Les religions de l’homme
et la religion de Dieu
par
Alexandre VINET
1 Cor. II. 9.
« Ce sont des choses qui n’étaient point montées au cœur de l’homme. »
L’HUMANITÉ s’est séparée de Dieu. Les orages des passions ont brisé le câble mystérieux qui retenait le navire au port. Ébranlé sur sa base, et se sentant poussé vers des mers inconnues, il cherche à se rattacher au rivage ; il essaie de renouer des liens brisés ; il s’efforce de rétablir des communications hors desquelles il n’y a pour lui ni paix ni sécurité. Au milieu de ses plus grands écarts, l’humanité ne perd point l’idée de son origine et de sa destination ; un souvenir confus de son ancienne harmonie la poursuit et la travaille ; et, sans renoncer à ses passions, sans cesser d’aimer le péché, elle voudrait rattacher son existence pleine d’obscurité et de misère à quelque chose de lumineux et de paisible, et sa vie fugitive à quelque chose d’immuable et d’éternel. En un mot, Dieu n’a pas cessé d’être le besoin de l’espèce humaine. Hélas ! ses hommages s’égarent, son culte se déprave, sa piété même est impie ; les religions qui couvrent la terre sont un outrage au Dieu inconnu qui en est l’objet. Mais, au sein de ces monstrueuses aberrations, se décèle un instinct sublime ; et chacun de ces cultes trompeurs est un cri douloureux de l’âme arrachée de son centre et séparée de son objet. C’est une existence dépouillée, qui cherche à se vêtir, et se couvre des premiers haillons qu’elle rencontre ; c’est une vie altérée, qui, dans l’ardeur de sa soif, s’abreuve toute haletante dans des eaux troublées et fétides ; c’est un exilé, qui, en cherchant le chemin de sa patrie, s’enfonce dans d’affreux déserts.
Depuis le sauvage abruti qui baise la poussière aux pieds d’une hideuse idole, jusqu’au mage de l’Orient adorant dans le soleil l’âme immortelle de la nature et le principe de toute existence ; depuis les peuples primitifs qui offrent au Créateur les prémices de leurs moissons, jusqu’à ces nations infortunées qui croient lui rendre hommage par les plus honteuses impudicités, l’instinct religieux se fait partout reconnaître. L’homme ne peut renoncer ni à ses péchés ni à Dieu ; sa corruption l’enchaîne à ce monde, un instinct mystérieux l’élance vers le monde invisible. Entre ces deux forces opposées il ne fait pas un choix ; il force à se concilier deux éléments incompatibles ; il mêle sa morale à son culte ; il se fait des dieux semblables à lui, pour pouvoir leur offrir un culte analogue à ses mauvais penchants ; il érige ses vices mêmes en divinités ; sa religion devient le fidèle miroir de sa corruption naturelle ; il avilit, en un mot, l’idée de la Divinité, mais il ne peut s’en passer ; et il aime mieux avoir des déités infâmes que de ne rien adorer.
Mais que lui rapportent tous ces cultes divers ? Rien, mes frères, qu’un tourment ajouté à tous ses autres tourments. Un assujétissement pénible, humiliant, souvent l’obligation de faire violence aux sentiments les plus chers de la nature, point d’espérance solide, point de paix intérieure, point de perfectionnement moral, voilà ce que lui vaut cet instinct mystérieux, espèce d’importun besoin qu’il ne peut ni étouffer ni satisfaire. En sorte que qui verrait la religion dans les formes terrestres qu’elle a revêtues pourrait dire, avec une apparence de raison, qu’elle est un des plus grands maux que la nature ait infligés à l’humanité.
