
Reynald Secher
La Vendée-Vengé
Le génocide franco-français
PERRIN
www.editions-perrin.fr
DU MÊME AUTEUR
La Chapelle-Basse-Mer, village vendéen, Librairie académique Perrin, 1986.
La Guerre de Vendée, Guide Historia, Tallandier, 1989.
Les Vire-couettes, Presses de la Cité, 1989.
Juifs et Vendéens : d’un génocide à l’autre, Olivier Orban, 1991.
EN COLLABORATION
Avec Jean-Joël Brégeon :
La Guerre de Vendée et le système de dépopulation : Gracchus Babeuf, Tallandier, 1987.
Jean-Pierre Le Roch, de l’exil aux mousquetaires, R.S.E.
Legris, histoire d’une saga industrielle, R.S.E.
Avec Yves Murat :
Un prince méconnu : le dauphin Louis-Joseph, fils aîné de Louis XVI, R.S.E.
Histoires de résistance en Bretagne, Presses de la Cité, 2006.
Vendée 94, Éditions Mémoire du futur.
DOCUMENTAIRES HISTORIQUES
Avec Christian Esquinnes et Marc Jouanny :
Bretagne et Bretons, 3 vol., R.S.E.
Guerres en Vendée, R.S.E.
© PUF, 1986, Perrin, 2006 pour la présente édition
ISBN : 2-262-02564-9
À mes arrière-grands-parents :
Hippolyte et Céline Bizet
À mes grands-parents :
René et Germaine Guillot
À mes frères et sœur :
Myriam et Jean
Jean-Hugues
Jean-Marc
Thierry
Patrick
À ma femme :
Geneviève
Et à mes enfants :
Estelle
Clara
Tristan
Pierre-Marie
« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »
(Art. 35 de la Déclaration
des Droits de l’Homme et du Citoyen
et préambule de la Constitution
du 24 juin 1793.)
Sommaire
PRÉFACE DE JEAN MEYER, professeur à l’Université de Paris IV Sorbonne
AVANT-PROPOS
PRÉLIMINAIRE
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE
L’AVANT-GUERRE
CHAPITRE 1 / L’espoir
A / La perception de l’administration par la population
a / L’imposition
b / La corvée
c / La milice
B / La perception de l’Église
a / Le général de fabrique
b / Les fabriqueurs
CHAPITRE 2 / Les premières réalisations révolutionnaires
A / Les cahiers de doléances
B / La mise en place des municipalités
C / La disparition de la fabrique
CHAPITRE 3 / La fin d’une lune de miel
A / Le refus d’écouter les populations
B / L’expression de la volonté nationale
C / La prise de conscience de l’impopularité des administrations et les moyens retenus pour y remédier
CHAPITRE 4 / Les fautes du pouvoir central et les surenchères de l’administration
A / Les fautes du pouvoir
a / La Constitution civile du Clergé : 12 juillet 1790
b / Le serment constitutionnel : 27 novembre 1790
B / Le durcissement des pouvoirs locaux
a / La multiplication des heurts
b / La réaction des pouvoirs publics
CHAPITRE 5 / Le rôle du clergé réfractaire dans la résistance
A / L’arrivée du clergé assermenté surnommé « truton » par la population
B / La réaction de la population à la suite de cette situation et le rôle des prêtres assermentés dans ce contexte
DEUXIÈME PARTIE
LA GUERRE
CHAPITRE 1 / La marche vers la guerre
A / Les réactions populaires
B / La responsabilité des pouvoirs locaux, régionaux et centraux dans la cristallisation des événements
CHAPITRE 2 / L’entrée en guerre
A / L’insurrection : 10-11 mars 1793
B / L’organisation de la population insurgée (13 mars-18 octobre 1793)
a / L’organisation des paroisses
b / Organisation et tactique de l’armée vendéenne
1. Les permanents
2. Les non-permanents
CHAPITRE 3 / La confrontation sur le même terrain de la légitimité et de la légalité
A / La délimitation du cancer
B / L’essai timide puis audacieux de l’administration pour reprendre en main la situation (avril 1793 – 19 janvier 1794)
a / Les mesures ponctuelles
b / Les mesures départementales et régionales
c / Le triomphe de l’administration et sa politique de répression
