Concédons-le allègrement d’emblée : les reproches faits au christianisme en général et spécialement à l’Église catholique ne sont pas tous sans fondement. Il est même une critique particulièrement justifiée : celle d’une complaisance masochiste.
Il faut dire que les contempteurs ne s’embarrassent ni de rigueur " scientifique " ni de souci de cohérence. Le catholicisme est par exemple rendu responsable aussi bien d’avoir proprement assassiné la belle civilisation romaine que d’avoir perpétué dans la société française un " mal " qui n’est pas moins romain. Or c’est tout simplement faux, dans un cas comme dans l’autre. Et le seul vrai malheur dans l’histoire, c’est que les catholiques mis en accusation confessent, au lieu des merveilles accomplies par leur foi, cette perpétuation tout aussi volontiers que cette perpétration, sans paraître s’aviser qu’il y a fatalement dans ce redoublement de culpabilité quelque chose de suspect. Reconnaître qu’on a lâchement abandonné le pouvoir à quelqu’un qu’on a préalablement occis par traîtrise, voilà qui mérite effectivement une volée de bois vert, laquelle exigera d’être répétée quand il s’avérera que les deux " crimes " sont parfaitement imaginaires, ou plutôt entièrement imaginés.
Est-ce bien prouvé cependant ? Sous peine de donner assez de verges à la ronde pour être sûr de se faire battre côté pile tout autant que côté face, il vaut la peine d’y aller voir de près. Ce que fait Jean Dumont et dont il faut lui savoir gré, par respect de la vérité et de la justice non moins que de soi. L’ignorance ne saurait en effet garantir l’innocence, quand la simple énormité des griefs tend à suffire pour cautionner l’évidence de leur bien-fondé.
Il y a tout de même, dira-t-on, des " faits " incontournables, depuis les bûchers de l’inquisition jusqu’au carnage de la Saint- Barthélemy. Bien sûr. Mais les " faits " (on ne le redira jamais assez) ne " parlent " pas tout seuls. Il a bien fallu les sélectionner au sein d’une foule d’autres, en triant de surcroît parmi les témoignages disponibles, et interpréter ensuite ces " faits " reconstitués, les expliquer, porter un jugement. Au nom de quels critères tous ces choix ont-ils été opérés ? C’est ce qu’on est toujours en droit de demander. Et c’est ici que peuvent transparaître, sous des évidences prétendument aveuglantes, des aveuglements non moins inquiétants que les " faits ". Quand on fait œuvre " historique ", on n’est plus aujourd’hui annaliste, mais analyste ; et on n’est obligé d’avouer ni ses outils ni son objectif.
L’objectivité est dans ces conditions toute relative, car tout dépend bel et bien du genre de " vérité " que l’on entend établir. La question n’est donc pas tant de savoir si une affaire horrible est prouvée ou non, mais ce qu’elle prouve. Ainsi, nul ne niera la triste réalité du " massacre de Wassy ". Reste qu’il y a (très schématiquement) deux manières de raconter l’histoire. Ou bien, sans chercher pour autant à justifier l’inexcusable, on s’efforce de replacer l’évènement dans son contexte, on essaye de comprendre les causes, les enjeux et les conséquences, en ne dissimulant ni les cas parallèles ou symétriques ni la manière gênante dont la faiblesse humaine engendre la cruauté inhumaine. Ou bien, au contraire, on additionne les morts pour montrer que le duc de Guise était un " méchant " et les papistes de l’époque rien de moins que les précurseurs des nazis, ce qui vérifiera bien que le catholicisme a toujours enfanté le fanatisme, l’intolérance, etc., C. Q. F. D.
Mais alors, autant proclamer tout de suite que la simple évocation de l’Église provoque une furieuse poussée d’urticaire chez l’auteur de la démonstration. Ceux qui sont épargnés par ce type d’allergie ne devraient cependant pas commencer à se gratter consciencieusement jusqu’au sang, sous le prétexte charitable qu’ils partagent les mêmes valeurs humanitaires que les anti-calotins exanthémateux.
