
(QUATRIÈME DE COUVERTURE)
La découverte des Cristeros mexicains réserve aujourd’hui de fortes surprises, pour avoir été précisément interdite d’histoire pendant près de trois générations.
Voici le fait, l’événement brut et formidable que les chroniques du Nouveau Monde n’ont jamais rapporté : de 1926 à 1929, dans les États-Unis du Mexique, tout un peuple chrétien armé de machettes et de vieux tromblons affronte au chant du Christus vincit des régiments de ligne fédéraux, qui arborent le drapeau noir aux tibias entrecroisés et crient Viva el Demonio !
L’année précédente, le pape Pie XI a proclamé le Christ « Roi des Nations »... Au Mexique, une nation entière se mobilise sous les drapeaux du Dieu fait homme, elle marche vers les mitrailleuses et les canons de l’Antéchrist parce qu’elle refuse l’abdication des dernières libertés de sa foi.
« Heureuses les nations qui savent honorer leurs martyrs », écrit dans sa préface le cardinal Medina. Voici donc l’extraordinaire histoire de l’épopée cristera, telle qu’elle nous est apparue sur place dans le trésor des archives familiales, des publications clandestines et le récit des derniers témoins.
Hugues Kéraly
DU MÊME AUTEUR
Pour rebâtir l’université,
La Table Ronde, 1969.
Préface à la politique selon Saint Thomas d’Aquin,
Nouvelles Éditions Latines, 1974 (ouvrage traduit en espagnol).
Lettre ouverte au ministre de l’Éducation sur ma classe de philosophie,
Nouvelles Éditions Latines, 1976.
Les médias, le monde et nous : essai sur l’information,
Cercle de la Renaissance Française, 1977 (ouvrage traduit en espagnol).
Une voix sous nos décombres : Alexandre Soljénitsyne,
Cercle de la Renaissance Française, 1977 (ouvrage traduit en espagnol).
Garabandal hier et aujourd’hui : la pédagogie des apparitions,
en collaboration, Dominique Martin Morin, 1978.
Enquête sur un organisme au-dessus de tout soupçon . Amnesty International,
Itinéraires, 1980 (ouvrage traduit en espagnol et en anglais).
Présence d’Arius, essai sur une vieille origine de la nouvelle religion,
Dominique Martin Morin, 1981.
Cinq continents accusent Amnesty International,
en collaboration, DMM, 1982 (ouvrage traduit en anglais).
Les atouts culturels de la France en Amérique latine,
Direction des Relations Internationales de la Ville de Paris, 1984.
S.O.S. Nicaragua : voyage au pays du communisme à langage chrétien,
Dominique Martin Morin, 1985.
Hugues Capet, album du millénaire,
Éditions du Ranelagh, 1987.
Sida : la stratégie du virus,
Éditions du Ranelagh, 1987.
Hervé de Blignières, un combattant dans les tourmentes du siècle,
Albin Michel, 1990.
La Clé du Songe et autres contes inédits,
Éditions La Nef, 2005.
Long métrage :
Le Galiléen, 52 minutes, portrait télévisé du pape Jean-Paul II,
RTL-Télévision et Santa Fe Communications (Los Angeles), mai 1985.
En préparation :
Portrait de femme avec meurtres, roman.
À don Pablo, l’ami cubain qui m’a conduit
au printemps de 1979 vers mes premières rencontres
avec les survivants de la Cristiada, dans l’État du Michoacan.
Au R. P. Dom Gérard, le fils de Saint Benoît
qui admire tant comme nous les chrétientés d’Amérique latine
et l’honneur du “combat à visage découvert”
pour la Royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
À la mémoire enfin du pape Jean-Paul II qui a réalisé
avec éclat le vœu si cher de son prédécesseur Pie XI :
un pape qui évoquait en pleurant la piété, la jeunesse
et la sainteté exemplaire des militants Cristeros,
comme son espoir de ne pas mourir
avant de les avoir lui-même canonisés.