d / Le sursaut de la population et son écrasement définitif par la force légale (20 janvier – mai 1794)
1. Le sursaut de la population
2. La seconde répression organisée par la force légale
TROISIÈME PARTIE
LA PÉRIODE D’INSTABILITÉ
CHAPITRE 1 / L’incohérence politique
CHAPITRE 2 / Les conditions de vie des Vendéens
CHAPITRE 3 / Les pouvoirs locaux face à leur conscience
A / La mise en place des nouvelles structures administratives
B / La prise de conscience des autorités locales
CHAPITRE 4 / La légitimité du clergé et son action
A / Un clergé décimé
B / Un clergé en proie à une persécution réelle jusqu’en 1799
C / Un clergé actif
D / Les réactions de la population vis-à-vis du clergé insermenté
QUATRIÈME PARTIE
BILAN
CHAPITRE 1/ Problématique
A / Essai d’estimation des habitants disparus
B / Essai d’estimation de l’habitat détruit
CHAPITRE 2 / L’aspect humain
CHAPITRE 3 / Bilan immobilier
CONCLUSION GÉNÉRALE. – La Vendée-Vengé
ANNEXES. – Bilans humains et immobiliers par canton des guerres de Vendée
NOTES
INDEX DES NOMS DE PERSONNES
INDEX DES NOMS DES LIEUX
Préface
Encore un livre sur la Vendée ? Un de plus ? et qu’apporte-t-il de neuf ? À quoi répond-il ? Pourquoi, d’avance, ces cris et ces chuchotements, et, sans l’avoir simplement lu, ces récusations anticipatrices qui contestent jusqu’à l’étymologie du titre ?
Ce livre pourtant, Reynald Secher et moi-même, nous l’avons voulu sobre, court et fort. Les faits se suffisent à eux-mêmes, et nul besoin de commentaires superflus. À d’autres les indignations, les dénonciations, les refus, les contestations, les discussions réductrices comme les lâches soulagements.
Qu’apporte-t-il donc ? D’abord l’éblouissante démonstration de l’extrême richesse des sources. Tout semblait avoir été dit et répété, les documents inventoriés, classés et reclassés. Et pourtant, on n’a fait qu’entrouvrir les dossiers. Enfant du pays, Reynald Secher a vu s’ouvrir devant lui les archives familiales et il y a puisé à pleines mains. Ce sera une révélation. Même dans les archives publiques sommeillent encore des trésors. L’enquête effectuée sur la destruction et la reconstruction du patrimoine immobilier en est un exemple sensationnel. Insistons donc quelque peu sur cet aspect des choses qui risque de passer inaperçu, ou d’être ressenti comme secondaire. En indemnisant les populations, fût-ce très partiellement, Napoléon (geste suprêmement habile et payant) a livré à l’histoire un capital documentaire infiniment précieux. Pour la première fois, l’économiste dispose ici de l’évaluation globale du stock immobilier de toute une région, campagne et petites villes confondues, avant et après le désastre. Les chiffres sont impressionnants et il faudra bien, volens nolens, que les historiens en tiennent compte. Surgit une Vendée bien plus riche qu’on ne le pensait avec ses strates sociales traduites en pierres, ce qui, déjà, constitue un élément d’explication politique. Ce chiffrage implique une réévaluation de la richesse de l’Ancienne France et illustre l’immense avance prise par le monde rural de l’Occident villageois, construit en dur, sur les civilisations extra-européennes déjà engoncées, plus que ne l’indiquent les statistiques de production, dans un certain sous-développement. Par là s’amorce un immense travail, qui se fera par ailleurs.
L’ampleur du désastre immobilier (près de 20 % du stock détruit) ne pourra être contestée. Les chiffres sont là, dans leur diversité géographique, leur répartition entre bourgs et habitat « dispersé », irréfutables. Ce qui suffirait déjà comme résultat. Bien des thèses ne peuvent se vanter de pareil acquis.
