Les mystères du christianisme
par
Alexandre VINET
1 Cor. II. 9.
« Ce sont des choses qui n’étaient point
montées au cœur de l’homme. »
Ces paroles nous ont fourni, il y a quelques jours, un sujet d’humiliation et de reconnaissance. Elles nous ont appris que nous sommes hors d’état de nous donner à nous-mêmes une religion, et que Dieu a daigné dans sa bonté subvenir à notre impuissance. Mais ces mêmes paroles, qui sont un sujet de louange et une source d’édification pour les uns, sont un sujet de scandale et une occasion de murmure pour les autres. La raison de l’homme ne se laisse pas volontiers convaincre d’impuissance ; elle ne souffre pas volontiers qu’on lui prescrive des bornes ; elle se sent violemment tentée de repousser des idées qu’elle n’a point conçues, des vérités qu’elle n’a point devinées, une religion qu’elle n’a point inventée ; et si les doctrines qu’on lui propose sont, de leur nature, mystérieuses et incompréhensibles, ce sentiment de mécontentement va jusqu’à la révolte, et se résout chez quelques-uns en une opiniâtre incrédulité.
« Je ne comprends pas, donc je ne crois pas ; l’Évangile est plein de mystères, donc je ne puis recevoir l’Évangile » : tel est un des arguments favoris de l’incrédulité. À voir quel cas on en fait et quelle confiance il inspire, on devrait le croire solide ou tout au moins spécieux ; et cependant il n’est ni l’un ni l’autre ; il ne soutient pas le regard le plus fugitif, l’examen le plus superficiel de la raison ; et s’il jouit encore de quelque faveur dans le monde, ce n’est qu’une preuve de la légèreté de nos jugements sur les choses les plus dignes d’une sérieuse attention.
En effet, sur quoi repose cet argument ? Sur la prétention de tout comprendre dans la religion que Dieu nous a offerte ou qu’il pourra nous offrir. Prétention également injuste, déraisonnable, oiseuse. C’est ce que nous allons développer.
I. C’est d’abord une prétention injuste ; car c’est demander à Dieu ce qu’il ne nous doit pas. Pour le prouver, supposons que Dieu ait en effet donné à l’homme une religion ; et supposons de plus que cette religion est l’Évangile ; car ceci ne change absolument rien au raisonnement. Nous pouvons croire que, du moins par rapport à nous, Dieu était libre de nous donner ou non une religion ; mais il faut convenir qu’en la donnant il contracte des engagements avec nous, et que ce premier bienfait l’oblige à d’autres bienfaits. Comme c’est par une révélation écrite qu’il nous manifeste ses desseins à notre égard, il a fallu qu’il munît cette révélation de toute l’autorité qui pouvait nous déterminer à la recevoir ; il a fallu qu’il nous mît à même de juger si les hommes qui nous parlent en son nom ont été véritablement envoyés par lui ; il a fallu, en un mot, que nous pussions nous assurer que la Bible est vraiment la Parole de Dieu.
À la vérité, il n’était pas nécessaire que la conviction de chacun de nous fût obtenue par le même genre de preuves. Les uns seront amenés au christianisme par des arguments historiques ou extérieurs ; ils se prouveront la vérité de la Bible comme on se prouve la vérité de toute histoire ; ils s’assureront que les livres qui la composent sont bien des temps et des auteurs auxquels on les rapporte. Cela posé, ils confronteront les prophéties renfermées dans ces anciens documents avec les évènements qui sont arrivés des siècles plus tard ; ils s’assureront de la réalité des faits miraculeux rapportés dans ces livres, et en concluront l’intervention nécessaire de la puissance divine, qui, seule disposant des forces de la nature, a pu seule aussi en interrompre ou en modifier l’action. – D’autres hommes, moins propres à ces recherches, seront plus frappés de l’évidence intrinsèque des saintes Écritures. Y trouvant l’état de leur âme parfaitement dépeint, ses besoins parfaitement exprimés, les vrais remèdes de ses maladies parfaitement indiqués ; frappés d’un caractère de vérité et de candeur que rien n’eût pu imiter ; enfin se sentant remués, changés, renouvelés dans leur intérieur par la mystérieuse influence de ces saints écrits, ils auront acquis par cette voie une conviction dont ils ne peuvent pas toujours rendre compte aux autres, mais qui n’en est pas moins légitime, irrésistible et inébranlable. Voilà le double chemin par lequel on pénètre dans l’asile de la foi. Or, il était de la sagesse de Dieu, de la justice, et, nous osons le dire, de l’honneur de son gouvernement, d’ouvrir à l’homme ce double chemin ; car, puisqu’il a voulu que l’homme fût sauvé par la connaissance, il s’engageait par-là même à lui fournir les moyens de connaître.
