L’Évangile compris par le cœur

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Alexandre VINET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1. Cor. II. 9. 10.

 

 

« Ce sont des choses qui n’étaient point montées

au cœur de l’homme, et que Dieu a préparées à

ceux qui l’aiment. »                                           

 

 

Dieu a destiné le monde à être non-seulement le théâtre de notre activité, mais aussi l’objet de notre étude. Il a caché dans les profondeurs de la nature d’innombrables secrets qu’il nous invite à sonder, d’innombrables vérités qu’il nous encourage à découvrir. Pour pénétrer ces secrets, pour découvrir ces vérités, il faut posséder certaines facultés intellectuelles, et les avoir convenablement exercées, mais rien au-delà. Les dispositions du cœur n’ont aucune influence directe sur l’acquisition des connaissances de ce genre. Il en est de ces connaissances comme de la pluie que Dieu fait tomber sur les justes et sur les injustes, et du soleil qu’il fait luire sur les bons et sur les méchants. Le savoir ne suppose pas nécessairement un cœur droit ni un caractère bienveillant ; et il est malheureusement trop commun de voir les plus beaux dons du génie réunis à un fond déplorable d’égoïsme et à la plus grande dépravation de mœurs. Dieu semble avoir indifféremment préparé les vérités de la science humaine pour ses amis et pour ses ennemis. Il n’en est pas de même des vérités religieuses. Dieu, est-il dit dans mon texte, les a préparées pour ceux qui l’aiment. Non point qu’il ait exclu de leur possession les savants et les hommes de génie ; mais ni le génie ni le savoir ne sont ici suffisants comme dans d’autres sciences. L’amour est nécessaire. L’amour est le seul véritable interprète des vérités de l’Évangile. La sagesse de ce monde et des principaux de ce monde est vaincue par la simplicité de l’amour ; l’amour est la sagesse entre les parfaits, conformément à cette parole de saint Jean : Celui qui aime Dieu, c’est celui-là qui connaît Dieu.

Il arrive donc entre Dieu et l’homme ce qu’on voit arriver entre deux personnes dont la langue diffère ; il faut qu’un interprète, versé dans les deux langues, intervienne entre les deux parties, et, prêtant l’oreille aux paroles de l’une, les mette à la portée de l’autre en les traduisant dans l’idiôme qu’elle comprend. Or, entre Dieu et l’homme, entre l’Évangile et notre âme, cet interprète, c’est l’amour. L’amour rend intelligibles à l’homme les vérités de l’Évangile ; non point ces vérités abstraites qui sont relatives à l’essence même de Dieu, et dont la connaissance, comme nous l’avons vu, est également inaccessible et inutile pour nous, mais ces autres vérités qui concernent nos rapports avec Dieu, et qui constituent le fond même de la religion. Ce sont ces vérités qui échappent à la raison et que l’amour saisit sans peine.

Vous vous étonnez peut-être de voir remplir par l’amour, par un sentiment du cœur, un rôle qui vous paraît appartenir à la raison seule. Mais veuillez considérer que la plupart de nos connaissances dérivent immédiatement d’autre chose que de la raison. Quand nous voulons obtenir la connaissance d’un objet de la nature, c’est tout premièrement de nos sens, non de notre raison, que nous faisons usage. C’est par la vue que nous acquérons d’abord une idée de l’étendue et de la forme des corps ; par l’ouïe que nous acquérons une idée des sons ; par l’odorat, une idée des odeurs. Il faut bien ensuite que la raison prenne un rôle, et qu’elle joigne ses opérations à celles des organes ; mais quelle que soit l’importance de son intervention, on doit convenir que la connaissance des objets sensibles et de leurs propriétés dérive essentiellement des sens.

Les choses ne se passent point d’une autre manière dans le monde moral. Ce n’est point par l’intelligence seule, ni par l’intelligence d’abord, que nous pouvons juger des choses de cet ordre. Pour les connaître, nous avons aussi un sens, qui s’appelle le sens moral. L’intelligence peut intervenir ensuite comme auxiliaire ; elle observe, elle classe, elle compare nos impressions, elle ne les produit pas ; et il serait aussi peu raisonnable de prétendre que nous les lui devons que d’assurer que c’est par l’oreille qu’on obtient la connaissance des couleurs, par la vue, des parfums, et par l’odorat, des sons et des accords. Les choses du cœur ne sont véritablement comprises que par le cœur.

