
A. Vayson de Pradenne
Les Fraudes en archéologie préhistorique
avec quelques exemples de comparaison
en archéologie générale et sciences naturelles
présenté
par
Pierre-Paul BONENFANT
(Professeur à l’Université de Bruxelles)
JÉRÔME MILLON
(QUATRIÈME DE COUVERTURE)
En science historique – et moins encore sans doute que dans d’autres sciences humaines –, il existe très peu d’ouvrages de méthodologie et de réflexion qui, après quelques décennies, gardent une vigueur pleinement actuelle et ne se trouvent pas ramenés à un pur intérêt rétrospectif, intégrés, pour le meilleur, dans l’infrastructure de l’édifice scientifique. Contraste total avec les rapports de découvertes, lesquels, par force, resteront toujours les témoignages de référence. Ce statut éminent d’œuvre encore préservée du temps, c’est bien celui que détient le texte d’André Vayson de Pradenne, écrit voilà déjà soixante ans, sur les Fraudes en archéologie préhistorique. Livre d’une méthode rigoureuse et puissante qui n’a pas été remplacé et demeure, aujourd’hui, solitaire dans le panorama des textes grands et petits dédiés à la méthodologie de la préhistoire. L’appréhension complète du problème cerné, l’approche à la fois documentée et très concrète des cas examinés, la synthèse surtout qui en est tirée font de l’ouvrage un maître-livre.
Dans la même collection :
Déjà paru
André Leroi-Gourhan, L’art pariétal, langage de la préhistoire
Présentation générale de Marc Groenen
À paraître
M. Groenen, Pour une histoire de la préhistoire. Le Paléolithique
S.A. Sémionov, Technologie préhistorique
Présentation de P.C. Anderson et N. Skakun
M. Anikovich, Le Paléolithique supérieur récent en Europe de l’Est
Cliché couverture : Tiare de Saïtapharnès – Giraudon
1ère édition : Émile Nourry, Paris, 1932
© JÉRÔME MILLON – 1993
3, place Vaucanson
38000 GRENOBLE
ISBN : 2-905614-80-3
Pierre-Paul BONENFANT
POUR UNE CRITIQUE ARCHÉOLOGIQUE
L’approche des « fraudes »
en archéologie préhistorique
I
Un livre de 1932 !
En science préhistorique – et moins encore sans doute que dans d’autres sciences humaines – il existe très peu d’ouvrages de méthodologie et de réflexion qui, après quelques décennies, gardent une vigueur pleinement actuelle et ne se trouvent pas ramenés à un pur intérêt rétrospectif, intégrés, pour le meilleur, dans l’infrastructure de l’édifice scientifique. Contraste total avec les rapports de découvertes – lesquels, par force, resteront toujours les témoignages de référence… Ce statut éminent d’œuvre encore préservée du temps, c’est bien celui que détient le texte d’André Vayson de Pradenne (1888-1939), écrit voici déjà soixante ans, en 1932, sur les fraudes en archéologie préhistorique. Livre d’une méthode rigoureuse et puissante qui n’a pas été remplacé et demeure, en 1992, solitaire dans le panorama des textes grands et petits dédiés à la méthodologie de la préhistoire. L’appréhension complète du problème cerné, l’approche à la fois documentée et très concrète des cas examinés, la synthèse surtout qui en est tirée, font de l’ouvrage un maître-livre. Tandis que l’écriture nette et ferme, la démarche claire à l’évidence, en ouvrent tout grand l’accès.
L’œuvre a résisté au flux des années alors qu’elle était, à sa parution, presque de circonstance tant elle s’enracinait dans l’actualité archéologique de son époque.
Deux grands débats d’authenticité ont dominé la recherche préhistorique européenne dans la première moitié du XXe siècle : l’affaire de Piltdown et celle de Glozel. Deux affaires qui ne doivent pas seulement leur retentissement à la nature des « découvertes » mais aussi et surtout au sens qu’elles prenaient dans la reconstitution du passé.
Piltdown, faux avéré en 1953 (1), surgit dès avant la première guerre mondiale. Associant crâne d’homme et mâchoire de singe, la forgerie (2) intervenait dans la controverse – surtout anglaise – visant à définir le missing link darwinien (fig. l). Quant à l’affaire de Glozel, survenue quelques années après la fin du premier conflit mondial et dont l’épilogue n’est pas encore tout à fait conclu (3), elle se situait dans le débat – surtout français – sur le lieu de la mutation socio-économique responsable de la néolithisation de l’Europe : « indigène », (c’est-à-dire européenne, voire plus précisément occidentale) ou d’importation orientale ?