Voilà, mes frères, jusqu’où vont à notre égard les engagements de Dieu ; et il les a remplis. Entrez dans cette double voie de démonstration. Interrogez l’histoire, le temps et les lieux sur l’authenticité des Écritures ; abordez toutes les difficultés, approfondissez toutes les objections ; ne vous laissez pas convaincre à bon marché ; soyez d’autant plus sévères pour ce livre qu’il prétend renfermer la règle souveraine de votre vie et le dépôt de votre avenir ; on vous le permet ; on fait plus : on vous y exhorte, pourvu que vous procédiez à cet examen avec les capacités requises et avec des intentions pures. Ou, si vous préférez une autre voie, examinez d’un cœur sincère le contenu des Écritures ; cherchez, en parcourant les paroles de Jésus, si jamais homme a parlé comme cet homme ; cherchez si les besoins longtemps trompés de votre âme, les anxiétés longtemps vaines de votre esprit, ne trouvent pas dans la doctrine et dans l’œuvre du Christ la satisfaction et l’apaisement qu’aucune sagesse n’eût pu vous procurer ; respirez, si je puis m’exprimer ainsi, ce parfum de vérité, de candeur et de pureté qui s’exhale de tout l’Évangile ; voyez si, dans toutes ses parties, il ne porte pas un sceau irrécusable d’inspiration et de divinité ; essayez enfin ; et si l’Évangile produit sur vous un effet contraire, retournez aux livres et à la sagesse des hommes, et demandez-leur ce que Christ n’a pu vous donner. Mais si, négligeant ces deux voies qui vous sont ouvertes et que les siècles vous ont largement frayées, vous voulez avant tout que la religion chrétienne se rende de tout point compréhensible à votre intelligence, et qu’elle se dépouille complaisamment de tous ses mystères ; si vous voulez pénétrer au-delà du voile pour y trouver non l’aliment qui fait vivre l’âme, mais une pâture à votre curiosité inquiète, je dis que vous élevez contre Dieu la prétention la plus indiscrète, la plus téméraire et la plus injuste ; car il ne s’est engagé ni tacitement ni expressément à vous découvrir les secrets dont votre œil est avide, et votre audacieuse importunité n’est propre qu’à exciter son indignation. Il vous a donné ce qu’il vous devait, beaucoup plus que ce qu’il vous devait : le reste est à lui.
