Semer

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Paul SERVANT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À notre ami Géorgos.

 

La saison dernière, nous avons eu la surprise de voir pousser dans notre potager une plante de scolyme, alors que depuis trois années déjà, nous avions cessé d’expérimenter la culture de ce légume presque inconnu dans notre région.

Ainsi, malgré les retournements répétés du sol, par une circonstance étrange, une graine s’était conservée vivante pendant ce long délai, grâce, sans doute, à l’interstice protecteur de quelque caillou.

Ce fait singulier nous a rappelé un étonnement analogue éprouvé jadis : au cours d’une excursion dans le massif de la Grande-Chartreuse, nous avions découvert, au faîte d’un des rochers abrupts qui couronnent la cime pelée de la dent de Trolles, une touffe de fleurs de gaillardie qui, peut-être par une illusion due à notre surprise, nous semblèrent plus belles que leurs sœurs de la plaine.

Par quel miracle les graines avaient-elles été apportées là et par quel autre miracle avaient-elles trouvé, sur ce sommet rocheux, la poche de terre indispensable à leur végétation ?

Élève fidèle de cette « École de la Nature » [1] – dont l’enseignement a pour règle l’analogie et pour pierre de touche, l’Évangile – nous avons médité sur ces faits et découvert en eux une leçon réconfortante...

 

 

 

Si enthousiastes semeurs du bon grain spiritualiste que soient les amis de « Psyché », il leur est certainement arrivé, comme à nous-mêmes, de trouver leurs récoltes insuffisantes et, pris de pessimisme, de jurer de s’abstenir désormais !

Ce découragement est déraisonnable. Là encore, notre courte vue, qui se borne aux apparences, nous trompe. Comme la semence de la plaine fut portée à 2.000 mètres d’altitude, comme la graine de notre potager fut conservée vivante pendant plusieurs années, de même aussi notre effort agit au-delà du visible. Aucun de nos gestes n’est sans effet, aucun de nos désirs n’est perdu, si faible soit-il.

Comme le riz, cultivé dans les régions lointaines de l’Asie par des paysans anonymes, vient nourrir l’Européen qui les ignore et ne leur accorde pas même une pensée, ainsi en est-il dans le domaine spirituel, et tel effort, telle élévation, telle prière, telle extase d’une âme, va nourrir et réactionner à l’autre extrémité du monde – où tout près d’elle – une autre âme qui lui est harmonique, sans que ni l’une ni l’autre en ait conscience.

Les ondes hertziennes n’existent pas seulement matériellement, mais encore spirituellement. Avec cette différence que dans le domaine spirituel les forces agissent librement et que leurs réactions et unions ne sont pas soumises à la présence de nombreuses et complexes circonstances : dans le royaume de l’esprit, souverainement les semblables s’attirent.

C’est pourquoi, il faut semer sans jamais se lasser...

 

 

On sème de bien des façons. On ne sème pas seulement par la parole publique, écrite ou parlée, explicite ou voilée, on sème par la parole privée adressée à ceux qui nous coudoient. On sème par un regard, par un silence, par la seule puissance de la présence. On sème par une prière, par la force secrète d’une pensée. On sème par une souffrance endurée avec patience et résignation. On sème par l’exemple silencieux des vertus...

D’ailleurs, on sème toujours, qu’on le veuille ou non, car tout acte est semence parce qu’il est cause et que, comme tel, il irradie dans l’infini.

Ah ! ces semailles inconscientes, mais trop réelles, comme nous voudrions attirer puissamment l’attention sur elles et rappeler que chacun de nos actes est un commandement magique adressé, suivant l’esprit qui l’anime, aux puissances de vie ou – le plus souvent, hélas ! – aux puissances de mort.

Que de fois nous nous allions à ces dernières par imprudence, par apathie, par légèreté, en faisant œuvre de génération satanique, au lieu de génération angélique, pour notre plus grand dommage et malheureusement aussi pour celui de nos frères, à qui nous sommes indissolublement liés. Comme l’écrit le Dr Marc Haven : « Si l’homme avec amour ne fournissait son sang à Satan et ne l’engendrait comme son propre fils de sa portion la plus noble, son fantôme, parmi ceux de la nuit, s’effacerait bientôt [2]. »

Dès lors, combien grande nous apparaît notre responsabilité et quel devoir impérieux de devenir chaque jour plus actifs, plus vigilants, plus prudents, plus conscients ! Notre être s’en trouve peu à peu purifié et si nous ne faisons pas encore de semences de lumière, nous en faisons de moins en moins de néfastes.

Pour nous encourager, le Ciel fait descendre sur nous quelques chauds rayons qui nous réjouissent et nous enthousiasment. Nous voulons les faire partager à nos frères et les entraîner à notre suite, mais ces rayons glissent entre nos mains et celles-ci se tendent vides et inefficaces.

Revenus de notre présomption, nous comprenons que pour semer, il faut que nous possédions en nous des semences vivantes. Or, les graines ne sont-elles pas le produit dernier de la plante ? Avant elles, poussent les racines, les tiges, les feuilles, les fleurs, les fruits.

De même en notre être. Avant de songer à faire œuvre féconde en nos frères, une discipline implacable, un long et opiniâtre combat nous sont nécessaires. Il nous faut descendre dans les profondeurs de notre cœur – centre de notre vie – en explorer minutieusement toutes les régions pour en chasser l’ennemi qui s’y dissimule et toujours reparaît par des fissures inaperçues. Notre « moi » tout entier doit être dompté, puis asservi à la Lumière.

Que ces paroles ne semblent pas dures ! Si nous voulons avoir part à la Vie éternelle, ce combat doit être livré et plus il le sera tard, plus cruelles seront nos souffrances.

Seuls, du reste, nous ne pourrions être vainqueurs, mais le Verbe, émanation d’Amour du Père, nous assiste en tout temps et ménage sur notre route des oasis reposantes où il nous abreuve de ses consolations ineffables.

Le désir d’aider nos frères ne cesse pas dans nos cœurs, Il y croît, au contraire, à mesure que nous nous identifions à la Charité divine : Le Maître qui désire des ouvriers, car « la moisson est grande », nous donne progressivement l’occasion et le moyen d’être ses témoins et de jeter la bonne semence dans ces terres spirituelles que sont les âmes de nos frères. La saison des semailles est arrivée...

Amis de Psyché, qui en formons la grande famille et nous réunissons autour de son foyer, soldats pacifiques de l’Amour et de l’Esprit, apprenons chaque jour à mieux semer. Sans nous lasser jamais, d’un geste joyeux et confiant, répandons le bon grain, chacun selon nos aptitudes et dans le cercle où le Ciel nous a placés.

Le Maître de l’universel chantier ne nous laissera pas sans salaire, il nous ouvrira tous ses trésors !

 

 

Paul SERVANT.

 

Paru dans Psyché, revue du spiritualisme

intégral en juin 1923.

 

 

 

 


[1]  V. G. du Valoux, Psyché, Octobre 1922 et Janvier 1923.

[2]  Magie d’Arbatel, page 92, note (1).

 

 

 

 

 

 

 

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