L’essentiel, cependant, réside ailleurs. Reynald Secher a voulu établir le bilan global. Le déficit des générations d’après la tourmente, et d’avant la Révolution de 1789, est, de l’Atlantique à Saumur, de la Loire à la Gâtine poitevine, sur une bande de 150 km de long, d’ouest en est, et de 100 km de large, du nord au sud, de 117 000 unités, grossièrement parlant un septième de la population totale. C’est un ordre de grandeur. Dans l’état de la documentation, le bilan global ne pourra, probablement, jamais aller au-delà. À défaut de pouvoir discuter l’évidence, l’on glosera, on ergotera sur le sens de cette différence. Reynald Secher s’en est fort bien expliqué, et il n’est que de le lire. C’est là que se pose le problème de fond. D’aucuns pousseront un soupir de soulagement : « ce n’était que cela » : je l’ai déjà entendu dire... D’autres se terreront dans le silence des refus obstinés, linceul commode pour taire et faire taire les gêneurs. Précisons donc les choses.
Ces chiffres englobent les morts des deux camps. D’abord par impossibilité de distinguer : le « détail » manque. Ensuite par pudeur devant la mort. Elle égalise et chaque mort mérite respect. Et aucun camp n’a le monopole absolu de la cruauté. Qui sème la persécution récolte la terreur et la guerre civile est, de toutes choses, la plus affreuse. Ce au point que, lorsque Kant ou Wieland évoquaient, tout comme la plupart des philosophes, la révolution à venir, dont ils étaient certains, ils la voyaient glorieuse, rayonnante, orientée vers le progrès, et donc opposée à la guerre civile et ses affaires. J.-J. Rousseau et Diderot, à vrai dire, étaient moins optimistes.
Pis encore : sciemment les colonnes infernales n’ont épargné personne : ni les Vendéens, ni les patriotes. Il « fallait » exterminer tout. Les pages que Reynald Secher consacre à l’injustifiable, même de parti, comptent parmi les plus fortes du livre. Ce qui n’est pas sans évoquer, en d’autres temps, le trop célèbre « Dieu reconnaîtra les siens » d’une croisade tout aussi affreuse[i].
Car l’historien doit tout dire, et ne pas tenter d’excuser les crimes de l’un par la finalité attribuée aux massacres. Le grand Michelet s’est rabaissé jusqu’à ne voir dans les noyades républicaines que le « moyen d’abréger la mort » (?), procédé qu’il considère comme « supérieur » aux sacrifices humains vendéens voués à la divinité. Il faudra bien, un jour, que l’on démonte cependant les mécanismes de toutes les erreurs, l’horrible de tous les massacres. Guerre de religion, guerre des camisards, Vendée, massacre des et par les communards : autant de pages, autant de similitudes, les unes d’apparence, les autres profondes. C’est sans doute le Karl Marx de la correspondance privée, dans son sursaut d’orgueil national prussien, dont il n’était pas dénué, écrivant pendant la guerre de 1870 à Engels qui est dans le vrai : « La Terreur, c’est la bourgeoisie (parisienne) qui a c... dans ses culottes. » La peur est le moteur de la persécution, et donc de la Terreur. « Und willst du nicht mein Bruder sein, so schlag ich dir den Schadel ein » : Si tu ne veux être mon frère, je te casse le crâne. Le calvaire de la Vendée est en bonne place dans la liste des génocides.
Le titre choquera, a choqué. Il a même été un historien à dénier la pertinence du mot (et une revue pour l’imprimer) sous prétexte qu’il ne s’applique pas à l’intérieur d’une communauté politique et nationale. Beau sophisme, en vérité, même s’il a quelque vague apparence étymologique. Les juifs allemands étaient (et se sentaient pour beaucoup d’entre eux) aussi Allemands que les autres Allemands. Le génocide n’en est pas moins patent. La volonté de détruire la Vendée est évidente : elle s’exprime dans les discours de la Convention. Nulle distinction, en la matière, entre « modérés » et Montagnards : Barrère, l’homme de la Plaine, est aussi celui de l’un des discours les plus atroces. Il y a bien eu volonté de génocide, d’extirper le peuple des villes et des campagnes qui avait osé mettre la Révolution – traduisons d’abord les révolutionnaires – en difficulté. Quant à la réalité, le dossier de Reynald Secher n’est qu’entrouvert. Il n’a pas cité le plus horrible... Si l’on y tient absolument...
