintenant à traverser était peu étendu, et conduisait en droite ligne à un chemin que je voyais aussi devant moi : mais à gauche et à droite je vis plusieurs sentiers détournés allant dans diverses dilections et revenant toujours au chemin direct, en sorte qu’il pouvait y avoir là une assez longue marche à faire. Ces sentiers ne paraissaient pas très dangereux, quoiqu’on pût y trébucher. Je vis avec une grande joie l’intérieur de la Jérusalem céleste ; elle se montra cette fois à moi bien plus grande et de bien plus près que cela ne m’était encore arrivé. Alors mon guide me conduisit d’un côté où l’on descendait la montagne : il semblait qu’un danger me menaçait et je vis le Pèlerin marcher dans le lointain : il paraissait emporter quelque chose et je désirais être près de lui, mais mon guide me conduisit dans une maisonnette où les deux religieuses qui m’étaient bien connues me préparèrent un lit dans lequel elles me mirent. Je me trouvai de nouveau une pauvre nonne et je m’endormis paisiblement dans une heureuse et incessante contemplation de la Jérusalem céleste. Je ne dois pas oublier de dire que pendant le voyage je tendis plusieurs fois la main à d’autres personnes et leur fis faire avec moi un peu de chemin.

« Je vis la Jérusalem céleste comme une ville d’or, brillante et diaphane, suspendue dans l’azur du ciel et ne touchant pas la terre. Il y avait des murs et des portes : mais je voyais à travers ces murs et ces portes et à travers tout ce qui était derrière. Cette vue est plutôt la perception instantanée d’un ensemble qu’une vue successive, telle que je suis obligée de la présenter ici. Il y avait là beaucoup de rues, de palais, de places, et tout était peuplé de formes humaines semblant appartenir à des races, à des rangs, à des hiérarchies diverses. Je distinguai des classes et des corporations entières liées par des rapports de dépendance mutuelle. Plus mes regards pénétraient profondément dans cette cité, plus tout m’y paraissait magnifique et merveilleux. Les figures que je voyais ne présentaient à l’œil d’autre couleur que la lumière dont elles brillaient, elles se distinguaient pourtant entre elles par la forme de leurs vêtements et par divers insignes qu’elles portaient, sceptres, couronnes, guirlandes de fleurs, crosses épiscopales, croix, instruments de martyre, etc. Au centre de tout ce tableau s’élevait comme un arbre, sur les branches duquel apparaissaient ainsi que sur des sièges des figures encore plus splendides. Cet arbre étendait ses rameaux comme les fibres d’une feuille et se relevait en s’arrondissant. Les figures supérieures étaient de plus en plus magnifiques et dans l’attitude de l’adoration : il y avait en haut comme de saints vieillards et je vis aussi au sommet comme un globe représentant le monde entier et surmonté d’une croix : il me sembla aussi voir là la Mère de Dieu, mais avec une bien plus grande splendeur que je ne l’avais vue ailleurs. Du reste il n’y a pas de paroles pour exprimer tout cela. C’est dans cette contemplation que je m’endormis dans la petite maison jusqu’au moment où, en me réveillant, je me trouvai de nouveau dans le temps. »

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

MESURES PRISES PAR LE VICARIAT.

 

 

1. Il faut ici interrompre le cours de la narration pour se rendre compte de la position de l’autorité spirituelle en présence de la religieuse maltraitée d’une manière si contraire au droit et qui, à raison de sa profession, en avait si souvent appelé à cette autorité.

Le 3 août, le vicaire général Droste avait écrit à Rensing : « J’apprends qu’on veut faire une nouvelle enquête sur la sœur Emmerich. Je vous donne cette information en vous chargeant de la communiquer sans retard à la sœur Emmerich ; dites-lui aussi que cette enquête a lieu sans qu’on m’en ait prévenu et que par conséquent je n’ai autorisé aucun ecclésiastique à y prendre part. »

En même temps le vicaire Roseri reçut une sévère réprimande pour s’être rendu à Dulmen sans avoir attendu l’ordre de ses supérieurs ecclésiastiques. « Aucun ecclésiastique, déclarait le vicaire général, ne doit accepter de l’autorité séculière un mandat de cette espèce ; il méconnaît et renie son auguste profession quand il se laisse employer dans des affaires de police. » Roseri fut obligé de quitter Dulmen. Ainsi firent le curé Niesert et le professeur Roling auxquels le même ordre était parvenu. Ce dernier différa d’obéir au vicaire général parce que le président supérieur et Boenninghausen s’interposèrent pour lui, mais Clément de Droste n’était pas homme à se laisser mettre en contradiction avec lui-même. Il adressa aussitôt à Rensing une nouvelle instruction. « M. de Vinke, disait-il, désire que je laisse les ecclésiastiques prendre part à l’enquête, mais je ne puis y consentir... Je ne puis permettre à aucun prêtre, pas plus à M. Roling qu’à un autre, d’y prendre part, d’autant plus que M. de Vinke ne parle pas d’une commission réellement mixte. Une fois pour toutes, tant que je ne vous écrirai pas le contraire, il faut vous en tenir absolument à ce que je vous ai écrit... J’espère donc que M. Roling ne se montrera pas moins obéissant que MM. Niesert et Roseri. »

Sur la demande de conseil et d’assistance que lui adressait la malade si cruellement opprimée, le vicaire général lui répondit par l’intermédiaire de Rensing : « Je vous réponds à la hâte que je ne puis donner de conseils circonstanciés pour l’avenir, parce que rien ne m’est connu quant à la marche de l’enquête projetée. Du reste, il me semble que ce qu’a fait la sœur Emmerich jusqu’à présent et que ce qu’elle a l’intention de faire est très convenable... Si la sœur Emmerich dit que je ne devrais pourtant pas l’abandonner entièrement, elle se fait une idée fausse de la situation. »

Lorsqu’ensuite elle fit adresser par Rensing au vicaire général une copie de la protestation présentée par elle à la commission afin qu’il en prît occasion d’agir en sa faveur, il répondit ainsi de Darfeld : « J’ai reçu ici vos rapports des 5 et 7 août, avec la protestation de la sœur Emmerich jointe au dernier. Je vais y répondre avec autant de brièveté et de précision que possible. Cette enquête est une enquête purement laïque, parce qu’elle est ordonnée et dirigée exclusivement par les autorités civiles : si des ecclésiastiques aussi y prenaient part, contrairement aux règles établies, cela ne changerait pas la nature de l’enquête : elle resterait toujours purement laïque et il est très important qu’on ne donne à cette enquête en aucune manière, ni du plus loin que ce soit, l’apparence d’une enquête mixte. Or donc :

« 1o Aucun ecclésiastique, sans vous excepter, ne doit y prendre la moindre part, soit pour, soit contre : tous les ecclésiastiques doivent absolument l’ignorer. Si la sœur Emmerich réclame, soit de vous, soit du chanoine Hackebram, soit de tout autre prêtre, assistance et conseil spirituel, il va de soi-même que cela ne doit pas lui être refusé : mais ni vous ni aucun prêtre ne devez accéder à une demande venant d’une commission dont l’existence doit vous être inconnue. Vous ferez en sorte que les ecclésiastiques sachent bien cela.

« 2o Je ne vois pas quel droit les amis de la sœur Emmerich ont de porter plainte en leur propre nom devant les tribunaux supérieurs du pays contre la commission : mais si l’on doit en venir là, c’est la sœur Emmerich elle-même qui doit le faire ou tout au moins ses amis devraient avoir d’elle pour former la plainte un mandat en forme et par écrit.

« 3o Il est convenable que les ecclésiastiques dont la sœur Emmerich prend le conseil ne restent pas seuls avec elle dans ce moment. »

Le vicaire général ne pouvait pas prendre une autre décision : car, un an auparavant, sur une première démarche faite par le président supérieur prussien, il avait présenté un projet de commission d’enquête mixte que celui-là avait rejeté sous un prétexte futile. « J’avais, dit-il, proposé à M. de Vinke, suivant son désir, une commission d’enquête mixte, laquelle toutefois n’a pas été formée, le baron de Vinke ayant assuré qu’on ne pourrait pas trouver quatre personnes (j’avais exprimé le désir qu’il y eût parmi elles des protestants) qui, alternativement avec quatre autres nommées par moi, surveillassent la sœur Emmerich pendant huit jours au moins. »

Là-dessus le président supérieur alla en avant, éludant à dessein et d’une manière très significative l’intervention de l’autorité ecclésiastique : il nomma une commission dont les mobiles dirigeants et les tendances étaient trop visibles aux yeux du vicaire général pour qu’il ne se jugeât pas obligé, afin de sauvegarder la dignité de l’Église, de défendre sévèrement à tout prêtre d’en faire partie. Il savait aussi qu’en face du nouveau gouvernement sous le joug duquel était tombé le pays de Munster, il ne pouvait hasarder aucune démarche en faveur de l’innocence persécutée, sans l’exposer à un traitement encore bien pire : c’est pourquoi il considéra l’enquête de police prussienne comme non avenue, parce qu’il avait la confiance (ainsi que cela fut révélé à Anne Catherine pour sa consolation) « que ce qui venait de Dieu recevrait aussi de Dieu et de lui seul une assistance infaillible ».

 

2. Déjà, lorsque Bodde avait livré à la publicité ses attaques contre Anne Catherine et par là même contre l’autorité ecclésiastique, le vicaire général, pour prévenir l’intervention probable des nouvelles autorités et de leur police, avait pensé à reprendre son ancien projet d’éloigner pour toujours Anne Catherine de son entourage habituel et de lui préparer un séjour tranquille où elle pût vivre complètement séparée du monde entier. Il avait peine à admettre que Dieu lui-même, ayant marqué la pauvre religieuse de ces stigmates qui étaient pour lui la source de tant de soucis, voulût cependant la laisser dans une situation et au milieu de relations qui ne lui semblaient pas celles qui convenaient à une si éminente distinction. Sans doute il ne pouvait plus la replacer dans le secret de la stricte clôture d’un couvent : mais si elle avait le bonheur d’être éloignée d’un entourage sur lequel tous ceux qui contestaient ses signes faisaient peser le soupçon d’être les auteurs de ce qu’ils appelaient une imposture, on enlèverait, selon lui, aux calomniateurs la principale base de leurs attaques, et dans le cas probable où l’on ne pourrait éviter une nouvelle enquête, lui-même aurait « les mains tout à fait libres ». Que Dieu même eût fait échouer son plan de la transporter à Darfeld, c’est ce qu’il ne voulait pas s’avouer, parce qu’il était porté à voir dans l’abbé Lambert 20 et dans le P. Limberg, ces hommes si timides et si inoffensifs, l’une des causes du refus qu’avait fait la malade de se laisser cacher à Darfeld. Mais comme, quelques années après, par suite des bavardages d’une ancienne consœur de la malade qui cherchait à se donner de l’importance, on fit courir à Munster le bruit sans fondement qu’Anne Catherine avait l’intention d’aller s’établir à ce qu’on appelait l’Ermitage, près de Dulmen, il envoya à Dulmen le 10 juillet 1817 une sévère instruction ainsi conçue : « Ayant appris que la sœur Emmerich se propose d’aller habiter l’Ermitage près de Dulmen avec l’abbé Lambert ou le Père Limberg ou avec tous les deux, je vous charge, monsieur le doyen, de faire savoir immédiatement à la sœur Emmerich et aux deux ecclésiastiques susnommés, que je ne puis, il est vrai, m’opposer à ce que la sœur Emmerich aille habiter cet ermitage ; mais que je lui interdis très formellement de laisser habiter là près d’elle l’un ou l’autre de ces deux prêtres ; en outre j’interdis à ceux-ci, sous peine d’une punition que je me réserve de fixer, de loger à cet ermitage dans le cas où la sœur Emmerich y habiterait et d’y passer même une seule nuit. »

Différents bruits de ce genre se succédaient les uns aux autres ; des accusations et des menaces contre Anne Catherine et son entourage adressées au vicaire général par les personnes les plus diverses, soit de vive voix, soit par écrit, excitèrent de plus en plus chez lui la crainte que tout cela ne fût exploité au préjudice de l’Église et firent perdre la justesse de son coup d’œil à l’esprit d’ailleurs si éclairé de cet homme supérieur, en sorte que, pour éloigner la malade de Dulmen de la manière la plus propre à prévenir tout refus de sa part et toute immixtion étrangère, l’idée lui vint d’un de ces expédients auxquels, dans des cas semblables, l’autorité ecclésiastique doit le plus éviter d’avoir recours : il écrivit à Rensing le 21 octobre 1817 :

« Je vous remercie fort de votre dernière lettre au sujet de la sœur Emmerich, et je crois devoir y répondre que, le matin même du jour où je me suis entretenu avec vous, j’ai mis par écrit et scellé de mon sceau ce que je me propose de faire à son égard et que je ne compte briser le cachet qu’en votre présence... Je vous prie de dire en mon nom à la sœur Emmerich que, comme son supérieur ecclésiastique, je lui enjoins de prier Dieu de nouveau pour qu’il daigne lui faire connaître exactement, et dans le détail, le plan que j’ai formé par rapport à elle. – Dès que j’aurai une occasion, je prendrai la liberté de vous envoyer un exemplaire du livre composé par mon frère sur l’Église et l’État... Puisse Dieu commander aux vents et à la mer ! »

 

3. Ce fut donc sur l’espoir que sa pensée serait devinée que le vicaire général assit l’exécution de son projet. Il ne sentit pas que par là il se plaçait sur le terrain de l’art divinatoire et perdait de vue les règles strictes de la foi et les principes qui font autorité, quant à la direction de la vie ascétique, lesquels seuls peuvent donner la mesure et tracer la limite dans une enquête ecclésiastique. Il ne sentit pas non plus la contradiction intrinsèque du plan imaginé par lui, dont la conception était l’hommage le plus complet rendu à Anne Catherine, tandis que sa mise à exécution aurait été la condamnation de celle-ci : car si elle recevait de Dieu la révélation des projets restés secrets, il trouvait là la plus haute confirmation de la réalité des dons accordés à la voyante, et alors il devait d’autant moins aller à l’encontre des desseins de Dieu sur celle qui lui servait d’instrument et chercher à y mettre obstacle. Mais on est saisi d’étonnement en voyant avec quel soin jaloux, même dans ce cas, Dieu sauvegardait l’autorité du supérieur ecclésiastique. La pureté d’intention qui avait présidé à ce projet fut agréée par Dieu ; et maintenant il y était donné satisfaction, au moyen de l’enquête de police dans laquelle Anne Catherine devait être assez longtemps séparée de son entourage habituel pour que toute suspicion fût dorénavant réduite au silence. Mais quelque chose dans ce plan allait à l’encontre des voies de Dieu, savoir, le projet de cacher Anne Catherine pour toute sa vie dans un asile absolument fermé au monde : or Dieu ne permit pas qu’il s’accomplît, parce qu’elle avait encore une tâche à remplir : celle de raconter la vie de Jésus. Cependant il lui fallut mériter la mise à néant de ce projet par des souffrances dont la terrible violence nous fait reconnaître au prix de quelles expiations la grâce de cette communication devait être acquise à la chrétienté. À peine Rensing avait-il donné à la malade connaissance de l’ordre mentionné plus haut qu’elle fut éclairée par son ange sur le projet secret du vicaire général ; mais, dès le lendemain, Wesener eut à rapporter ce qui suit :

« 25 octobre. J’ai trouvé la malade dans un état de faiblesse mortelle. Elle me dit que, pendant toute la nuit, elle avait été dans le plus triste état, et qu’elle s’était vue au moment de mourir. Elle ne pouvait à la vérité désigner exactement le jour de sa mort, mais elle croyait qu’il n’était pas éloigné.

« 26 octobre. La malade tombe dans un état de faiblesse extrême. Nous avons résolu de la faire veiller la nuit. Elle a passé cette nuit dans le plus triste état. Elle a eu trois attaques de spasme tonique pendant lesquelles les muscles du bas-ventre étaient retirés jusqu’à la colonne vertébrale. Elle a annoncé d’avance chaque attaque et assuré qu’elle devait souffrir cela, mais que Dieu lui donnait la patience nécessaire. »

Ces souffrances durèrent avec une violence toujours croissante jusqu’à la première semaine de novembre et réduisirent plusieurs fois la malade à un état peu différent de la mort, si bien que le médecin et le confesseur attendaient sa fin comme certaine. Cependant, le 6 novembre, Wesener put dire dans son journal : « Aujourd’hui j’ai trouvé la malade encore très faible, mais tout à fait rassérénée. « Pendant mes dernières souffrances, a-t-elle dit, je n’ai cessé d’avoir des visions. J’avais à gravir une montagne escarpée en compagnie de mon guide. Je vis sur le chemin à droite et à gauche des sentiers descendant vers les précipices et je vis la détresse des égarés pour lesquels j’avais à prier. Vers le milieu de la montagne, je rencontrai une ville avec une magnifique église. Avant de pouvoir y entrer, je fus reçue par de bienheureuses religieuses de mon ordre, qui me revêtirent d’un habit éblouissant de blancheur. Je leur fis connaître la crainte que j’avais de ne pouvoir réussir à préserver cet habit de toute tache. Elles me dirent alors : Fais ce que tu pourras : certainement il y aura encore des taches, mais il faudra les laver avec tes larmes... J’eus aussi un entretien avec mon guide sur le secret que le vicariat m’a fait imposer par monsieur notre doyen, et il m’a été dit que je devais garder le silence le plus absolu sur ce sujet envers tout le monde sans exception. Si l’on voulait pousser la chose plus loin, a ajouté mon guide, Dieu y mettrait ordre. »

 

4. Le silence obstinément gardé par la malade sur la révélation qui lui avait été faite du plan secret, jeta le vicaire général dans l’incertitude, en sorte qu’il écrivit à Rensing le 5 avril 1818 : « Je n’ai pas encore de jugement arrêté sur cette affaire. J’ai fait de mon côté ce qui devait être fait pour approfondir complètement la chose. Si l’enquête mixte n’a pas eu lieu, c’est M. de Vinke qui en est responsable, lui qui, sous le vain prétexte qu’il ne pouvait pas trouver quatre laïques pour surveiller la sœur, a rompu les négociations. Je pense que Dieu prendra la chose en main. » – Néanmoins, comme pour attester qu’il ne pouvait pas douter de la vocation extraordinaire d’Anne Catherine, ni de sa parfaite sincérité, il ajoutait aussitôt ces mots : « Cette lettre vous sera remise par le prince de Salm Reifferscheid, accompagné peut-être de son fils et de M. de Willi, ecclésiastique. Ils désirent voir la sœur Emmerich et lui parler ; ils voudraient voir aussi au moins une de ses mains. Comme ce sont des personnes craignant Dieu, je n’ai pu leur refuser de vous prier de les conduire chez la sœur Emmerich. C’est par précaution que j’ai fait mention du prince héréditaire et de son sage mentor : car je ne sais s’ils seront du voyage. »

L’automne suivant, lorsque Sailer vint à Dulmen et, sur la demande d’Overberg, se fit rendre compte par Anne Catherine de l’état de sa conscience, elle lui révéla le secret du vicaire général et l’ordre qu’elle avait reçu. Il la confirma dans sa résolution de garder le silence, et le vicaire général laissa tomber la chose.

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

LE TEMPS DE LA CAPTIVITÉ.

 

 

1. Anne Catherine fut transportée chez le conseiller Hoffmann 21, dans une salle du second étage où l’on ne pouvait entrer que par une seule porte donnant sur l’antichambre. Le lit dans lequel elle fut placée se trouvait au milieu : il était dégagé de tous les côtés : on pouvait le voir de l’antichambre et faire de là les observations les plus exactes. C’était là que, suivant les prescriptions du président supérieur, deux membres de la commission devaient toujours se tenir pour ne jamais perdre de vue la malade. Au bout de six heures, ces deux membres étaient remplacés par deux autres. Le lit avec sa garniture et aussi le linge de corps nécessaire à Anne Catherine étaient visités par la commission avec un soin minutieux, afin qu’on n’y cachât ni les instruments tranchants ni les préparations chimiques à l’aide desquels, suivant eux, la malade provoquait les effusions de sang. On visita aussi avec soin les ongles de ses doigts pour voir s’ils n’étaient pas assez longs pour déchirer la peau.

Le président supérieur envoya de Munster une infirmière nommée Mme Wiltner, choisie exprès, sur la proposition du professeur Bodde, comme ayant toutes les qualités voulues. Mme Wiltner n’avait jamais vu Anne Catherine : les commissaires l’avaient prévenue d’avance contre elle, comme contre une trompeuse qu’elle devait surveiller pour aider à mettre la fourberie au grand jour : car les instructions données à la commission par le président supérieur portaient que l’enquête devait continuer sans interruption jusqu’à un résultat décisif.

Dans la soirée de ce premier jour, Anne Catherine retrouva la conscience des objets extérieurs et vit le changement opéré dans sa situation et son nouvel entourage, mais ce ne fut que pour peu de temps, car bientôt elle tomba de nouveau en contemplation, et cela jusqu’au matin du jour suivant. Elle avait repris par là une force suffisante pour pouvoir maintenant envisager nettement et avec calme ses dernières épreuves, sa position présente et les conséquences qui en pouvaient résulter. Pour être prête à tout, elle demanda que la sainte communion lui fût donnée par son confesseur. Elle s’offrit à Dieu en sacrifice avec tout ce qui se préparait pour elle, pria pour ses persécuteurs, et se sentit tellement fortifiée par la réception de la sainte Eucharistie qu’elle regarda l’avenir en face avec la tranquillité d’âme la plus complète et l’abandon le plus entier à la très sainte volonté de Dieu. On était au dimanche 8 août. Ce jour se passa tranquillement : les observateurs vinrent souvent près d’elle, mais ils furent polis. Le professeur Roling, de Munster, ne pouvait assez s’étonner de la sérénité que montrait la malade, et il exprima sa surprise en ces termes : « Je ne puis comprendre comment dans cette position vous paraissez si forte et si sereine. » L’infirmière, Mme Wiltner, témoigna aussi son étonnement, et Anne Catherine, remarquant combien elle faisait attention à toute sa manière d’être et à chacune de ses paroles, s’en réjouit beaucoup et se dit à elle-même : « Maintenant la vérité sera mise au jour. »

La nuit du dimanche au lundi 9 fut très agitée, parce que ses surveillants venaient près d’elle les uns après les autres à de courts intervalles, approchaient la lumière de son visage et l’interpellaient. « Cependant, raconta-t-elle, je ne restai pas même alors sans assistance. Quand ils tournaient autour de moi avec la lumière, mon bon ange était toujours présent : je lui obéissais, je l’entendais, je lui répondais. Il me disait souvent : « Réveille-toi. » Il me fallait aussi parler, et quand mes persécuteurs me faisaient des questions insidieuses, il me disait ce que je devais répondre. »

Le jour suivant, les interrogatoires commencèrent. Le docteur Rave, qu’elle avait récusé, mais inutilement, ouvrit la séance. Anne Catherine fut obligée de laisser visiter ses stigmates, ce qui blessait cruellement son exquise délicatesse. Rave mettait aussitôt sur le papier les réponses qu’il recevait. Il trouva la malade tellement faible qu’il sentit bien combien il lui était pénible de parler. Il lui demanda souvent s’il devait en rester là, mais elle le pria de continuer. « Car, dit-elle, je suis ici pour cela : il faut donc que j’en passe par là. » De temps en temps, Borgès et Boenninghausen venaient aussi, s’asseyaient au pied du lit et l’observaient attentivement. Elle s’efforçait de répondre aussi exactement que possible à chaque question, consolée toujours par l’espoir que la vérité et l’innocence finiraient par avoir raison. L’interrogatoire dura toute la journée jusqu’au soir, où la malade, complètement épuisée, tomba en défaillance. Pendant toute la journée, Rave et Boenninghausen s’étaient donné une tâche consistant en ce que chacun d’eux, pendant l’absence de l’autre, comblait celui-ci de louanges devant Anne Catherine et lui attribuait les meilleures intentions à l’égard de la malade. Ils combinaient en général toutes leurs paroles et leurs procédés de manière à la convaincre qu’ils étaient ses protecteurs et ses amis très sincères. Borgès, par ses manières cyniques, lui infligeait un terrible supplice. Elle voyait en lui le principal instigateur de toute cette affaire si contraire à toute justice, et il saisissait toutes les occasions de blesser la malade par une grossièreté injurieuse. Le soir de ce troisième jour, on notifia à celle-ci que sa consœur Neuhaus et le P. Limberg n’auraient plus accès auprès d’elle. Le doyen Rensing eut seul encore la permission de la voir et il lui porta chaque semaine la sainte Eucharistie. La nuit se passa avec les mêmes dérangements que la précédente. La malade fut assaillie par les mêmes angoisses. Cette fois on s’occupa particulièrement des plaies des mains qui furent continuellement palpées et examinées par les observateurs. Elle laissa tout faire sans dire un mot 22.

Le mardi 10, dans la matinée, les interrogatoires et les inspections recommencèrent. Quoique, la veille, le docteur Rave eût déclaré que sa tâche était terminée, il se mit à interroger et à s’enquérir de nouveau, en compagnie de Borgès et de Boenninghausen. C’était bien sur les mêmes points qu’on l’interrogeait, mais les questions étaient autrement posées et de façon à mettre la malade en contradiction avec ses réponses antérieures. Comme Rave, au mois de février, avait dit partout qu’elle avait des callosités aux pieds, ce qui prouvait qu’elle marchait en cachette, elle lui dit après une inspection réitérée de ses pieds : « Que vous en semble, monsieur le docteur : puis-je marcher avec mes pieds ? » À quoi il fut obligé de répondre en présence des assistants : « Il ne peut pas être question de cela ; vous êtes trop faible et trop souffrante. »

Quand l’interrogatoire eut duré deux heures, tous les membres de la commission furent convoqués par Borgès pour entendre la lecture des procès-verbaux. Cela prit quatre grandes heures sans interruption, depuis dix heures du matin jusqu’à deux heures de l’après-midi : car chacun des commissaires semblait se croire obligé de s’assurer par son propre examen si les allégations étaient exactes et la description des marques conforme à la réalité. Le corps martyrisé de la patiente fut traité par ces hommes avec aussi peu de ménagement que si c’eût été un morceau de bois : dans leur sauvage brutalité, ils ne souffrirent même pas que la timide vierge consacrée à Dieu se voilât la poitrine : chaque fois qu’elle se recouvrait en tremblant, ils arrachaient brutalement le linge et répondaient à ses supplications plaintives par des railleries cyniques. Vers deux heures, on se décida enfin à l’épargner un peu et à lui laisser quelque repos : mais, au bout d’une heure, tous revinrent et le supplice recommença. Cependant Dieu l’appela à la contemplation et elle n’eut plus conscience de ce qui se passait autour d’elle à l’extérieur. Elle vit le martyre de saint Laurent. La seule chose dont elle eût encore le souvenir, c’est qu’il lui fut dit le soir que c’était bien, qu’elle pourrait retourner chez elle le samedi. « Ce jour, dit-elle, fut le plus pénible de ma vie. J’étais anéantie par la confusion et la tristesse que me causaient ce que j’avais à supporter et les paroles qu’il me fallait entendre. Je me disais, lors du traitement outrageant pour la décence que je fus forcée de subir : « Mon âme est dans la prison du corps : maintenant ce corps lui-même est en prison, et l’âme confinée sur un tout petit point est obligée de livrer ce corps de péché. Crucifiez-le, outragez-le : ce n’est qu’une méchante planche. »

 

2. Le mercredi 11 août les commissaires entrèrent dans une nouvelle voie. D’après les résultats de l’examen du jour précédent, l’existence des stigmates ne pouvait plus être niée ; il fallait donc amener adroitement Anne Catherine à avouer que les prêtres français émigrés les avaient produites artificiellement. Le Dr Rave se chargea d’obtenir cet aveu de la malade. Il vint à neuf heures du matin, affectant la plus grande bienveillance, s’assit auprès de son lit et exprima le désir « de s’entretenir avec elle à cœur ouvert ». Il fit sortir la garde et il se mit à vanter dans les termes les plus emphatiques la vertu, l’intelligence et toute la vie de la malade. Il mit la main sur son cœur et s’écria : « Oui, vraiment ! j’ai pour vous une sincère compassion à cause de votre état de maladie et de souffrance. Je veux vous parler avec une entière loyauté et vous donner assistance selon mon pouvoir. Le landrath aussi vous apprécie et vous plaint : il est également disposé à tout faire pour vous. Il en est de même du président supérieur, M. de Vinke, qui nous a encore écrit hier soir qu’il veut prendre soin de vous et de toute votre famille. Il faudrait seulement que vous voulussiez avoir confiance en nous et vous ouvrir à nous avec une entière sincérité. »

À ces paroles Anne Catherine l’interrompit et dit :

« Je désirerais seulement que lui et vous pussiez lire dans mon cœur pour vous convaincre qu’il ne s’y cache rien de mauvais ni d’équivoque.

– Oui, continua-t-il, vous pouvez vous fier à moi comme à votre confesseur ; je garderai tout pour moi : le landrath lui-même ne saura pas ce que vous me confierez. J’arrangerai tout pour le mieux et vous verrez bientôt finir tout ceci.

– Je ne comprends pas, répondit-elle. Comment ! vous voulez cacher à la commission quelque chose qui me touche ! La commission doit connaître tout ce que j’ai à dire. »

Alors il se mit à passer en revue toute la vie d’Anne Catherine, lui adressant de temps en temps des questions captieuses pour la prendre en défaut : « N’est-ce pas que vous vous donniez la discipline quand vous étiez au couvent ? »

Elle : « Ma principale discipline consistait à m’efforcer de surmonter intérieurement et de déraciner mes défauts et mes mauvais penchants. »

Lui : « Vous avez pourtant témoigné une grande vénération pour les cinq plaies du Seigneur : et il n’est pas sans exemple que des personnes pieuses dans un excès d’amour les aient imprimées sur leur corps d’une manière visible. »

Elle : « Je ne sais rien de cela. J’ai déjà dit tout ce que je puis dire de l’origine des marques. »

Lui : « Ah ! croyez-le bien, je ne pense pas que vous vous soyez fait les cinq blessures dans de mauvaises intentions ou par hypocrisie. Non : je vous connais trop bien. Je sais que tout le monde vous regarde comme une personne très vertueuse dès sa plus tendre enfance. Mais il n’y a certainement aucun mal à vouloir se rendre semblable au Rédempteur : on peut faire des choses de ce genre par piété. »

Elle : « Non, pas de cette manière. Ce n’est pas permis, et il y aurait péché. »

Lui : « Sans doute, je le pense aussi. Je vous crois trop pieuse et trop honnête pour l’avoir fait. Mais je regrette que vous soyez maintenant si éloignée et si abandonnée des vôtres. Ne désireriez-vous pas que je fisse appeler votre sœur ou l’abbé Lambert ? »

Elle : « Non, j’aime mieux les éviter ; pour ne pas les exposer aux soupçons. »

Lui : « Mais vous avez reçu la visite d’autres prêtres français et vous ne pouviez savoir ce qu’ils ont pu faire quand vous étiez dans un état d’insensibilité complète. »

Elle : « Dans les premiers temps qui ont suivi la suppression du couvent, j’avais, il est vrai, souvent de longues défaillances ; mais je suis certaine que personne n’a jamais rien tenté sur moi. Il n’y avait près de moi qu’une garde et c’est elle qui, la première, a vu le sang jaillir. »

Lui : « Il n’est pas possible que pareille chose se produise toute seule. Les ecclésiastiques français sont très pieux : ils tiennent beaucoup à ces sortes de choses ; ils l’ont fait à bonne intention et vous l’avez souffert par piété. »

Elle : « Non ! Il n’y aurait là ni bonne intention ni piété. Ce serait une si grande iniquité que j’aimerais mieux souffrir la mort que de consentir à une pareille chose. »

Lui : « Réfléchissez bien à votre position ! N’attendez pas qu’on en vienne à un serment que l’autorité ecclésiastique peut vous demander. »

Elle : « Ce que je dis, je puis l’affirmer par serment tant qu’on voudra ; les supérieurs ecclésiastiques peuvent venir. »

Lui : « Donc, tous tant que nous sommes, nous serions dans les ténèbres et vous seule dans la lumière. »

Elle : « Qu’entendez-vous par là ? »

Lui : « Vous êtes dans un si triste état, si pleine de souffrances, si tourmentée de tous les côtés ! Cela peut-il être la vocation de l’homme ? »

Elle : « Vous vous inquiétez et vous tourmentez bien plus pour de mauvaises choses de ce monde : vous vivez dans une agitation perpétuelle et vous vous cassez la tête sur des objets que vous ne pouvez pas approfondir. Ma souffrance ne m’est pas si pénible parce que je sais pourquoi je souffre. »

Lui : « Non, je vous le dis, les plaies ne sont pas venues comme vous le prétendez. C’est impossible ! Si vous ne les avez pas faites vous-même, d’autres les ont faites. »

Elle : « Je vois maintenant où vous en voulez venir et quel double jeu vous avez déjà joué l’hiver dernier. »

Lui : « Au moins nous restons bons amis. »

Elle : « Non certainement. Ce n’est pas là de l’amitié. Vous ne me ferez pas dire un mensonge. »

Quand Rave se fut retiré, Boenninghausen vint à son tour et, sur la déclaration de la malade qu’elle était prête à confirmer par un serment tout ce qu’elle avait dit, il répondit : « Oh ! c’est inutile. Un pareil serment n’a pas de valeur. On n’acceptera pas de serment. » Et comme elle objectait que la duplicité de Rave la mettait dans la nécessité de se défendre contre lui par un témoignage sous serment, il répondit : « Le Dr Rave n’a rien écrit qui puisse vous faire tort : son procès-verbal est bon. Du reste, qu’il dise ou écrive ce qu’il voudra, peu importe, il n’y a de décisif et de vrai que ce qui est officiel. »

 

3. Le jeudi 12 août, elle fut moins importunée par les commissaires. Elle souffrit toute la matinée de vomissements violents ; cependant il ne lui échappa point que les commissaires s’inquiétaient fort peu d’elle. L’un ou l’autre d’entre eux venait de temps en temps, mais se retirait bientôt. Le seul Busch, jeune homme à peine sorti de l’école, vint souvent et la tourmenta avec une arrogance d’étudiant : « Vos plaies saigneront donc demain ? Quoi ! ne le savez-vous pas, vous ? Quand le sang coulera, il faut me le dire tout de suite, etc. » Elle chercha d’abord à lui imposer par une gravité sereine et silencieuse : et comme cela ne servait à rien, elle lui adressa ces paroles : « Jeune homme, prenez garde ! Ne vous laissez pas entraîner à des actes injustes et à des jugements téméraires. Il n’est pas si aisé que vous le croyez de trancher sur des choses de ce genre, au sujet desquelles des hommes plus âgés et plus expérimentés ont suspendu leur jugement. Vous êtes un commençant et c’est précisément à un jeune médecin qu’il sied d’être réservé et d’observer avec calme. » Il se sentit atteint et dit devant la garde : « La malade peut remuer fortement la conscience d’un homme. Si elle était innocente, je verserais des larmes de sang. » Cependant il résista à cette émotion et fut encore plus grossier et plus blessant que les vieux. Quant à la garde, elle ne pouvait plus dès lors s’empêcher de manifester sa sympathie et sa vénération pour l’innocence persécutée.

Dans l’après-midi, Rave lui porta une bouillie d’avoine à prendre. Elle refusa d’y toucher. Il insista plus fort : alors elle y goûta et il s’ensuivit de nouveau des vomissements.

13 août. Ce jour, qui était le premier vendredi de sa captivité, était impatiemment attendu par la commission. Y aurait-il une effusion de sang ou n’y en aurait-il pas ? Dans l’un comme dans l’autre cas, on était décidé à n’y voir que de la fourberie. Boenninghausen veilla avec Rave près de la malade la nuit d’auparavant, et, pour donner confiance à Anne Catherine, comme il l’espérait, il exprima de nouveau son vif désir que le lendemain il y eût une effusion de sang. « Sachez-le bien, dit-il, je ne le désire pas pour moi, mais à cause de M. Borgès. Hier encore j’en ai parlé avec lui : s’il voit le sang couler, il se fera certainement catholique. Il me l’a assuré. »

Anne Catherine, indignée, lui répondit : « Peut-être qu’au jour du jugement cet homme, s’il reste ce qu’il est, trouvera plus d’indulgence que ceux qui connaissent la loi et qui n’y conforment pas leur conduite. Il n’est peut-être pas si coupable que vous. »

Pendant toute la nuit du jeudi au vendredi, elle fut en état de contemplation, en sorte qu’au point du jour elle se sentit fortifiée. « Je priai la garde, raconta-t-elle, de me donner de l’eau parce que je voulais me laver. Celle-ci m’en donna et me dit : « Que Dieu et sa sainte Mère fassent la grâce que votre tête saigne : alors ces messieurs seront convaincus de votre innocence. » Je lui reprochai ce désir qui m’affligea et je lui dis : « J’espère qu’il n’y aura pas d’effusion de sang, à quoi cela servirait-il ? Ces messieurs ne se laisseraient pas persuader par là, mais il faut nous en remettre à la volonté de Dieu. » Je me lavai et je dis en badinant que je voulais surtout me bien laver le front. Là-dessus j’ôtai ma coiffe et la garde m’attacha un linge blanc très propre autour de la tête. Bientôt après vint le Dr Busch répétant toujours les mêmes questions ; il me dit : « Vous devez laisser saigner. » Plus tard, au bout d’un grand quart d’heure, il me fit ôter mon serre-tête et voilà qu’on y vit de petites taches de sang. Ce fut pour moi un grand déplaisir : j’avais espéré qu’il n’y aurait pas d’effusion de sang. Je ne voulus plus me couvrir la tête et tous les commissaires furent appelés. Ils examinèrent le linge et la tête et aussitôt ils me lavèrent le front, d’abord avec un liquide chaud, puis avec un liquide froid, ce qui me causa de vives souffrances. D’après le dire de la garde, le front fut lavé d’abord avec de la salive, puis avec du vinaigre concentré et enfin frotté avec de l’huile de vitriol (sur quoi la malade s’écria : « Cela brûle comme du feu ! ») ; alors, à ce que m’a dit la garde, on vit paraître des raies rouges.

« On continua toute la matinée à examiner, à laver et à frictionner le front ; en sorte que la douleur me fit perdre entièrement connaissance. Messieurs les commissaires se montrèrent très embarrassés. La garde fut soumise à un interrogatoire et eut à subir des questions pressantes pour savoir comment le sang s’était montré sur la coiffe. Elle raconta tout, comment cela s’était passé et ce que nous nous étions dit, mais ces messieurs déclarèrent que je m’étais blessée moi-même. La garde bouleversée vint près de moi, se tordit les mains et s’écria : « Sœur Emmerich, vous êtes trahie et vendue ! On dit que c’est vous-même qui avez fait venir le sang sur le linge. Malheureuse créature que je suis de me trouver parmi de pareilles gens ! Mais pourtant je me réjouis d’avoir appris à vous connaître et de pouvoir vous assister. » Je la consolai : je l’assurai que j’avais bien pensé qu’ils agiraient ainsi et je l’engageai à avoir confiance en Dieu. »

Ce témoignage rendu loyalement à la vérité fut extrêmement désagréable aux commissaires : c’est pourquoi le jour suivant Mme Wiltner fut encore appelée devant eux pour être interrogée de nouveau : on employa la ruse et la plus pressante insistance pour lui faire déclarer que deux minutes avant l’arrivée du Dr Busch, elle s’était éloignée de la malade pour vider la cuvette : mais Mme Wiltner resta ferme ; rien ne put la décider à faire le mensonge qu’on exigeait d’elle ; elle offrit même d’attester par un serment solennel qu’elle n’avait pas quitté la chambre ; elle voulut en outre déclarer sous serment que la malade, après qu’elle lui eut mis le serre-tête, n’avait jamais porté la main à sa tête, mais qu’elle était restée tout le temps les mains jointes devant la poitrine. Elle obligea même le Dr Busch d’avouer que, lorsqu’il était entré, la cuvette pleine d’eau se trouvait encore sur la chaise. Mais tout cela ne servit à rien. On mit dans le procès-verbal, comme prétendue déposition de la garde, les paroles suivantes : « Mme Wiltner s’est absentée deux minutes pour vider la cuvette. » Lorsque plus tard, après l’enquête, la garde rendit son témoignage public par l’intermédiaire du Dr Théodore Lutterbeck, de Dulmen, en y ajoutant la déclaration qu’elle était prête à le répéter sous la foi du serment devant quelque tribunal que ce fût, le conseiller Boenninghausen eut l’audace de faire imprimer une déclaration ainsi conçue : « Si le Dr Lutterbeck conteste les droits de la commission à la confiance publique, il trouvera peu de personnes pour qui sa parole soit un oracle. Je réclame d’autant plus pour moi la confiance publique que j’ai soumis tous les incidents à un examen minutieux, et cela avec une entière impartialité et un esprit complètement dégagé de préventions. Doit-on accorder aux dires d’une infirmière, lesquels au fond ne prouvent rien, plus de foi qu’à mon témoignage, c’est ce dont je laisse juge le lecteur. Je ferai seulement observer que, dès les premiers huit jours, la femme Wiltner a montré une disposition au bavardage et une vénération pour la fille Emmerich qui ont porté la commission à délibérer s’il ne vaudrait pas mieux faire venir à sa place une personne plus discrète et moins bigote ; mais comme la femme Wiltner maintenait la bonne humeur chez la nonne et comme il était très important pour nous que celle-ci fût aussi peu en défiance que possible, la garde fut conservée 23. »

 

4. Dans l’après-midi, les commissaires se réunirent de nouveau près du lit de la patiente. Ils voulaient, au moyen d’un essai fait par le Dr Rave sur lui-même, acquérir la certitude que l’effusion de sang du matin était produite artificiellement par Anne Catherine. Boenninghausen a fait à ce sujet le rapport qui suit :

« L’incident 24 par lequel la fraude a été prouvée d’une manière plus concluante, si faire se peut, et qui a montré en même temps qu’Anne Catherine Emmerich ne jouait pas seulement un rôle passif, mais qu’elle était en réalité complice active de la fourberie, s’est produit de la manière suivante. La circonstance que les effusions de sang ne devaient pas avoir cessé entièrement à la tête, comme elles l’avaient fait aux autres endroits, était la seule base sur laquelle il fut possible d’établir un essai. Il s’agissait seulement du moyen de faire saigner la tête, ce qui certes n’était pas facile, vu qu’elle n’était pas seule et se trouvait dans une position qui exigeait les plus grandes précautions ; mais en outre un certain membre, contrairement au sentiment de la commission, agissait à l’étourdi, voulait toujours prendre la voie directe qui évidemment ne conduisait pas au but, et portait de plus en plus Anne Catherine Emmerich à se tenir sur ses gardes. Cependant l’essai devait être fait et dans ce but on lui annonça que la commission ne se séparerait pas qu’elle n’eût obtenu un résultat positif : elle-même ayant dit que sa tête continuait à saigner quelquefois, et l’apparition de ce phénomène pouvant très promptement mettre fin à cette enquête très pénible pour elle et pour nous, on l’engagea à prier Dieu de ne pas la retarder plus longtemps. Comme ces paroles furent assez bien accueillies, comme en outre le besoin toujours plus pressant d’une nourriture plus substantielle devait exercer aussi son influence, elles lui furent encore répétées avec tous les témoignages imaginables de sincérité. Dans la soirée on put entendre l’annonce prophétique que peut-être bien le lendemain, vendredi 13 août, il paraîtrait un peu de sang sur son front. Il y avait donc tout lieu d’espérer le résultat désiré. Afin qu’Anne Catherine Emmerich ne fût pas gênée par une surveillance trop rigoureuse, je m’en chargeai moi-même, et quand tout le monde fut endormi, je me mis tranquillement au lit dans l’antichambre. Vers minuit j’entendis un peu de bruit : je me levai tout doucement, je regardai par la porte ouverte et je vis Anne Catherine Emmerich qui avait changé de position ; elle me tournait le dos et s’agitait en remuant les draps du lit, jusqu’au moment où elle m’aperçut. La lumière ne tomba pas sur son visage, et je ne puis dire jusqu’à quel point je la troublai en ce moment : mais le lendemain, à six heures, on ne pouvait encore rien voir à sa tête. J’allais renoncer à l’espérance que j’avais conçue pour cette fois, lorsqu’une demi-heure après, la garde, avec un visage bouleversé, apporta la nouvelle très désirée par moi, mais déconcertante pour un ou deux autres, que la tête d’Anne Catherine Emmerich semblait saigner. Ce phénomène fut aussitôt examiné par tous avec beaucoup de soin et chacun en particulier fut invité à exposer par écrit comment la chose s’était présentée et ce qu’il en pensait. Je regardais cet incident comme le plus important et le plus décisif que nous pussions rencontrer dans le cours de l’enquête : je m’attachai donc, d’accord avec les autres membres, à ce que rien ne fût négligé dans cette occasion. Le résultat de notre investigation et notre déclaration unanime furent que les marques rouges qui se trouvaient sur le front d’Anne Catherine Emmerich avaient la plus parfaite ressemblance avec celles qu’on pourrait produire en frottant ou en grattant ; qu’il y en avait deux où l’épiderme était entamé et d’où avait coulé la lymphe ordinaire dont une partie s’était attachée au serre-tête, tandis qu’une autre avait commencé à former une croûte. Cette déclaration, écrite et parfaitement unanime, émanée d’hommes sans prévention, impartiaux et d’un jugement sain, aurait peut-être suffi à elle seule pour persuader même les plus incrédules : mais il parut cependant utile d’observer avec la même exactitude ce qui viendrait après. Pour avoir ici une mesure de comparaison plus sûre, le Dr Rave, le même matin, se frotta le front en deux endroits, jusqu’à enlever l’épiderme et à faire couler la lymphe. Le résultat fut le même pour les deux personnes : les simples marques rouges produites par le frottement disparurent au bout de deux jours : aux autres endroits, la croûte formée par la lymphe persista six jours et tomba quand l’épiderme se fût reformé, ce qui arriva pour l’un comme pour l’autre le même septième jour.

« Lorsqu’on eut acquis de cette manière la preuve la plus convaincante que non seulement ce qui s’était montré à la tête était tout à fait différent des effusions de sang telles qu’elles avaient été décrites antérieurement par tous ceux qui les avaient vues, mais encore qu’il y avait eu une chose faite de main d’homme et assez maladroitement, on s’attacha d’un autre côté à voir jusqu’où Anne Catherine Emmerich pousserait ses dénégations. Il fut facile de découvrir, comme le prouvent les procès-verbaux faits à cette occasion, qu’elle ne pouvait avoir fait ces lésions que dans le court espace de deux ou trois minutes pendant lesquelles elle s’était trouvée dans l’état de veille et de parfaite connaissance, au moment où la garde était sortie pour vider la cuvette. Là-dessus je l’invitai, en présence de quelques membres, à déposer au procès-verbal, où elle déclara que ces marques et ces lésions au front n’étaient ni de son fait ni de celui d’aucune autre personne, et qu’elle pouvait sans hésitation l’affirmer sous la foi du serment, d’autant plus que, depuis le commencement de la matinée, où il n’était encore rien arrivé, elle avait été continuellement surveillée.

« Un sentiment très pénible s’empara de moi lorsque j’entendis cette affirmation, avec serment à l’appui, d’un mensonge aussi évident, proférée très froidement et avec un visage souriant par une personne à laquelle j’aurais si volontiers donné des marques de la compassion que m’inspirait sa triste situation. Elle m’apparut en ce moment comme une trompeuse horriblement endurcie qui ne méritait plus aucune pitié ni aucun ménagement et qu’il fallait désormais traiter durement pour lui arracher des aveux. Mais la vue de l’humanité souffrante a tant d’empire sur moi que bientôt le délaissement où elle se trouvait effaça en grande partie cette impression d’horreur, ce qui me fit voir sous des traits d’autant plus révoltants la malice des imposteurs qui avaient perverti à ce point la pauvre créature. »

 

5. Mais comme en outre on aperçut sur la chemise de la malade des taches de sang provenant de la plaie du côté qui avait saigné, il fallut aussi trouver à cela une explication. Boenninghausen y voulut voir simplement des taches faites par du café qu’elle avait vomi ; mais Mme Wiltner se déclara dès lors, et plus tard encore par l’intermédiaire du Dr Lutterbeck, prête à affirmer par serment que ce café, très faible et de couleur très claire, rejeté par la malade aussitôt qu’elle l’avait pris, avait été reçu par elle dans un linge bleu qui se trouvait toujours sous sa main, en sorte qu’aucune goutte de ce liquide n’avait pu atteindre la chemise, protégée d’ailleurs par une quadruple couverture. Il lui fallut alors ôter la chemise à la malade, et quoique les commissaires se fussent assurés de la couleur rouge de sang des taches qui s’y trouvaient, quoique plus tard Mme Wiltner eût montré l’eau avec laquelle elle avait lavé les taches de la chemise et qui était rougie par le sang, Boenninghausen néanmoins se refusa obstinément à abandonner son idée des taches de café, et il défendit sévèrement à Mme Wiltner de faire voir la chemise et l’eau qui avait servi à la laver au Dr Zumbrink qui arriva de Munster le jour suivant. Elle fit pourtant à celui-ci sa déposition sur tout ce qui s’était passé, avec l’addition expresse qu’elle pouvait et voulait attester par serment ce qu’elle avait dit 25.

Comme, dans l’après-midi, les commissaires, devant le lit de la malade, menaçaient de la tourmenter de nouveau ainsi qu’ils l’avaient fait dans la matinée, celle-ci refusa nettement de s’y prêter, sur quoi le landrath l’exhorta à l’obéissance et à la patience. « Chacun, lui dit-il, doit accomplir ce dont il est chargé. Nous sommes tous serviteurs de l’État et devons agir les uns pour les autres. Vous aussi vous devez rendre compte à l’État de ce qu’il y a en vous d’extraordinaire. »

Anne Catherine : « Je respecte l’autorité temporelle et je remplirai volontiers mes devoirs : mais je ne puis reconnaître dans vous tous qui êtes ici des juges compétents dans cette affaire. »

On lui dit encore toute sorte de choses pour la persuader, mais elle ne voulut admettre aucune des raisons par lesquelles ils essayaient de prouver leur compétence dans l’enquête. Alors le landrath prit de nouveau la parole et dit : « Mais pour qui nous prenez-vous donc ? » Elle répondit aussitôt d’un ton solennel : « Je vous regarde tous comme des serviteurs du diable 26. »

Ces paroles d’une vierge sans défense, livrée à la merci de ses persécuteurs, firent une telle impression sur un des commissaires, le pharmacien Nagelschmidt, de Dulmen, qu’il quitta la salle en s’écriant : « Non, je ne veux pas être le valet du diable », et qu’il refusa de participer plus longtemps à cette œuvre d’iniquité. Tous restèrent muets d’étonnement ; le landrath lui-même ne trouva rien à dire pour interrompre ce silence soudain. Ils se retirèrent l’un après l’autre et laissèrent Anne Catherine en repos.

Le jeune Dr Busch vint encore assez tard dans la soirée, feignit une compassion hypocrite pour la malade et lui offrit ses services. Il lui fit ôter sa coiffe par la garde et lui versa sur le crâne quelques gouttes d’un liquide qui lui causa des douleurs atroces par suite desquelles elle perdit connaissance et la garde la crut morte. « Ces gouttes, dit Anne Catherine, me causèrent une douleur qui courut aussitôt dans tout mon corps et me fit perdre entièrement l’usage de mes sens. Plus tard la garde me dit que j’étais bien restée une heure dans un fort évanouissement et qu’elle avait craint que je ne fusse morte. »

 

6. Le matin du samedi 14, on se remit à lui frotter, à lui laver et à lui examiner la tête. Il était arrivé un nouveau médecin de Munster, le Dr Zumbrink, qui examina tout avec soin : mais il se comporta avec tant de convenance qu’Anne Catherine prit confiance en lui. Dès l’après-midi, elle put se convaincre dans un entretien avec lui que sa première impression ne l’avait pas trompée.

« Avant qu’il vînt, raconta-t-elle, j’eus une vision où je vis venir à moi un grand homme très brun qui me tendit la main. Je le crus envoyé par Dieu pour me sauver et je racontai cela à la garde. Il vint alors en effet : c’était un homme droit et loyal : les autres le craignaient et arrangeaient tout entre eux et en se cachant de lui. Le landrath l’appelait ironiquement mon docteur : il disait qu’il était de mon parti et me demandait si je ne lui étais pas particulièrement affectionnée. Je répondis que j’espérais que chacun ferait son devoir. Cet homme n’était pas flatteur : il était plus attentif et plus actif qu’aucun des autres. Il m’a dit dès la première heure : « J’écrirai ce que je trouverai, innocence ou imposture. Ne vous laissez égarer par rien, ni par les caresses ni par les menaces. Tenez-vous-en à la vérité ; avec cela, personne ne peut avoir le dessous 27. »

« J’eus une vision où je vis les autres dans la fausse église, édifice carré, sans clocher, noir et sale, avec un comble élevé. Ils étaient en grande intimité avec l’esprit qui y règne. Cette église est pleine d’immondices, de vanités, de sottise et d’obscurité. Presque aucun d’eux ne connaît les ténèbres au milieu desquelles il travaille. Tout y est pure apparence : ce n’est que du vide. Un fauteuil sert d’autel ; sur une table est une tête de mort recouverte d’un voile, entre deux lumières. Souvent on la découvre : dans leurs consécrations, ils se servent d’épées nues. Tout y est foncièrement mauvais ; c’est la communion des profanes. Je ne puis dire combien tout ce qu’ils font est abominable, pernicieux et vain ; beaucoup d’entre eux ne le savent pas. Ils veulent être un seul corps en quelque autre chose que le Seigneur. La séparation de l’un d’eux les rendit furieux contre moi. C’est lorsque la science s’est séparée de la foi qu’ont pris naissance cette Église sans Sauveur, les prétendues bonnes œuvres sans foi, la communion des incrédules ayant les dehors de la vertu, en un mot l’anti-Église dont le centre est occupé par la malice, l’erreur, le mensonge, l’hypocrisie, la lâcheté, les artifices de tous les démons de l’époque. Il s’est formé un corps, une communauté en dehors du corps de Jésus qui est l’Église ; une fausse Église sans rédempteur, dont le mystère est de n’avoir pas de mystère ; par conséquent, son action est temporelle, finie : elle est pleine d’orgueil et de présomption, et avec cela destructrice et conduisant au mal avec toute espèce de beaux dehors. Son danger est dans son innocence apparente. Ils font et veulent des choses différentes : en certains lieux leur action est inoffensive : ailleurs ils travaillent à corrompre un petit nombre de gens savants, et ainsi tous viennent ensemble aboutir à un centre, à une chose mauvaise par son origine, à un travail et à une action en dehors de Jésus-Christ par lequel seul toute vie est sanctifiée et hors duquel toute pensée et toute action restent sous l’empire de la mort et du démon. »

Le soir de ce même jour, elle rappela au landrath la promesse qu’il lui avait faite de la faire ramener chez elle le samedi. « Cela ne se peut, répondit-il. L’affaire n’est pas finie. Elle n’est pas encore suffisamment éclaircie. » Mais le jour suivant il plaisanta sur Anne Catherine en présence des autres commissaires, disant : « Mademoiselle Emmerich ne s’échappera pas d’ici : nous n’avons pas besoin d’être toute la journée près d’elle et de la surveiller si rigoureusement. » Mais Zumbrink exprima son indignation en ces termes : « Comment donc ? Est-ce là une enquête sérieuse ? On mange, on boit, on dort, on va se promener, on fait ce qui plaît : l’affaire ne se fait pas comme il faut. Je ne me fie pas à ces hommes. »

Le jour de l’Assomption et les deux jours suivants, Anne Catherine fut moins tourmentée qu’à l’ordinaire. Les commissaires ne pouvaient pas se mettre d’accord sur ce qu’il y avait à faire de plus avec elle. Le landrath allait et venait : cependant il ne s’arrêtait jamais longtemps et parlait seulement de choses indifférentes.

 

7. Le 17 août, Anne Catherine demanda qu’on en finît ; elle rappela les tourments qu’elle avait endurés et demanda aux commissaires ce qu’ils pouvaient encore exiger d’elle. Le landrath répondit : « Il est venu de Munster tant de nouvelles questions à adresser soit à vous, soit à l’abbé Lambert, au père Limberg ou à votre sœur, que je ne vois pas encore le terme de tout ceci. » Elle répondit pleine de tristesse : « On m’a renvoyée d’un jour à l’autre avec de vaines promesses, et maintenant le terme est reculé chaque jour davantage. »

Le landrath alors s’emporta et articula des menaces : « Vous osez faire des reproches, mais bientôt tout marchera autrement ! Alors vous trouverez en moi votre homme. Vous-même et vos prêtres français êtes cause qu’on ne vous relâche pas. »

L’entrée du doyen interrompit ses invectives ; alors Anne Catherine adressa ses plaintes à celui-ci. « On exige de moi, dit-elle, des aveux que je ne puis pas faire. »

Le doyen : « S’il s’agit d’aveux de votre part, vous pouvez attester vos dires par serment. »

Elle : « Certainement, mais on m’a dit que mon serment était sans valeur.

– Qui vous a dit cela ? dit alors le landrath.

– Celui qui l’a dit, répondit-elle, doit bien le savoir. »

Jeudi 18 août. Ce jour se passa sans vexation particulière, si ce n’est que le landrath, chaque fois qu’il entra dans la chambre, se répandit en reproches et en menaces contre la malade et contre son confesseur absent, ce qu’elle écoutait en silence. Borgès et Busch vinrent le soir pour veiller toute la nuit près de son lit 28, car le vendredi était proche, et ils espéraient une effusion de sang. Heureusement le Dr Zumbrink était aussi là, et sa présence contenait la brutalité des deux autres. La malade eut des visions effrayantes qui lui firent passer une nuit très pénible, mars les commissaires furent déçus dans leur attente. Il n’y eut pas d’effusion de sang, à la grande consolation de la malade. « Cette circonstance, raconta Anne Catherine, parut faire plaisir au landrath, parce qu’il voulait y voir la confirmation de sa croyance à une fraude. Peut-être espérait-il aussi apprendre quelque chose de moi ; car autrement je ne pourrais m’expliquer les politesses et les flatteries dont il me combla le jour suivant, oubliant, paraissait-il, les scènes précédentes ; mais ces caresses étaient pour moi plus insupportables que les menaces. » Borgès, que la veille de la nuit avait beaucoup fatigué à cause de sa mauvaise santé, quitta Dulmen fort contrarié de ce que son attente avait été trompée et retourna à Munster.

Le vendredi soir, Rave reparut après une absence de toute une semaine. À la vue de la malade, il ne put cacher l’impression que faisait sur lui son état de souffrance. « Comme vous êtes misérable et souffrante ! » s’écria-t-il, et, se tournant vers le landrath, il répéta : « Elle est extraordinairement faible et maigrie. Elle a un accès de fièvre tous les jours. Je ne réponds pas qu’elle supporte cela longtemps encore. » Cependant, lorsqu’Anne Catherine lui rappela que le lendemain était le troisième samedi depuis qu’on l’avait transportée là et qu’on devrait enfin tenir la promesse de la ramener chez elle, il fut mécontent et dit : « Je n’y puis rien faire ! moi aussi je suis fatigué de rester ici si longtemps. Si vous ne vous fiez pas à nous, nous ne nous fions pas à vous, etc., etc. »

Anne Catherine représenta à ces deux hommes l’indignité de leur conduite et dit d’un ton très sévère : « Qui de vous peut m’accuser d’un mensonge ? » À cette question ils ne firent pas de réponse.