Ces croyances fabuleuses, il est vrai, disparaissent devant le christianisme. Partout où la croix est plantée, les religions humaines s’enfoncent et s’abîment ; car le moindre effet de cette auguste religion est de dégoûter de toutes les autres. Aucun nouveau culte ne s’établira sur la terre ; le champ des inventions en matière de religions positives est irrévocablement fermé. Mais à l’ombre du christianisme, et dans le sein même de la chrétienté, végètent certaines religions sans histoire, sans forme et sans nom, qui tiennent lieu du christianisme à beaucoup de personnes. Ces religions, qui lui doivent toutes bien plus qu’elles ne pensent, ne sont autre chose qu’un effort des différentes facultés de l’âme pour se mettre par elles-mêmes en communication avec la Divinité. C’est l’imagination, le sentiment, la raison et la conscience, cherchant ensemble, ou chacune pour soi, à satisfaire le besoin qu’elles ont de Dieu. Et il est à remarquer que ces diverses religions sont plus particulièrement celles de ces esprits cultivés qui voudraient trouver un terrain neutre entre le christianisme, qui leur paraît trop simple et trop peu rationnel, et l’athéisme qui les épouvante. Or, nous voulons rechercher si ces religions sont plus en état que le paganisme grossier de satisfaire les différents besoins de l’âme humaine.
Quels sont, en matière de religion, les besoins de l’homme ? Il est ignorant des choses divines : il lui faut une religion qui l’éclaire. Il est triste des maux de cette vie et de l’incertitude de son sort à venir : il lui faut une religion qui le console. Enfin, il est pécheur : il lui faut une religion qui le régénère. Cherchons ces divers caractères dans les quatre religions de l’imagination, de la pensée, du sentiment et de la conscience.
À quelques-uns la Divinité se produit dans ce qu’elle a de propre à frapper l’imagination. Ce n’est pas l’essence de l’Être des êtres, ni son caractère moral, ni sa volonté, qui les occupent principalement, mais cette partie de son être par laquelle il s’est, en quelque manière, rendu sensible à nos regards. C’est le monde, c’est-à-dire c’est le temps, l’espace, les formes, où se réfléchissent son éternité, sa grandeur et sa puissance. Si les spectacles de la nature sont grands et sublimes en eux-mêmes, combien ne les relève pas l’idée de cette Parole qui tira du néant toute cette magnificence ; de l’intelligence qui préside à tous ces grands mouvements ; qui enferma autant de merveilles dans le ver qui meurt sous nos pieds que dans la formation et le gouvernement des soleils ! Quel charme et quelle beauté n’ajoute pas à la splendeur des cieux étoilés, à la sauvage harmonie des mers courroucées, au riant réveil des champs et des bois sous les feux de l’aurore, la pensée de l’âme universelle qui circule silencieusement dans tous les êtres, et qui semble révéler son immortelle vie et faire éclater sa voix divine dans tous les mouvements et dans tous les bruits de l’univers ! Souvent l’homme s’absorbe dans la contemplation de ces merveilles, s’unit par son enthousiasme au concert de la création ; son imagination se repaît de Dieu, et il croit avoir de la religion.
Toutefois l’imagination, la raison, la sensibilité, la conscience sont quatre autels élevés devant la Divinité ; sur le premier il a fait brûler quelques grains d’encens ; mais l’imagination n’est pas tout l’homme : elle n’en est pas même, à beaucoup près, la meilleure partie. Quand l’imagination a été de la sorte ébranlée, l’homme est-il plus semblable à Dieu ? est-il plus digne de Dieu ? Et, pour ne pas aller encore si loin, en a-t-il plus de paix et de consolation ? Non ; le charme est fugitif : de ces hauteurs où l’imagination l’élève, l’homme retombe sur lui-même, et il n’y trouve pas Dieu ; et les grands spectacles auxquels il a assisté ne servent qu’à lui faire sentir quelle énorme disproportion se trouve entre l’univers tout plein de Dieu, et son âme qui en est toute vide.