Permettez-nous de nous arrêter un moment sur cette idée ; car nous sentons le besoin de nous bien expliquer. En disant que le cœur comprend, disons-nous que le cœur devient raison, que le cœur raisonne ? Nullement. Le cœur ne comprend point comme la raison ; mais il comprend aussi bien, si ce n’est mieux. Pour la raison, qu’est-ce que comprendre ? C’est saisir le lien logique, la chaîne d’idées qui joint ensemble deux ou plusieurs faits ; c’est se convaincre, s’assurer par un moyen qui n’est pas l’expérience ; c’est se mettre, par l’esprit, en rapport médiat avec des objets dont le contact immédiat nous est refusé. La compréhension de l’esprit n’est donc, à le bien prendre, qu’un supplément aux inévitables lacunes de l’expérience. Ces lacunes de l’expérience tiennent ou à l’absence des objets, ou à leur nature, qui n’a pas de point de contact avec la nôtre. Si ces deux obstacles n’existaient pas, ou s’il était possible de les éloigner, l’homme n’aurait plus rien à comprendre ; car il toucherait, il palperait, il goûterait toutes choses. La raison serait remplacée en lui par l’intuition. Là où l’intuition a lieu, il n’y a plus compréhension, parce qu’il y a mieux ; ou si l’on veut encore que ce soit compréhension, c’est une compréhension d’une nouvelle nature, d’un ordre supérieur, qui s’explique tout sans peine, à qui tout est clair, mais qui ne saurait se communiquer par des paroles à la raison d’autrui.

Or, telle est, mes frères, la compréhension du cœur. Sans doute elle a ses bornes précises. Elle s’étend à tout ce qui est du ressort du sentiment ; elle ne va point au-delà. Mais la raison a ses limites tout aussi bien marquées, et ne peut pas plus les franchir que le cœur ne peut dépasser les siennes. Appliquée aux choses qui sont exclusivement du domaine du sentiment, elle erre dans l’obscurité ; on passe à côté d’elle comme à côté d’une étrangère ; elle n’entend point, elle n’est point entendue ; et elle se retire d’un débat inutile sans avoir ni rien pris, ni rien donné. La raison d’un côté, le cœur de l’autre ne se comprennent point, et ne s’accordent mutuellement qu’une dédaigneuse pitié.

Et pour vous rendre cette vérité plus sensible, supposez d’un côté un homme généreux, un héros, une âme incessamment consumée par la noble flamme du dévouement, de l’autre un homme d’une intelligence rapide, d’une raison vaste et profonde, mais dépourvu, s’il était possible, de toute sensibilité ; ne croyez-vous pas que le premier sera toute sa vie une énigme pour l’autre ? Comment, en effet, ce dernier concevrait-il des élans d’enthousiasme, des actes d’abnégation, des paroles sublimes, dont la source n’a jamais existé dans son âme ? L’homme spirituel, est-il dit dans le même chapitre où nous avons pris notre texte, l’homme spirituel juge de toutes choses, et personne (à moins d’être spirituel) ne peut juger de lui. Appliquons, par supposition, cette parole à la créature sensible et généreuse dont nous parlons : personne, à moins d’avoir le germe des mêmes sentiments, ne peut juger d’elle ; et c’est ce qu’ont bien reconnu ceux qui ont dit que les grandes âmes passent dans le monde sans être comprises.

Affectation ! hypocrisie ! entend-on souvent crier à la vue de certaines manifestations, et surtout des manifestations religieuses. Une chaleur qui embrase toute l’âme, qui dispose de toutes les facultés, qui renaît incessamment de son propre fonds, paraît trop étrange à quelques-uns pour qu’ils y puissent croire. Il ne leur manque pour y croire que de l’éprouver ; mais il est sûr aussi qu’à moins de l’éprouver ils ne la concevront jamais. Et ils continueront à taxer d’affectation, d’hypocrisie un sentiment qui peut-être se contient, se dissimule, et ne laisse paraître que la moitié de sa force. Erreur bien naturelle ! Tous les efforts de l’intelligence la plus active ne pourraient nous donner l’idée de la saveur d’un fruit que nous n’avons jamais goûté, du parfum d’une fleur que nous n’avons jamais respirée, encore moins d’une affection que nous n’avons jamais ressentie.

Il en est des hauteurs de l’âme comme des magnificences du firmament. Lorsque, par une nuit sereine, des milliers d’astres étincellent sur le front des cieux, cette éclatante richesse de la voûte étoilée ravit quiconque a des yeux ; mais celui à qui la Providence a refusé le bienfait de la vue, en vain il aurait l’esprit ouvert aux conceptions les plus hautes, en vain sa capacité intellectuelle dépasserait de beaucoup celle du commun des hommes ; toute cette intelligence, et toute la force qu’il pourrait encore ajouter par l’étude à ses rares facultés, ne l’aideront en rien à se faire une idée de ce ravissant spectacle ; tandis qu’à ses côtés un homme sans talent et sans culture n’a besoin que d’entr’ouvrir les paupières pour embrasser d’un regard et s’approprier en quelque sorte toutes les splendeurs du firmament, et pour recevoir dans l’âme par les yeux les impressions qu’un tel spectacle ne peut manquer de produire.