Si une prétention aussi injuste pouvait être admise, où serait, je vous prie, la limite de votre importunité ? Déjà vous réclamez de Dieu plus qu’il n’a accordé aux anges. Car ces éternels mystères qui vous travaillent, l’accord de la prescience divine et de la liberté humaine, l’origine du mal et son ineffable remède, l’incarnation de la Parole éternelle, les rapports de l’Homme-Dieu avec son Père, la vertu expiatoire de son sacrifice, l’efficace régénérante de l’Esprit consolateur, toutes ces choses sont des secrets dont l’intelligence a été refusée aux anges eux-mêmes, qui, selon la parole de l’apôtre, s’inclinent pour en voir le fond et ne le peuvent. Si vous reprochez à l’Éternel d’avoir gardé pour lui la connaissance de ces divins mystères, que ne lui reprochez-vous mille autres bornes qu’il vous a prescrites ? Que ne lui reprochez-vous de ne vous avoir pas donné des ailes comme à l’oiseau pour visiter des régions que jusqu’ici vos regards seuls ont parcourues ? Que ne lui reprochez-vous de ne vous avoir pas donné, outre les cinq sens dont vous êtes pourvus, dix autres sens qu’il a peut-être accordés à d’autres créatures, et qui leur procurent des perceptions dont vous n’avez aucune idée ? Que ne lui reprochez-vous enfin d’avoir fait invariablement succéder, sur la terre, à la clarté du jour les ténèbres de la nuit ? Ah ! c’est ce que vous ne lui reprocherez pas. Vous aimez cette nuit qui ramène le repos pour tant de corps et d’esprits fatigués ; qui suspend pour tant de malheureux le sentiment de la douleur ; cette nuit pendant laquelle il n’y a plus d’orphelins, d’opprimés, de victimes, parce qu’elle jette sur toutes les pertes et sur toutes les peines, avec les pavots du sommeil, le voile épais de l’oubli ; vous aimez cette nuit qui, peuplant les déserts des cieux de mille astres que le jour ne connaissait pas, révèle l’infini à l’imagination ravie. Eh bien ! pourquoi n’aimeriez-vous pas de même la nuit des mystères divins ; nuit favorable et salutaire, où la raison s’humilie, s’apaise et se repose ; où les ténèbres mêmes sont une révélation ; où l’un des principaux attributs de Dieu, l’immensité, se découvre d’autant mieux à notre pensée ; enfin où les tendres relations qu’il nous a permis de former avec lui sont garanties du mélange de toute familiarité par la pensée que cet Être qui s’est abaissé jusqu’à nous est ce même inconcevable Dieu qui règne avant tous les siècles, qui enferme en lui toutes les existences et toutes les conditions d’existence, le centre de toute idée, la loi de toute loi, la dernière et suprême raison de toute chose ? En sorte que, si vous êtes justes, au lieu de lui reprocher les mystères de sa religion, vous le bénirez de vous en avoir enveloppés.
II. Mais cette prétention, mes frères, n’est pas seulement injuste par rapport à Dieu : elle est en elle-même extrêmement déraisonnable.
Qu’est-ce que la religion ? Dieu même se mettant en rapport avec l’homme ; le Créateur avec la créature, l’infini avec le fini. Cela déjà, sans aller plus loin, est un mystère ; un mystère commun à toute religion, impénétrable dans toute religion. Si donc tout ce qui est mystère vous scandalise, vous voilà arrêtés sur le seuil, je ne dirai pas du christianisme, mais de toute religion ; je dis même de cette religion qu’on appelle naturelle, parce qu’elle rejette les révélations et les miracles ; car à tout le moins faut-il qu’elle suppose un rapport, une communication quelconque entre Dieu et l’homme, le contraire équivalant à l’athéisme. Votre prétention vous retient donc en deçà de toute croyance ; et parce que vous n’avez pas voulu être chrétiens, il ne vous sera pas permis d’être déistes.
« N’importe, dites-vous ; nous franchissons cette première difficulté ; nous supposons entre Dieu et nous des rapports que nous ne concevons pas ; nous les admettons parce que nous en avons besoin. Mais c’est le seul pas que nous voulions faire ; nous avons déjà trop accordé pour accorder davantage. » Dites mieux : dites que vous avez trop accordé pour ne pas accorder beaucoup plus, pour ne pas tout accorder. Vous avez consenti à admettre, sans le comprendre, qu’il pouvait y avoir des rapports, des communications de Dieu à vous et de vous à Dieu. Or, prenez bien garde à tout ce qu’emporte cette supposition. Elle emporte que vous êtes dépendants et libres pourtant, ce que vous ne comprenez pas ; elle emporte que l’esprit de Dieu peut se faire entendre à votre esprit, ce que vous ne comprenez pas ; elle emporte que votre prière peut influer sur la volonté de Dieu, ce que vous ne comprenez pas. Il vous a fallu dévorer tous ces mystères pour établir avec Dieu des rapports très vagues, très superficiels, et en deçà desquels se place immédiatement l’athéisme. Et lorsque, par un puissant effort sur vous-mêmes, vous avez tant fait que d’admettre ces mystères, vous reculez devant ceux du christianisme ! Vous avez accepté la base et vous refusez de construire dessus ! Vous avez accepté le principal, et vous refusez les détails ! Vous avez raison, sans doute, aussitôt qu’il vous sera prouvé que la religion qui renferme ces mystères ne vient pas de Dieu, ou bien encore si ces mystères renferment des idées contradictoires. Mais vous n’êtes nullement fondés à les nier par la seule raison que vous ne les entendez pas ; et l’acceptation que vous avez faite des premiers vous fait une loi d’accepter les autres.