Préface du cardinal Medina
Le Mexique est une nation dotée de caractéristiques bien particulières, qui expliquent la vitalité de sa foi catholique. Je les évoque ici parce que Dieu m’a donné la grâce d’en faire personnellement l’expérience, dans une joie très forte et une profonde admiration.
Le premier trait qui marque le catholicisme mexicain est l’apparition de la Vierge Marie en l’an 1531 à l’indien Juan Diego, reconnu comme saint par l’Église universelle. Cette apparition sur le mont Tepeyac nous est attestée dans un document écrit en langue nahualt par le chroniqueur indigène don Antonio Valeriano. Tout le récit est rédigé dans une simplicité qui enchante et emporte la conviction, avec des expressions de tendresse et de confiance qui font écho à la profonde religiosité du voyant, comme à la sensibilité maternelle de Marie. La Vierge se présente comme la Mère de « celui par qui l’on vit », titre qui nous renvoie clairement à Jésus-Christ, notre Vie. Marie de Guadalupe laisse sur le vêtement de l’indien une image dont les traits sont métissés, symbole de la fusion des races aborigènes et hispaniques dont est sortie la « mexicanité ». Le peuple mexicain s’identifie lui-même par sa dévotion à la Mère bénie, et se presse en foule immense pour l’honorer dans ce bel ensemble de sanctuaires qui constituent le lieu saint de Guadalupe : cinq millions de fidèles au jour de sa fête, le 12 décembre, et onze millions tout au long de l’année. Il n’existe pas d’autre sanctuaire dans tout le monde catholique qui attire à lui un si grand nombre de pèlerins… Il faut avoir visité soi-même les hauts-lieux de Guadalupe pour approcher dans son cœur l’ineffable message de la Vierge brune. Sans Guadalupe, le Mexique ne serait pas ce qu’il est.
Une autre caractéristique donne son relief particulier à la foi de ce peuple : le choix de trois à quatre millions de Mexicains qui s’engagent dans « l’adoration nocturne », s’offrant à consacrer la nuit de longs instants de prière, à tour de rôle, à l’adoration de Notre Seigneur Jésus-Christ dans le Saint Sacrement de l’autel. Ce n’est pas un hasard si l’on trouve dans le sanctuaire de Guadalupe un temple dédié à l’adoration perpétuelle de l’Eucharistie : la Mère conduit au Fils, et Jésus reste au centre de la foi de ce peuple qui, le plus naturellement du monde, vénère la Femme qui le protège dans ses malheurs et adore le Fils, Dieu et Sauveur. Quand on relève dans une nation une pratique aussi enracinée de l’adoration eucharistique, c’est la garantie que la Parole de Dieu se fait entendre ici au plus profond des cœurs, et ce seul fait explique les multiples formes d’adhésion à la foi jaillissant avec force et spontanéité d’un peuple qui prie.