 

8. Le samedi 20 août, plusieurs commissaires vinrent avec le landrath près du lit de la malade, sans savoir au juste ce qu’ils voulaient faire. Ils parlèrent de l’ennui que leur causait cette affaire et firent des vœux pour la fin de l’enquête. Là-dessus la garde ne put s’empêcher de dire : « Que de dépenses cause toute cette affaire ! Et d’où vient l’argent avec lequel ces messieurs sont payés ? – Tout cela est payé par le roi, répondit l’un d’eux. – Le roi, reprit Anne Catherine, est, dans ce cas, mal servi par ses serviteurs. On le trompe pour avoir son argent, lequel est trempé des sueurs du paysan pressuré jusqu’au sang. Qu’est-ce que vaut pareille enquête, que valent toutes ces écritures faites par des gens qui ne peuvent pas se reconnaître dans cette affaire, qui n’en ont pas le sens, ni la clef ? Il vaudrait mieux distribuer cet argent aux pauvres, faire rendre compte aux prévaricateurs cachés, aux fourbes habiles : cela du moins serait profitable et attirerait des bénédictions. »

Elle fit entendre encore bien des paroles sévères auxquelles les commissaires ne répliquèrent rien : elle put même juger, d’après leur conduite postérieure, que l’impression produite sur eux avait été profonde, mais toute cette affaire devenait de plus en plus pénible pour le landrath Boenninghausen, en sa qualité de président de la commission ; elle lui causait une irritation toujours croissante. Borgès s’était retiré, fort ennuyé de voir qu’on ne pouvait amener la malade à s’avouer coupable d’imposture. Rave voyait ses artifices déjoués. Nagelschmidt et Zumbrink s’étaient déjà déclarés en faveur d’Anne Catherine : les autres étaient ébranlés, et le landrath lui-même, malgré ses flatteries, malgré ses injures et ses menaces, n’avait encore rien découvert qui pût donner le moindre fondement tant soit peu spécieux à son opinion, déjà arrêtée avant toute enquête, qu’il y avait là une fraude. Quelle contenance allait-il faire devant l’autorité supérieure à laquelle il avait promis que l’enquête donnerait un résultat certain ? Il lui fallait imaginer des moyens et des voies pour arriver à son but. Trois jours durant, du 21 au 23 août, il essaya de déconcerter la malade par des paroles blessantes sans cesse réitérées et par des attaques soudaines. Il ne s’approchait d’elle que pour la blâmer, l’irriter, l’embarrasser. Il lui disait par exemple : « Comment pouvez-vous être encore couchée là ; une personne bien portante ne pourrait pas rester dans cette position. Tout chez vous n’est que feinte. Vous ne priez pas, vous ne travaillez pas et vous êtes pourtant si faible et si infirme ! mais vous ne m’en imposez pas. Je m’aperçois bien que vous avez assez de force pour tout faire, quand seulement vous le voulez. Vous pouvez parler aussi haut et aussi longtemps qu’il vous plaît. J’ai déjà découvert que chez vous vous avez fait des travaux de couture, etc. »

Anne Catherine répondait rarement et ne répondait qu’un mot : mais sa compassion pour ce pauvre homme était si grande qu’ayant su que sa femme était malade d’un cancer au sein, elle pouvait à peine maîtriser l’ardent désir qu’elle éprouvait de sucer sa plaie et de la guérir ainsi. Elle avait la pensée de demander cela à cette dame comme une grâce, et la certitude que sa demande serait repoussée put seule l’y faire renoncer.

Le Dr Busch, de son côté, se joignit au landrath pour railler la malade. « Vous vous trouvez très bien de l’enquête, lui dit-il ; vous ne souffrez pas et vous ne perdez rien. » Un jour il s’attaqua à elle, comme elle venait de vomir du sang, ce qui lui était déjà arrivé souvent : il lui ouvrit la bouche, y introduisit le manche d’une cuiller et inspecta de la sorte l’intérieur de la bouche et les gencives, sans donner à la malade la moindre explication sur cet acte de violence. Elle ne put savoir ce que Busch avait eu en vue que par les reproches que lui adressa le landrath en ces termes : « Votre histoire, lui dit Boenninghausen, est précisément celle d’une trompeuse récemment démasquée dans le pays d’Osnabruck. Elle aussi, avec des lèvres toujours sèches et gercées, avait des vomissements de sang : mais on découvrait qu’elle suçait ses gencives pour en tirer ce sang, et c’est ce que vous faites aussi. » Il reprit ensuite d’un ton plus doux : « J’ai pourtant pitié de vous : je ne vous crois pas si coupable. Mais les prêtres français ont remarqué que vous êtes une personne pieuse, patiente, qui se laisse faire tout ce qu’on veut : ils ont cru qu’ils pourraient aider à remettre en honneur les usages de l’Église catholique et la foi aux légendes, s’ils pouvaient arriver à montrer de nouveau en vous des choses de ce genre. »

Le Dr Zumbrink était souvent transporté d’indignation à la vue de traitements aussi indignes et la garde gémissait. « Le landrath, disait-elle, vous décrie comme la plus vile des menteuses ! » Cependant Anne Catherine ne perdait pas contenance : elle était consolée par Dieu.

« Un jour, raconta-t-elle, un homme âgé, accompagné d’un enfant, me prit par le bras, m’emmena et me cacha dans une touffe d’orties. Je fus bien contente d’être piquée par les orties : cela me faisait du bien en comparaison des discours qu’on me tient. C’étaient saint Joseph et l’enfant Jésus qui étaient venus à mon aide. Une nuit aussi, je vis venir à moi le même jeune garçon qui, lorsque j’étais enfant, m’avait aidé à garder les vaches. Il semblait gai et content ; il tenait à la main un petit bâton et allait joyeusement de côté et d’autre. Je lui dis : « Cher enfant, les choses ne sont plus comme elles étaient autrefois dans la prairie ; maintenant je suis en prison. » Ensuite nous causâmes ensemble avec beaucoup de bonne humeur et de simplicité. Une autre fois, je vis près de moi un petit enfant éblouissant dans un berceau tout lumineux. Je le berçai et le soignai. Il portait une croix et, comme je lui demandais ce que c’était, il me dit : « C’est ta croix que tu ne veux pas porter. »

« Dans la troisième semaine, un jour que j’étais très malade et que je désirais ardemment le très saint sacrement, j’eus une vision. Je suivais un sentier étroit, uni, ombragé, dans une île entourée de murs. Alors vinrent à moi deux esprits : je crois que c’étaient des femmes, et, comme j’étais très faible, elles m’offrirent deux bouchées prises dans un petit plat. Je crois aussi me souvenir que, pour que la garde qui dormait près de moi ne pût pas les voir, je lui mis un linge sur la tête : car elles venaient de son côté. »

Le 25 août, elle se trouva très fortifiée, en sorte qu’elle dit : « J’ai perdu toute crainte, tout désir de quoi que ce soit, même toute inquiétude et tout sentiment de tristesse. Je serai forte et sereine à proportion que la tribulation grandira. » Dans cette disposition, elle pria elle-même le landrath de lui poser enfin les questions qu’il devait avoir déjà entre les mains depuis plusieurs jours. Il répondit : « Vous êtes trop faible et en trop mauvais état. Vous n’êtes pas en état de répondre. – Si l’on m’ordonne de répondre, répliqua-t-elle, je pourrai le faire. Le Seigneur m’en donnera la force. » Au bout de quelques heures, il vint avec Rave, pour commencer l’interrogatoire. Il y avait environ cinquante points sur lesquels elle devait répondre. Pendant ce temps, Rave allait et venait pour observer jusqu’à quel point elle était forte et capable de parler, ainsi qu’il le dit à la garde 29.

Anne Catherine raconta à propos de cet incident : « Avant l’interrogatoire, j’étais très faible et très abattue ; mais pendant qu’on m’adressait les questions, je fus visiblement réconfortée. Ces questions toutefois étaient si singulières et souvent si ridicules que cela m’égaya tout à fait et que souvent je ne pus m’empêcher de rire de tout mon cœur. Ainsi l’on me demanda ce qui se faisait sur moi ou ce qui advenait des plaies quand les visiteurs qui frappaient à la porte étaient obligés d’attendre longtemps, etc. Quand j’eus répondu à tout, le procès-verbal me fut lu, et je le signai après qu’on eut changé ce qui ne concordait pas avec mes réponses. Après l’interrogatoire, je tombai de nouveau dans un état de faiblesse extrême. »

Le vendredi 27 août, les anciennes vexations recommencèrent, notamment de la part du jeune Busch. « Il faut que votre sang coule, s’écria-t-il. Oui, faites-le couler. Nous sommes ici inutilement et nous n’arrivons à rien. Que pouvons-nous dire ? Qu’avons-nous vu ? etc. – Je n’ai pas ce pouvoir, répondit-elle. Vous auriez dû venir plus tôt si vous aviez voulu voir le sang couler. Si je pouvais vous rendre service à tous avec mon sang, je le ferais volontiers : mais je n’ai plus autant de sang qu’il en faudrait pour satisfaire vos désirs à tous. »

Le landrath semblait avoir choisi ce jour pour livrer son dernier assaut : car, à dix heures du matin, ne voyant pas encore d’effusion de sang, il s’écria plein de colère : « Qu’adviendra-t-il de tout ceci ? nous n’avons encore rien vu de positif. » Et il se répandit en menaces, pour contraindre la malade à confesser enfin la vérité.

Il revint à trois heures de l’après-midi, fit sortir la garde, et ferma la porte derrière lui. Anne Catherine, qui se disposait à prendre un peu de thé, fut d’abord toute bouleversée de l’aspect farouche de cet homme ; pourtant elle reprit courage et se sentit bientôt pleine d’une force insurmontable. « Chaque jour, à chaque heure, dit-il, on découvre tant de choses que l’affaire devient de plus en plus grave et plus compliquée. Les intrigues de ces Français sont maintenant complètement dévoilées. Lambert, ce vieux renard, a fini par se trahir : je suis encore plus fin que lui. On sait à présent pourquoi lui, l’abbé Channes et aussi le P. Limberg distribuent des rosaires. Je suis sur la trace de Limberg ; je sais que, dans la paroisse de Darup, il fait l’exorciste. Oui, je vous le dis, ce sont les Français qui ont fait la chose sur vous ou vous l’avez faite vous-même. Maintenant il s’agit d’avouer. »

Anne Catherine lui répondit sans le moindre embarras : « Ce que j’ai dit, je le maintiens. Je ne puis ni ne veux jamais parler autrement. Le P. Limberg n’est jamais allé dans la paroisse de Darup. »

Il prit alors un ton très solennel et dit : « Demoiselle Emmerich, je vous en avertis : c’est du vin pur que je vous présente. Tout cela n’est qu’une fraude, une œuvre des Français. »

Anne Catherine, sans s’émouvoir, versa un peu de thé dans sa tasse et garda le silence. Il changea alors de rôle, prit un ton radouci et s’efforça de parler amicalement : « Il ne vous arrivera rien de fâcheux : tout sera fini immédiatement si vous avouez. Ne craignez rien. On aura soin de vous et de tous les vôtres. On ne veut que vous faire du bien ainsi qu’à eux. »

Elle : « Ce que vous me demandez, je ne puis le faire. Ce serait le plus indigne mensonge. »

Lui, transporté de colère : « Avouez ! Si ce ne sont pas les Français, ce sont les Allemands qui ont fait la chose ! mais non ! ceux-ci ne sont pas assez pervers pour de telles fourberies. Avouez au moins que, tout récemment, c’est vous qui avez fait couler du sang de votre tête. »

Elle : « Cela aussi serait un mensonge. Demandez à la garde qui était présente quand le sang a coulé et même aux commissaires. »

Lui : « La garde n’a rien à faire ici. Et votre bon docteur Zumbrink ? Lui aussi ne se désiste pas. »

Elle : « Ne vous donnez pas tant de peine. Je vois où vous en voulez venir. C’est inutile ; vous n’obtiendrez rien. »

Lui : « Ah ! vile hypocrite ! rusée coquine ! Je vous connais ! Je vous ai observée d’assez près et je vous ai souvent tâté le pouls. Je suis convaincu que vous avez assez de force quand vous le voulez et quand cela vous passe par la tête, etc., etc. »

Anne Catherine se tut. Après ces emportements, la contenance paisible de l’innocence silencieuse devint intolérable pour lui. Aussi se déchaîna-t-il de nouveau contre elle, lui disant :

« Comment ! vous ne voulez pas même me répondre ? »

Elle : « Je n’ai rien à vous dire. Vous ne cherchez pas la vérité. Je vous crains plus que tout l’enfer ; mais Dieu est avec moi et vous ne pouvez rien sur moi avec tous vos blasphèmes et vos menaces. »

Lui : « Et pourtant c’est une fraude et cela reste fraude 30, avouez-le ! La chose ne peut pas venir de Dieu. Dieu ne fait rien de pareil et je ne voudrais pas d’un Dieu qui ferait de telles choses. Je vous offre du vin pur. Quelle sorte de conscience avez-vous ? J’ai aussi quelques reproches à me faire ; mais je ne voudrais pas changer avec vous. »

Elle : « Ce n’est pas du vin, c’est du fiel que vous me présentez. Vous voulez me précipiter dans la perdition ; mais Dieu me protégera. La vérité triomphera. Je n’ai rien de plus à vous dire désormais. »

Elle se tut et se détourna de lui. Il se retira en disant : « Cela vous fera tort, beaucoup de tort. Cependant je vous donne encore jusqu’à demain pour réfléchir. Soyez raisonnable et laissez-vous persuader. »

Cette cruelle scène avait duré plus de deux heures. Quand Boenninghausen fut parti, la garde, qui avait tout entendu de l’antichambre, entra précipitamment, pleurant à chaudes larmes et se tordant les mains ; elle voulait consoler Anne Catherine : mais elle fut au contraire calmée par celle-ci, et elle vit combien Dieu avait merveilleusement fortifié sa servante. Cependant Anne Catherine put le 28 novembre dire au Pèlerin, en lui racontant une vision : « Pendant l’enquête, les deux saintes religieuses qui m’ont si souvent assistée étaient venues à moi et m’avaient offert de me délivrer. Je pensai alors à la manière dont saint Pierre aussi avait été tiré de sa prison ; mais je dis : « Que suis-je auprès de saint Pierre ? Je resterai jusqu’au bout. »

Le 28 août, Rave vint pour la dernière fois. « Curieuse affaire ! dit-il en raillant, curieuse affaire ! Je ne veux plus avoir à m’en mêler. Je m’en vais chez moi. Je ne m’oppose pas à ce que les choses tournent bien pour vous. »

Quand il se fut retiré, le landrath vint annoncer une nouvelle scène pour le soir : « Cela paraît aller mal pour vous. En premier lieu, vous ne retournerez pas dans votre logis, peut-être n’y retournerez-vous jamais. Mais je vous laisse jusqu’à ce soir le temps de réfléchir. »

Elle : « Ce soir, vous n’aurez pas de moi d’autre réponse que celle que je vous ai faite. »

Dans la journée, le bourgmestre Moellmann entreprit de convaincre la malade des bonnes intentions et de la générosité du landrath, et de la porter à exprimer devant lui sa satisfaction et son approbation de tout ce qui s’était passé jusqu’alors. Elle repoussa sévèrement cette insinuation. Vers six heures, le landrath vint dans un violent état d’excitation. Il ferma de nouveau la porte et dit à la malade : « Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit ? »

Elle : « Je n’ai plus rien à vous répondre. »

Lui : « Réfléchissez à ce que vous faites. Lambert a dit bien des choses. Je saurai le prendre. »

Elle : « Alors tenez-le bien. Seulement conduisez-moi chez moi jusqu’à ce qu’il ait tout révélé, car j’aurai du repos pour longtemps. »

Lui : « Voulez-vous donc aussi avouer ? »

Elle : « Certainement, je ne puis vous dire autre chose que ce que j’ai déjà dit. »

Lui : « Vous êtes une trompeuse. Vous n’êtes pas malade. Vous feignez très habilement de l’être : mais je suis encore plus habile que vous. Je vous ai surveillée, j’ai observé chez vous chaque battement du pouls et chaque souffle ; vous serez forcée de quitter Dulmen : vous ne devez plus revoir les vôtres, ni vos bons amis les Français. Oui, ce sont ces Français qui vous ont pervertie ! etc., etc. »

Ces scènes bruyantes continuèrent pendant environ deux heures : mais Anne Catherine n’y opposa qu’un silence absolu. Enfin il termina par ces paroles : « Maintenant ma patience est à bout ! ce soir on vous emmènera d’ici. »

Elle : « Avez-vous réellement un plein pouvoir aussi étendu ? Vous avez sans cesse assuré que, comme serviteur de l’État, vous vous attachiez strictement à ses ordres. »

Il l’interrompit en disant : « Je m’en vais écrire le rapport. Je vois clair dans toute cette affaire. Vous ne pouvez pas faire d’aveux parce que vous êtes liée par des serments terribles, mais pourtant je tirerai la chose au clair. Il faut que vous quittiez Dulmen. »

Elle : « Faites sans crainte et sans hésitation ce que vous voudrez. Pour moi, il n’y a rien que je redoute. Vous vous dites un chrétien catholique : mais qu’est-ce que votre religion ? Vous me voyez recevoir le saint sacrement, et avec cela vous croyez que j’imprime sur moi, pour tromper, les signes de la rédemption, que je me suis liée par des serments, que je renferme en moi ce mensonge, ce crime affreux ! Qu’est-ce donc que votre religion ? »

Il se retira sans répondre. Au bout d’une heure il revint avec un écrit à la main et se remit à jouer son rôle : « Dois-je envoyer le rapport ? Vous avez encore du temps, réfléchissez-y bien. »

Elle : « Oui, envoyez-le. »

Lui : « Je vous avertis. Pensez-y-bien. »

Elle : « Au nom de Dieu, qu’il aille où il voudra. »

Lui, d’un ton solennel : « Encore une fois, je vous le demande, le rapport doit-il partir ? Songez aux suites. »

Elle : « Au nom de Dieu, oui ! »

Il s’éloigna en l’accablant d’invectives, cependant il revint avec son papier et recommença deux fois encore le même jeu, jusqu’à ce qu’épuisé lui-même de fatigue, il la quittât en la menaçant : mais elle pénétrait d’un regard si lucide et avec un calme si parfait toute la misère de ce rôle étudié d’avance qu’elle consola la garde toute bouleversée et pour la première fois, pendant le cours de cette épreuve, jouit pendant deux heures d’un sommeil paisible et réparateur. « Je puis dire en toute assurance, raconta-t-elle, que je restai parfaitement calme et contente et que j’étais pendant cette scène plus sereine que je ne l’avais été dans tout le temps qui avait précédé. »

La nuit du samedi au dimanche 29 se passa tranquillement. À dix heures du matin, le landrath reparut.

« Maintenant voulez-vous partir ? dit-il.

Elle : « Oh ! oui, je veux bien aller dans mon logis. »

Lui : « Non pas, hors de la ville. »

Elle : « Quant à cela, je n’y consens pas. »

Lui : « Comment voulez-vous aller chez vous ? vous êtes beaucoup trop faible. »

Elle : « C’est mon affaire. Vous avez pris la peine de m’en tirer : laissez-moi le soin du retour. La servante du maître de la maison me transportera. »

Lui : « Mais c’est aujourd’hui dimanche. Comment évitera-t-on l’effet sur le public. »

Elle : « Il n’y a qu’à faire la chose tout de suite ; les gens sont encore à la grand’messe et il n’y a personne dans les rues. »

Lui : « Eh bien, soit, mais il faut auparavant que vous me promettiez encore quelque chose. »

Elle : « Si je le puis, je le ferai. »

Lui : « Vous le pouvez. Promettez-moi, s’il revient une effusion de sang, de me le faire savoir aussitôt. »

Elle le promit : mais cela ne suffit pas au landrath. Il lui présenta un papier en lui disant : « J’ai mis votre promesse par écrit : joignez-y votre nom, afin que votre signature me garantisse votre promesse. »

Le désir ardent de retourner chez elle fit que la malade, ne se défiant de rien, signa l’écrit sans regarder ce qu’il contenait. Elle apposa son nom sans s’en embarrasser autrement. Mais, dès le 14 octobre, Boenninghausen fit une déclaration publique ainsi conçue : « La Emmerich m’a donné par écrit, et après m’avoir donné la main, la promesse solennelle qu’elle m’informerait immédiatement de tout changement qui surviendrait dans son état physique ; elle m’a en outre expressément autorisé à contredire publiquement tout ce qu’on ferait connaître d’elle sans m’en donner connaissance et à déclarer menteur celui qui propagerait de telles choses 31 !!! »

Lorsque le landrath eut entre les mains la signature désirée, il lui dit : « Je vous conduirai moi-même chez vous : je vous ai enlevée, je veux aussi vous ramener. » En même temps il saisit la couverture du lit et la roula autour de la malade qui se débattait, il l’enleva du lit, descendit l’escalier avec elle, et ce ne fut qu’à la porte de la maison qu’il la remit entre les mains de la servante qui la rapporta à son logis sans attirer beaucoup l’attention. Depuis le moment où il l’avait prise dans ses bras, elle avait perdu l’usage de ses sens. Le landrath la suivit jusque dans son logement et, lorsqu’elle revint à elle, il lui dit : « Je persiste dans mon opinion : mais pourtant nous restons bons amis. » Elle garda le silence : il s’éloigna.

 

9. Il revint quelques semaines après et entra sans se faire annoncer dans la chambre de la malade, sur quoi celle-ci fut prise d’une telle terreur qu’elle fut au moment de tomber en faiblesse. « Cependant (raconta-t-elle au Pèlerin et à Wesener qui tous deux rapportent cette scène), je tournai ma pensée vers Dieu et je me trouvai forte et calme. Cet homme est tout à fait inexplicable pour moi. Il se montra très affectueux, me parla en pleurant de la maladie de sa femme, me fit des protestations d’amitié, parla de la bonté qu’il m’avait témoignée, puis il dit : « Mais vos plaies n’ont pas saigné depuis l’enquête, autrement vous me l’auriez fait savoir. » Alors il se mit à parler des publications qui pourraient être faites ; il pensait que des écrits et des relations imprimées auraient pour moi de très fâcheuses conséquences ; enfin il me pria instamment, avec des larmes dans les yeux, de détourner tous mes amis de rien publier. Je répondis : « Mes amis les plus proches n’écrivent certainement rien pour le public, soyez-en bien assuré. Quant à ce que d’autres font, je n’en prends aucune connaissance : d’ailleurs je ne sais pas comment je ferais pour l’empêcher. » Là-dessus il parut s’attendrir encore, puis il dit : « Mais votre position m’afflige beaucoup, je vous veux tant de bien ! – Non, répliquai-je, je ne puis me le persuader, vous êtes dans l’erreur à cet égard. – Je vous ai bien dit la vérité, reprit-il. – Je ne puis en convenir, répliquai-je. – Nous ne parlerons pas de cela, dit-il ; j’ai mon opinion bien arrêtée et je ne craindrais pas de la rendre publique. Pourtant écoutez-moi et laissez-vous persuader. Je vous donnerai ce que vous voudrez et aussi à votre frère qui est dans votre maison paternelle, mais il faut que vous partiez d’ici. Votre entourage vous est nuisible. Les Français les égarent tous. Vous êtes une si brave personne, vous avez toujours été une bonne enfant, une brave fille et une parfaite religieuse. Je connais toute votre vie, elle est exemplaire, mais c’est cela même qui excite ma pitié pour votre situation et l’état où vous êtes maintenant. » Je lui répondis avec beaucoup de calme : « Je ne puis parler ni agir autrement que je ne l’ai fait. Personne de mon entourage n’a jamais été pour quoi que ce soit dans ce qui s’est manifesté en moi. Mais maintenant je suis satisfaite de ma position, je ne veux accepter ni demander autre chose que le repos. Mon frère non plus n’a pas besoin de votre argent ; il est heureux dans sa pauvreté, car il a le cœur content. » Là-dessus il me parla avec beaucoup d’insistance et de gravité. « Demoiselle Emmerich, vous vous repentirez de ne pas m’avoir écouté, réfléchissez bien à ce que vous faites. – Ma résolution, lui répondis-je, est fermement arrêtée ; je compte sur Dieu. » Là-dessus il me quitta. »

Cette visite fut suivie quelques semaines plus tard de la déclaration publique de Boenninghausen où il disait : « La Emmerich, comme elle me l’a dit elle-même, quittera ce lieu où elle a trouvé tant de souffrances et de misères. Elle ira dans la chaumière ignorée de son frère, petit cultivateur dans le voisinage de la ville de Coesfeld, aussitôt que la température plus douce du printemps permettra le voyage à son corps affaibli. Une chambre tranquille, où elle passera le reste de cette vie dont les joies lui ont été ravies par des imposteurs, est déjà préparée ; et qui ne désirerait avec moi lui voir retrouver là le repos qu’elle a perdu un peu par sa faute 32 ? »

 

10. Il nous sera plus aisé de juger cet homme avec les contradictions si nombreuses et si frappantes qui se montrent dans ses actes et dans ses paroles, si nous considérons la ferme conviction qu’il s’était faite avant toute enquête et qu’il avouait lui-même en ces termes : « Les phénomènes manifestés chez Catherine Emmerich, étant diamétralement contraires aux lois les plus connues de la nature, ne peuvent être naturels ; il y a là ou un miracle ou une fraude. » Mais ses idées sur la religion ne lui laissaient pas admettre l’existence d’un miracle ou d’une action immédiate de Dieu, car c’était pour lui une chose incontestable que Dieu n’opère rien de semblable ; aussi déclara-t-il sans réserve devant la malade : « Je ne veux pas d’un Dieu qui ferait de telles choses ! » Il ne restait donc que l’hypothèse d’une fraude, et la seule question qui lui parût mériter une enquête était celle de savoir jusqu’à quel point Anne Catherine était complice active ou passive de la perpétration de cette fraude. Il était très porté à se décider pour la seconde hypothèse, parce qu’il ne pouvait s’empêcher, même lors de ses plus violentes sorties, de sentir qu’il avait devant lui une personne innocente injustement maltraitée, et cette impression lui faisait toujours tomber des mains les armes avec lesquelles il croyait l’anéantir. Il pouvait passer de la colère la plus brutale à une compassion soudaine qui lui arrachait des larmes, des plus furieuses invectives à des louanges enthousiastes, des plus effrayantes menaces à des témoignages de prévenance affectueuse. Car chacune des passions qu’il avait appelées à son secours, dans l’espoir de découvrir les preuves de la fraude, venait se briser contre le pouvoir mystérieux de la pureté et de l’élévation morale de la patiente sans défense et sans appui. C’est pourquoi il pouvait dire de bonne foi : « Quel homme serait assez dépourvu de charité pour lui refuser sa pitié ? Je prends part à sa détresse et je mettrai tout en œuvre pour la tirer du piège où elle est retenue, peut-être par le simple fanatisme, peut-être par une malice infernale 33. » Mais s’il avait pu réellement présenter au président supérieur la seule ombre d’un doute fondé touchant la sincérité d’Anne Catherine, celui-ci n’aurait jamais permis que Boenninghausen fît publiquement un aveu comme celui-ci : « J’étais autorisé par le président supérieur à garantir l’impunité à cette malheureuse femme dans le cas où elle avouerait complètement et ferait connaître les principaux imposteurs qui l’ont égarée, comme aussi à la tranquilliser quant à sa subsistance future 34. »

 

11. Quant à trouver une explication raisonnable de la manière dont pouvaient cohabiter dans une seule et même personne une fourberie diabolique et une incomparable pureté d’âme, Boenninghausen ne s’en inquiétait pas. Il laissa ce soin au doyen Rensing qu’il sut gagner peu à peu à sa manière de voir, pendant qu’Overberg et M. de Druffel se déclaraient de plus en plus fortement en faveur d’Anne Catherine. Rensing, l’année précédente, avait encore pris sa défense contre les calomnies de Bodde et s’était exprimé en ces termes 35 : « Je n’ai jusqu’à présent trouvé aucune raison de supposer que les phénomènes en question (les stigmates) soient produits par des moyens artificiels ; je ne puis me vanter d’avoir fait une étude spéciale des sciences naturelles : mais je ne puis pas non plus me reconnaître atteint de cet amour du merveilleux qui voit du surnaturel dans tout ce qui a une apparence extraordinaire. Or, s’il faut dire ce que je pense, A. C. Emmerich n’est pas coupable d’imposture. Je me suis abstenu jusqu’à présent d’honorer comme un miracle ce qui paraît en elle de singulier. Quant à l’expliquer naturellement, mes faibles connaissances touchant les forces de la nature n’y suffisent pas, non plus que ce que j’ai lu et ce que j’ai entendu dire à ce sujet par les naturalistes les plus clairvoyants. Je n’ai rien trouvé dans le rapport de monsieur le professeur qui tende à répandre la lumière sur ces obscurités ; c’est pourquoi je n’en fais pas plus de cas que les penseurs chrétiens n’en font de ce qu’ont dit pour expliquer les miracles beaucoup de commentateurs de la Bible, à l’époque où dominait la manie du naturalisme. » Et le 29 mai 1816 Rensing s’était ainsi exprimé dans une longue lettre adressée au vicaire général : « J’étais déjà depuis trois ans et je suis encore fermement convaincu qu’A. C. Emmerich n’est pas coupable d’imposture. Plusieurs fois des circonstances se sont présentées qui ont un peu ébranlé chez moi cette conviction : mais après les avoir soumises à une enquête sévère, conformément aux règles les plus sûres de la critique, l’ébranlement produit dans ma conviction n’a jamais servi qu’à l’affermir davantage. »

Mais cette fois Boenninghausen sut construire pour cet homme craintif le pont au moyen duquel il pouvait passer de la défense à l’attaque et échapper au blâme si redouté des nouvelles autorités et au reproche désagréable de crédulité. Le landrath lui prodigua des éloges perfides. « Je dois faire ici, dit-il, une mention honorable du doyen Rensing, homme respectable sous tous les rapports, d’autant plus qu’une polémique littéraire antérieure avec le Dr Bodde a donné lieu à de fausses interprétations. Dès le commencement il s’est efforcé de décider A. C. Emmerich à se soumettre de bonne volonté à l’enquête, et plus tard il a fait tout ce qui dépendait de lui pour que le but pût être atteint 36. » Cet éloge public, par lequel le doyen se voyait classé parmi les partisans de la commission, lui fut d’abord si désagréable qu’il chercha à se justifier personnellement auprès d’Anne Catherine, mais ce fut la dernière visite qu’il lui fit. Depuis lors il évita toute apparence de relations avec elle. Bien plus, en mars 1821, par conséquent quelques semaines après la mort de l’abbé Lambert, il avait préparé, sous le titre de Révision critique de l’histoire singulière d’A. C. Emmerich, religieuse du couvent supprimé des Augustines de Dulmen, écrite en mars 1821, une dissertation dans laquelle, s’en référant à Boenninghausen, il cherchait à prouver qu’Anne Catherine était une trompeuse 37. Tout ce dont il avait été témoin, sept ans auparavant, le spectacle si émouvant des vertus extraordinaires qu’avait déployées la patiente pendant l’enquête dirigée par lui sur l’ordre de l’autorité ecclésiastique, les innombrables témoignages qu’il avait rendus officiellement selon son devoir et sa conscience devant les supérieurs ecclésiastiques, ceux qu’il avait en outre recueillis sur elle chez tant d’autres personnes, tout cela avait maintenant perdu sa valeur devant la crainte d’encourir la disgrâce des nouvelles autorités. « Aujourd’hui (ce sont ses propres paroles) les indices d’une fraude profondément cachée dont le directeur de la commission d’enquête a donné connaissance au public dans son écrit, ont donné plus de force au soupçon que tout pourrait bien n’être pas comme la sœur le dit, et ont aussi trop ébranlé la foi du doyen à la sincérité et à la véracité de celle-ci pour qu’il puisse résister plus longtemps au désir de pénétrer plus profondément dans ce mystère, le flambeau de la critique à la main. » Et c’est ainsi qu’il a découvert « que de très bonne heure elle était enflammée d’un amour extraordinaire pour les pénitences corporelles, les tortures qu’on s’inflige à soi-même et les souffrances volontaires ; or, cette forte propension aux rigueurs de la pénitence et à la mortification extérieure ne donne pas peu de force à la conjecture formée par des gens qui cherchent la vérité sans prévention, suivant laquelle les phénomènes singuliers qui se sont produits sur sa personne doivent plutôt leur naissance à une main habile qu’à l’imagination. Quoique ses sentiments de piété incontestés, ses efforts poursuivis depuis l’enfance pour mener une vie pieuse et agréable à Dieu, et le fait démontré que depuis sa jeunesse elle n’a jamais été infidèle à ses principes empêchent de l’accuser d’une fraude préméditée pour acquérir le renom d’une sainteté hors ligne, cependant on peut admettre que, sur la proposition ou avec l’approbation de son directeur français, elle se soit prêtée à la production de quelques phénomènes singuliers sur elle, pour rendre plus souvent présente à sa mémoire par des marques corporelles la Passion de notre Sauveur ; qu’elle ait voulu donner à ces signes une action d’autant plus efficace sur les âmes croyantes au moyen de son abstinence de toute nourriture, de ses façons d’agir mystérieuses dans l’état cataleptique et de ses prétendues révélations, et faire d’autant plus de bien à l’aide de l’apparence de sainteté qui en résulterait pour elle. Ayant mis sa conscience en repos par des raisons spécieuses, elle s’était décidée là-dessus à jouer ce rôle fanatique, et, comme elle s’était mis dans la tête par suite de sa confiance dans ses bonnes intentions qu’elle faisait en cela une œuvre méritoire, il devenait facile de lui persuader qu’elle devait s’obliger au silence le plus rigoureux, dans toutes les circonstances qui se présenteraient, par le serment le plus redoutable, afin de ne pas trahir elle-même et ses aides 38 et de ne pas attirer l’injure et le mépris sur la religion à laquelle elle voulait rendre des services considérables. Ce serait là du reste un détestable abus du serment, mais il n’est pas sans exemple que des fanatiques en aient ainsi abusé ; et l’on sait jusqu’où peuvent se laisser entraîner certaines dévotes, lesquelles, fascinées par leur confiance dans le zèle religieux et l’intelligence supérieure de leurs conseillers, en viennent à mépriser comme un vain scrupule tous les reproches de leur conscience, quand il s’agit de coopérer à une œuvre dont le but leur paraît saint. »

Et pourtant Rensing avait été témoin de la docilité avec laquelle Anne Catherine s’était soumise aux tentatives faites pour la guérir par ordre du vicaire général : bien souvent il avait été profondément ému à l’aspect de ses souffrances et en voyant les effusions de sang se produire d’une manière qui dépassait tellement tout ce qui pouvait provenir de l’action humaine. Et c’est pour cela qu’avec « le flambeau de la critique », il a découvert une nouvelle explication, « l’action du démon ». – « Qu’on ne demande pas, dit-il, comment Dieu pourrait permettre qu’une personne qui, dès l’enfance, s’est efforcée d’être vertueuse et de plaire à Dieu, soit égarée par le diable d’une façon si effrayante : car les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, nos voies ne sont pas les siennes. Si nous voulons refuser au diable une pareille action sur les hommes, nous venons en aide (fût-ce sans le vouloir) à l’esprit incrédule du siècle : nous propageons le règne du prince des ténèbres et du monde par cela même que nous contestons plus vivement son pouvoir. » Le « flambeau de la critique » n’avait donc pas pu préserver un homme aussi clairvoyant de cette opinion insensée et révoltante qu’une âme droite, pieuse, restée fidèle à Dieu depuis son enfance, pouvait être possédée par le diable et employée par lui à des œuvres diaboliques. Et la lumière de ce flambeau ne lui faisait pas reconnaître qu’en s’exprimant ainsi il blasphémait tout autant contre Dieu et ne blessait pas moins la pureté de la foi que cet esprit du siècle auquel il prétendait ne pas vouloir venir en aide.

 

12. Nous ne devons pas omettre de dire ici comment cette persécution, quoique étouffée dans son germe, n’avait pas non plus échappé à l’œil illuminé d’en haut de la patiente, et de quels moyens la Providence divine, qui veillait si admirablement sur elle, se servit pour la préserver des conséquences ultérieures d’une calomnie si outrageante. On lit dans le journal du Pèlerin, à la date du 24 janvier 1822 : « Elle remercie Dieu de ses grandes souffrances, se réjouit des travaux nombreux qu’elle a à faire (pour l’Église), de ce qu’elle est à l’ouvrage depuis la nouvelle année et de ce qu’elle a déjà beaucoup fait. Elle a entrepris cette nuit un nouveau travail ; elle a eu aussi une vision qui, au commencement, l’a beaucoup tourmentée : « J’étais assise près d’une fontaine, a-t-elle dit, au milieu d’un vaste champ de blé où les épis s’égrenaient en grand nombre. Mon confesseur entra en courant dans ce champ et en sauva beaucoup ; il moissonna une bonne partie du champ. Je tenais son chapeau : car il y avait encore beaucoup de places où il devait moissonner. À tout moment de sombres nuées chargées de grêle passaient au-dessus de moi, comme si elles eussent voulu m’écraser : cependant quelques gouttes seulement m’atteignirent. Je vis aussi un sac rempli de mauvaises petites prunes qui semblait m’être destiné. Ces prunes avaient été cueillies et préparées pour moi par des gens d’importance ; mais il n’y en avait qu’un qui eût rempli le sac. Ce sont des fruits nuisibles, équivoques, d’un aspect flatteur, mais pleins de fausseté et de tromperie. Il coule aussi des troncs d’arbres qui les portent une grande quantité de résine qui a l’air belle, mais qui ronge l’arbre. Le sac était au-dessus d’un fossé ; il était à moitié sur une terre hérétique. J’ai vu les gens qui s’occupaient de ce sac, je les connais, mais je ne veux pas les connaître (c’est-à-dire je veux oublier leurs noms et les taire). Ce sac signifiait beaucoup de méchants propos et de calomnies que l’un d’eux avait ourdis contre moi. Cela me mit dans l’anxiété, et j’étais honteuse à cause de ces prunes. Mais je fus réprimandée par l’âme d’une pauvre femme morte depuis longtemps qui avait travaillé dans le couvent et qui maintenant venait à moi parce que j’avais fait quelque chose pour elle. Elle me dit qu’autrefois je n’aurais pas fait autant d’attention à de grosses et belles prunes que j’en faisais aujourd’hui à ces méchants fruits que je mourais d’envie de manger. Je vis alors le sac couvert d’un drap blanc par des prêtres, afin que je ne pusse plus le voir. Je vis là Overberg, Katerkamp, le Père Lemberg et d’autres que je connaissais ; mais j’oubliai ceux qui m’avaient préparé ces souffrances et je n’eus aucun ressentiment contre eux. Les travaux du Père dans le champ se rapportaient au soin qu’il avait pris des âmes à Fischbeck et aux enfants spirituels dispersés dans d’autres paroisses qui venaient s’adresser à lui. Je gardais son chapeau comme un gage attestant qu’il ne voulait pas quitter ce champ, parce que je le prie toujours de ne pas refuser d’entendre les gens lors même qu’il est fatigué. La saison, l’état des champs, tout était comme lorsqu’Overberg était ici. »

« Chose remarquable ! ajoute le Pèlerin à son récit. La vision des prunes se rapporte à un factum qui lui est encore aujourd’hui parfaitement inconnu. Le doyen, lorsqu’il est allé à Munster, a fait circuler un écrit contre elle dans lequel il déclarait qu’il avait changé d’opinion en lisant le remarquable écrit du landrath et où il faisait tout retomber sur le défunt abbé Lambert, mais il ne s’est attiré par là que du mépris. Overberg, Katerkamp et d’autres se sont prononcés contre lui. Pourtant elle ne sait rien de tout cela.

« 31 janvier 1822. Son neveu est venu de Munster où le bruit a couru qu’elle était gravement malade. Il a parlé de l’écrit du doyen contre elle. Elle en a causé avec lui très tranquillement et sans amertume et a dit que les rapports faits par une ancienne consœur avaient été pour quelque chose là-dedans. La sœur Soentgen lit à tout le monde les lettres qu’écrit le doyen pour défendre son factum. »

Dans cet entretien avec son neveu, elle raconta ce qui suit sur le temps de sa captivité : « Quand je fis prier le doyen de me confesser, il vint bien me visiter, mais il refusa de m’entendre. Je tombai dans l’état de contemplation et, désirant toucher la main d’un prêtre, je le priai de me donner la main. Il me tendit un doigt en présence du landrath. Je pris toute la main et lui dis : « Me refusez-vous la main ? » Il répondit : « Je ne l’ai jamais livrée à personne. » Alors je laissai sa main et je dis : « Mais je sais ce qu’on exige de cette main. » Il parla tout bas avec le landrath. La garde me raconta cela plus tard. »

La sœur Soentgen était la principale cause de ce que le très susceptible doyen avait conçu une aversion, qui en dernier lieu alla jusqu’aux plus affreux soupçons, pour le pieux et bon abbé Lambert et même pour Anne Catherine ; car c’était elle qui depuis la première enquête, faite en 1813, rapportait au doyen tout ce que Lambert, Wesener et plus tard le Pèlerin disaient ou étaient censés dire ; qui ensuite avait un soin particulier d’étaler devant lui « ses inquiétudes et ses scrupules sur les imperfections et sur l’entourage de la patiente », quand elle croyait avoir à se plaindre de Lambert ou du Pèlerin. Comme l’abbé Lambert voyait dans les indiscrétions de la sœur Soentgen la cause unique qui avait fait connaître l’existence des stigmates et par suite l’origine de toutes les douloureuses conséquences qui rendaient si amères les dernières années de ce prêtre infirme et exilé loin de sa patrie, il ne voyait qu’avec effroi la Soentgen approcher de la demeure de la malade et, sous la pénible impression des calomnies qui se renouvelaient sans cesse, il ne se possédait pas toujours assez pour retenir ses plaintes devant elle. Mais celle-ci s’en trouvait d’autant plus profondément blessée qu’elle-même était loin d’avoir à regretter les suites de ses indiscrétions : car elles lui avaient procuré tant d’agréments et d’importance personnelle que les plaintes du vieux prêtre étaient très difficiles à supporter pour cette faible âme de femme. À peine l’apparition des stigmates avait-elle été rendue publique par elle que le supérieur ecclésiastique du pays de Munster, pendant toute la durée de l’enquête ordonnée par lui, l’avait mise en communication immédiate avec lui en la chargeant de lui adresser des rapports secrets et par là l’avait tellement élevée au-dessus de l’humble sphère de sa vie ordinaire, qu’elle chercha à se maintenir à tout prix dans ses nouvelles et honorables relations. À la fin de l’enquête, elle écrivit au vicaire général : « J’aurais bien encore quelque chose à dire en confidence à Votre Excellence, mais je ne voudrais pas l’écrire. » Et comme celui-ci demandait sans ambages une communication par écrit, elle répondit : « Voici pourquoi je voulais parler en particulier à Votre Excellence : depuis quelque temps j’ai remarqué chez la sœur Emmerich quelques petites imperfections qui m’inquiétaient ; mais il ne serait pas bon qu’elle en fût avertie. J’ai pensé souvent que c’était un tort de ma part : surtout quand j’entendais divers jugements de son entourage, mais cela me frappait toujours de nouveau et je craignais que dans son état cela ne pût avoir des inconvénients pour elle. Le doyen, lui aussi, a déjà remarqué la même chose chez elle : il m’a dit qu’il appellerait certainement son attention sur ce sujet s’il était son confesseur. »

Et quelques mois plus tard : « Votre Excellence me permettra d’écrire encore une fois. Il est bien certain que la sœur Emmerich a encore ses faiblesses journalières comme d’autres personnes ; mais vous connaissez son entourage et qui sait pourquoi Dieu permet qu’elle ne s’en aperçoive pas encore et n’ait pas assez de force pour se délivrer de cet entourage ? Le doyen, je m’en aperçois bien, se tient tout à fait à l’écart et va rarement la voir. »

Mais comme le vicaire général ne voulait pas comprendre ces insinuations et n’éloignait pas l’entourage, c’est-à-dire l’abbé Lambert, la sœur Soentgen, six mois après, sans y être provoquée par rien de particulier, reprit ses communications sur un autre ton : « Depuis longtemps déjà, disait-elle, je me sentais poussée intérieurement à écrire à Votre Excellence. Vraiment je suis chaque jour plus heureuse de considérer en silence les souffrances de ma chère consœur et de voir combien son âme se perfectionne. C’est vraiment dommage qu’elle ait si peu la force de parler. » Et plus tard : « On peut remarquer beaucoup plus qu’auparavant l’absence de volonté propre chez la sœur Emmerich. Il s’est passé beaucoup de choses très intéressantes, alors que M. le doyen y allait si peu. J’ai souvent regretté très vivement son absence dans l’intérêt de la bonne cause. Mais pourtant on saura certainement un jour ce qui en cela peut contribuer à la gloire de Dieu. Comme je continue à y aller tous les jours, je remarque encore beaucoup de choses, spécialement son calme intérieur et ses progrès dans la perfection. Seulement le Dr Wesener a été un peu imprudent de lire à la sœur Emmerich un journal hebdomadaire de médecine où se trouve une dissertation sur elle. Cela n’est pas bien de sa part ; ce n’est qu’une source d’embarras pour la personne intéressée. M. le doyen ne sait pas que j’écris. »

Mais le vicaire général aussi ne voulut plus rien savoir et ainsi finit cette intrigue.

La sœur Soentgen ne prenait pas moins d’intérêt aux visites que de pieuses personnes des classes élevées faisaient à Anne Catherine. Si quelqu’une était introduite sur la recommandation de Rensing, la sœur Soentgen se trouvait là sans faute : cette fille qui, antérieurement, s’était aussi peu souciée de la malade que ses autres consœurs, se présentait maintenant aux étrangers comme son amie la plus intime et la plus dévouée, celle dont l’intervention avait rendu possible l’entrée au couvent d’Anne Catherine. Cette position à l’égard d’Anne Catherine donna accès à la sœur Soentgen dans les familles les plus distinguées : cependant les personnes de « l’entourage » y virent plus clair et leurs dispositions n’en devinrent pas meilleures, tout au contraire. Voici une preuve à l’appui : « La Soentgen, l’apporte Wesener, avait accepté de diverses parts des cadeaux pour la malade, les lui avait montrés avec toute sorte de détours et de circonlocutions, et avait fini par les garder pour elle-même. La malade ne voulait pas accepter de cadeaux de ce genre, de peur de donner lieu à de mauvais propos. Je l’engageai à se faire remettre ces objets par la Soentgen et à les renvoyer aux donateurs. – « Ah ! dit-elle, je ne puis user de tant de rigueur envers des personnes qui m’ont tenue de si près. » – « Certainement, dit alors l’abbé Lambert, elle sait bien que la Soentgen agit mal : mais elle ne peut rien écouter qui lui soit contraire. » La malade me pria de ne pas parler de cette affaire. »

Wesener et l’abbé Lambert se laissaient toujours décider par les prières de la malade à ne pas troubler la paix en manifestant vivement leur mécontentement : il n’en était pas de même du Pèlerin qui prétendait avoir fait tout ce qui lui était possible, quand, se rencontrant sans l’avoir prévu avec la Soentgen ou avec quelque autre nonne dans la chambre de la malade, il y avait gardé le silence ; mais l’amer mécontentement qui se peignait sur son visage et les regards irrités que lançaient ses yeux renvoyaient aussi promptement de telles visiteuses que l’eussent fait des paroles ou des actes. Anne Catherine, qui voyait dans les cœurs les blessures faites par ces regards silencieux, était, quand le cas se présentait, saisie de douleur et d’inquiétude ; car elle savait trop bien qu’en définitive toutes les conséquences retomberaient sur elle.

 

13. À peine Anne Catherine fut-elle délivrée de sa captivité qu’Overberg lui adressa dans une lettre ces paroles de consolation : « Que vous est-il donc arrivé de mal dont vous ayez à vous plaindre ? J’adresse cette question à une âme qui ne désire rien tant que de devenir chaque jour plus semblable à son époux céleste. Ne vous a-t-on pas beaucoup plus doucement traitée que ne l’a été votre époux ? Ne devez-vous pas être joyeuse, selon l’esprit, de ce qu’on vous a aidée à devenir plus semblable et par conséquent plus agréable à votre époux ? Vous aviez eu précédemment beaucoup à souffrir avec Jésus-Christ ; mais, comparativement, l’opprobre était peu de chose. À la couronne d’épines il manquait encore le manteau de pourpre et le vêtement de dérision. Il manquait le cri : « Qu’il soit crucifié ! » Je ne doute pas que ces sentiments ne soient les vôtres. »

Aussitôt que sa santé le lui permit, il vint lui-même à Dulmen, accompagné de son ami M. de Druffel. Ce dernier voulait voir comment se trouvait la malade et s’assurer de l’état des stigmates, afin de pouvoir, en cas de nécessité, témoigner en sa faveur. Le lendemain de son arrivée, Overberg lui porta la sainte communion et passa toute la matinée près d’elle. « Elle lui ouvrit entièrement son cœur, rapporte le Pèlerin, et reçut la consolation que donne un saint homme, lors même qu’il ne dit pas autre chose et vraisemblablement dit encore moins que des amis qui connaissent les détails de sa vie 39. » Elle lui confia tout ce qui la préoccupait. Elle parla du Pèlerin et reçut encore pour réponse qu’elle devait lui dire tout. « Elle demanda conseil quant à sa sœur : il n’a point donné de décision et cependant elle est consolée et fortifiée. Il a parlé avec gravité et dignité sur le don qu’elle a de reconnaître les reliques et sur l’importance qu’il attache à ce que le Pèlerin écrive tout. Il a dit cela devant le confesseur et à l’adresse de celui-ci. Wesener a donné de longs détails sur l’état de la malade et ses vomissements à la suite de sa captivité... Avant le départ, elle raconta à M. Overberg beaucoup de choses touchant ses diverses visions. Il l’écouta avec joie et émotion. Il lui laissa trois petits paquets de reliques scellés. Elle a reçu de lui beaucoup de consolation. »

Overberg ayant adressé au vicaire général un rapport sur les mauvais traitements subis par Anne Catherine pendant sa captivité, celui-ci exigea d’elle « qu’elle réclamât de Boenninghausen une copie du procès-verbal de la commission, et qu’en cas de refus elle portât plainte au tribunal suprême du pays pour obtenir cette communication » ; mais Boenninghausen sut prévenir toute réclamation de ce genre par la déclaration faite dans la préface de son écrit : Geschichte und Vorläufige Resultate, etc. : « Tous les actes rédigés pendant l’enquête ont été envoyés au président supérieur et par celui-ci depuis longtemps au ministère royal : je remarque donc en passant que j’écris seulement de mémoire et que par conséquent personne ne doit trouver étrange que je ne donne pas toujours les dates et les chiffres exacts 40. »

 

14. À Dulmen même, la sympathie et le respect dont tous les cœurs étaient remplis pour la pauvre religieuse persécutée s’étaient manifestés d’une manière touchante. Le jour de saint Laurent, on avait organisé un pèlerinage à la chapelle de la Croix, afin d’y prier pour qu’elle fût heureusement délivrée de sa captivité. Le jour de son élargissement, M. de Schilgen en avait donné la nouvelle en ces termes à l’Indicateur rhénan et westphalien : « Ce matin, 29 août, après dix heures, la malade, bien enveloppée et recouverte d’un manteau, a été rapportée dans son lit, pendant la grand’messe, par la servante de M. Mersmann. Je ne puis décrire la part qu’ont prise à sa délivrance toutes les personnes impartiales et la joie universelle qu’on a ressentie. Tout le monde juge que si cette enquête prolongée pendant trois semaines et un jour, ainsi que les interrogatoires qui ont eu lieu avaient produit quelque chose de fâcheux pour la sœur Emmerich et qui pût la faire passer pour trompeuse ou trompée, on ne lui aurait pas rendu la liberté. »

On peut facilement s’imaginer avec quelle impatience, non seulement à Dulmen, mais dans tout le pays de Munster, on attendait la publication des résultats de la soi-disant enquête. Un homme indépendant, le médecin Théodore Lutterbeck, de Munster, exprima en ces termes ce désir ainsi que l’indignation qu’avait excitée chez tous les honnêtes gens le traitement inouï fait à une personne irréprochable 41 : « Il a été unanimement attesté qu’Anne Catherine Emmerich, dès sa première jeunesse (elle a maintenant 44 ans), a mené une vie innocente, pure, paisible et retirée : elle n’a jamais tiré le moindre profit de son état extraordinaire. « Je sais, dit Cramer, l’archiprêtre de Holland, dans son écrit sur la sœur Emmerich, qu’on lui a offert d’ici en présent des sommes considérables et qu’elle les a constamment refusées. » En réalité, elle ne s’est jamais donnée en spectacle, mais au contraire elle a décliné autant qu’elle l’a pu toutes les visites de curieux. Les choses étant ainsi, il ne pouvait pas me venir à l’esprit qu’une haute police séculière pût se considérer comme autorisée à déclarer privée de son droit à vivre en paix cette colombe accablée de souffrances qui ne gênait en rien la marche du gouvernement, et la condamnât à une captivité de trois semaines et à une enquête subie par force telle qu’on peut l’infliger à l’homme le plus véhémentement soupçonné de délits contre l’ordre public. Nous avons remarqué que, dans cette circonstance, tous les citoyens, même parmi ceux qui ne s’intéressent ni à la sœur Emmerich, ni aux phénomènes qui se manifestent en elle, se sont sentis blessés et atteints dans leurs propres droits touchant le domicile par de tels procédés envers une personne innocente, et cela d’autant plus qu’on pouvait arriver au même but par les voies beaucoup plus douces. D’après l’ancienne constitution de Munster, les tribunaux auraient considéré un semblable emprisonnement, même par ordre de la haute police, comme un empiétement sur leurs droits et ils auraient aussitôt procédé contre une telle commission : ainsi parlent de respectables jurisconsultes de l’ancien temps. Quand, dans des temps plus récents, des vicariats en Allemagne ont voulu, ce qui était de leur compétence et de leur droit, soumettre des personnes qui leur étaient subordonnées à des enquêtes infiniment moins rigoureuses, quels cris n’a-t-on pas poussés, quelles mesures n’ont pas prises pour s’y opposer des gouvernements et des tribunaux laïques ? Une haute police séculière aurait dû d’autant moins s’occuper de cette religieuse vivant dans la retraite la plus absolue et ne demandant rien au monde : elle n’aurait pas dû s’inquiéter des phénomènes manifestés en elle et dont la réalité avait déjà été suffisamment constatée, à la suite d’observations faites pendant plusieurs années, par des hommes d’autant de probité et de sincérité que le curé doyen Rensing, le comte de Stolberg, le conseiller de médecine et professeur de Druffel, le médecin de district Wesener et par une foule de médecins et d’autres personnes étrangères ou indigènes, sans que la malice acharnée de quelques-uns de ses adversaires eût pu jusqu’alors, malgré des efforts persévérants, rendre cette réalité douteuse. Toutefois, comme une partie du public persistait à soupçonner de fraude pieuse l’entourage de la sœur Emmerich et notamment les dignes ecclésiastiques Lambert et Limberg, on désirait généralement, pour donner satisfaction autant que possible à cette catégorie de personnes, soumettre à une enquête légale ladite religieuse, après l’avoir séparée de son entourage personnel et local. Mais comme il s’agissait d’examiner la culpabilité ou l’innocence de personnes ecclésiastiques, il était sans aucun doute de la compétence et du droit du vicariat, comme première autorité spirituelle, de demander à avoir dans une semblable commission d’enquête des représentants choisis et autorisés par lui, non par la haute police, et à en surveiller la marche ; bref, en pareil cas une commission mixte pouvait seule être selon la loi et le droit, tandis qu’il n’y a eu qu’une commission de police et non une commission juridique ayant fidem publicam. Quoi qu’il en soit pourtant, le public demande quels résultats a obtenus, quelles observations a faites cette commission une fois organisée. »

Comme Lutterbeck accompagnait cette réclamation publique des dires de l’infirmière Wiltner et de son offre de déposer sous la foi du serment devant une autorité compétente, Boenninghausen ne pouvait pas garder le silence plus longtemps. Le président supérieur lui-même désirait qu’il répondît, et ainsi naquit le livre soi-disant écrit de mémoire que nous connaissons déjà suffisamment et qui n’a jamais été suivi d’une relation officielle ou appuyée sur des actes.

Quelle fut l’impression produite dans le pays de Munster par ces Résultats préalables, c’est ce qu’on peut voir par les paroles de Lutterbeck, qui ne craignit pas d’opposer à la publication du landrath la déclaration suivante : « Celui qui accuse publiquement une Emmerich d’imposture, sans d’ailleurs en donner la moindre preuve, celui-là (et tout le public éclairé est d’accord avec moi) peut me mettre sur la même ligne qu’elle. J’en appelle sur ce point  au temps et au jugement du public. »

On lit dans le journal du Pèlerin, à la date du 14 novembre 1819 : « J’ai trouvé aujourd’hui la malade d’une bonne humeur plus qu’ordinaire. Elle avait lu, disait-elle, l’écrit du landrath et elle se sent parfaitement rassurée. »

 

15. Nous devons maintenant nous rendre compte de l’état où la malade se trouva après sa délivrance. Wesener, qui la visita le 29 août, immédiatement après le départ du landrath, s’exprime ainsi à ce sujet :

« La vue de la malade me fit peur. Elle n’était vraiment qu’un squelette : ses yeux étaient éteints, son visage décharné et d’une pâleur mortelle ; cependant son esprit n’était pas troublé. Son langage était vif et énergique. Elle nous raconta à propos des souffrances qu’elle avait endurées des choses qui nous remplirent d’étonnement, de tristesse et de douleur. »

« 2 septembre. Jusqu’à présent la malade, à notre grande surprise, a conservé sa vivacité d’esprit et sa force d’âme : mais son pouls est petit : les mains et les pieds sont d’une froideur cadavérique et elle sent une grande prostration. Le soir elle fut très faible et très abattue. »

« 3 septembre. Cette nuit encore j’ai été appelé auprès de la malade et je l’ai trouvée à l’extrémité : je regardais la mort comme imminente, quoique le P. Limberg, qui était venu un quart d’heure avant moi, me dît qu’elle s’était un peu remise : car à son arrivée il l’avait crue déjà morte. Elle était tout à fait moribonde. Elle vomissait de temps en temps un liquide de mauvaise odeur. Je fis verser du vin sur des fleurs de camomille dont on fit des compresses qu’on plaça sur son estomac, ce qui parut lui apporter du soulagement. Je lui demandai, avant de me retirer, si elle pardonnait à tout le monde et si elle n’avait rien dans le cœur contre personne. Elle répondit par un sourire aimable. Je pris congé d’elle, la laissant persuadée qu’elle ne tarderait pas à mourir. Le P. Limberg resta près d’elle pour lui administrer l’extrême-onction. »

« 4 septembre. La malade s’est un peu remise, mais elle est dans un état de faiblesse mortelle. Les vomissements ont cessé. »

« 5 septembre. Elle a communié aujourd’hui, je l’ai trouvée étonnamment fortifiée. Je commence aujourd’hui à écrire le récit de ses souffrances pendant la dernière enquête. »

L’expulsion du liquide de mauvaise odeur n’était que le rejet involontaire 42 des décoctions que la malade, en dépit du vomissement qui s’ensuivait chaque fois, avait avalées pour contenter les commissaires. Comme son impossibilité de manger était traitée de fourberie et de feinte, elle n’avait jamais refusé de goûter des aliments liquides qui lui étaient présentés, quoique la plupart du temps elle fût forcée de les rejeter aussitôt.

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

SES SOUFFRANCES ULTÉRIEURES JUSQU’À LA FIN DE L’ANNÉE ECCLÉSIASTIQUE.