Ce n’est pas tout, mes frères ; non-seulement les mystères sont une partie inséparable et la substance même de toute religion, mais encore il est impossible que la vraie religion ne présente un grand nombre de mystères. Si elle est vraie, elle doit nous apprendre sur Dieu et sur les choses divines plus de vérités qu’aucune autre et même que toutes les autres ensemble. Mais chacune de ces vérités correspond à l’infini, et par conséquent aboutit à un mystère. Comment en serait-il autrement dans la religion, lorsqu’il en est ainsi dans la nature même ? Voyez Dieu dans la nature. Plus il nous donne à contempler, plus il nous donne de quoi nous étonner ; à chaque créature se rattache quelque énigme ; chaque grain de sable est un abîme. Or, si la manifestation que Dieu a faite de lui-même dans la nature donne lieu pour l’observateur à mille questions qui n’ont point de réponse, que sera-ce lorsqu’à cette première révélation viendra s’en joindre une autre ? lorsque le Dieu créateur et conservateur se produira encore sous des traits nouveaux, comme le Dieu réconciliateur et sauveur ? Les mystères ne se multiplieront-ils pas avec les découvertes ? À chaque nouveau jour ne verrons-nous pas s’associer une nouvelle nuit ? Et n’achèterons-nous pas chaque nouvelle connaissance par une nouvelle ignorance ? La seule doctrine de la grâce, si nécessaire, si consolante, et qu’on peut appeler le fond même de l’Évangile, n’a-t-elle pas creusé un profond abîme où, depuis dix-huit siècles, se précipitent tous les jours des esprits inquiets et téméraires ?
Il faut donc bien que le christianisme soit mystérieux, plus même que toute autre religion, précisément parce qu’il est vrai. Semblable aux montagnes qui, plus elles sont hautes, plus elles jettent de vastes ombres, l’Évangile est obscur et mystérieux à proportion même de sa sublimité. Après cela, vous indignerez-vous de ne pas tout comprendre dans l’Évangile ? Il serait vraiment bien étonnant que l’Océan ne pût pas tenir dans le creux de votre main, ni la sagesse incréée dans les limites de Votre intelligence ! Il serait bien malheureux qu’un être fini ne pût embrasser l’infini, et qu’il y eût dans l’ensemble des choses quelque idée au-dessus de sa portée ! En d’autres termes, il serait bien malheureux que Dieu sût quelque chose que l’homme ne sait pas !
Reconnaissons donc combien une telle prétention est insensée quand il s’agit de religion.
Mais reconnaissons aussi, mes chers auditeurs, combien, en l’élevant, nous serions en contradiction avec nous-mêmes ; car la soumission que nous ne voulons pas avoir en religion, nous l’avons en mille autres choses. Il nous arrive tous les jours d’admettre des choses que nous ne comprenons pas ; et nous le faisons sans la moindre répugnance. Les choses dont l’intelligence nous est refusée sont bien plus nombreuses que nous ne le pensons peut-être. Il y a bien peu de diamants parfaitement purs, il y a encore moins de vérités parfaitement claires. L’union de notre âme et de notre corps est un mystère ; nos sentiments les plus familiers, nos affections sont un mystère ; l’action de la pensée et de la volonté est un mystère ; notre existence même est un mystère. Pourquoi admettons-nous tous ces différents faits ? Est-ce parce que nous les comprenons ? Non certes, mais parce qu’ils sont évidents par eux-mêmes, et parce que ces vérités nous font vivre. En religion, nous n’avons point une autre méthode à suivre. Il faut savoir si la religion est vraie, si elle est nécessaire, et, une fois convaincus de ces deux points, nous soumettre comme les anges à la nécessité d’ignorer quelque chose.