Un autre ciel, un ciel plus magnifique que la voûte d’azur étendue sur nos têtes, se déploie à nos regards dans l’Évangile ; de divines vérités sont les astres de ce ciel mystique, et y brillent plus lumineuses et plus pures que les étoiles dans le firmament ; mais il faut un œil pour les voir ; et cet œil, mes frères, c’est l’amour. L’Évangile est une œuvre d’amour ; le christianisme n’est que l’amour réalisé sous sa forme la plus pure ; et comme la lumière de ce monde ne peut être connue que par l’œil, l’amour ne peut être compris que par l’amour.

Vous auriez épuisé les forces de votre raison et les ressources de votre science à établir l’authenticité des Écritures ; vous auriez à merveille expliqué les contradictions apparentes de nos saints Livres ; vous auriez saisi l’enchaînement des vérités capitales de l’Évangile ; vous auriez fait tout cela que, si vous n’aimiez pas, l’Évangile ne serait encore pour vous qu’une lettre morte et un livre fermé ; ses révélations ne seraient devant vous que comme des abstractions et de simples idées, son système que comme une spéculation unique dans son genre ; que sais-je ? ce que l’Évangile renferme de plus attrayant, de plus précieux et de plus doux ne vous paraîtrait qu’une conception arbitraire, un dogme étrange, une épreuve laborieuse de votre foi, et rien davantage.

Mais qu’entre l’Évangile et l’âme humaine l’amour s’avance, doux, gracieux, lumineux interprète, alors la parole de l’Évangile aura pour nous un sens, et un sens aussi clair que profond ; alors notre esprit se trouvera au large et à l’aise au milieu de ces révélations étranges ; alors ces vérités que nous avions acceptées par soumission, par obéissance, nous deviendront aussi familières, aussi nécessairement vraies que les vérités vulgaires et de tous les jours sur lesquelles roule notre existence ; alors nous pénétrerons sans effort dans ce merveilleux système que notre raison craignait pour ainsi dire de voir de trop près, dans une appréhension confuse de se laisser tenter à l’incrédulité ; alors peut-être nous nous étonnerons de ne l’avoir pas pressenti, deviné, trouvé ; de n’avoir pas compris, avant toute révélation, qu’un tel système était aussi nécessaire à la gloire de Dieu qu’au bonheur de l’humanité.

Aussi longtemps qu’avec sa seule raison l’homme a gravi sur le Calvaire et fait le tour de la croix, il n’y a pour lui que ténèbres dans l’œuvre divine de l’expiation. Des siècles entiers il resterait en contemplation devant ce fait mystérieux, qu’il ne parviendrait point à en soulever les voiles. Eh ! comment la raison, la froide raison comprendrait-elle quelque chose à cette substitution de l’innocent au coupable, à cette miséricorde qui se déploie dans la rigueur des supplices, à cette effusion de sang hors de laquelle, est-il dit, il n’y a point d’expiation ? Elle ne fera pas, j’ose l’affirmer, un seul pas vers l’intelligence de ce divin mystère, jusqu’à ce que, jetant à l’écart d’ingrates spéculations, elle remette à un plus habile le soin de terminer l’affaire. Ce plus habile, c’est le cœur ; il se fixe tout entier sur l’amour qui éclate dans l’œuvre de la rédemption ; il s’attache sans distraction sur le dévouement de l’adorable victime ; il laisse l’impression naturelle de cet amour sans exemple pénétrer librement et se déployer à l’aise dans son intérieur. Oh ! comme alors se déchirent rapidement tous les voiles et s’évanouissent toutes les ombres ! Comme celui qui aime trouve peu de difficultés à concevoir l’amour ! Comme il lui paraît naturel que Dieu, infini en toutes choses, soit aussi infini dans la charité ! Comme, en échange, il lui paraît inconcevable que des cœurs humains puissent ne pas sentir la beauté d’une œuvre sans laquelle Dieu ne serait pas manifesté tout entier ! Comme il s’étonne de l’aveuglement de ceux qui lisent et relisent les Écritures sans en comprendre la vérité centrale, qui passent et repassent auprès de l’amour sans reconnaître, sans apercevoir l’amour !