Or, ni Glozel ni Piltdown ne trouvent place dans Les Fraudes en archéologie préhistorique. Pourquoi ?

Fig. l
L’assemblage osseux de Piltdown d’après un prospectus diffusé dans les salles du British Museum, Natural History (1975). Les fragments originaux sont hachurés. Les fragments du crâne ont appartenu à un Homme moderne, ceux de la mâchoire à un singe.
PILTDOWN ET VAYSON DE PRADENNE
Autant Piltdown connut dans ses péripéties un développement feutré, autant Glozel connut le fracas des polémiques de presse et des plaidoiries de justice.
Pourtant la conviction que la prétendue découverte de Piltdown n’était qu’une falsification s’est fait jour très tôt, chez d’aucuns : parfois dès la découverte. Mais elle ne s’est jamais exprimée sinon verbalement. Imprimée, elle prit seulement la forme de remarques dubitatives ou de réserves, parfois de simples constatations sur des « difficultés » – et quelle grande découverte parfaitement vraie en est indemne ? Piltdown entra donc dans les manuels ; on doit le regretter. On peut aussi, du point de vue de la simple moralité scientifique, regretter cet attentisme qui entoura l’affaire.
Mais, au total, fut-il gravement dommageable à l’avancement de la science préhistorique ? La « gloire de Piltdown » fit assez vite long feu et le « fossile » prit place plus ou moins mal commodément dans les nomenclatures. Il constitua toutefois pendant quelque temps l’argument – apparemment – le plus solide en faveur de l’existence en Europe d’une lignée parallèle à celle des Néanderthaliens et qui aurait été à l’origine de l’homme moderne (Homo sapiens sapiens du Paléolithique supérieur) : c’est l’hypothèse dite des Présapiens. On rapprocha la calotte crânienne de Swanscombe (Kent) et les fragments crânien de Fontéchevade (Charente) beaucoup moins explicites… Les adversaires – assez nombreux – d’une filiation entre les Néanderthaliens d’Europe et l’homme de type moderne admettent actuellement que les Présapiens n’apparaissent pas en Europe et sont à chercher ailleurs (Proche-Orient, Afrique de l’Est en particulier).
Il est symptomatique que l’affaire de Piltdown ne fut scientifiquement traitée quant au fond qu’après la mort des principaux protagonistes. C’est que la dénonciation sur-le-champ d’un faux archéologique s’attaque bien plus qu’à des faits ; elle atteint des hommes. Rien à voir avec la critique historique pouvant accabler impunément – en tout cas sans autre réaction que scientifique – un éventuel falsificateur appartenant à un passé plus ou moins lointain. En archéologie les réactions des personnes mises en cause seront au contraire très vives et pas seulement dans le chef du principal accusé : tout autant en général chez ceux qui ont de bonne foi adhéré à la fraude et qui sont donc des dupes. Comme il s’agit le plus souvent de scientifiques, ceux-ci se sentent attaqués indirectement dans leur honorabilité et de façon inévitable dans leur crédibilité professionnelle. On voit les enjeux. Le conflit – ce n’est pas rare – peut aller jusqu’en justice.
Le monde savant britannique a suivi le parti de ne pas remuer les passions, de ne pas éclabousser des personnes estimées de bonne foi et qui s’en seraient trouvées touchées professionnellement, et préféra donc attendre, pour vider le problème, la disparition des principaux acteurs qui étaient apparemment aussi les principales victimes d’une machination : Dawson, un homme de loi, et Woodward, un professeur d’université. Le procédé comportait le risque de ne jamais plus parvenir ainsi à amener dans la lumière les responsabilités et les mobiles. Ce qui est actuellement bien le cas. L’identification du ou des faussaires de Piltdown n’a toujours pas abouti clairement. La seule conclusion qui se dégage est que la falsification a été réalisée par un praticien (technicien ou savant) ayant appartenu au milieu scientifique spécialisé en paléontologie et, probablement, au British Museum même.