Nouveauté encore, du moins à ce degré, que le constat de guerre civile. Car la Vendée est d’abord guerre civile sur place : les massacres ont, très largement, des responsables locaux. Robespierre le jeune s’en est ému, et cela n’a pas été étranger à Thermidor. Comme en toute guerre civile, les haines personnelles locales, les délations, les luttes de clan à clan, de famille à famille, ont joué leur rôle. Il est jusqu’à la carte des destructions immobilières à crier le fait et poser le grand, l’énorme problème de fond qui est celui de la contre-Révolution : comment un pays, une région, un peuple, satisfait en 1789 de voir s’écrouler l’Ancien Régime, est-il si vite passé de l’autre bord, non sans qu’il en reste quelque chose ? Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, en un passage trop peu remarqué, admire (rétrospectivement ?) à Londres ces envoyés vendéens, royalistes et pourtant, à leur manière « jacobins » : il s’agit de « l’ambassade » Le Bouvier des Mortiers, l’anobli chimiste, organisateur, pour un temps, du ravitaillement en poudres de l’armée vendéenne. Le poète est parfois plus perspicace que les politiques et les historiens.
Napoléon, par la plume de Las Cases, a rendu justice à l’importance historique de la Vendée. Paraphrasant une parole célèbre, les Vendéens ont calé par leurs fusils le catholicisme français ; ils sont à l’origine, le rendant nécessaire, du Concordat... Napoléon a, sans doute, mieux compris la Vendée que les Bourbons. Ceux-ci s’en sont toujours méfiés.
« Vae victis » : Malheur aux vaincus. La parole historique (?) de Tite-Live vaut autant en histoire. La Vendée et son histoire ont souffert de l’échec de l’insurrection. De prime abord, elle n’a pas remis en cause la victoire de la Révolution, et le succès efface trop aisément les fautes. De Charles X on n’a retenu, outre sa trop évidente incapacité politique, que sa fuite. Pourtant, elle s’explique aussi par le refus de faire couler le sang français. Thiers, lui, n’aura pas ces scrupules, et, à deux reprises, abandonnera Paris pour mieux le reconquérir, au prix d’autres massacres réciproques. Où est la morale historique ? Sommes-nous si loin de notre sujet ? Par là, Reynald Secher débouche sur la méditation politique. J’ai refusé de le laisser s’engager sur cette voie. Sans doute Péguy avait-il raison de constater qu’à un moment donné toute mystique dégénère en politique. Mais la dégénérescence a ses degrés. Revenons donc à Chateaubriand et à la description de l’envoyé vendéen :
« Frappé de son air, je m’enquis de sa personne : un de mes voisins me répondit : “ce n’est rien : c’est un paysan vendéen porteur d’une lettre de ses chefs”... Cet homme, qui n’était rien, avait assisté à deux cents prises et reprises de villages, villes et redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles rangées ; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes réglées, six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux ; il avait aidé à enlever cinq cents pièces de canon et cent cinquante mille fusils ; il avait traversé les colonnes infernales... : il s’était trouvé au milieu de l’océan de feu qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de la Vendée : enfin avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de cendres cent lieues carrées d’un pays fertile. Les deux France se rencontrèrent sur ce sol nivelé par elles... Le vainqueur sentit la grandeur du vaincu. Thureau, général dès républicains, déclarait que les Vendéens seraient placés dans l’histoire au premier rang des peuples soldats. Un antre général écrivait à Merlin de Thionville : des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien se flatter de battre tous les autres peuples... Bonaparte appela les combats de Vendée “des combats géants” » (XI, chap. 3).
Quand, en 1802, il visite la France du Midi, et passe par la Vendée, il écrit :
« Ce pays portait, comme un vieux guerrier, les mutilations et les cicatrices de sa valeur. Des ossements blanchis par le temps, et des ruines noircies par les flammes frappaient le regard. »
Mais :
« La diligence dans laquelle je me trouvais enterré était remplie de voyageurs qui racontaient les viols et les meurtres dont ils m’aient glorifié leur vie dans les guerres vendéennes... »
Le témoignage se mêle ici à la tentative d’écrire l’histoire. Chateaubriand multiplie les chiffres. Les uns sont exacts, ou d’ordre de grandeur vraisemblable (superficie, nombre de « batailles »), les autres encore inconnus (nombre de fusils et de canons), l’erreur d’exagération évidente. C’est le mérite de Reynald Secher que de donner, ici, la vérité : 117 000 disparus, tant femmes qu’hommes et enfants, et non 300 000 « Hercules paysans ». Du moins le programme a-t-il été tracé par Chateaubriand.