J’ai laissé pour la fin le troisième élément qui constitue la marque de la « mexicanité » catholique : c’est la présence du martyre à plusieurs époques de son histoire, bien qu’avec des incidences quantitatives très diverses. C’est dès le XVIe siècle que se produit le martyre des trois enfants tlaxcaltecas, assassinés parce qu’ils tentaient de convertir leurs aînés à la foi catholique. Au carrefour précis de la fin du XVle et du début du XVIIe siècle, les deux catéchistes Juan Bautista et Jacinto de los Angeles sont martyrisés à leur tour dans la plus grande barbarie à Oaxaca pour leur opposition aux cultes idolâtres. Mais c’est au XXe siècle, sous la persécution déclenchée par le Président Calles, que va surgir la plus belle floraison de martyrs : des prêtres, des laïcs et jusqu’à un petit José encore adolescent, tous horriblement mis à mort par haine de la foi catholique. La gloire d’une aussi grande « nuée de témoins », pour reprendre l’expression biblique, est le sceau du très grand honneur qui distingue le Mexique parmi tous les autres peuples latino-américains... – Existe-t-il quelque explication humaine à cette distinction ? Aucune à mon sens qui puisse paraître suffisante, car le martyre est une grâce de Dieu, que celui-ci concède selon sa seule volonté. Mais je crois qu’on peut trouver un antécédent qui aide à comprendre l’existence de cette légion de martyrs mexicains : depuis les temps précolombiens, plusieurs ethnies mexicaines pratiquaient des rites de sacrifices humains ; leur signification religieuse renvoyait à l’offrande de ces personnes humaines à la divinité, et à la conviction que la vie présente ne constitue qu’une antichambre de la plénitude de vie promise après la mort corporelle. Ces temps sont révolus, avec leurs formes culturelles propres, remplacées par la foi en la vie éternelle qu’enseigne notre religion, mais il me semble qu’il en reste comme un substrat profond dans la conscience des peuples mexicains : quelque chose qui leur fait percevoir avec une sensibilité plus forte la grandeur d’offrir sa propre vie pour l’honneur de Dieu, comme le plus haut honneur auquel un homme puisse un jour accéder... J’ai eu la joie de me trouver présent dans la ville de Mexico le jour de la béatification solennelle des martyrs d’Oaxaca. Je me souviens avec émotion du moment où les dépouilles mortelles des deux bienheureux nous furent présentées dans des reliquaires en cristal. De mon émotion devant ces ossements vénérables et ces crânes défoncés par les coups de machette qui mirent fin à la vie des bienheureux Juan Bautista et Jacinto de los Angeles. De mon étonnement aussi de voir à quel point ces reliques, loin de provoquer la gêne, étaient vénérées par les ethnies présentes comme des trophées de gloire pour leurs peuples. À la fin de la célébration, je suis resté longtemps prier et rendre grâces à Dieu pour ces témoignages de fidélité qui nous montrent avec éloquence que « ce qui ne se voit pas reste l’explication et la raison d’être de tout ce qui se voit » (He 11, 1.3).
La persécution du Président Calles aura laissé une très grande liste de martyrs. Quelques-uns ont déjà été officiellement reconnus pour tels par l’Église et sont vénérés comme saints. D’autres ont été béatifiés et reçoivent eux aussi un culte public, dans les États où ils ont été martyrisés. Le récit de leur sacrifice, étayés de détails parfois effrayants, stimule aujourd’hui la foi des générations qui leur ont succédé. En se souvenant de ce qu’ont enduré ces martyrs, les chrétiens d’aujourd’hui se sentent remués jusqu’aux entrailles de voir à quel point leurs aînés furent capables de tout donner pour l’honneur de Dieu et leur inébranlable adhésion à la foi catholique... Récemment, un groupe de martyrs a été béatifié dans la ville de Guadalajara, où se prépare la construction d’une grandiose basilique pour abriter les reliques et le souvenir de ces hommes, presque tous laïcs, et rappeler aux générations futures l’impératif de radicalité de notre adhésion à la foi catholique. L’archidiocèse de Guadalajara compte aujourd’hui plus de mille séminaristes. N’est-ce pas le lieu de rappeler que « le sang des martyrs est semence de nouveaux chrétiens » ?
L’épopée « martyriale » de la première moitié du XXe siècle au Mexique est une histoire complexe dans laquelle s’entremêlent bien des éléments politiques et sociaux ; mais il reste hors de doute que ces hommes plus courageux que nous ont offert leurs vies pour la confession de la foi catholique, et qu’ils furent assassinés en son nom après avoir été férocement torturés. Les responsabilités historiques peuvent être ici diversement interprétées, mais une chose est plus claire que la lumière du jour, c’est qu’il y eut des hommes au Mexique dont la foi pénétrait jusqu’à la moelle des os, des hommes qui furent ainsi capables de faire le sacrifice de leur vie temporelle pour gagner une fois pour toutes la vie éternelle. La liste des martyrs mexicains canonisés et béatifiés ne constitue qu’une partie, loin d’être principale, de la glorieuse phalange de ces hommes et de ces femmes de foi qui conditionnèrent tout à la gloire de Dieu. Les années à venir verront augmenter le nombre de ceux dont le martyre sera officiellement reconnu par l’Église, offrant ainsi au peuple mexicain et au peuple chrétien sous toutes les latitudes une stimulation plus grande encore à l’imitation fidèle et amoureuse du Seigneur Jésus, qui nous a aimés au point de se livrer pour nous.