D’autres, mes frères, en plus petit, nombre, cherchent à se mettre en rapport avec la Divinité par l’intelligence. Décomposer les attributs de Dieu, chercher à les mettre d’accord, se rendre compte des rapports du Créateur avec la création, en un mot, se former sur Dieu et sur les choses divines un corps de doctrine régulier, telle est la tâche qu’ils s’imposent ; et il faut convenir que ces travaux sont un bien noble exercice de la pensée. Mais, mes frères, un premier défaut de cette religion, c’est qu’elle est moins une religion qu’une étude. D’ordinaire l’homme qui la choisit cherche moins à satisfaire un besoin de son âme qu’une curiosité de son esprit. Absent de lui-même, s’isolant des choses qu’il contemple afin de les mieux contempler, l’application, la pratique, ses rapports personnels avec ces hautes vérités, ne l’occupent que faiblement ; et le plus souvent, il n’est ni ému ni changé par les idées qu’il acquiert. Et, au reste, comment pourrait-il être changé par des choses qui demeurent toujours incertaines pour son esprit ? Le champ des idées religieuses, lorsqu’on y entre sans autre guide que la raison, n’est que le champ des problèmes et des contradictions. Plus on s’y enfonce, plus l’obscurité augmente ; et l’on finit par y perdre jusqu’à ces notions primitives, jusqu’à ces croyances d’instinct qu’on possédait avant d’y entrer. C’est l’expérience de tous les systèmes, de toutes les écoles, et de tous les âges. L’histoire de la philosophie nous apprend que ces recherches, lorsqu’on s’y livre sans précaution, mènent à des questions terribles et jusqu’au bord des abîmes. C’est là que, face à face de l’infini, le philosophe voit les réalités se dissoudre, les certitudes les plus universelles s’évanouir, son individualité même devenir un problème. C’est là qu’il voit monde et pensée, observation et observateur, homme et Dieu, s’engloutir et se perdre à ses yeux épouvantés dans l’immensité d’un horrible chaos ; c’est là que, saisi d’une mystérieuse horreur, il redemande d’un regard inquiet le monde des êtres finis et des idées intelligibles, qu’il voudrait n’avoir jamais abandonné. Ainsi sa religion, toute de pensée, ne l’a ni éclairé, ni converti, ni consolé ; et il se trouve aussi éloigné du but qu’avant ces laborieuses recherches.
C’est ce que sentent fort bien beaucoup de personnes qui, rejetant ces spéculations oiseuses, ne veulent connaître de religion que celle du sentiment. C’est la bonne, disent-ils ; et il est certain que toute religion qui ne part pas du cœur est un culte stérile et vain. Examinons toutefois. On parle d’une religion de sentiment. Sans aucun doute, ce sentiment est l’amour, et un amour qui a Dieu pour objet. Dans ce cas, il faut convenir que la meilleure religion est aussi la plus rare, ou que l’amour dont on parle est un sentiment bien stérile, une affection pour ainsi dire sans conséquence. Il se fait sur la terre d’assez grandes choses, des choses du moins que l’homme trouve grandes. L’activité de l’esprit répond à l’activité extérieure. Chaque jour voit éclore de nouveaux projets et commencer de nouvelles entreprises. Mais comptez, parmi toutes ces actions, celles qui ont eu pour principe l’amour de Dieu, et vous conviendrez que, si cette religion de l’amour est la bonne, elle n’est pas à l’usage du grand nombre. C’est que, dans le fait, l’amour de Dieu, si vous entendez un amour réel, sérieux, dominateur, cet amour n’est pas naturel au cœur de l’homme. Et, soyons de bonne foi, comment aimerions-nous de cet amour un Dieu dont nous sommes éloignés par nos péchés et par la mondanité de nos affections ; un Dieu qui, dans nos meilleurs moments, ne peut nous apparaître que sous les traits d’un juge ; un Dieu dont la providence paternelle est voilée à nos regards parce que nous ne connaissons plus ou que nous ne connaissons pas encore l’adorable secret de toute sa conduite à notre égard ? Comment l’aimerons-nous aussi longtemps que nous ne pourrons nous rendre compte des désordres du monde physique et du monde moral, et que l’univers nous semblera une vaste arène où le hasard met aux prises l’injustice et le bon droit, et prononce froidement entre eux ? Un doute, mes frères, un seul doute sur le but de la vie et sur les intentions de Dieu suffirait pour flétrir, pour étouffer dans le cœur inquiet les premiers germes de l’amour. Or, c’est là, plus ou moins, l’état où nous sommes tous hors des lumières de la révélation. Aussi, à quoi se réduit l’amour, et, par conséquent, la religion de sentiment, chez la plupart des personnes qui paraissent s’en rapprocher le plus ? À votre avis, mes frères, est-ce aimer Dieu qu’entrouvrir son cœur à l’émotion fugitive qu’éveille la vue de ses bienfaits répandus dans toute la nature ? Aime-t-on Dieu lorsque, suivant le degré de sensibilité dont on est doué, on se laisse aller à un attendrissement involontaire à la pensée de cette paternité immense qui embrasse tous les êtres animés, depuis le séraphin jusqu’au ver ? On peut éprouver cette espèce d’amour et n’être point changé. Si quelque chose est prouvé, c’est que telle sensibilité qui s’épanche fréquemment par des larmes laisse souvent dans le cœur une large place à l’égoïsme, et que nos semblables ne se ressentent pas toujours à leur profit de l’attendrissement que nous avons éprouvé loin d’eux. L’amour, le véritable amour de Dieu, c’est l’amour de sa vérité, de sa sainteté, de sa volonté tout entière ; le véritable amour, c’est celui qui se réfléchit dans l’obéissance ; le véritable amour, c’est celui qui remue la conscience et qui la purifie.