III. Et comment ne pas se soumettre de bon cœur à une privation qui n’en est pas une ? Désirer l’intelligence des mystères, c’est désirer une chose inutile ; c’est élever, comme je l’ai dit, la prétention la plus vaine et la plus oiseuse. Quel est le but de l’Évangile par rapport à nous ? Évidemment de nous régénérer et de nous sauver. Or, ce but, il l’atteint tout entier par les choses qu’il nous révèle : à quoi nous servirait de connaître encore celles qu’il nous cache ? Nous possédons les connaissances qui peuvent éclairer nos consciences, rectifier nos inclinations, renouveler notre cœur : que gagnerions-nous à posséder les autres ? Il nous importe infiniment de savoir que la Bible est la Parole de Dieu : nous importe-t-il également de connaître de quelle manière les saints hommes qui l’ont écrite ont été modifiés par l’Esprit céleste ? Il nous importe infiniment de savoir que Jésus-Christ est le fils de Dieu : avons-nous besoin de savoir précisément de quelle manière la nature divine et la nature humaine sont unies en sa personne adorable ? Il nous importe infiniment de savoir qu’à moins d’être nés de nouveau, nous ne saurions entrer dans le royaume de Dieu, et que le Saint-Esprit est l’auteur de cette nouvelle naissance : serions-nous plus avancés de connaître le procédé divin par lequel cette merveille est opérée ? N’est-ce pas assez pour nous de connaître les vérités qui sauvent ? Et nous faut-il encore connaître celles qui ne peuvent avoir la moindre influence sur notre salut ? Quand je connaîtrais tous les mystères, dit saint Paul, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Saint Paul se passait donc de les connaître, pourvu qu’il eût la charité : ne saurions-nous, à son exemple, nous en passer aussi, pourvu que comme lui nous ayons la charité, c’est-à-dire la vie ?
Mais, dira quelqu’un, si l’intelligence de ces mystères est réellement sans influence sur notre salut, pourquoi nous ont-ils même été montrés ? Et quand ce serait pour nous apprendre à ne pas prodiguer les pourquoi ? Quand ce serait pour servir d’exercice à notre foi et d’épreuve à notre soumission ? Mais nous ne voulons pas nous en tenir à cette réponse.
Remarquez, je vous prie, de quelle manière ces mystères dont vous vous plaignez ont pris place dans la religion. Vous verrez facilement qu’ils n’y sont point pour eux-mêmes, mais qu’ils y sont venus à la suite des vérités qui influent directement sur votre salut. Ils les contiennent, ils leur servent d’enveloppe ; mais ils ne sont pas eux-mêmes les vérités qui sauvent. Il en est de ces mystères comme du vase qui renferme une boisson médicinale : ce n’est point le vase qui vous guérira, c’est la boisson ; mais la boisson ne pouvait vous être présentée que dans un vase. Ainsi chaque vérité qui sauve est renfermée, contenue dans un mystère qui n’a pas en lui-même la vertu de sauver. Ainsi la grande œuvre de l’expiation se rattache nécessairement à l’incarnation du fils de Dieu, qui est un mystère ; ainsi les grâces sanctifiantes de la nouvelle alliance se rattachent nécessairement à l’effusion du Saint-Esprit, qui est un mystère ; ainsi la divinité de la religion trouve un sceau et une garantie dans les miracles, qui sont des mystères. Partout la lumière naît de l’obscurité, et l’obscurité accompagne la lumière. Ces deux ordres de vérités sont tellement unis, tellement entrelacés, qu’on ne peut écarter l’un sans écarter l’autre ; et chacun des mystères que vous tenteriez d’arracher du système de la religion emporterait avec lui quelqu’une des vérités qui intéressent directement votre régénération et votre salut. Acceptez donc ces mystères, non comme des vérités qui vous peuvent sauver, mais comme les dépendances nécessaires de l’œuvre miséricordieuse du Seigneur à votre égard.