En terminant cette préface, je tiens à exprimer ma conviction que l’apparition de la Vierge de Guadalupe, la multitude des adorateurs nocturnes et la légion des martyrs mexicains du XXe siècle que nous raconte ce livre sont les facettes d’une même réalité : celle de la bonté de Dieu qui se penche vers nous, et celle de la réponse d’offrande totale où résident le secret et le sens de la vie chrétienne.
Oui, heureuse la nation qui sait honorer ses martyrs !
Cité du Vatican, 2 mai 2006
Jorge A. Cardinal Medina Estévez,
Préfet émérite de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements.
AVANT-PROPOS
Martyrologe d’une nation
Les Cristeros sont revenus par la grande porte dans l’histoire de l’Église universelle, soixante-dix ans après avoir été priés d’en sortir sur la pointe des pieds, et sans avoir franchi encore le seuil de l’Histoire tout court. Cet étonnant paradoxe, qui confine au divorce, mérite un mot d’explication.
Il a fallu attendre en effet l’élection de Jean-Paul II et son premier voyage apostolique à Mexico, en 1979, pour que le cri séditieux de « Viva Cristo Rey ! » – hurlé sur son passage par les vétérans et les fils de l’insurrection cristera – retentisse à nouveau aux oreilles des dirigeants mexicains. Cet appel a éveillé la formidable curiosité humaine et spirituelle du pape, son sens aigu de la résistance aux Partis uniques, et abouti avant la fin de son pontificat aux premières béatifications : par entrées de douze et parfois plus de vingt, comme pour rattraper le temps perdu dans la mémoire chrétienne sur cette apocalypse du Nouveau Monde cachée aux catholiques du monde entier...
Des paysans fauchés à la mitrailleuse lourde pendant qu’ils récitaient l’Angelus... Des étudiants battus à mort parce qu’ils portaient une médaille de la Vierge autour du cou... Des enfants de quatorze ans fusillés ou pendus pour le crime qu’ils venaient de faire en public leur communion solennelle... Des prêtres « réfractaires » dénudés, émasculés, dépecés du haut en bas et crucifiés pour l’exemple face à leurs paroissiens réunis... Plusieurs d’entre eux sont aujourd’hui sur nos autels, d’autres attendent patiemment d’y être élevés. Mais l’affaire a embrassé entre deux Guerres mondiales tout le pays réel mexicain, et ses victimes sont si nombreuses, si infamantes pour le pouvoir en place, de 1911 à 2001, que personne n’a jamais pris le risque de les recenser : il nous faudrait trois grands pontificats de suite, il nous faudrait aussi une vraie pléiade de détectives, chercheurs et chroniqueurs chrétiens pour faire la place qu’ils méritent dans la mémoire et la prière de l’Église militante à ces torrents d’héroïsme et de sainteté.
La découverte des Cristeros mexicains réserve aujourd’hui de fortes surprises, pour avoir été précisément interdite d’histoire pendant près de trois générations. Au point que j’ai longtemps regretté de n’avoir trouvé mon sous-titre, en 1986, qu’après la parution du premier jet de cet ouvrage chez Dominique Martin Morin : Les Cristeros. Histoire d’une insurrection mexicaine occultée par l’Église et l’État. Je me console aujourd’hui en songeant que les éditeurs cèdent rarement aux titres qu’on leur propose, et surtout que celui-là aurait été contredit pour la partie ecclésiale – Deo gratias – au terme de seulement quinze années.