Dès lors, en 1932, Vayson de Pradenne ne pouvait pas, bien évidemment, incorporer Piltdown dans son ouvrage sur Les Fraudes. Mais on observera qu’en 1938 dans sa Préhistoire, s’il dut s’en saisir brièvement, il le fit avec des pincettes (4) : La découverte de Piltdown en Angleterre, très incomplète aussi [comme celle de Mauer] (débris de crâne, fragment de mandibule avec deux dents, plus une dent isolée) est moins bien datée comme gisement et a soulevé des discussions. La morphologie du crâne est « hautement humaine » tandis que la « mandibule est, au contraire, très simiesque » (Boule). On en a fait l’Eoanthropus Dawsoni. Pour l’homme du Paléolithique moyen, on possède de bons et assez nombreux documents… En méthode, il ne pouvait aller plus loin.
LES REMOUS INTELLECTUELS AUTOUR DE GLOZEL
De Glozel (hameau de Ferrières-sur-Sichon, Allier) dans la région de Vichy, provient, à partir de 1924, une curieuse série d’objets réputés synchrones : certains à « tendance paléolithique » (harpon, un renne gravé) et d’autres à « tendance néolithique » dont de grandes tablettes d’argile portant des signes rappelant des lettres des alphabets phéniciens et ibériques. L’assemblage paraît aujourd’hui d’autant plus surprenant que tout le Mésolithique (en cours de découverte dans les années 1920) est venu s’interposer entre le Paléolithique et le Néolithique et que, de surcroît, la chronologie absolue qui s’est constituée grâce au carbone 14, montre pour cet « épisode » une durée beaucoup plus considérable que celle que l’on pouvait imaginer au début de Glozel : plus de 3 000 ans.
En son temps Glozel partagea les savants français. Salomon Reinach, conservateur en chef du Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye, fut le plus chaud partisan de son authenticité, refusant de céder « au mirage oriental », c’est-à-dire refusant l’origine orientale du Néolithique européen : une thèse déjà paradoxale à l’époque et qui n’a cessé d’être démentie depuis. Il fut rejoint par l’éminent géologue Deperet ou par l’ethnographe Van Gennep. L’abbé Breuil pensa d’abord que Glozel avait pu représenter, au contraire, une colonie venue du Proche-Orient au Néolithique ; puis assez vite, il soupçonna la supercherie. C. Jullian, le grand historien de la Gaule romaine, y vit pour sa part, des tablettes magiques gravées dans l’antre d’une sorcière du IIIe siècle après Jésus-Christ.
Contre Glozel se levèrent surtout l’orientaliste René Dussaud, excellent épigraphiste, et Vayson de Pradenne qui dénonça la falsification sous toutes ses formes : gravure de renne inspirée d’une illustration retrouvée par lui et tirée d’un ouvrage de vulgarisation, technique de falsification du terrain à partir du front de fouille, démontage du mécanisme de « perfectionnement » progressif des faux.
Dans le monde savant hors de la France aucune personnalité de quelque renom ne vit dans Glozel autre chose, pour l’essentiel, qu’une forgerie. À cet égard la situation n’est pas sans rappeler la pseudo-controverse de la localisation d’Alesia qui, alimentée par le « localisme », n’existe plus que chez certains en France.
La presse attisa les affrontements. L’affaire sombra dans la diatribe souvent nauséabonde (5) et aboutit en justice où elle fut plaidée par les plus grands maîtres du barreau, César Campinchi et Maurice Garçon. Elle ne pouvait être ainsi traitée quant au fond, c’est-à-dire sur l’authenticité. C’est sur la forme, que R. Dussaud fut condamné, tandis que la plainte en escroquerie de la Société préhistorique française contre le musée local – payant – aboutit à un non-lieu.
Les « fouilles » se poursuivirent encore un peu, mais pour les milieux scientifiques, tant français qu’étrangers, la cause était entendue : rien ou si peu de chose – et très secondaire – n’était acceptable ; il ne valait plus la peine d’évoquer Glozel. Du reste aucune publication de caractère scientifique ne vint jamais rendre compte des « fouilles » effectuées. Glozel n’entra pas dans les manuels. L’opposition argumentée et résolue de Vayson de Pradenne y fut, à coup sûr, pour beaucoup.
L’affaire de Glozel en serait restée là, ou se serait réorientée dans la direction de la « para-archéologie » de la fin des années 1960 (fig. 2), si elle n’avait pas rebondi à la suite de datations par thermoluminescence (6) qui proposèrent une tout autre fourchette chronologique : entre 700 av. J.-C. et 400 après (7).