Il ne s’agit pas ici de prétendre qu’un point de vue authentiquement catholique sur l’histoire de l’Église est automatiquement plus " objectif ", plus sérieux et plus digne de confiance que tout autre. Même s’il faut maintenir qu’on ne peut bien parler que de ce que l’on connaît un peu de l’intérieur et que la foi tout court bannit toute mauvaise foi, il est vrai que le zèle apologétique n’assure pas l’infaillibilité (loin de là) et peut couvrir de grossières distorsions " pour les besoins de la cause ". Mais à ce compte-là, il n’y a aucune raison pour que le catholicisme ait l’exclusivité du parti pris. Et le problème est au fond, dans toutes les hypothèses, de repérer le " lieu " d’où parle l’historien.
Ce qui n’est pas toujours aussi clair que dans un discours prosélyte (catholique ou anticlérical). Quand on reproche par exemple à l’Église d’avoir réprimé l’hérésie albigeoise, n’est-ce pas parce qu’on est par principe hostile à toute espèce de répression et qu’on ne voit pas de plus ce qu’il y avait après tout de répréhensible dans cette sympathique résurgence du manichéisme et du gnosticisme antiques ? Si le catharisme " a bien le droit de vivre ", il est immanquablement criminel de s’en prendre à lui. Ne poussons pas jusqu’à discerner là une inclination inconsciente pour les théories séduisantes des Bogomiles (encore que la question mérite de n’être pas écartée trop vite), mais relevons que la critique est portée au nom d’un humanisme respectable et respectueux des droits de l’homme, de la liberté de conscience, du pluralisme d’opinions, etc.
Toute la difficulté, toute l’ambiguïté vient de ce que ces valeurs, pour absolument au-dessus de tout soupçon qu’elles soient, coïncident avec le catholicisme, sans toutefois s’identifier à lui, ni encore moins le résumer ou le contenir. Parce qu’ils se reconnaissent dans ce au nom de quoi on critique leur Église, les catholiques ressentent inévitablement un malaise, alors que leur qualité même les invite à une lucidité salutaire. Pourquoi, en effet, se laisser entraîner et, si l’on peut dire, décentrer ou déboussoler sur un terrain qui ne recoupe que partiellement la foi ? Puisque celle-ci est catholique, qu’est-ce qui lui serait totalement étranger ? Tout ce au nom de quoi on critique l’Église a donc, plus ou moins explicitement, des correspondances, voire des points d’ancrage, dans le catholicisme.
On peut se demander si la plupart des arguments accumulés contre le rôle et l’action de l’Église dans l’histoire ne sont pas fondés sur des déviations, des détournements, des perversions historiques de la foi catholique même. L’ennemi ou, si l’on préfère, le principe opposé du catholicisme n’est évidemment pas le protestantisme, ni le néo-paganisme, ni le marxisme, ni la franc-maçonnerie, ni le libéralisme, ni le sécularisme, etc., ni même tout cela ensemble. Car il n’est pratiquement rien dans cette liste qui soit compréhensible sans référence à la foi catholique, qu’il se soit agi de la purifier, de la condamner ou de la dépasser. Développer tout cela ne serait évidemment pas une mince affaire. Le travail de Jean Dumont ouvre déjà les pistes. Mais étudions simplement l’hypothèse.