Les Cristeros qui ne sont pas morts au combat ou après la reddition imposée par les « Arreglos » de 1929 auraient en 2006 entre quatre-vingt-cinq et cent ans. J’ai eu la chance d’en rencontrer plusieurs, pour ma part, voici déjà vingt-sept ans. J’avais le bonheur aussi de parler, penser et prier dans leur langue depuis ma sortie du berceau, et d’être assez traduit sur place comme écrivain non conformiste pour qu’ils se fient à moi. Cette bonne avance sur l’intérêt que leur porte aujourd’hui l’Église universelle n’a pas servi mes droits d’auteur, mais elle m’aura permis de les interroger vivants.
Les martyrs et les saints ne sortent pas des nuages. Ils sont de chair et d’os, comme nous, tentés par le doute, la tristesse, la peur, comme nous, et ce n’est pas dans les livres, les discours ou les rêves qu’ils se sont montrés plus courageux que nous.
Pour leur rendre justice aujourd’hui, par-delà les procès individuels en canonisation, il faut interroger l’aventure temporelle collective qu’on nous avait cachée. Il faut s’ouvrir à cette apocalypse de leur histoire nationale, où pas une seule famille n’aura été épargnée. Il faut dresser en vue d’ensemble le « martyrologe » du peuple mexicain.
Voici le fait, l’événement brut et formidable que les chroniques contemporaines du Nouveau Monde n’ont encore jamais rapporté : de 1926 à 1929, dans les États-Unis du Mexique, tout un peuple chrétien armé de machettes et de vieux tromblons affronte au chant du Christus vincit des régiments de ligne fédéraux, qui arborent le drapeau noir aux tibias entrecroisés et crient Viva el Demonio !
On les appelle les Cristeros. De « Cristo-Reyes », par déformation du cri de guerre qu’ils avaient adopté : les « rois du Christ », comme se moquaient les Fédéraux... Oui, les grands soldats du Christ au Sud du Rio Grande, faits rois dans le Ciel par le sacrifice collectif et bien souvent anonyme de leurs propres vies.
Certains ont cru toucher le fond avec un cri poussé dix ans plus tard en Espagne sous la fureur d’un gigantesque affrontement, provoqué lui aussi par les ennemis de Dieu : Viva la muerte ! Mais dans la surenchère des passions politiques, la pure frénésie de destruction spirituelle qui fut celle des Fédéraux mexicains ne se mesure à aucune autre puisque la servitude, la mort même du croyant ne l’apaisait pas. Et dans les hiérarchies de la résistance, suivant la grande leçon laissée par Soljénitsyne, plus fort que le soulèvement national contre l’Occupant, plus impérieux aussi que le combat contre le totalitarisme d’un Parti, il faut placer l’insurrection contre les assassins de l’âme, notre dernier réduit...
Nous sommes en 1926. L’année précédente, par la publication de Quas Primas, le pape Pie XI a proclamé le Christ « Roi des Nations »… Au Mexique, une nation entière se mobilise sous les drapeaux du Dieu fait homme, elle marche vers les mitrailleuses et les canons de l’Antéchrist parce qu’elle refuse l’abdication des dernières libertés de sa foi.
Du point de vue de la connaissance historique, l’enterrement des Cristeros reste une absurdité : en amont, en aval de ces trois années de guerre, s’inscrit le drame d’une gigantesque opération de déportation et de génocide qui donne sa dimension principale à la Révolution des Bolcheviks mexicains. Les desfanatizadores du pouvoir central (« défanatiseurs », c’est le nom qu’ils se nomment), en programmant la mort de la religion catholique, plaçaient tout un pays hors-la-loi. Ils provoquèrent le soulèvement et la croisade que les pires corruptions politiques, le racket, la misère n’avaient pas entraînés. Ils y perdirent plusieurs années de suite le contrôle d’une quinzaine d’États, malgré le soutien militaire de l’Amérique, n’occupant plus que les capitales et quelques routes comme l’Armée Rouge hier en Afghanistan. Sans l’incroyable dénouement des « Arreglos », ils y auraient perdu pour toujours le Mexique entier...