 

 

1. À peine Anne Catherine avait-elle échappé par un secours surnaturel à un danger certain de mort qu’elle eut à entreprendre avec un nouveau courage et à continuer sans interruption jusqu’à la clôture de l’année ecclésiastique son rude combat en esprit. « Tu es couchée ici et tu es persécutée, lui dit un jour le divin époux, afin que les esprits divisés s’unissent à ton sujet et que beaucoup viennent à reconnaître leur erreur. » C’est pourquoi l’œuvre commencée devait être accomplie de la manière la plus parfaite et toutes les attaques de l’esprit malin et de ses instruments surmontés par la patience et par l’exercice de toutes les vertus. Il ne s’agissait pas seulement de combattre et de souffrir patiemment, mais aussi de faire des actes de charité héroïques par lesquels, en qualité d’instrument expiatoire, il lui fallait compléter, corriger tout ce qui dans ses actions pouvait paraître défectueux à l’œil sévère du Dieu juste. Ce qu’elle acquittait pour autrui devait être purifié encore plus dans le feu de l’amour que dans l’ardeur des souffrances. Pour accomplir cette tâche immense, elle avait tous les secours que trouve dans la communion des saints un fidèle enfant de l’Église ; elle recevait l’assistance des saints, la bénédiction et les fruits de ses propres œuvres de charité dans la protection et les prières des âmes souffrantes consolées et délivrées par ses sacrifices et ses pénitences, enfin les aumônes spirituelles des vivants : mais si ceux qui se trouvaient avec elle dans un rapport ordonné de Dieu se rendaient coupables de négligences et d’omissions, des devanciers morts depuis longtemps prenaient leur place pour y suppléer, parce que la communion des fidèles n’est pas interrompue par la succession des temps. Quand les tribulations, quand le découragement et le trouble de ses meilleurs amis, quand les embûches de ses puissants et infatigables adversaires la réduisaient au désespoir et lui montraient sa perte inévitable, alors, grâce à la direction qui lui était imprimée d’en haut, elle sortait de la peine et de la détresse, comme la barque s’élance hors des vagues, pour reprendre de nouveau sa course vers le but qui lui était marqué de toute éternité. Souvent elle se lamentait en ces termes : « Je ne vois pas de fin à mes souffrances, elles deviennent chaque jour plus grandes. Je les ai vues croître durant toute ma vie comme un arbre qui pousse toujours davantage à mesure qu’on le taille. Je les ai souvent contemplées, quand j’allais dans les champs étant enfant et dans le jardin étant religieuse, et je les voyais intérieurement toujours croître jusqu’à la fin. J’ai laissé beaucoup derrière moi ; mais je m’attriste de ce que bien des moyens d’éviter le mal ont été négligés et bien des grâces rendues inutiles. Il m’a souvent été montré qu’il résulte un grand dommage de ce qu’on tient peu de compte des dons qui m’ont été octroyés et de ce qu’on ne recueille pas mes visions, lesquelles témoignent de l’enchaînement caché de tant de choses. Cela m’a souvent affligée et j’ai eu pour moi la consolation que ce n’est pas ma faute. Mais j’ai aussi gravement faibli par trop de condescendance. »

 

2. Elle avait incessamment les visions les plus variées touchant les vues et les plans de ses oppresseurs : elle voyait toutes leurs menées et la liaison intime qu’elles avaient avec toutes les tendances de l’époque, tendances hostiles à l’Église, à la foi et à la vie chrétienne, contre lesquelles elle devait combattre par la souffrance et la prière. « J’entendis, dit-elle, proférer de terribles menaces d’après lesquelles je devais être enlevée de gré ou de force. Un homme s’avança devant moi et dit : « Morte ou vive, il le faut ! » Je me jetai dans les bras de mon Sauveur et je criai ardemment vers lui. Alors vinrent encore d’autres tableaux. J’aperçus un espion qui recueillait tout ce qui se disait dans la petite ville. Je vis aller et venir des gens qui me tourmentaient avec leurs questions et leurs railleries. Ensuite arrivèrent des visiteurs pleins d’astuce et je vis dans mon voisinage de faux amis me faire beaucoup de tort. Il n’y avait pour moi que tourments. Les prêtres étaient plongés dans un profond sommeil et ce qu’ils faisaient me paraissait ressembler à des toiles d’araignées. De plusieurs côtés la malice, la ruse et la violence prenaient de tels accroissements qu’elles se trahissaient elles-mêmes, manquaient leur but et finissaient par échouer complètement. Je vis quelques personnes perdre leurs places qui étaient prises par d’autres, et tout un enchaînement d’infamies descendant de haut en bas dans le monde. Je me vis avec effroi abandonnée de mes amis. Alors j’aperçus une troupe d’hommes qui s’avançaient sur une grande prairie que je voyais à quelque distance. L’un d’eux s’élevait au-dessus de tous les autres. Ils étaient une centaine tout au moins. Je me demandai si ce n’était pas l’endroit où le Seigneur nourrit les sept mille hommes. Le Seigneur vint à ma rencontre avec tous ses disciples et il en choisit douze dans le nombre. Je vis comment il jetait les yeux sur l’un et sur l’autre. Je les reconnus tous : les vieillards pleins de simplicité et les jeunes gens robustes au teint basané. Je vis aussi comment il les envoyait au loin dans toutes les directions, et les suivait du regard dans leurs courses lointaines parmi les nations. Et comme je me disais : « Hélas ! que peut faire un si petit nombre parmi des multitudes innombrables ? » Le Seigneur me dit à peu près : « Leur voix se fait entendre au loin de tous les côtés. Ainsi maintenant encore, plusieurs sont envoyés ; quels qu’ils soient, hommes ou femmes, ils peuvent la même chose. Vois le salut que ces douze ont apporté ; ceux que j’envoie à ton époque l’apportent aussi, quoiqu’obscurs et méprisés. » Je sentis que cette vision était pour ma consolation. »

 

3. À la vue d’une attaque imminente ou d’une nouvelle persécution, pire que la première, que ses oppresseurs projetaient contre elle, elle avait coutume de se fortifier par la prière. « Que peuvent me faire les hommes ? disait-elle. S’ils veulent déchirer ce corps, qu’il soit livré pour vous, ô mon Sauveur. Seigneur, je suis votre servante. » Et quand elle avait ainsi prié, elle recevait pour sa consolation une vision où il lui était montré combien elle pouvait opérer de bien, si dépourvue qu’elle fût de toute assistance humaine : « Je me trouvai dans un vaste espace où rien ne donnait l’idée d’un lieu appartenant à la terre par sa nature. Le sol qui me portait ou au-dessus duquel je planais était transparent comme un voile de gaze. J’aperçus sous mes pieds la terre semblable à la nuit et j’y vis pourtant beaucoup de tableaux. Autour du centre où je me tenais se montraient des troupes d’esprits diaphanes, disposées en chœurs dans un espace sans bornes. Ce n’étaient pas proprement des saints, cela semblait plutôt être des âmes en prière qui recevaient d’en haut, prenaient d’en bas et faisaient un échange. Elles prenaient des prières, elles priaient elles-mêmes, elles protégeaient et demandaient l’assistance des chœurs plus élevés qui, sur leur demande, envoyant le secours de régions supérieures, se montraient dans la lumière, tantôt plus, tantôt moins. Ces esprits plus élevés étaient les saints. Ceux qui m’entouraient paraissaient des âmes que le Seigneur a destinées à voir divers dangers qui menacent la terre et à implorer du secours. Toutes les professions, tous les états qui existent sur la terre semblaient être représentés là par des âmes en prière. Autour de moi, tout opérait et exerçait une action bienfaisante : je priai aussi, car je voyais des misères innombrables. Dieu de son côté envoyait du secours par ses saints et l’effet se produisait instantanément par des obstacles inattendus opposés au mal, par des hasards apparents, par des changements dans les âmes et d’autres choses de ce genre. Je vis par exemple des personnes impénitentes, malades à la mort, se convertir par l’effet de la prière et recevoir les sacrements. J’aperçus des gens faisant des chutes périlleuses ou tombant dans l’eau sauvés par la prière, et toujours dans des cas où la chose était à peu près impossible. Je vis ce qui devait être funeste à telles ou telles personnes arraché pour ainsi dire et mis de côté par la prière comme avec une pioche et j’admirai la justice de Dieu. »

 

4. Sa position lui fut montrée dans un tableau où elle était représentée sous la figure d’un agneau : « Je vis un pays d’une grande étendue comme on voit une carte de géographie ; il y avait des bouquets de bois, des prairies et des troupeaux avec leurs bergers. J’aperçus tout contre moi un berger avec un grand troupeau et autour du troupeau quelques groupes accessoires. Il avait sous lui des bergers subalternes. Il était quelque peu nonchalant. Parmi les serviteurs, il y en avait qui étaient plus actifs. Son troupeau était dans un état passable. Il s’y trouvait un agneau qui était plus gras et plus joli que les autres et dans lequel il y avait quelque chose de singulier ; d’autres se pressaient beaucoup autour de lui. On voyait aussi dans le troupeau des brebis galeuses. Le troupeau paissait d’un côté en face d’un bouquet de bois dans lequel un affreux loup était aux aguets, et un second loup guettait derrière celui-ci dans un autre massif. C’étaient des loups et ils ressemblaient aussi à des hommes ; ils s’entendaient, couraient souvent ensemble, guettaient toujours l’agneau et nullement les brebis galeuses. J’étais fort en peine de l’agneau et je ne pouvais pas comprendre pourquoi les bergers étaient si négligents. Un seul pâtre subalterne s’occupait de l’agneau, mais il ne pouvait pas faire beaucoup, quoiqu’il soignât bien la partie du troupeau qui lui était confiée. Plusieurs fois je vis les deux loups courir ensemble pour enlever l’agneau, mais alors les autres moutons sautèrent tellement autour de lui et firent tant de bruit que les loups n’osèrent pas aller plus loin. Quant aux bergers, ils ne faisaient rien pour le secourir, ce que je ne pouvais pas m’expliquer. Une fois les loups furent au moment de s’emparer de lui, mais les moutons firent tant de bruit qu’ils n’en vinrent pas à bout. Je ne comprenais pas pourquoi on avait mis l’agneau dans une place où il courait tant de dangers. Une autre fois, les loups le tenaient à la gorge : ils cherchaient à l’étrangler et lui avaient déjà arraché un morceau de chair, mais tous les autres coururent après, et la compassion que j’en avais me fit comprendre qu’il s’agissait de moi. Cependant il vint un homme d’en haut et les loups s’enfuirent devant lui ; je vis au même instant que des ossements de cet homme étaient près de moi et je m’étonnai de ce que son corps était près de moi tandis que son esprit était en cet endroit. Alors vint aussi le pâtre subalterne, et l’agneau fut emmené de là. »

 

5. L’agneau étant si peu protégé par ses bergers, il lui vint un secours extraordinaire par l’intermédiaire de bienheureux qui avaient souffert à une époque reculée, dans le même lieu qu’Anne Catherine et dans des circonstances semblables.

Le 9 octobre, elle raconta ce qui suit : « Il est venu près de moi une bienheureuse veuve qui a habité Dulmen et qui y est morte en prison. Cette femme s’est entretenue très longtemps avec moi et nous n’en avons pas encore fini. Elle parla de l’époque où elle vivait et de l’emprisonnement qu’elle eut à subir comme d’une image du temps actuel : alors aussi on ne voulait pas entendre parler de justice et de foi : c’est pourquoi elle eut beaucoup à souffrir. Elle me dit son nom de famille ; elle était de la maison de Galen et elle me montra les prisons, dont une partie était souterraine, où elle-même et quelques-uns de ses proches avaient été renfermés. Elle me parla beaucoup de ma propre histoire et me dit comment tout s’était fait suivant les desseins de Dieu. Je ne devais dire rien autre chose que ce qui me venait à l’esprit dans le moment et ne jamais y penser d’avance. « Combien tu as merveilleusement fait face au danger qui te menaçait, me dit-elle ; si tu l’avais connu, tu serais morte d’effroi. En dehors de toi, d’autres choses merveilleuses se produiront. L’incrédulité de l’époque est à son comble : il y aura encore une confusion incroyable ; mais, après l’orage, la foi se rétablira. » Cette femme paraissait me bien connaître : elle m’expliqua bien des circonstances de ma vie ; elle me consola aussi, en me disant que pour le moment je n’avais rien de particulier à craindre. Elle parla de l’état du clergé et aussi des reliques. « Il faudrait, disait-elle, les recueillir et les replacer dans l’église : elles ont à la vérité leur action protectrice en quelque lieu qu’elles soient : mais le peu de respect qu’on leur porte est très préjudiciable. La poussière dans laquelle elles reposent doit être enfouie dans une terre bénite. Il y a encore beaucoup de reliques à Dulmen. » Cette femme portait un vêtement de dessus ouvert, croisé par devant et tombant par derrière en plis flottants avec une queue. Les manches étaient étroites, avec des garnitures froncées et empesées autour des mains, sur lesquelles pendait un prolongement de la manche. Elle est morte innocente dans la prison d’une association ou d’un tribunal secret qui, à son époque, était cause de beaucoup de maux et inspirait un grand effroi. C’était quelque chose comme des francs-maçons, mais agissant d’une manière beaucoup plus violente. »

« 21 octobre. La bonne dame de la Vehme 43 m’est apparue de nouveau et m’a parlé longtemps. Elle m’a dit encore qu’elle était de la famille de Galen. Elle ne protège pas comme font les saintes reliques, mais elle assiste, elle avertit. Elle m’a dit que je ne devais avoir aucune inquiétude, parce que mes persécuteurs ont plus peur de moi que moi d’eux. Ils sont venus, poussés par leur audacieuse impudence, parce que rien ne s’est fait pour les en empêcher.

« Je me suis aussi trouvée en rapport avec un homme de la même époque que la bonne dame de la Vehme. Je le vis dans la maison qu’elle habitait à Dulmen. Il y venait souvent et y séjournait trop longtemps ; c’est ce qui fut cause de sa mort. C’était un des personnages les plus considérables du pays et un des chefs du tribunal secret.... Cet homme était en secret très pieux et très bon, et il reçut souvent des avertissements touchant les iniquités et les cruautés exercées par le tribunal secret. Il cherchait à les prévenir au moyen de la bonne dame qui avertissait et sauvait les gens autant qu’elle le pouvait. Comme une fois il était resté trop longtemps avec elle à combiner des projets de ce genre, il devint suspect aux méchants qui résolurent de le faire mourir. Je vis des colloques secrets tenus la nuit et toute sorte de gens à l’aspect sinistre s’introduire dans ce pays et se glisser furtivement d’un lieu à l’autre. J’eus ensuite la vision d’un jardin et d’un château en deçà de Munster. C’était un vieux château avec des tours où ce personnage avait sa résidence. Je le vis dans le jardin, enveloppé dans son manteau, comme s’il voulait se rendre à une assemblée. Trois hommes déguisés se jetèrent sur lui et le poignardèrent. Ils le traînèrent dans l’intérieur d’une double muraille qui traversait le jardin. Le sang était sorti très abondamment de ses blessures et avait coulé sur la terre. Ils travaillèrent à en effacer les traces : mais elles reparaissaient toujours. Ils remplirent de terre ensanglantée un sac qu’ils portèrent à Dulmen avec le corps et qu’ils déposèrent dans un caveau près de l’église où reposent les ossements de beaucoup de personnes assassinées de la sorte. C’était un Droste... La dame me dit que c’était un bonheur pour lui d’être mort alors, car il était pieux et sa conscience était en bon état. « Ne crains rien, me dit-elle, tout a dû arriver ainsi. Tes persécuteurs n’ont ni droit ni motif pour te faire du mal. Ne t’inquiète de rien ; si on t’interroge, dis seulement ce qui te viendra à l’esprit. »

 

6. Dans son humilité Anne Catherine se demandait souvent avec inquiétude : « En quoi ai-je mérité, moi pauvre pécheresse, que ces persécuteurs se rendent si coupables à mon égard ? » Et alors elle demandait à Dieu des souffrances pour expier par là leurs péchés, bien qu’elle fût forcée d’avouer que Dieu lui avait donné la consolation de savoir qu’elle n’en était pas responsable. Mais sa compassion pour ses aveugles ennemis était si profonde et si vive, et son cœur pur connaissait si peu l’amertume ou le désir de la vengeance qu’à la lettre elle ne cessait jamais de prier et d’offrir ses souffrances pour eux. Cependant on put voir, surtout à partir de la dernière semaine d’octobre, combien ces souffrances étaient grandes et multipliées. Elle était en proie au délaissement intérieur le plus absolu, et en même temps tourmentée par une fièvre si ardente que souvent la nuit elle se croyait au moment de mourir de soif. Sa langue se collait à son palais et elle n’avait pas la force de prendre l’eau placée près d’elle. La douleur qu’elle ressentait dans la poitrine, aux mains et aux pieds était tellement intolérable que souvent elle pleurait et finissait par perdre entièrement connaissance. Lorsqu’elle se trouvait un peu moins mal, elle avouait qu’elle avait demandé de souffrir afin de satisfaire pour ceux pour lesquels elle priait. Il lui semblait, disait-elle, qu’on enfonçât des milliers d’aiguilles dans chaque partie de son corps. C’était comme si on la brûlait à l’intérieur et à l’extérieur, et comme si on lui déchirait le gosier. Toutes ces souffrances, elle en avait pris la charge au profit d’autrui : elle ne pouvait entendre parler d’une souffrance ni d’un péché sans demander à tout prendre sur elle.

Quand elle fut arrivée au comble de la détresse, elle fut consolée par le bienheureux Nicolas de Flue. Il vint à elle et lui dit : « Je veux être ton bon ami et te donner un peu d’assistance. » Il lui fit sentir un petit bouquet d’herbes et elle se sentit fortifiée par là. « Tu souffres, lui dit-il, dans toutes les parties de ton corps, parce que les fautes pour lesquelles tu souffres sont très diverses et très multipliées. »

 

7. Dans la nuit du 19e dimanche après la Pentecôte, où tombe l’évangile du festin de noces et de la robe nuptiale, Nicolas fut son guide dans la vision suivante :

« Je vis le bienheureux Nicolas comme un grand vieillard avec des cheveux comme de l’argent, ceints d’une couronne basse, dentelée, étincelante de pierres précieuses. Il portait une tunique blanche comme la neige descendant jusqu’à la cheville et tenait à la main une couronne de forme un peu plus élevée, ornée de pierreries. Je lui demandai comment, au lieu de son bouquet d’herbes, il tenait maintenant une couronne si resplendissante. Il parla brièvement et avec gravité de ma mort, de ma destination et dit qu’il voulait me conduire à un grand repas de noces. Il me mit la couronne sur la tête et je m’envolai avec lui pour entrer dans le palais que je voyais comme en l’air devant moi. Je devais y figurer en qualité de fiancée, mais j’étais horriblement confuse et tellement intimidée que je ne savais que devenir. Dans ce palais il y avait une noce d’une magnificence inouïe. C’était comme si je devais voir la manière d’être et les usages de toutes les classes d’hommes à l’occasion d’un repas nuptial et l’action des ancêtres défunts de tous les hommes sur leurs descendants. Il y eut d’abord une table dressée pour le clergé. J’y vis assis le Pape avec des évêques tenant leurs crosses et revêtus de leurs ornements et une foule d’autres membres du clergé haut et bas : chacun avait au-dessus de lui dans un chœur supérieur les bienheureux et les saints de sa race, ses ancêtres, ses patrons et les patrons de sa charge, lesquels agissaient sur lui, rendaient des jugements et des décisions. Il y avait aussi à cette table des fiancées spirituelles du rang le plus élevé : il me fallut avec ma couronne me joindre à elles comme leur égale, ce qui me remplit de confusion. C’étaient uniquement des personnes vivantes, mais elles n’avaient pas de couronnes. Au-dessus de moi se tenait l’homme qui m’avait invitée, et, comme j’étais tout intimidée, il faisait et arrangeait tout pour moi. Les mets placés sur la table avaient à la vérité l’apparence extérieure d’aliments terrestres, mais ce n’en étaient pas en réalité. Je voyais à travers tout et je lisais dans tous les cœurs. Derrière la salle à manger, je vis encore beaucoup d’appartements et de chambres de toute espèce, où des personnes se trouvaient et où d’autres arrivaient. Alors un très grand nombre des ecclésiastiques assis à la table nuptiale furent chassés comme indignes, parce qu’ils s’étaient mêlés aux mondains et s’étaient mis à leur service plus qu’à celui de l’Église. Ces mondains furent d’abord punis, puis les ecclésiastiques renvoyés de la table et poussés dans les autres appartements plus voisins ou plus éloignés. Le nombre des justes était très petit. C’était la première table et la première heure.

« Les ecclésiastiques sortirent. On prépara une autre table à laquelle je n’étais plus assise ; je me tenais debout parmi les spectateurs. Le bienheureux Nicolas restait toujours au-dessus de moi pour m’assister. Une grande quantité d’empereurs, de rois, de princes souverains vint se mettre à cette table et d’autres grands seigneurs les servaient. Au-dessus d’eux apparaissaient les saints que chacun d’eux comptait parmi ses ancêtres. Quelques-uns de ces souverains firent attention à moi. J’étais intimidée ; Nicolas répondait toujours pour moi. Ils ne restèrent pas longtemps à table. Tous se ressemblaient beaucoup et leurs actes n’étaient pas bons, mais pleins de faiblesse et de déraison ; si l’un d’eux était un peu au-dessus des autres, ce n’était pas par la vertu. Plusieurs n’arrivèrent pas jusqu’à la table et furent aussitôt renvoyés en leur lieu. Je me souviens particulièrement d’avoir vu la famille de Cröy qui doit avoir parmi ses ancêtres une sainte stigmatisée, car j’en vis une qui me dit : « Regarde, voici les Cröy. »

« Ensuite parut la table de la haute noblesse et je vis la bonne dame de la Vehme au-dessus de sa famille.

« Puis vint la table des riches bourgeois. Je ne puis dire dans quel affreux état se trouvait cette classe. La plupart furent renvoyés et renfermés avec leurs pareils de la noblesse dans un trou qui ressemblait à un cloaque où ils pataugeaient dans la boue.

« Ensuite vint la table d’une classe assez bonne : les vieux et honnêtes bourgeois et paysans. Il y avait là beaucoup de braves gens : il y en avait notamment de ma famille. Mon père et ma mère étaient au-dessus de mes proches. Après cela vinrent les descendants du frère Nicolas : de très braves et robustes gens appartenant aux professions bourgeoises : mais il en rejeta pourtant un certain nombre. Ce fut ensuite le tour des pauvres et des estropiés parmi lesquels beaucoup de gens pieux et aussi des méchants qui furent exclus. J’eus beaucoup à faire avec eux. J’ai vu au-dessus d’eux une quantité innombrable de personnes et de tribunaux rendant des jugements : je ne puis tout dire. Quand ces six tables eurent passé devant mes yeux, le bienheureux me ramena. Il me remit dans mon lit d’où il m’avait tirée. J’étais très faible et presque sans connaissance ; je ne pouvais me mouvoir ni faire un signe : il semblait que j’allais mourir. Nicolas indiqua en peu de mots le but de ma vie, toutefois sans rien de bien déterminé.

« 8 novembre. J’ai eu de nouveau une grande vision de persécution et j’ai vu mes misères augmenter. Je vis qu’on espionnait pour savoir si quelqu’un m’assistait et que mes ennemis recueillaient tous les discours et les mauvais propos tenus sur mon compte. J’aperçus là le diable, furieux contre moi, s’avancer vers certaines personnes la gueule béante, leur monter la tête et les exciter : mais ce qui m’affligeait le plus, c’était de voir que jusqu’à mon plus proche entourage m’accablait de reproches, me troublait et me tourmentait par des conseils à tort et à travers et par des accusations de toute espèce. Ceux qui auraient voulu me porter secours restaient isolés et ne pouvaient rien faire. Les persécuteurs m’assaillaient dans le délaissement où je me trouvais. J’étais privée de toute assistance spirituelle et temporelle. Mes ennemis m’injuriaient, m’annonçant des épreuves que je n’avais pas encore subies. « Où donc, disaient-ils, étaient mon supérieur et les autres autorités ecclésiastiques ? Ne leur avait-on pas laissé tout le temps de faire quelque chose en ma faveur ? Qui donc, dans le clergé, m’avait protégée ? etc., etc. » Ces paroles me portaient presque à l’impatience : c’était pour moi un supplice et une torture inexprimables. Ce qui m’accablait par-dessus tout, c’était l’abandon si complet où me laissait tout le monde, même les personnes de mon plus proche entourage. Quand ma misère fut ainsi au comble, comme j’étais près de tomber dans le désespoir, je reçus de la consolation. Nicolas de Flue m’apparut. Il me dit que je devais remercier Dieu qui me montrait d’avance toutes ces choses et qu’il fallait m’armer de patience ; que je devais surtout me garder de tout mouvement de colère dans mes réponses et répondre toujours avec réserve ; que l’épreuve serait d’autant plus courte que je la supporterais plus patiemment. Auparavant j’aurais encore beaucoup à souffrir de la part de mes amis qui penseraient que je dois faire telle ou telle chose et qui auraient bien des torts envers moi, quoique sans mauvaise intention. Il fallait endurer cela tranquillement, comme devant m’être très utile. Il me promettait que cela ne durerait pas longtemps et qu’il viendrait à mon secours. Puis il me donna un petit billet avec une petite prière que je devais dire. Je l’ai toujours dite dès ma jeunesse ; c’était sa prière à lui : « Seigneur, enlevez-moi à moi-même, etc. » Il me donna aussi une image grande à peu près comme la main : en haut était un soleil ; au-dessous on lisait : « Justice. » Et j’eus l’assurance que la justice divine mettrait fin à ma persécution. Au-dessous était un visage plein de bonté sous lequel était écrit : « Miséricorde. » J’eus l’assurance que la miséricorde viendrait en effet à mon secours. Sous cette face était un cercueil entouré de quatre cierges allumés. »

 

8. L’accomplissement de cette vision prophétique ne se fit pas longtemps attendre ; car une semaine après, l’écrit injurieux du landrath ayant été publié, l’absence de toute preuve tant soit peu plausible quant à l’accusation de fourberie, l’embarras mal déguisé de l’auteur et de toute la commission 44 firent naître chez les supérieurs ecclésiastiques comme chez tous les amis de la malade le désir que celle-ci adressât au tribunal supérieur une plainte formelle contre le landrath et contre les mauvais traitements dont elle avait eu à souffrir pendant son emprisonnement. Cette demande qui fut renouvelée de tous les côtés de la manière la plus pressante, mais à laquelle Anne Catherine, obéissant aux avis de son guide invisible, ne voulut pas accéder, fut pour elle l’occasion de très grandes souffrances. Elles lui furent montrées comme une épaisse haie d’épines à travers laquelle elle devait se frayer passage sur un chemin semé de pointes aiguës.

« La vue de cette haie me jeta dans une terrible angoisse, raconta-t-elle, mais mon conducteur me dit : « Tu as déjà laissé bien des choses derrière toi. Vas-tu maintenant perdre courage devant ce peu qui reste à faire ? » Je m’agenouillai et priai : puis, tout en priant, je traversai la haie sans savoir comment. Mais j’eus le sentiment que j’avais près de moi des protecteurs invisibles.

« Je vis après cela venir vers moi trois hommes qui voulaient me faire dire ce que je comptais faire contre le landrath. Je leur dis que je lirais son écrit pour voir s’il est d’accord avec son caractère, et que si mes supérieurs m’interrogeaient, je leur dirais la vérité. Il me fut dit aussi que mes plaies saigneraient le prochain vendredi saint et encore un autre jour, et que mes ennemis guettaient le moment où aurait lieu cette effusion de sang. Et j’appris qu’ils ne verraient jamais le sang couler parce qu’ils ne cherchaient pas la vérité.

« Je vis aussi plusieurs enfants qui venaient de Munster pour voir la trompeuse, mais tous furent bons pour moi et ils prirent la trompeuse en grande amitié. C’était comme si je les instruisais : il y avait aussi de grandes personnes parmi eux. Dans cette vision, j’eus plusieurs saints autour de moi. Saint François, entre autres, m’apparut, ce qui me réjouit beaucoup. Il avait une longue robe d’étoffe grossière, son front était très large, ses joues creuses, son menton aussi était large. Il me donna beaucoup de consolations, me dit que je ne devais pas me plaindre, que lui aussi avait été persécuté. Il avait tenu ses plaies très cachées, disait-il, mais souvent le sang était sorti à flots de son côté, coulant jusqu’à ses pieds ; on avait vu ses plaies et pourtant on n’y avait pas cru. Il valait mieux croire et ne pas voir : car voir ne fait pas croire ceux qui n’ont pas la grâce de la foi. Saint François est grand, maigre, mais plein de vie ; ses joues creuses étaient colorées, comme celles de quelqu’un qui est intérieurement enflammé. Il avait des yeux noirs ; je ne lui vis pas de barbe. Il n’avait pas l’apparence d’un infirme ; il avait quelque chose de très aimable et de très vif. »

 

9. Lorsqu’Anne Catherine fut informée la première fois par une communication verbale du désir qu’avaient les supérieurs ecclésiastiques qu’elle portât plainte (c’était un dimanche dans la matinée), elle ferma tout à coup les yeux, tomba en extase, et son visage prit une expression grave et imposante. « J’ai invoqué Dieu le Père, dit-elle plus tard, le priant de considérer son Fils qui satisfait pour les pécheurs à chaque minute, qui maintenant même s’offre de nouveau en sacrifice, qui s’offre à tous les instants. Je l’ai supplié de n’être pas trop sévère pour le péché de ce pauvre aveugle, le landrath, de l’assister, de l’éclairer pour l’amour de son Fils ! J’avais dans ce moment sous les yeux d’une manière très vive la vision du vendredi saint ; le Seigneur s’offrant en sacrifice sur la croix, avec Marie et le disciple au pied de la croix. Je le voyais au-dessus de l’autel où le prêtre disait la messe. J’aperçois cela à toute heure du jour et de la nuit et je vois toute la paroisse, comment elle prie bien et mal, et je vois aussi comment le prêtre remplit ses fonctions. Je vois d’abord l’église d’ici, puis les églises et les paroisses des environs, à peu près comme on distingue un arbre voisin avec ses fruits éclairé par le soleil et dans le lointain d’autres arbres groupés ou formant un bois. Je vois à toutes les heures du jour et de la nuit la messe se célébrant dans le monde, et des communautés éloignées où on la célèbre encore comme au temps des apôtres. Au-dessus de l’autel j’aperçois en vision un culte céleste où les anges suppléent toutes les omissions du prêtre. Alors j’offre aussi mon cœur pour le manque de piété des fidèles et j’implore la miséricorde du Seigneur. Je vois beaucoup de prêtres s’acquitter pitoyablement de leurs fonctions. Les formalistes qui s’appliquent de toutes leurs forces à ne manquer à rien d’extérieur négligent souvent, par suite de ce souci, tout recueillement intérieur. Ils se demandent toujours comment ils seront vus par le peuple et ne pensent pas à Dieu. Les scrupuleux veulent toujours avoir la conscience de leur piété. J’ai cette impression depuis mon enfance. J’ai souvent dans la journée cette vision lointaine touchant la sainte messe, et lorsqu’on m’adresse alors la parole, c’est comme si, pendant qu’on travaille, il fallait répondre à un enfant qui fait des questions. Jésus nous aime tant qu’il continue éternellement dans la messe l’œuvre de la rédemption ; la messe est la rédemption historique cachée sous un voile, devenue sacrement. Je voyais déjà tout cela dans ma première jeunesse et je croyais qu’il en était de même pour tout le monde. »

 

10. Dans l’après-midi du même jour, elle dit, étant en extase : « Ils m’appellent désobéissante, mais je ne puis pas faire autrement. J’ai bien à me plaindre. C’est quand il est trop tard qu’ils pensent à me secourir. Je vois quelle peine se donne l’esprit malin pour qu’on en vienne à un procès ; c’est son désir de me faire porter plainte ; il ne peut rien contre moi que par ce moyen. Je vois que, s’il y a un procès, j’en mourrai, et que tout sera étouffé : or, c’est là ce que veut le diable. Mon conducteur m’a dit : « Tes meilleurs amis voudront te persuader de porter plainte, mais prends bien garde à toi. N’oublie pas que les signes que tu portes ne sont pas des signes d’accusation, mais de réconciliation. Ils ne t’ont pas été donnés pour combattre, mais pour réconcilier. Marque dans ton livre de prière deux lettres : une L., Liebe (charité), et un V, Vergiss nicht (n’oublie pas). Qu’eux-mêmes portent plainte, mais non pas toi. »

On voit avec quelle fidélité elle obéissait à cet avertissement de son conducteur par le rapport du Pèlerin qui, peu de jours après, écrivait dans son journal : « Elle est pleine de souffrances. Elle vomit du sang ; son front et ses plaies sont enflammés, et la douleur causée par les stigmates est si violente que le tremblement de ses membres ébranle le lit. Avec cela, elle est forte et joyeuse. Elle ne veut pas être secourue à l’aide de reliques, elle veut endurer ses souffrances : car elle les offre avec une intention déterminée pour les pauvres âmes en peine et pour ses ennemis. »

Ces pauvres âmes la remercièrent dans la nuit suivante. « J’ai été la cause, dit-elle, d’une grande procession où il n’y avait que des âmes du purgatoire. Il ne s’y trouvait que des personnes connues de moi, lesquelles priaient pour moi. Je pris la lourde croix de l’église de Coesfeld, j’enlevai le corps et je le portai. J’étais là l’unique personne vivante. Les âmes n’avaient pas les vêtements de leur époque ; cependant toutes étaient vêtues différemment, comme aussi leurs visages étaient divers. Toutes marchaient pieds nus ; elles étaient plus blanches ou plus grises les unes que les autres. J’allai avec la procession devant la porte et j’eus encore beaucoup à faire avec de pauvres âmes. Ainsi j’allai vers deux jésuites auxquels je m’étais confessée dans ma jeunesse. L’un demeurait avec ses sœurs qui étaient ouvrières et vendaient du café, mais comme en secret ; il n’y avait pas de magasin public. J’y ai souvent acheté du café après la première messe. L’esprit du vieillard me montra la petite maison et combien tout était changé. Il me dit qu’il se souvenait de moi, qu’il m’avait toujours voulu du bien et qu’il priait aussi pour moi. L’autre s’entretint également avec moi. »

 

11. Toutes les conséquences qu’entraînerait une plainte de sa part lui furent aussi montrées. Elle vit qu’après l’effet si défavorable à la commission qu’avait fait le pamphlet du landrath contre elle, rien ne pouvait sembler plus avantageux à ses puissants ennemis que de l’enlever de Dulmen sous prétexte d’une nouvelle enquête où rien ne les troublerait. Elle vit les plans de ses adversaires avec tous les détails qui s’y rapportaient comme mis immédiatement à exécution, et elle en ressentit des souffrances intérieures d’autant plus grandes, qu’elle ne pouvait faire connaître à son plus proche entourage ses inquiétudes et ses angoisses. « Je n’ai que Dieu qui puisse me secourir, disait-elle souvent en gémissant. Je n’ai hors de là ni consolation ni assistance. » Il lui fut dit dans des visions du même genre : « C’est un avertissement sur ce qu’ils se proposent de faire. » Mais d’autres souffrances lui furent aussi montrées par lesquelles elle devait détourner les dangers dont elle était menacée de la part de ses ennemis. « Ce que tu détournes par la prière des souffrances que te préparent tes ennemis, lui dit un jour son époux céleste, sera remplacé par d’autres souffrances et par les ennuis venant de ton entourage. Tu seras souvent réduite au désespoir. » Et, dès le matin suivant, sa propre sœur vint l’accabler de reproches, disant qu’elle dissipait tout en faveur des pauvres, qu’elle était une prodigue, que le ménage allait au plus mal, qu’elle se laissait conduire par l’esprit malin.

« Je l’ai trouvée très malade, rapporte à ce propos le Pèlerin ; ses larmes ont laissé des traces profondes sur ses joues : elle a vomi du sang, elle meurt de soif et ne peut boire à cause des douleurs que lui cause la rétention. Le mauvais esprit l’a beaucoup tourmentée. Il était présent depuis le moment où sa sœur lui a fait des reproches. – « J’en étais un peu délivrée, m’a-t-elle dit, quand j’étais seule et que je priais, ou bien encore quand je tenais des reliques ; mais quand je les mettais de côté, il reparaissait. J’ai combattu contre lui toute la journée. Quand le Pèlerin voulait me consoler, l’apparition devenait plus terrible. C’était le même démon qui, dans la maison de Mersmann, était toujours là près de la commission. » Lorsqu’enfin l’ennemi fut forcé de se retirer, elle vit le chemin qui lui restait jusqu’à la Jérusalem céleste comme un sentier montant et escarpé, plein de précipices dangereux et sur lequel amis et ennemis avaient tendu des lacets pour la prendre ou pour la faire tomber. Elle aperçut des écrits attachés à plusieurs de ces lacets pour l’avertir ; elle y lisait par exemple : « Tais-toi, détourne-toi, souffre avec patience ! ne regarde pas en arrière, regarde devant toi ! ne m’oublie pas trop souvent ! » Ces derniers mots furent l’occasion d’un entretien avec son époux céleste. Elle devint comme une nouvelle personne pleine de charité et de patience dans ses souffrances.

« Oui, je le vois, s’écria-t-elle ; il me montre tout ce que j’ai déjà surmonté ! « Qui t’a donc conduite et secourue à travers tout cela ? me dit-il ; comment peux-tu te plaindre ainsi ? Oh ! tu m’oublies bien souvent. » Ah ! mon époux bien-aimé, je vois tout maintenant. Tout devait arriver ainsi pour mon bien. J’aime mieux être méprisée et bafouée avec vous que d’être dans la gloire avec le monde.

« Comme, quelques jours plus tard, l’esprit malin, me voyant dans la tristesse, me mettait de nouveau sous les yeux diverses visions où il me montrait mes peines comme tout à fait intolérables, je fus au moment de succomber. Je me disais : « Il faut rassembler mes forces et quitter ce lieu » : mais je ne pus y parvenir, et je retombai sur moi-même parce que je voulais agir de mon propre mouvement. Cependant le démon me représentait toujours combien ma position était impossible à supporter. Je fus enfin fatiguée de tout ce qu’il me montrait et je dis : « Maintenant je veux supporter mes misères avec mon Seigneur Jésus. » Au même instant le Seigneur m’apparut, traînant sa croix sur le Golgotha, si épuisé, si misérable, si pâle et si faible ! Il était au moment de tomber sous le poids. Aussitôt je volai rapidement vers lui, je sentis mes torts et je pris sur mes épaules l’extrémité de sa croix. Je trouvai alors en moi de la force et de la vigueur parce que j’agissais pour l’amour de Jésus. Il me représenta ce qu’il souffrait pour moi. Je fus confondue de ma faiblesse. Maintenant j’ai repris courage, grâce à lui.

« Le jour de la fête de sainte Cécile, ma pusillanimité voulut de nouveau prendre le dessus : je me sentis troublée par le remords de n’avoir pas été assez patiente pendant l’enquête. Alors j’invoquai sainte Cécile pour qu’elle me consolât et elle vint à l’instant à travers les airs. Quel touchant spectacle ! Sa tête, à moitié séparée du cou par une large blessure, penchait sur son épaule gauche. Elle n’était pas très grande ; ses cheveux et ses yeux étaient noirs, son teint était blanc : elle avait quelque chose de gracieux et de délicat. Elle portait une robe blanche de toile écrue avec de grandes et épaisses fleurs d’or, dans laquelle elle avait souffert le martyre. Elle me dit à peu près ce qui suit : « Sois patiente : Dieu te pardonne ta faute, puisque tu t’en repens. Ne sois pas si chagrine d’avoir dit la vérité à tes persécuteurs. Quand on est innocent, on doit parler avec fermeté à l’ennemi. Moi aussi j’ai tenu à mes ennemis un langage sévère, et quand ils me parlaient de ma brillante jeunesse et des fleurs d’or de ma robe, j’ai répondu que je n’en faisais pas plus de cas que de la poussière dont leurs dieux étaient fabriqués et que je voulais de l’or en échange de cette boue. Regarde ! avec cette blessure j’ai encore vécu trois jours et j’ai joui de la consolation accordée aux serviteurs de Jésus-Christ. Je t’ai amené la patience, cet enfant habillé de vert ; aime-le, il t’assistera. » Alors elle disparut et je pleurai de joie. L’enfant resta avec moi. Il s’assit près de moi sur le lit. Il était assis très incommodément à une toute petite place, tenait ses petites mains cachées dans ses manches et baissait la tête d’un air triste, mais amical ; il ne demandait rien et ne se plaignait pas. Il me toucha et me consola plus que je ne puis le dire. Je me souviens que déjà antérieurement j’avais eu près de moi cet enfant personnifiant la patience. Lorsque les gens venus de Hollande me tourmentèrent tellement que j’en faillis mourir, la Mère de Dieu me l’amena. Mais alors il s’entretint avec moi et me dit : « Vois ! je me laisse transporter d’un bras sur l’autre ; qu’on me prenne sur les genoux ou qu’on me fasse asseoir par terre, je suis toujours content : toi aussi fais de même. » Depuis que cet enfant m’a été amené, je le vois, même à l’état de veille, assis près de moi, et j’ai réellement acquis de la patience et de la paix intérieure. »

Elle eut encore à souffrir en vision d’autres tourments équivalant aux persécutions extérieures qui, selon les vues humaines, auraient dû l’atteindre, si la justice de Dieu n’avait pas accepté ces tourments comme une pleine compensation.

« 13 novembre. Je me vis au milieu des huées portée par mes ennemis sur un échafaudage élevé, dont la plate-forme était si étroite que j’y courais un grand danger et que je ne pouvais manquer d’en tomber et de me rompre le cou. Lorsqu’ils me virent là-haut, ils crurent avoir remporté un grand triomphe. J’étais dans une terrible angoisse ; mais enfin la Mère de Dieu parut sous la forme de sa statue qui est à Einsiedeln et élargit la plate-forme de manière que je pouvais m’y promener ; puis enfin je me trouvai inopinément en bas, ce qui remplit mes ennemis de confusion.

« 25 novembre. Je me vis de nouveau placée sur un échafaud qui était recouvert de planches : mais au milieu il y avait une ouverture par laquelle l’œil plongeait dans un cachot ténébreux. Ici tout était silencieux : je n’aperçus personne : il semblait que j’allais périr secrètement en tombant dans le trou par l’ouverture. Alors vinrent sainte Françoise et sainte Louise qui, si souvent déjà, étaient venues à mon secours : elles levèrent une planche et me montrèrent dans un coin une ouverture où il fallut me placer sur une échelle qui s’abaissa avec moi et j’atteignis ainsi le sol où je fus délivrée de tout ce qui me tourmentait. Alors une vieille religieuse de mon couvent me lava les pieds, où j’avais des taches qui devaient disparaître : toutefois les marques des plaies ne furent pas lavées. Cela me rendit toute confuse et je retirai mes pieds.

« 27 novembre. Afin que je pusse voir à quels dangers j’avais déjà échappé, je fus conduite par mon guide dans une maison carrée toute vide, semblable à une grange. Dans cette maison se trouvait d’un côté une chaudière qui était bien aussi grande que ma chambre. Au centre de la maison était préparé un grand feu dans lequel je devais entrer. Je vis d’abord arriver toutes les jeunes personnes de ma connaissance : elles apportèrent des copeaux et de petits morceaux de bois et allumèrent un feu qui s’éteignit bientôt. Vinrent alors en foule toutes les personnes mariées et les vieilles femmes que j’avais connues ; elles apportèrent de gros rondins et de grosses bûches et firent un feu ardent. Mais je n’y entrai pas et il s’éteignit, en sorte qu’il ne brûla pas jusqu’au bout : il y resta seulement des tisons à demi consumés. Alors vinrent toutes les nonnes et elles firent leur feu d’une manière tout à fait ridicule. Elles entassèrent comme en se cachant toute espèce d’objets de rebut, des roseaux, des feuilles sèches, des herbes desséchées, rien que des matériaux creux et vermoulus, qu’elles pouvaient porter aisément et furtivement ; en même temps elles ne cessaient de prier et coururent dans l’église : aucune ne voulait laisser voir à l’autre ce qu’elle faisait et cependant toutes faisaient de même. C’était une manière très comique d’allumer le feu et je pus reconnaître la manière de faire de chacune. Je vis notamment venir la sœur Soentgen qui mit du bois et l’arrangea si bien que plusieurs des vieux tisons éteints se rallumèrent. Alors les nonnes se dispersèrent et moi, de mon côté, je m’éloignai du foyer. Je revins pourtant bientôt sur mes pas. Alors vinrent des gens de toute espèce, arrivés en voiture, parmi lesquels il y avait des docteurs. Ils firent toute espèce d’observations, mirent la chaudière sur le feu et cherchèrent plusieurs fois à s’assurer si elle serait bientôt chaude ; une fois, je la touchai moi-même en dedans pour voir si elle s’échauffait. Alors aussi la Soentgen revint et attisa le feu : elle me débita en outre de si belles paroles qu’enfin elle finit par me décider à apporter au feu un bon morceau de bois. Il vint alors des espions de toute espèce. Je vis parmi eux le landrath ; tout à coup ils me saisirent et me jetèrent dans la chaudière. J’y fus bientôt dans l’état le plus misérable ; à tout moment il me semblait que j’allais mourir. Tantôt ils m’en retiraient jusqu’aux hanches, tantôt ils m’y faisaient entrer jusqu’au cou, tantôt ils m’enfonçaient jusqu’au fond et, dans mon indicible angoisse, je croyais mourir à chaque instant. Alors vinrent les deux saintes religieuses Louise et Françoise qui m’avaient si souvent assistée, et elles voulurent me retirer de là ; pour moi je voulais persister jusqu’à la fin. Enfin pourtant elles me retirèrent. M’ayant pris sous les bras à droite et à gauche, elles m’enlevèrent, et les cuisiniers les laissèrent faire à contrecœur. Ils s’en allèrent en disant : « Nous recommencerons ailleurs ; ici il y a trop de monde. » Je vis aussi qu’ils visitèrent une chambre haute bien close où ils voulaient m’enfermer ; mais je vis aussi qu’ils ne pourraient pas y réussir.

« Je crois que, pour me délivrer de mes affreuses angoisses, la bienheureuse Louise m’emporta à Rome dans un grand caveau où elle me laissa. Il se trouvait là beaucoup d’ossements de saints, des os des bras et de moindres ossements rangés selon leur espèce, et aussi beaucoup de petits pots, d’urnes et de verres de diverses formes, avec un résidu desséché de sang des saints que je n’avais jamais remarqué auparavant. Je trouvai là des ossements dont j’ai quelques parcelles, et aussi du sang ayant appartenu à des corps dont je possède des reliques. On voyait très clair dans ce souterrain : il était éclairé par les objets sacrés qui s’y trouvaient. J’y mis en ordre différentes choses ; j’y vénérai les reliques et je me demandais déjà comment je sortirais de là, lorsque tout à coup je vis apparaître l’âme d’une paysanne que j’avais connue jadis. Elle vint à moi et me dit que je devais la tirer de peine, qu’elle m’avait déjà cherchée partout sans pouvoir me trouver, si ce n’est en ce lieu. Elle avait autrefois refusé à une pauvre femme, qui était grosse, une tartine de beurre dont celle-ci avait une très grande envie et qu’elle aurait très bien pu lui donner ; et maintenant elle était tourmentée, à cause de cela, d’une faim dévorante et ne pouvait trouver de repos nulle part : elle me suppliait de la secourir. En même temps parut l’âme de la pauvre femme grosse, laquelle me pria très instamment de vouloir bien secourir l’autre. Je la connaissais aussi. J’étais dans le caveau des reliques, fort en peine de savoir où je pourrais me procurer un pain beurré. Mais comme je désirais de tout mon cœur venir en aide à l’âme souffrante, un beau jeune homme resplendissant vint à moi et me montra dans un coin du caveau tout ce que je désirais. Je trouvai là un pain ovale, long comme la main, de l’épaisseur de deux doigts ; il était d’un jaune pâle et ne ressemblait pas à notre pain : il semblait qu’on l’eût fait cuire sous la cendre enveloppé dans quelque chose. Il y avait aussi dans un pot comme du beurre fondu et un couteau était à côté. Je voulus mettre pour la femme une couche de beurre très épaisse, mais ce beurre retombait sans cesse dans le pot, et comme je voulais en mettre une grande quantité, il tomba de mes mains dans la boue et le jeune homme me dit : « Vois, c’est la conséquence de ce que tu veux toujours trop faire 45. » Alors il m’ordonna de ramasser le beurre et de le nettoyer. Lorsque j’eus donné le pain beurré à la femme, elle me remercia et me dit qu’elle serait bientôt dans une meilleure situation et prierait pour moi. Après elle, il vint encore une autre défunte de ma connaissance avec un petit minot de sel. Elle avait été quelque peu avare et me dit en se lamentant qu’elle avait un jour refusé un peu de sel à une pauvre femme : maintenant il lui fallait mendier du sel. Elle m’en demanda et le jeune homme me montra à la même place un vase qui en contenait. Mais c’était encore un tout autre sel que le nôtre. Il était humide, de couleur jaune et en gros morceaux. Je pris un des plus petits et je voulus lui donner de quoi faire la mesure comble : mais ce que j’y avais mis tomba plusieurs fois, comme s’échappant de soi-même, et je reçus du jeune homme le même reproche que précédemment. Lorsque j’eus donné le sel à la femme, elle se montra contente et disparut après m’avoir promis aussi des prières. Au milieu de toutes les choses lumineuses qui étaient là, l’obscurité régnait : elles seules brillaient. Alors le jeune homme me conduisit à travers d’anciens lieux de martyres et des ossuaires qui étaient tels que je les avais vus dans d’autres occasions, afin de me montrer que tout ce qui m’arrivait était réel ; après quoi il me ramena à mon lit.

« 28 novembre. Je vis un grand incendie. La maison du landrath brûlait de tous les côtés. Il en volait une énorme quantité d’étincelles et de brandons qui blessaient des personnes voisines et éloignées, mais qui ne mettaient le feu nulle part. J’eus grandement pitié de cet homme à cause du mal que cela devait lui faire, mais je vis bientôt qu’il n’avait pas à souffrir du feu. C’était comme si cela s’était fait pour me nuire. Cependant un énorme brandon semblable à une flèche de lard enflammé vola sur moi et allait me tomber sur la tête : mais une âme s’avança près de moi et mit sa main dessus, en sorte que le brandon glissa de sa main jusqu’à terre près de moi. Elle me dit : « Cela ne me brûle pas ; j’ai eu à endurer un bien autre feu ; mais maintenant je suis bien. » Je reconnus alors en elle, à ma grande joie, l’âme d’une vieille paysanne qui m’avait beaucoup aimée dans mon enfance et s’était souvent plainte à moi du chagrin que lui donnait sa fille. Je lui avais témoigné toute l’affection possible et je l’avais souvent délivrée de la vermine qui l’incommodait. Cette âme, qui était depuis trente ans séparée de son corps, était d’une clarté et d’une beauté extraordinaires et elle me remercia avec une joie pure et naïve. Elle me dit combien elle était contente de pouvoir maintenant me secourir en retour de l’assistance que lui avaient donnée mes prières. Elle m’engagea à me consoler, me dit que j’aurais, à la vérité, à souffrir encore de plus d’une manière, mais que je devais tout accepter paisiblement et sans murmure de la main de Dieu ; que, pour elle, elle voulait me protéger et m’assister autant qu’elle le pourrait. « Et puis, ajouta-t-elle, je ne suis pas la seule à t’assister. Tu as une immense quantité de protecteurs : vois ! il y a encore ceux-ci pour qui tu as prié et d’autres à qui tu as porté secours ; tous t’aideront en temps opportun. » En même temps elle me montra tout autour de moi beaucoup d’âmes que je connaissais et que je vis dans différents états : toutes devaient me venir en aide. Je ne puis dire quelle joie et quelle consolation je reçus en voyant la clarté et la beauté de l’âme de cette bonne vieille, que chez nous on appelait la Moehn.

« Mais comme pendant ce temps je voyais la maison du landrath brûler d’un feu de plus en plus ardent et comme j’avais le sentiment que c’était l’image des conséquences de ses mauvaises actions d’où provenaient pour lui le malheur et la ruine, je fus prise d’une grande compassion pour lui et je demandai à cette âme de prier et de faire prier de même les autres sur qui elle pouvait quelque chose, afin que Dieu ne fit pas payer au landrath le mal qu’il m’avait fait ou qu’il me ferait encore. Je demandais qu’on le traitât comme si je n’avais reçu de lui que les plus grands bienfaits. Je voulais tout accepter à ce prix. Elle me promit de faire ce que je désirais et me quitta.

« J’eus ensuite à porter le landrath par un chemin montant, ce qui me fatiguait beaucoup. J’avais déjà eu cela à faire pour beaucoup de personnes. Ainsi longtemps auparavant j’avais porté le Pèlerin en vision avant qu’il vînt me visiter. Cela indique de grands efforts à faire pour conduire quelqu’un dans la voie du salut. Saint François-Xavier aussi, avant d’être envoyé pour convertir les païens, porta souvent en vision des hommes noirs sur ses épaules. »

Dans la première semaine de l’Avent, elle eut sa dernière vision touchant ses persécuteurs. Elle la raconta ainsi :

« Pendant toute cette nuit, il m’a fallu combattre et je suis encore toute fatiguée d’avoir lutté contre les tristes images que j’ai vues. Mon guide me conduisit autour de toute la terre : il me fallait parcourir sans cesse d’immenses cavernes faites de ténèbres et où je vis une immense quantité de personnes errant de tous côtés et occupées à des œuvres ténébreuses. Il semblait que je parcourusse tous les points habités du globe, n’y voyant rien que le monde du vice. Souvent je voyais de nouvelles troupes d’hommes tomber comme d’en haut dans cet aveuglement du vice. Je ne vis pas que rien s’améliorât. J’aperçus en général plus d’hommes que de femmes : il n’y avait presque pas d’enfants. Souvent, quand mon affliction me rendait cette vue impossible à supporter, mon guide me faisait sortir un peu à la lumière. J’allais ainsi dans une prairie ou dans quelque belle contrée éclairée par le soleil, mais où il n’y avait personne. Il me fallait ensuite rentrer dans les ténèbres et considérer de nouveau la malice, l’aveuglement, la perversité, les pièges tendus, les passions vindicatives, l’orgueil, la fourberie, l’envie, l’avarice, la discorde, le meurtre, la luxure et l’horrible impiété des hommes, toutes choses qui pourtant ne leur étaient d’aucun profit, mais les rendaient de plus en plus aveugles et misérables et les enfonçaient dans des ténèbres de plus en plus profondes. Souvent j’eus l’impression que des villes entières se trouvaient placées sur une croûte de terre très mince et couraient risque de s’écrouler bientôt dans l’abîme. Je vis ces hommes creuser eux-mêmes pour d’autres des fosses légèrement recouvertes : mais je ne vis pas de gens de bien dans ces ténèbres, ni aucun par conséquent tomber dans les fosses. Je vis tous ces méchants comme dans de grands espaces ténébreux s’étendant de côté et d’autre ; je les voyais pêle-mêle comme dans la confusion tumultueuse d’une grande foire, formant divers groupes qui s’excitaient au mal et des masses qui se mêlaient les unes aux autres : ils commettaient toute sorte d’actes coupables et chaque péché en entraînait un autre. Souvent il me semblait que je m’enfonçais plus profondément encore dans la nuit. Le chemin descendait une pente escarpée : c’était quelque chose d’horriblement effrayant et qui s’étendait autour de la terre entière. Je vis des peuples de toutes les couleurs, portant les costumes les plus divers et tous plongés dans ces abominations. Souvent je me réveillais pleine d’angoisse et de terreur : je voyais la lune briller paisiblement à travers la fenêtre, et je priais Dieu en gémissant de ne plus me faire voir ces effrayantes images. Mais bientôt il me fallait redescendre dans ces terribles espaces ténébreux et voir les abominations qui s’y commettaient. Je me trouvai une fois dans une sphère de péché tellement horrible que je crus être dans l’enfer et que je me mis à crier et à gémir. Alors mon guide me dit : « Je suis près de toi, et l’enfer ne peut pas être là où je suis. » Je me tournai alors avec un ardent désir vers les pauvres âmes du purgatoire et je souhaitai vivement d’être auprès d’elles. Aussitôt je fus conduite où elles étaient. Le lieu semblait voisin de la terre. Je vis aussi là des tourments inexprimables, mais c’étaient pourtant des âmes bénies de Dieu et qui ne péchaient pas. Elles avaient un désir infini, une faim, une soif ardente de la délivrance. Toutes pouvaient voir ce dont elles étaient forcément privées et devaient attendre patiemment. Leur souffrance pleine de résignation en reconnaissant leurs fautes et leur complète impuissance à s’aider étaient quelque chose d’indiciblement touchant. Elles étaient à des profondeurs différentes, à différents degrés de souffrance ou de délaissement : quelques-unes étaient plongées jusqu’au cou, d’autres jusqu’à la poitrine, etc., et elles imploraient du secours. Lorsque j’eus prié pour elles et que je m’éveillai, j’eus l’espoir d’être délivrée de ces horribles visions et je le demandai à Dieu du fond du cœur. Mais à peine m’étais-je endormie que je fus de nouveau conduite dans ces voies ténébreuses. D’innombrables menaces me furent faites et d’horribles images me furent présentées par Satan. Une fois un diable plein d’impudence vint à ma rencontre et me dit à peu près : « Il n’est vraiment pas nécessaire que tu descendes ici et que tu regardes tout ; tu iras t’en vanter là-haut et faire écrire quelque chose là-dessus. » Je lui dis de me laisser en repos avec ses sottises. Dans un endroit, il me sembla qu’on minait en dessous une grande ville où le mal était à son comble. Il y avait plusieurs diables occupés à ce travail. Ils étaient déjà très avancés et je croyais qu’avec tant et de si pesants édifices elle allait bientôt s’effondrer. J’ai souvent eu à propos de Paris l’impression qu’il devait être ainsi englouti : je vois tant de cavernes au-dessous, mais qui ne ressemblent pas aux grottes souterraines de Rome avec les sculptures dont elles sont ornées.

« Enfin il me sembla voir un lieu très étendu qui recevait davantage la clarté du jour. C’était comme l’image d’une ville appartenant à la partie du monde que nous habitons. Un horrible spectacle m’y fut montré. Je vis crucifier Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je frissonnais jusqu’à la moelle des os : car il n’y avait là que des hommes de notre époque. C’était un martyre du Seigneur bien plus affreux et bien plus cruel que celui qu’il eut à souffrir des Juifs. Grâce à Dieu, ce n’était qu’un tableau symbolique. « C’est ainsi, me dit mon guide, qu’on traiterait maintenant le Seigneur s’il pouvait encore souffrir. » Je vis là avec horreur un grand nombre de gens de ma connaissance, même des prêtres. Beaucoup de lignes et de ramifications partant des gens qui erraient dans les ténèbres aboutissaient à cet endroit. Je vis aussi mes persécuteurs et comment ils en useraient envers moi si je tombais en leur pouvoir. Ils emploieraient la torture pour me forcer à confirmer par des mensonges leurs fausses opinions. »

En terminant le récit de cette horrible vision dont le souvenir lui donnait des battements de cœur convulsifs, et que rien ne put la décider à exposer tout entière, elle dit : « Mon conducteur me parla ainsi : « Tu as vu les abominations auxquelles les hommes aveuglés se livrent dans les ténèbres ; ne murmure donc plus sur ton sort. Prie seulement ! Ton sort est très doux ! » Cette vision fut amenée par l’inquiétude où je suis fréquemment de m’être rendue coupable en quelque chose, puisque tant de péchés se commettent à cause de moi. La crainte d’avoir désobéi me tourmente toujours. Mon conducteur me dit : « C’est de l’orgueil à toi de croire qu’il ne peut arriver par toi que du bien. Et si tu manques à l’obéissance, c’est moi qui en suis cause et cela ne te touche en rien. »

Quelques jours après, elle s’exprima ainsi : « Les persécuteurs me laisseront maintenant en repos. J’ai vu qu’ils avaient l’idée d’employer la violence contre moi, mais tous, les uns après les autres, ont été saisis d’un certain effroi et ils se sont divisés entre eux. J’ai vu cela sous l’image d’un feu qui s’est allumé au milieu d’eux. Chacun se méfie de l’autre et a peur d’être trahi par lui. Je ne crains plus rien, mon époux m’a dit que je devais persévérer dans la patience. Il me sera donné d’avoir un peu de repos pour achever les cinq dernières feuilles de mon grand livre. Il me faut du repos pour pouvoir laisser après moi ce qui y est contenu. J’ai encore beaucoup à faire. »

Le 14 décembre, elle eut une vision relative à une enquête ecclésiastique qui ne devait se faire qu’après sa mort et qu’elle raconta au Pèlerin, étant dans l’état d’extase. « Je vis, dit-elle, comme si le clergé recevait par des lettres de Rome la mission de faire une enquête, et voulait y procéder solennellement et avec une pleine autorité. J’aperçus ensuite une église où il n’y avait pas de sièges et qui me parut profanée ou qui devait être remise à neuf. Elle était solidement construite, vieille et très anguleuse, mais pourtant belle ; on n’y voyait ni boiseries creuses, ni dorures. Le clergé y entra très silencieusement. En dehors des ecclésiastiques, il n’y avait personne dans l’église que mon âme et beaucoup de saints. On apporta devant l’autel un cercueil tiré d’un caveau : les prêtres l’ouvrirent comme pour faire une épreuve. Ils laissèrent le cercueil ouvert, chantèrent une grand’messe, puis ils mirent à part du corps un doigt consacré ; c’était le corps d’un saint évêque. Ils placèrent la relique sur l’autel et le cercueil fut mis de côté. Je pressentis qu’ils viendraient à moi avec cette relique et je m’en allai en hâte à la maison. Ils vinrent et se montrèrent très sévères et très rigoureux. Je ne sais pas ce qu’ils me firent, car j’étais dans une région supérieure, comme au milieu d’une belle prairie et cependant en même temps comme dans les nuages et à côté de ce même ancien évêque dont ils avaient pris le doigt. Ce doigt était enveloppé dans du velours rouge et l’un d’eux le portait sur sa poitrine. Je fus tout à coup ramenée dans mon corps par le saint évêque ; je me levai et je regardai ces messieurs toute surprise. Après la clôture de l’enquête, je vis de nouveau les ecclésiastiques dans l’église où ils avaient pris le doigt de l’évêque ; ils le replacèrent dans la châsse sous l’autel. On fit alors une grande fête d’actions de grâces. Il y avait là beaucoup de monde, ainsi qu’un grand nombre de saints et d’âmes de défunts. Et pendant que ces âmes chantaient, je chantai aussi en latin avec elles. – Plus tard j’eus encore une vision touchant un nouveau couvent. Cependant tout cela semblait n’avoir lieu qu’après ma mort. J’aurais vécu plus longtemps ; mais on m’aurait soumise encore à une grande épreuve. C’est pourquoi je devais mourir auparavant. Cependant le but qu’on se proposait devait être tout aussi bien atteint après ma mort. Je vis qu’après mon décès on coupa quelque chose à une de mes mains et aussi comment çà et là divers changements se firent sans bruit dans les églises, parce que les reliques furent plus honorées et exposées de nouveau en public. »

Lorsque le Pèlerin parla de cette vision au confesseur, celui-ci lui dit : « Souvent, quand elle se croyait près de mourir et que je lui avais porté les sacrements, elle m’a enjoint, étant en extase, de lui enlever une main après sa mort. Je ne sais pas bien ce qui en résulterait, mais je crois que peut-être cette main conserverait le pouvoir de reconnaître les reliques. Elle m’a souvent dit que son corps, même après sa mort, resterait soumis aux ordres que je lui donnerais comme supérieur ecclésiastique. Et quant aux doigts qui ont reçu la consécration sacerdotale, elle m’a dit plus d’une fois que, lors même que le corps d’un prêtre serait réduit en poussière et que son âme serait en enfer, cependant la consécration des doigts resterait reconnaissable dans les ossements, et que ces doigts brûleraient d’un feu tout à fait à part, tant cette consécration est profonde et ineffaçable. »

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 

EFFETS MERVEILLEUX DES CROÛTES TOMBÉES DES PLAIES DES MAINS ET DES PIEDS DE LA MALADE, LE 28 DÉCEMBRE 1818 46.