Elle implique fondamentalement la mystérieuse capacité que semble avoir le catholicisme de " déraper ", et d’être mis en question (voire à la question) par ses propres caricatures. Mais n’est-ce pas un peu de la même façon que la sainteté excite Satan ? L’histoire de l’Église n’est donc pas sans rapport avec le " mystère d’iniquité ". Qu’on ne s’y trompe cependant pas : cela ne veut pas dire seulement que l’Église est, de fait, loin d’être aussi pure et impeccable que l’exigent ses détracteurs plus encore que ses fidèles. Comment s’est en effet manifesté au cours des siècles ce " mystère d’iniquité " ? D’abord et essentiellement en ce que le catholicisme a suscité (bien malgré lui évidemment) des hérésies, des schismes, des idéologies qui le critiquent après coup sans merci et s’attachent plus ou moins ouvertement à sa perte irrévocable. Ensuite et très accessoirement, en ce qu’il y a eu, çà et là, dans l’histoire de l’Église, des " bavures " tout aussi regrettables qu’incontestables. Mais elles sont infiniment moins nombreuses et moins monstrueuses qu’on a pu le faire croire, en allant parfois jusqu’à l’affabulation. Jean Dumont le montre de manière tout à fait convaincante. L’Église est d’ailleurs très, très loin d’avoir l’exclusivité de l’horreur. Et prétendre inscrire la violence répressive dans la nature même du catholicisme pourra sembler presque malhonnête, quand les belles théories au nom desquelles on rend sentence ont engendré bien pire, quantitativement et qualitativement (1).
Les rares crimes commis de fait au nom de l’Église (et qu’on ne lui reproche même pas tous, songeons à Savonarole) ne constituent à vrai dire que la partie émergée d’un iceberg formé pour l’essentiel, sous la surface de scandales plus ou moins réels, par tout ce qui s’est détourné du catholicisme et retourné contre lui. Pour recourir à une autre image, d’arboriculture cette fois, et sur un cas précis, on pourrait dire que, pendant les guerres de religion, Monluc fut un ruineux gourmand assez vite élagué sur un tronc plein de sève, tandis que des Adrets était un rameau épineux sur une branche morte (notons qu’il put après coup revenir se greffer au tronc).
Reste à tenter de comprendre pourquoi le catholicisme est si aisément défiguré (par ses ennemis plus encore que par ses fidèles : gardons le sens des proportions). Il a tout à l’heure été fait allusion à un " mystère d’iniquité ". Celui-ci ne reflète qu’en creux ce qui est au cœur même de la foi en Jésus Seigneur et que les hommes ne parviendront jamais à exprimer en termes non contradictoires. La tension reste insurmontable entre le Dieu transcendant et l’immanence de l’Incarnation, entre la Croix et la Résurrection, entre l’indulgence et les exigences d’un seul et même amour infini, entre la folie de l’abnégation totale (la kénose) et la logique du Logos, entre l’Esprit et l’Écrit, entre Dieu et César, entre la cité céleste et la cité terrestre, etc. Les disciples du Christ peinent à vivre ces contradictions et versent sans cesse d’un côté ou de l’autre, privilégiant tel aspect de l’Évangile plutôt que celui qui lui est diamétralement opposé et en est pourtant rigoureusement inséparable. Ce sont de tels déséquilibres qui défigurent dans l’histoire le visage du Christ. Mais il est vrai que l’équilibre de la foi catholique est fragile et miraculeux presque.
La foi en l’Église est alors la condition de la foi tout court. Seule l’Église a pu, au long de l’histoire, empêcher la foi de se désintégrer ; et toutes les désintégrations successives du catholicisme en hérésies et idéologies diverses n’ont pas pu détruire l’Église, ou plutôt, l’entraîner dans leur chute. Car l’Église n’est pas seulement gardienne de l’impossible unité de la foi ; elle est du même coup, très concrètement et immédiatement, le meilleur garant de la survie et du salut de l’humanité. Tout ce au nom de quoi on la critique ne peut conduire l’homme qu’à sa perte. L’histoire le suggère non moins nettement que l’actualité. L’histoire montre de même que le réalisme et le souci du bien commun n’ont jamais moins commandé la " politique " de l’Église que les principes évangéliques. Tout simplement parce qu’il n’y a aucune incompatibilité, et que c’est sans doute là une des originalités du catholicisme. Oserait-on ailleurs équilibrer pareillement l’angélisme et le pragmatisme, qui sont également ruineux l’un sans l’autre ? L’Église n’a jamais canonisé ni les idéalistes brouillons ni les cyniques efficaces. Mais qui, au cours des siècles, a eu de plus hautes ambitions pour l’homme, ou fait plus pour les hommes ? Mettez-vous à genoux et, à défaut de croire, vous comprendrez peut-être.
Pierre CHAUNU.