D’un point de vue simplement catholique, le mystère du long silence général est encore plus grand. Car l’épopée des Cristeros a fait beaucoup plus de morts, elle a donné infiniment plus de martyrs à l’Église universelle que les déchaînements de la persécution religieuse en République Rouge espagnole, dix ans après. Leur Cristiada entre de plain-pied, dans la communion des saints, avec l’insurrection de Vendée : catholique et royale chez les insurgés mexicains en la seule personne du Christ qu’ils proclamaient « Roi des Nations » aux côtés du pape régnant. Elle n’est connue pourtant, aujourd’hui encore, que de quelques initiés. Jean Meyer, seul universitaire français à avoir bravé l’interdit, explique très bien pourquoi :
« La mesure de l’événement cristero est donnée par le soin qu’ont apporté les censeurs à l’ensevelir. La coïncidence est remarquable entre l’Église et l’État qui apportent le même acharnement à présenter une version officielle commune et tronquée : il y a eu conflit entre les deux institutions, puis l’héroïsme et le patriotisme des clercs et celui des hommes d’État ont permis, selon les versions, de parvenir à un modus vivendi où chacun voit sa victoire. Dans cette version à double sens, il n’y a qu’un absent : le peuple en armes qui, trois années durant, tient tête à toutes les forces administratives, économiques et militaires de l’État solidement épaulé par les États-Unis. » (Jean MEYER : Apocalypse et révolution au Mexique. La guerre des Cristeros (1926-1929), Gallimard/Julliard, collection « Archives », Paris 1974.)
L’histoire est absente en effet, comme nous avons pu le vérifier sur place, des bibliothèques et des archives officielles de Mexico. Elle est inconnue des ouvrages scolaires du Nouveau Continent. Censurée ou ridiculisée aujourd’hui encore au Mexique par tous les grands médias. Si vous en trouvez trace au détour de quelque encyclopédie contemporaine, française ou anglo-saxonne, ce sera en trois paragraphes, dans la version « commune et tronquée » qui arrange les puissants.
Les saints Cristeros que Pie XI voulait tant canoniser de son vivant sont de retour à Rome, profitons-en pour honorer les millions d’autres qui ont dû partir vers le Ciel sans témoins. Voici donc l’explosive et dérangeante histoire de l’épopée cristera, telle qu’elle nous est apparue à la fin des années soixante-dix dans le trésor des archives familiales, des publications semi-clandestines et le récit des derniers témoins. Telle qu’elle nous apparaît encore en relisant nos notes et les mètres cubes de photographies et témoignages apocalyptiques photocopiés à cette occasion...
Rencontres de voyageur catholique incapable de cacher son émoi, sa stupeur, son admiration, non construction de sociologue ou plaidoirie de jésuite politicien. Elles constituent à ce jour le seul ouvrage « grand public » ou plutôt « tous publics » de langue française consacré au sujet : solitude objectivement regrettable, dont je ne tire d’ailleurs aucune vanité...
J’ai revu, enrichi et souvent amendé le texte des dix chroniques qui avaient été réunies par Dominique Martin Morin en 1986, dans un ouvrage aujourd’hui épuisé. Sur l’attitude du pape, du Vatican et surtout de l’épiscopat mexicain, comme en miroir de mes rencontres avec les combattants, il était trop marqué de colère et de partialité. Peu de prélats en cette affaire auront risqué leur vie, c’est vrai. Mais Pie XI pleurait amèrement tous les jours en préparant ses enveloppes personnelles bourrées de Lires pour nourrir et habiller quelques-uns de ses « chers fils Cristeros ». Et beaucoup d’évêques mexicains ont vécu leur exil à Rome ou aux États-Unis d’Amérique, puis leur retour au pays et la soumission aux « Arreglos », comme une crucifixion morale dont il convient aussi de mesurer le prix.