 

 

1. Le soir du 15 décembre, la malade étant dans l’état extatique, le Pèlerin lui mit sur la poitrine une relique désignée précédemment par elle comme étant de saint Ludger, avec les croûtes de ses plaies enveloppées dans un papier. Elle en ressentit aussitôt l’effet et dit sans sortir de l’état de contemplation : « Ah ! quel bon pasteur ! Il est venu à travers les grandes eaux. Son corps repose dans mon pays, dans la vieille église. C’est lui dont ils ont pris le doigt hier. Mais il y a encore là une autre personne ! Je ne l’ai pas vue depuis longtemps. C’est singulier ! il y a là pour moi quelque chose d’obscur. Elle a les stigmates : elle est Augustine. Elle est habillée comme je l’étais jadis ; à moitié vêtue en nonne. Chose étrange ! elle doit être encore vivante, elle doit être cachée dans quelque coin. Il y a là quelque chose que je ne comprends pas. Ah ! combien cette personne a à souffrir. C’est pour moi un exemple à suivre : car toutes mes souffrances ne sont rien en comparaison. Et, chose curieuse, avec cela elle est extérieurement joyeuse : personne ne sait ce qu’elle souffre. On dirait qu’elle ne le sait pas elle-même. »

« J’ai vu près d’elle une quantité de pauvres gens et d’enfants. Il me semble que ce sont des gens que je connais. Il faut qu’on m’ait caché cette personne. Mes amis et connaissances aussi doivent bien la connaître. Ah ! comme son cœur est blessé ! il est tout entouré d’une couronne d’épines et percé de mille trous. Elle a un bien singulier entourage ! combien de gens qui l’espionnent en secret et la calomnient. Et il faut qu’elle supporte tout, même ce qui se passe loin d’elle. Combien elle est sereine et joyeuse avec tout cela ! Elle bondit comme un cerf. C’est un bon modèle pour moi : je vois bien là combien je suis misérable ! »

Le Pèlerin se retira après ces paroles, cependant il lui laissa les croûtes dans leur enveloppe. Quand il revint le lendemain matin, la malade lui raconta ce qui suit : « J’ai eu cette nuit une vision tout à fait singulière et je ne puis pas encore me la bien expliquer. Il faut qu’il y ait ici, vivant cachée, une personne qui s’est trouvée souvent dans des circonstances semblables à celles où je me suis trouvée. Elle a eu aussi les stigmates et les a perdus. Je l’ai vue toute la nuit avec toutes ses souffrances. Elle doit avoir été dans notre couvent. J’ai vu autour d’elle toutes les nonnes excepté moi. Elle avait de terribles souffrances secrètes : personne ne le savait et elle était toujours si sereine ! Je ne puis m’imaginer ce que c’était. Je n’ai jamais eu de telles grâces ni de telles souffrances. Je ne pouvais m’empêcher d’être très honteuse de ma pusillanimité. Il y a peut-être eu avant moi une semblable personne dans notre couvent, mais pourtant les circonstances étaient si semblables à celles où je me suis trouvée moi-même que la chose me paraît très étrange et que je me casse la tête pour savoir qui ce peut être. »

Le Pèlerin répondit : « C’est peut-être bien une image de vous-même, indiquant comment vous auriez pu supporter vos souffrances, si vous aviez été parfaite, et, en même temps, il vous aura été montré quelles grâces vous avez reçues de Dieu dont vous n’avez pas tenu compte et que vous avez oubliées. »

Elle pensa que la chose était possible et, sur la prière du Pèlerin, elle continua ainsi le récit de cette vision sur elle-même : « J’ai vu cette personne menant la vie d’une religieuse, puis forcée de sortir de son couvent ; je l’ai vue malade, obligée de garder le lit, et cela, même avant son entrée au couvent. »

« Au couvent, je la vis, dès le commencement de son noviciat, en proie à des souffrances secrètes indescriptibles. Je vis une fois son cœur entouré uniquement de roses, que je vis ensuite se changer en épines, je le vis tout déchiré ; j’y vis en outre une quantité d’aiguillons et de dards, ainsi que dans sa poitrine. Je vis tout le monde autour d’elle et loin d’elle la soupçonner et la calomnier sans cesse d’une manière odieuse ; or toutes ces pensées qu’on nourrissait contre elle, même quand elles ne passaient pas à l’action, volaient et la perçaient comme des traits acérés : il n’y avait pas en elle un point qui fût sans blessure. Je vis les complots tramés au loin entrer en elle comme des flèches. Une fois je vis son cœur comme coupé en morceaux. Je ne l’en voyais pas moins toujours gaie et bienveillante envers chacun, comme si elle n’eût rien su de tout cela et en effet elle ne semblait pas le savoir. J’éprouvais une telle compassion pour elle que je ressentais toutes ses douleurs dans ma poitrine. Je vis son âme entièrement transparente et, quand une nouvelle souffrance venait l’assaillir, je voyais en elle des rayons enflammés et rouges et des marques de même couleur, surtout dans la poitrine et dans le cœur. Je vis toujours autour de sa tête une couronne d’épines, faite de trois branches d’espèces différentes, l’une avec de petites fleurs blanches garnies d’étamines jaunes, la seconde ayant des feuilles plus larges et aussi de petites fleurs blanches, la troisième comme portant des roses avec des boutons. Souvent elle pressait cette couronne contre sa tête et alors je voyais les épines pénétrer plus profondément.

« Je la vis aller de côté et d’autre et travailler dans le couvent : je vis que les oiseaux se posaient sur elle et étaient familiers avec elle, je la vis quelquefois debout ou étendue par terre dans un état de raideur complète : je vis souvent venir un homme qui l’enlevait et la portait dans sa cellule, dont je n’eus jamais une vue bien distincte : c’était comme s’il la faisait entrer dans un mur. Je voyais toujours près d’elle un esprit qui la protégeait. Je vis le diable rôder de tous côtés, exciter les esprits contre elle et même l’assaillir personnellement et faire un grand bruit dans sa chambre ; mais son esprit était toujours ailleurs. Je la vis dans l’église monter et grimper d’une manière merveilleuse sur l’autel, aux murs et aux fenêtres où elle avait quelque chose à faire ou qu’elle voulait nettoyer ; elle était enlevée et se tenait là où personne n’aurait pu arriver et où il était même impossible de se tenir. Je vis que des esprits la soutenaient toujours. Je la vis à plusieurs reprises en deux endroits à la fois, dans l’église devant le saint sacrement, et, soit dans sa chambre au haut de la maison, soit dans la cuisine ou ailleurs. Je vis une fois de mauvais esprits qui semblaient la rouer de coups. Je la vis très souvent entourée de saints. Je la vis tenir longtemps l’enfant Jésus dans ses bras. Je la vis marcher au milieu des autres religieuses, ayant toujours l’enfant Jésus à ses côtés. Je la vis une fois à table où des traits de toute espèce venaient la frapper ; elle avait autour d’elle une grande troupe de bienheureux. Je la vis, étant très malade, pétrir des hosties avec l’aide d’un esprit. Je vis, pendant qu’elle était au lit, malade et abandonnée, deux âmes de religieuses faire son lit et la porter çà et là. Je vis des esprits la tirer de son lit et la placer au milieu de la chambre, suspendue en l’air et couchée sur le dos : je vis alors entrer une autre personne et elle tomba à terre. Je la vis très souvent malade à la mort et sur le point de mourir : je la vis toujours réduite à cette extrémité par l’emploi des remèdes naturels et je vis des apparitions venir à elle : souvent c’était une belle femme, toute resplendissante, ou un jeune homme semblable à mon époux céleste. Ils lui apportaient des remèdes dans de petites fioles, ou des herbes, ou des bouchées de quelque chose qu’ils mettaient derrière la tête de son lit où il y avait une planchette cachée. Je la vis, comme elle priait à sa table, raidie par l’extase, recevoir d’une apparition une image de la Mère de Dieu. Je vis un jeune homme, planant dans l’air à sa droite, lui donner un cœur où était une image de Marie. Je vis ce fiancé céleste venir à elle et lui mettre au doigt un anneau avec une pierre précieuse où était gravée une image de Marie, puis revenir au bout de quelque temps et lui retirer l’anneau. Je vis encore très souvent, lorsqu’elle était malade, des esprits lui poser sur la poitrine des objets et des images de toute espèce qu’ils lui retiraient plus tard et qui la guérissaient. Je la vis souvent en danger de mort et miraculeusement protégée. Un jour elle était dans la trappe du grenier pour hisser un panier plein de linge humide : il y avait en bas une religieuse qui l’aidait à tirer la corde. Le panier était presque arrivé en haut. Elle voulut l’attirer à elle d’une main et tenir la corde de l’autre. Je vis alors que le diable fit un grand bruit dans la cour, ce qui fit que la religieuse d’en bas se retourna pour regarder et lâcha la corde. Elle reçut une violente secousse, mais quelqu’un saisit la corde : il arriva par la bonté de Dieu que ni le panier, ni elle ne furent entraînés, sans quoi elle aurait fait une chute mortelle. Elle eut seulement quelque chose de disloqué dans le corps et souffrit de terribles douleurs. Je la vis bien d’autres fois merveilleusement protégée par son ange gardien dans des circonstances où son corps et son âme couraient de grands périls : ensuite je la vis souvent presque poussée au désespoir par la souffrance secrète que lui causaient les persécutions. Plus tard je la vis malade à la mort, portée hors du couvent par deux personnes qui ne l’auraient pas emportée vivante, si des êtres plus puissants n’étaient venus à leur secours. »

« Hors du couvent, je la vis habillée comme je l’étais alors. Là aussi, je la vis toujours avec ses souffrances secrètes et favorisée des mêmes grâces. Je la vis souvent privée de tout secours et malade à la mort. »

« Je la vis aussi tomber en défaillance à l’ermitage et reconduite à son logis où la croix fut découverte par une amie. Je la vis encore une fois comme doublée, c’est-à-dire couchée sur son lit et en même temps se promenant dans la chambre pendant que plusieurs personnes faisaient le guet à la porte. Je la vis très malade, étendue sur son lit, le corps tout raidi et les bras étendus. Son visage brillait comme une rose ; alors, à la droite de son lit, descendit d’en haut une croix resplendissante portant le Sauveur : des plaies des mains et des pieds et aussi de la plaie du côté du crucifix partirent des rayons lumineux de couleur rouge qui allèrent frapper ses mains, ses pieds et son côté : de chaque plaie sortaient trois rayons semblables à des fils très fins qui se réunissaient en pointe à l’endroit où ils touchaient le corps de la malade. Les trois rayons partant de la plaie du côté étaient plus éloignés les uns des autres et plus larges : ils se terminaient en pointe de lance. Au moment du contact, je vis des gouttes de sang jaillir de ses pieds, de ses mains et de la partie droite de sa poitrine. Je vis que, la chose étant venue à la connaissance du public, la ville en fut tout agitée, après quoi la chose fut de nouveau cachée et étouffée. Je vis le confesseur toujours fidèle, mais timide, scrupuleux et méfiant, soumettre cette personne à des épreuves sans fin. Je vis une commission ecclésiastique venir à elle avec des dispositions très sévères et très rigoureuses, et j’eus la joie de voir que tous bientôt furent convaincus de la vérité. Je la vis aussi veillée par des bourgeois et alors, comme toujours, soutenue par des êtres surnaturels. Je vis constamment son ange gardien auprès d’elle. Je vis plus tard près d’elle un homme qui écrivait en son particulier : cependant il n’était pas ecclésiastique. »

« Je la vis de nouveau soumise à une enquête que je vis commencer avec des formes douces : mais au fond de tout cela je ne vis que le diable. Je la vis encore là fréquemment en danger de mort, mais guérie et nourrie par des apparitions. Je vis qu’on ne voulait pas qu’elle sortît de là pour revenir chez elle et qu’on l’attendait déjà dans d’autres endroits. Je la vis trahie et maltraitée de toutes les manières possibles et, là aussi, je vis que son cœur était tout déchiré par la malice des hommes et que pourtant elle se montrait souvent gaie. Aussi une femme qui était près d’elle ne s’apercevait de rien. Je la vis ramenée dans son logis, grâce à un secours surnaturel. Plus tard je la vis encore en grand danger. Je vis ses ennemis rassemblés dans le dessein de s’emparer d’elle par force : je les vis se disputer entre eux et se séparer. Je vis le chef des persécuteurs aller à elle plein de rage comme s’il voulait l’injurier ou même la battre, puis tout d’un coup je le vis, par l’effet d’un mouvement intérieur, se calmer et se retirer. Au milieu de tout cela, je la vis incessamment chagrinée par sa sœur dans laquelle je reconnus une malice et une perversité secrètes tout à fait incompréhensibles. Je la vis aussi en rapport spirituel avec plusieurs personnages ecclésiastiques. »

« Elle m’inspirait une grande pitié et je m’étonnais qu’elle pût tout supporter ainsi tranquillement et sans rien dire. Je ressentais toutes ses souffrances dans ma poitrine. J’avais envie de lui demander comment elle s’y prenait. Je demandai à mon guide si je pouvais l’interroger et si je devais la tutoyer. Il me répondit que je le pouvais. Alors je lui demandai comment elle faisait pour supporter ainsi toutes ces souffrances cachées sans se plaindre, et elle ne me dit que ces mots : « Comme toi ! » ce qui me surprit excessivement. J’avais vu une fois que la Mère de Dieu avait eu aussi des souffrances infinies restées secrètes. »

« Je vis ensuite cette personne habiter chez une couturière qui était bonne, mais sévère. Je la vis une fois dans la rue ôter sa robe et la donner à une pauvre femme. Je vis aussi le diable lui dresser des embûches. Il n’alla pas lui-même jusqu’à elle : mais il lui envoya de méchants hommes. Il y avait là, entre autres, un homme marié qui la poursuivait : mais elle ne comprenait pas ce que ces gens voulaient. Je vis trois fois l’esprit malin chercher à lui ôter la vie. Deux fois il voulut la précipiter en bas d’un grenier où elle dormait et où il lui fallait monter par une échelle. Elle se levait souvent pour prier, et je vis une horrible figure noire la pousser deux fois tout près du bord pour la précipiter, mais elle fut encore sauvée par son ange gardien. Une autre fois, comme elle faisait le chemin de la croix et toujours au bord de l’eau où il passait peu de monde, je vis l’ennemi essayer de la jeter dans un fossé profond, près d’un endroit qu’on appelle la Citadelle, mais son ange gardien la sauva. Je vis, dans ce temps-là, comment elle conversait souvent et tendrement avec son cher fiancé céleste et comment aussi un jour elle lui donna sa foi. Je ne sais pas si, lors de cette apparition, il y eut un échange d’anneaux. Je vis ces entretiens tout pleins d’une simplicité enfantine. Je la vis prier à l’heure de midi dans l’église des jésuites : Clara Soentgen se trouvait aussi dans cette église. Elle était tout affaissée, tant elle avait chaud. Un jeune homme resplendissant, son fiancé, descendit de l’autel, sortant du tabernacle où était le saint sacrement. Il apportait une couronne de fleurs et une couronne d’épines et je la vis porter la main à cette dernière. Il la lui mit sur la tête et il l’y enfonça, ce qui lui causa une douleur très vive. Depuis longtemps déjà un sacristain faisait du bruit en remuant un trousseau de clefs. Clara Soentgen paraissait avoir remarqué quelque chose de son état : mais, si elle connaissait certains phénomènes extérieurs, la signification intérieure lui en était inconnue. Elle-même ignorait que son sang eût coulé : elle ne le sut que lorsque ses compagnes lui dirent qu’il y avait à son bonnet des taches rougeâtres. Elle cacha pourtant ces effusions de sang jusqu’à ce qu’elle fût entrée au couvent et là une autre personne encore en eut connaissance. Je la vis aussi chez Soentgen, et je la vis donner tout ce qu’elle avait et mettre la paix dans la maison, ce qui lui fit grand plaisir. »

« Je la vis aussi travailler dans les champs et comment son désir d’entrer au couvent allait toujours croissant ; elle devint très malade et prit résolument son parti. Elle alla chez ses parents, où elle eut des vomissements continuels ; elle était si triste que sa mère la questionna. Elle lui dit alors qu’elle voulait aller au couvent. Sa mère fut très mécontente et lui dit que c’était impossible à cause de sa pauvreté et de sa mauvaise santé. Elle le dit ensuite à son père et tous deux la réprimandèrent. Elle leur dit alors que Dieu était assez riche. Or elle tomba malade, et je la vis au lit. Il était environ midi. La mère était seule à la maison, le soleil brillait à travers la petite fenêtre. Je la vis s’endormir, puis je vis un homme et deux religieuses, tout brillants de lumière, entrer dans la petite chambre et s’approcher du lit. Ils avaient un gros livre, écrit sur parchemin en lettres rouges et couleur d’or. Au frontispice était l’image d’un homme : il y en avait plusieurs autres dans le livre. Il était relié en jaune et n’avait pas de fermoirs. Ils le lui présentèrent et lui dirent que si elle pouvait étudier dans ce livre, elle apprendrait ce qu’il appartient à une religieuse de savoir. Elle répondit qu’elle voulait le lire et prit le livre sur ses genoux. Il était en latin, mais elle comprit tout et y lut avec beaucoup d’application. Je la vis aussi aller au couvent avec ce livre. Elle y lisait assidûment ; quand elle en avait lu une partie, il lui était retiré. Je le vis une fois posé sur sa table : les religieuses du couvent étaient par derrière et voulurent l’enlever en secret, mais elles ne purent l’ôter de la place où il était. Je la vis ensuite dans un autre lieu et je vis comment son père spirituel la vit priant et comme paralysée. Je vis comment le Seigneur lui apparut le jour de la fête de saint Augustin. Il lui fit le signe de la croix sur l’estomac : puis elle reçut de sa main une croix qu’elle pressa sur sa poitrine et lui rendit. Cette croix était blanche et molle comme de la cire. Elle fut ensuite malade à la mort jusque vers Noël. Je vis qu’on lui administra tous les sacrements. Elle s’endormit et rêva qu’elle voyait Marie assise sous l’arbre à Bethlehem. Elle s’entretint avec elle : elle avait un ardent désir de mourir et de rester près de Marie. Celle-ci lui dit qu’elle aussi avait demandé instamment de mourir lorsque Jésus mourut et qu’elle n’avait pu l’obtenir, qu’elle aussi vivrait encore longtemps et aurait beaucoup à souffrir ; alors elle se réveilla. Je vis la croix s’approcher d’elle et je la vis recevoir les stigmates. Je la vis ensuite de nouveau pendant tout le cours de l’enquête et je la vis très avancée dans la lecture de son livre. Je la vis ensuite dans cette maison où je suis et chez Mersmann ; je la vis souvent en danger de mort et sauvée par des secours venant du ciel. Là aussi, elle avait le livre avec elle. Enfin je vis ce qui devait arriver plus tard et l’enquête ecclésiastique : ils semblaient faire quelque chose avec des papiers qu’ils posaient sur elle 47. »

 

2. Le 15 juin 1821, lorsqu’Anne Catherine eut une vision touchant la vie de sainte Ludgarde, elle vit de nouveau une série de tableaux tirés de sa propre vie.

« J’ai eu en outre, dit-elle, des visions touchant la vie d’une personne qui, comme j’ai fini par le découvrir, n’était autre que moi-même. Souvent ces tableaux étaient vis-à-vis de ceux de la vie de sainte Ludgarde et je pus ainsi observer chez des personnes diverses la ressemblance qui existe entre les grâces de Dieu et la manière de les recevoir. Je vis cette personne, dès son enfance, toujours persécutée par le malin esprit. Je la vis, étant enfant, prier dans les champs en divers endroits où elle sentait la présence d’une malédiction, d’une puissance mauvaise. Je vis comment le diable faisait grand bruit autour de l’enfant, la frappait et la jetait par terre, comment alors elle s’en allait, puis, après avoir un peu réfléchi, revenait avec une confiance naïve et une foi ferme : « Comment pourrais-tu me chasser d’ici, misérable ? disait-elle. Tu n’as rien en moi qui t’appartienne et tu ne dois non plus rien avoir à cette place ! » Elle s’agenouillait de nouveau au même endroit, continuait à prier intrépidement et Satan se retirait.

« Je vis Satan, ne pouvant porter l’enfant au relâchement, l’engager à s’affaiblir par des austérités excessives, afin qu’elle détruisît par là sa santé : mais l’enfant, pour le défier, redoublait d’efforts pour se mortifier. Je la vis un jour seule au logis, sa mère lui avait donné la maison à garder. Je vis le démon lui envoyer une vieille femme du voisinage, laquelle ayant en vue de faire dans la maison quelque chose qui n’était pas bien, lui dit : « Va donc dans mon jardin et cueilles-y des poires mûres : va vite avant que ta mère revienne. » L’enfant courut en toute hâte et se heurta si violemment la poitrine contre une charrue recouverte de paille qui était dans le voisinage du jardin qu’elle tomba par terre sans connaissance. Je vis la mère, à son retour, trouver l’enfant dans cet état et la faire revenir à elle en la frappant rudement. L’enfant se ressentit longtemps du coup qu’elle avait reçu.

« Je vis Satan induire la mère en erreur par ses suggestions, si bien qu’elle eut pendant assez longtemps une opinion défavorable de sa fille et souvent la battit et la rudoya sans qu’elle l’eût mérité. Je vis l’enfant supporter tout avec simplicité, l’offrir à Dieu et lasser ainsi l’ennemi.

« Je vis l’enfant prier la nuit dans les champs et le diable exciter un garçon qui vint la déranger et voulut agir avec elle d’une manière inconvenante, mais elle le chassa et continua à prier.

« Je vis le diable faire tomber l’enfant à la renverse du haut d’une échelle et comment son ange la préserva. Je la vis, comme elle suivait le bord étroit d’un fossé profond plein d’eau, afin de ne pas marcher sur le blé, poussée par le diable qui voulait la précipiter dans le fossé, mais elle ne se fit point de mal. – Je vis le diable la faire tomber dans une pièce d’eau, ayant bien douze pieds de profondeur, et la pousser trois fois au fond : mais elle fut toujours ramenée à la surface par son ange.

« Je vis, un soir que l’enfant voulait se mettre au lit en faisant sa prière, le diable lui saisir les jambes de dessous le lit avec des mains froides comme la glace et la renverser par terre. Je m’en souviens encore très bien : elle ne s’effraya pas et ne cria pas, mais tout resta dans le silence, et l’enfant, sans que personne le lui eût dit, redoubla ses prières et triompha de l’ennemi.

« Je la vis toujours entourée d’âmes en peine visibles pour elle et je la vis prier assidûment, mais l’ennemi cherchait à l’en empêcher. Cette nuit, pendant cette vision, l’âme d’une paysanne s’est approchée de moi et a rendu grâces pour sa délivrance.

« Je vis comment l’enfant, devenue jeune fille, fut vers la chute du jour attaquée par un jeune homme à l’instigation du diable et comment deux anges la protégèrent.

« Je la vis dans le cimetière de Coesfeld, où elle priait, jetée de côté et d’autre par le diable, puis, comme elle revenait, précipitée dans la fosse du tanneur.

« Je vis toutes les attaques et les persécutions qu’elle eut à subir dans le couvent : je vis aussi comment Satan la jeta par la trappe et comment elle y resta suspendue par les mains d’une manière tout extraordinaire. Je n’ai jamais vu que Satan ait pu faire naître en elle la moindre tentation contre la pureté, ni même qu’il l’ait essayé. Je vis toute l’enquête à laquelle elle fut soumise et Satan activement mêlé à toute cette affaire. Je n’aurais pu comprendre qu’elle la supportât si elle n’avait vu constamment à ses côtés des saints et des anges. Je vis aussi les dispositions intérieures des gens qui y prenaient part, leurs discours, leurs tâtonnements continuels, leur rage quand ils ne trouvaient rien, comment ils ne la laissaient en repos ni jour ni nuit et tournaient sans cesse autour d’elle avec une lumière. Je vis le landrath vraiment effrayant lorsqu’il lui dit : « Je tiens Lambert : il a tout avoué : il faut que maintenant vous avouiez aussi. » Je le vis si furieux, puis si caressant et si pressant qu’il était au moment d’arracher à cette personne une parole dont ils auraient pu tirer parti en l’arrangeant à leur guise. Mais je vis plusieurs fois une apparition lui mettre la main sur la bouche. Je vis Lambert, triste jusqu’à la mort, se surmonter lui-même et je vis que cela a beaucoup profité à son âme. Je vis le livre du Pèlerin dont on tira beaucoup de choses pour les faire publier. »

 

 

 

 

CHAPITRE VII

 

AVENT ET NOËL 1819.

 

VOYAGES EN VISION À UNE VILLE DE JUTES EN ABYSSINIE ET À LA MONTAGNE DITE DES PROPHÈTES, PAR DELÀ LE THIBET. TRAVAUX POUR DES ENFANTS PAUVRES. CÉLÉBRATION DU SAINT TEMPS DE L’AVENT ET DE NOËL. SOUFFRANCES MYSTIQUES.

 

1. Le premier dimanche de l’Avent, une pauvre vieille juive de Dulmen demanda à voir Anne Catherine et la pria de lui faire une aumône pour son mari gravement malade. Elle accueillit avec beaucoup de bonté cette femme plongée dans l’affliction, lui donna quelques gros d’argent, et la renvoya touchée et consolée par ses paroles affectueuses. Cette juive était déjà venue la voir antérieurement pour lui exposer sa détresse et avait mis dès lors une grande confiance dans Anne Catherine. Celle-ci, à cette occasion, se sentit prise d’une telle compassion pour les pauvres juifs qu’elle se tourna vers Dieu, lui adressant d’ardentes prières pour leur salut. Ces prières furent exaucées d’une façon merveilleuse. Peu de jours après, elle raconta au Pèlerin la vision suivante qu’au commencement elle traitait de « pur rêve dont elle ne savait que penser », mais il fut bientôt manifeste que, dans cette vision, une grande tâche de prière pour le commencement de l’année ecclésiastique lui avait été assignée, et que la juive était venue à elle comme un messager de Dieu qui devait recevoir non seulement pour elle-même, mais pour toute sa race, l’assistance de la pieuse vierge. La charité dont elle avait été l’objet avait préparé le cœur de la pauvre femme délaissée à accueillir la vérité : le désir du salut devint ardent chez elle et la miséricorde de Dieu lui ouvrit les voies extraordinaires par lesquelles elle devait y arriver.

« Il me sembla que la vieille juive Meyr, à laquelle j’avais fait l’aumône, venait de mourir et d’aller en purgatoire, et que son âme venait à moi pour me remercier ; car c’était par moi qu’elle était arrivée à croire en Jésus-Christ. Elle avait pensé, disait-elle, aux aumônes que je lui avais faites si souvent, quoique généralement personne ne donne aux pauvres juifs, et elle avait ressenti tout à coup un vif désir de mourir pour Jésus, si la loi en Jésus était la vraie foi : or c’était par moi que son cœur avait été touché. C’était comme si la chose était déjà arrivée ou pouvait arriver : car ce devait être une excitation à rendre grâces et à prier pour cela. La vieille Meyr n’était pas morte : mais son âme, pendant le sommeil, était dégagée des liens du corps pour venir à moi et me diriger, en sorte qu’elle pût aller en purgatoire si elle mourait dans ces sentiments. Sa mère, disait-elle, avait eu aussi, avant sa mort, un pressentiment de la vérité du christianisme et certainement elle n’était pas réprouvée. Je vis alors l’âme de cette mère dans un lieu triste et sombre où il n’y avait aucune espèce d’assistance à sa portée. Elle était comme dans un cachot muré, sans aucun moyen de s’aider ou d’agir le moins du monde, et près d’elle, au-dessus et au-dessous, se trouvent un nombre infini d’âmes dans le même état. J’eus le pressentiment consolant qu’aucune âme n’était perdue sans ressource, parmi celles que l’ignorance seule avait empêchées de connaître Jésus, qui avaient eu pourtant un désir vague de le connaître et n’avaient point vécu dans un état de péché grave. L’âme de la juive dit encore qu’elle voulait me conduire à un endroit d’où sa famille était originaire et d’où ses ancêtres maternels avaient été chassés pour quelque acte de cruauté. Elle me dit aussi qu’elle voulait me conduire dans un lieu où vivaient des gens de sa religion, parmi lesquels il y en avait de très pieux : mais comme personne ne les instruisait, ils restaient nécessairement dans leur erreur. « Il fallait pourtant, disait-elle, que je cherchasse à toucher leurs cœurs. » Je la suivis volontiers : l’âme apparaissait bien plus belle que la pauvre vieille femme encore vivante. Mon guide était près de moi et quand la juive me disait par erreur quelque chose qui n’était pas tout à fait vrai, je le voyais apparaître plus brillant et me dire ce qui était en réalité. Alors elle paraissait aussi remarquer mon guide, car elle demandait toujours avec curiosité : « Qui t’a dit cela ? Est-ce le Messie ? » – Nous nous avançâmes dans une direction qui nous fit dépasser Rome, puis la mer ; ensuite nous traversâmes l’Égypte. Je n’y vis pas beaucoup d’eau, seulement au milieu un grand fleuve blanc qui déborde souvent et rend la terre fertile. Du reste, il y a presque partout du sable et des collines de sable que le vent pousse, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Il y a là aussi au milieu du désert de très grands édifices, hauts, épais, massifs, tels qu’on n’en voit nulle part, et construits avec de grandes pierres très pesantes. Ce ne sont pas des maisons : ils sont pleins à l’intérieur de grands caveaux et de passages où il y a une énorme quantité de corps morts. Mais c’est tout autre chose que les tombeaux souterrains de Rome. Les corps sont tout emmaillotés comme de petits enfants, ils sont durs, raides, d’un brun sombre, et il y a par-dessus des peintures de toute espèce. Sur ces monuments, on voit çà et là des figures sculptées, taillées, raides et sans grâce. J’ai été conduite dans un de ces édifices, et j’y ai vu une grande quantité de corps ainsi arrangés, mais pas un seul n’est lumineux. Nous allâmes ensuite de plus en plus loin vers le midi, à travers de grands déserts de sable où je vis très souvent des bêtes de couleurs variées, semblables à de grands chats, lesquelles couraient très vite. Je vis aussi çà et là sur des collines de hauts bâtiments de forme ronde, couverts de paille, avec des tours et des arbres à l’entour. Nous allâmes, en nous élevant toujours, à travers du sable blanc où se trouvaient des pierres vertes et polies comme du verre. Ensuite nous entrâmes dans un pays de montagnes escarpées et déchirées qui allaient toujours s’élevant : je fus étonnée de voir que parmi ces rochers il y avait çà et là des endroits très fertiles. Montant toujours, nous arrivâmes enfin dans une grande ville très étrange, peuplée de Juifs. Cette ville ne peut se comparer à rien de ce que j’ai jamais vu, quant à l’étroitesse, à l’obscurité, à la multitude et à l’embrouillement des rues et des maisons. On ne peut y aller nulle part en voiture ; il y a des montagnes et des rochers qui semblent au moment de s’écrouler sur vous, et tout est plein de cavernes, de grottes et de trous de rochers. Il faut continuellement faire des détours et grimper. C’est moins une ville qu’un énorme groupe de montagnes bâties en haut et en bas, avec des excavations, des tours, des caveaux et des blocs de pierre carrés. Nous ne touchâmes pas tout à fait la terre ; nous ne passâmes pourtant pas au-dessus des maisons, mais entre celles-ci, le long des murs et toujours en montant. Il me semblait que tout cela était creux et pouvait s’effondrer et s’écrouler tout à coup. Il ne paraissait pas qu’il y eût là de chrétiens ; seulement sur un point écarté de la montagne habitaient des gens qui n’étaient pas Juifs. Je vis sur un côté un édifice de pierre haut, long et de forme quadrangulaire : il y avait dans le haut des ouvertures rondes devant lesquelles étaient des barres de fer. Je pensai que c’était une église juive. Il y avait çà et là au-dessus des maisons et derrière elles des jardins établis sur des plates-formes de rochers. L’âme de la vieille Meyr m’avait déjà raconté sur la route qu’il était vrai qu’à des époques antérieures les Juifs, dans notre pays et ailleurs, avaient égorgé plusieurs chrétiens, surtout des enfants, parce qu’ils se servaient de leur sang pour toute sorte de pratiques superstitieuses et de sortilèges. Elle-même avait cru que cela devait se faire : mais elle savait maintenant que c’était une superstition et une cruauté abominables. Dans ce pays-ci et dans d’autres contrées plus éloignées, ils le faisaient encore, mais très secrètement, à cause des relations d’affaires qu’ils étaient obligés d’avoir avec les chrétiens. Entrés dans la ville, nous nous engageâmes tout près de la porte dans une longue et étroite gorge formée par des maisons, dans laquelle on courait de vrais dangers : on croyait que c’était une rue dont on pouvait sortir, mais elle aboutissait à un angle plein de cavernes et de trous qui conduisaient au milieu des rochers. Des figures de toute espèce étaient taillées à l’entrée de ces cavernes. J’eus le sentiment qu’il y avait eu là bien des meurtres, et que peu de voyageurs sortaient vivants de ces lieux. Je n’entrai pas dans les excavations, tout cela me causait beaucoup d’effroi. Je ne sais pas non plus comment nous sortîmes de là.

« L’âme de la juive Meyr dit alors qu’elle voulait me conduire près d’une famille très pieuse dont la vie était presque sainte : tous les gens de cette population juive la regardent comme leur espérance et croient qu’il doit sortir d’elle un Sauveur, peut-être le Messie. « Cette famille est très pieuse, disait-elle, ainsi que tous ceux qui ont des rapports intimes avec elle », et elle voulait me la faire voir. Nous traversâmes alors la ville montueuse dans laquelle nous étions entrés du côté du nord, et nous montâmes dans la direction du levant. Nous arrivâmes là sur un plateau où l’on avait la vue libre du côté oriental. Il y avait là une rangée de maisons à l’extrémité de laquelle, vers le midi, la place aboutissait à un grand édifice, très solidement bâti, au delà duquel s’élevaient encore des montagnes et des jardins. L’âme de la Juive me dit que c’était là l’habitation des sept sœurs. Elles descendent de Judith : l’aînée, qui n’est pas mariée, porte aussi le nom de Judith, et toute la cité juive attend d’elle qu’elle sera un jour pour eux ce que Judith fut pour leurs ancêtres : elle demeure, ajouta-t-elle, dans la grande et forte maison qui termine la place. L’âme de la Juive me pria d’être bienveillante pour ces pieuses personnes quoiqu’elles n’eussent aucune connaissance du Messie, et de toucher leur cœur comme j’avais touché le sien. J’ai oublié de dire qu’il était nuit quand nous fîmes ce voyage dans la ville, et que je vis dans toutes les cavités et dans tous les recoins des gens qui dormaient. Je vis parmi ce peuple beaucoup de gens simples, pieux et très différents des Juifs de chez nous. Ils avaient beaucoup plus de franchise et de dignité : ils étaient à certains égards, par rapport aux nôtres, ce qu’est l’or en comparaison du cuivre et du plomb : il y avait pourtant aussi parmi eux beaucoup de superstitions et de pratiques abominables, une malpropreté horrible et comme de la sorcellerie.

« Arrivés sur la place, nous entrâmes dans la première maison, qui était celle d’une des sept sœurs. Elle était à l’angle : nous traversâmes un vestibule rond, puis nous entrâmes dans une pièce carrée où cette femme avait sa chambre à coucher. Elle avait le nez recourbé. L’âme de la Juive me parla encore des excellentes qualités de cette personne. Mais quand elle me disait quelque chose d’inexact, mon conducteur s’approchait de moi, c’est-à-dire qu’il apparaissait et rectifiait la chose. Elle semblait voir aussi cette apparition, et quand je redressais son erreur, elle demandait avec une curiosité où se montrait en même temps l’ignorance en quête du vrai : « Est-ce le Messie qui t’a dit cela ? » Je répondais : « Non, c’est son serviteur. » Lorsque je vis la sœur de Judith dormant, je m’aperçus tout de suite que ce n’était pas une femme de bien. Je vis qu’elle commettait le crime d’adultère et admettait en secret des étrangers chez elle. Elle parut avoir un certain sentiment de notre présence, car elle se mit sur son séant et regarda tout autour d’elle d’un air effrayé. Elle se leva ensuite et parcourut la maison. Je dis alors à l’âme de la Juive qu’elle devait voir que cette personne se conduisait mal. Elle se montra très surprise quand elle s’en aperçut, et me demanda si cela aussi m’avait été dit par le Messie. Nous allâmes ensuite dans les maisons voisines, habitées par les six autres sœurs, qui avaient aussi des nez recourbés, mais chacune à un moindre degré que l’autre. Toutes, plus ou moins, valaient mieux que la première qui était la pire. Je ne me souviens plus très bien comment il se fit que je les trouvai seules. Je sais seulement que toutes étaient mariées, et que quelques-unes avaient plusieurs enfants. Elles ne manquaient de rien, leurs demeures étaient garnies de bons tapis : elles avaient aussi un ménage bien monté et de belles lampes brillantes suspendues dans les chambres. Mais toutes vivaient de ce que leur donnait Judith, leur sœur aînée, qui habitait la grande maison. La sixième sœur que nous visitâmes n’était pas chez elle : elle était chez leur mère commune qui logeait dans une petite maison, en avant de celle de Judith et placée tout contre. Nous y entrâmes par une petite cour ronde, et je vis dans la chambre par la fenêtre cette mère, une vieille Juive, en compagnie de la sixième sœur, à laquelle elle se plaignait avec beaucoup d’aigreur et de colère de ce que sa fille Judith lui donnait moins qu’aux autres, favorisant de préférence cette fille débauchée dont il a été question, et de ce qu’elle l’avait mise, elle qui était sa mère, à la porte de sa maison. C’était un odieux spectacle que de voir cette vieille Juive gronder ainsi et se répandre en violentes invectives.

« Nous laissâmes ces femmes se quereller et nous prîmes le parti d’aller voir Judith elle-même dans le château. Mais entre nous et l’énorme édifice en pierre, il y avait un gouffre très large et très profond où l’on ne pouvait regarder sans avoir le vertige : on le traversait sur un pont fermé par un grillage de fer. Ce pont n’avait pour plancher qu’une grille à travers laquelle l’œil plongeait à une profondeur effrayante dans un ravin où l’on avait jeté toute espèce d’immondices, d’ossements et de débris. Je voulus avancer, mais je ne pus passer sur la grille. Quelque chose me retenait en arrière : il me semblait que je ne devais pas entrer sans Judith. Il me fallut l’attendre en ce lieu : car c’était là ce qui m’était prescrit. Cependant le jour commença à paraître et je reconnus que tout le côté de la montagne sur lequel nous nous trouvions était plus agréable et plus fertile. Le côté nord par lequel nous étions venues était beaucoup plus sauvage et plus inculte. Je remarquai que la porte du château était fermée par une grande poutre ayant la forme d’une croix, ce qui m’étonna. Judith, la fille aînée, vint alors tout à coup à nous devant le pont. Elle ne venait pas du côté par lequel nous étions arrivées. Elle était sortie pour distribuer en secret des aumônes dans la ville et elle en revenait maintenant. Elle est âgée d’environ trente ans : elle a une haute stature et une majesté tout à fait extraordinaire. Je n’ai jamais vu de femme aussi forte et aussi hardie : elle est pleine de résolution et a vraiment l’air d’une héroïne. Son visage est plein de noblesse : pourtant son nez dévie quelque peu, mais d’une façon à peine sensible. Toute sa personne et tous ses gestes ont quelque chose d’extraordinaire et, pour ainsi dire, d’héroïque. Avec cela elle a une âme sincère, simple, pure et courageuse. Je ne pus, dès la première vue, m’empêcher de ressentir de la sympathie pour elle. Elle portait un manteau. Son vêtement, depuis le cou jusqu’aux hanches, était très juste, collant et comme lacé : sur la poitrine il était fortement serré ; elle semblait avoir un fort et large corset. Elle avait autour du cou quelque chose comme une chaîne d’or ou un autre ornement ; elle portait aussi de grosses perles en pendants d’oreilles. Ses manches étaient larges et retenues par des chaînettes ou des agrafes. Sa robe était longue et son vêtement d’une étoffe à larges raies de diverses couleurs. Autour de sa tête était roulée une sorte de bourrelet bariolé ; elle avait aussi un voile. À son bras était suspendue une corbeille assez grande, à claire voie ; les baguettes étaient noires, les cercles blancs. Comme elle rentrait chez elle de la course qu’elle avait faite pendant la nuit, elle m’aperçut à l’entrée du pont. Elle sembla très effrayée, se retira en arrière sans cependant s’enfuir et s’écria : « Ô mon Dieu ! que me veux-tu ? d’où me vient ceci ? » Elle se remit pourtant bientôt et me demanda qui j’étais et comment j’étais venue là. Je lui répondis que j’étais une chrétienne et une religieuse, et que j’avais été conduite en ce pays parce qu’il s’y trouvait des gens de bien et désirant se sauver, qui étaient sans instruction. Quand elle apprit que j’étais chrétienne, elle se montra très étonnée que je fusse arrivée jusque-là par ces chemins dangereux, parce qu’il était presque impossible qu’un chrétien y arrivât vivant. Je lui dis que ce n’était pas la curiosité qui m’amenait : mais que l’âme qui était près de moi m’avait conduite là pour toucher son cœur. C’était, dis-je encore, l’anniversaire de la venue du Christ, du Messie, et il revient tous les ans. J’ajoutai qu’elle devait considérer l’état misérable de son peuple, se tourner vers le Rédempteur, etc. Judith ressentit à ces paroles une émotion toujours croissante, et elle se persuada de plus en plus que je lui parlais présente en esprit et non corporellement. Et il me sembla qu’elle dit ou pensa qu’elle voulait éprouver si j’étais un être naturel ou surnaturel. Elle me prit avec elle pour m’emmener dans sa maison au delà du pont. On n’avait ouvert à travers ce pont qu’un étroit passage : mais on pouvait l’élargir. Arrivée près de la grande poutre en croix qui était devant la porte, elle n’eut besoin que de lever quelque chose et la porte s’ouvrit. On passait d’abord par une avant-cour où conduisaient plusieurs portes. On voyait de côté et d’autre divers travaux de sculpture, notamment de vieux bustes de couleur jaune. Elle me conduisit d’abord dans une pièce où plusieurs femmes étaient assises par terre, les jambes croisées, le long d’une table longue, étroite et de la hauteur d’un escabeau ; elles y prenaient quelque nourriture. C’était là que Judith voulait me mettre à l’épreuve. Elle me fit d’abord entrer dans la salle, j’allai derrière les femmes qui y étaient assises en cercle. Lorsque Judith entra, elles se levèrent, allèrent au-devant d’elle et s’inclinèrent légèrement pour lui marquer leur respect : mais elles ne m’aperçurent pas. Elles avaient devant elles des tasses noires dans lesquelles elles buvaient : alors Judith prit un plat, tourna autour des femmes et me le présenta, le dirigeant contre ma poitrine : elle voulait savoir si j’étais présente en esprit ou corporellement. Quand elle vit que je déclinais son offre et qu’aucune des femmes ne m’apercevait, elle devint très pensive et entra avec moi dans sa chambre à coucher. Elle se comportait toujours comme une personne qui est seule, qui veut se convaincre qu’elle est seule, et qui pourtant se persuade qu’elle ne l’est pas. Elle me parlait avec quelque timidité, mais sans crainte. C’était vraiment une Judith, une femme très courageuse. Sa chambre était très simple : il y avait tout autour plusieurs coussins : il y avait aussi contre les murs de ces vieux bustes dont j’ai parlé. Elle s’entretint là longtemps avec moi. Je lui parlai de celle de ses sœurs qui menait une mauvaise vie. Elle en était affligée et voulait y mettre ordre. Je lui parlai aussi de sa mère que j’avais entendue vomir tant d’injures. Elle me dit que, pour avoir la paix, elle lui avait fait bâtir la petite maison attenante au château. Cette mère avait été fort en colère de ce qu’on la renvoyait et de ce que Judith faisait plus de bien à l’une qu’à l’autre, car toutes vivaient de ses dons, parce qu’elle ne voulait pas qu’elles fissent l’usure. Elle leur porte l’argent pendant la nuit. Du reste, beaucoup d’autres personnes de la ville vivaient à ses dépens : car son père, qui était mort, lui avait laissé un grand trésor que personne au monde ne connaissait, sinon elle seule. Son père avait une grande tendresse pour elle, et lui avait tout laissé. Les habitants de la ville fondaient sur elle l’espérance de grands évènements, et ses bienfaits secrets leur faisaient voir en elle une créature surhumaine, parce qu’ils ne connaissaient pas l’existence du trésor qu’elle possédait. Son peuple avait été très opprimé et avait beaucoup souffert par suite d’une terrible guerre. Elle était disposée à tout faire pour lui, et c’était pour cela que le « défunt » (elle nommait ainsi son père) lui avait laissé le trésor. Tous désiraient qu’elle se mariât : car ils espéraient qu’il leur naîtrait d’elle un Sauveur : mais elle s’y était toujours refusée par suite d’un certain sentiment intérieur. Mon apparition a fait sur elle une impression qu’elle n’avait jamais connue, et elle pressent que le Messie pourrait bien être né dans la personne de Jésus-Christ. Elle veut s’enquérir avec plus de soin à ce sujet, et si elle arrive à être convaincue, elle s’efforcera de conduire son peuple dans la voie du salut. Elle sait que tous la suivraient : peut-être est-ce là le salut qu’on attend d’elle. Après m’avoir parlé de la sorte, elle me conduisit dans une espèce de caveau par une porte cachée dans le plancher de sa chambre. Elle avait une lampe à la main et me montra son immense trésor. Je n’ai jamais vu tant d’or à la fois. Le sol et les parois en étaient comme revêtus : il y avait aussi une énorme quantité de pierres précieuses. Quand elle y prenait quelque chose, il fallait comme arracher un morceau de cette masse. Elle me conduisit ensuite dans toute la maison, notamment dans une salle où étaient assis des hommes avec des bandeaux et des bourrelets sur la tête, et des vêtements bordés de fourrure ; ils fumaient dans de longues pipes et buvaient comme les femmes de la première salle. Il se trouvait des nègres parmi eux. Dans une autre chambre, des hommes et des femmes étaient ensemble. Elle me conduisit au second étage dans une pièce qui était très grande et merveilleusement arrangée. Contre les murs, tout autour et au-dessus des portes, il y avait toute sorte de bustes d’hommes des anciens temps portant de grandes barbes. Ils étaient jaunes et leur physionomie avait quelque chose de vénérable. Il y avait dans cette salle toute espèce de meubles singuliers, tous antiques et artistement sculptés. Cela me rappela l’église des Jésuites de Coesfeld, mais ici tout était d’un travail plus soigné. Au milieu était suspendue une grande lampe et, si je ne me trompe, sept autres lampes à l’entour. Il y avait aussi quelque chose qui ressemblait à un autel avec des rouleaux posés dessus : c’était vraiment un ensemble admirable. Près de cette pièce, il y en avait une autre où étaient couchés plusieurs vieillards décrépits et très affaiblis par l’âge ; ils semblaient être là pour y être soignés. Derrière la maison se trouvait un jardin qui s’élevait sur la pente de la montagne où étaient pratiquées diverses terrasses. Il y avait là de grands arbres artistement taillés et étendant au loin leurs branches. Judith me fit sortir de la maison par ce côté, et nous allâmes toujours en montant. Elle me montra aussi dans le lointain un vieil édifice ruiné avec des tours écroulées et me dit que les limites de son peuple s’étendaient autrefois jusque-là ; mais il avait été vaincu par un peuple voisin qui l’avait repoussé en arrière. Ils ne cessaient pas de craindre des revers semblables : c’est pourquoi ces murs étaient toujours pour eux un avertissement. Je vis les murs et je vis aussi de l’eau dans le lointain. Nous allâmes, toujours montant, à travers des ravins et des bâtiments extraordinaires. Souvent les rochers surplombaient, et c’étaient comme des maisons et des arbres qui semblaient se précipiter sur le passant. Nous allâmes aussi dans une autre partie de la ville : il y avait là un large rocher très escarpé, semblable à une haute muraille, dans lequel étaient pratiqués des espèces d’escaliers. Sur divers points, notamment dans le milieu, jaillissait une source d’eau limpide. On racontait, me dit-elle, que cette ville souffrant beaucoup du manque d’eau, un homme merveilleux, un chrétien, qui vivait anciennement dans ces pays, était descendu de ce rocher et qu’il avait frappé de son bâton l’endroit d’où cette source avait jailli pour soulager la détresse générale. Autrefois l’eau était conduite partout au moyen de nombreux canaux : mais maintenant tout cela n’existait plus, et il n’y avait plus à couler que le premier jet. Judith me quitta près de cette fontaine, elle revint chez elle et je poursuivis mon voyage. Nous ne prîmes pas congé l’une de l’autre. C’était toujours comme un rêve pour elle et elle se sépara de moi comme si elle avait cessé de me voir. Je suivis un chemin qui alla encore en montant pendant longtemps. Je vis par endroits des arbres sous lesquels étaient par terre de gros fruits jaunes : je vis aussi des champs fertiles, de belles fleurs, et notamment des abeilles en très grand nombre, mais dans des ruches différentes des nôtres (c’étaient des coffres carrés, se terminant en pointe par le haut, noirs, et comme revêtus d’un enduit). J’étais alors hors des montagnes habitées par les Juifs, et je vis des hommes qui vivaient sous de grands arbres dont les branches s’étendaient au loin et qui semblaient leur servir de maisons. Ils avaient peu de mobilier. Je les vis filer : quelques-uns avaient aussi des espèces de métiers sur lesquels ils semblaient tisser. Leurs troupeaux, où se trouvaient des animaux semblables à ceux que possédaient les mages d’Orient, couraient autour d’eux. Ils avaient aussi avec eux comme des ânes de grande taille. Tous ces animaux étaient très familiers avec eux. Ces gens vivaient aussi en partie dans des huttes formées de couvertures suspendues. Ils ne séjournaient pas longtemps dans le même endroit et se déplaçaient sans cesse. J’arrivai aussi là, à travers des pierres et des buissons, à une grande salle souterraine, semblable à un caveau ; elle était en très bon état et soutenue par beaucoup de piliers carrés peu élevés, où étaient taillées des figures et des inscriptions de toute espèce. Il y avait aussi là comme un autel : c’était une grosse pierre où étaient pratiquées de grandes ouvertures au-dessus et par côtés comme des fours à cuire le pain, et je m’étonnais beaucoup que ces gens ne se servissent pas de cette grande salle. Les gens des environs étaient bons, simples et ne se doutaient pas que leur foi ne fût pas la vraie foi. J’arrivai enfin au bord de la mer que je traversai et je revins à la maison. »

« 21 juin 1820. J’ai encore eu cette nuit un grand voyage à faire. J’ai été dans le château de Judith au-dessus de la grande ville de la montagne. Je ne trouvai plus ses sœurs dans les maisons qui précèdent le château. Je ne sais pas où elles étaient. Je me souviens qu’elle avait promis formellement de mettre un terme aux désordres d’une des sœurs : du reste, je trouvai tout comme la première fois : seulement le jour était plus avancé. La maison était encore remplie de Juifs étrangers, ils étaient en haut dans la salle qui servait de synagogue et ils priaient. J’allai près de Judith, elle était seule, assise dans sa chambre et lisait un livre. Je sentis en elle quelque chose d’inexprimablement noble, grand et touchant : je la regardai avec joie et je ne doute plus qu’elle ne devienne chrétienne, si Dieu lui envoie une occasion, et alors certainement une grande partie de son peuple l’imitera. Je ne puis voir sans une grande sympathie et une grande espérance cette femme avec sa beauté, son port majestueux, son courage, sa tendresse de cœur, son humilité et avec cela ce je ne sais quoi qui annonce en elle une personne née pour commander. Je l’ai vue encore une fois pendant mon avant-dernière grande maladie, et j’ai oublié d’en parler : j’ai fait aussi tout le voyage qui se rapporte à elle. »

 

2. Dans la seconde semaine de l’Avent, Anne Catherine fut conduite par son ange sur la plus haute cime d’une montagne qui s’élève dans le Thibet et qui est d’ailleurs complètement inaccessible. Elle vit là, gardés par Élie, les trésors de toutes les connaissances divines communiquées aux hommes par les anges et les prophètes depuis le commencement du monde, et elle fut informée que le mystérieux livre prophétique qui lui avait été confié venait aussi de là. Ce n’était pas la première fois qu’elle venait dans ce lieu merveilleux, car elle y avait été conduite par son ange à différentes reprises pendant le cours de chaque année ecclésiastique ; elle l’avait été également dans le paradis qui ne lui semblait pas très éloigné de là. Ces deux endroits lui paraissaient avoir de grands rapports entre eux, et dans tous les deux elle avait coutume de rencontrer les mêmes saints gardiens. Elle y alla parce que l’infusion de la lumière prophétique et la tâche expiatoire qu’elle avait à remplir au moyen de cette lumière lui donnaient un certain droit de participer aux biens conservés en ce lieu, et parce qu’elle avait besoin des forces et des dons surhumains qui y étaient octroyés pour suffire à sa mission si pénible et si étendue.

Elle ne put, comme elle le reconnut à plusieurs reprises, rapporter sur la terre que l’impression générale de ce qu’elle avait vu là, et elle ne fut en état de reproduire que par des ébauches très imparfaites le tableau dans lequel elle avait vu l’efficacité prophétique de l’homme de Dieu Élie se perpétuant jusqu’à la fin des temps et les rapports personnels qui la rattachaient à lui et à sa charge de prophète.

« 9, 10 décembre 1819. Cette nuit j’ai parcouru dans diverses directions la terre promise, telle qu’elle était au temps de Notre-Seigneur. Je fus d’abord à Bethlehem comme pour aller au-devant de la sainte Famille. Je suivis ensuite de lieu en lieu toutes les routes déjà connues de moi et je vis des tableaux de la vie enseignante du Seigneur. Ainsi je le vis distribuer du pain, par le ministère de deux de ses disciples, à une multitude rassemblée autour de lui et après cela raconter une parabole. Les gens étaient assis au penchant d’une colline sous de grands arbres élancés qui n’avaient que tout en haut leur couronne de verdure : sous les arbres étaient des buissons avec des baies rouges et jaunes qui ressemblaient un peu à des mûres sauvages : un cours d’eau tombait de la hauteur et se partageait. Il y avait là une herbe très moelleuse, fine comme de la soie, et au-dessous comme une mousse épaisse : je pris de ce gazon ; quand je voulais toucher d’autres objets, je les sentais s’échapper de mes mains et je voyais que c’étaient seulement des images du temps passé : mais, quant au gazon, j’en eus la sensation. Le Seigneur portait, comme toujours, une longue tunique de laine jaunâtre ; ses cheveux séparés tombaient sur ses épaules ; son visage était calme, brillant, sérieux : son front était très blanc et il en sortait une lueur. Les deux hommes qui distribuaient le pain le rompaient en morceaux : les hommes, les femmes, les enfants, couraient à eux, se réconfortaient, puis s’asseyaient. Derrière le Seigneur, il y avait un cours d’eau. Je vis de cette sorte plusieurs autres tableaux et j’allai rapidement de lieu en lieu. Partant de Jérusalem, je m’avançai bien loin vers l’orient. Je passai plusieurs fois dans le voisinage de grands amas d’eau et par-dessus des montagnes qu’avaient franchies les mages de l’Orient pour venir à Bethlehem. Je traversai aussi des pays très peuplés, mais je ne touchais pas les lieux habités : la plupart du temps je passais par des déserts. J’arrivai ensuite dans une contrée où il faisait très froid et je fus conduite de plus en plus haut jusqu’à un point extrêmement élevé : le long des montagnes, du couchant au levant, se dirigeait une grande route sur laquelle je vis passer des troupes d’hommes. Il y avait une race de petite taille, mais très vive dans ses mouvements : ils avaient avec eux de petits étendards ; ceux de l’autre race étaient d’une haute taille : ce n’étaient pas des chrétiens. Cette route allait en descendant : mon chemin conduisait en haut à une région d’une beauté incroyable. Là il faisait chaud et tout était vert et fertile : il y avait des fleurs merveilleusement belles, de beaux bosquets et de belles forêts : une quantité d’animaux prenaient leurs ébats tout autour : ils ne paraissaient pas méchants. Cette contrée n’était habitée par aucune créature humaine et jamais aucun homme n’y venait : car de la grande route on ne voyait que des nuages. J’aperçus des troupes d’animaux semblables à de petits chevreuils avec des jambes très fines ; ils n’avaient pas de cornes, leur robe était d’un brun clair tacheté de noir. Je vis aussi un animal trapu de couleur noire ressemblant presque à un cochon, puis des animaux comme des boucs de grande taille, mais plus semblables encore à des chevreuils ; ils étaient très familiers, très légers à la course : ils avaient de beaux yeux fort brillants : j’en vis d’autres semblables à des moutons ; ils étaient très gras, avaient comme une perruque de laine et des queues très épaisses : d’autres ressemblant à des ânes, mais mouchetés ; des troupeaux comme de petites chèvres jaunes et de petits chevaux ; de grands oiseaux à longues jambes qui couraient très vite, d’autres semblables à des poulets agréablement tachetés, et enfin une quantité de jolis oiseaux très petits et de couleurs variées. Tous ces animaux prenaient librement leurs ébats, comme s’ils eussent ignoré l’existence des hommes. De cette contrée de paradis, il me fallut monter plus haut, et c’était comme si j’étais encore conduite à travers les nuages. J’arrivai ainsi au sommet de cette haute région de montagnes où je vis beaucoup de choses merveilleuses. Au haut de la montagne était une grande plaine et dans cette plaine un lac ; dans le lac une île verdoyante qui se liait au continent par une langue de terre également verdoyante. Cette île était entourée de grands arbres semblables à des cèdres. Je fus élevée au sommet d’un de ces arbres et, me tenant fortement aux branches, je vis d’en haut toute l’île. On y voyait s’élever un certain nombre de tours très élancées : chacune avait un petit porche, comme si on eût bâti une chapelle au-dessus de la porte. Ces porches étaient tout couverts d’une verdure fraîche, de mousse ou de lierre : il y avait là une végétation continue, quelque chose de vivant. Les tours avaient à peu près la hauteur d’un clocher d’église ordinaire, mais elles étaient très minces, en sorte qu’elles rappelaient les hautes colonnes que, pendant le voyage, j’avais vues dans de vieilles villes en ruines. Elles étaient de différentes formes, rondes ou octogones. Les rondes avaient des toits en forme d’oignons : les octogones avaient de larges auvents. Les rondes étaient de grosse pierre polie et veinée, les autres avaient toute sorte de saillies et d’assises formant des images symboliques : on pouvait grimper en haut à l’aide des pierres saillantes. Ces pierres étaient de couleurs variées, brunes, rouges, noires et disposées de diverses manières. Les tours ne s’élevaient pas au-dessus des arbres prodigieusement hauts, au sommet de l’un desquels je me trouvais. Il y avait, à ce qu’il me sembla, autant de tours dans l’île que d’arbres à l’entour. Les arbres étaient de l’espèce des sapins et avaient des feuilles comme des aiguilles : ils portaient des fruits jaunes couverts d’écailles, moins longs que les pommes de pin, ayant plutôt la forme de pommes ordinaires. Ils avaient des troncs très massifs et couverts dans le bas d’une écorce rugueuse : plus haut, entre les branches, ils étaient plus lisses. Les branches formaient à l’entour des cercles très réguliers : ces arbres avaient en tout quelque chose de très symétrique et ils étaient droits comme des cierges : ils n’étaient pas rapprochés les uns des autres et il s’en fallait beaucoup qu’ils se touchassent à la circonférence. Tout le sol de l’île était recouvert d’une verdure épaisse, fine et courte ; ce n’était pas du gazon, mais une plante frisée à feuilles très menues, comme de la mousse, aussi épaisse et aussi agréable que le coussin le plus moelleux. On ne remarquait pas dans l’île, ni dans toute la contrée, la moindre trace de sentier ou de chemin. Près de chaque tour était un petit jardin entouré de beaux arbres couverts de fleurs, disposés en cercle ou autrement, et divisé élégamment en plates-bandes avec une grande variété d’arbrisseaux et de massifs. Mais là aussi tout était verdoyant et les jardins différaient d’aspect suivant la différence des tours. Quand du haut de mon arbre je promenais mes regards sur l’île, je pouvais voir à son autre extrémité l’eau du lac, mais non la montagne. Cette eau était vive et d’une limpidité extraordinaire : elle traversait l’île par différents bras et se déversait sous terre par plusieurs rigoles plus ou moins larges.