Les intendants, persécuteurs des protestants, annoncent, en pères spirituels (si l’on ose dire), les massacreurs jacobins de Vendée, qui eux-mêmes préfigurent tontes les intolérances et tous les criminels de guerres – étrangères et civiles – du dix-neuvième et surtout du vingtième siècle. Reynald Secher rejoint les descriptions de Janine Garrisson-Estèbe et de Henri Bosc : pour différents que soient les théâtres, les procédés, les auteurs, le résultat est le même : la « saga » du sang, de la honte, de l’humiliation et de la mort, pour les victimes d’abord, pour les tueurs ensuite. En éclosent la vengeance, la colère, mais aussi la fidélité royale bien que rien ne prédisposait la Vendée à se ranger sous sa bannière. Bien au contraire. Au-delà des constats, Reynald Secher analyse aussi le comment de cette évolution. Il apporte, en ce domaine, beaucoup de nouveautés. Parmi les multiples hypothèses avancées, celle de l’opposition villes/campagnes, comme de leurs mentalités différentes, a eu beaucoup de partisans. Reynald Secher remet les choses et les explications en cause, ce, du moins, en leur version simpliste. Car tout est toujours plus compliqué que ne le croit l’historien, nécessairement voué aux réductions simplificatrices, sans lesquelles il n’est pas d’hypothèse préalable possible. La démarche est ici originale. Elle part d’une thèse de troisième cycle limitée à un cas précis : l’étude au microscope d’un monde villageois précis : La Chapelle-Bassemère. Ce « carottage » documentaire avait été révélateur. Restait à savoir si l’on se trouvait en présence d’un cas d’espèce, ou, au contraire, d’un cas généralisable. La généralisation s’est avérée possible, et, à beaucoup d’égards, révélatrice. Ce ne sont pas les pages les moins intéressantes de ce livre.
Il y aura, sans doute, encore infiniment à dire. L’histoire d’un crime, l’histoire de tous les crimes – et les politiques, quel que soit leur « justificatif », sont les pires – est complexe. Reynald Secher apporte sa pierre à l’histoire des mentalités révolutionnaires et « contre-révolutionnaires ». Il sonde les failles, ces terribles failles qui passent à travers ces campagnes qui sont tout, sauf immobiles. Mais il faudrait remonter loin, sans être sûr de certitudes. Paradoxalement, ce peuple de l’Ouest que rien ne semblait prédisposer à la fidélité ni envers une monarchie récusant de longue date ce sentiment pour privilégier l’administration (le moindre défaut des Lumières), ni envers l’Église catholique (il ne faut pas exagérer la profondeur des ferveurs religieuses des Vendéens avant 1789) en est devenu, le siècle suivant, le symbole de la survie au nom du roi et du Sacré-Cœur. Restent les questions souterraines : quel est le rapport, s’il existe, entre les dragonnades expérimentales des années 1680 dans le Poitou de Marillac et les guerres de religion le long de cette Sèvre nantaise prédisposée aux affres des tourmentes « civiles » ? Et pourquoi, et comment, ce rapport entre le culte d’un Sacré-Cœur récusé, tout au long du dix-huitième siècle religieux français par une part importante du clergé, et le symbole autour duquel se rallient les insurgés de 1793 ? Peut-on, sans réductionnisme aberrant, limiter l’explication à la seule influence montfortaine, « responsable » de cette « mariolatrie » chère à saint Grignion de Montfort ? Qu’on le veuille ou non, la fidélité religieuse reste au fond du problème vendéen, même si tant d’autres motifs sont venus s’y superposer. À la vérité, le revirement vendéen, si rapide, de 1789 à 1790, est l’histoire d’un immense désenchantement, d’une totale désillusion, du sentiment d’avoir été berné, bafoué, trompé, aussi bien par les cadres sociaux locaux que par un État en voie de mutation désordonnée. Plutôt que de rechercher la cause (l’unicité causale devrait être, chez tout historien, raison infaillible de suspicion légitime préétablie), il vaut mieux dissocier le faisceau de raisons additionnées et cumulatives qui ont fini par faire déborder le vase, à