Fig.2
Glozel fut réorienté en 1969 vers la « para-archéologie » alors en vogue. C’était avant les dates thermoluminescentes (1974). Recto et verso assez contrastés d’un prospectus de vente de l’édition des inscriptions de Glozel par le Dr Morlet (ce dernier étant décédé en 1965 il s’agit en fait d’une publication posthume).
Des fouilles reprirent en 1983-84, notamment dans un site réputé « glozélien » : « Chez Guerrier ». Elles ne donnèrent aucun résultat concluant. De toute façon, comme l’a écrit très justement J.P. Demoule, dans l’hypothèse d’un assemblage cohérent et authentique, il s’agirait d’un phénomène à la fois sans aucun parallèle et surtout sans aucune conséquence historique (8).
« LA PRÉHISTOIRE, SCIENCE TRÈS PEU MÛRE … »
L’affaire de Glozel eut ceci de dramatique, c’est qu’elle fit trébucher peu ou prou quelques-uns des plus célèbres préhistoriens, archéologues et géologues français de l’époque. De ce point de vue, ce fut une sorte de cataclysme scientifique aux yeux de Vayson de Pradenne, un désastre qui donnait en même temps la mesure d’une faiblesse méthodologique. C’est ce qui le conduisit à une décision paradoxale pour un scientifique : consacrer une part importante de son activité à étudier des faux avérés, c’est-à-dire à l’inanité scientifique. Une démarche bien distincte de celle qui consiste à démontrer la falsification dans un document jusqu’alors accepté. Et une démarche qui, par le rassemblement d’erreurs intellectuelles sans cesse répétées auquel elle aboutit, laisse inévitablement au chercheur un amer goût de cendres. Vayson n’y a pas échappé, lui qui en 1932 commençait sa conclusion par ces mots : Ainsi ce genre d’aventure que constitue une fraude et dont nous avons retracé toute la série des phases décevantes, cette pénible comédie qui nous a fait sentir si âprement la grande misère de l’esprit humain… (9)
C’est ce courage-là qu’il lui a fallu, et c’est sans doute pour cela que son livre est resté assez seul en son genre.
Dépassant le cas de Glozel, qu’il exclut délibérément (10), Vayson s’engage dans une vaste enquête sur les principales affaires de faux qui avaient affecté la recherche préhistorique depuis les origines. Son but est d’en tirer des leçons de deux natures différentes : déceler le point où la méthode commence à vaciller chez un chercheur, dégager les argumentations auxquelles chaque affaire a donné lieu dans les plaidoyers pro et contra.
Dès 1929 il publie deux pages de premières considérations sur les fraudes en archéologie préhistorique – déjà le titre du livre de 1932.
Intéressé par la préhistoire dès son enfance grâce à un oncle, André Vayson de Pradenne n’est peut-être pas entré dans cette discipline par la meilleure porte : ce fut celle de l’amateurisme collectionneur tel qu’il existait avant 1914 et tel qu’il allait encore survivre vigoureusement jusqu’au milieu du XXe siècle (11). Mais sa formation d’ingénieur des mines (1911) et les contacts qu’il eut, dès la fin de la guerre, avec l’excellent laboratoire de paléontologie humaine de Marcellin Boule lui firent dépasser l’intérêt pour l’objet seul. L’attention qu’il avait portée de longue date aux faux se trouva brusquement actualisée – et avec quelle force – par « l’affaire de Glozel ». Il avait alors près de quarante ans. Comme devait le préciser R. Vaufrey, c’est au laboratoire de M. Boule qu’il reçut les encouragements qui le déterminèrent à prendre position, là où seule une personnalité indépendante, tant au point de vue des fonctions que de la fortune, pouvait agir avec la vigueur nécessaire (12).
Il conçoit peu d’estime pour le sens critique des préhistoriens et incrimine sans ambages leur formation littéraire qui favorise, affirme-t-il, plutôt les têtes bien pleines que les têtes bien faites (13). Il reconnaît pourtant la valeur de la démarche critique développée par l’histoire stricto sensu s’appliquant aux textes et mettant en action les règles de la critique historique. Mais la préhistoire, quant à elle, lui paraît méthodologiquement très peu mûre car recourant trop souvent au coup d’œil infaillible de l’expert (14).