Ceci nous conduit à la quatrième des religions que l’homme se fait à lui-même : celle de la conscience. C’est bien ici qu’à notre tour nous pourrions dire : c’est la bonne. Car qu’est-ce que la conscience, sinon l’impulsion qui nous porte à faire la volonté de Dieu, à lui ressembler ? et que nous manque-t-il quand nous en sommes arrivés là ? Félicitons ceux qui se sont arrêtés à la religion de la conscience, et regrettons que le nombre en soit trop petit. Qu’ai-je dit, les féliciter ? Y pensons-nous bien ? Avons-nous bien réfléchi sur la carrière qui s’ouvre devant leurs pas ? La religion de la conscience ! N’est-ce pas celle qui prescrit de vivre pour Dieu, de ne rien faire que pour Dieu ? de nous vouer, corps et âme, entièrement à lui ? N’est-ce pas celle qui nous apprend que lui refuser quelque chose, c’est le lui dérober, parce que, de droit souverain, tout lui appartient, en nous et hors de nous ? N’est-ce pas celle qui nous apprend que nous ne pouvons rien faire de trop pour lui, et que, par conséquent, tous les efforts de l’avenir ne peuvent, de notre part, combler un seul des vides du passé ? N’est-ce donc pas celle qui condamne absolument, irrévocablement notre vie, et qui nous présente devant lui non comme des enfants, non pas même comme des suppliants, mais comme des condamnés et des victimes ? Dites à présent que la religion de la conscience est la bonne ! Oui, pour les consciences larges, indulgentes à elles-mêmes, sans délicatesse et sans pureté ; mais plus vous aurez d’attachement à vos devoirs, de scrupule à les bien remplir, plus l’idée que vous vous faites de la loi divine sera sévère et complète, plus cette religion sera terrible pour vous ; et, loin de vous offrir des consolations, elle vous enlèvera une à une toutes celles que vous voudriez tirer de vous-mêmes. Quittez pour un moment, mes frères, les scènes du présent et l’enceinte de la chrétienté ; observez d’un coup d’œil les religions des peuples, entrez dans tous les temples, regardez sur tous les autels ; qu’y voyez-vous ? Du sang. Du sang pour honorer la Divinité ! Ah ! il faut vous le dire : ce sang est là pour mille vertus négligées, mille devoirs violés, mille attentats commis ; ce sang est le cri de mille consciences qui demandent à la nature entière une réparation impossible ; ce sang est le solennel et terrible aveu des vérités que je vous propose. Et voulez-vous vous faire une idée de ce besoin d’expiation ? Sachez donc que l’impossibilité de résoudre le problème, l’angoisse de tourner éternellement dans un cercle sans issue, a porté l’homme à une espèce de désespoir, et que ce désespoir est devenu barbare ! À force de chercher une digne victime, l’homme est arrivé jusqu’à l’homme ; le sang humain a coulé dans les sanctuaires... et le tourment n’a point cessé, et le sang n’a rien effacé ! À quelle victime, dès lors, l’homme eût-il pu s’adresser ? À un Dieu. Mais cette chose-là eût-elle pu monter au cœur de l’homme ?