aboutir à la goutte d’eau qui, quelle que fût son importance, voire son insignifiance intrinsèque, a conduit, un jour, à la révolte, au refus de l’inacceptable. C’est dire aussi l’immense aveuglement de tous ceux qui, sans toujours le vouloir (mais aussi, parfois, en le sachant, et en le voulant plus ou moins confusément), ont, sur place, dans les instances administratives, provoqué l’irréparable. Mais les mentalités se traduisent toujours, en fin de compte, par des hommes. Reynald Secher leur a donné d’autant plus souvent la parole qu’il s’agit de textes souvent inédits. Ce retour au document est une démarche absolument indispensable. Peut-être sommes-nous, nous autres historiens, trop souvent interprètes avant d’être témoins. Nous devrions d’abord être les découvreurs de trésors noyés dans la glauque pénombre des grands naufrages de l’Histoire. D’où encore ce refus de trop commenter, car, en fin de compte, il est des témoignages qui se passent, justement, de commentaires. On l’a un peu trop oublié dans l’histoire, si complexe, de la Révolution française.
Voilà donc ce livre d’immense travail – j’en suis mieux à même que quiconque d’en témoigner. Il est peu d’historiens, tout au long d’une carrière, qui aient pu côtoyer tant d’immenses travailleurs, comparables à Reynald Secher. Que l’on discute même les conclusions évidentes, restera toujours cet énorme labeur de jour et de nuit, à la chasse d’archives, au prix de mille rebuts, de tant de refus. Voilà surtout ce livre de bonne foi, de quête désespérée de la Vérité, car, n’en déplaise à d’aucuns : la vérité n’est pas relative, ni affaire de « mentalité » (qui sert, trop souvent, de misérable excuse). Elle est une : il s’agit de la restituer, telle qu’elle fut. Ce n’est pas tâche gaie et s’attaquer à pareil sujet est, par moment, désespérant. L’illusion n’est guère de mise, ni le découragement permis devant la stupidité des hommes, notamment de ceux que l’on aime. Chercheurs de témoins, témoin lui-même, à sa manière, l’historien est toujours pris, par moments indiciblement, cruellement, par le doute, partagé entre l’admiration et le mépris : on devine ici la vibration intime de l’être. Mais quoi, issus d’une même histoire, qui est celle de notre pays, nous n’avons ni à celer les gloires, encore moins à en cacher les tares. On trouvera l’une et l’autre en ces pages dédiées aux morts, à tous les morts dans les affres de la torture, de l’humiliation comme dans les ivresses des combats.
JEAN MEYER
Professeur à l’Université de Paris IV-Sorbonne.
Avant-propos
à la nouvelle édition
Vingt ans après, je me souviens d’avoir pris conscience de l’énormité du crime commis en Vendée en lisant le registre clandestin de l’abbé Pierre-Marie Robin (1748-1805), recteur de La Chapelle-Basse-Mer. Scrupuleusement, il avait enregistré, conformément au droit canon, tous les actes de la vie de ses paroissiens : baptême, mariage, sépulture. Ces actes décrivent méticuleusement les conditions et les circonstances des décès. La première fois, j’ai été tellement choqué qu’au bout de quelques pages, j’ai dû m’arrêter. Comment ne pas être bouleversé par le massacre de femmes, parfois enceintes, d’enfants, de vieillards... Comment rester insensible lorsque 421 massacres sur une population estimée à 3 200 personnes ont été enregistrés ? Mais, quand 770 communes sont concernées, on est acculé à se poser des questions de fond. On dit que l’histoire doit être traitée froidement – en l’occurrence, était-ce humainement possible ? Que l’on ne vienne pas me parler de tradition en matière d’horreur ; en Vendée, l’impensable y a été fait (tanneries de peaux humaines, fonte des graisses...) ; l’inimaginable a été essayé (mines antipersonnel, empoisonnement à grande échelle, gazage...). La Vendée a été un laboratoire grandeur nature, d’ailleurs conçu comme tel. Sans doute, l’objectivité en histoire est-elle difficile à atteindre, mais au-delà des préjugés, il reste les hommes et les faits que rien ni personne ne peut, ne doit justifier.