En reprenant l’enquête sur ce point, il m’est apparu d’ailleurs de façon beaucoup plus évidente que la reddition finale qui déclenchera le grand génocide était l’œuvre de la manipulation conjointe d’une poignée de diplomates de la Maison Blanche ou du Vatican et des « éminences grises » des bureaux de l’épiscopat mexicain. Volens nolens, ces acteurs-là sont tombés dans le piège que leur tendaient les ennemis de l’Église ; ils sont sortis de leurs mandats ; ils ont objectivement prêté main-forte aux Commissaires de la Révolution. Le pape Pie XI en donnera lui-même un éclatant témoignage, dix ans après, en soutenant d’emblée sans prendre aucun conseil la croisade des Phalangistes de la République espagnole persécutés dans leur foi.
Le véritable écrasement des Cristeros n’eut rien de militaire, comme il sera montré : il reste le fruit d’une obéissance spirituelle à ce qui leur fut présenté comme un ordre de Rome et de la Hiérarchie... Quant au récit des jours et des peines, la grâce du soulèvement, la fureur des combats, ils supposent une première approche psychologique du cœur mexicain, par quoi nous commençons ce récit.
Table des matières
« Heureuse la nation qui sait honorer ses martyrs ! »
Préface du Cardinal Medina Estévez
AVANT-PROPOS :
Martyrologe d’une nation
CHAPITRE I Rencontres à Jumiltepec
Foi de mexicain. – Gangsters et policiers. – Dans un village cristero. – Avant Lénine, un bolchévisme mexicain. – Une Église du silence en Amérique latine. – Le feu aux poudres. – Que fait l’épiscopat ? – À la grâce de Dieu.
CHAPITRE II Les forces en présence
Un évêque parle. – L’épiscopat parlemente... en vain.– Les yankees font l’aumône. – Aux premières lignes. – « El plesbicito de los martires ». – Pour l’exemple ? – Quand les héros sont des enfants. – A voté !
CHAPITRE III Le soulèvement général
L’été de la fin du monde pour quinze millions de Mexicains. – L’église est à nous ! À l’Ouest, du nouveau...
CHAPITRE IV La guerre des étudiants
La Passion de Manuel Bonilla. – Vendredi Saint 1927, trois heures de l’après-midi.– L’honneur de Luis Segura. – José de Leon Toral : le « justiciador ».
CHAPITRE V La guerre des femmes
Dios te salve, Maria. – Les « BB » du Christ-Roi. – Missions spéciales. – Une intendance qui précédait.
CHAPITRE VI La guerre des paysans
Au bonheur des pauvres. – Au malheur des riches. – Un combat à visage découvert. – Le contraire d’une Révolution.
CHAPITRE VII Des généraux pour la Cristiada
Le langage des chefs. – Navarro Origel, premier chef Cristero. – La conversion de Gorostieta. – Qui a peur de la Cristiada ?
CHAPITRE VIII Les colonnes infernales de Mexico
« Viva el Demonio ! » criaient les Fédéraux. – Déportation, concentration, génocide. – L’argent a une odeur : il est américain.
CHAPITRE IX « Ils nous vendent, Manuelito »
De grâce, ne négociez pas ! – Les « ouvertures » du Président. – « Arreglos » : top secret. – Le test de la soumission.
CHAPITRE X Mystère d’iniquité
Silence, on tue – Le triomphe du Parti. – Et pourtant, Pie XI... – Par qui, pourquoi, comment.
Dix ANS APRÈS :
L’Alzamiento espagnol est béni
QUATRE-VINGTS ANS APRÈS :
Place aux martyrs du Christ-Roi !
Post-scriptum documentaire
Post-scriptum démographique
SOURCES ICONOGRAPHIQUES : Faute d’avoir pu retourner récemment au Mexique pour réunir des documents de meilleure « définition », les nombreuses illustrations insérées dans cet ouvrage sont de médiocre qualité technique. Elles ont été scannées par nos soins, à partir de copies souvent clandestines et toujours détériorées. Mais elles témoignent aussi, à leur manière, de la pauvreté sociale et matérielle des Cristeros. Nous n’avons pas voulu en priver le lecteur pour cette seule raison. H.K.