« Vis-à-vis de l’étroite langue de terre, dans la verte plaine, s’élevait une très grande tente s’étendant en long, qui semblait d’étoffe grise ; elle était décorée à l’intérieur, sur le derrière, de larges pans d’étoffes de diverses couleurs et couverte de toute espèce de figures peintes ou brodées. Autour de la table qui se trouvait au milieu, étaient des sièges de pierre sans dossiers ayant la forme de coussins : ils étaient recouverts d’une verdure toujours fraîche. Sur le siège d’honneur placé au milieu, derrière la table de pierre qui était basse et de forme ovale, un homme entouré d’une auréole comme celle des saints était assis les jambes croisées, à la manière orientale, et écrivait avec une plume de roseau sur un grand volume. La plume était comme une petite branche. À droite et à gauche on voyait plusieurs grands livres et parchemins roulés sur des baguettes terminées par des boutons ; et près de la tente il y avait dans la terre un trou qui semblait revêtu de maçonnerie et où était allumé un feu dont la flamme ne dépassait pas le bord. Toute la contrée environnante était comme une belle île verdoyante entourée de nuages. Le ciel au-dessus de ma tête était d’une sérénité inexprimable. Je ne vis du soleil qu’un demi-cercle de rayons brillant derrière des nuages. Ce demi-cercle appartenait à un disque qui paraissait beaucoup plus grand que chez nous. L’aspect général avait quelque chose d’indiciblement saint ; c’était une solitude, mais pleine de charme. Quand j’avais ce spectacle sous les yeux, il me semblait savoir et comprendre ce qu’était et ce que signifiait tout cela, mais je sentais que je ne pouvais pas rapporter avec moi et conserver cette connaissance. Mon conducteur avait été à mes côtés jusque-là, mais, près de la tente, il devint invisible pour moi.

« Comme je considérais tout cela, je me dis : « Qu’ai-je à faire ici, et pourquoi faut-il qu’une pauvre créature comme moi voie toutes ces choses ? » Alors la figure me dit de dessous la tente : « C’est parce que tu as une part dans ceci. » Cela redoubla encore mon étonnement et je descendis ou je volai vers elle dans la tente où elle était assise, vêtue comme le sont les esprits que je vois : elle avait dans son extérieur et son apparence quelque chose qui rappelait Jean-Baptiste ou Élie. Les livres et les volumes nombreux qui étaient par terre autour d’elle étaient très anciens et très précieux. Sur quelques-uns de ces livres étaient des ornements et des figures de métal en relief, par exemple un homme tenant un livre à la main. La figure me dit ou me fit connaître d’une autre manière que ces livres contenaient tout ce qu’il y avait de plus saint parmi ce qui venait des hommes ; qu’elle examinait, comparait tout et jetait ce qui était faux dans le feu allumé près de la tente. Il me dit qu’il était là pour que personne ne pût y arriver : qu’il était chargé de veiller sur tout cela et le gardait jusqu’à ce que le temps fût venu d’en faire usage. Ce temps aurait pu venir déjà dans certaines occasions ; mais il y avait toujours de grands obstacles. Je lui demandai s’il n’avait pas le sentiment de l’attente si longue qui lui était imposée. Il me répondit : « En Dieu il n’y a pas de temps. » Il me dit aussi que je devais tout voir, me conduisit hors de la tente et me montra le pays d’alentour. La tente avait à peu près la hauteur de deux hommes : elle était longue comme d’ici à l’église de la ville : sa largeur était d’environ la moitié de sa hauteur. Il y avait au sommet une espèce de nœud par lequel la tente était comme pendue à un fil qui montait et se perdait dans l’air, en sorte que je ne pouvais comprendre où il était attaché. Aux quatre coins étaient des colonnes que l’on pouvait presque embrasser avec les deux mains. Elles étaient veinées comme les tours à surface polie et se terminaient par des boutons verts. La tente était ouverte par devant et sur les côtés. Au milieu de la table était posé un livre d’une dimension extraordinaire qu’on pouvait ouvrir et fermer : il semblait qu’il fût assujetti sur la table. L’homme regardait dans ce livre pour en vérifier l’exactitude. Il me sembla qu’il y avait une porte sous la table et qu’un grand et saint trésor, une chose sainte était conservée là. Les sièges, couverts d’une végétation verdoyante, étaient rangés autour de la table de manière qu’on pût circuler dans l’intervalle. Les livres, fort nombreux, étaient posés derrière ces sièges à droite et à gauche : ceux qui étaient à gauche devaient être brûlés. Il me conduisit autour de ces livres : il y avait sur les couvertures des figures de toute espèce : c’étaient des hommes portant des escaliers, des livres, de petites églises, des tours ou des tablettes. Il me dit qu’il examinait tout cela, le confrontait, et brûlait ce qui était inutile et faux. Les hommes n’étaient pas encore en état de supporter ce qui se trouvait là : un autre devait venir auparavant. Ce qui était rejeté se trouvait à gauche. Il me montra alors la contrée environnante, et je fis, en longeant la rive extérieure, le tour du lac dont la surface était parfaitement de niveau avec l’île. Cette eau, que je sentais courir sous mes pieds, se déversait sous la montagne par beaucoup de canaux et reparaissait au jour bien au-dessous, sous forme de sources grandes et petites. Il me semblait que toute cette partie du monde recevait de là salut et bénédiction : en haut, elle ne débordait nulle part. En descendant au levant et au midi, tout était verdoyant et couvert de belles fleurs ; au couchant et au nord, il y avait aussi de la verdure, mais pas de fleurs. Arrivée à l’extrémité du lac, je traversai l’eau sans pont et je passai dans l’île que je parcourus en circulant au milieu des tours. Tout le sol semblait être un lit de mousse très épais et très fort ; on eût dit que tout était creux en dessous : les tours sortaient de la mousse comme une excroissance naturelle, et, autour de chacune d’elles, était un jardin à travers lequel coulaient des ruisseaux qui se jetaient dans le lac ou qui sortaient du lac, ce que je ne puis pas bien préciser. Dans ces jardins aussi, il n’y avait pas de sentier, et pourtant les arbres, les buissons et les fleurs étaient rangés symétriquement. Je vis des roses, mais bien plus grandes que les nôtres : il y en avait de rouges, de blanches, de jaunes, d’autres de couleur sombre : je vis des fleurs très hautes, des espèces de lis, dont quelques-uns étaient bleus avec des raies blanches, et aussi une tige de la hauteur d’un arbre avec de larges feuilles de palmier, laquelle portait à son sommet une fleur semblable à une très grande assiette. J’eus le sentiment que dans les tours étaient conservés les plus grands trésors de l’humanité ; il me semblait que des corps saints y reposaient. Entre quelques-unes de ces tours je vis un chariot très étrange avec quatre roues basses : quatre personnes pouvaient bien s’y asseoir ; il y avait deux bancs et plus en avant un petit siège. Ce char, comme tout le reste ici, était tout revêtu d’une végétation verte ou bien d’une rouille verte. Il était sans timon et tout orné de figures sculptées, si bien qu’à la première vue je crus qu’il s’y trouvait des personnes assises. La caisse était faite de ces figures travaillées à jour : elle était très mince, et comme de métal : les roues étaient épaisses comme celles des chariots romains. Celui-ci me sembla assez léger pour pouvoir être tiré par des hommes. Je regardais tout très attentivement, parce que l’homme m’avait dit : « Tu as ici ta part et tu peux tout de suite en prendre possession. » Je ne pouvais nullement comprendre quelle espèce de part je pouvais avoir là. « Qu’ai-je à faire, me disais-je, de ce singulier chariot, de ces tours et de ces livres ? » Mais j’avais une vive impression de la sainteté du lieu. C’était pour moi comme si, avec cette eau, le salut de plusieurs époques était descendu dans les vallées et comme si les hommes eux-mêmes étaient venus de ces montagnes d’où ils étaient descendus toujours plus bas et s’étaient enfoncés toujours plus profondément. J’avais aussi le sentiment que des présents célestes étaient là conservés, gardés, purifiés, préparés d’avance pour les hommes. J’eus de tout cela une perception très claire : mais il me semblait que je ne pouvais emporter avec moi cette clarté : je conservai seulement l’impression générale.

« Lorsque je rentrai dans la tente, l’homme me dit encore une fois la même chose : « Tu as une part dans tout cela et tu peux tout de suite en prendre possession. » Et comme je lui représentais mon inaptitude, il me dit avec une assurance tranquille : « Tu reviendras bientôt vers moi. » Il ne sortit pas de la tente pendant que j’y étais, mais il tournait sans cesse autour de la table et des livres. La table n’avait pas autant poussé au vert que les sièges : ceux-ci en général étaient moins verts que les objets voisins des tours, car ici il y avait moins d’humidité. Cependant dans la tente et tout autour le sol était couvert de mousse. La table, comme aussi les sièges, avait quelque chose qui donnait l’idée d’un produit végétal. Le pied de la table semblait servir de coffre et il y avait dedans quelque chose de saint. Dans la tente, j’eus l’impression qu’un corps saint y était enterré : il me semblait qu’il y avait là-dessous un souterrain, et qu’une odeur suave s’exhalait d’un tombeau sacré. J’eus le sentiment que l’homme n’était pas toujours dans cette tente auprès des livres. Il m’avait accueilli et m’avait parlé comme s’il m’eût connu et qu’il eût su que je devais venir : il me dit avec la même assurance que je reviendrais et me montra un chemin descendant ; j’allai dans la direction du midi, je passai de nouveau par la partie escarpée de la montagne, puis à travers les nuages, et je descendis dans la riante contrée où il y avait tant d’animaux. Je vis beaucoup de petites sources jaillir de la montagne, se précipiter en cascades et courir en bas : je vis aussi des oiseaux, plus grands qu’une oie, à peu près de la couleur de la perdrix, ayant trois ongles devant et un seul derrière, avec une queue un peu abaissée et un long cou, puis d’autres oiseaux au plumage bleuâtre, ressemblant assez à l’autruche, mais plus petits : je vis enfin tous les autres animaux.

« Dans ce voyage, je vis de nouveau bien des choses et plus d’êtres humains que lors des premiers voyages. Je traversai une fois une petite rivière, qui, comme je le connus intérieurement, sortait du lac d’en haut : plus tard j’en suivis les bords, puis je la perdis de vue. J’arrivai alors à un endroit où de pauvres gens de couleurs diverses se tenaient sous des huttes. Il me sembla que c’étaient des chrétiens captifs. Je vis venir à eux d’autres hommes au teint brun, ayant des linges blancs autour de la tête. Ils leur portaient de la nourriture dans des corbeilles tressées : ils faisaient cela en étendant le bras en avant comme s’ils avaient peur, puis ils s’enfuyaient, l’air épouvanté, comme s’ils se fussent exposés à quelque danger. Ces gens vivaient dans une ville en ruines et habitaient des cabanes de construction légère. Je vis aussi de l’eau où croissaient des roseaux d’une épaisseur et d’une force tout à fait extraordinaires. Je revins ensuite près de la rivière : à cet endroit, elle était très large, semée d’écueils, d’îlots de sable et de beaux massifs de verdure parmi lesquels elle se jouait. C’était le même cours d’eau qui venait de la haute montagne et que j’avais traversé plus haut, lorsqu’il était encore petit : une grande quantité de gens au teint brun, hommes, femmes et enfants, vêtus de différentes manières, étaient occupés sur les rochers et les îlots à boire et à se laver. Ils avaient l’air d’être venus de loin. Il y avait dans leur manière d’être quelque chose qui me rappela ce que j’avais vu sur les bords du Jourdain dans la terre sainte. Il se trouvait là aussi un homme de grande taille qui semblait être leur prêtre. Il remplissait d’eau des vases qu’ils emportaient. J’ai vu encore beaucoup d’autres choses : je n’étais pas loin du pays où a été saint François Xavier : je traversai la mer en passant par-dessus des îles innombrables.

« 22 décembre. Je sais pourquoi j’étais allée sur la montagne : mon livre se trouve parmi les écrits qui sont sur la table : il me sera rendu pour que je lise les cinq dernières feuilles. L’homme assis devant la table reviendra en son temps. Son char reste là comme souvenir éternel. C’est sur ce char qu’il monta à cette hauteur, et les hommes, à leur grand étonnement, le verront redescendre sur ce char. C’est là, sur cette montagne, la plus élevée qui soit au monde et où personne ne peut arriver, qu’ont été mis en sûreté, lorsque la corruption s’est accrue parmi les hommes, des trésors et des mystères sacrés. Le lac, l’île, les tours n’existent que pour que ces trésors soient conservés et garantis de toute atteinte. C’est par la vertu de l’eau qui est sur ce sommet que toutes choses sont rafraîchies et renouvelées. Le fleuve qui descend de là et dont l’eau est l’objet d’une si grande vénération pour les hommes que j’ai vus, a réellement une vertu et les fortifie : c’est pourquoi ils l’estiment plus que leurs vins. Tous les hommes, tous les biens sont descendus de cette hauteur et tout ce qui devait être garanti de la dévastation y a été préservé.

« L’homme qui est sur la montagne m’a connue : car j’ai là ma part. Nous nous connaissons tous, nous tenons tous les uns aux autres. Je ne puis pas bien l’exprimer ; mais nous sommes comme une semence répandue dans le monde entier. Le paradis n’est pas loin de là. J’ai vu déjà antérieurement comment Élie vit toujours dans un jardin devant le paradis.

« 26 décembre. J’ai vu de nouveau la montagne des prophètes. L’homme qui est dans la tente présentait à une figure venant du ciel et planant au-dessus de lui des feuillets et des livres, et il en recevait d’autres à la place. Cet esprit avait un extérieur différent du premier. Celui qui planait en l’air me rappela vivement saint Jean. Il était plus agile, plus prompt, plus aimable, plus délicat que l’homme de la tente, lequel avait quelque chose de plus énergique, de plus sévère, de plus strict, de plus inflexible. Le second se rapportait à lui comme le Nouveau Testament à l’Ancien, c’est pourquoi je l’appellerais volontiers Jean et j’appellerais l’autre Élie. C’était comme si Élie présentait à Jean des révélations ayant eu leur accomplissement et en recevait de nouvelles. Là-dessus je vis tout à coup, sortant de la nuée blanche, une source semblable à un jet d’eau s’élever perpendiculairement sous la forme d’un rayon d’apparence cristalline qui, à son extrémité supérieure, se divisait en rayons et en gouttes innombrables, lesquels retombaient, en formant d’immenses cascades, jusqu’aux lieux les plus éloignés de la terre : et je vis des hommes illuminés par ces rayons dans des maisons, dans des cabanes, dans des villes de diverses parties du monde. Je vis aussi, parmi les protestants les plus attachés à leur secte, des individus recevoir par là la lumière : elle commence à se mouvoir et à germer en eux. »

 

3. Le 27 décembre, jour de la fête de saint Jean l’Évangéliste, elle vit l’Église romaine brillante comme un soleil. Il en partait des rayons qui se répandaient sur le monde entier : « Il me fut dit que cela se rapportait à l’Apocalypse de saint Jean, sur laquelle diverses personnes dans l’Église doivent recevoir des lumières et cette lumière tombera tout entière sur l’Église. J’ai vu une vision très distincte à ce sujet, mais je ne puis pas bien la reproduire. »

Pendant toute l’octave de la fête elle eut continuellement des visions touchant l’Église, mais ne put raconter avec quelques détails que ce qui suit. Elle ne put pas énoncer une idée bien complète du rapport intime qui unissait ces visions à celles de la montagne des prophètes, toutefois on peut bien induire des courtes indications fournies par elle que le Pèlerin, en cette occasion, a sauvé au moins des fragments d’un cycle de visions singulièrement grandiose :

« Je vis l’église de Saint-Pierre et une énorme quantité d’hommes qui travaillaient à la renverser, mais j’en vis aussi d’autres qui y faisaient des réparations. Des lignes de manœuvres occupés de ce double travail s’étendaient à travers le monde entier et je fus étonnée de l’ensemble avec lequel tout se faisait. Les démolisseurs détachaient de gros morceaux ; c’étaient particulièrement des sectaires en grand nombre et avec eux des apostats. Ces gens, en faisant leur travail de destruction, semblaient suivre certaines prescriptions et une certaine règle : ils portaient des tabliers blancs bordés d’un ruban bleu et garnis de poches, avec des truelles fichées dans la ceinture. Ils avaient d’ailleurs des vêtements de toute espèce : il se trouvait parmi eux des hommes de distinction, grands et gros, avec des uniformes et des croix, lesquels toutefois ne mettaient pas eux-mêmes la main à l’ouvrage, mais marquaient sur les murs avec la truelle les places où il fallait démolir. Je vis avec horreur qu’il y avait aussi parmi eux des prêtres catholiques. Souvent, quand ils ne savaient pas bien comment s’y prendre, ils s’approchaient, pour s’en instruire, d’un des leurs qui avait un grand livre où l’on aurait dit que toutes les manières de bâtir et de démolir étaient décrites. Alors ils marquaient de nouveau exactement avec la truelle un point qui devait être attaqué et sur lequel la démolition était promptement faite. Ces gens détruisaient avec un grand calme et d’une main sûre, mais timidement, furtivement et l’œil au guet. Je vis le Pape en prières : il était entouré de faux amis qui souvent faisaient le contraire de ce qu’il prescrivait. Je vis un petit homme noir (c’était un laïque) travailler à la ruine de l’église avec une grande activité. Pendant que l’église était ainsi démolie d’un côté, on la rebâtissait de l’autre côté, mais avec très peu de zèle. Je vis plusieurs membres du clergé que je connaissais. Le vicaire général me causa une grande joie. Il passa, sans se troubler, à travers les démolisseurs et donna des ordres pour maintenir et réparer. Je vis aussi mon confesseur traîner une grosse pierre qu’il apportait en faisant un long détour. J’en vis d’autres dire négligemment leur bréviaire et par intervalles apporter sous leur manteau une petite pierre ou la présenter à d’autres comme si c’eût été une grande rareté. Ils semblaient tous n’avoir ni confiance, ni ardeur, ni méthode, et ignorer absolument de quoi il s’agissait. C’était déplorable. Déjà toute la partie antérieure de l’église était abattue : il n’y restait plus debout que le sanctuaire avec le saint Sacrement. J’étais accablée de tristesse et je me demandais toujours où était donc cet homme que j’avais vu autrefois se tenir sur l’église pour la défendre, portant un vêtement rouge et tenant une bannière blanche. Alors je vis une femme pleine de majesté s’avancer dans la grande place qui est devant l’église. Elle avait son ample manteau relevé sur les deux bras et elle s’éleva doucement en l’air. Elle se posa sur la coupole et étendit sur toute l’étendue de l’église son manteau qui semblait rayonner d’or. Les démolisseurs venaient de prendre un instant de repos, mais, quand ils voulurent se remettre à l’œuvre, il leur fut absolument impossible d’approcher de l’espace couvert par le manteau. Cependant, de l’autre côté, ceux qui rebâtissaient se mirent à travailler avec une incroyable activité. Il vint des hommes d’un très grand âge, impotents, oubliés, puis beaucoup de jeunes gens forts et vigoureux, des femmes, des enfants, des ecclésiastiques et des séculiers, et l’édifice fut bientôt restauré entièrement. Je vis alors un nouveau Pape venir avec une procession. Il était plus jeune et beaucoup plus sévère que le précédent. On le reçut avec une grande pompe. Il semblait prêt à consacrer l’église, mais j’entendis une voix disant qu’une nouvelle consécration n’était pas nécessaire, que le très saint Sacrement y était toujours resté. On devait alors célébrer très solennellement une double fête : un jubilé universel et la restauration de l’église. Le Pape, avant de commencer la fête, avait déjà disposé ses gens, qui repoussèrent et renvoyèrent de l’assemblée des fidèles, sans trouver aucune contradiction, une foule de membres du haut et du bas clergé. Je vis qu’ils quittèrent l’assemblée en murmurant et pleins de colère. Le Pape prit à son service de tout autres personnes, ecclésiastiques et même laïques. Alors commença la grande solennité dans l’église de Saint-Pierre. Les hommes au tablier blanc continuaient à travailler à leur œuvre de démolition sans bruit et avec circonspection, quand les autres ne les voyaient pas : ils étaient craintifs et avaient toujours l’œil au guet. »

 

4. « 30 décembre. Je vis de nouveau l’église de Saint-Pierre avec sa haute coupole. Saint Michel se tenait au sommet brillant de lumière, portant un vêtement rouge de sang et tenant à la main un grand étendard de guerre. Sur la terre il y avait un grand combat. Des verts et des bleus combattaient contre des blancs, et ces blancs, qui avaient au-dessus d’eux une épée rouge et flamboyante, paraissaient avoir le dessous : mais tous ignoraient pourquoi ils combattaient. L’église était toute rouge de sang comme l’ange, et il me fut dit qu’elle serait lavée dans le sang. Plus le combat durait, plus la couleur sanglante s’effaçait de l’église et elle devint de plus en plus transparente. Cependant l’ange descendit, alla aux blancs et je le vis plusieurs fois en avant de toutes leurs cohortes. Alors ils furent animés d’un courage merveilleux sans qu’ils sussent d’où cela leur venait ; c’était l’ange qui multipliait ses coups parmi les ennemis, lesquels s’enfuirent de tous côtés. Le glaive de feu qui était au-dessus des blancs victorieux disparut alors. Pendant le combat, des troupes d’ennemis passaient continuellement de leur côté et une fois il en vint une très nombreuse. Au-dessus du champ de bataille, des troupes de saints parurent aussi dans l’air : ils montraient, indiquaient ce qu’il fallait faire, faisaient des signes avec la main : tous étaient différents entre eux, mais inspirés d’un même esprit et agissant dans un même esprit.

« Lorsque l’ange fut descendu du haut de l’église, je vis au-dessus de lui dans le ciel une grande croix lumineuse à laquelle le Sauveur était attaché ; de ses plaies sortaient des faisceaux de rayons resplendissants qui se répandaient sur le monde. Les plaies étaient rouges et semblables à des portes éclatantes dont le centre était de la couleur du soleil. Il ne portait pas la couronne d’épines, mais de toutes les plaies de la tête partaient des rayons qui se dirigeaient horizontalement sur le monde. Les rayons des mains, du côté et des pieds avaient les couleurs de l’arc-en-ciel ; ils se divisaient en lignes très menues, quelquefois aussi ils se réunissaient et atteignaient ainsi des villages, des villes, des maisons sur toute la surface du globe. Je les vis çà et là, tantôt de loin, tantôt de près, tomber sur divers mourants et aspirer les âmes qui, entrant dans un de ces rayons colorés, pénétraient dans la plaie du Seigneur. Les rayons de la plaie du côté se répandaient sur l’église placée au-dessous, comme un courant très abondant et très large. L’église en était tout illuminée, et je vis la plupart des âmes entrer dans le Seigneur par ce courant de rayons.

« Je vis aussi planer à la surface du ciel un cœur resplendissant d’une lumière rouge, duquel partait une voie de rayons blancs qui conduisait dans la plaie du côté et une autre voie de rayons qui se répandait sur l’Église et sur beaucoup de pays ; ces rayons attiraient à eux un très grand nombre d’âmes qui, par le cœur et la voie lumineuse, entraient dans le côté de Jésus. Il me fut dit que ce cœur était Marie. Outre ces rayons, je vis de toutes les plaies des échelles s’abaisser vers la terre ; quelques-unes n’y atteignaient pas tout à fait. Ces échelles étaient de formes différentes, étroites ou larges, avec des échelons qui s’étendaient plus ou moins loin. Elles étaient, soit isolées, soit pressées les unes contre les autres ; il pouvait bien y en avoir une trentaine. Elles étaient, suivant les couleurs du purgatoire, foncées d’abord, puis plus claires, d’une nuance grise et s’illuminant à mesure qu’elles montaient. Je vis beaucoup d’âmes grimper péniblement sur ces échelles. Plusieurs montaient rapidement, comme si quelqu’un les aidait, et ne cessaient pas d’avancer ; d’autres se pressaient confusément et retombaient sur des échelons inférieurs ; quelques-unes tombaient tout à fait dans les ténèbres. L’effort avec lequel elles gravissaient était très touchant, comparé à l’attraction joyeuse à laquelle d’autres obéissaient. Il semblait que celles qui montaient toujours, aidées dans leur ascension, étaient dans un rapport plus intime avec l’Église que celles qui étaient empêchées, arrêtées, délaissées, précipitées. Je vis aussi beaucoup de ces âmes dont les corps étaient restés sur le champ de bataille, prendre chacune leur voie pour entrer dans le corps du Seigneur. Derrière la croix, dans les profondeurs du ciel, je vis des séries entières de tableaux représentant à une distance qui allait toujours s’éloignant la préparation de l’œuvre de la rédemption ; mais je n’ai pas de paroles pour exprimer tout cela. Il semblait que ce fussent les stations de la voie de la grâce divine à travers l’histoire du monde jusqu’à son terme final dans la rédemption. Je ne restais pas toujours au même endroit. Je me mouvais de côté et d’autre à travers et entre les rayons, et je voyais tout. Ah ! ce que je vis était incommensurable, indescriptible. Je vis aussi tout à coup comme si la montagne des prophètes était poussée vers la croix et rapprochée d’elle ; cependant elle avait ses racines sur la terre et restait unie à elle. Elle me présenta le même aspect que lors de la première vision, et plus haut, derrière elle, je vis de merveilleux jardins tout lumineux dans lesquels j’apercevais des animaux et des plantes brillantes ; j’eus le sentiment que c’était le Paradis.

« Pendant que le combat s’achevait sur la terre, l’église et l’ange, qui disparut bientôt, étaient devenus blancs et lumineux. La croix aussi s’évanouit et à sa place se tenait debout sur l’église une grande femme brillante de lumière qui étendait au loin au-dessus d’elle son manteau d’or rayonnant. Dans l’église on vit s’opérer une réconciliation accompagnée de témoignages d’humilité. Je vis des évêques et des pasteurs s’approcher les uns des autres et échanger leurs livres : les sectes reconnaissaient l’Église à sa merveilleuse victoire et aux clartés de la révélation qu’elles avaient vues de leurs yeux rayonner sur elle. Ces clartés venaient des rayons du jet d’eau que saint Jean avait fait jaillir du lac de la montagne des prophètes. Lorsque je vis cette réunion, je ressentis une profonde impression de l’approche du royaume de Dieu. Je sentis une splendeur et une vie supérieure se manifester dans toute la nature, et une sainte émotion s’emparer de tous les hommes, comme au temps où la naissance du Seigneur était proche, et je sentis tellement l’approche du royaume de Dieu que je me sentis forcée de courir à sa rencontre et de pousser des cris de joie 48. J’ai eu déjà le sentiment de l’avènement de Marie dans ses premiers ancêtres. Je vis leur souche s’ennoblir à mesure qu’elle s’approchait du point où elle produirait cette fleur. Je vis arriver Marie ; comment cela, je ne puis l’exprimer ; c’est de la même manière que j’ai toujours le pressentiment d’un rapprochement du royaume de Dieu. Je ne puis le comparer qu’à cet autre sentiment dont je parlais. Je l’ai vu s’approcher, attiré par l’ardent désir de beaucoup de chrétiens, pleins d’humilité, d’amour et de foi ; c’était le désir qui l’attirait. Je vis sur la terre de petites troupes d’agneaux lumineux conduits par des bergers, et je vis tous ces bergers comme étant les bergers de celui qui, en qualité d’agneau, a donné son sang pour nous tous ; il y avait dans les hommes un amour infini et une force divine. Je vis des bergers que je connaissais et qui étaient voisins de moi, mais qui ne soupçonnaient rien de tout cela, et je désirais vivement les éveiller de leur sommeil. Je me réjouissais comme un enfant de ce que l’Église était ma mère, et j’eus une vision très frappante des années de mon enfance, lorsque notre maître d’école nous répétait : « Celui qui ne regarde pas l’Église comme sa mère ne regarde pas non plus Dieu comme son père. » J’étais redevenue enfant et je me disais comme alors : « L’église est en pierre, comment donc peut-elle être ma mère ! Et pourtant il est vrai qu’elle est ma mère ! » Et je croyais en toute simplicité que j’entrais dans ma mère quand j’allais à l’église. C’est pourquoi je m’écriais aussi dans la vision : « Oui, elle est certainement ma mère. » Je vis alors tout à coup l’Église sous l’image d’une femme belle et majestueuse, et je lui demandai pourquoi elle se laissait ainsi négliger et maltraiter par les siens. Je la priai aussi de me donner son fils et elle mit dans mes bras l’enfant Jésus avec lequel je m’entretins longtemps. Alors j’eus la belle et douce assurance que Marie était l’Église et l’Église notre mère et Dieu notre père et Jésus notre frère. – Je fus toute joyeuse de ce qu’étant enfant j’étais entrée dans l’église, dans la mère de pierre et de ce que je m’étais dit, inspirée par la grâce de Dieu : « Oui, j’entre dans ma sainte mère. »

« Je vis une grande fête dans l’église qui, après la victoire remportée, rayonnait comme un soleil. Je vis un nouveau Pape très austère et très énergique. Je vis, avant le commencement de la fête, beaucoup d’évêques et de pasteurs chassés par lui parce qu’ils étaient mauvais. Je vis les saints apôtres prendre une part toute spéciale à la célébration de cette fête dans l’église. Je vis alors tout près d’être exaucée la prière « que votre règne nous arrive ». Il me semblait voir des jardins célestes, brillants de lumière, descendre d’en haut, se réunir sur la terre à des endroits où le feu était allumé, et baigner tout ce qui était au-dessous dans une lumière primordiale. Les ennemis qui avaient pris la fuite dans le combat ne furent pas poursuivis ; mais ils se dispersèrent de tous côtés. »

 

5. Ces visions sur l’Église se perdirent bientôt dans une grande vision de la Jérusalem céleste.

« Je vis dans les rues brillantes de la cité de Dieu une quantité de palais et de jardins éblouissants dans lesquels se mouvaient d’innombrables troupes de saints, louant Dieu et agissant d’en haut sur l’Église. Dans la Jérusalem céleste, il n’y a pas d’église ; le Christ lui-même est l’église. Marie a son trône au-dessus de la cité de Dieu et au-dessus d’elle le Christ et la très sainte Trinité. De celle-ci, il tombe sur Marie comme une rosée de lumière qui de Marie se répand sur toute la cité sainte. Je vis au-dessous de la cité de Dieu l’église de Saint-Pierre et j’eus une grande joie de ce que, malgré toute l’indifférence des hommes, elle reçoit pourtant toujours en elle la véritable lumière d’en haut. Je vis les chemins qui mènent à la Jérusalem céleste, et je vis les saints pasteurs qui dirigent vers elle les âmes des élus prises dans leurs troupeaux. Sur ces chemins la foule n’était pas très grande.

« Je vis aussi mon chemin vers la cité de Dieu et je vis de là, comme du centre d’un vaste cercle, tous ceux auxquels j’ai été secourable de quelque manière. Je vis là tous les enfants et les pauvres pour lesquels j’avais fait des pièces d’habillement, je m’étonnai et je me réjouis particulièrement des modes de toute espèce suivant lesquelles j’avais taillé les habits. Je vis ensuite toutes les scènes de ma vie dans lesquelles j’avais été utile, ne fût-ce qu’à une seule personne, par le conseil, l’exemple, l’assistance, la prière, la souffrance : je vis le fruit qu’ils en avaient tiré représenté sous forme de jardins provenus de là pour leur profit. Ils avaient entretenu, soigné ou laissé dépérir ces jardins de différentes manières. Et je vis ce qui était advenu de l’impression que j’avais jamais faite sur chacune des personnes avec lesquelles je m’étais trouvée en rapport. »

 

6. Un trait caractéristique de la simplicité naïve de cette âme si favorisée et si héroïque dans ses souffrances, c’est qu’après cette grande contemplation touchant le chemin qui devait la mener à la Jérusalem céleste, le souvenir le plus vif qui lui restât était celui des actes qui, dans la vie ordinaire, lui causaient la joie la plus sensible, savoir, ses travaux manuels pour des malades et des enfants pauvres. Jour et nuit, au milieu de toutes ses souffrances, dans l’état de veille ou l’état contemplatif, elle était occupée sans relâche de travaux charitables de ce genre, et peut-être la candeur modeste de cette âme qui s’ignorait si complètement elle-même ne se manifestait jamais avec plus de charme que dans la douce joie dont elle était pénétrée chaque fois qu’elle avait achevé une provision de pièces d’habillement faites par elle pour des enfants pauvres. Le journal du Pèlerin contient là-dessus beaucoup de remarques écrites dans la fraîcheur de la première impression et qui peuvent être données ici sans y rien retrancher.

« 18 novembre. Je la trouvai garnissant de vieux bas de grosse laine dont elle voulait faire présent à quelqu’un. Je pensai qu’un travail si peu nécessaire était une perte de temps. Mais elle me donna de belles explications sur la manière dont il fallait faire la charité.

« 12 décembre. Elle était ce matin d’une gaieté inaccoutumée. Elle travaillait activement à de petits bonnets et à des serre-tête, faits de loques de toute espèce, pour des enfants et des pauvres femmes à l’occasion de Noël. Elle était enchantée de son travail ; elle riait et semblait tout illuminée. Son visage était plein de clarté et de pureté : il avait une expression de bonté et de finesse malicieuse ; on eût dit d’une personne qui veut en surprendre une autre en lui présentant un ami caché. Elle n’était jamais si joyeuse, disait-elle, que quand elle préparait quelque chose pour les enfants. Mais à cela se joignait aussi pour elle une étrange sensation. Elle était toujours comme absente et voyait une infinité de choses contrairement à sa volonté. Il lui fallait sans cesse rappeler ses esprits et regarder sa petite chambre et tout ce qui l’entourait pour se bien convaincre qu’elle était ici. Mais aussitôt tout disparaissait de nouveau et elle se trouvait dans un tout autre entourage.

« 14 décembre. J’ai vu hier soir, raconta-t-elle, une femme d’ici qui est au moment d’accoucher confier à une autre femme qu’elle est pauvre au point de n’avoir rien pour emmailloter son enfant quand il viendra au monde. Je me suis dit : « Ah ! si elle voulait venir me trouver ! » Alors l’autre femme répondit : « Je verrai si je ne puis rien me procurer pour toi. » Et aujourd’hui celle-ci est venue chez moi, m’a raconté la détresse de l’autre et j’ai eu la joie de pouvoir la pourvoir de tout.

« 13 décembre. Je l’ai trouvée encore aujourd’hui très gaie. Elle fait toujours des vêtements pour de pauvres enfants. Elle est toute joyeuse quand on lui donne de vieux habits et des chiffons pour les employer à cet usage. Elle a vu aussi de nouveau son argent se multiplier miraculeusement. Il y a deux jours elle ne savait comment se tirer d’affaire ; il ne lui restait plus que quatre thalers. Elle abandonna la chose à Dieu et trouva tout à coup dix écus en petite monnaie : elle croit que c’est parce qu’elle doit les dépenser tout de suite. Elle s’étonnait d’avoir déjà tant fait d’ouvrage. Ces chiffons lui sont plus chers que les plus magnifiques trésors. Pendant son travail, elle est toujours tellement en contemplation qu’elle voit courir le tranchant des ciseaux comme dans un rêve et croit souvent qu’elle coupe en deux les objets qui l’entourent.

« 18 décembre. Je la trouvai en conférence avec sa nièce qui lui parlait de pauvres enfants. Elle était très joyeuse dans ses souffrances et disait à l’enfant : « J’ai vu cette nuit un enfant qui avait une jaquette neuve, mais à laquelle il manquait une manche. – Oui, répondit la nièce, c’est la petite Gertrude à laquelle tu as donné une pièce d’étoffe pour une jaquette et il y manque toute une manche. Elle me l’a dit aujourd’hui à l’école. » La malade en fut touchée jusqu’aux larmes, et elle m’a avoué ensuite que, pendant son court entretien avec l’innocente enfant, elle avait ressenti une telle joie qu’elle avait été au moment de crier tout haut et qu’elle avait quelquefois renvoyé l’enfant pour ne pas la jeter dans le trouble.

« 20 décembre. Elle a clos ses travaux pour aujourd’hui avec un signe de croix : elle s’est donné beaucoup de peine et a tout mis dans un ordre parfait. « J’ai préparé à peu près tous mes dons, me dit-elle, pour jusqu’à la moitié de l’hiver : après cela il faudra recommencer. Je n’ai pas honte de mendier pour les pauvres. La bonne sainte Lidwine l’a fait. Je l’ai vue dans sa chambre au rez-de-chaussée qui était bien deux fois grande comme la mienne. Les murs étaient de méchante argile et tout était très pauvre. Quand on arrivait à la porte pour entrer, son lit était à droite et un drap noir pendant du plafond l’entourait comme un rideau. En face du lit, étaient deux petites fenêtres carrées avec des vitres rondes par lesquelles on avait vue sur une cour. Contre le mur, entre les deux fenêtres, était une espèce de petit autel, avec une croix et quelques ornements. La bonne Lidwine était couchée, pleine de patience, dans un endroit tout à fait sombre. Elle n’avait pas de lit de plume, elle avait sur elle une épaisse couverture noire recousue par endroits. Elle avait aussi un petit manteau noir qui la couvrait jusqu’aux mains. Elle paraissait dans un bien triste état et elle avait sur le visage beaucoup de marques rouges comme du feu. Je vis aussi près d’elle sa petite nièce. C’était une enfant extraordinairement bonne et aimable, grande à peu près comme ma nièce. Avec quelle compassion elle la soignait ! Lidwine l’envoya chez un homme demander de la viande pour les pauvres. Elle rapporta, entre autres choses, une épaule de cochon et des pois. Je la vis devant la porte de la chambre à gauche, dans un coin où était le foyer, faire cuire le tout dans un grand pot ou une marmite. J’eus ensuite une autre vision touchant l’ardent désir que la vierge avait de voir son époux céleste ; elle le vit venir à elle. Je le vis aussi ; c’était le même que le mien. Un homme s’était caché entre la porte et son lit et ce fut pour elle un dérangement au moment de l’approche de l’époux ; cela l’attrista excessivement et elle se mit à pleurer. Je ne pus m’empêcher de rire, car cela m’arrive aussi assez souvent. Je vis ses lèvres très enflées.

« 11 décembre. Ayant eu grand froid cette nuit, j’ai pensé aux pauvres qui devaient geler. Je vis alors mon époux qui me dit : « Tu n’as pas une vraie confiance en moi. T’ai-je laissée geler ? ne t’ai-je pas donné tout ce dont tu avais besoin ? Pourquoi ne donnes-tu pas aux pauvres les lits qui te restent ? Si tu en as besoin plus tard, je te les rendrai. » Alors je fus toute honteuse et je pris la résolution de donner les lits inutiles, en dépit de ma sœur. »

Elle fit cela réellement dans la soirée et dit : « Si des parents veulent me faire visite, ils peuvent bien dormir sur une paillasse ou rester chez eux. »

« 22 décembre. Elle s’écria en vision : « Je vois tous les enfants pour lesquels j’ai fait quelque chose. Comme ils sont joyeux ! ils portent tous ces objets qui sont lumineux, et mon jeune garçon est aussi là. Viens, cher enfant, mets-toi là ! (et elle lui désigna une place où se mettre !) Oh ! quelle soif j’ai de mon Sauveur ! c’est une sainte soif, mais elle est douce. L’autre soif est dégoûtante. Oh ! quelle soif doit avoir eue Marie de son enfant ! Elle ne l’a pourtant eu que neuf mois sous son cœur et je puis le recevoir si souvent dans la sainte communion ! Avec cette nourriture, avec ce moyen de se rassasier qui existe sur la terre, beaucoup pourtant meurent de faim et de soif, et le pays où ce salut est venu aux hommes est désolé et bouleversé comme l’est tout le monde actuel ! Mais les bienheureux ne laissent rien perdre : là où il y avait jadis une église, elle subsiste encore. Oh ! combien d’églises je vois ici autour de Bethlehem et dans le monde entier planer en l’air au-dessus des lieux qui ont jadis porté des églises ; et l’on y célèbre des fêtes. Là aussi est l’église où la conception de Marie fut si magnifiquement célébrée. La pureté sans tache de Marie consiste en ce qu’il n’y a jamais eu en elle aucun péché, aucune passion et que son corps sacré n’a jamais souffert d’une maladie. Au reste, elle n’eut aucune grâce sans sa coopération, sinon celle par laquelle elle conçut Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

 

7. Il lui fut ensuite montré que, sur tout le chemin de la vie qu’elle avait parcouru, elle avait toujours été accompagnée du jeune garçon jusqu’à ce jour.

« Ce que je vois maintenant en vision, dit-elle en racontant cette vision, m’est arrivé réellement en son temps. Lorsque j’étais encore enfant, le jeune garçon travaillait avec moi 49....

« Lorsque j’avais dix ans, le jeune garçon me dit : « Ne voulons-nous pas voir ce qu’est devenue la petite crèche que nous avons construite il y a des années ? » « Que peut-elle donc être devenue ? » pensai-je : mais le jeune garçon me dit que je n’avais qu’à aller avec lui et que nous la trouverions bientôt. Et quand nous la trouvâmes, les fleurs 50 avec lesquelles nous l’avions faite avaient formé des guirlandes et des couronnes. Quelques-unes n’étaient qu’à moitié finies et le jeune garçon dit : « Il y manque encore les perles qui doivent être en avant. » Une seule petite couronne de perles était tout à fait achevée et je la passai à mon doigt. Mais je fus très inquiète et très effrayée en voyant que je ne pouvais plus la retirer. Je priai le jeune garçon de me l’ôter ; je craignais de ne pouvoir plus travailler. Il la remit à sa place et nous recouvrîmes le tout. Je crois que c’était seulement un symbole. Je ne me souviens pas de cette scène comme d’une chose qui soit arrivée réellement. Après cela, devenue grande fille, j’étais malade et je voulais aller au couvent : comme ma pauvreté m’en empêchait, ce qui me rendait toute triste, le jeune garçon me dit que cela ne faisait rien : que son père était suffisamment riche, que l’enfant Jésus, aussi, ne possédait rien et que j’entrerais au couvent. J’y entrai en effet et il y eut une fête nuptiale. Lorsque plus tard étant religieuse, j’étais malade et affligée parce que je manquais de tout, je disais toujours : « Oui, nous y voici. Tu as voulu pourvoir à tout, je dois toujours avoir suffisamment ; et maintenant tu ne viens pas et je ne reçois rien. » Alors le jeune garçon venait à moi la nuit et me portait de l’or, des perles et toute espèce d’objets précieux au point que j’étais toujours inquiète de savoir où je devais mettre tout cela. J’ai plusieurs fois reçu des choses de ce genre en vision, mais je ne sais pas ce que c’est devenu. Je crois que ces présents étaient les symboles des dons que je recevais et qui se multipliaient miraculeusement comme l’argent de M. de Galen et le café le jour de sainte Catherine 51. J’étais aussi continuellement malade, puis quelquefois, bien portante pendant deux jours. J’avais dans cet état beaucoup de visions de l’enfant Jésus et je fus guérie plusieurs fois. Ensuite je me trouvai dans une autre situation, hors du couvent, très malade, souvent dans une angoisse et une détresse extrêmes : mais toujours le jeune garçon me visitait et me portait conseil et secours. À la fin vint un tableau de l’avenir. Le jeune garçon me conduisit de nouveau aux guirlandes et aux fleurs de la crèche des enfants qui étaient dans une espèce de sacristie. Je les vis conservées dans un écrin sous forme de couronnes et de joyaux d’or ; et le jeune garçon me dit de nouveau : « Il n’y a plus que des perles à ajouter et alors tout cela sera utilisé dans l’Église. » J’appris que je mourrai alors (c’est-à-dire aussitôt que toutes les perles auront été ajoutées). »

 

8. En entrant dans le temps de l’Avent, elle eut, comme elle les avait eues depuis les jours de sa première enfance, des visions qui se reproduisaient tous les ans de la même manière, touchant le voyage de Marie et de saint Joseph de Nazareth à Bethléem :

« 27 novembre. J’allai à Bethléem et je fis de là un bon bout de chemin à la rencontre de la Mère de Dieu et de Joseph. Je savais qu’ils entreraient dans une étable et j’allai, dans une joyeuse attente, au-devant des saints voyageurs. Je les vis de nouveau bien distinctement s’avancer avec l’âne d’une façon aussi paisible et aussi gracieuse qu’à l’ordinaire et je me réjouissais de revoir tout cela comme dès ma première jeunesse. Étant revenue assez loin sur mes pas, je trouvai l’étable. Je sortis de là et je vis dans le lointain Joseph et Marie avec leur bête de somme s’avancer dans la nuit entourés de lumière. Il semblait qu’un disque de lumière dans lequel se mouvait la sainte famille s’avançait avec eux dans la nuit : là où ils vont, la route s’éclaire devant eux comme à la lueur d’une lanterne. Anne et Joachim avaient préparé abondamment pour la sainte Vierge tout ce qui était nécessaire pour sa délivrance. Ils espéraient qu’elle pourrait revenir à temps pour en profiter : mais Marie pressentait qu’elle n’enfanterait pas chez ses parents : dans son humble et profonde émotion, elle ne prit de tout ce qui était préparé que deux objets. Elle avait à un degré qui ne peut s’exprimer le sentiment que la pauvreté était la seule chose qui lui convînt et à laquelle elle fût destinée. Elle ne pouvait rien avoir de ce qui paraît au dehors, car elle possédait tout en elle-même. Elle savait ou sentait ou voyait d’une manière dont elle ne se rendait pas compte que, comme le péché était entré dans le monde par une femme, de même l’expiation devait naître par une femme et c’est dans ce sentiment qu’elle avait dit : Voici la servante du Seigneur. Ainsi elle obéissait toujours à une voix intérieure qui, dans ces états où l’on est sous la conduite de la grâce, appelle et pousse irrésistiblement. Cette voix m’a souvent aussi appelée et poussée à de longs voyages, et jamais en vain.

« 13 décembre. J’étais cette nuit dans le voisinage de Bethléem dans une demeure de bergers basse et de forme carrée. Il s’y trouvait un couple de vieilles gens. Ils s’étaient fait à gauche une résidence séparée du reste par un mur de terre noire en talus. Il y avait un foyer près duquel étaient suspendus au mur des houlettes de bergers et quelques plats. Le berger sortit de cette pièce et m’en indiqua une autre en face. Là, Marie et Joseph étaient assis par terre, les jambes croisées, contre la muraille, et ils gardaient le silence. Marie avait les mains jointes sur la poitrine, elle portait un vêtement blanchâtre et un voile. Je restai quelques moments auprès d’eux pour les révérer, puis je les quittai. Il y avait des buissons derrière la maison.

« 14 décembre. J’allai de Flamske à la terre promise, comme si j’eusse été encore enfant. Je courus au-devant de Marie. J’allais en si grande hâte, je désirais si ardemment l’arrivée de l’enfant divin que je courus à travers Jérusalem et Bethléem, mes cheveux volant au vent. Je voulais leur chercher un bon logement pour cette nuit. Il n’y avait pas très loin de la première maison que j’avais vue à celle que je trouvai : mais il y en avait plusieurs autres dans l’intervalle. J’entrai dans une grande maison de bergers au côté antérieur de laquelle était adossée l’étable des brebis. Le berger et sa femme étaient jeunes tous les deux. Je vis aussi la sainte famille arriver ; la nuit était avancée. Le berger fit des représentations à saint Joseph, mais avec bienveillance, sur ce qu’il voyageait si tard avec Marie. Marie était assise de côté sur l’âne ; on y avait établi un siège au-dessous duquel il y avait quelque chose pour poser les pieds. Marie, à en juger par sa taille, était très voisine du moment où elle devait mettre au monde le Messie enfant. Ils laissèrent leur bête devant la porte et le berger les conduisit, je crois, dans l’étable des brebis. Ils furent accueillis très amicalement et allèrent dans une partie séparée où ils firent leurs arrangements et s’établirent. Je ne les vis jamais beaucoup manger, ils avaient avec eux de petits pains assez minces. Je me suis entretenue avec la Mère de Dieu en toute simplicité, et comme j’avais mon ouvrage avec moi, je lui ai dit : « Je sais bien que je ne puis vous être bonne à rien, mais je voudrais faire quelque chose pour de pauvres enfants ; ayez donc la bonté de m’indiquer les plus nécessiteux. » Elle me dit de continuer paisiblement mon travail et qu’elle m’indiquerait ceux qui en avaient le plus besoin. Alors je me mis dans un coin obscur où personne ne me voyait et je travaillai vaillamment : j’achevai ainsi beaucoup de choses. Je vis la sainte famille se préparer à partir.

« 16 décembre. Je voyageai vers Bethléem et je fis le chemin avec une vraie fatigue, mais très vite. J’allai ensuite à la maison de bergers où je savais que Marie devait arriver cette nuit. Je la vis dans le lointain avec Joseph : elle s’avançait, montée sur l’âne et entourée de lumière. Cette maison était une des meilleures, on pouvait de là voir Bethléem. À l’intérieur elle était arrangée comme toutes les autres, le foyer était séparé : on y voyait toute sorte de vases et d’ustensiles à l’usage des bergers ; de l’autre côté, il y avait une pièce séparée où je crus que Marie et Joseph entreraient. Il se trouvait aussi un verger près de la maison et derrière celle-ci le bercail des brebis qui n’était pas clos de murs, mais était soutenu par quatre pieux. Les habitants de la maison étaient un jeune homme et sa femme : c’étaient des gens très polis. Au commencement, lorsque j’arrivai, ils demandèrent ce que je voulais. Je leur dis que je voulais attendre Joseph et Marie qui devaient venir là aujourd’hui, ils me dirent que cela s’était passé ainsi à une époque antérieure, que maintenant cela n’arrivait plus, et ils furent un peu malhonnêtes. Mais je leur répondis que cela arrivait de nouveau tous les ans, puisqu’on en faisait la fête. Ils se montrèrent de nouveau affables et obligeants, et comme je m’asseyais avec mon ouvrage dans un coin devant lequel ils devaient passer, ils voulurent me donner de la lumière pour mon travail. Je leur dis que je n’en avais pas besoin : je m’assis dans un endroit obscur où je me mis à travailler et à tailler ; car j’y voyais très bien. Mais voici la cause pour laquelle ces gens me dirent que cela avait existé autrefois et n’existait plus maintenant. En entrant dans la maison, je m’étais dit aussi : « Comment cela se fait-il ? Ces gens étaient ici à une époque éloignée, ils y sont encore : pourtant cela n’existe pas aujourd’hui. » Je me dis ensuite : « Pourquoi t’embarrasser dans ces subtilités ? prends ce que tu trouves. » Alors je me tranquillisai et me rassurai : mais ces gens répondirent aussitôt à mon doute par un doute semblable. C’était un miroir : « Ce que tu veux que les hommes fassent pour toi, fais-le pour eux. »

« Lorsque Joseph et Marie arrivèrent, ces gens les reçurent amicalement. Marie descendit de l’âne et Joseph prit son bagage avec lui. Ils allèrent dans la petite chambre à droite et Joseph s’assit sur son paquet : Marie s’assit par terre contre le mur. Ces hôtes étaient les premiers qui leur offraient quelque chose. Ils placèrent devant eux un petit escabeau sur lequel étaient de petites écuelles ovales et plates. Sur l’une étaient de petits pains ronds, sur l’autre de petits fruits. Mais ils n’en mangèrent pas. Je vis que Joseph en prit quelque chose qu’il emporta. Je crois qu’il y avait un pauvre à l’extérieur. L’âne était attaché devant la porte. Quoique ne mangeant pas de ce qui leur était offert, ils le reçurent avec humilité et non sans émotion. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer cette humilité avec laquelle ils recevaient toujours ce qu’on leur donnait. Là-dessus je m’approchai d’eux, tout intimidée, je leur rendis hommage et je demandai à la sainte Vierge que, quand elle aurait son fils, elle daignât le prier de vouloir que je ne fasse et ne désire rien que sa très sainte volonté. Je lui parlai de mon travail, la priant de me dire comment je devais tout faire et tout distribuer. Elle me répondit qu’il fallait seulement travailler, que tout s’arrangerait pour le mieux. Alors je me blottis timidement dans mon petit coin et je continuai à travailler activement. Je n’attendis pas le départ de la sainte famille.

« Mon guide me conduisit à quelque distance de Bethléem, à peu près dans la direction du midi. Là tout était désert ; nous étions dans le temps actuel. Mais je vis devant moi un jardin entouré d’arbres de forme pyramidale et ayant de jolies feuilles. Il s’y trouvait de belles plates-bandes ; tout était vert et émaillé de petites fleurs. Je vis alors au milieu, sur une colonne autour de laquelle grimpait un gros cep de vigne, une petite église octogone, tout entourée de raisins. À l’extérieur on n’apercevait que des feuilles, mais en s’approchant de l’église on voyait pendre des grappes longues d’une aune, si bien qu’on ne pouvait comprendre comment les branches ne se cassaient pas sous leur poids. Ce cep avait bien la grosseur d’un bras de faible dimension. Des huit côtés de cette petite église, qui n’avait pas de portes et dont les murs étaient diaphanes et faciles à traverser, montaient autant de chemins. Dans l’église était un autel sur lequel parurent trois tableaux appartenant à ce saint temps. C’était d’abord le voyage de Marie avec Joseph à Bethlehem, puis l’enfant Jésus dans la crèche et enfin la fuite en Égypte. Ces tableaux étaient comme vivants sur l’autel. Des huit côtés planaient douze des ancêtres de Marie et de Joseph qui assistaient à ces scènes comme à des fêtes. Mon guide me dit qu’autrefois il y avait eu là une église dans laquelle les parents de la sainte famille et leurs descendants avaient toujours célébré le souvenir de ces saints mystères. Mais comme elle était détruite, cette fête continuait à être célébrée jusqu’à la fin des temps par ces bienheureux. Je fus alors ramenée promptement chez moi.

« Mon état pendant ces jours-ci est très singulier. Je ne suis jamais comme on est sur la terre. Je vois toujours autour de moi, de près et de loin, beaucoup de personnages et de scènes diverses. Je vois des hommes mourir par l’effet d’une faim spirituelle. Je vois beaucoup de maux se répandre de tous côtés. Je vois les gens tantôt ici, tantôt dans des îles, sous des cabanes ou au milieu des forêts. Je les vois apprendre là et oublier ici, mais je ne vois partout que misère et obscurcissement. Puis je vois de nouveau le ciel ouvert, mais combien tous ces hommes me paraissent pauvres et insensés. Ils s’attachent à toute sorte d’immondices et vont au rebours du bon sens. Puis je pousse ces gens en avant, restant moi-même en arrière, et tout cela se montre à moi trouble et obscur. De plus, je ressens constamment un profond dégoût de la vie. Tout ce qui est de la terre m’apparaît comme abominable et je suis tourmentée d’une faim violente : mais elle n’est pas accompagnée de dégoût : elle a de la douceur. La faim corporelle est quelque chose de si dégoûtant !

« 23 décembre. C’est par le crépuscule du soir que je rencontrai Joseph et Marie devant Bethléem. Ils s’étaient arrêtés sous un arbre, à côté de la route, devant l’entrée de la ville. Marie descendit de l’âne et Joseph alla seul dans la ville pour chercher un logement dans les premières maisons. La petite ville en cet endroit n’avait pas proprement de porte, mais le chemin passait entre deux pans de mur comme par une porte ruinée. Joseph chercha inutilement à se loger, car il y avait un très grand nombre d’étrangers à Bethléem. Pendant ce temps je restai près de la Mère de Dieu. Lorsque Joseph revint, il dit à la sainte Vierge qu’il n’avait trouvé aucun logement dans le voisinage et alors, marchant à pied près de son époux qui conduisait l’âne, elle entra dans Bethléem. Joseph et Marie allèrent se faire inscrire : l’homme qui était là lui fit des représentations sur ce qu’il amenait sa femme avec lui, car ce n’était nullement nécessaire. Joseph rougit devant Marie, craignant qu’elle ne pensât qu’il avait ici une mauvaise réputation. Il lui dit que, voyant tant de monde partout, ils feraient bien d’aller d’un autre côté où ils trouveraient certainement à se loger. Tout intimidés, ils suivirent la rue qui était plutôt un chemin rural qu’une rue, car les maisons étaient sur des collines. De l’autre côté où les maisons étaient séparées et dispersées, il y avait dans un endroit situé plus bas un très bel arbre isolé dont les rameaux couvraient de leur ombre un grand espace : le tronc était lisse et les branches s’étendaient autour comme un toit. Joseph conduisit sous cet arbre la sainte Vierge avec l’âne, puis il la quitta de nouveau pour chercher un logement. Au commencement elle resta debout, le dos appuyé à l’arbre : sa robe sans ceinture formait beaucoup de plis : un voile blanc lui couvrait la tête. L’âne avait la tête tournée vers l’arbre : beaucoup de gens, allant dans tous les sens, passaient devant elle et la regardaient, ne sachant pas que le Rédempteur fût si près d’eux. Combien elle était patiente, dans son attente silencieuse ! combien elle était humble ! Ah ! elle devait attendre longtemps. Elle s’assit, les jambes croisées sous elle, les mains jointes sur la poitrine et la tête baissée. Joseph revint plein de tristesse : il n’avait pas trouvé de logement. Il partit de nouveau ; elle attendit encore avec une grande patience et il revint encore sans apporter de consolation. Il dit alors qu’il connaissait un endroit situé à quelque distance en avant de la ville et où les bergers s’installaient quelquefois ; ils trouveraient certainement là un abri et quand même les bergers viendraient, il serait facile de s’entendre avec eux. Ils s’avancèrent donc un peu plus loin et suivirent à gauche un sentier qui longeait la ville et où il n’y avait pas de passants. Bientôt le chemin redevint montant. Il y avait là, devant une colline, des arbres de diverses espèces, des térébinthes ou des cèdres et d’autres arbres avec de petites feuilles comme celles du buis. Dans cette colline était pratiquée une grotte ou un caveau qui était fermé par une porte en clayonnage. Joseph y entra : puis il commença par porter au dehors divers objets qui l’encombraient. Marie et l’âne attendirent devant la porte. Bientôt il la fit entrer. Il était tout triste. La grotte n’avait que dix pieds de hauteur et peut-être moins : à l’endroit où se trouvait la crèche, le sol était plus élevé. Marie s’assit sur une couverture : elle avait près d’elle son paquet sur lequel elle s’appuyait. Il pouvait être neuf heures quand ils entrèrent dans la grotte. Joseph sortit de nouveau et rapporta un petit fagot de menu bois qui était déjà lié avec de larges feuilles de jonc ou de roseau. Il porta aussi des charbons ardents dans une espèce de boîte garnie d’un manche, les versa à l’entrée de la grotte et alluma du feu. Ils avaient avec eux les objets nécessaires pour faire du feu, ainsi que toute sorte de petits ustensiles du même genre. Je ne les vis pas faire rien cuire ni manger. Joseph sortit encore, puis revint de nouveau et se mit à pleurer. Il devait être près de minuit. Je vis alors pour la première fois la sainte Vierge priant à genoux : elle se coucha ensuite sur le tapis et appuya sa tête sur son bras ; le paquet lui servait d’oreiller. Joseph par humilité resta dans l’entrée de la grotte. Dans le haut de la grotte, il y avait, un peu sur le côté, trois ouvertures rondes recouvertes de grilles. Quand on venait de la porte et qu’on tournait à gauche dans l’intérieur, on arrivait à une autre chambre semblable creusée dans la colline ou le rocher, dont l’entrée était plus spacieuse et devant laquelle passait le chemin qui menait au champ d’où vinrent les bergers. Il y avait aussi, çà et là, de petites maisons sur les collines et des hangars en clayonnage reposant sur quatre, six ou huit poteaux.