Le professeur Jean Meyer, mon directeur de thèse, au début de ma recherche, m’avait dit de ne travailler que les textes, rien que les textes. C’est ce que j’ai fait et, pour comprendre la réalité locale, j’ai dû reconstituer la courroie de transmission afin de répondre aux questions de fond : qui ? pourquoi ? comment ? Personne à l’Université ne s’était jamais posé de telles questions. En pays de droit, la décision n’avait pu être prise qu’au plus haut niveau de l’État, c’est-à-dire par la Convention. Phénomène unique dans l’histoire et comble du paradoxe, la décision d’anéantir le territoire de la Vendée et d’exterminer sa population a bien été prise par les représentants du peuple souverain (lois des 1er août et 1er octobre 1793). Tout le reste n’est que planification et conséquence. C’est d’ailleurs si vrai que quelques contemporains s’en sont émus, tels l’avocat Villenave qui, à l’occasion du procès Carrier, s’interrogeait sur le terme idoine pour caractériser ce crime, à sa connaissance, unique en son genre.
En 1985, je ne m’expliquais pas pourquoi on voulait réduire le fait vendéen à un massacre, voire à une bavure. Je m’étonnais encore plus des propositions avancées pour acheter mon silence : argent, honneurs, poste à l’Université, au nom d’une pseudo-raison d’État. Il faut dire que nous étions à la veille du bicentenaire de la Révolution.
Comment pouvait-on imaginer que je puisse vendre mon âme ? Renier le fruit de mes recherches et la confiance de mes professeurs ? Comme je n’avais pas mordu aux appâts, calomnies et rumeurs leur ont succédé. Heureusement, j’avais été mis en garde par le professeur Pierre Chaunu, membre de mon jury, qui avait matérialisé son pressentiment par écrit à l’occasion de son rapport relatif à ma soutenance de thèse, le 21 septembre 1985 : « Ce travail sera bientôt publié. Nul ne peut douter que le succès qu’il remportera vaudra à son auteur la haine tenace de ceux qui voient petit et pensent sur commande. C’est dire que la carrière de Reynald Secher dans l’enseignement supérieur, où il a sa place, sera, selon toute vraisemblance, efficacement entravée par ceux qui sont, comme chacun sait, orfèvres en la matière. » La suite des événements lui a malheureusement donné raison. Qu’importe !
Aujourd’hui, je sais qu’on tentait d’étouffer un double scandale : d’un génocide et d’un mémoricide, crime imprescriptible pour le premier et qui pour le second sera, à plus ou moins brève échéance, considéré comme crime contre l’humanité.
Comment peut-on encore refuser à la Vendée la reconnaissance de ce génocide ? Comment peut-on imaginer que des criminels contre l’humanité comme Robespierre, Carnot... aient donné leur nom à des collèges, à des lycées, à des rues ; ou d’autres, comme Amey, Turreau... aient leur nom sur l’Arc de triomphe ? Comment peut-on accepter que l’histoire officielle, notamment celle enseignée aux élèves, fasse des bourreaux des « saints laïcs » et des victimes des brigands, des traîtres à la patrie ? Cette inversion tenace des faits n’est pas seulement intolérable, elle justifie, à mon sens, que ce livre continue d’être lu et discuté.
Reynald Secher
29 mai 2006
Préliminaire
L’histoire des guerres de Vendée a tenté beaucoup d’auteurs et on pourrait croire le sujet épuisé. Pourtant, ils ne nous livrent pas les raisons de ce mouvement et ses conséquences à court et moyen terme.