L’Écriture sainte lui avait parlé de la prière comme d’un énergique moyen d’attirer les grâces de Dieu, comme d’une puissance à laquelle la puissance divine veut bien se soumettre, et qui, en quelque manière, semble partager avec Dieu même l’empire de l’univers. Devant une telle idée la raison reste confondue. Il n’est pas d’objection quelle n’élève involontairement contre un dogme qui pourtant tient à l’essence même de la religion. Mais pour le cœur, mes frères, que ce dogme est beau, qu’il est naturel, qu’il est probable, qu’il est nécessaire ! Comme le cœur s’en empare avec empressement ! Comme il se hâte de le mettre au rang de ses convictions les plus chères ! Et combien lui paraissent misérablement et follement sages ceux qui, sentant d’un côté qu’une religion sans prière n’est pas une religion, et d’un autre côté que l’action de la prière sur les destinées est inexplicable, se résolvent à demeurer dans le vague sur ce sujet, attendent, et ne prient pas !

Il en est de même de bien d’autres mystères du christianisme, ou plutôt du christianisme dans son ensemble. Même pour ceux qui le reçoivent comme une religion divine, même pour ceux qui y croient par l’esprit, il est voilé, il est vide, il est mort aussi longtemps qu’ils n’appellent pas le cœur au conseil. Il est, parmi les croyants sincères, beaucoup d’hommes qui ont tourné longtemps autour du christianisme, religion de leur esprit, comme autour d’un sanctuaire impénétrable, frappant tour à tour à toutes les portes de cet asile sans le voir s’ouvrir, revenant sans succès vers ces portes déjà plusieurs fois tentées, croyant à la fois et ne croyant pas, chrétiens par leurs désirs, païens par leurs espérances, convaincus et non persuadés, éclairés et non point consolés. C’est à ceux-là que je m’adresse ; je fais appel à leur sincérité, et je leur demande : D’où vient que vous croyez, et que vous n’avez encore que les charges et non les bénéfices de votre foi ? D’où vient que vous portez la foi comme un joug qui vous gêne et vous pèse, non comme des ailes qui vous soulèvent au-dessus de vos misères et du monde ? D’où vient qu’au sein de cette religion que vous avez acceptée et que vous croyez, vous êtes étrangers, dépaysés, et comme hors de votre atmosphère naturelle ? D’où vient que vous n’êtes pas à la maison dans la maison de votre père ? Mettons le doigt sur la plaie. C’est que votre cœur n’est pas encore touché. Il fallut que le cœur de Lydie s’ouvrît pour qu’elle comprît les choses que Paul enseignait. C’est de même votre cœur qui doit s’ouvrir, afin de comprendre des vérités que le cœur seul peut comprendre. Ou, pour nous servir de l’énergique langage de l’Écriture, il faut qu’un cœur de chair prenne dans votre sein la place d’un cœur de pierre.

Hélas ! avec une conviction solidement fondée, avec l’orthodoxie la plus complète, combien ne voit-on pas de personnes étrangères à la vraie foi ! combien de croyants incrédules ! combien de personnes qui n’ont pas, un seul jour de leur vie, douté de la vérité des Écritures, qui les lisent assidûment, qui les savent par cœur, et qui malgré tout cela ne croient point encore ! Ah ! mes frères, c’est que la foi est autre chose qu’un produit de l’intelligence ; c’est que la foi est amour. La science peut nous donner des convictions, l’amour seul nous donne la vie.

Le premier conseil que la raison devrait nous donner serait de récuser la raison en tout ce qui n’est pas de son ressort. Mais la raison est orgueilleuse, la raison est opiniâtre ; elle ne veut pas céder. Aussi que fait le Seigneur quand il veut sauver une âme ? Il la laisse un temps se débattre dans ses raisonnements et se dépiter contre leur impuissance. Et quand elle est lasse et désespérée, quand elle s’est reconnue également incapable et d’apaiser son besoin de lumière et de l’étouffer, il se prévaut de son humiliation ; il pose la main sur cette âme fatiguée de ses efforts, brisée de ses chutes, et la force à demander quartier. Elle s’abaisse alors, elle se soumet, elle gémit ; elle crie après le secours ; elle renonce à savoir, elle ne veut que croire ; elle ne prétend plus à comprendre ; elle aspire à vivre. Le cœur commence ses fonctions ; il prend la place de la raison ; cœur angoissé, cœur avide, il est tel que Dieu le voulait. Il demande grâce et voici la grâce ; il demande l’appui et voici l’appui ; il demande le salut, et voici le salut. On donne, on prodigue à ce cœur misérable et confus tout ce qui a été refusé à la raison orgueilleuse et hautaine. Sa misère lui fait concevoir ce que sa richesse lui laissait ignorer. Il comprend sans peine, il accepte avec ardeur des vérités dont il a besoin, et sans lesquelles aucune âme humaine ne saurait avoir la paix ou le bonheur. Et ainsi s’accomplit ce qu’a dit la sagesse : que c’est du cœur que procèdent les sources de la vie.