En matière de religion, le vrai point de la question est celui-ci : la religion qu’on nous propose change-t-elle le cœur, l’unit-elle à Dieu, le prépare-t-elle pour le ciel ? Si le christianisme produit ces effets, nous laisserons à leur aise les ennemis du christianisme se révolter contre ses mystères et les taxer même d’absurdité. L’Évangile, leur dirons-nous, est donc une absurdité ; vous l’avez découvert. Mais voilà, certes, une bien nouvelle espèce d’absurdité que celle qui attache l’homme à tous ses devoirs, qui règle la vie humaine mieux que toutes les doctrines des sages, qui met dans l’intérieur de l’homme l’équilibre, l’ordre et la paix, qui lui fait remplir joyeusement tous les offices de la vie civile, le rend plus propre à vivre et mieux disposé à mourir, et qui, généralement reçue, serait la sauvegarde et l’appui des sociétés ! Citez-nous parmi les absurdités humaines une seule qui produise de tels effets. Si cette folie que nous vous prêchons en produit de pareils, n’est-il pas naturel de conclure qu’elle est la vérité même, et que si ces choses ne sont point montées au cœur de l’homme, ce n’est point parce qu’elles sont absurdes, mais parce qu’elles sont divines ?
Faites, mes chers frères, une seule réflexion. Vous êtes forcés de convenir qu’aucune des religions que l’homme peut inventer ne suffit à ses besoins et ne peut le sauver. Là-dessus, vous avez un choix à faire. Ou bien vous les rejetterez toutes comme insuffisantes et trompeuses, et ne chercherez rien de mieux puisque l’homme ne saurait inventer mieux, (et alors vous abandonnerez au hasard, au caprice du tempérament ou de l’opinion votre vie morale et votre sort à venir). Ou bien vous adopterez cette autre religion que quelques-uns traitent de folie : et elle vous rendra saints et purs, irrépréhensibles au milieu d’une génération perverse, unis à Dieu par l’amour et à vos frères par la charité, infatigables pour le bien, heureux de vivre, heureux de mourir. Après cela il se trouvera que cette religion était fausse. Mais en attendant elle a restauré en vous l’image de Dieu, rétabli vos rapports primitifs avec ce grand Être ; elle vous a mis en état de goûter la vie et le bonheur des cieux. Par elle vous êtes devenus tels qu’il est impossible qu’au dernier jour Dieu ne Vous accueille pas comme ses enfants et ne vous rende point participants de sa gloire. Vous êtes faits pour le paradis, le paradis a dès ici-bas commencé pour vous ; car vous aimez. Cette religion a donc fait ce que toute religion se propose, et ce qu’aucune autre n’a réalisé. Et pourtant, elle était fausse ! Et que ferait-elle de plus si elle était vraie ? Ou plutôt, ne voyez-vous pas que c’est une preuve éclatante de sa vérité ? Ne voyez-vous pas qu’il est impossible qu’une religion qui mène à Dieu ne vienne pas de Dieu, et que l’absurdité consiste précisément à supposer que vous puissiez être régénérés par un mensonge ?
Après comme avant, vous ne comprendrez pas tout dans les doctrines de l’Évangile. C’est qu’apparemment il fallait que vous fussiez sauvés par des choses que vous ne comprendriez pas. Est-ce un malheur ? En êtes-vous moins sauvés ? Vous sied-il de demander compte à Dieu d’un reste d’obscurité qui ne vous nuit pas, lorsque, pour tout ce qui vous est essentiel, il vous prodigue la lumière ? Les premiers disciples de Jésus, hommes sans culture et sans lettres, ont accepté des vérités qu’ils ne comprenaient pas et les ont répandues dans le monde. Une foule de sages et d’hommes de génie ont accepté de la main de ces pauvres gens des vérités qu’ils ne comprenaient pas davantage. L’ignorance des uns, la science des autres ont été également dociles. Faites comme les ignorants et comme les savants. Embrassez avec amour ces vérités qui ne fussent jamais montées dans votre cœur, et qui vous sauveront. Ne perdez pas en de vaines discussions un temps qui s’écoule, et qui vous entraîne dans la lumière consolante ou terrible de l’éternité. Hâtez-vous de devenir saints et d’être sauvés. Aimez d’abord, vous connaîtrez un jour. Que le Seigneur Jésus vous prépare pour cette époque de clarté, de repos et de bonheur !
Alexandre VINET, Discours sur quelques sujets religieux, 1832.