En 1938 encore dans La Préhistoire, manuel issu de ses cours à l’Institut d’Ethnologie (15), il rencontre le problème dès la préface : Il s’agit d’une Science récente et surtout très peu mûre qui n’a pas encore été mise au point et unifiée dans sa méthode. (…) Le fait est que la Préhistoire a non seulement subi de graves critiques, mais que bien des esprits cultivés et des hommes de science la tiennent en suspicion et hésitent à lui concéder le titre de Science. – Nous aurons d’abord à justifier de ses moyens d’étude et à montrer qu’il existe vraiment une Science Préhistorique avec des procédés de recherche et de déduction permettant d’atteindre à un degré de certitude comparable à celui des Sciences Naturelles ou Historiques (16).
Vayson faisait imprimer ces phrases un an avant sa mort accidentelle en 1939. Il mourait à 51 ans asphyxié dans son hôtel particulier de Paris avec sa femme et sa fille.
Ses conceptions annonçaient déjà, dans une large mesure, le décapage critique qu’allaient pratiquer à partir de la fin de la seconde guerre mondiale les nouvelles générations de préhistoriens et de protohistoriens.
Y apparaît au premier rang la méfiance envers les grandes interprétations théorique : L’autre écueil consisterait à vouloir construire une Préhistoire générale en traçant d’abord les grandes lignes puis en présentant les faits à l’intérieur du cadre ainsi établi (17). C’est le refus de la préhistoire à thèse ou plutôt c’est renoncer à la méthode qui conviendrait à une science parvenue à maturité (18) – ce qui, au contraire, sera l’exigence (illusoire à bien des égards) de la New Archaeology des années 1970.
Chez Vayson, c’est donc le repli sur les faits eux-mêmes. Attitude inattaquable de prime abord mais qui risque fort de dégénérer à l’usage – on le verra au début des années 1960 – en un repli sur les faits pour les faits eux-mêmes : En l’occurrence un nombre assez limité de faits d’observation sont les seuls matériaux solides dont nous disposions (…). Mieux vaut aligner les faits que de laisser l’imagination élever des édifices qui seront plus gênants qu’utiles pour l’appréciation correcte des faits nouveaux (19). Dès lors le but principal de la Préhistoire est d’établir l’ordre chronologique des faits (20).
Ce qui appelle d’abord une remarque et puis une constatation.
Ces édifices – la métaphore est significative chez un ingénieur – sont-ils vraiment plus gênants qu’utiles ? Pris comme hypothèses de travail, ne sont-ils pas, au contraire, indispensables pour orienter la recherche ? – À la condition expresse de pouvoir les détruire le cas échéant dans la mesure (éventuellement totale) où l’exigera la confrontation avec les faits nouveaux. Ces derniers, au reste, ne font-ils pas toujours tant soit peu craquer les conclusions acceptées ? Et semblable révision n’est-elle pas au pire l’affaire d’une génération ?
En tout cas, le refus des idéologies totalitaires allait dans l’immédiat après-guerre généraliser et accentuer un repli souvent exclusif sur les indispensables chronologies ou sur les caractérisations typologiques.
À quoi ne se limitait pas encore Vayson, qui gardait confiance dans la comparaison ethnologique : L’ethnographie sera le véritable guide de la préhistoire dans tout ce qui a trait à la vie matérielle. Pour ce qui se rapporte à la vie morale et sociale, elle sera également très utile mais les comparaisons et les déductions nécessiteront encore davantage de critique et de prudence (21). Une critique qu’un préhistorien venu de l’ethnologie, André Leroi-Gourhan, allait manier avec une justesse destructrice dans Les Religions de la préhistoire (1964), le conduisant à ne vouloir interpréter l’art paléolithique qu’à travers les seuls témoignages qu’il livre à nos yeux, en écartant toute la végétation parasite des interprétations ethnographiques hâtives dont les préhistoriens l’avaient recouvert peu à peu. Il appartient à l’actuelle ethno-archéologie de répondre aux exigences méthodologiques requises mais non formulées par Vayson (22).
NOTES
1. J.S. Weiner, K.P. Oakley, W.E. Legros Clark, The solution of the Piltdown problem, in Bull. British Museum of Natural History (Geol.), II, 1953, pp. 139-146.