« Après cela je fus transportée dans une tout autre vision. Je vis Bethléem dans son état actuel : on n’y pouvait plus rien reconnaître, tant il y avait partout de pauvreté et de dévastation. La grotte de la crèche était devenue une chapelle souterraine. On y disait encore la messe. Le lieu avait été agrandi, et il y avait divers ornements de marbre blanc et des figures. Au-dessus était une église semblable à un vieux cloître tombant en ruines. On ne célébrait le service divin que dans la grotte de la crèche : mais je vis une belle église spirituelle planer en l’air. Elle était octogone et avait un seul autel. Dans le haut, des chœurs de saints la remplissaient : sur l’autel était une représentation de la crèche devant laquelle des bergers s’agenouillaient, et des agneaux semblables à de petites nuées blanches venaient à travers l’air se ranger dans ce tableau. L’officiant était un vieillard à l’air affable avec des cheveux blancs et une longue barbe ; il portait des ornements sacerdotaux, très amples et d’une forme antique. Il avait un capuce qui se ramenait en avant sur le front et s’ajustait aux deux joues. C’était saint Jérôme. Pendant la cérémonie, on encensa plus souvent qu’on ne le fait chez nous. On y donna aussi la sainte communion et je vis, comme je l’ai vu pour les apôtres, un petit corps lumineux entrer dans la bouche de ceux qui y participaient. Il y avait environ six prêtres qui prenaient part aux cérémonies. À la fin ils se placèrent devant l’autel en face les uns des autres, comme formant un chœur, et ils chantèrent. Alors la scène changea. Jérôme resta seul et le milieu de l’église se remplit de religieuses de divers ordres. Elles se tenaient sur trois rangs, formant un chœur, et chantaient. Je vis là notamment des Annonciades et sainte Jeanne, laquelle me dit que dès sa jeunesse elle avait toujours vu de cette façon tous ces mystères, ainsi que le grand bien qui en était résulté pour le genre humain : c’était pour cela qu’elle avait fondé son ordre. Maintenant elle était là avec toutes les religieuses qui avaient suivi son exemple, pour continuer la célébration de cette fête, parce qu’elle était presque tombée en oubli parmi les hommes. Je devais considérer ce qu’avait produit sa charité et donner les mêmes enseignements à mes enfants spirituels. Elle me dit encore bien d’autres choses de ce genre que je me proposai de laisser après moi à mes sœurs en religion. Dieu le rendra. Je vis aussi sainte Françoise et d’autres religieuses que je connaissais assister à la fête. »

 

9. Le 23 décembre au soir, le Pèlerin put en compagnie du confesseur passer deux heures près d’Anne Catherine qui resta pendant tout ce temps dans l’état de contemplation 52.

« Elle ressentait, dit-il, des douleurs violentes dans tous ses membres et à toutes ses plaies ; elle les supportait et luttait joyeusement. Quelquefois elle ne pouvait s’empêcher de pousser des cris déchirants. Ses mains et ses doigts tremblaient de douleur : ils semblaient cueillir quelque chose et étaient agités de mouvements convulsifs. Elle avait fait tous ses présents, fini tous ses travaux, elle mit de côté et rangea tous les chiffons et tous les bouts de fil qui étaient restés, puis, épuisée de fatigue, elle s’affaissa sur elle-même pour porter à la crèche sa propre offrande de Noël, des douleurs infinies qu’elle voit toujours sous forme de fleurs. Elle dit bientôt :

« Dorothée m’accompagne à la crèche. Elle est venue me trouver. Elle m’a dit qu’on l’avait souvent injuriée à cause de la quantité de fleurs dont elle ornait l’autel : mais elle répondait toujours : « Quand les fleurs sont desséchées, Dieu reprend les couleurs et le parfum qu’il leur avait donnés : de même il fait sécher tous les péchés et ce qu’il y a de bon lui est offert, car cela vient de lui. » Elle a toujours été poussée en esprit par un désir ardent vers la crèche du Seigneur et elle y a tout offert en sacrifice. Le Pèlerin aussi doit porter à l’enfant Jésus toutes ses souffrances, toutes ses faiblesses, toutes ses fautes et ne plus rien reprendre. Il doit tout commencer à nouveau et demander à l’enfant Jésus le don d’un ardent amour, afin de trouver près de Dieu de plus grandes consolations. Je vois aussi saint Jérôme. Il a longtemps vécu ici et obtenu de Dieu par ses prières une telle flamme d’amour qu’il semblait en être consumé.

« Oh ! qui pourrait voir la beauté, la pureté et l’incomparable candeur de Marie ? Elle sait tout et pourtant il semble qu’elle n’ait la conscience de rien, tant elle est naïve ! Elle baisse les yeux, et quand elle regarde, son regard pénètre comme un rayon, comme la vérité, comme une lumière immaculée ! C’est parce qu’elle est parfaitement innocente, remplie de Dieu et sans retour sur elle-même. Personne ne peut résister à ce regard.

« Je vois la crèche, et au-dessus d’elle sont en fête tous les bienheureux qui ont adoré l’enfant Jésus lors de sa naissance, ceux qui plus tard sont allés vénérer ce lieu et aussi tous ceux qui n’y ont été présents que par le désir et la dévotion : ils célèbrent dans une merveilleuse église spirituelle la veille de la Nativité du Rédempteur : ils tiennent la place de l’Église et de tous ceux qui désirent que ce saint lieu et ce saint temps soient fêtés. Ainsi fait l’Église triomphante pour l’Église militante : ainsi doit faire celle-ci pour l’Église souffrante. Oh ! combien cela est beau d’une beauté indescriptible ! Quelle bienheureuse assurance ! Je vois à l’entour, près et loin, de semblables églises spirituelles. Aucune force ne peut anéantir l’autel du Seigneur. Là où il n’est plus visible, il est maintenu debout, quoique invisible, par les esprits bienheureux. Rien ne passe de ce qui s’accomplit dans l’Église pour l’amour de Jésus. Là où les hommes ne méritent plus de célébrer la fête, des bienheureux la célèbrent à leur place, et tous les cœurs dont les aspirations vont là pour y rendre hommage à Dieu, y sont présents et y trouvent une sainte église et une fête céleste, quoique leurs sens grossiers ne s’en doutent pas : ils reçoivent la récompense de leur piété.

« Mais, dans le ciel, je vois Marie qui, sur un trône magnifique, offre à son divin Fils lequel paraît devant elle sous la forme d’enfant nouveau-né, sous la forme de jeune homme et sous celle de Sauveur crucifié, tous les cœurs qui l’ont aimé et qui ont jamais pris part à cette fête... »

 

10. « Maintenant la malade était comme resplendissante de joie ; son esprit, sa parole, son visage étaient empreints d’une sérénité et d’une vie indescriptibles, et son langage exprimait avec une telle profondeur et une telle aisance les choses les plus sublimes et les plus mystérieuses que le Pèlerin se sentait remué jusqu’au fond de l’âme en l’écoutant. Il ne peut reproduire qu’une ombre bien pâle de ce que la parole de la voyante faisait sortir des ténèbres de la vie avec plus que des couleurs, avec des flammes.

« Voyez, s’écriait-elle, comme toute la nature brille et sourit dans l’innocence et la joie. C’est comme si un mort enveloppé dans son linceul se levait du sein de la pourriture, de la poussière et de la nuit du tombeau, et, par son apparition, témoignait qu’il est non seulement vivant, revêtu de chair, jeune, florissant, joyeux, mais encore qu’il est immortel, innocent et pur, qu’il a été l’image sans tache de Dieu. Tout est vivant, tout est ivre de joie pure et de reconnaissance. Oh ! les belles collines autour desquelles les arbres courent comme s’ils se dirigeaient en hâte vers la crèche, pour répandre aux pieds du Créateur qui visite ses créatures, les parfums, les fleurs et les fruits qu’ils tiennent de lui. Les fleurs partout ouvrent leurs calices et présentent leurs formes, leurs couleurs, leurs senteurs au Seigneur qui viendra bientôt se promener au milieu d’elles. Les sources murmurent, pleines de désir, et les fontaines dansent dans une joyeuse impatience comme des enfants qui attendent les présents de Noël. Les oiseaux font entendre des chants pleins de douceur et d’allégresse. Les agneaux bêlent et bondissent. Tous les animaux sont pacifiques et joyeux. Le sang coule plus pur et plus vivant dans toutes les veines. Tous les cœurs pieux qui étaient oppressés par un saint désir battent instinctivement à l’approche de la Rédemption. Tout est en mouvement. Les pécheurs sont saisis de tristesse, d’émotion, de repentir, d’espérance : les incorrigibles, les endurcis, les ennemis, qui sont les futurs bourreaux du crucifié, sont dans l’anxiété, dans l’inquiétude, dans un état de trouble qu’ils ne comprennent pas : car eux aussi sentent que quelque chose d’incompréhensible se remue dans le temps dont la plénitude approche. Mais cette plénitude et tout le bonheur qu’elle engendre sont dans le cœur humble, pur, miséricordieux de Marie, lequel prie au-dessus du Sauveur, du monde, fait homme sous ce cœur, et qui, dans quelques heures, comme lumière devenue chair, entrera dans cette vie, dans son propre héritage où les siens ne l’ont pas reconnu. Ce que dit toute la nature dans ce moment où elle parle devant moi, lorsque son Créateur vient pour y faire son séjour, cela est écrit en haut sur la montagne dans les livres où la vérité est conservée jusqu’à ce que les temps soient accomplis. De même que dans la souche de David, la promesse fut préservée jusqu’à son accomplissement en Marie dans la plénitude des temps ; de même que cette souche fut soignée, protégée, purifiée jusqu’au moment où elle produisit dans la sainte Vierge la lumière du monde, de même ce saint de la montagne des prophètes purifie et conserve tous les trésors de la création et de la promesse, ainsi que la signification et l’essence de toute parole et de toute créature jusqu’à ce que les temps soient accomplis. Il rejette et efface tout ce qui est faux et mauvais ; alors c’est un courant aussi pur qu’au sortir du sein de Dieu, et c’est ainsi qu’il coule aujourd’hui dans la nature entière. Pourquoi les chercheurs s’efforcent-ils de trouver et ne trouvent-ils pas ? Ils devraient voir ici comment le bien engendre éternellement le bien et comment le mal engendre toujours le mal, s’il n’est pas supprimé par le repentir et par le sang de Jésus-Christ. De même que les bienheureux, les pieux vivants et les âmes souffrantes exercent continuellement par Jésus les uns sur les autres une action réciproque au moyen de laquelle ils s’aident mutuellement, guérissent et sont guéris, de même je vois un travail semblable se faire dans la nature entière. Ce que je vois est inexprimable. Tout homme simple qui suit Jésus reçoit cela comme un don. Mais c’est la merveilleuse grâce de ce temps qui subsiste pour toute l’éternité. Dans ces jours, le diable est enchaîné ; il rampe et se débat : c’est pourquoi je ne puis m’empêcher de haïr toutes les bêtes qui rampent. Le hideux démon qui pousse au mal est aujourd’hui abaissé et humilié et il ne peut rien faire pendant ces jours. C’est la grâce éternelle de ce temps. »

Après ces paroles, le Pèlerin fut obligé de la quitter, mais deux jours après elle lui raconta ce qui suit :

« J’ai vu saint Joseph sortir le soir avec une corbeille et quelques petits vases, comme s’il voulait chercher quelques aliments. Aucune parole ne peut rendre sa simplicité, sa bonne grâce et son humilité. Je vis Marie, dans le même coin où je l’avais vue, priant et ravie en extase : elle était à genoux et avait les mains médiocrement élevées. Le feu brûlait encore. Dans la paroi était assujettie une petite perche portant un flambeau ou une lampe allumée. Je vis tout plein de lumière, sans mélange d’aucune ombre, et je vis la flamme de la lampe un peu terne, comme nous paraît au grand jour celle d’un flambeau. Il y avait dans cette flamme quelque chose de matériel. Marie était toute seule. Je pensai alors à tout ce que je voulais apporter près de la crèche au Sauveur qui était proche, et j’avais une longue route à faire. Je passai par une quantité d’endroits différents que j’avais souvent vus dans mes visions touchant la vie du Seigneur. Je vis chez les hommes de l’inquiétude, du trouble et une angoisse inexplicable. Je vis des Juifs dans leurs synagogues tout déconcertés et interrompant le culte divin. J’allai aussi dans ces environs à un endroit où on sacrifiait dans un temple d’idoles. Il y avait là une idole avec une gueule effroyablement large. Ils mirent dedans la chair offerte en sacrifice et l’idole tomba en morceaux : alors la peur et le désordre se mirent parmi eux et ils se dispersèrent de tous côtés.

« J’allai aussi dans le pays de Nazareth et je visitai la maison de sainte Anne. C’était le moment d’avant la naissance du Sauveur. Je vis Anne et Joachim dormir dans des chambres séparées. Une lumière éclatante vint sur Anne et elle fut avertie en songe que Marie avait mis au monde un fils. Elle se réveilla et courut en hâte vers Joachim qui venait à sa rencontre et avait eu le même pressentiment. Ils prièrent et louèrent Dieu ensemble, les mains levées au ciel. D’autres personnes qui étaient dans la maison furent aussi remuées d’une manière extraordinaire et vinrent près de Joachim et d’Anne qu’ils trouvèrent ravis de joie : ils apprirent la naissance de l’enfant et louèrent Dieu avec eux. Tous ces gens ne savaient pas bien clairement que le nouveau-né était le Fils de Dieu. Mais ils savaient que c’était un enfant de salut, un enfant de la promesse : ils en avaient tous le sentiment intérieur et ils ne pouvaient l’exprimer. En outre ils étaient frappés du mouvement merveilleux qui avait lieu dans la nature et ce fut pour eux une nuit sanctifiée. Je vis encore çà et là des gens pieux, autour de Nazareth, se relever, éveillés par une douce joie intérieure, et, le sachant ou ne le sachant pas, célébrer par la prière l’entrée du Verbe fait chair dans la vie temporelle.

« Dans tout le voyage que je fis pendant cette nuit de merveilleuse émotion, mon chemin me conduisit toujours à des scènes très variées de gens ainsi remués au milieu de la nuit, courant ensemble, joyeux et priant, ou inquiets et agités ; je vis cela chez les peuples les plus divers. Mon voyage se fit très rapidement vers le levant, en inclinant plus au midi que lorsque je me dirigeais vers la montagne d’Élie. Une fois, dans une grande ville en ruines où, parmi d’énormes colonnes et de magnifiques édifices à moitié détruits, beaucoup de gens habitaient des logements pratiqués dans ces édifices ou adossés à leurs murs, je vis un mouvement extraordinaire sur une grande place qui se trouvait entre les colonnes. Des hommes et des femmes couraient tumultueusement : il en arrivait beaucoup de la campagne et tous regardaient le ciel ; un très grand nombre y regardait à travers de longs tubes d’environ huit pieds ayant une échancrure à l’endroit où l’on posait l’œil : d’autres indiquaient quelque chose en l’air et tous disaient à peu près : « Quelle merveilleuse nuit. » Ils doivent avoir observé un signe dans le ciel, peut-être une comète ; c’était là sans doute la cause de leur agitation. Je ne me souviens pas d’avoir rien vu.

« Continuant mon rapide voyage, je me portai de là très vite vers un endroit où des gens, rassemblés au bord du fleuve sacré, y puisaient et y faisaient puiser de l’eau par leurs prêtres. Ils étaient cette fois beaucoup plus nombreux et il semblait qu’il y eût une fête. Lorsque j’arrivai là, il ne faisait pas nuit ; il était au contraire plein midi 53. Je n’avais pas pu m’entretenir avec tous les gens que j’avais vus précédemment. Je parlai à ceux-ci ; ils m’entendirent et furent émus par ma présence. Je leur dis que désormais ils ne devaient plus puiser là l’eau sainte, et qu’il leur fallait se tourner vers le Sauveur qui était né. Je ne sais plus comment je leur dis cela, mais ils furent émus et étonnés, et je les intimidai, spécialement plusieurs d’entre eux qui étaient très recueillis et très pieux. Il y avait parmi eux des âmes extrêmement pures et sentant profondément. Je vis ceux-là aller dans leur temple où je ne vis pas d’idoles ; il y avait pourtant quelque chose comme une table pour les sacrifices. Ils se mirent à genoux, hommes, femmes et enfants. Et les mères prirent leurs enfants devant elles et leur tinrent les mains élevées, comme pour prier ; c’était très touchant.

« Je fus alors ramenée à la crèche. Le Sauveur était né. La sainte Vierge était assise au même endroit qu’auparavant, enveloppée dans un ample voile, et tenait sur ses genoux l’enfant Jésus emmailloté aussi dans des langes très amples. On ne voyait pas le visage de l’enfant. Elle était immobile et semblait en extase. Un couple de bergers se tenait timidement à une distance respectueuse et quelques-uns regardaient d’en haut à travers les ouvertures de la grotte. J’adorai en silence. Lorsque les bergers furent partis, saint Joseph vint, portant sur le bras comme une couverture et aussi quelques aliments dans la corbeille. Lorsqu’il eut posé tout cela, il s’approcha de Marie et elle lui tendit l’enfant pour qu’il le prît. Il le tint dans ses bras avec une joie, une piété, une humilité infinies. Et je vis qu’il ne savait pas que c’était la seconde des personnes divines, mais il sentait que c’était l’enfant de la promesse qui apportait le salut au monde, que c’était un saint enfant.

« Cependant je m’agenouillai, priant la Mère de Dieu de vouloir bien amener à son fils tous ceux que je connaissais comme ayant besoin de la grâce du salut. Et je vis en esprit tous ceux auxquels je pensais, et ma pensée était le signe que mon désir était exaucé. Je pensai à Judith sur la montagne et je la vis tout à coup dans sa maison, dans la salle où des lampes étaient suspendues, avec un grand nombre de personnes parmi lesquelles il semblait y avoir des étrangers. C’était comme une réunion religieuse. Ils paraissaient délibérer sur quelque chose et il y avait beaucoup d’émotion parmi eux. Je vis aussi chez Judith comme un souvenir de mon apparition et un désir mêlé de crainte de me voir revenir. Elle semblait se dire à elle-même que si le Messie était réellement venu et que si elle pouvait être bien certaine de ce que l’apparition lui avait dit, elle ferait ce qu’elle avait promis, pour pouvoir venir en aide à son peuple.

« Il était jour. Marie était assise les jambes croisées à sa place ordinaire et l’enfant Jésus était couché près de ses pieds, emmailloté dans ses langes, mais le visage et les mains libres. Elle tenait quelque chose comme une pièce de toile qu’elle arrangeait ou préparait. Joseph était dans l’entrée, en face du foyer, apprêtant, arrangeant quelque chose comme un appareil en bois pour y suspendre des ustensiles. Je me disais alors : « Bon vieillard, tu ne travailleras plus longtemps, il faudra bientôt partir. » J’étais debout près de l’âne. Il vint alors d’un endroit où Marie était entrée trois femmes âgées. Elles paraissaient un peu connues de la sainte famille, car elles furent accueillies très cordialement : Marie ne se leva pas. Elles apportaient une assez grande quantité de présents : de petits fruits, des canards, de grands oiseaux avec un bec rouge en forme d’alêne qu’elles portaient sous le bras ou par les ailes, puis de petits pains ovales, allongés, ronds, épais d’un pouce, enfin de la toile et d’autres pièces d’étoffe. Tout cela fut reçu avec infiniment d’humilité et de gratitude. Elles étaient douces, bonnes et pieuses. Elles regardèrent l’enfant tout émues, mais ne le touchèrent pas, puis elles se retirèrent sans beaucoup d’adieux ni de cérémonies. Pendant ce temps je regardais l’âne avec beaucoup d’attention. Il avait le dos très large et je disais en moi-même : « Bonne bête, tu as déjà eu beaucoup à porter ! » Je voulus aussi m’assurer de la vérité de ce que je voyais et je passai la main sur son poil ; je sentis quelque chose de doux comme de la soie et je me souvins du gazon que j’avais touché dans une autre occasion. Alors, du pays d’où les bergers étaient venus et où étaient les jardins avec des haies de baumiers, il arriva deux matrones avec trois petites filles d’environ huit ans. Elles paraissaient d’une classe plus élevée : elles semblaient aussi, plus que les premières, étrangères à la sainte famille et attirées plus spécialement par un appel miraculeux. Joseph les reçut avec beaucoup d’humilité. Elles apportaient des présents de plus de valeur, quoique d’un plus petit volume : des grains dans une écuelle, de petits fruits, puis un petit amas disposé régulièrement de feuilles d’or triangulaires et assez épaisses sur lesquelles était gravée une estampille comme un cachet. Je me dis alors : « Chose merveilleuse ! Cela ressemble aux représentations qu’on fait de l’œil de Dieu ! mais non ! Comment puis-je comparer l’œil de Dieu avec de la terre rouge ! » Marie se leva et leur mit l’enfant dans les bras. Chacune d’elles le tint un peu de temps : elles prièrent en silence, élevant leurs cœurs à Dieu : elles embrassèrent aussi l’enfant. Joseph et Marie s’entretinrent avec elles et, lorsqu’elles partirent, Joseph les accompagna un bout de chemin. Toutes ces personnes vinrent comme en secret et évitèrent dans la ville tout ce qui aurait pu attirer l’attention. Celles-ci paraissaient venir d’une distance de quelques milles tout au moins. Pendant ces visites, Joseph se montrait toujours très humble, il se retirait en arrière et regardait de loin.

« Lorsque Joseph reconduisit ces femmes, je priai et j’exposai mes misères à Marie en toute confiance. Elle me consola et me répondit très brièvement, comme trois mots seulement, sur trois points. Cette manière de parler est très difficile à expliquer : c’est un avertissement donné à l’intérieur et cela se passe à peu près ainsi : si, par exemple, elle voulait dire : « Ces souffrances te fortifieront spirituellement, tu n’y succomberas pas, elles te rendront plus clairvoyante et te feront vaincre plus pleinement », je ne percevais rien, si ce n’est le sentiment de l’essence, de la force du ressort qui fait qu’un palmier, à ce qu’on dit, devient plus élastique et plus vigoureux par la pression d’un fardeau que supportent ses branches. Elle me dit de la même manière l’équivalent de ceci : « La lutte avec ta sœur sera très pénible, tu auras encore beaucoup à combattre, le combat sera douloureux. Consolation ! Avec la lutte et la souffrance, la force surnaturelle s’accroîtra. Plus tes souffrances seront vives, plus la vue sera chez toi claire, profonde et compréhensive. Pense au profit qui en résultera. » Je reçus ce dernier avis sous la forme d’une vive sensation des bases essentielles de la loi qui produit la pureté de l’or frappé au marteau et le poli du miroir. Elle me dit ensuite que je devais tout dire, ne rien taire, lors même que cela me paraîtrait sans importance. Tout a son but, je ne dois pas me laisser arrêter par l’idée que je ne comprends pas bien telle ou telle chose : je dois la dire, quoique mes paroles paraissent décousues et sans utilité. Après ma mort, il y aura des conversations parmi les protestants et la conviction de la réalité de mon état y contribuera beaucoup ; je ne dois donc rien passer sous silence. »

 

11. Le soir de la fête de Noël, de nouvelles souffrances lui furent annoncées en vision. Voici ce qu’elle raconta :

« Trois religieuses, dont était sainte Françoise Romaine, vinrent m’apporter un vêtement parfaitement blanc et dentelé par en bas, où se voyait sur le côté gauche un cœur rouge entouré de roses. Lorsque je touchai les roses, les épines me piquèrent jusqu’au sang. En un instant elles me revêtirent de cette robe, et dirent que je devais la porter jusqu’à la nouvelle année, qu’alors je recevrais une robe grise avec une lourde croix de fer. Si, à la nouvelle année, je rends celle-ci exempte de taches comme elle l’est maintenant, la croix que je dois porter sur la robe grise sera peut-être très allégée par là. Je crus que cela annonçait ma mort, et je dis : « N’est-il pas vrai que je dois mourir à présent ? » Mais elles me répondirent : « Non, tu auras encore beaucoup à souffrir », après quoi elles me quittèrent. Cependant mon conducteur m’annonça de cruelles souffrances en paroles sévères, précises, qui me traversèrent l’âme comme des épées. Il me dit que je n’y succomberai pas, mais que je m’attire moi-même ces souffrances à cause de tout ce que je prends à ma charge en vue de satisfaire pour autrui. Je dois être plus modérée, ne pas vouloir faire trop de bien et penser que cela n’est possible qu’à Jésus. Je fus prise alors de vives douleurs qui durèrent jusqu’à deux heures après minuit. J’étais couchée sur une herse couverte d’épines entrelacées dont les pointes pénétraient jusque dans les os. »

Elle eut, à de courts intervalles, trois états de souffrances semblables à supporter. Le 29 décembre, le Pèlerin lui trouva le visage tout altéré par suite de ces inexprimables douleurs physiques et morales. Tous ses traits étaient tirés et allongés : entre les yeux, le front semblait faire un effort pour se ramasser et on voyait des indices de mouvements convulsifs au milieu de piqûres et de meurtrissures. « Je n’ai pas dormi de toute la nuit, dit-elle, et j’ai failli mourir : cependant j’ai eu une consolation intérieure surnaturelle. C’était la douceur de la souffrance qui montait sans symbole visible à travers la racine intérieure de l’âme et qui provenait de Dieu. La sainte Vierge m’a aussi consolée. Je vis l’inexprimable douleur qu’elle éprouva pendant la nuit de l’arrestation du Seigneur, et spécialement celle que lui causa le reniement de Pierre. Je la vis se plaindre à Jean : c’était à lui qu’elle se plaignait toujours. Je demandai aussi, pendant cette nuit, pourquoi l’état de ma sœur me faisait une si grande peine, me blessait si profondément et allait jusqu’à me mettre hors de moi, tandis que je pouvais supporter sans faiblir bien pis que cela. Il me fut dit : « Comme tu perçois la lumière venant des ossements des saints par l’aptitude à sentir la communion des membres dans le corps de Jésus-Christ, de même tu perçois plus vivement, dans l’état de ta sœur, l’obscurité, la colère et la séparation, parce que cet état vient en droite ligne par tes ascendants de la racine qu’a ta chair de péché dans Adam déchu. Tu sens son péché par ta chair dans la chair de tes parents et de tes ancêtres jusque dans la source de tout péché. C’est un péché venant de la racine qu’a ton corps dans la chute originelle. » – Je souffris, je veillai, je tombai dans l’affaissement, puis je me réveillai de nouveau et comptai les heures. Le matin, je criai de toutes mes forces vers mon époux pour qu’il ne m’abandonnât pas. Je le vis prendre congé de sa Mère ; je vis les douleurs de Marie, je le vis sur la montagne des Oliviers. Il me dit : « Veux-tu être mieux traitée que Marie, la plus pure, la plus aimée de toutes les créatures ? Que sont tes douleurs en comparaison des siennes ? » – Alors il me fit voir une infinité de misères, de péchés, d’agonies de mourants dont plusieurs n’étaient pas préparés à souffrir et il dit : « Si tu veux porter secours, souffre ainsi ; comment sans cela la justice pourrait-elle être satisfaite ? » – Il me montra les tristesses de l’avenir : je vis combien peu de personnes prient et souffrent pour détourner les maux qui vont venir. Et je remerciai, je pris courage et je souffris joyeusement, car je l’avais vu. Il me dit encore : « Vois ces nombreux mourants ! dans quel état ils sont ! » et il me montra dans mon pays un prêtre mourant, tombé si bas qu’il ne pouvait pas même recevoir la communion avec foi et pureté de cœur. Je ne le connaissais pas et il me dit : « Souffre pour ceux-ci jusqu’à midi. » – Alors j’ai souffert joyeusement et je souffre encore et il y a déjà de l’adoucissement. »

« Vers l’heure de midi, son visage changea, le caractère poignant, déchirant des souffrances alla en s’affaiblissant, les douleurs s’en allèrent comme par une sorte d’écoulement et s’évanouirent successivement comme de l’eau qui tarit, pompée par le soleil. Les traits du visage, qui étaient devenus très anguleux, se détendirent et s’arrondirent, sa physionomie devint calme, aimable, douce, reposée comme celle d’un enfant endormi et au moment précis de midi tout était passé. Elle était insensible et engourdie dans tous ses membres, une lassitude de plus en plus exempte de souffrance s’empara d’elle ; et aboutit à un état général d’insensibilité et d’engourdissement.

« Le soir du dernier jour de l’année, elle fut constamment occupée de son voyage vers la céleste Jérusalem et elle récita souvent des vers sur la cité de Dieu tirés des hymnes du bréviaire. Elle dit une fois : « Il faut que je sois souvent foulée aux pieds, mon jardin pousse trop vite, il ne produirait rien que des fleurs. » En même temps, dans cette vision, elle se vit très souvent elle-même dans toutes les situations possibles de la vie et toujours avec le cœur coupé en morceaux. Elle dit : « Combien cette personne me touche ! souvent je ne puis supporter la vue de ses souffrances, je prie Dieu de me les cacher. »

« Dans la nuit du 1er janvier 1820, les trois saintes religieuses vinrent de nouveau et lui retirèrent la robe blanche. Elle était restée sans tache. Elles lui mirent la robe grise qui lui avait été annoncée avec la pesante croix noire qu’elle devait laver de ses larmes et blanchir. Elle vit une grande quantité de pauvres âmes qui venaient lui rendre grâces pour leur délivrance, entre autres une vieille femme de son village pour laquelle elle avait toujours beaucoup prié. Elle sentit qu’elle les avait délivrées en gardant sans tache la robe blanche et cela la toucha beaucoup. « Lorsque j’ai reçu la robe grise, raconta-t-elle, j’ai vu encore une fois tous les tourments qui me sont réservés. J’ai eu en outre une apparition de sainte Thérèse qui m’a beaucoup consolée en me parlant de ses propres souffrances. Elle m’a aussi tranquillisée sur mes visions : je ne dois pas me laisser troubler, mais tout dire ; il lui est arrivé de même que, plus elle s’est ouverte sur ses visions, plus elles sont devenues claires. Mon époux aussi s’est entretenu affectueusement avec moi et m’a donné l’explication de la robe grise. Elle est de soie, dit-il, parce que je suis blessée dans tout le corps. Il ne faut pas que j’y fasse de déchirure par mon impatience. Elle est grise comme habit de pénitence et d’humiliation. Il me dit encore qu’étant malade, je ferais ce qu’il désirait : mais que si j’étais bien portante, je m’en laisserais empêcher par ma condescendance pour les autres. En outre, je devais dire tout ce qui me serait montré, quand même on s’en moquerait encore ; car telle était sa volonté. Tout a son utilité. Ce fut alors pour moi comme si j’étais transportée d’un lit d’épines sur un autre. J’offris tout pour les âmes en peine. »

2 janvier. Le Pèlerin la trouva souffrant un vrai martyre. « Ce serait en vain, dit-il dans son journal, qu’on voudrait décrire la manière dont se produisaient les tortures auxquelles son âme était continuellement livrée : il faudrait, pour le comprendre, avoir observé sous toutes ses faces l’état inexplicable pour nous de cette personne. Elle souffre les douleurs les plus poignantes et n’en peut rien laisser voir : personne ne la comprend : il lui faut se démêler, comme elle le peut, à travers la vie de tous les jours sans y trouver d’appui, ni de sympathie. Elle ressentait si vivement la présence de la couronne d’épines sur sa tête, que quand tout son corps venait à se raidir, elle maintenait toujours sa tête libre, pour ne pas y enfoncer les épines : en outre, elle était flagellée et déchirée de coups par tout le corps ; elle avait les mains garrottées, le corps lié avec des cordes et rendait compte de tout cela avec la plus grande patience, au milieu d’angoisses qui faisaient couler de ses membres une sueur froide incessante. Tout à coup elle étendit les bras en croix avec une si violente tension qu’on crut que tout en elle allait se déchirer. Lorsqu’elle abaissa de nouveau les bras, elle resta dans l’impossibilité d’appuyer sa tête couronnée d’épines, et enfin elle l’inclina vers la poitrine, comme si elle eût été morte : tous ses membres étaient sans mouvement et comme sans vie. « Je suis près des pauvres âmes », soupira-t-elle. Quand elle fut un peu revenue à elle, elle communiqua très péniblement ce qui suit :

« J’ai eu trois violentes attaques, j’ai tout souffert sous la forme de la Passion de mon époux. Quand j’étais près de succomber et que je gémissais, perdant tout courage, je voyais aussitôt la même souffrance éprouvée par lui dans un tableau ou comme dans la réalité ; j’ai ainsi revu toute sa Passion et absolument comme je la vois toujours le vendredi saint. Ainsi j’ai été flagellée, couronnée d’épines, traînée avec des cordes : je suis tombée par terre, j’ai été jetée et clouée sur la croix, j’ai vu le Seigneur descendre aux enfers et je suis aussi allée dans le purgatoire. J’y ai vu délivrer beaucoup de personnes que je connaissais et d’autres que je ne connaissais pas. J’ai vu le salut arriver à des âmes profondément tombées dans l’oubli et dans les ténèbres. J’en ai ressenti de la consolation.

« J’ai eu la seconde attaque pour tous ceux qui n’étaient pas en état de supporter, avec la patience nécessaire au salut de leurs âmes, les souffrances qui leur arrivaient ; pour des mourants, dont quelques-uns ne pouvaient recevoir le saint Sacrement. Et j’en ai vu beaucoup auxquels j’ai été secourable.

« La troisième fois, c’est pour l’Église que j’ai souffert. J’ai eu alors la vision d’une grande église avec une tour très haute et très artistement travaillée, située dans une grande ville, près d’un large fleuve 54. Le patron de l’église était saint Étienne et je vis près de lui un autre saint qui fut martyrisé après lui. Auprès de cette église, je vis beaucoup de gens de distinction, parmi lesquels plusieurs étrangers, avec des tabliers et des truelles ; ils semblaient envoyés là pour démolir cette église qui était couverte en ardoises et sa belle tour. Toute sorte de gens du pays se réunissaient à eux : il y avait là jusqu’à des prêtres et même des religieux. Cela me causa une telle affliction que j’appelai mon époux au secours ; je lui dis que saint François Xavier avait été tout-puissant avec la croix en main, et je le suppliai de ne pas laisser l’ennemi triompher cette fois. Je vis ensuite cinq figures d’hommes entrer dans cette église, trois qui semblaient prêtres étaient revêtus d’ornements sacerdotaux pesants et antiques ; les deux autres étaient des ecclésiastiques tout jeunes qui paraissaient appelés aux saints ordres. Il me sembla aussi que ceux-ci reçurent la sainte communion et qu’ils étaient destinés à réveiller la vie dans les âmes. Tout à coup une flamme partit de la tour, se répandit sur tout le toit et il semblait que tout dût être consumé. Je pensai alors au large fleuve qui longeait l’un des côtés de la ville, me demandant si on ne pourrait pas avec son eau éteindre le feu. Mais les flammes blessèrent beaucoup de ceux qui avaient mis la main au travail de démolition : elles les chassèrent et l’église resta debout. Cependant je vis qu’elle ne serait ainsi sauvée qu’après le grand orage qui approchait. Cet incendie, dont l’aspect était effrayant, indiquait en premier lieu un grand danger, et en second lieu une nouvelle splendeur dans l’Église après la tempête. Dans ce pays ils ont déjà commencé à ruiner l’Église au moyen des écoles qu’ils livrent à l’incrédulité. »

« Je vis un grand orage venir du nord. Il s’avançait en demi-cercle vers la ville à la haute tour et il s’étendit aussi vers le couchant. Je vis au loin des combats et des raies de sang dans le ciel au-dessus de plusieurs endroits, et je vis s’approcher des malheurs et des misères infinies pour l’Église. Les protestants se mirent partout à attaquer l’Église. Mais les serviteurs de l’Église sont si lâches ! ils ne font pas usage de la force qu’ils possèdent dans le sacerdoce. Je ne pus m’empêcher de pleurer amèrement à cette vue. »

Elle pleurait encore lorsqu’elle raconta cela et elle implorait Dieu pour qu’il la délivrât de ces visions. Elle pleura aussi sur tant de troupeaux sans pasteurs et elle exhorta à la prière, à la pénitence, à l’humilité pour détourner une partie des malheurs dont on était menacé.

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

TRAVAUX POUR L’ÉGLISE PAR LA PRIÈRE ET LA SOUFFRANCE. LA MAISON DES NOCES. L’ACTION DANS LA VISION. SON CARACTÈRE ET SES EFFETS.

 

 

1. En novembre 1820, Anne Catherine parla ainsi : « Il y a vingt ans maintenant que mon fiancé m’a conduite dans la maison nuptiale et m’a mise sur le rude lit de fiancée où je suis encore gisante. » Elle entendait par là les travaux pour l’Église universelle au moyen de la prière et de la souffrance, travaux auxquels elle avait été appelée par Dieu depuis son entrée au couvent d’Agnetenberg. Pendant ce long espace de temps, personne ne lui avait demandé de rendre compte de cette opération cachée ou n’avait même voulu l’écouter sur ce sujet, en sorte que c’est seulement maintenant, près du terme de sa carrière, qu’elle peut donner son témoignage touchant les voies sur lesquelles Dieu l’a conduite pour le bien de l’Église. C’est maintenant pour la première fois que se soulève à nos yeux un coin du voile qui leur cachait les mystères d’une action laquelle, bien qu’exercée dans la contemplation, n’avait pourtant ses racines, ses mérites, son importance et son résultat que dans la vertu divine de la foi. Tant qu’Anne Catherine avait eu à se préparer et à se frayer laborieusement le chemin pour entrer dans un couvent, la partie principale de sa tâche avait consisté en souffrances expiatoires se rapportant à la vocation religieuse et aux vœux de religion : mais lorsqu’elle-même fut devenue membre d’un ordre monastique, Dieu étendit son action à toute l’Église, aux tribulations et aux nécessités temporelles de celle-ci. Elle ne pouvait caractériser tout ce qu’embrassait cette tâche d’une manière plus frappante que par ces mots : « Mon fiancé divin m’a menée dans la maison nuptiale » : car ce sont les rapports de l’Église, comme épouse de Jésus-Christ, avec son époux et son chef qui lui sont montrés comme une sphère immense, embrassant dans son étendue les relations les plus diverses, afin que, représentant l’épouse, elle supplée et répare par la souffrance les manquements des différentes classes de personnes devant l’époux céleste. Celui-ci célèbre son mariage, c’est-à-dire son indissoluble union avec l’Église, comme se renouvelant constamment, et pour la présenter à Dieu le Père pure et sans tache dans tous ses membres, il verse incessamment en elle les torrents de sa grâce. Mais chacun de ses dons doit être porté en compte, et, parmi ceux qui les reçoivent, un petit nombre seulement pourrait se trouver en règle dans cette reddition de comptes, si l’époux de l’Église ne préparait pas à toutes les époques des instruments qui recueillent ce que d’autres laissent perdre, qui font valoir les talents que d’autres enfouissent, qui payent les dettes contractées par d’autres. Avant de s’être manifesté en chair dans la plénitude des temps pour conclure dans son sang le nouveau mariage, il avait, par le mystère de l’Immaculée Conception, préparé Marie pour être le type primordial et éternellement immaculé de l’Église, et il avait déposé en elle une plénitude de grâce telle, qu’elle pût par ses prières hâter la venue du Messie et par sa pureté et sa fidélité le retenir, lui, le saint par excellence, parmi les hommes qui ne l’accueillirent pas, qui lui résistèrent et le persécutèrent jusqu’à le faire mourir. Et dès l’instant où, comme bon pasteur, il commença à rassembler son troupeau, ce fut Marie qui prit soin des plus nécessiteux, se mit en rapport avec les plus pauvres et les plus délaissés, afin de les faire entrer dans la voie du salut : ce fut elle qui persévéra fidèlement et fut la force et l’appui de tous, lorsque Pierre renia son maître et que l’enfer sembla triompher. C’est pourquoi, après le retour de son fils au ciel, elle resta tant d’années encore sur la terre, jusqu’à ce que, sous sa tutelle, l’Église se fût fortifiée et pût sceller dans le sang des martyrs la victoire de la croix. Et jusqu’au second avènement du Seigneur, elle ne laisse à aucune époque l’Église manquer de membres qui, marchant sur ses traces, deviennent des sources de bénédiction pour la communauté. C’est donc cette mère de miséricorde qui, suivant les besoins et les nécessités de l’épouse, assigne aux instruments choisis les tâches qu’ils ont à accomplir dans le cours de l’année ecclésiastique. C’est ainsi qu’Anne Catherine, à son tour, recevait au commencement de chaque année, dans ce qu’elle appelait la maison des noces, la part qui lui était assignée dans le travail de souffrance pour l’Église. Tout ce qu’elle avait à faire lui était indiqué d’avance jusque dans les plus petits détails, rien ne devait rester inachevé, chaque travail devait s’accomplir dans un temps rigoureusement mesuré, car le choix et la durée ne dépendaient point de la volonté propre de chacun. Cet ordre strictement déterminé était déjà indiqué par avance dans toute la disposition et les distributions de la maison des noces, laquelle pourtant n’avait pas seulement une signification symbolique, mais aussi une signification historique. C’était proprement la maison de Jessé, placée en avant de Bethléem, par conséquent la maison natale de David, dans laquelle celui-ci avait été préparé par une direction d’en haut à sa carrière prophétique et de laquelle le divin époux lui-même était sorti selon sa très sainte humanité : c’était la maison de la lignée royale de la Vierge immaculée, mère de l’Église, et en même temps la maison paternelle de saint Joseph. Elle était donc plus appropriée qu’aucune autre sur la terre à ce qu’Anne Catherine y contemplât dans des visions le présent état de l’Église et y reçût les missions qu’elle avait à remplir pour elle, de même que ses saints habitants d’autrefois y avaient vu la Rédemption future et son histoire à travers les siècles et y avaient reçu de Dieu leur mission pour contribuer à son avènement.

Cette maison, avec ses salles et ses chambres de toute espèce, son entourage spacieux de jardins, de champs et de prairies, était, prise dans sa généralité, le symbole d’une administration spirituelle ou de la gestion du gouvernement de l’Église, et elle pouvait ainsi, avec les changements qui se succédaient dans les diverses parties qui la composaient, avec le personnel qui y fonctionnait et qui y appartenait ou les étrangers qui s’y introduisaient pour troubler et dévaster, être pour la voyante une représentation, correspondant parfaitement à la réalité, de l’état de l’Église contemporaine et de l’ensemble de ses relations, comme de l’état des pays et des diocèses particuliers, de certaines classes, de certains instituts, de certaines personnes et en somme de toutes les affaires concernant l’Église que Dieu plaçait dans la sphère de son action expiatoire. Tout ce qui dans l’Église, dans sa hiérarchie, dans ses droits et ses biens, dans l’intégrité de la foi, de la discipline et de la morale chrétienne, est détérioré par la négligence, l’incurie, la lâcheté et la trahison de ses propres membres ; tout ce que des intrus, c’est-à-dire la fausse science, les prétendues lumières, l’éducation irréligieuse, ce que la connivence avec les erreurs du temps, avec les maximes et les projets du prince de ce monde, etc., mettent en danger ou détruisent dans l’ordre établi par Dieu sur la terre, tout cela lui est montré en visions d’une simplicité et d’une profondeur merveilleuses dans les chambres de la maison où elle est conduite journellement par son ange, afin de s’instruire de ce qu’elle a à faire pour l’Église, pour l’épouse, en détournant les maux, en portant secours, en avertissant, en guérissant, en expiant pour elle. Dans le cercle plus étendu qui entoure la maison des noces et ses dépendances se trouvent de tous côtés des terrains stériles, des espaces déserts, des champs mal cultivés sur lesquels ceux qui sont séparés de l’Église ont leurs lieux de réunion ou leurs édifices communs dont la forme et l’état correspondent aussi fidèlement aux rapports réels et positifs qui existent chez les communions séparées et les sectes. Sur elles aussi s’étend l’action de la fidèle servante du céleste époux qui, par elle, ramène au véritable troupeau ces âmes qui entendent bien son appel, mais qui ne peuvent pas y obéir sans un secours extraordinaire.

 

2. Avant de considérer dans le détail cette action qui s’exerce de mille manières différentes, il est nécessaire de bien expliquer sa nature intime et sa signification. On a déjà remarqué précédemment que ce qu’Anne Catherine avait à souffrir ou à faire dans l’état de contemplation et dans les visions et les tableaux correspondant à cet état, était une action aussi essentielle, aussi méritoire et accompagnée de résultats aussi positifs que tout ce qu’elle accomplissait dans la sphère de la vie habituelle, dans les relations et dans les conditions communes à tous les hommes pour l’accomplissement d’une œuvre méritoire : mais il s’agit maintenant de faire voir clairement la liaison intime ou plutôt l’unique et commune racine de cette double vie et de cette double opération si éloignées l’une de l’autre en apparence. Or, cela n’est possible qu’en étudiant de plus près son don de contemplation. Ses propres communications peuvent d’autant mieux nous éclairer là-dessus qu’elles sont assez nombreuses et assez détaillées pour qu’on puisse les apprécier, tant d’après les témoignages et les expériences d’autres personnes favorisées de grâces semblables que d’après les décisions des saints docteurs et les principes qui dirigent l’Église dans le jugement des phénomènes de ce genre.

Elle avait, disait-elle, reçu la lumière de la contemplation comme don du Saint-Esprit dans le baptême et, dès le sein de sa mère, elle avait été préparée par Dieu, quant au corps et à l’âme, à user de ce don ou à opérer dans la vision. Elle appelait un jour cette préparation « un mystère de la nature très difficile à comprendre pour l’homme déchu et par lequel tous ceux qui conservent dans son intégrité la pureté du corps et de l’âme se trouvent placés les uns à l’égard des autres dans un rapport intime et mystérieux ». C’était dans cette intégrité parfaite ou dans la splendeur de la grâce baptismale que rien n’a ternie et dans ses effets qu’elle voyait la première et principale condition pour la réception de la lumière prophétique et pour la délivrance et le développement opéré par là d’une disposition ou d’une faculté enchaînée dans l’homme depuis la chute, c’est-à-dire de la capacité d’entrer en commerce réciproque avec le monde inaccessible aux sens, purement spirituel, sans dérangement et sans suppression du rapport naturel entre le corps et l’âme et d’être élevé dans un certain sens à participer à la connaissance et à l’opération des esprits incorporels, des anges. Tout homme possède naturellement la capacité de recevoir des anges des impressions, des représentations, des images, d’être mû et éclairé par eux 55, mais il ne peut pas par lui-même franchir la barrière qui, à raison de sa nature corporelle, le sépare des régions situées hors de la portée des sens. Dieu seul peut, par l’infusion d’une lumière supérieure à celle qui appartient à l’esprit humain en vertu de sa nature, supprimer cette barrière pour ses élus, sans troubler l’ordre établi par lui-même entre le corps et l’âme comme parties essentielles de la nature humaine : mais cette lumière est très rarement accordée : car il n’y a que fort peu de personnes qui remplissent les conditions que Dieu exige rigoureusement pour que l’homme puisse recevoir sa lumière prophétique.

On fera remarquer préalablement que, suivant l’enseignement des grands théologiens, suivant les principes et toute la théorie de la contemplation qui servent de base à la pratique de l’Église exposée par le pape Benoît XIV, il n’existe point de contemplation naturelle : Benoît ne requiert en aucune façon une disposition naturelle comme condition favorable à une infusion de la lumière prophétique 56. En général, il n’existe point de clairvoyance, ainsi qu’on l’appelle, en tant que développement d’une faculté naturelle : car tous les phénomènes qui se produisent sur ce terrain sont sans exception, soit le simple résultat de perturbations morbides comme dans le somnambulisme animal, d’où vient qu’ils sont en eux-mêmes quelque chose d’extrêmement imparfait ou même d’anormal, soit une surexcitation du sens intérieur et par suite une extension de la faculté sensible d’aperception produite artificiellement par l’action magnétique aux dépens des facultés plus élevées de l’âme ; ou enfin il faut y voir une clairvoyance démoniaque à laquelle la clairvoyance magnétique aboutit nécessairement et inévitablement, parce que l’illusion dangereuse et la profonde dégradation à laquelle l’âme humaine est livrée par l’influence magnétique ne peut avoir d’autre résultat. Ce n’est qu’en abandonnant la vérité, c’est-à-dire la doctrine sur l’âme humaine enseignée par les grands docteurs, adoptée et suivie jusqu’à présent par l’Église dans ses procès de canonisation, qu’on a pu être conduit à l’hypothèse aussi erronée que dangereuse de la clairvoyance naturelle et appuyer de fausses théories sur les faits les moins certains et les moins attestés.

 

3. Ayant à considérer en premier lieu chez Anne Catherine la préparation corporelle à l’action dans la vision, nous recueillerons les témoignages de sainte Hildegarde, la grande maîtresse en pareille matière, car l’accord parfait qui existe dans la direction donnée à ces deux âmes privilégiées de la grâce, quant aux points les plus importants et les plus décisifs, est pour nous une grande garantie de vérité. Hildegarde ayant à mettre ses visions par écrit sur l’ordre de Dieu, entendit ces paroles 57 :

« Moi, qui suis la lumière vivante et éclairant tout ce qui est ténébreux, je t’ai appelée par ma volonté et choisie selon mon bon plaisir pour des choses merveilleuses, et cela à un plus haut degré que des hommes des anciens temps qui ont vu par moi beaucoup de choses cachées : mais je t’ai prosternée dans la poussière afin que tu ne t’élèves pas dans l’orgueil de ton esprit. Le monde ne devait trouver en toi ni joie ni satisfaction : de même tu ne devais pas te mêler à ses affaires : car je t’ai préservée de la présomption aveugle, je t’ai remplie de crainte et surchargée de peines. Tu portes des douleurs dans la moelle et les veines de ta chair : ton âme et tes sens sont liés et tu as à supporter tant de peines corporelles qu’aucune fausse sécurité ne peut résider en toi, et qu’au contraire tu te regardes comme coupable dans tout ce qui vient de toi. J’ai protégé ton cœur contre l’égarement et je lui ai mis un frein afin que ton esprit ne s’élève pas dans l’orgueil et la vaine gloire, mais en toute chose ressente plus de crainte et de peine que de joie et d’enivrement. Écris donc ce que tu vois et entends, toi, créature qui ne reçois pas dans l’agitation de l’illusion, mais dans la pureté de la simplicité, ce qui est destiné à manifester les choses cachées. »

L’abbé Théodoric, son contemporain et son biographe, rend aussi ce témoignage 58 : « Dès l’âge le plus tendre, sa pureté était déjà si grande qu’elle ne semblait pas avoir part à la faiblesse de la chair. Lorsqu’elle se fut donnée au Christ par les vœux de religion et la bénédiction du saint voile, elle marcha de vertu en vertu. Dans sa poitrine brûlait une charité affectueuse qui s’étendait à tous et n’excluait personne. La tour de sa virginité était défendue par le mur de l’humilité ; de là l’abstinence dans le boire et le manger, et la pauvreté dans le vêtement... Parce que la fournaise éprouve les vases du potier et que la force se perfectionne dans la faiblesse, dès sa première enfance, les souffrances fréquentes et presque continuelles ne lui manquèrent jamais, au point qu’elle était très rarement en état de marcher, et, comme son corps semblait constamment près de sa dissolution, sa vie présentait l’image d’une mort précieuse. Mais plus les forces de l’homme extérieur lui faisaient défaut, plus l’homme intérieur profitait par l’esprit de science et de force, et, pendant que le corps se consumait, la ferveur spirituelle s’enflammait d’une manière merveilleuse. »

Hildegarde elle-même expliquait comme une règle établie par Dieu que la lumière prophétique n’était pas reçue sans des souffrances continuelles et extraordinaires 59 :

« L’âme, par sa nature, tend vers la vie infinie, mais le corps contient en lui la vie passagère et ils ne sont pas d’accord : car bien qu’ensemble ils composent l’homme, ils sont cependant divisés en deux. C’est pourquoi quand Dieu répand son esprit dans un homme par la lumière de la prophétie, celle de la sagesse, ou par le don des miracles, il afflige le corps de cet homme par des souffrances fréquentes, afin que le Saint-Esprit puisse habiter en lui. Si la chair n’est pas enchaînée par des souffrances, elle se laisse facilement aller aux pratiques du monde, comme il est arrivé à Samson, à Salomon et à d’autres, qui, penchant vers les jouissances de la chair, ont cessé d’obéir aux inspirations de l’esprit : car la prophétie, la sagesse et le don des miracles apportent la délectation et la joie. Moi, pauvre créature, j’ai aimé et appelé à moi de préférence ceux qui ont crucifié leur chair dans l’esprit : je ne me suis jamais abandonnée au repos, mais je suis broyée par des souffrances sans nombre, aussi longtemps que Dieu fait tomber sur moi la rosée de la grâce. Mon corps est écrasé par la fatigue et la douleur : c’est comme quand on mêle avec de l’eau une argile fangeuse. »

Et encore : « Ce n’est pas de moi-même que je prononce les paroles suivantes, mais la vraie sagesse les prononce par ma bouche ; car elle me parle ainsi : Écoute ces paroles, ô créature, et redis-les, non comme de toi, mais comme de moi : et, enseignée par moi, exprime ce qui suit sur toi : « Dans ma première formation, lorsque Dieu, dans le sein maternel 60, m’a éveillée par le souffle de vie, il a empreint cette contemplation dans mon âme. À ma naissance je fus offerte à Dieu par mes parents. Dans ma troisième année, j’aperçus en moi une si grande lumière que mon âme en trembla, mais ne sachant pas encore parler, je ne pouvais rien dire de ces choses. Dans ma huitième année, je fus offerte à Dieu et destinée à la vie religieuse, et je fus jusqu’à ma quinzième année voyant beaucoup de choses que je racontais en toute simplicité, en sorte que ceux qui l’entendaient se demandaient avec étonnement d’où et de qui cela pouvait venir. Alors je m’étonnai en moi-même de ce que, tout en voyant dans l’intérieur de l’âme, je pouvais néanmoins en même temps apercevoir les objets extérieurs par le sens de la vue : et comme je n’entendais dire rien de pareil d’aucune autre personne, je commençai aussi à cacher mes visions autant que je le pouvais. J’ignorai beaucoup de choses du dehors à cause de l’état constant de maladie que j’ai eu à supporter depuis le sein de ma mère et jusqu’au moment présent, et par lequel mon corps est consumé et mes forces réduites à rien. Lorsque j’étais tout à fait inondée par la lumière de la contemplation, je disais beaucoup de choses qui étaient étranges pour les auditeurs, mais quand il y avait un peu de relâche dans la force de la contemplation, pendant laquelle je me comportais plutôt comme un enfant que comme une personne de l’âge que j’avais, je me sentais très confuse, je pleurais beaucoup et j’aurais souvent préféré me taire si je l’avais pu. Mais la grande crainte que j’avais des hommes faisait que je n’osais dire à personne de quelle manière je voyais 61. »

 

4. Que ces paroles caractérisent aussi d’une manière frappante toute la vie corporelle d’Anne Catherine, c’est sur quoi il n’y a pas besoin d’insister après tout ce que nous savons déjà de celle-ci. Son corps était, depuis sa naissance, un vase de douleurs, et, comme Hildegarde, elle avait aussi appris du céleste Époux pourquoi elle souffrait. « Ton corps, lui avait-il dit, est lié par la douleur et la maladie, comme un fardeau, afin que l’âme puisse travailler avec d’autant plus d’activité. Celui qui est en bonne santé est forcé de porter le corps avec lui comme une lourde charge. » Et lorsque, dans l’enquête ecclésiastique, le vicaire général exprima son étonnement de ce qu’elle avait pu ignorer qu’elle eût reçu une blessure à la poitrine, elle lui répondit tout simplement : « J’ai bien ressenti comme une brûlure à la poitrine, mais je n’ai jamais vu ce que c’était. Je suis trop timide pour cela. Dès mon enfance j’ai été trop timide pour me regarder : je n’ai jamais rien regardé de mon corps, je ne pensais pas à mon corps, je ne savais rien de mon corps. » Oui, en vérité, dès ses premières années, Anne Catherine n’avait jamais pensé à son corps que pour lui refuser tout ce qui lui eût été agréable, pour attirer incessamment sur lui les souffrances d’autrui demandées par elle, et même pour lui retrancher jusqu’au nécessaire en fait de sommeil et de nourriture. Qu’on se figure, si on le peut, ce qu’il y a de grand dans une telle mortification pratiquée, non par un moine dans toute la force de l’âge, non par un vieillard auquel il faut peu de sommeil et de nourriture, dans le silence contemplatif d’une cellule conventuelle, ou dans la solitude du désert, mais par une jeune et faible enfant qui avait entrepris de cacher à son entourage ce qu’elle faisait et qui, par conséquent, devait faire en sorte qu’on ne s’en aperçût pas ; une enfant à laquelle rien ne s’offrait du dehors comme excitation ou comme exemple ; une enfant d’un naturel vif et ardent, qui sitôt qu’elle put seulement se servir de ses membres, fut employée des journées entières à de rudes travaux ! Quelle force l’Esprit-Saint devait avoir mise dans ce cœur pour qu’il pût accomplir ce que nous ne sommes habitués à admirer que chez les pénitents du désert. Nous aimons à nous représenter les saints dans un lointain inaccessible, nous les regardons comme s’ils vivaient dans les nuages, et non dans la fragilité, dans la faiblesse, dans toutes les peines et les misères de cette vallée de larmes, nous ne voyons en eux que l’image de la sainteté arrivée à sa perfection et nous ne pensons pas aux efforts incroyables qu’il leur a fallu faire pour s’élever à ce degré ; nous oublions que ces vaillants jouteurs avaient une nature pareille à la nôtre et n’ont pu arriver au but élevé où ils tendaient qu’en luttant incessamment contre elle. Ainsi toutes les pratiques de vertus héroïques étaient aussi pénibles pour Anne Catherine que pour la bienheureuse Claire Gambacorta, de Pise (1362-1419), laquelle avouait que dans son enfance le jeûne lui était devenu tellement difficile à supporter qu’un jour elle s’était heurté l’estomac à l’angle d’un escabeau, rien que pour engourdir par cette douleur la violence de la faim. De même Claire ne pouvait qu’avec une peine infinie s’abstenir de manger du fruit qu’elle aimait beaucoup comme d’autres enfants de son âge. Et que n’en a-t-il pas coûté à Anne Catherine d’interdire de si bonne heure à son corps tout ce que la nature demandait pour assurer sa conservation et sa croissance, lorsqu’ayant encore la ténacité d’une plante, ce corps voulait enfoncer ses racines dans le sol qui, selon l’ordre de la nature, lui était assigné pour vivre. Cependant elle persista et finit par dominer tellement sa nature corporelle que les souffrances de la pénitence et du renoncement lui devinrent comme une nourriture et que le don de la pureté parfaite devint pour elle un mérité personnel. Par la douleur et la souffrance ce corps arriva à un tel degré de subtilité et fut tellement spiritualisé qu’il put recevoir de la plénitude de vie existant dans l’âme non seulement la force de se conserver, mais encore la capacité d’être l’instrument des actes que l’âme accomplissait dans la vision.

 

5. On ne peut s’attacher trop fermement à cette vérité, que, dans les régions au-dessus des sens dont la lumière intuitive ouvre l’accès, l’âme n’est pas seule à agir, comme si elle était en réalité hors du corps ou sans lui, mais que, là aussi, l’ordre établi par Dieu reste inaltéré : ordre d’après lequel l’organisme corporel doit servir comme instrument pour l’activité de l’âme. Cette vérité découle nécessairement de la foi, laquelle nous enseigne que l’homme ne peut agir d’une manière méritoire, expier, prendre la place d’autrui qu’aussi longtemps qu’il est viator, c’est-à-dire opérant dans le corps et avec lui. Rien ne jette plus de lumière sur ce point que les faits rapportés par les biographes de sainte Lidwine 62.