Mes frères, nous avons passé en revue les seuls systèmes religieux qui soient encore possibles hors du christianisme. Nous croyons les avoir représentés avec fidélité ; nous leur avons rendu justice ; nous ne leur avons rien ôté. Nous aurions pu leur demander compte de ce qu’ils doivent au christianisme, et faire honneur à cette sainte religion d’une grande partie de ce qu’ils ont de spécieux, de bon et d’intéressant : nous nous en sommes abstenus ; nous nous sommes bornés, sans autre examen, à vous montrer le fort et le faible de ces systèmes. Vous êtes maintenant en état de prononcer. Quant à nous, voici notre conclusion. C’est en vain que l’homme a convoqué, pour la recherche du bien suprême, sa raison, son imagination, son cœur et sa conscience ; en vain qu’il a mis à contribution toutes ses facultés ; en vain qu’il a fait, de sa part, tout ce que l’homme peut faire. Partout sont restées de larges et de profondes lacunes. Le triple objet de toute religion, d’éclairer, de consoler et de régénérer, n’a été rempli ni par l’une ou l’autre de ces religions, ni par toutes à la fois. S’agit-il de la religion de l’imagination ? C’est le charme de quelques instants fugitifs, ce n’est ni la lumière, ni l’appui, ni la sanctification de l’âme. Essayons-nous de la religion de la pensée ? Sa seule prétention raisonnable, qui est d’éclairer, elle la remplit si mal qu’elle ne fait guère qu’épaissir nos ténèbres en matière de religion. Nous adressons-nous à la religion du sentiment ? Elle effleure l’âme ; elle n’en atteint pas les profondeurs ; elle ne la régénère pas. Enfin la meilleure de toutes ces religions, celle de la conscience, nous a démontré par son excellence même l’impuissance de l’homme à se pourvoir lui-même d’une religion. Elle n’a pu que nous montrer l’abîme que le péché a creusé entre nous et Dieu ; elle ne l’a pas comblé. Elle nous a appris que pour être unis à Dieu, il nous faut deux choses qu’elle ne donne point et qu’aucune de nos facultés ne saurait nous donner : PARDON et RÉGÉNÉRATION. L’homme prétend-il accomplir par lui-même l’œuvre de son salut, il faut d’abord qu’il se pardonne, et puis qu’il se régénère. Il faut qu’il efface jusqu’au dernier vestige de ses péchés passés, c’est-à-dire qu’il fasse que ce qui est ne soit pas. Il faut ensuite que, déclarant la guerre à sa nature, il la force d’aimer Dieu, d’aimer le bien, de haïr le mal ; qu’il renouvelle à fond ses inclinations, en un mot qu’il tue en lui le vieil homme et qu’il y crée l’homme nouveau. Vous demander si vous pouvez faire ces choses, c’est vous demander si, seul, dans le fond de son cachot, un criminel peut se remettre à lui-même des lettres de grâce, et si, les mains et les pieds serrés dans des chaînes, un combattant peut se promettre la victoire. Vous demander si vous pourrez un jour ce que vous ne pouvez aujourd’hui, c’est vous demander s’il vous sera jamais possible, avec les seules forces de votre nature, de refaire votre nature.