Entreprendre une nouvelle recherche englobant l’ensemble des événements et des territoires insurgés n’aurait fait qu’une compilation supplémentaire. C’est pourquoi, dans le cadre d’une thèse de troisième cycle, nous avons retenu une communauté du nord de la Vendée militaire : La Chapelle-Bassemère, carrefour entre l’Anjou, la Vendée, la Bretagne et riveraine de la Loire. Ce pays constitue un terrain d’observation privilégié : des idées, idéologies, genres de vie s’y sont heurtés de plein fouet. Selon les cas, les réactions ont été plus ou moins violentes et ont imprégné en profondeur les populations locales. Cependant, nous ne pouvions pas nous limiter â ce carottage : il fallait nécessairement passer à la Vendée en sa totalité.
En général, les historiens ont eu tendance à étudier ce mouvement d’un point de vue révolutionnaire et jacobin. Quant à l’historiographie vendéenne, elle paraît peu convaincante car elle est composée essentiellement de témoignages personnels, partiaux et passionnés.
On pense communément que la plupart des documents relatifs à la Vendée militaire ont disparu. La réalité est tout autre. Bon nombre de données ont été sauvées volontairement par l’un ou l’autre des belligérants. Par exemple, le maire de Challans, en fuite, fait transporter ses archives dans une brouette. Certaines sont déposées au sein de structures officielles ou privées : dédaignées ou géographiquement inaccessibles, elles ont été ainsi préservées. D’autres ont été recueillies et protégées avec un soin jaloux, par les particuliers tel l’abbé Pierre-Marie Robin (1748-1805), curé non assermenté de La Chapelle-Bassemère qui a sauvé une partie de ses registres paroissiaux.
Il est cependant nécessaire d’établir des distinctions entre la documentation officielle et privée. La première, inégalement répertoriée, est dispersée dans les fonds publics : fort de Vincennes, archives nationales, départementales et communales : elle renferme des trésors insoupçonnés. Quant à la seconde, déposée dans les évêchés, les cures, les maisons mères des ordres religieux et chez quelques particuliers laïcs, elle est méconnue et donc peu exploitée : la lecture en est parfois très surprenante.
La tradition orale survit mais son intérêt varie en fonction des temps, des informateurs et des lieux : elle s’est maintenue relativement vivace jusque dans la décennie 1960, comme dans toute la province française. Actuellement, elle a presque disparu ; seules les personnes âgées en possèdent quelques éléments originaux : de là l’urgence de les capitaliser.
Les deux conflits mondiaux ont évidemment bouleversé la Vendée coutumière. Dans le premier, les hommes mobilisés ont connu l’expérience même de la guerre, dans le second la captivité a touché des milliers de jeunes pendant plusieurs années. Ces prisonniers ont acquis ainsi une expérience dans les fermes modèles tchèques, allemandes ou autrichiennes qui leur ont donné l’image d’une vie rurale différente et vécue comme plus évoluée, plus moderne. Pendant ce temps, les femmes, en assumant le travail de la terre, remettaient encore plus en cause la répartition traditionnelle des tâches. À partir des années 1945, les communautés, devenues critiques vis-à-vis d’elles-mêmes, se dissolvent dans un doute généralisé. La multiplication des moyens de transport et la diffusion de la société de consommation leur donnent le coup de grâce.
Cette description hâtive explique partiellement les difficultés rencontrées par les chercheurs, pour reconstituer la vie de la Vendée militaire â travers ses habitudes, ses conflits ainsi que les événements politiques au plan local, et les vicissitudes économiques. Il est évident que si d’une part nous nous sommes heurté aux mêmes obstacles, d’autre part nous devons reconnaître avoir bénéficié de certaines facilités et principalement de trois : la première est d’avoir pu disposer d’un stock important de documents familiaux et puiser à une source orale fort ancienne, relativement intacte. La deuxième est notre connaissance du milieu vendéen puisque nous sommes enfant du pays et que notre famille y a de profondes racines. Enfin, de nombreuses personnes nous ont apporté leur étroite collaboration.
Je remercie MM. les professeurs membres du jury Jean-Pierre Bardet, Louis Mer, Jean Tulard, Yves Durand, André Corvisier pour ses conseils, Pierre Chaunu pour ses écrits et encouragements, et j’exprime tout particulièrement ma reconnaissance à M. le Pr Jean Meyer qui a dirigé d’une façon amicale, attentive et active mon travail, sans oublier l’accueil sympathique de son épouse.