« Quand Lidwine, raconte un témoin oculaire, revenait de la visite des lieux saints, comme du mont des Oliviers ou du Calvaire, ses lèvres étaient couvertes d’ampoules, ses bras et ses jambes d’écorchures, ses genoux de piqûres et on voyait sur son corps, non seulement les blessures faites par le passage à travers des broussailles, mais même des pointes d’épines qui étaient restées. Son ange gardien lui faisait savoir qu’elle rapportait avec elle dans ces épines la preuve visible et palpable qu’elle n’avait pas été aux saints lieux en rêve ou seulement en vision imaginaire, mais en réalité et avec la faculté de ressentir des impressions sensibles et corporelles. Une fois qu’en vision il lui fallut passer par des chemins glissants, où il était presque impossible de marcher, elle tomba par terre et se démit la jambe droite. Revenue de sa vision, elle se trouva l’œil enflé et couvert d’une tache bleue, et la douleur qu’elle ressentait à la jambe disloquée et aux autres membres persista très vivement pendant plusieurs jours. Dans ses longs voyages, elle se blessait tantôt aux mains, tantôt aux pieds, et le parfum merveilleux qui s’exhalait de toute sa personne faisait reconnaître où son ange l’avait conduite. Il arrivait donc que, par une dispensation divine, son âme non seulement communiquait au corps des consolations découlant pour ainsi dire de la surabondance des dons intérieurs dont elle était inondée, mais aussi qu’elle pouvait l’employer comme instrument ou comme bête de somme dans ses voyages et le faisait participer aux souffrances qui en résultaient. Car l’âme de cette pieuse vierge lutta dans son corps et son corps lutta conjointement avec son âme jusqu’à sa dernière agonie : ils coururent ensemble sur la carrière ; ils se fatiguèrent ensemble comme des compagnons habitant une même tente. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner s’ils font leurs voyages ensemble, s’ils jouissent ensemble de la consolation, se réjouissent dans le Seigneur, et s’ils ont pu recevoir l’un avec l’autre l’avant-goût de la gloire à venir, les prémices de l’Esprit, la participation au festin des enfants dans la rosée abondante qui tombe du ciel, eux qui travaillaient de compagnie dans le pèlerinage de la vie terrestre. »

« Dans tous les voyages de ce genre, l’ange était son compagnon et elle frayait avec lui comme un ami avec son ami. Il lui apparaissait constamment entouré d’une clarté supérieure qui parfois surpassait la lumière de mille soleils. Sur son front brillait le signe de la croix, afin que la vierge ne fût pas trompée par le mauvais esprit qui cherche si volontiers à se transfigurer en ange de lumière. Dans les premiers temps, elle éprouvait au commencement du ravissement une telle oppression à la poitrine qu’elle était incapable de respirer et se croyait près de mourir : mais plus tard, quand elle fut plus accoutumée à cet état, elle n’éprouva plus rien de semblable. Alors, pendant que l’esprit était ravi, le corps était comme inanimé et mort sur sa couche, en sorte qu’il eût été insensible au toucher. Elle était d’abord conduite par l’ange dans l’église de Schiedam, devant l’autel de la Mère de Dieu, d’où, après une courte prière, elle partait pour le voyage qu’elle avait à faire. Or la pieuse vierge, à laquelle sa faiblesse corporelle ne permettait jamais de marcher ni de quitter sa couche, acquit souvent et de diverses manières la certitude qu’elle n’était pas seulement ravie en esprit, mais aussi corporellement. Ainsi elle raconta que plus d’une fois, étant couchée, elle avait été enlevée avec son corps et son lit jusqu’au plafond de sa chambre par la force de l’ascension spirituelle. En outre les innombrables lésions corporelles qu’elle rapportait de ses voyages lui faisaient dire, d’après le témoignage de son ange, qu’elle avait été ravie, même en corps. Comment cela se faisait-il ? L’ange seul le sait, lui qui affirmait que cela se faisait corporellement et qui donnait pour preuve du ravissement corporel les blessures du corps de la pieuse vierge. »

Dans tout ceci, il ne peut être question en aucune façon du corps matériel en son entier, comme si la pieuse vierge avait été ravie dans son état de vie ordinaire. L’ange voulait seulement dire que l’âme à sa sortie ou, suivant l’expression de sainte Hildegarde, lorsqu’elle se répand à travers les espaces les plus éloignés, de la même manière qu’un rayon de lumière, ne cesse pas d’être en contact avec le corps, par conséquent de rester en rapport avec ce fluide infiniment subtil, qu’on appelle les esprits vitaux, lesquels à la vérité appartiennent au corps, mais sont si voisins de la nature de l’âme qu’ils forment le premier et le principal instrument de son activité vitale. Plus l’organisme corporel des privilégiés de la grâce est devenu subtil et comme spirituel, ce qui est surtout le résultat de mortifications de tout genre, plus aussi ces esprits vitaux sont pénétrants, semblables au feu, et se rapprochent par conséquent de la nature de l’âme, en sorte que l’âme agissant dans la contemplation, comme hors du corps et sans le corps, est rendue capable d’entrer en rapport avec le monde surhumain, sans séparation réelle d’avec le corps et sans relâchement proprement dit du lien naturel et nécessaire qui l’attache à lui, par conséquent d’une manière corporelle. Affranchie des limites de l’espace et des obstacles qu’oppose la densité du monde des corps, elle peut agir dans le corps et avec lui, c’est-à-dire accomplir des actions auxquelles les sens servent d’intermédiaires et recevoir des impressions par le moyen des sens. Les sens intérieurs spiritualisés n’opposent plus de résistance à la force de l’âme élevée à une plus haute puissance, mais ils la suivent où son souffle la porte, en sorte que l’homme tout entier, corps et âme, est actif dans la contemplation, opère en souffrant et en recevant, bien que les organes extérieurs de la sensation restent inactifs et fermés et que la masse plus compacte du corps ne puisse suivre dans des régions si lointaines le rayonnement de la nature ignée de l’âme. On renverse complètement le rapport naturel entre le corps et l’âme quand on croit que l’âme peut recevoir sans l’intermédiaire des sens des impressions des objets matériels et même des impressions d’une telle puissance que celles-ci doivent chercher leur voie pour sortir d’elle, arriver au corps et exercer sur lui une nouvelle action.

 

6. Si nous considérons maintenant la préparation spirituelle et surnaturelle qui dispose à recevoir la lumière prophétique, nous verrons qu’outre la grâce sanctifiante, c’était la vertu infuse de foi divine qui rendait Anne Catherine capable de recevoir cette lumière et d’en faire usage. Toutefois la foi infuse n’était pas une simple condition, mais plus encore la cause propre et le but en vue duquel Dieu l’avait pourvue du don de la contemplation. La lumière de la foi est chez l’homme le premier et le plus nécessaire des dons de Dieu pour arriver à la béatitude : c’est pourquoi tous les dons extraordinaires de la grâce se rapportent à la foi, comme ce qui est inférieur à ce qui est supérieur, comme le moyen au but, quoique les effets extérieurs de ces dons nous paraissent souvent plus étonnants et plus merveilleux que les effets invisibles, mais incomparablement plus relevés, de la lumière de la foi. C’est la foi et non l’intuition qui est le commencement et la racine de la justification : sans la foi personne ne peut s’approcher de Dieu et lui plaire, car c’est par la foi que Jésus-Christ habite dans les cœurs, et c’est la foi, non l’intuition, qui s’empare et prend possession de tous les biens du salut qui nous a été donné en lui. C’est pourquoi aussi saint Paul, dans l’Épître aux Hébreux, appelle la foi la substance, c’est-à-dire la possession réelle et essentielle des biens à espérer et la preuve des biens invisibles. Quoique dans la lumière infuse de la foi divine nous n’ayons aucune intuition claire et précise des mystères et des faits concernant notre rédemption, cependant l’effet de cette lumière est si grand qu’elle exclut absolument l’erreur et le doute, et qu’elle rend le croyant apte à prendre possession de tout ce que contient l’immense trésor des révélations et des promesses de Dieu qui nous sont annoncées par l’Église infaillible. Le croyant, comme tel, est en possession réelle de tous les biens de la rédemption, quelque multiples et admirables qu’ils soient : mais à cause de la faiblesse naturelle de l’intelligence humaine, ils sont encore voilés à l’œil et scellés, comme la nature et la conformation de l’arbre futur le sont dans le germe. Donc, pour arriver à la claire intuition de toutes les parties de son immense trésor et apprendre ainsi à vénérer et à admirer chacune d’elles comme le demande son infinie valeur, il a besoin d’une lumière qui élève ses facultés spirituelles au-dessus des limites naturelles 63, et au moyen de laquelle il puisse pénétrer dans ce qui est caché et l’atteindre avec son regard, soit comme histoire dans le passé le plus lointain, soit comme promesse dans l’avenir. Cette lumière, Dieu la communique par l’intermédiaire du saint ange gardien, lequel, par sa direction et son assistance incessante, soutient la faiblesse de l’esprit humain et le rend capable de supporter l’éclat pénétrant et les effets de cette lumière 64. L’ange est chargé d’en adoucir en quelque sorte l’éclat et d’accoutumer d’abord l’âme à en faire usage, car sans cette aide et cette conduite elle ne pourrait s’orienter dans les régions merveilleuses et infiniment étendues qui lui sont ouvertes dans la contemplation. Mais le premier effet de l’enseignement angélique est dans l’âme contemplative le réveil et la pratique des vertus théologales, car cette âme n’a pas reçu la lumière pour y trouver sa jouissance, mais pour que sa foi en soit augmentée et éclairée. Voilà pourquoi, chez Anne Catherine, la foi infuse ne fut jamais une aptitude purement inactive, attendant pour se produire le développement naturel de l’intelligence ; mais, grâce à l’action de l’ange, elle fut depuis l’instant du baptême une série non interrompue d’actes de foi et de charité d’autant plus parfaits que cette âme privilégiée ne fut plus jamais détournée de Dieu par l’attrait d’aucun bien sensible et passager. La foi aussi, d’après les paroles du docteur angélique, tient le premier rang dans la vie spirituelle, parce que c’est par la foi seule que l’âme est reliée à Dieu comme fondement et source de sa vie. Car de même que le corps vit par l’âme, l’âme vit par Dieu et ce qui donne la vie à l’âme est ce qui la relie à Dieu, c’est-à-dire la foi. Donc par l’intermédiaire de l’ange, la lumière prophétique révéla à Anne Catherine le sens intérieur des douze articles du Symbole des apôtres qui, de même que les premiers principes d’une science, renferment en eux tout ce qu’elle contient, comprennent la somme de tous les mystères et de tous les faits de l’économie du salut cachée en Dieu de toute éternité, puis, après une suite de siècles déterminés d’avance, introduite dans le monde comme promesse et préparation et enfin accomplie en Jésus-Christ. Toute l’histoire de la Rédemption fut présentée en tableaux devant son âme, avec toutes les circonstances de temps, de lieux, de personnes ; elle lui fut montrée aussi fidèlement et aussi complètement que tout s’était passé en réalité. Elle assistait aux évènements, comme une contemporaine, même quand des milliers d’années l’en séparaient : mais son regard pénétrait plus profondément que celui d’un simple témoin oculaire ; car elle contemplait dans la foi, par conséquent avec l’intelligence de toute l’ordonnance intérieure et du rapport mutuel dans lequel les faits les plus anciens et les plus récents de l’histoire de la Rédemption se trouvent vis-à-vis les uns des autres comme tableau prophétique, promesse et accomplissement. Et comme elle connaissait ainsi leur enchaînement intérieur et leur place dans le plan éternel de la Rédemption, son regard pénétrait aussi dans les vérités doctrinales du salut, parce qu’elle contemplait dans les principes toute la série des conséquences et voyait à la fois dans le dernier anneau de cette chaîne le commencement et le milieu. Comme la lumière ne lui manquait jamais, chaque excitation extérieure pouvait en renouveler les effets en elle ; voyait-elle l’administration d’un sacrement, ses effets surnaturels se révélaient à elle par des effusions de lumière et, selon que ces effusions entraient dans celui qui le recevait ou revenaient en arrière, elle connaissait les dispositions de celui-ci. Si la représentation figurée d’un saint, d’un mystère, d’un miracle ou de quelque chose de semblable frappait ses regards, son sens intérieur percevait un tableau infiniment plus fidèle que celui qu’elle avait sous les yeux, parce que la mémoire de la foi suscitait dans son âme une image conforme à l’original, de même que la vue d’un portrait, d’un tableau d’histoire ou d’un paysage fait surgir dans la mémoire de celui qui le regarde l’image beaucoup plus fidèle soit de la personne ou du site connus antérieurement, soit de l’évènement auquel il a assisté. Les entretiens de piété, les lectures, les prières du bréviaire, le chant des psaumes, en général tout ce qui se rattachait aux pratiques de dévotion de l’Église éveillait souvent dans son âme des images qui s’y rapportaient avec une telle force et une telle vivacité qu’il lui fallait les plus grands efforts pour ne pas s’absorber profondément dans la vision.

 

7. Anne Catherine chercha à plusieurs reprises à donner au Pèlerin des explications sur son mode de contemplation : mais il ne lui fut pas possible de décrire dans toute son étendue et avec tous ses détails la manière dont procédait cette activité spirituelle opérant sous l’influence et le rayonnement de la lumière surnaturelle. Ce que le Pèlerin a recueilli des explications données par elle sur ce point en diverses occasions se réduit à ce qui suit :

« Je vis encore une infinité de choses pour lesquelles il n’y a pas d’expression possible. Qui peut dire avec la langue ce qu’il voit autrement que par les yeux ?...

« Je ne vois pas cela avec les yeux, mais c’est pour moi comme si je le voyais avec le cœur, au milieu de ma poitrine. C’est là aussi que la sueur jaillit pour moi. Je vois en même temps avec les yeux les objets et les personnes qui m’entourent, mais je ne m’en occupe pas : j’ignore ce qu’ils sont et qui ils sont. Je suis encore dans la contemplation, en ce moment où je parle...

« Depuis quelques jours je suis continuellement entre la vision par les sens et celle qui est au-dessus des sens. Je suis obligée de me faire violence : car au milieu d’une conversation avec autrui, je vois tout à coup devant moi des choses et des tableaux tout différents et je perçois alors ma parole comme celle d’une autre personne qui ferait entendre du fond d’un tonneau une voix rauque et sourde. Il me semble alors que je suis ivre et que je vais tomber. Ma conversation avec ceux qui me parlent va tranquillement son train et souvent avec plus de vivacité que de coutume, sans que je sache ensuite ce que j’ai dit, et pourtant je parle d’une manière très suivie. Il me faut beaucoup d’effort pour me tenir dans ce double état. Je vois avec mes yeux les objets présents troubles et confus, comme il arrive à quelqu’un qui s’endort et chez lequel le rêve commence. La seconde vue m’attire avec force et elle est plus claire que la vue naturelle : mais elle n’opère pas par les yeux... »

« Après avoir raconté une vision, elle mit de côté son ouvrage et dit : « Je suis toute la journée suspendue en l’air et voyant de telle sorte que tantôt j’aperçois le Pèlerin, tantôt je ne l’aperçois pas. N’entend-il pas alors chanter ? C’est pour moi comme si j’étais dans une belle prairie 65 et comme si les arbres se courbaient en berceau au-dessus de moi. J’entends des chants d’une beauté merveilleuse : on dirait de douces voix d’enfants. Ce qui m’entoure réellement, ce qui est près de moi me fait l’effet d’un songe : tout y paraît si trouble, si obscur et si peu suivi que c’est comme un rêve confus à travers lequel je contemple un monde lumineux, clair en tout et partout, toujours intelligible jusque dans la source la plus intime et dans l’enchaînement de tous les phénomènes ; dans lequel ce qui est bon et saint délecte plus profondément parce qu’on reconnaît sa voie partant de Dieu et allant à Dieu, et dans lequel tout ce qui est mauvais et profane afflige plus profondément parce qu’on reconnaît sa voie partant du démon et allant au démon, contre Dieu et la créature. Cette vie dans laquelle rien ne fait obstacle, ni le temps, ni l’espace, ni les corps, où rien n’est caché, où tout parle et où tout luit, paraît si complète et si libre que la réalité, aveugle, boiteuse, bégayante, y semble un pur rêve. Je vois, quand je suis dans cet état, les reliques briller toujours à côté de moi et parfois je vois comme des troupes de petites formes humaines se tenir près de moi dans des nuages au-dessus des reliques ; puis quand je reviens à moi, je vois reparaître les formes des cassettes et des lieux où reposent les reliques lumineuses. »

Un jour que le Pèlerin lui présentait un petit paquet où il avait glissé une relique sans qu’elle en sût rien, elle le prit en souriant, comme pour lui dire qu’on ne pouvait la tromper, et le mit sur son cœur en disant : « J’ai aperçu tout de suite ce que vous me présentiez. Je ne puis décrire la sensation que cela produit en moi : je ne vois pas seulement, je sens une lumière semblable à un feu follet, tantôt plus claire, tantôt plus terne, et c’est comme si cette lumière se dirigeait vers moi de même qu’une flamme suit un courant d’air. Je sens aussi un rapport qui unit ce rayon à un corps lumineux et ce corps à un monde de lumière qui est né d’une lumière. Qui peut exprimer cela ? Ce rayon s’empare de moi, je ne puis m’empêcher de l’approcher de mon cœur ; et alors, quand j’y plonge plus profondément, c’est comme si j’allais par le rayon dans le corps auquel il appartient, comme si je m’associais aux scènes de sa vie, à ses combats, à ses souffrances, à ses triomphes. Puis, dans la vision, je suis telle direction qu’il plaît à Dieu. Il y a un intime et merveilleux rapport entre notre corps et notre âme. L’âme sanctifie le corps et le profane : autrement nulle expiation, nulle pénitence ne pourrait avoir lieu par le moyen du corps. Comme les saints vivants opèrent par leur corps, de même, séparés de lui, ils agissent encore par lui sur les croyants, mais la foi est la condition de toute aptitude à recevoir une sainte influence.

« Souvent au milieu d’un entretien avec autrui, qui n’a aucun rapport à ces sortes de choses, je vois dans le lointain l’âme d’un mort s’approcher de moi et alors je suis tout à coup forcée d’y penser. Je deviens aussitôt silencieuse et grave : il en est de même quand j’ai des apparitions de saints.

« J’ai eu une fois sur cela une belle révélation où j’ai appris que la vue par les yeux n’est point une vue, qu’il y a une autre vue intérieure. Celle-ci est très lucide et très claire : mais quand je suis privée de la communion quotidienne, ce qui fait que je ne puis plus prier avec ferveur et que ma dévotion devient moindre, alors souvent un nuage s’étend sur ma clairvoyance intérieure. J’oublie alors des choses importantes, des indications et des avertissements, et je vois l’oppression qu’exerce le faux essentiel des choses extérieures. J’ai une faim du saint Sacrement qui me dévore, et souvent, quand je regarde du côté de l’église, c’est comme si mon cœur voulait s’échapper de ma poitrine vers mon Rédempteur...

« Lorsque je vis arriver de si grands ennuis, parce que, conformément à l’ordre de mon conducteur, je ne voulais pas consentir à me laisser transporter dans une autre demeure, je criai vers Dieu, lui demandant de vouloir bien me guider ; lui disant que j’avais bien des peines, quoique je visse tant de saintes visions, et que je ne savais que faire. Je fis cette prière avec beaucoup de calme et je vis une face s’approcher de moi et entrer dans ma poitrine comme si elle se fondait avec moi. Il me semblait que mon âme, en devenant une avec cette face, rentrait en elle-même et devenait toujours plus petite, et mon corps m’apparaissait comme quelque close de grand et de massif, grand comme une maison. La face 66, l’apparition qui était en moi paraissait comme triple : elle devint infiniment riche et variée et avec cela elle était toujours une. Elle allait et pénétrait (je parle de ses rayons, de ses regards) dans tous les chœurs des anges et des saints. J’en éprouvai de la consolation et de la joie et je me disais : « Tout cela pourrait-il venir de l’esprit malin ? » – Et pendant que j’avais cette pensée, tous les tableaux, clairs et distincts, traversèrent encore une fois mon âme comme une série de nuages lumineux et je sentis qu’ils étaient maintenant hors de moi et qu’ils se tenaient à mon côté dans une sphère lumineuse. Je sentis aussi que je redevenais plus grande et mon corps ne me paraissait plus si massif. Il y avait maintenant comme un monde hors de moi dans lequel je pouvais regarder par une ouverture lumineuse. Et il vint près de moi une vierge qui m’expliqua ce monde de lumière et me fit regarder tantôt ici, tantôt là. Elle me montra hors de lui la vigne du saint évêque dans laquelle j’avais à travailler à ce moment.

« Mais je vis aussi à gauche un deuxième monde plein de figures difformes, symboles de perversité, de calomnie, de raillerie et d’injure. Elles s’avançaient comme un essaim dont la pointe était dirigée contre moi. De tout ce qui venait à moi de cette sphère, je ne pouvais rien admettre, rien approuver, car le juste, le bien était dans la sphère pure et lumineuse qui planait à droite. Entre ces deux sphères, j’étais maintenant suspendue par un bras, pauvre et délaissée, planant comme entre le ciel et la terre. Cela dura longtemps et avec de grandes douleurs : cependant je n’eus pas d’impatience. Enfin de la sphère lumineuse vint à moi sainte Suzanne 67 avec saint Liboire dans la vigne duquel j’avais à travailler. C’était comme s’ils me délivraient, et je fus de nouveau conduite dans la vigne qui était toute en friche et couverte de mauvaises herbes. J’avais à retrancher sur les treilles les branches sauvages et exubérantes afin que le soleil pût mieux briller sur les ceps. Je me fatiguai excessivement à faire un nettoyage dans l’espalier : je jetais en tas les feuilles avec les grappes pourries ; sur d’autres je devais essuyer la moisissure avec un linge fin, et comme je n’en avais pas, je me servis de ma coiffe. Tout cela me fatigua tellement que le matin je me trouvai dans mon lit comme rouée et brisée et que je ne sentais plus qu’il y eût d’os dans mon corps. Mes bras me font encore mal....

« La manière dont on reçoit en vision une communication des esprits bienheureux est difficile à expliquer. Tout ce qu’ils disent est incroyablement bref. Un mot m’en apprend plus que trente ailleurs. On voit la pensée de ceux qui parlent, mais on ne la voit pas avec les yeux, et pourtant tout est plus clair et plus distinct que dans l’état présent. On reçoit ces communications avec un plaisir ressemblant à celui que donne un souffle d’air frais dans la chaleur de l’été. Cela ne peut pas bien s’exprimer avec des paroles...

« Tout ce que cette pauvre âme me disait était également très bref, comme il arrive dans toutes les communications de ce genre, mais l’intelligence du langage des âmes du purgatoire présente de plus grandes difficultés : leur voix a quelque chose de sourd, comme si elle arrivait à travers une enveloppe qui amortit le son, ou comme si l’on parlait du fond d’un puits ou du dedans d’un tonneau. En même temps le sens est plus difficile à saisir et il me faut une attention beaucoup plus soutenue que quand c’est mon conducteur, ou le Seigneur, ou un saint qui parlent. Car alors les paroles vous pénètrent comme un limpide courant d’air : on voit et on sait tout ce qu’ils disent. Un seul mot laisse plus de choses dans notre âme que tout un discours... »

 

Connaissance des pensées d’autrui.

 

Dans l’hiver de 1813, le P. Limberg vint chez Anne Catherine tard dans la soirée. Pendant toute la journée, il avait visité des malades par un très mauvais temps et n’avait pas encore dit son bréviaire. Il s’assit dans la chambre de la malade et se dit à lui-même : « Je suis bien fatigué et il me faut encore faire de bien longues prières. Si je savais seulement qu’il n’y eût pas de péché, je m’en dispenserais. » À peine avait-il eu cette pensée, assis loin d’elle, qu’elle lui cria : « Allons donc, priez ! » – Il répondit : « De quoi voulez-vous parler ! – De votre bréviaire, dit-elle. Pourquoi m’interrogez-vous ? » Ce fut la première fois, racontait Limberg, que je fus frappé de ce qu’il y avait de singulier en elle. »

Le 15 juillet 1821, Anne Catherine adressa ces paroles au Pèlerin : « Le Pèlerin ne sait pas être grave et recueilli ; il fait ses prières avec anxiété, les mêle toutes ensemble et les récite trop vite. Je vois souvent de mauvaises pensées de toute espèce lui traverser la tête : elles ressemblent à d’étranges et vilaines bêtes. Il ne s’y arrête pas et ne les chasse pas non plus promptement : il a l’air d’y être habitué, elles courent tout à travers comme par un chemin frayé. » Le Pèlerin remarqua à ce sujet : « C’est malheureusement très vrai. »

« Je vois une série de mots qui se suivent sortir, comme un rayon de feu, de la bouche des gens qui prient et monter vers Dieu. Je vois et reconnais, dans les mots, l’écriture de celui qui prie et je lis chaque chose. Cette écriture diffère selon les personnes. Dans le courant qui les porte vers le ciel, il y a des parties enflammées, d’autres plus pâles ; il est tantôt plus large, tantôt plus étroit et plus resserré. En un mot cela ressemble aux diverses manières d’écrire. »

 

8. Lorsque Anne Catherine caractérisait sa contemplation « comme une vue, non par les yeux, mais par l’âme, et ayant, pour ainsi dire, le cœur pour organe », elle ne voulait pas seulement en indiquer le point de départ et le développement, mais aussi le caractère surnaturel et méritoire. Dans le cœur est la racine, le commencement de toute bonne œuvre ; car c’est là que le fidèle reçoit l’appel et l’impulsion venant de Dieu lui-même, le mouvement qui le porte à un acte méritoire, soit purement intérieur, soit devant se parfaire dans une œuvre extérieure : c’est par les inspirations qui naissent dans le cœur que l’ange gardien converse avec l’homme et c’est de là aussi que part l’excitation à réfléchir, à méditer, qui ensuite aboutit de nouveau dans le cœur à la résolution et à l’action. C’est dans le cœur qu’habite le Saint-Esprit ; c’est dans le cœur qu’il verse ses dons, lesquels de là se répandent dans tout l’homme intérieur : car c’est aussi de là que part le lien de la charité qui, dans le Saint-Esprit, relie la communauté des fidèles avec leur chef invisible, Jésus-Christ, et les unit entre eux, comme les branches du cep de vigne. C’est dans la disposition du cœur, c’est-à-dire dans sa droiture, sa sincérité, son énergie et le feu de sa charité, non dans la perspicacité de l’intelligence ou l’étendue du savoir, que se trouve ce que l’homme vaut, opère et peut devant Dieu. Ainsi Anne Catherine percevait dans le cœur toutes les impressions, sensibles ou au-dessus des sens, qui lui arrivaient de Dieu, de son ange, des saints, aussi bien que des hommes rapprochés d’elle ou séparés par les plus grandes distances. C’était là que, dans l’état de veille naturel, elle entendait la voix de l’ange, mais elle y entendait aussi l’ordre de son confesseur qui la rappelait de l’extase, soit que cet ordre fût exprimé par des paroles, soit qu’il fût donné mentalement et de très loin. En quelque endroit que le confesseur se trouvât, il suffisait de son appel fait intérieurement pour ramener aussitôt Anne Catherine, fût-ce de l’extase la plus profonde, à l’état de veille naturel 68. C’était aussi dans le cœur qu’elle entendait tous les cris de détresse des gens menacés d’un grand danger, auxquels, suivant les desseins de Dieu, elle devait donner assistance, même quand ils étaient séparés d’elle par des mers et des continents entiers. C’était dans son cœur qu’elle ressentait l’angoisse des moribonds pour lesquels la bénédiction attachée à sa prière devait obtenir une bonne mort. C’était vers son cœur que se pressaient les supplications et les demandes tous ceux qui, de près ou de loin, se recommandaient à ses prières, ou qui, dans la détresse et l’abandon, criaient vers Dieu pour qu’il leur envoyât un sauveur. C’était par de profondes impressions de souffrance dans son cœur qu’elle était avertie des dangers imminents ou de l’approche du malheur et de la ruine pour l’Église ou pour certaines âmes, et souvent elle était dans une inquiétude et une angoisse inexprimables avant d’avoir eu la claire intuition de ce qui allait venir. C’était dans le cœur qu’elle percevait les pensées, les vues, les dispositions, tout l’état moral des personnes qui venaient dans son voisinage ou auxquelles elle était envoyée en esprit pour les exciter au bien ou les pousser à se convertir. Mais c’était là aussi qu’elle entendait toutes les paroles impies, toutes les imprécations, les blasphèmes, les parjures, etc., pour lesquels Dieu voulait recevoir une expiation par les tourments du cœur très pur de sa servante. C’était à son cœur aussi qu’arrivait chaque appel qui avait pour suite un état de contemplation, de vision et d’extase, et elle y obéissait si vite et si complètement que, dès la première et la plus légère impulsion donnée, elle rassemblait les forces de son âme pour les employer tout entières et sans partage au service de Dieu, avec la plus complète liberté de la volonté, avec la conscience la plus claire de son esprit éclairé d’en haut, et pour accomplir ce qu’il voudrait demander d’elle. C’était ainsi, en partant du cœur, que se déployait sa contemplation si riche, passant par tous les degrés de cette région merveilleuse, depuis la simple vue à distance jusqu’à la plus haute vision intellectuelle dans la lumière vivante ou dans un rapport personnel avec l’époux céleste.

Cette mobilité, cette facilité, cette aptitude extraordinaire qui permettaient à Anne Catherine d’entrer soudainement et comme involontairement dans les états les plus opposés et d’être comme inopinément ravie hors du monde sensible, n’étaient pas en elle quelque chose où le libre arbitre ne fût pour rien, ni une simple manière d’être, mais le don et l’œuvre de l’Esprit-Saint, mérités par sa parfaite obéissance et son ardent amour de Dieu. C’est une âme qui n’a jamais connu l’attrait de la curiosité, ni l’attachement à un bien périssable ; qui, en dehors de Dieu et des choses divines, ne veut rien et ne sait rien ; qui, nourrie de visions célestes, ne ressent pas le moindre désir de chercher un divertissement et une distraction dans les choses de la terre ; qui, dans la lumière de la foi, juge, selon Dieu, tous les objets créés, sans autre règle et sans autre mesure que ses commandements ; qui par là, comme dit sainte Hildegarde, ressemble à la plume, laquelle, à raison de sa légèreté, vole au gré du vent, c’est-à-dire du souffle de l’Esprit-Saint, d’acte en acte, de mérite en mérite. C’est pourquoi toutes ses actions, toutes les manifestations de son opération surnaturelle et méritoire, soit à l’état de veille, soit à l’état de contemplation, ont leur point de départ dans le cœur qui est la demeure du Saint-Esprit dans l’homme, et ce cœur était le foyer où le sacrifice de sa vie se consommait dans l’amour et la souffrance.

 

9. Sainte Hildegarde nous enseigne quelle place tient le cœur de l’homme, même dans l’ordre naturel 69 :

« Lorsque, suivant la disposition secrète établie par le créateur suprême, la forme d’un corps humain donne signe de vie dans le sein maternel, l’âme, comme un globe de feu qui n’a aucun des linéaments d’un corps humain, prend possession du cœur de cette forme, atteint le cerveau et se répand dans tous les membres.... Elle prend possession du cœur, parce que, brûlante dans un feu de science profonde, elle distingue les différentes choses dans la sphère de sa compréhension (c’est-à-dire reconnaît les objets qui tombent sous les sens). Elle n’a pas la forme des membres du corps : car elle est incorporelle et non périssable comme le corps. Elle donne au cœur sa force et celui-ci, comme la partie fondamentale du corps, le gouverne tout entier et, semblable au firmament du ciel, maintient ce qui est inférieur et recouvre ce qui est supérieur. Elle monte aussi au cerveau de l’homme, parce qu’elle a la faculté de goûter non seulement ce qui est de la terre, mais encore ce qui est du ciel, par la connaissance intelligente de Dieu. Elle se répand par tous les membres, car elle communique à tout le corps la force vitale de la moelle, des veines et de tous les membres, de même que l’arbre transmet de sa racine à toutes les branches la sève et la faculté de verdir....... »

« L’âme se tient dans l’angle de la maison, c’est-à-dire dans la forteresse du cœur, de même qu’un homme dans quelque angle de sa maison d’où il peut l’inspecter tout entière et en régir toutes les parties, levant le bras droit pour montrer et indiquer du geste ce qu’il y a à faire dans l’intérêt de sa maison, et se tournant vers l’orient. L’âme aussi regardant le lever du soleil fait de même par toutes les voies du corps (les sens). »

« L’âme elle-même est un feu 70, et ce feu pénètre tout le corps qu’elle habite, les veines et le sang, les os et les moelles, la chair et ses sucs, et il est inextinguible. Le feu de l’âme a son foyer dans sa faculté raisonnable d’où la parole sort et se fait entendre. Si l’âme n’était pas de la nature du feu, elle ne pourrait pas échauffer la froide matière coagulée et former le corps avec le sang des veines. Mais l’âme, ayant comme son souffle dans la faculté raisonnable, distribue sa chaleur dans toutes les parties du corps suivant une juste mesure afin que le corps ne soit pas consumé. »

Quant au procédé de la contemplation, Hildegarde s’explique de la même manière qu’Anne Catherine, en sorte que les deux témoignages se complètent l’un par l’autre.

« La manière dont la contemplation a lieu, dit Hildegarde 71, est difficile à saisir pour l’homme assujetti aux sens. Les visions que j’ai, je ne les vois pas en songe ni dans le sommeil, ni dans l’ardeur de la fièvre, ni par l’intermédiaire des yeux du corps ou des oreilles de l’homme extérieur ; je ne les ai pas dans des lieux secrets, mais je les reçois selon la volonté de Dieu, à l’état de veille, regardant dans la pure clarté sans nuage de l’esprit, avec les yeux et les oreilles de l’homme intérieur et dans des lieux ouverts à tous... Dieu opère où il veut, pour la glorification de son nom, mais non pour celle de l’homme terrestre. Je suis constamment dans la crainte et dans l’angoisse, parce que je ne reconnais en moi rien qui m’assure de cette faculté ; mais j’élève mes mains vers Dieu afin d’être portée par lui, comme une plume qui, ne pesant rien, vole au gré du vent. Et ce que je vois, je ne puis le savoir parfaitement quand j’ai une occupation corporelle et que mon âme n’est pas dans la contemplation, car dans l’un et l’autre cas il y a quelque chose de défectueux. Mais, dès mon enfance, lorsque mes os, mes nerfs et mes veines étaient encore sans force, j’ai toujours eu dans mon âme cette contemplation et j’ai maintenant soixante-dix ans. Dans cette vision, selon que Dieu le veut, mon âme s’élève à la hauteur du firmament à travers la succession des différentes régions de l’air et s’étend au loin chez les peuples les plus divers, quoiqu’ils soient séparés de moi par de très grandes distances. Et comme je vois ces choses de cette manière dans mon âme, je les vois aussi suivant la différence des zones de nuages et des autres créatures (c’est-à-dire, cette contemplation spirituelle n’est pas une pure imagination, mais une extension de l’âme qui pénètre à travers les espaces les plus lointains, et rien de ce que je rencontre sur ce chemin ne m’échappe). Or je ne vois pas cela avec l’organe extérieur de la vue, je ne l’entends pas avec les oreilles, je ne le perçois pas par les pensées de mon cœur, ni par aucune coopération des cinq sens, mais seulement dans moi, l’âme ayant les yeux du corps ouverts, de telle sorte que ceux-ci ne me font jamais défaut par suite de l’extase, mais je vois ces choses étant éveillée, le jour comme la nuit. »

« La lumière que je vois n’est pas une lumière circonscrite quant au lieu, ni corporelle, mais elle est beaucoup plus claire que le nuage qui porte le soleil, et je ne puis y reconnaître ni hauteur, ni profondeur, ni longueur, ni largeur. Elle m’est nommée l’ombre de la lumière vivante, et de même que le soleil, la lune et les étoiles se réfléchissent dans l’eau, de même en elle l’écriture et la parole, les qualités et les œuvres des personnes brillent devant moi. Ce que je reconnais ou ce que j’apprends dans cette contemplation, je le conserve longtemps dans mon souvenir : je vois, j’entends et je sais en même temps, et je comprends à l’instant ce que je dois savoir. Ce que je ne contemple pas, je ne le comprends pas, car je n’ai pas reçu un enseignement savant ; pour ce que j’ai à écrire en vision, je ne puis mettre les mots autrement que je ne les perçois, ni les rendre en latin élégant. Je n’entends pas les mots comme quand ils sortent de la bouche des hommes, mais ils sont semblables à une flamme qui brille ou à une nuée lumineuse flottant dans l’air pur. Je ne puis pas plus reconnaître une forme dans cette lumière que je ne suis en état de regarder fixement le disque du soleil. »

« Cependant, dans cette lumière, j’en vois quelquefois une autre qui m’est nommée la lumière vivante. Mais je vois celle-ci moins souvent et je puis encore moins la décrire que la première dont j’ai parlé. Quand je la contemple, toute tristesse, toute douleur s’évanouit en moi, en sorte que je suis comme un enfant plein de simplicité et non comme une femme âgée. Mon âme n’est jamais privée de la première lumière, qui est appelée l’ombre de la lumière vivante ; je la vois à peu près comme je regarde à travers une vapeur lumineuse le firmament sans étoiles et je contemple en elle ce que je dis, émanant comme la splendeur de la lumière vivante. »

 

10. Quels que soient sur l’âme les effets d’une si vive lumière, elle ne rend jamais superflue pour le contemplatif la pratique de la foi divine, et elle ne produit pas l’affaiblissement ou l’amoindrissement de celle-ci, comme si elle mettait à la place de la foi une autre forme plus méritoire ou un plus haut degré de connaissance surnaturelle des mystères divinement révélés dans lequel la foi s’absorberait et se perdrait en quelque sorte. Au contraire, la lumière prophétique, comme celle de la science infuse, ne peut avoir pour suite qu’un affermissement inébranlable et une joie suprême de la foi, parce qu’elle confère à celui qui en est favorisé l’intelligence la plus profonde et une confirmation qu’elle seule peut donner de la vérité de l’objet de la foi, et lui montre que pour l’esprit de l’homme il ne peut y avoir en général d’actes plus élevés et plus parfaits que ceux des vertus théologales infuses, et que Dieu n’a ouvert pour l’homme mortel aucune autre voie à la béatitude éternelle que la voie de la foi. Ici donc a lieu, seulement avec une plus grande perfection, ce qui a lieu pour le simple fidèle, lequel, manquant de la lumière de la contemplation, par l’instruction et la réflexion, par la prière, la méditation et par la pratique consciencieuse des préceptes et des prescriptions de la foi, pénètre de plus en plus profondément dans l’intelligence de ses mystères, apprécie mieux l’inestimable bien de la foi et est prêt en conséquence à tout sacrifier pour elle, même sa vie. Autant il est difficile qu’un tel homme en vienne à mettre les moyens et les secours par lesquels il est arrivé à cette fermeté et à cette allégresse dans la foi au-dessus de la foi elle-même, autant il l’est que la personne favorisée de grâces extraordinaires ne place la foi qu’après son don de contemplation. Au contraire, plus ses visions sont claires et compréhensives, plus sa foi est simple et forte, et plus elle est sensible à tout ce qui peut porter la plus légère atteinte à la pureté de la foi. Rien ne prouve mieux cela que l’exemple de sainte Catherine de Sienne qui, dans ses dialogues, dictés pendant l’extase et par conséquent à l’état contemplatif, traitant du rapport de la foi à la contemplation, affirme que le don de la lumière prophétique ne peut être reconnu véritable que par la lumière de la foi :

« Ô Trinité éternelle, abîme d’amour, dissous le nuage de mon corps. Tu es le feu devant lequel tout froid disparaît ; tu éclaires l’esprit de ta lumière, et par cette lumière tu m’as fait connaître la vérité. Tu es cette lumière au-dessus de toute lumière que du sein de ta propre lumière tu donnes à l’œil de l’intelligence, savoir la lumière surnaturelle communiquée dans une telle plénitude et avec une telle perfection que tu éclaires par là la lumière de la foi ; dans laquelle foi je sais que mon âme vit et qu’elle a reçu ta lumière dans cette lumière : car dans la lumière de la foi, j’acquiers la sagesse dans la sagesse du Verbe, ton fils ; dans la lumière de la foi, je suis forte, constante et persévérante ; dans la lumière de la foi, j’ai la confiance que tu ne me laisseras pas m’écarter du droit chemin ; la lumière de la foi m’enseigne la voie, et sans cette lumière, je marcherais dans les ténèbres : c’est pourquoi, ô Père éternel, je t’ai prié de m’éclairer par la lumière de la très sainte foi. Ô très sainte Trinité, dans la lumière (de la contemplation) que tu m’as donnée et que j’ai reçue par l’intermédiaire de la lumière de la très sainte foi, j’ai connu, par beaucoup d’explications admirables, le chemin de la véritable perfection, afin que je te serve dans la lumière et non dans les ténèbres. Pourquoi est-ce que je ne te contemple pas par la glorieuse lumière de la très sainte foi ? Parce que les nuages de l’amour-propre obscurcissent l’œil de mon intelligence. Mais toi, très sainte Trinité, tu as dissipé ces ténèbres par ta lumière. Comment puis-je rendre grâces pour cet immense bienfait et pour l’enseignement de la vérité que tu m’as donné. Cet enseignement (que j’ai reçu de toi par la lumière prophétique) est une grâce particulière (accordée seulement à moi) outre la grâce générale que tu accordes aux autres créatures 72. »

 

11. Déjà, dans sa première jeunesse, Anne Catherine avait appris de son ange comment, dans la lumière de la contemplation, elle devait pratiquer la vertu de foi comme étant la chose principale et la plus nécessaire à la vie spirituelle. Voici ce qu’elle raconta à ce sujet.

« Lorsque, à l’âge de cinq à six ans, je méditais le premier article du Symbole : Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, toute sorte de visions touchant la création du ciel et de la terre passaient devant mon âme. Je vis la chute des anges, la création de la terre et du paradis, celle d’Adam et d’Ève, et la chute originelle. Je pensais que tout le monde voyait cela comme les autres choses qui nous entourent, et j’en parlais avec la plus grande simplicité à mes parents, à mes frères et sœurs et à mes compagnons d’enfance : mais je remarquai qu’on riait de moi et qu’on me demandait si j’avais un livre où tout cela se trouvait. Alors j’en vins, peu à peu, à garder le silence sur ces choses et je pensai qu’il était convenable de n’en pas parler, quoique je ne m’en rendisse pas bien compte. J’ai eu ces visions aussi bien la nuit qu’en plein jour, dans les champs, à la maison, marchant, travaillant, parmi les occupations les plus diverses. Un jour, à l’école, avec une simplicité d’enfant, je parlais de la résurrection en d’autres termes que ceux qu’on nous enseignait, mais avec assurance et avec l’idée naïve que tout le monde devait en savoir autant que moi là-dessus, ne soupçonnant nullement qu’il y avait là quelque chose qui m’était propre et personnel ; alors les enfants tout surpris se mirent à rire et me dénoncèrent au maître qui m’avertit sévèrement de ne pas me livrer à de telles imaginations. Je continuai à avoir ces visions, gardant le silence, comme un enfant qui regarde des images et se les explique à sa manière, sans beaucoup demander ce que signifie ceci et cela. Comme les images ordinaires des saints ou les représentations tirées de l’histoire sainte me montraient les mêmes objets, tantôt d’une façon, tantôt d’une autre, sans que cela eût produit le moindre changement dans ma foi, je pensai que les visions que j’avais étaient mon livre d’images ; je les considérais avec une tranquillité parfaite et je m’en faisais toujours une bonne idée en disant : « Tout pour la plus grande gloire de Dieu. » Je n’ai jamais rien cru, quant aux choses de la religion, que ce que Dieu le Seigneur a révélé et nous a proposé à croire par l’Église catholique, que ce soit expressément écrit ou non. Et je n’ai jamais cru de même ce que j’avais vu dans les visions. Je les regardais de la même manière que je considérais dévotement, tantôt ici, tantôt là, des crèches de Noël différentes, sans être troublée de la différence des unes avec les autres ; j’adorais seulement dans chacune le même cher petit enfant Jésus : il en était ainsi pour moi de ces tableaux de la création du ciel, de la terre et de l’homme ; j’y adorais Dieu le Seigneur, le créateur tout-puissant du ciel et de la terre. Je n’ai jamais rien retenu par cœur des évangiles, ni de l’Ancien Testament, car j’ai tout vu moi-même dans le cours de ma vie ; je l’ai revu tous les ans, exactement avec les mêmes circonstances, quoique plusieurs fois j’aie vu des scènes que je n’avais pas encore vues. Plus d’une fois, je me suis trouvée dans un même lieu avec les auditeurs, j’ai assisté à l’évènement comme une contemporaine et je changeais de lieu avec les autres : cependant je ne suis pas restée chaque fois à la même place, car souvent j’étais élevée en l’air au-dessus de la scène et je la voyais d’en haut. Il y avait certaines choses, surtout quand elles avaient un côté mystérieux, qui se révélaient à moi par une certaine connaissance intérieure qui m’arrivait ; je voyais certaines particularités dans des tableaux placés hors de la scène que j’avais sous les yeux. J’avais invariablement la faculté de voir à travers tout, en sorte que jamais un corps n’en cachait un autre, et cependant il n’en résultait point de confusion. Étant enfant et avant d’aller au couvent, j’avais principalement des visions nombreuses tirées de l’Ancien Testament ; plus tard celles-ci devinrent plus rares et celles de la vie du Seigneur toujours plus nombreuses. Je connais aussi la vie de Jésus et de Marie dès leur première jeunesse, et j’ai souvent contemplé la sainte Vierge encore enfant et vu ce qu’elle faisait quand elle était seule dans sa petite chambre ; je sais aussi quels vêtements elle portait. Au temps du Christ, je voyais les hommes tombés beaucoup plus bas et plus méchants qu’ils ne sont aujourd’hui : mais aussi, par compensation, j’en voyais qui étaient beaucoup plus pieux et plus simples qu’on ne l’est à présent. Ces hommes étaient aussi différents les uns des autres que les tigres le sont des agneaux. Maintenant il règne une tiédeur et une torpeur générales ; alors, la persécution contre les justes consistait à les livrer au bourreau, à leur déchirer les membres : aujourd’hui elle s’exerce par l’injure, le dédain, la raillerie, les efforts, le travail patient et constant pour corrompre et détruire. De nos jours, le martyre consiste en vexations sans fin. »

 

12. Déjà, dans le premier volume, on a rapporté un grand nombre d’exemples du zèle consciencieux avec lequel Anne Catherine s’efforçait de défendre la pureté de la foi : ses rapports avec le Pèlerin lui offraient encore des occasions fréquentes de combattre avec énergie bien des erreurs et des préjugés en matière de religion ; nous ne donnerons place ici qu’aux faits suivants. Un jour que le Pèlerin soutenait par des arguments spécieux que l’introduction de la fête du Saint-Sacrement n’avait pas été nécessaire pour l’Église, puisque dans chaque messe on fêtait l’institution de la sainte Eucharistie, Anne Catherine garda le silence en présence de ces assertions. Mais, dès le lendemain matin, elle accueillit le Pèlerin avec ces paroles :

« J’ai reçu de mon guide une sévère réprimande. Je n’aurais pas dû, m’a-t-il dit, accepter ce qui a été dit par le Pèlerin : je ne dois jamais donner mon assentiment à de tels discours, car il y a là de l’hérésie. Tout ce qui se fait par l’Église, quand même il s’y mêlerait, par suite de la faiblesse des hommes, des vues moins pures, se fait cependant par la direction du Saint-Esprit et répond aux besoins du temps. C’est ainsi que la fête du Saint-Sacrement était devenue une nécessité, parce qu’à cette époque l’adoration qui lui est due était bien négligée et que l’Église devait proclamer sa foi par une adoration publique. Il n’y a pas de fête et de dévotion établie par l’Église, d’article de foi promulgué par elle qui ne soient indispensables, nécessaires et exigés pour le maintien de la vraie doctrine à une époque donnée. Dieu emploie jusqu’aux vues les moins pures des individus pour les faire servir à ses desseins adorables : c’est là le rocher sur lequel l’Église est bâtie de telle manière qu’aucune faiblesse humaine ne peut lui ravir le trésor des promesses divines. Je ne dois donc plus jamais laisser passer de semblables négations de la nécessité des décisions de l’Église : car de telles maximes sont hérétiques. Après avoir reçu cette sévère réprimande, j’ai eu à souffrir de cruelles douleurs à cause de ma condescendance. » – Le Pèlerin, en consignant ce fait dans son journal, ajoute ces paroles : « Ceci doit être aussi pour moi un avertissement sur le tort qu’il y a à parler si légèrement des choses qui concernent l’Église. »

Elle se prononça en ces termes contre l’insipide sagesse des gens soi-disant éclairés qui rejetaient arbitrairement et selon leurs caprices les saints usages de l’Église, tournaient en ridicule les pratiques de piété et cherchaient à mettre à la place de la vraie dévotion et du pur culte de Dieu des formules vides et des phrases creuses et sonores :

« Si l’Église est vraie par essence, tout aussi est vrai en elle ; qui ne veut pas croire à un point, soustrait sa volonté à la croyance au reste ; qui tient beaucoup de choses pour fortuites, refuse à la nécessité ses effets et l’assimile au hasard. Rien n’est pure forme, tout est substance et action par le moyen du signe nécessaire. J’ai souvent entendu dire à des prêtres instruits : « On ne doit pas laisser les gens croire également à tout : quand ils tiennent une fois le fil, ils tirent d’eux-mêmes tout le peloton à eux. » – C’est une très mauvaise et très fausse manière de parler. La plupart prennent le fil très menu et dévident le peloton jusqu’à ce que le fil se casse ou se perde en fragments volant de tout côté. Toute la religion de beaucoup de laïques et de prêtres parlant ainsi me fait l’effet d’un ballon plein de choses saintes qu’ils font monter en l’air et qui pourtant n’arrive jamais au ciel. Souvent la religion me paraît ainsi flotter en ballon au-dessus de villes entières.

« J’ai souvent été informée, à propos de la sainte croix de Coesfeld, que Dieu a attaché à cet endroit un pouvoir de résistance au mal comme à tous les lieux où l’on révère des objets sacrés du même genre. Mais ce qui opère des miracles, c’est la ferveur de la prière faite avec une grande confiance. Je vois souvent la croix révérée dans des processions spirituelles et je vois alors exaucés et préservés du mal ceux qui reçoivent avec confiance les grâces qui arrivent par elle : mais j’en vois d’autres enveloppés dans les ténèbres.

« J’ai été aussi instruite une fois qu’une vive confiance unie à une grande simplicité rend toutes choses réelles et substantielles. Ces deux expressions ont jeté pour moi un grand jour sur le miracle et la manière dont la prière est exaucée. »

Elle combattait ainsi le penchant qu’avait le Pèlerin à vanter la piété des herrnhutes ou frères moraves et à parler avec amertume des misères de l’Église : « Je suis sévèrement réprimandée par mon guide quand j’entends de pareils propos sans y répondre. Il m’a été montré combien de tels jugements sont téméraires et comment en cela on tombe dans la même faute que les premiers apostats. Ce qui est négligé dans l’Église, je dois le faire, m’a-t-il été dit, autrement je serais encore plus répréhensible que ceux auxquels n’a pas été montré ce qu’il m’est donné de voir. J’ai vu aussi le séjour des herrnhutes. Les gens sont là aussi compassés dans leur manière de procéder qu’une personne qui ne veut pas en réveiller une autre. Tout est bien arrangé, bien propre, bien tranquille, les gens ont l’air bien pieux. Mais ils me sont montrés plus morts intérieurement que les pauvres Indiens pour lesquels j’ai à prier maintenant. Où il n’y a pas de combat, il n’y a pas non plus de victoire. Ils prennent largement toutes leurs aises, aussi sont-ils pauvres et leurs affaires vont-elles mal en dépit des beaux discours et des belles apparences. J’ai vu cela dans la maison des noces. Sous l’image de deux malades, la différence des âmes et de leur état intérieur devant Dieu m’a été montrée. J’ai vu la communauté des herrnhutes comme une personne malade qui prétendrait n’être pas malade et chercherait à voiler toutes ses misères intérieures. Elle avait des dehors très agréables, elle faisait bonne figure et tenait ses infirmités fort secrètes. J’ai vu en face d’elle, comme dans une vision lointaine, une autre malade : elle était couverte d’ulcères, mais qui reluisaient et semblaient recouvrir des perles. Le lit où elle était couchée était lumineux ; le sol et tout l’espace autour d’elle étaient d’une blancheur de neige éblouissante. Lorsque la malade herrnhute s’approcha de cette chambre, tous les endroits où elle passa se couvrirent de taches : mais elle ne voulut jamais rien apercevoir de sa saleté. »

 

13. La manière d’être personnelle d’Anne Catherine elle-même est encore plus significative que ses discours. Elle à qui son époux divin daignait accorder chaque jour la plus claire intuition de sa vie sur la terre, de la vie de sa sainte mère, des apôtres et des saints, bien plus, qu’il gratifiait d’une participation corporelle aux souffrances de sa Passion, trouvait pourtant le suprême bonheur de ce monde dans l’assistance au service divin à l’église de son couvent ; de même, après la suppression du monastère, elle avait bien plus à cœur de prendre part avec les autres fidèles à la célébration solennelle des fêtes qui rappellent les saints mystères de la religion, comme par exemple la semaine sainte et le temps pascal, telle que cette célébration avait lieu suivant la liturgie et les rits catholiques dans l’église paroissiale de Dulmen, que de se transporter par la contemplation dans le passé qui se dévoilait à elle comme à une contemporaine. C’est pourquoi elle fut presque inconsolable lorsque ses infirmités corporelles lui enlevèrent toute possibilité de visiter une église. Tout ce qui se rattache à la foi et à la discipline de l’Église, les moindres de ses prescriptions, de ses exercices et de ses usages étaient pour elle une chose très sainte qu’elle ne considérait et ne pratiquait qu’avec le respect le plus profond et l’attention la plus sérieuse, en sorte qu’à la lettre, elle ne semblait posséder son incomparable lumière de contemplation que pour honorer plus dignement et vivifier davantage en elle le bien inestimable de la foi. On voyait se reproduire chez elle ce qui s’était vu chez Marie Bagnesi ou Madeleine de Pazzi qui, toutes deux, avaient été favorisées de la même lumière. La première considérait la visite de l’église de l’Annonciation, à Florence, où elle allait révérer l’image miraculeuse qui s’y trouvait, comme une grâce de si haut prix qu’elle adressa à Dieu les plus ardentes prières pour pouvoir encore une fois quitter son lit de douleur et visiter ladite église. Elle fut exaucée ; la visite de cette église et de quelques autres fut pour elle la satisfaction du dernier et du plus grand désir qu’eût connu son âme détachée de tous les biens de la terre ; et tant qu’elle put se traîner à grand-peine dans sa petite chambre, elle trouva dans le soin de parer son autel domestique pour la célébration de la sainte messe son unique soulagement aux cruelles souffrances qu’elle avait à endurer incessamment pour le prochain. Madeleine de Pazzi, quoique favorisée de rapports constants avec son ange gardien qui se rendait visible pour elle et qui l’éclairait, ne connaissait pas de plus grand plaisir, dès sa première enfance, que d’assister aux entretiens spirituels de sa mère avec d’autres pieuses femmes et elle les mettait assez souvent dans l’embarras par ses questions pleines d’un sens profond sur certains mystères de la foi. Rien ne lui paraissait comparable au bonheur de posséder la vraie foi : c’est pourquoi, de même qu’Anne Catherine, elle ne frayait avec d’autres enfants qu’en vue de les amener avec une simplicité enfantine à faire des pratiques de piété et de les instruire dans les vérités de la foi. Ces traits et d’autres semblables dans la vie des personnes favorisées de Dieu paraîtront peut-être sans importance à plus d’un lecteur : mais si nous considérons les dons extraordinaires, les souffrances et l’héroïsme de ces âmes desquelles Dieu a exigé si rigoureusement la mesure de fidélité et de sacrifice correspondante à ses grâces, nous reconnaîtrons dans l’éminente simplicité de leur foi l’opération de l’Esprit-Saint et le même degré de vertu qui se manifestait dans leur pureté et l’innocence de leur vie. De même qu’Hildegarde pouvait dire : « Je suis dans la contemplation plus semblable à un enfant qu’à une femme de mon âge », Anne Catherine très souvent se sentait dans ses visions comme devenue un enfant de cinq ou six ans 73 ; et un jour que, sans deviner la profonde signification de ce fait, elle demandait à son ange d’où venait que dans la contemplation elle devenait enfant, elle reçut cette réponse : « Si tu n’étais pas réellement un enfant, cela ne pourrait avoir lieu. » Il voulait dire : « Si tu n’étais pas, de corps et d’âme, aussi pure, aussi intacte, aussi exempte de tout ce qui peut altérer et ternir qu’une fleur brillant parmi les perles de la rosée du matin, tu ne pourrais pas revenir à la simplicité ignorante d’un innocent enfant. » Quand Marie Bagnesi, dans sa dix-huitième année, dut prononcer ses vœux comme sœur du tiers ordre de Saint-Dominique, elle ne savait pas ce que signifiait le vœu de chasteté et lorsque, sur sa demande, le confesseur lui dit que cela équivalait à n’avoir que Jésus-Christ pour époux, elle répondit en souriant : « J’ai accompli ce vœu depuis que je suis au monde : car mon cœur n’a jamais connu d’autre désir que d’aimer Jésus. » Sainte Madeleine de Pazzi, de son côté, put confesser sur son lit de mort qu’elle n’avait jamais su, pendant toute sa vie, ce qui était contraire à la pureté ni de quelle manière on pouvait la blesser. C’est que le miroir de ces âmes devait rester à l’abri de tout souffle provenant d’un bien périssable pour qu’elles fussent capables de posséder la lumière prophétique. Nous reconnaissons par là combien l’Église a raison, lorsqu’elle porte un jugement sur les dons extraordinaires, de ne reconnaître les marques infaillibles de leur vérité que dans ces vertus auxquelles l’homme ne peut arriver sans des souffrances extraordinaires et des efforts immenses et constants ; dans le parfait détachement de toutes les créatures et dans une humilité devenue pour ainsi dire une seconde nature. Il est impossible, parce que ce serait en contradiction avec la sainteté de Dieu, que la lumière intuitive habite dans une âme qui n’est pas morte à tout attrait des sens, à toute attache aux créatures et à son propre moi, et c’est pourquoi ce don est si rare, parce qu’on ne trouve qu’en peu de mortels une pureté et une humilité comme celles qui brillent dans tous les traits de la vie d’Anne Catherine.

 

14. Nul témoignage ne constate d’une manière aussi éclatante son humilité, son oubli d’elle-même et sa complète exemption d’amour-propre que les plaintes allant souvent jusqu’à l’amertume que répète fréquemment le Pèlerin, disant par exemple : « Qu’elle laisse tout tomber, qu’elle ne sait pas apprécier les plus grandes grâces, que sa négligence le prive des révélations les plus importantes sur les faits intérieurs d’une vie si privilégiée, etc. » Il éclatait ordinairement en plaintes de ce genre quand il supposait qu’Anne Catherine n’attachait pas la moindre importance à l’invasion chez elle de souffrances inaccoutumées et la plupart du temps accompagnées de variations soudaines, en sorte que, malgré tous les avertissements reçus dans les visions et qui lui disaient pourquoi et pour qui elle souffrait, elle n’était que rarement en état d’expliquer quel était le rapport intime de telles ou telles souffrances à certaines maladies et à certaines prévarications déterminées de l’ordre spirituel qu’elle avait à guérir et à expier. Les observations attentives du Pèlerin lui avaient donné la certitude que tous les phénomènes de souffrance et de maladie corporelle avaient, chez elle, pour principe, des causes et des faits de l’ordre spirituel tout à fait étrangers à la malade, et plus il avait à rechercher lui-même, à l’aide d’observations successives, la relation cachée des diverses souffrances avec une tâche d’expiation déterminée, plus son désappointement était grand quand Anne Catherine ne paraissait pas faire la moindre attention à des incidents qu’il jugeait si importants, n’y voyait qu’une chose tout à fait ordinaire, s’entendant de soi-même, et ne voulait pas comprendre l’étonnement qu’ils lui causaient. Elle trouvait seulement dans ses souffrances la marque que ses prières constantes pour le salut du prochain étaient exaucées, mais jamais la pensée ne lui venait le moins du monde qu’elles fussent une distinction ou même une chose de quelque importance qui pût prétendre à attirer sa propre attention ou celle d’autrui. De plus il arrivait souvent au Pèlerin, ce qui lui causait une surprise très pénible et désappointait complètement son admiration, de voir Anne Catherine s’occuper si peu du caractère particulier de ses souffrances qu’elle acceptait de Wesener des remèdes et des topiques destinés à la soulager et qu’elle les réclamait elle-même, au lieu de compter uniquement sur des remèdes célestes et des secours extraordinaires, comme l’aurait voulu le Pèlerin ; si bien que, dans l’excès de ses douleurs, elle se lamentait souvent de ce que personne ne savait y apporter quelque adoucissement. Parmi beaucoup de faits, nous ne rapporterons que ceux qui suivent.