2. Terme en usage à partir de 1870 dans le sens de ce qui est fabriqué ou inventé (Le Grand Robert 2, s.v.), ceci peut-être sous l’influence de l’anglais forgery (contrefaçon). Vayson (infra, p. 47) précise le sens : un type de fraude où le faussaire invente, forge de toute pièce ses productions. Non pas une copie d’ancien, mais un produit d’invention moderne dans le genre ancien.
3. Cf. J.P. Demoule, s.v. « Glozel », in A. Leroi-Gourhan, Dictionnaire de la Préhistoire, Paris, 1988 : Célèbre affaire de faux archéologique probable…
4. A. Vayson de Pradenne, La Préhistoire, Paris, 1938, p. 131.
5. Dans la quantité d’imprimés parus sur Glozel la notice due à M. de Bouärd (in L’Histoire, no 60, oct. 1983, pp. 86-88) apparaît comme l’une des plus pénétrantes. Le ridicule de la polémique scientifique aux yeux du public de l’époque se reflète bien dans R. Benjamin, Glozel, vallon des morts et des savants, Paris, 1928. On lira aussi E. Fradin et P. Peuchmard, Glozel et ma vie, Paris, 1979.
6. Dans tout corps cristallin, notamment une argile crue ou cuite, la répartition des électrons se modifie au cours du temps à la fois sous l’effet de radiations émises par des éléments radioactifs contenus dans le corps lui-même ou présents dans le milieu d’enfouissement, et sous l’effet du rayonnement cosmique. La quantité d’électrons piégés dans les niveaux où ils s’accumulent, est proportionnelle à la durée d’existence de ce corps pour autant qu’il n’ait pas été soumis à un chauffage qui, en émettant de la lumière, fait retourner les électrons à leur niveau initial. Ce qui signifie que la cuisson d’une terre crue produira une remise à zéro, point de départ d’une nouvelle accumulation qui pourra être décomptée en laboratoire lors d’un nouvel échauffement. Il s’agit d’une mesure très délicate où il faudra tenir compte notamment de la quantité de radio-isotopes contenus dans l’échantillon, de la quantité de radiation du milieu d’enfouissement mesurée par un dosimètre que l’on enfouira dans le site pendant une année. Quant au rayonnement cosmique, il n’est pas une donnée stable, il a varié. C’est à partir de tout cela qu’il sera possible d’établir la dose reçue annuellement par l’échantillon. Il va de soi que la moindre inexactitude dans ce calcul se trouve multipliée par des centaines ou des milliers de fois suivant l’âge de l’objet dont il s’agit. En pratique on effectue une montée par paliers de la température : chaque palier libère des pièges de plus en plus « profonds ». La profondeur des pièges les plus nombreux varie selon la nature du cristal et la détermination de l’âge sera en général effectuée sur ces pièges pour éviter le risque de pièges « pleins », depuis longtemps saturés où la quantité d’électrons n’est plus proportionnelle au temps. Voir à ce sujet : T. Berthoud, s.v. « Thermoluminescence », in A. Leroi-Gourhan, Dictionnaire de la Préhistoire, 1988. Au surplus, la convergence d’analyses provenant de différents laboratoires ne prouve rien quant à la validité des résultats si les méthodes employées sont communes.
7. H. Mac Kerrel, V. Mejdahl, H. François et G. Portal, Thermoluminescence at Glozel, in Antiquity, XLVIII, 1974, pp. 265-272.
8. J.P. Demoule, l. c.
9. Cf. infra, p. 487.
10. Il l’avait rencontré de front dans L’Affaire de Glozel. Historique de l’Affaire. Enseignements, Appendice (Rapports divers – Les « Éphémérides » de M.S. Reinach), Paris, 1928, 52.
11. On trouvera retracées les grandes lignes de sa vie dans deux brèves notices nécrologiques, l’une a paru in B.S.P.F., XII, 1939, pp. 478-90 (la notice plus complète qui y était annoncée ne fut jamais publiée : ibid., p. 482), l’autre est due à R. Vaufrey, in L’Anthropologie, XLIX, 1939-40, pp. 771-772. On glanera aussi des allusions dans Les Fraudes, o. c. On notera, au passage, la situation déontologiquement délicate – relevée par R. Vaufrey – de cet archéologue venu des milieux de collectionneurs mais qui, devenu professionnel à partir de 1932, restera propriétaire d’une collection privée dans sa spécialité. Provençal, Vayson de Pradenne fut également, dans sa région, un homme public. Maire de Murs, dans le Vaucluse, il fut conseiller général de ce département.