Viendrez-vous, esprits superbes, lui demander compte de sa foi ? Certes il ne vous expliquera pas l’inexplicable, et il vous renverra, sous ce rapport, mal satisfaits. Mais s’il vous dit, s’il peut vous dire : J’aime, cette réponse ne doit-elle pas vous suffire ? s’il peut vous dire : Je ne m’appartiens plus à moi-même, ni à l’honneur, ni au monde ; ma nourriture est de faire la volonté de mon Père céleste ; je n’aspire qu’aux biens éternels ; j’aime en Dieu tous mes frères d’une affection cordiale ; je suis content de vivre, je serai heureux de mourir ; tout est désormais harmonie en moi, mes forces et mon activité, ma destination et mes désirs, mes affections et mes pensées ; le monde, la vie, les choses humaines n’ont plus de secret qui me tourmente ni de contradiction qui me désole ; en un mot je suis ressuscité en nouveauté de vie... S’il vous dit toutes ces choses et s’il peut vous les dire, et si toute sa vie cautionne ses paroles, ah ! ne perdez pas avec lui de vains raisonnements ; n’essayez pas de les réfuter ; il a la vérité, car il a la vie. Il touche de ses mains, il voit de ses yeux, il perçoit en quelque sorte, par tous ses sens, une vérité que tous les arguments du monde n’établiraient pas avec autant de certitude, que tous les arguments du monde n’ébranleraient pas. Celui qui jouit de la vue a-t-il besoin qu’on lui prouve la lumière ? Celui qui se porte bien se laissera-t-il persuader qu’il souffre ? Elles sont inébranlables les vérités dont la preuve est en lui, que dis-je ? dont lui-même est la vivante preuve.

Ainsi, mes frères, les vérités de l’Évangile ont changé son cœur, mais il a fallu d’abord que l’esprit de Dieu préparât son cœur à recevoir les vérités de l’Évangile. Ne perdons pas de vue ces deux vérités : c’est l’Évangile qui nous renouvelle, c’est l’esprit de Dieu qui nous fait recevoir l’Évangile dans le cœur. Et lorsque nous l’avons reçu, lorsque dans notre cœur, naguère malade et dénaturé, l’amour a établi son immuable empire, cet amour devient une abondante source de lumière. Mille obscurités de la Parole sainte s’éclaircissent par lui. Sa flamme ne donne pas moins de clarté que de chaleur ; chose admirable ! à mesure que nous aimons davantage, nous connaissons mieux. Telle est l’expérience du chrétien : ne voulez-vous pas la faire, vous, esclaves de la raison, tristes victimes d’un savoir qui méconnaît ses limites et qui s’exagère ses droits ? Vous qui savez et qui ne vivez pas, ne voulez-vous pas demander à Dieu l’amour afin de comprendre l’amour, l’amour afin de connaître, l’amour afin de vivre ?

Ô Dieu, que nous n’eussions jamais connu, jamais adoré, si tu n’avais daigné te découvrir à nous dans la lumière de l’Évangile, achève la grande œuvre que tu as commencée. Donne-nous un cœur pour comprendre les vérités que tu nous as révélées. Qu’à la lumière de l’amour que tu auras mis dans notre cœur disparaissent pour nous les obscurités de ta Parole. Que ta bonté, que ta merveilleuse sagesse n’aient d’autres secrets pour nous que ceux qu’il nous serait inutile de connaître : enseigne-nous par l’amour la plus parfaite des sagesses ; rends le plus simple habile dans la science du salut. Ton Esprit, Seigneur, est amour comme toi-même es amour ; répands-le sur toute la terre ; propage en tous lieux cette sainte flamme ; attire tous les cœurs à toi ; fais de toutes les âmes une seule âme dans un sentiment commun d’adoration et de dévouement. Nous saurons tout, Seigneur, quand nous saurons aimer ; nous nous réjouirons dans une clarté qui n’est le produit d’aucune laborieuse étude, mais qui sanctifie et console. Alors vraiment tu nous auras parlé dans l’Évangile ; alors seulement il sera vrai que tu nous as fait parvenir un message d’amour et de paix ; et notre conviction, froide, inutile et stérile, se changera en une foi vivante, pleine d’espérance, pleine de bons fruits.

 

 

Alexandre VINET, Discours sur quelques sujets religieux, 1832.

 

 

 

 

 

 

 

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