Voici ce que le Pèlerin raconte à la date du 20 janvier et du 3 février 1823 :

« Ses douleurs augmentent en même temps que son courage tombe un peu. Toute la nuit elle reste couchée dans la même position et ses souffrances la font crier et gémir jusqu’à ce qu’on la retourne sur un autre côté. Elle est aussi tourmentée par des tableaux effrayants, où elle se voit comme un enfant poursuivi par des bêtes féroces qui est obligé, dans sa fuite, de traverser des bourbiers à la nage et qui ne peut appeler personne à son secours. Il n’y a eu de changement dans cette situation qu’à la vigile de la Chandeleur. Aux terribles vomissements de sang des derniers jours, a succédé tout à coup une enflure générale dans tout le corps. « Je souffre le martyre dans tous mes membres, disait-elle en gémissant : j’ai des douleurs poignantes jusque dans les talons. » Ce changement subit a commencé avec la sonnerie des premières vêpres de la Purification de la sainte Vierge, et il était complet lorsque la cloche cessa de sonner. Elle avait pourtant bon courage, mais elle ne pensa pas à cette coïncidence et n’en parla pas comme d’un phénomène surprenant. Elle a l’habitude de se comporter ainsi dans tous ses états et ne semble pas en avoir autrement connaissance : aussi, à ce point de vue, elle demande qu’on lui vienne en aide et trouve mauvais assez fréquemment qu’on n’ait pas essayé de la soulager par des remèdes. Sa vie pleine de mystères n’est extérieurement ni dirigée, ni gouvernée, et il en résulte des effets fâcheux, de grands inconvénients et beaucoup de désordre. »

Elle avait donc recouvré sa force d’âme à la suite de souffrances endurées avec patience, ce qui prouvait évidemment que le courage et la consolation ne pouvaient lui venir que de Dieu seul, auquel sa simplicité naïve et son ignorance complète d’elle-même étaient infiniment plus agréables que le Pèlerin ne semblait le soupçonner, bien qu’ayant été souvent témoin d’incidents semblables. Déjà, trois années auparavant, en janvier 1820, il avait été très frappé de la paix de cette âme qu’aucun tourment ne pouvait troubler et il avait consigné dans son journal les remarques suivantes :

« Elle est incroyablement courageuse et tout respire en elle une sérénité d’âme enfantine pleine de naïveté et tout à fait extraordinaire. Avec cela elle est toujours à l’état de contemplation, elle lutte pour y résister et se réjouit grandement de vivre et de souffrir. Il est impossible de reproduire ici ses discours, de décrire la manière dont elle passe de la réalité extérieure à la vision, son enjouement naïf, sa patience, son courage, son abnégation, tout le charme et toute la candeur qu’il y a alors en elle. Ceux qui ne la connaissent pas et qui l’ont vue ainsi ne peuvent le croire ni le comprendre. Elle est dans cet état l’image naïve et candide d’une âme pleine de bonté, d’innocence, de compassion, de courage, de confiance, de foi ou pour mieux dire de certitude complète : car ce que nous croyons, avec l’aide de la grâce, elle le connaît comme aussi véritable et aussi réel que son père, sa mère, ses frères et ses sœurs. Elle est avec cela sans retour sur elle-même, sans l’ombre de mécontentement ou d’irritation, elle ne connaît pas d’ennemis, elle est pleine de paix, de joie et d’amour et sans l’ombre de fausse majesté. Elle ne satisferait guères ceux qui exigent une mine officielle comme confirmation de l’investiture de la grâce divine, parce qu’eux-mêmes ont plutôt la figure de l’emploi que l’emploi lui-même. Quand le Pèlerin la visita, elle avait devant elle un livre, mais, à proprement parler, elle ne lisait pas ; elle cherchait à s’empêcher d’être profondément absorbée dans la contemplation, mais souvent ses efforts sont inutiles. Bientôt elle devint gaie et remercia Dieu de ce qu’elle pouvait vivre, souffrir et assister son prochain : dans l’éternité, elle ne le pourra plus. Elle ne connaissait rien qui pût l’attrister. Plusieurs scènes qu’elle avait oubliées les jours précédents lui revenaient à l’esprit. Ainsi dans les dernières nuits où le froid s’était fait fortement sentir, elle avait vu tous les gens des environs qui n’avaient pas de lits et leur grande misère, ce qui fit qu’elle envoya des lits. Elle vit aussi sans lit une pauvre veuve sa parente et s’adressa à son ange gardien pour qu’il priât l’ange de son frère de mettre à celui-ci dans le cœur la pensée de donner un lit à cette veuve. Le jour d’après, elle eut la consolation d’apprendre qu’en effet son frère avait fait cela. »

 

15. Cette source surnaturelle de consolation et de force, émanant de Dieu lui-même, est fermée, comme on peut le croire, à la fausse sainteté qui se targue à tort des faveurs célestes ; car, elle a sa racine dans l’orgueil de l’esprit, par conséquent dans le vice le plus dangereux et le plus haï de Dieu. Elle ne peut donc aspirer qu’aux récompenses et aux consolations que peut offrir le père du mensonge, à la satisfaction de la vanité, aux louanges et à l’estime des hommes et aux jouissances sensuelles. De même que c’est le propre de la vraie lumière de contemplation d’affermir l’âme de plus en plus dans l’obéissance et le mépris de soi-même, et de lui rendre comme impossible la révélation des faveurs et des grâces cachées de Dieu, en sorte que le devoir strict de l’obéissance à l’autorité spirituelle peut seul lui ouvrir la bouche, de même les ténèbres de l’orgueil spirituel sont inséparables de la vaine gloire, de la vanterie, du désir impudent d’être considéré comme quelque chose d’extraordinaire et honoré en conséquence, qui fait recourir sans scrupule à tous les moyens possibles pour atteindre à des fins condamnables. Et comme nécessairement le fruit des vrais dons de la grâce est l’illumination, l’augmentation de la foi et de toutes les vertus théologales et morales, de même inévitablement les effets de la fausse lumière et de l’orgueil spirituel sont le mensonge, l’hypocrisie, l’hérésie, la superstition avec tous les autres maux dans lesquels la faible humanité est précipitée par le prince des ténèbres lorsqu’existe cet obscurcissement presque incurable de l’esprit. Un jour qu’Anne Catherine, découragée par la grandeur de ses souffrances, priait le Seigneur de lui retirer ces visions où il lui fallait voir tant de choses qu’elle ne comprenait pas, elle reçut pour réponse :

« Je ne te donne pas ces visions pour toi, mais elles te sont octroyées pour que tu les fasses recueillir : tu dois les communiquer. Ce n’est pas le temps maintenant d’opérer des miracles extérieurs. Je te donne ces visions, et j’ai fait de même dans tous les temps, pour montrer que je suis avec mon Église jusqu’à la consommation des siècles. Les visions seules n’assurent le salut de personne : il faut que tu pratiques la charité, la patience et toutes les vertus. »

Une autre fois elle raconta ce qui suit : « J’ai ardemment prié Dieu de vouloir bien me retirer les visions afin que je n’aie plus la charge de les rapporter et la responsabilité qui résulte de là. Mais je n’ai pas été exaucée et, comme de coutume, il m’a été dit de raconter tout ce que je pouvais me rappeler suffisamment, quand même on se moquerait de moi ; je ne pouvais comprendre, a-t-on ajouté, l’utilité dont elles seraient. J’appris aussi que personne encore n’avait tout vu de la même manière et dans la même mesure que moi et que cela n’était point mon affaire, mais l’affaire de l’Église ; que, s’il s’en perdait beaucoup, cela amènerait après soi une grande responsabilité et un grand dommage ; que beaucoup de personnes qui étaient cause que je n’avais aucun repos, que le clergé qui n’ajoutait aucune foi à mes paroles et qui n’avait pas d’hommes pour les recueillir en rendrait un compte rigoureux, etc. Je vis aussi combien le démon suscitait d’obstacles. »

« Il m’a été ordonné, il y a longtemps déjà, de tout raconter, même quand le monde me regarderait comme une folle ; mais personne n’avait jamais voulu écouter cela, et les choses les plus saintes que je voyais et que j’entendais étaient prises tellement de travers et accueillies avec tant de dérision que, par crainte de leur faire tort, je renfermai tout en moi, non sans de grandes souffrances. Plus tard je vis souvent dans le lointain l’image d’un étranger qui venait à moi et écrivait beaucoup auprès de moi : je l’ai trouvé et reconnu dans le Pèlerin. J’ai eu, dès mon enfance, l’habitude de prier le soir pour détourner tous les accidents, tels que les chutes, les incendies et autres choses semblables ; et j’ai toujours après cela des visions d’accidents de ce genre qui se terminent d’une manière remarquablement heureuse : mais quand j’ai omis cette prière, j’entends raconter ou je vois toujours quelque grand désastre, ce qui me montre non seulement la nécessité de la prière spéciale, mais aussi l’utilité qu’il y a à ce que je fasse connaître cette persuasion que j’ai et l’avertissement intérieur que je reçois, parce que cela peut exciter aussi à accomplir par la prière cette œuvre de charité d’autres personnes qui n’en voient pas comme moi les effets. Les nombreuses et merveilleuses communications tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament, et la vue de scènes innombrables de la vie des saints, etc., ont toutes été un don de la miséricorde de Dieu, non pas seulement pour mon instruction, car il y a eu bien des détails que je ne pouvais pas saisir, mais pour que j’en fasse part, afin de ressusciter beaucoup de choses cachées et tombées dans l’oubli. Cela m’a été constamment ordonné à diverses reprises. Je lai raconté aussi bien que je l’ai pu : mais on ne se donnait jamais la peine d’y prêter l’oreille et il m’a fallu le renfermer dans mon intérieur et oublier beaucoup de choses. Mais j’espère que Dieu me rendra le nécessaire. »

 

16. Les communications qui suivent nous font voir de quelle manière Anne Catherine, dans la contemplation, pratiquait les vertus qui lui étaient recommandées par son époux céleste. Chaque fois que le tentateur s’approchait d’elle dans les visions, elle combattait contre lui, armée du bouclier de la foi.

« J’ai souffert, dit-elle, de telles douleurs aux plaies que j’étais au moment de pousser des cris : car je pouvais à peine les endurer. Le sang affluait violemment vers les stigmates. Tout à coup Satan vint à moi déguisé en ange de lumière et dit : « Veux-tu que je perce de part en part tes plaies, demain tout sera en ordre. Elles ne te feront plus si grand mal : tu n’auras plus tous ces ennuis qu’elles te causent ! » Mais je le reconnus tout de suite et je dis : « Va-t’en d’ici ! je n’ai aucun besoin de toi. Ce n’est pas toi qui m’as fait ces blessures : je ne veux rien de toi ! » Alors il se retira et se blottit comme un chien derrière l’armoire. Au bout de quelque temps, il revint et dit : « Il ne faut pas te figurer être si bien avec Jésus parce que tu t’imagines toujours courir de côté et d’autre avec lui. Tout cela vient de moi ! Je fabrique pour toi tous les tableaux que tu vois : j’ai aussi un royaume ! » Je le chassai de nouveau par mes réponses. – Il était fort tard : il revint encore, toujours parlant très clairement, et il me dit : « Pourquoi te tourmentes-tu de tout et ne sais-tu jamais ni comment, ni pourquoi ? Tout ce que tu as, tout ce que tu vois vient de moi, tu es dans un triste état : pourtant tu ne m’échapperas pas. Qu’as-tu besoin de te tourmenter ainsi ? » Je lui dis alors : « Retire-toi de moi ! Je veux appartenir à Jésus ; je veux l’aimer et te maudire ; je veux souffrir et être accablée de douleurs, suivant sa volonté. » Mais mon angoisse était si grande que j’appelai mon confesseur. Il me bénit, alors l’ennemi s’éloigna de moi. – Mais ce matin comme je disais mon Credo, il vint tout à coup à moi et me dit : « Que te sert de réciter ce Credo ? tu n’en comprends pas un mot ; mais je te montrerai clairement toutes choses : alors tu pourras voir et savoir. » Je lui répondis : « Je ne veux pas savoir, je veux croire. » Il cita encore un passage de l’Écriture sainte, mais il y eut un mot qu’il ne prononça pas et je lui disais toujours : « Prononce ce mot, dis-le tout entier si tu peux. » Je tremblais de tous mes membres. Enfin il s’en alla... »

« Quand je vois la communion des saints dans la lumière, leur action et leur amour réciproques, comment ils passent et se meuvent l’un dans l’autre et à travers l’autre, comment l’un est dans l’autre et pour l’autre, comment chacun est tout, sans cesser d’avoir son existence propre dans l’éclat infini de la lumière, je ressens une joie indicible et je suis inondée de clartés. Je vois alors, dans le voisinage et dans le lointain, de sombres figures qui sont les hommes, je suis attirée vers eux par un amour irrésistible, je me sens poussée à prier ardemment pour eux, à implorer Dieu et les saints qui s’efforcent de les secourir d’une manière si douce et si affectueuse que mon cœur bondit de joie. Et je sens alors, d’une façon plus vive et plus claire que le jour, que nous vivons tous dans la communion des saints et que nous sommes en rapport continuel avec eux. Et cependant je suis en même temps pénétrée de douleur de ce que les hommes sont si aveugles et si endurcis. Je crie hardiment vers le Sauveur : « Vous avez tout pouvoir, vous êtes tout amour ! Vous pouvez tout ! ne les laissez donc pas se perdre. Considérez votre précieux sang ! » Et alors il me fait voir comment il travaille pour eux de la manière la plus touchante. « Vois seulement, dit-il, comment je suis près d’eux pour les aider, pour les guérir et comment ils me repoussent violemment. » Et alors j’ai le sentiment de sa justice comme celui de la grâce avec une égale douceur et un amour égal..... »

« Souvent je suis conduite en esprit par mon guide vers toutes les misères humaines ; je visite tantôt des prisonniers, tantôt des mourants, tantôt des malades ou des pauvres, je vois des intérieurs de maisons, des lieux où règnent la discorde et le péché. Je vois aussi de mauvais prêtres, je vois de mauvaises prières, la profanation des choses saintes, des sacrements. Je vois de misérables humains dédaigner les grâces, les secours, les consolations, le rafraîchissement éternel du très saint Sacrement que le Seigneur leur offre, je vois comment ils s’en détournent, comment ils chassent violemment le Seigneur loin d’eux. Et je vois tous les saints dans un doux et affectueux mouvement pour les assister, mais je vois perdu pour eux le secours qui, en ce moment, leur était départi du trésor des mérites de Jésus, confié par lui à l’Église. Cela m’émeut profondément : je recueille dans mon cœur toutes ces grâces perdues, j’en remercie Jésus et je lui dis : « Ayez donc pitié de vos aveugles et misérables créatures : elles ne savent pas ce qu’elles font ! Ne considérez pas leurs iniquités ! Ah ! Seigneur, conservez ces grâces pour les pauvres aveugles ! Réservez-les-leur pour une autre fois, afin qu’ils soient secourus ! Ah ! ne laissez pas votre précieux sang se perdre pour eux ! » Et alors le Seigneur exauce souvent ma prière et je vois comment il leur fait de nouveau arriver ses grâces, et c’est pour moi une grande consolation. »

« Quand je prie en général pour ceux qui en ont le plus besoin, je fais ordinairement le chemin de la croix à Coesfeld : je prie à chaque station pour une classe différente de misères et je reçois alors des visions de toute espèce qui me montrent la détresse et l’assistance autour de moi, selon la position des lieux où ont lieu les divers cas et je vois de la station, à gauche ou à droite, une scène dans le lointain. Ainsi je me suis agenouillée aujourd’hui à la première station et j’ai prié pour ceux qui se préparent à la confession à l’occasion de la fête, afin que Dieu leur accorde la grâce de se repentir sincèrement de leurs péchés et de n’en cacher aucun. Alors je vis dans différents pays des gens prier chez eux ou aller çà et là à leurs affaires ; je les vis aussi penser à l’état de leur conscience. Je voyais ce qui se passait dans leur cœur et je les poussais par ma prière à ne pas se rendormir dans le sommeil du péché. Je voyais les personnes au moment où je priais. Je vois alors aussi ceux qui veulent venir trouver mon confesseur et je suis chargée de lui dire comment il doit traiter telle et telle personne que je lui annonce en termes généraux. »

« À la seconde station, je priai pour ceux que leur pauvreté et leur misère privent de sommeil, afin que Dieu leur donne consolation et espérance. Alors je vis l’intérieur de plusieurs misérables cabanes où les gens se tournaient et retournaient sur la paille avec la pensée qu’ils se lèveraient le lendemain dépourvus de tout, et je vis que ma prière les faisait dormir. »

« À la troisième station, je priai pour empêcher les querelles et les disputes, et je vis dans une maison de paysan un mari et sa femme vivement irrités l’un contre l’autre. Je priai pour eux, ils se calmèrent, se pardonnèrent mutuellement et se tendirent la main. »

« À la quatrième station, je priai pour les voyageurs afin que dans ce saint temps ils laissassent de côté leurs pensées terrestres et voyageassent en esprit vers Bethléem pour y visiter le cher enfant Jésus. J’en vis autour de moi plusieurs se dirigeant vers divers points éloignés et portant des bagages sur le dos. L’un d’eux marchait livré à toute sorte de vaines pensées. Je priai pour lui et je le vis, le long de la route, tomber sur une pierre et dire : « C’est le diable qui met cette pierre sur mon chemin. » Mais tout aussitôt il se recueillit, ôta son chapeau et se mit à prier en silence et à penser à Dieu. »

« À la cinquième station, je priai pour les prisonniers, qui, dans leur désespoir, ne pensent pas à ce saint temps et n’ont pas cette puissante consolation. Là aussi je fus consolée. Le reste est sorti de ma mémoire. »

« Comme je pensais au triste état qui me retient sur ma couche, je dis à Dieu : « Quel sort est le mien ! D’autres aident leur prochain et travaillent : moi je suis couchée ici comme un impotent. » Je priai Dieu de me donner un travail que je pusse faire. Là-dessus je vis tout à coup une salle d’auberge où des gens se querellaient et je priai du fond du cœur pour qu’ils se tinssent tranquilles. Et alors je les vis se mettre d’accord et s’apaiser. Je pensai ensuite à de pauvres voyageurs sans secours et je vis aussitôt un pauvre homme se traîner sur le grand chemin tout triste, car il ne savait pas comment se procurer de la nourriture et trouver un gîte pour la nuit. Il me faisait grande pitié. Je priai pour lui : alors je vis tout à coup un cavalier accourir au galop ; il demanda à l’homme, en passant auprès de lui, d’où il était et où il allait. L’homme lui dit des noms de villes que j’ai oubliés ; alors le cavalier lui donna de l’argent et poursuivit son chemin. L’homme s’arrêta tout étonné et regarda l’argent : il y avait quatre pièces, d’un thaler chacune. Il ne pouvait comprendre comment il avait tant reçu et disait : « Comme Dieu est admirable ! Si j’étais déjà arrivé dans la ville, je n’aurais pas reçu cet argent. » Je le vis alors délibérer sur tout ce qu’il ferait de cet argent : je le vois encore devant mes yeux. Mon guide me conduisit ensuite près d’une vingtaine de malades dont je suçai les ulcères pour les guérir. Quand mon guide m’appelle pour rendre de ces services charitables, je le suis en aveugle. Nous passons à travers les murs et les portes pour arriver près des malades : il me dit ce que j’ai à faire. Je vois tout d’un bout à l’autre et, alors même qu’il y a beaucoup de personnes devant le lit du malade, cela n’empêche rien : il y a partout place pour moi, je suis partout au large, rien ne peut rétrécir l’espace. Les malades, pendant que je les assiste, semblent endormis et sans connaissance, mais leur état s’améliore. Cette nuit j’en ai assisté plusieurs à Coesfeld ; j’en connais quelques-uns, notamment un petit bonhomme de douze ans : je veux prendre des renseignements. »

« Cette assistance n’est donnée par moi de cette manière que dans des pays chrétiens ; dans les pays lointains habités par des infidèles, je plane plutôt au-dessus de l’obscurité et je prie, le cœur très ému, pour que la lumière se fasse. Je crois que toute personne qui prie du fond du cœur pour des malheureux de ce genre avec le désir de les assister ainsi, s’il le pouvait, leur donne en effet cette assistance... »

« J’ai aussi à soigner et à guérir des maladies spirituelles. Ainsi j’ai été conduite par mon guide dans un hôpital spirituel qui était plein de malades de toute espèce, de tout âge, de tout sexe et de toute condition. Il y avait là une quantité innombrable de personnes que je connaissais ou que je ne connaissais pas. Je n’avais personne pour m’aider, sinon mon guide qui bénit pour moi de l’eau que je portais dans un petit chaudron. J’avais aussi sur moi des ossements de saints dont pourtant je ne faisais usage qu’en secret. Tous ces malades étaient atteints de maladies de l’âme causées par les péchés et les passions, et ces maladies se montraient aussi représentées extérieurement sur leur corps. Leur situation était indiquée par la pauvreté ou la commodité de leur couche. Les pauvres étaient couchés par terre sur de la paille, d’autres dans des lits sales ou propres, ce qui figurait leur entourage bon ou mauvais. Quelques-uns étaient étendus par terre, d’autres étaient assis sur leur séant, etc. Je ne leur adressais pas la parole, ni eux à moi, mais quand je bandais leurs blessures, ou que je suçais leurs plaies et leurs ulcères, quand je les arrosais d’eau bénite ou que je leur faisais toucher secrètement des reliques, ils avaient l’air content et guérissaient. Ceux qui avaient péché par paresse avaient les pieds ou les mains paralysés : ceux qui étaient enclins au vol ou à d’autres mauvaises pratiques avaient dans ces membres des convulsions, des crampes, des ulcères. – Des maux secrets avaient leur siège dans des abcès cachés qu’il fallait dissoudre au moyen de cataplasmes ou tirer au dehors à l’aide de vésicatoires. Il y avait aussi des gens qui avaient la tête malade et qui se tourmentaient à faire des recherches inutiles. Je vois ceux-là, l’esprit troublé, aller devant eux, comme pris de vertige, et tout à coup donner de la tête contre quelque chose, puis revenir à la raison. J’eus affaire à beaucoup, à des personnes d’ici, à d’autres de pays éloignés et entre autres à des protestants : par exemple à une jeune fille qui souffrait d’une certaine rigidité des membres. Des raies dures et livides couraient à travers son corps comme des veines, il semblait qu’elle eût été meurtrie de coups jusqu’au sang. Je la guéris avec de l’eau bénite. Je guéris aussi des gens qui paraissaient morts : ils étaient dans un troisième endroit et se distinguaient en cela qu’ils étaient couchés là, pleins de patience, mais parfaitement incapables de faire le moindre mouvement, ils ne pouvaient pas s’aider eux-mêmes. Chez eux aussi le mal à guérir se manifestait par l’apparence d’une maladie corporelle et je leur posai des bandages. »

« À la fin de mon travail, je fus assistée par quelques vierges. Ensuite je fus reconduite ici par mon guide et il me fut encore sévèrement défendu de croire que je ne fais rien puisque j’avais fait tout cela ; je devais voir que Dieu se sert de chacun de nous d’une manière différente... »

« J’allai encore visiter un grand hôpital de soldats de toute espèce. C’était comme un hangar : où était-ce ? je l’ignore. Il y avait des Allemands et d’autres qui ne l’étaient pas. Ils étaient comme prisonniers et arrivaient sur des chariots. Un grand nombre d’hommes qui conduisaient ces chariots étaient misérablement vêtus et portaient des souquenilles grises. Il semblait que quelques-uns de ceux qui se trouvaient dans l’hôpital étaient un peu élevés en l’air et ceux-là avaient des maladies morales représentées, comme dans le précédent hôpital, sous la forme de maladies corporelles. J’allai partout, j’assistai, je guéris, je mis des bandages et je fis de la charpie. Des saints m’accompagnèrent. Ils m’aidaient, cachaient à mes yeux tout ce qui était indécent et le couvraient comme d’un voile de ténèbres, car plusieurs de ces malheureux étaient sans aucune espèce de vêtement. Enfin il en vint aussi beaucoup qui avaient des blessures corporelles : ceux-ci n’étaient point suspendus en l’air, mais couchés par terre. Les plaies de ceux qui ont des maladies morales sentent beaucoup plus mauvais et ont leur origine au fond du cœur : mais extérieurement elles ne paraissent pas aussi hideuses quoiqu’elles soient plus redoutables. Les blessures du corps ne sont pas aussi profondes ; elles ont une odeur plus saine, mais paraissent plus effrayantes pour celui qui ne les comprend pas. Souvent elles guérissent les plaies morales par la patience avec laquelle elles sont endurées. Je donnai tout ce que j’avais. Je coupai en morceaux mes draps de lit, je distribuai tout mon linge blanc et aussi les effets de l’abbé Lambert. Mais plus j’en distribuais, plus il en fallait, et je n’en avais jamais suffisamment. Mais il y eut bien des braves gens qui m’apportèrent beaucoup de choses. – Il y avait là en outre une pièce où des officiers étaient couchés : pour ceux-là, il me fallait avoir quelque chose de mieux. Il se trouvait là aussi de mes ennemis et je me réjouis de pouvoir leur faire du bien. Il y en avait un qu’on ne pouvait secourir, car il voulait un médecin à son idée tel qu’on n’en trouve nulle part. Son état paraissait affreux. Plus tard j’eus encore divers patients à guérir, des gens de ma connaissance, des paysans, des bourgeois, des ecclésiastiques, et aussi N. N... Je suis depuis longtemps chargée de lui dire quelque chose : son état devient pire chaque jour. Il cherche à être honoré et considéré extérieurement et pour cela il néglige les âmes. »

 

17. Elle donna les éclaircissements qui suivent sur la signification et le résultat de ces guérisons et de cette assistance en vision :

« On me fit voir toutes les personnes que j’ai guéries en suçant leurs plaies, ce qui a été fait en réalité et en esprit. Et mon époux me dit que toute assistance de ce genre donnée en esprit avec un vif désir est une assistance réelle ; et que j’ai à faire cela en esprit parce que présentement je ne puis le faire corporellement.

« Quand, étant enfant, je travaillais dans les champs, ou, qu’étant religieuse, je travaillais dans le jardin, je me sentais poussée à prier pour que Dieu daignât faire pour les hommes ce que je ne pouvais en ce moment faire que pour les plantes. Et il m’a souvent été expliqué clairement que toutes les créatures ont dans leur manière d’être certaines ressemblances, en sorte qu’une chose peut être considérée comme un emblème à l’égard d’une autre : de même on peut, dans la prière et le commerce avec Dieu, faire avec piété et charité à l’image ou à la ressemblance d’une chose ce que des empêchements humains ne permettent pas de faire à la chose ou aux personnes elles-mêmes. Et ainsi, de même qu’une image, une ressemblance peut m’éclairer, me toucher, m’exciter à l’égard de ce qu’elle représente, de même je puis exercer la charité, rendre des services, donner des soins à l’image et ressemblance de l’objet pour lequel je ne puis rien faire de semblable personnellement et immédiatement : car si je fais cela en Jésus et pour Jésus, il le transmet lui-même aux personnes par ses mérites. C’est pourquoi le Dieu de miséricorde me donne, lorsque je le prie avec le désir d’assister mon prochain, de si vivantes images du travail si varié auquel je me livre pour sauver et assister celui-ci ou celui-là... »

« Il m’a été aussi montré quelle grâce ineffable Dieu fait en donnant de telles visions et de tels travaux, en acceptant le travail en vision ou en esprit comme un travail complet et réel et en l’inscrivant au profit de l’Église comme un travail réel, un secours tiré du trésor de la coopération d’un de ses membres : mais pour pouvoir servir à l’Église, il faut que ce travail ait lieu en union avec les mérites de Jésus-Christ, parce que les nécessiteux, les égarés, comme membres de l’Église, ne peuvent recevoir du secours que de l’Église elle-même ; il faut que la puissance de guérir soit réveillée et mise en mouvement dans elle comme dans un corps, et c’est en cela que consiste la coopération. Cela est plus aisé à sentir qu’à exprimer. »

« Comme souvent il me paraît à moi-même très étrange que, presque chaque nuit, j’aie à voyager si loin et à m’occuper de tant de choses de toute espèce, je me disais souvent : « Quand je voyage ainsi ou que je porte secours, tout me semble si véritable et si naturel ! Et pourtant je suis à la maison étendue sur ma couche, malade et souffrante. » Mais j’ai reçu cet avertissement : « Tout ce qu’on désire du fond du cœur faire pour Jésus-Christ, pour son Église et pour le prochain, on le fait réellement dans la prière. Et tu vois comment tu le fais ! »

 

18. Ces dernières communications donnent la clef à l’aide de laquelle on a l’intelligence de toute cette action en esprit ou dans les tableaux symboliques des visions. C’est une prière, une action dans la prière, accompagnée de grandes souffrances et de grands sacrifices, qui, selon une indication donnée par Dieu, s’applique à des fins déterminées ; c’est pourquoi, elle est toujours exaucée et, dans ses résultats, ses fruits, ses mérites divers, appliquée par Dieu au moyen de la personne qui prie comme instrument de ses miséricordes, à ceux pour lesquels il la lui a demandée. Cette prière est donc infiniment plus qu’une prière générale pour tous : c’est un travail spirituel, un effort, une lutte, un combat au milieu de peines corporelles et spirituelles se renouvelant tous les jours et à toute heure, pour des tâches déterminées posées par Dieu, ou le paiement dû pour l’octroi de la grâce demandée, accompli par la pratique de l’acte de charité le plus parfait ; c’est donc une prière qui a pour complément d’être exaucée, qui, chaque fois, est liée à un succès certain et cueille, pour ainsi dire, un fruit arrivé à sa maturité ; en un mot, c’est la prière agissant, expiant, donnant satisfaction en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Anne Catherine est semblable à l’arbre planté au bord des eaux courantes sur lequel chaque jour mûrissent de nouveaux fruits pour ceux qui sont dans le besoin : elle est la mère dont les mamelles se remplissent journellement du lait des mérites, et de laquelle une multitude infinie reçoit la nourriture spirituelle. Elle-même a souvent expliqué en quoi consiste cette prière agissant dans le Sauveur et avec lui. Ainsi nous lisons dans le journal du Pèlerin, à la date du 7 juillet 1820 :

« Elle est, depuis plusieurs jours, en proie à des douleurs indicibles. En outre, cette nuit, elle a rendu beaucoup de sang par la plaie du côté et elle a été toute trempée de sueurs extrêmement abondantes. Quand elle veut changer de chemise toute seule, elle prend d’abord deux gouttes d’huile de sainte Walburge qui lui donnent la force d’accomplir cette pénible opération sans violents accès de toux. Elle ressemble aujourd’hui à une martyre, et avoue avoir eu de telles souffrances qu’elle a crié à haute voix vers Dieu pour être soulagée et qu’elle l’a imploré pour ne pas être torturée au delà de ce qu’il lui est possible d’endurer. « Ces douleurs, dit-elle, me sont surtout cruelles à endurer lorsque je ne puis pas les supporter en silence et que je ne puis m’empêcher de gémir ; je crois toujours alors que la charité y fait défaut et qu’elles ne peuvent pas être exaucées par Dieu. C’était comme si du feu était placé sur mon corps et envoyait à travers ma poitrine, mes bras et mes mains des rayons très déliés qui y apportaient de cruelles douleurs. » Pendant qu’elle parlait ainsi, les larmes coulaient de ses yeux, non à cause de ses souffrances, mais parce qu’elle contemplait continuellement les douleurs du Seigneur. « Il n’est, disait-elle, au pouvoir d’aucune intelligence humaine de comprendre les douleurs que Jésus a souffertes depuis sa naissance jusqu’à sa mort, quand on les voit comme je les ai vues. C’est surtout dans sa Passion, qu’il endure sans se plaindre, semblable à un agneau, qu’on a le sentiment de son amour infini. J’ai été conçue dans le péché, je suis une misérable pécheresse, pourtant la vie m’est à charge déjà depuis longtemps et toute injustice m’afflige vivement, mais combien était au-dessus de tout la perfection incompréhensible de Jésus recevant des offenses de toutes parts, martyrisé et honni jusqu’à son dernier moment. Cette nuit, au milieu de douleurs incessantes, j’ai vu de nouveau tout ce qu’il a souffert depuis sa conception jusqu’à sa mort. Et j’ai vu aussi là ses souffrances intérieures et j’ai senti de quelle nature elles ont été en tant qu’il a voulu me les rendre intelligibles par sa grâce. Je suis si faible que j’en raconterai seulement ce qui me revient dans le moment. J’ai vu dans le cœur de Marie une gloire et dans cette gloire un enfant brillant de clarté et, pendant que je le considérais, il me sembla que Marie planait au-dessus et tout autour : je vis l’enfant croître et je vis tous les tourments du crucifiement s’accomplir sur lui. C’était un spectacle horriblement triste : je pleurai et sanglotai à haute voix. Je vis d’autres figures le frapper, le pousser, le flageller, le couronner d’épines, le charger de la croix, l’y clouer, lui percer le côté : je vis toute la Passion du Christ dans l’enfant, c’était un affreux spectacle. Et quand l’enfant fut suspendu à la croix, il me dit : « J’ai souffert cela depuis ma conception jusqu’à ma trente-quatrième année où cela s’est accompli extérieurement. (Le Seigneur est mort à l’âge de trente-trois ans et trois mois.) Va et annonce cela aux hommes. » Mais comment puis-je l’annoncer aux hommes 74 ?

« Je le vis aussi enfant nouveau-né et je vis beaucoup d’enfants venir à la crèche et maltraiter l’enfant Jésus. La Mère de Dieu n’était pas là pour le protéger. Ces enfants vinrent avec des verges et des fouets de toute espèce : ils le frappèrent au visage jusqu’à ce qu’il fût en sang ; il essayait de parer les coups avec ses petites mains qu’il mettait en avant d’un air aimable et les plus jeunes enfants frappaient dessus méchamment. Il y en avait quelques-uns pour qui leurs parents arrangeaient et tressaient les verges à cet effet ; ils venaient avec des épines, des orties, des fouets, des baguettes de toute espèce et chaque objet avait sa signification. L’un d’eux vint avec une verge très mince, semblable à une tige de blé, et quand il essaya de frapper avec, elle se cassa en deux morceaux. Je connaissais plusieurs de ces enfants. D’autres se pavanaient dans des habits somptueux : je les leur ôtai et j’en corrigeai quelques-uns d’importance.

« Je vis ensuite le Seigneur marcher avec ses disciples : il pensait aux douleurs qu’il avait endurées dès le sein de sa mère et à ce que tous les hommes lui avaient fait souffrir incessamment, pendant son enfance et sa vie enseignante, par leur endurcissement et leur aveuglement, mais surtout à ce qu’il avait souffert de la malice, de l’envie et de l’espionnage des Pharisiens. Il parlait de sa Passion à ses disciples et ils ne le comprenaient pas. Et je vis les souffrances intérieures qui traversaient l’âme du Seigneur : je vis ces souffrances comme des couleurs et comme des ombres ténébreuses et pleines d’amertume passer sur son visage grave et mélancolique, entrer dans sa poitrine et dans son très saint cœur et le déchirer de toutes parts. C’est quelque chose qu’on ne peut décrire : je le vis alors tout pâle et torturé dans toute sa personne, et comment ces souffrances touchaient de plus près à son âme que plus tard celles du crucifiement. Il les supportait en silence, avec un amour et une patience infinis. Je le vis ensuite à la Cène et je vis l’immense douleur que lui causa la méchanceté de Judas. Je vis qu’il aurait souffert volontiers un surcroît de tourments pour que celui-ci ne le trahît pas : car sa mère aussi avait aimé Judas, s’était toujours beaucoup entretenue avec lui, lui avait donné beaucoup d’enseignements et d’avis. Cela lui fit plus de peine que tout le reste ; et je vis comment il lui lava les pieds avec infiniment de douleur et d’amour, comment il lui présenta le morceau de pain et le regarda affectueusement ; il y avait des larmes dans ses yeux et ses dents grincèrent de douleur. Je vis comment Judas vint à lui, comment il donna sa chair et son sang à manger à ce traître et lui dit avec une douleur infinie ces mots : « Fais vite ce que tu fais. » Mais Je vis alors Judas se retirer en arrière, puis quitter la salle. Je vis toujours le Seigneur en cette circonstance transpercé par ses douleurs intérieures sous forme de nuages, de rayons colorés et d’éclairs. Je le vis ensuite aller avec ses disciples à la montagne des Oliviers et je vis que sur le chemin il ne cessait de pleurer, en sorte que ses larmes coulaient à torrents : je vis Pierre si hardi et si présomptueux qu’il croyait à lui seul renverser tous ses ennemis, et cela aussi attristait Jésus. Il savait que Pierre le renierait. Je le vis laisser ses disciples, excepté trois qu’il aimait de préférence, dans une espèce de hangar ouvert qui était en avant du jardin des Oliviers. Il leur dit de dormir là. Je le vis toujours pleurer. Il alla alors plus loin dans le jardin et laissa derrière lui les apôtres qui se croyaient si vaillants. Je les vis bientôt s’endormir : je vis aussi le Seigneur, tout brisé de douleur, suer le sang, et je vis l’ange lui présenter le calice. »

« Le soir, elle continue toujours à frissonner et à trembler par l’excès de la douleur, mais elle est incroyablement patiente, pleine d’amour, de calme et de douceur : il y a même en elle quelque chose de plus noble au milieu de toutes ces tortures. »

30 août. « Elle a été cruellement déchirée par des douleurs inexprimables. Il lui a été montré que chacune a sa signification particulière, suivant laquelle une partie déterminée du corps lui est livrée en proie : elle a vu aussi comment chaque espèce de supplice, qu’il agisse en perçant, en déchirant ou en brûlant, a sa signification propre ; comment chacun de ces tourments, supporté au nom de Jésus avec patience et en union avec sa Passion, devient un sacrifice qui satisfait pour les péchés et les manquements à cause desquels il a été imposé et que par là on rachète pour le corps de l’Église ce que la négligence et la perversité des hommes lui ont fait perdre. »

 

 

 

 

CHAPITRE IX

 

LES FORMES DE LA PRIÈRE AGISSANTE, OU DES TRAVAUX DANS LA MAISON DES NOCES.

 

 

1. Les formes sous lesquelles Anne-Catherine doit exercer l’action par la prière ou, sous forme de visions symboliques, travailler dans la maison des noces et satisfaire par là pour les membres de l’Église, ces formes, disons-nous, ne sont pas de son choix, mais tiennent à la nature de chacune des tâches qui lui sont imposées par le Seigneur, chef de l’Église. Ces tâches sont aussi variées que les paraboles où le divin Sauveur nous représente dans les évangiles son union avec l’Église et avec les fidèles pris en particulier. Il appelle l’Église sa fiancée, son corps, sa vigne, son jardin, son champ, son troupeau ; il se nomme lui-même le pasteur, le sauveur, le médecin, le protecteur, le semeur, le maître de la vigne ; il appelle le sacerdoce le sel de la terre, etc. De même que ces paraboles ne sont pas de vaines figures, mais la désignation symbolique de la nature intérieure et de la forme de son union avec ceux qu’il a rachetés et des effets multiples de cette union, de même aussi les travaux par la prière qu’Anne-Catherine doit accomplir sous la forme de ces paraboles ne sont pas quelque chose de fortuit, d’arbitraire ou de vain, mais quelque chose de nécessaire, en tant que correspondant intérieurement à la nature et au but de sa tâche. A-t-elle par exemple dans l’Église, comme vigne du fils de Dieu, à réparer les omissions des serviteurs négligents, toute son action, dans la vision, prend la nature, c’est-à-dire qu’elle a la forme, la valeur et les résultats des travaux qui ont coutume de se faire dans une vigne réelle ; en outre, comme preuve palpable que les efforts et les fatigues d’un travail fait dans la vision sont aussi réels, aussi sensibles et ont les mêmes conséquences que ceux de la vie ordinaire, Anne Catherine rapporte avec elle dans son corps les suites visibles des efforts qu’elle a faits, ainsi qu’il arrivait pour Lidwine quand elle revenait de ses voyages en vision.

Voici ce qu’elle raconta le 20 février 1820 : « J’ai été conduite par mon guide dans une vigne située au couchant de la maison des noces. Cette vigne était dans un triste état : il y avait à la vérité plusieurs ceps bons et forts, mais les branches n’étaient ni taillées, ni mises en ordre ; la terre n’était ni fumée, ni bêchée, et tout était couvert d’orties de toute dimension. Là où la souche était bonne, les orties étaient hautes et touffues, et ne piquaient pas si fort ; mais là où les branches retombaient sans vigueur, la vigne était comme étouffée sous une quantité d’orties très petites et dont la piqûre était très cuisante. Il n’y avait dans la vigne ni chemin, ni sentier ; tout était inculte et encombré de mauvaises herbes. Je vis là plusieurs belles maisons dont la porte était envahie par les orties et d’autres plantes de ce genre qui s’élevaient presqu’à la hauteur des fenêtres ; à l’intérieur, tout au contraire, ce qui tient aux arrangements domestiques était dans le plus bel ordre, j’y vis assis des dignitaires ecclésiastiques qui lisaient et étudiaient toute espèce de livres inutiles : mais aucun n’allait au dehors pour s’occuper le moins du monde de ce qu’il y avait à faire à la vigne. Au milieu de la vigne était une espèce de bâtiment de ferme autour d’une église ; mais il n’y avait pas de chemin pour y arriver. Tout était couvert d’une végétation parasite et l’église entière était comme tapissée de vert. Le Saint-Sacrement était dans l’église, mais la lampe n’était pas suspendue devant l’autel. Dès que j’entrai dans la vigne, j’eus le sentiment qu’il y avait dans le voisinage des ossements de saint Liboire et je les trouvai en effet déposés dans cette église : mais ils n’y étaient plus l’objet d’une vénération particulière. L’évêque de cette église semblait éloigné, et il n’y avait plus de chemin qui conduisît à l’église. La vigne faisait une impression bien triste et il me fut dit que je devais y travailler. Il y avait là un couteau d’os à deux tranchants qui avait à peu près la forme d’une faucille : je devais m’en servir pour tailler les sarments. Un hoyau pour bêcher et un panier pour porter le fumier me furent aussi montrés et le travail à faire me fut expliqué. Au commencement il présentait de grandes difficultés, à la fin il devait devenir plus facile. Je reçus encore des explications sur la manière de cueillir les raisins et de les mettre sous le pressoir : mais je les ai oubliées. Depuis que j’ai à m’occuper de cette vigne, mes souffrances ont beaucoup changé de caractère. C’est comme si mon corps était percé de part en part avec un couteau pointu à trois tranchants ; les douleurs vont de là à travers tous les membres, et j’ai surtout des élancements insupportables dans les os et dans toutes les articulations jusqu’à la pointe des doigts. »

22 juin. « Elle est, dit le journal du Pèlerin, continuellement occupée de ces travaux accomplis par la souffrance ; dans quelque position qu’on la mette, elle a toujours la sensation d’être couchée parmi les orties et les épines les plus piquantes. « J’ai eu à travailler dans la vigne abandonnée, a-t-elle dit un jour, et en outre j’ai été assaillie par un essaim de nouveaux tourments. Je ne savais rien de ma position extérieure. Il me semblait que je m’étais exténuée de travail dans la vigne et j’avais la sensation douloureuse de n’être pas couchée dans mon lit, mais parmi les orties ; comme je voyais près de moi un coin que j’avais déjà sarclé, je demandai qu’on voulût bien m’y poser. On eut égard à mon état et on me dit qu’en effet on allait me mettre dans un endroit où il n’y avait pas d’orties. Alors on me déposa dans mon lit et je dis en gémissant : « Ah ! tu m’as trompée et tu m’as mise au beau milieu des orties. » Je voyais et je sentais ainsi : je ne savais rien de ma position extérieure, j’avais le sentiment que j’étais dans la vigne. Je souffrais de plus en plus des piqûres que je m’étais faites en arrachant des orties et, d’autre part, la taille des branches avec la serpette en os me causait de vives douleurs dans le corps et dans toutes les articulations. Mon travail m’avait conduite jusqu’à la première maison, à l’endroit le plus inculte et le plus sauvage de la vigne. Comme j’éprouvais de très grandes douleurs, je posai sur mon corps les reliques de saint Ignace et de saint François Xavier, je leur demandai du soulagement et je l’obtins. Je vis les deux saints en l’air : un jet de lumière descendit sur moi et me pénétra comme un tressaillement : je me sentis alors soulagée dans tous mes membres. » Ses souffrances étaient si grandes et son extérieur tellement altéré, ajoute ici le Pèlerin, que son entourage, bien qu’accoutumé à de pareils spectacles, en fut très ému. Je lui trouvai aux pieds et aux mains une quantité de marques toutes pareilles à celles que laisse la piqûre des orties. Lorsqu’en poursuivant son travail, elle fut arrivée jusqu’à l’église, sainte Françoise Romaine lui apparut très maigre et très décharnée, ressemblant à un squelette. « Vois, dit-elle, il m’a fallu travailler comme toi, et cela m’a mise dans un état aussi misérable qu’est le tien à présent : cependant je n’en suis pas morte. » Ces paroles la consolèrent, son pâle visage commença à reprendre des couleurs et elle se montra animée comme quelqu’un qui reçoit une nouvelle excitation au travail ; ses doigts s’agitaient comme pour arracher ; les doigts du milieu étaient raides et courbés. Tout à coup elle cria en souriant tristement : « Je viens de me heurter bien fort le genou. L’os a reçu une rude atteinte. Je suis toujours si pressée et si ardente ! Je me suis cognée contre une grosse souche dans la vigne. Le couteau en os me fait bien du mal à la main. » Sa main droite est enflée, ses bras et ses mains sont couverts de piqûres d’orties.

Le 26 juin elle dit : « Je n’ai plus que peu de jours à travailler. Grâce à la peine que j’ai prise pour me vaincre, le travail m’a doublement réussi. Il m’a fallu moudre et réduire en poussière les mauvaises herbes. Le travail le plus pénible est celui que m’a donné un presbytère où une mauvaise servante est la maîtresse. C’est là que Claire de Montefalco m’est apparue et m’a dit : « Le plus difficile est fait. » Mais ses douleurs étaient telles que le confesseur craignait de la voir mourir.

2 juillet. « Le travail de la vigne est terminé, on m’a recommandé de prier et de donner encore un coup de main. Les orties dans la vigne signifient les passions charnelles. Mon conducteur a dit : « Tu as bien travaillé, il faut maintenant prendre un peu de repos », mais je n’y parviens pas. »

15 juillet. « J’ai eu cette nuit un travail de prière ; un très brave homme que je connais m’était depuis longtemps montré comme étant tombé très bas. J’ai prié pour lui et son cœur a été touché. Il ne sait rien de cela et il y a longtemps qu’il n’est venu ici. Mais j’ai eu le sentiment qu’il m’était mis sous les yeux pendant la nuit, et cette nuit, j’ai prié ardemment pour lui ; il s’est produit un changement dans son âme et il ira se confesser. Il est venu me voir ce matin sans que je m’y attendisse et je l’ai consolé. Il ignore que l’état où il est ne m’est pas inconnu et que je l’ai excité par la prière ; mais il est en voie de retour. Je lui ai dit ce que Dieu m’a inspiré de lui dire. »

29 juillet. « Je me suis trouvée dans un verger planté de pommiers autour duquel se trouvaient des collines avec des vignobles, les uns éclairés du soleil, les autres dans l’ombre ; dans le verger était un bâtiment rond qui avait l’air d’un cellier. Il s’y trouvait des tonneaux, des cuves et un grand vase de bois, percé de trous par dessous. Il avait un double fond et c’était un pressoir. Une de ces religieuses des anciens temps qui m’assistent souvent m’accompagnait dans le verger. Il me fallait cueillir des pommes. Je les prenais à un grand arbre et les bras me faisaient bien mal. J’en ai d’abord jeté un plein tablier dans le tonneau. Il me fut dit qu’il n’en fallait mettre aucune qui ne fût mûre. Et comme je me disais que le peu que j’avais recueilli n’en valait pas la peine, il me fut montré quelle quantité de jus en sortirait. Je ne comprends pas cette vision ni sa signification, mais c’est le commencement du travail qui m’a été annoncé. »

30 juillet. « Elle eut de nouveau la même vision de travail fait sous la direction de la bienheureuse religieuse. Elle s’est tant fatiguée à porter des pommes au pressoir que les bras lui font grand mal. »

31 juillet. « Dans le verger il n’y avait qu’un grand pommier. Je n’ai pas cueilli de pommes aujourd’hui, mais j’ai eu seulement à redresser des plantes qui entourent le pied de l’arbre, à les transplanter, à les étayer, à arracher celles qui étaient mortes, à arroser celles qui se fanaient, ou à les ombrager. Il m’a été montré que cela se rapportait aux sectaires (faux mystiques). L’arbre portait des pommes trop mûres et piquées des vers. Les unes étaient gâtées par la surabondance du jus ; dans les autres les vers étaient le résultat de l’orgueil, de l’amour-propre et d’une association très dangereuse. Ces pommes, lorsqu’elles tombaient de l’arbre, écrasaient les plantes qui se trouvaient au-dessous et les infectaient de vers. Mais quand elles étaient cueillies et jetées dans le pressoir, elles donnaient une bonne boisson. Elles indiquaient les maîtres d’école dans les paroisses dont l’esprit s’était gâté et qui étaient représentées par les plantes. Dans ce travail, j’avais pour compagnes les anciennes religieuses du couvent, aujourd’hui bienheureuses. – J’ai eu ensuite une autre vision touchant l’état de ces gens. Je vis que ceux qui avaient émigré au nord suivaient les voies les plus dangereuses et se séparaient pour la plupart : et je reconnus combien il fallait prier Dieu pour que les plantes orgueilleuses et exubérantes fussent retirées de ces paroisses, afin que celles qui valaient mieux pussent rester dans l’Église. »

2 août. « Cette nuit il m’a fallu travailler vigoureusement dans le jardin. Lorsque j’eus fini de faire le triage des pommes gâtées, j’eus à recommencer dans une des vignes située sur les coteaux environnants. J’avais près de moi une hotte ; il me fallait cueillir grappe à grappe les raisins mûrs et même ceux qui l’étaient trop et les jeter dans la hotte afin que ceux qui étaient encore verts pussent mûrir et que rien ne se gâtât. Quand la hotte était pleine, je devais la vider dans un pressoir qui était plus petit que le pressoir des pommes. Je fais les travaux de cette espèce en priant et en méditant sans relâche et j’ai des visions accessoires touchant le bien qui en résulte. Ce travail se rapporte toujours à la nouvelle secte. Mon conducteur était seul auprès de moi. »

3 août. « J’ai encore pendant longtemps cueilli et trié les raisins, rempli et vidé la hotte. Il me fallait arracher beaucoup de grains qui étaient à demi gâtés et nettoyer les grappes. Mon conducteur était seul près de moi. J’ai déjà fait bien du travail et il m’a été montré qu’il porte des fruits. »

5 août. « Cette nuit j’ai eu tant de mal à me donner dans la vigne que j’en suis encore très fatiguée. Il y avait des grappes si énormément grosses, presque aussi grosses que moi et elles étaient si lourdes ! Je ne savais comment m’y prendre pour les transporter. Il me fut dit que c’était la vigne épiscopale et je reconnus la grappe de chacun. J’avais à m’occuper d’une dizaine d’évêques. Je me souviens de notre vicaire général, de l’évêque d’Ermeland et d’un autre qui est encore à venir. Il m’a fallu de nouveau égrener beaucoup de grappes. Je ne savais pas comment transporter les raisins, mais je me souvins que, dans mon enfance, je chargeais sur ma tête, en me courbant au-dessous, et transportais ainsi des bottes de fourrage plus grosses que moi. Je me glissai donc sous la grappe et comme je craignais de la froisser, je me donnai beaucoup de peine pour la garnir de mousse et de feuilles et je la portai heureusement dans la hotte où j’eus de nouvelles angoisses parce qu’elle s’écrasa, mais je fus consolée en apprenant qu’il en devait être ainsi. J’ai fait tout cela sans cesser un instant de prier. Je devais manger pour me réconforter trois grains pris à trois grappes différentes : celle du vicaire général était de ce nombre. Je ne sais pas ce que cela signifie. »

8 août. « Cette nuit, il a fallu me donner une peine incroyable pour des ceps de vigne en espalier à Coesfeld. Ils étaient dans un bien triste état ; presque tous les grains étaient à moitié pourris. Je trouvai peu de chrétiens vraiment pieux. Les ecclésiastiques étaient assis au cabaret. Dans un endroit devant lequel il me fallut passer, il y avait beaucoup de gens qui m’injurièrent : et cependant ils m’envoyèrent au travail. Je vis aussi le vieux N. qui regardait toujours en l’air et laissait tout se perdre autour de lui. »

10 août. « Cette nuit j’ai eu à faire un pénible travail entre les vignes, à propos du manque de charité dans le clergé. Mes souffrances étaient tout à fait de la même espèce que celles du jardin de sainte Claire de Montefalco, laquelle du reste était auprès de moi et me montra une planche pleine d’herbes de diverses espèces. Au milieu se trouvait du réséda et un arbuste aromatique qui devient très haut dans les pays chauds. L’autre plate-bande était de plantes à feuilles lisses sous lesquelles étaient de longues épines. Comme je ne savais pas comment m’y prendre, Claire me dit qu’il fallait seulement me jeter dessus, que, pour ma récompense, j’aurais les bonnes plantes qui étaient au milieu. Elle me raconta et me fit voir aussi plusieurs traits de sa vie. Je vis qu’étant enfant, elle était agenouillée près d’un rosier et priait. L’enfant Jésus vint et lui présenta un écriteau où il y avait une prière. Elle voulait le garder, mais l’enfant l’emporta en se retirant. J’ai retenu quelque chose de cette prière : « Je vous salue, Marie, par le doux cœur de Jésus. Je vous salue, Marie, pour la délivrance de toutes les pauvres âmes du purgatoire. Je vous salue, Marie, par tous les séraphins et les chérubins. » Dans les intervalles des versets, elle devait baiser la terre. La fin de cette prière était très belle : je l’ai oubliée. Quand Claire était en compagnie, elle devait baiser sa main et se souvenir qu’elle était cendre et poussière. Je me jetai dans la plate-bande et fus toute déchirée par les épines. Mes douleurs, spécialement dans les membres, étaient si affreuses que je ne pus m’empêcher de crier. Ce fut en ce moment que Claire me quitta : mais Françoise Romaine vint à moi et me dit quelles horribles souffrances et quels supplices elle avait eus à supporter. Elle me dit que comme saint Alexis lui était venu en aide, elle voulait aussi m’assister. Elle me raconta que sa maladie avait été celle de la femme cananéenne qui toucha le bas de la robe du Seigneur. C’est pourquoi Alexis avait jeté son manteau sur elle et lui avait fait lire dans l’Évangile le passage où cette guérison est rapportée. Elle me promit aussi que bientôt mes souffrances seraient adoucies. » Anne Catherine avait eu la vision qui suit sur cette guérison miraculeuse, le 17 juillet, à l’heure même où elle avait eu lieu pour sainte Françoise en l’an 1398 : « Je vis, dit-elle, sainte Françoise Romaine qui était mariée, quoique très jeune encore, malade depuis longtemps et priant dans son lit. Une femme plus âgée dormait dans son voisinage ; il commençait à faire jour. Je vis sa chambre se remplir de lumière et saint Alexis en habit de pèlerin s’approcher de son lit. Il tenait un livre, tout semblable à l’Évangile écrit en lettres d’or que sa mère lui avait donné. Je ne sais pas si c’était ce livre lui-même ou son image : je crois que c’était son image. Il appela Françoise par son nom et elle se mit sur son séant. Il lui dit qu’il était Alexis et qu’il la guérirait : il ajouta que tout bien lui était venu de ce livre ; il l’engagea à y lire et il le tint ouvert devant elle. Je ne sais plus bien ce qu’il fit ensuite. Françoise fut guérie et le saint disparut. Elle sortit de son lit, réveilla l’autre femme qui fut très étonnée de la voir guérie, et elles allèrent ensemble au point du jour à l’église de saint Alexis pour remercier Dieu dans ses saints. »

11 août. « Cette nuit je me suis trouvée encore couchée dans le carré d’épines situé entre les vignes qui signifie les ecclésiastiques dépourvus de charité. J’étais toute seule. Je me suis réveillée, grâce à Dieu, vers trois heures. »

12 août. « Cette nuit j’ai eu beaucoup à souffrir dans la vigne et sainte Claire m’a encouragée et consolée. Il fallait m’étendre sur les branches des ceps taillées obliquement et c’était une cruelle et poignante douleur. Sainte Claire me fit voir que chaque pointe signifiait le recteur d’une paroisse, et que beaucoup de grappes et de grains de raisin sortiraient de là, si j’offrais pour ces prêtres mes souffrances et mes actes d’amour en union avec les souffrances de Jésus. Je vis alors une très grande quantité de paroisses auxquelles cela profita. »

 

2. Le 5 septembre, elle dit, étant en extase : « Depuis la Nativité de la sainte Vierge jusqu’à la saint Michel, j’aurai beaucoup à travailler et à voyager. Des anges sont venus à moi de divers endroits : il y a tant de lieux où on réclame mon travail ! Il m’a été dit cette nuit que, comme j’ai arraché les orties et les épines de la vigne dans beaucoup de paroisses, que j’y ai attaché et taillé les branches, les fruits commencent à mûrir ; mais des bêtes sauvages et des voleurs de toute espèce viennent les manger et il faut maintenant établir des haies tout autour par le travail de la prière. J’ai vu, à la suite de mon travail, la vendange venir à bien ; les raisins noircissaient ; ils étaient mis sous le pressoir et le jus vermeil coulait à terre, ce qui indique que quand les gens deviennent pieux et que la vie se manifeste en eux, ils combattent, sont opprimés, souffrent la tentation. Il m’a été dit qu’après avoir fumé et sarclé, il fallait de plus enclore afin qu’ils ne devinssent pas la proie de la tentation et de la persécution. C’est maintenant le temps où les raisins mûrissent et où il faut les protéger. Je vis ensuite une infinité de paroisses sous forme de vignes où je dois faire ce travail et cela se fera depuis la Nativité de la sainte Vierge jusqu’à la saint Michel. »

7 septembre. « J’ai été conduite dans la vigne et j’ai été réprimandée pour n’avoir pas entouré d’une clôture les parties où j’ai travaillé : j’avais porté les mauvaises herbes au moulin, puis je m’étais retirée, toute joyeuse d’avoir recouvré la santé, et je n’avais pas continué à prier. J’aurais dû, m’a-t-il été dit, faire un retranchement avec les décombres et les objets de rebut et établir autour une clôture faite de chardons, d’épines et d’orties, afin que la vigne fût défendue quand elle mûrirait. Après cela j’ai vu tout le vignoble de saint Liboire avec toutes les vignes particulières dont il se compose, et je vis le fruit de mon travail, un réveil marqué dans les villages, peu de chose dans la ville. J’ai vu l’église où repose Liboire très déserte ; c’était comme si elle fût tombée entre les mains des protestants. Il me fallut travailler beaucoup par la prière à enclore les vignes de haies. Dieu a eu la grande bonté de me faire voir quelle est la signification du cep de vigne et aussi quelle est celle de beaucoup de fruits. Le cep est Jésus-Christ en nous : le bois superflu doit être retranché suivant certaines lois, afin que ce bois n’absorbe pas la sève qui doit devenir raisin, puis vin, puis sacrement et sang de Jésus-Christ ; sang qui a racheté le nôtre souillé par le péché et doit le faire passer de la déchéance à la renaissance, de la mort à la vie. Cette taille de la vigne suivant certaines règles est spirituellement la suppression du superflu, la macération de la chair et la mortification, afin que ce qui est saint en nous puisse croître, fleurir et produire du vin, autrement la nature corrompue n’engendre que du bois et des feuilles ; cela doit se faire suivant certaines règles, parce que c’est seulement le superflu, dont une quantité infinie m’a été montrée dans la nature humaine, qui doit être détruit ; aller plus loin serait une mutilation coupable. La souche elle-même n’est pas retranchée ; elle a été plantée dans l’humanité dans la personne de la sainte Vierge et elle subsiste jusqu’à la fin des temps ou plutôt dans l’éternité ; car elle est avec Marie dans le ciel. La signification de beaucoup d’autres fruits m’a encore été expliquée. Je vis un arbre spirituel de lumière colorée. Le sol dans lequel étaient ses racines était comme une montagne suspendue en l’air ou comme un rocher de pierres précieuses diversement colorées en forme de cristaux. Le tronc était comme un fleuve de lumière jaunâtre, les branches grandes et petites et jusqu’aux fibres des feuilles étaient des fils de lumière plus ou moins déliés, de couleur et de forme différentes. Les feuilles étaient de lumière verte et jaune ; elles différaient de forme. Cet arbre avait trois rangées ou comme trois chœurs de branches, l’un plus bas, l’autre au milieu, le troisième au sommet. Ils étaient entourés de trois chœurs d’anges et dans le haut, sur la cime, se tenait un Séraphin tout voilé de ses ailes. Il avait un scep