12. R. Vaufrey, Notice nécrologique, in L’Anthropologie, XLIX, 1939-1940, p. 771.
13. Cf. infra, pp. 452, 489.
14. Cf. infra, pp. 491.
15. Professeur à l’École d’Anthropologie depuis 1932, il fut en 1936 nommé à la fois à l’Institut d’Ethnologie et directeur du Laboratoire d’Anthropologie préhistorique à l’École des Hautes Études.
16. A. Vayson de Pradenne, La Préhistoire, Paris, 1938, p. 5.
17. A. Vayson de Pradenne, o.c., p. 6.
18. A. Vayson de Pradenne, o.c., p. 5.
19. A. Vayson de Pradenne, o.c., pp. 5-6.
20. A. Vayson de Pradenne, o.c., p. 73.
21. A. Vayson de Pradenne, o.c., p. 16.
22. À l’Institut d’Ethnologie il avait été chargé du cours de « Préhistoire exotique ». Ses collections personnelles, qu’il avait installées dans le grand château médiéval du Barroux, près de Vaison-la-Romaine, après l’avoir restauré, ne comportaient pas seulement des objets préhistoriques européens (dont la remarquable collection de Victor Commont), mais aussi bon nombre de pièces ethnographiques de comparaison. Selon Vaufrey (l.c.), il nous aurait certainement donné la meilleure de ses œuvres avec le mémoire qu’il projetait sur l’outillage préhistorique, ethnographiquement comparé, les usages des divers instruments, leurs emmanchures, etc. Et, de fait, les études de Vayson dans ce domaine le mettaient sur la voie de la tracéologie actuelle, c’est-à-dire l’étude des micro-traces d’utilisations des outils de pierre en vue de déterminer leur emploi. C’est à S.A. Semionov (Technologie préhistorique. À paraître dans cette collection) qu’il allait revenir d’ouvrir cette voie, une quinzaine d’années après la mort de Vayson de Pradenne.
TABLE DES MATIÈRES
Pour une critique archéologique
L’approche des « fraudes » en archéologie préhistorique par P.-P. Bonenfant
I. Un livre de 1932 !
Il. Critique d’authenticité : une systématique des controverses, une typologie des faux
La fraude préhistorique
INTRODUCTION – But et plan de l’ouvrage
PREMIÈRE PARTIE
Exemples de fraudes
I. Les « Iconolithes » de Würtzburg
II. Les trouvailles du Dr Koch dans le Missouri
III. Flint Jack
IV. Les Antiquités lacustres de Concise
V. La mâchoire de Moulin-Quignon
VI. Les os gravés des Grottes du Chaffaud
VII. Le crâne du Calaveras
VIII. L’Ours et le Renard de Thayngen
IX. L’Age de l’Os en Pologne
X. L’art neissimolithique à Beauvais
XI. L’Âge de la Corne en Suisse
XII. Les Silex de Breonio et la hache de Cumarola
XIII. Les forgeries de la Clyde
XIV. Les silex de l’île de Riou
XV. Petites fraudes diverses
Exemples de comparaison
en archéologie générale
et sciences naturelles
I. Les inscriptions et monuments de la Chapelle Saint-Éloi
II. Les faux autographes de Michel Chasles
III. Les Moabitica
IV. Le trésor de Curium
V. La momie du Professeur Berg
VI. La tiare de Saïtapharnès
VII. Le Crapaud accoucheur de Kammerer
DEUXIÈME PARTIE
Considérations d’ensemble sur la fraude
en Archéologie Préhistorique
I. Début de la fraude, Le fraudeur et ses mobiles d’action
Les différents types de fraude en archéologie préhistorique
II. Réussite de la fraude. Causes d’erreur de la dupe
III. Le développement de la fraude
IV. Découverte de la fraude
V. La controverse
L’argumentation des fraudeurs et des dupes
VI. La fin de la fraude
Conclusions pratiques
I. Répression préventive de la fraude
II. Les moyens de déceler la fraude
A. – La preuve archéologique
B. – L’examen des objets
C. – L’étude du gisement
D. – L’enquête sur la fraude et le fraudeur
III. Les moyens de faire reconnaître l’erreur