Et cependant il n’y a point, sans cela, de religion complète et satisfaisante, parlons mieux, point de religion. Et sans cela vous avez raison de vous croire abandonnés de Dieu. Eh quoi ! vous ne tourneriez pas alors vos regards vers cet Évangile qui semble avoir deviné tous les secrets de votre nature, et qui vient au-devant de tous les besoins de votre âme ! Quoi ! la vue de la croix, où votre pardon est écrit, la promesse du Saint-Esprit, source de régénération, ne feraient pas tressaillir votre cœur ! Quoi ! vous ne souhaiteriez pas avec ardeur que cette doctrine qui remédie à tout, qui concilie tout, qui satisfait à tout, fût aussi vraie qu’elle est belle ! Quoi ! vous pourriez avoir un moment de repos avant de vous être éclaircis là-dessus par tous les moyens qui sont en votre pouvoir ! Mes amis, si une telle religion n’avait pas été donnée à l’homme, il faudrait mourir ; oui, mourir de douleur d’avoir été condamné à vivre ; mourir de douleur d’avoir été formé avec d’insatiables désirs de perfection, avec une ardente soif de Dieu, et de sentir que cette soif et ces désirs ne sont qu’une cruelle déception, un jeu funeste de la puissance inconnue qui nous a créés.
Mais que fais-je, mes frères ? Oublié-je que je parle à des Chrétiens ? Attendrai-je de leur bouche, au lieu des accents joyeux d’une âme convaincue, les vœux inquiets d’un cœur qui doute encore ? Non ; saluons ensemble de nos bénédictions cette religion, seule complète, qui répond à tous les besoins de l’homme en offrant à chacune de ses facultés un aliment inépuisable ; religion de l’imagination, à laquelle elle ouvre de magnifiques perspectives ; religion du cœur, qu’elle attendrit par la manifestation d’un amour au-dessus de tout amour ; religion de la pensée, qu’elle attache à l’aspect du système le plus vaste et le mieux ordonné ; religion de la conscience, qu’elle rend à la fois plus délicate et plus tranquille ; mais par-dessus tout, religion de la grâce et de l’amour de Dieu. Saluons avec admiration cette religion qui concilie tous les contrastes, religion de justice et de grâce, de crainte et d’amour, d’obéissance et de liberté, d’activité et de repos, de foi et de raison. Voilà la religion qui n’était jamais montée dans le cœur de l’homme, même dans la plus grande culture de son sens moral et dans le plus vaste développement de son intelligence, ou, comme s’exprime l’apôtre, que les princes de ce monde n’ont point connue.
Ce qui resta caché aux philosophes et aux sages dans les périodes les plus brillantes de l’esprit humain, douze pauvres pêcheurs des lacs de la Judée ont quitté leurs filets pour aller l’annoncer au monde. Certes, ils n’avaient ni plus d’imagination, ni plus de raison, ni plus de cœur, ni même plus de conscience que le reste des hommes ; néanmoins ils firent taire la sagesse des siècles, déserter les écoles des philosophes, fermer les portes de tous les temples, éteindre le feu de tous les autels. Ils montrèrent au monde leur maître crucifié, et le monde reconnut celui que son inquiétude cherchait en vain depuis trois mille ans. Et une nouvelle morale, et de nouveaux rapports sociaux, et un nouvel univers, prirent naissance à la voix de ces pauvres gens, ignorants de toutes lettres et de toute philosophie. Il reste à votre bon sens à juger si ces douze pêcheurs ont apporté leur propre sagesse ou la sagesse d’en-haut.
Une autre fois, mes frères, s’il plaît à Dieu, nous reviendrons sur ce sujet, que nous n’avons pas épuisé. Bornons-nous à ce point : l’homme s’est trouvé incapable de se faire une religion, et Dieu est venu au secours de son impuissance. Bénissez donc votre Dieu du plus profond de vos cœurs, vous qui, après de longues recherches, avez enfin trouvé un asile. Et vous qui flottez encore sur la vaste mer des opinions humaines, vous qui, violemment jetés d’un système à l’autre, sentez de plus en plus votre angoisse s’accroître et votre cœur se flétrir ; vous qui jusqu’à ce jour n’avez pu vivre avec Dieu ni sans Dieu... venez voir si cet Évangile, à peine effleuré par vos regards distraits, n’est pas peut-être ce que vous appelez par tant de soupirs inutiles. Et toi, Dieu de l’Évangile, Dieu des nations, amour infini, révèle-toi toi-même aux cœurs blessés ; prouve-toi toi-même aux esprits découragés ; et fais-leur connaître la joie, la paix et la véritable vertu.
Alexandre VINET, Discours sur quelques sujets religieux, 1832.