JACQUES DUFILHO

 

 

 

 

LA ROUTE
DE
COMPOSTELLE

roman

 

 

 

 

 

 

 

LA TABLE RONDE
40, rue du Bac, Paris 7e

1977

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

L’idée de demander un livre à Jacques Dufilho était simple. Moins simple était de prévoir ce qu’il écrirait. Tout de suite il fut évident qu’il écrirait, lui et sans le concours du magnétophone complice maintenant de n’importe qui. Et il ne vendrait pas des souvenirs. Ses rêves, ses exigences, son enracinement dans la terre et la mort, seuls comptent. Un ami l’a suivi de Paris à Rome, de Rome à La Rochelle, de La Rochelle à Ponsampère, simplement pour lui dire de notre part : nous sommes là, nous vous attendons... Voici le portrait.

Mon chemin, pour aller d’un point à un autre, passait par là. Je m’y suis arrêté pour acheter des allumettes... Combien de temps cela dura ? Je ne sais. Je ne partirai pas avant la fin. J’ignore qui il est, d’où il vient, ce qu’il fait... Je sais seulement qu’il parle et qu’il écrit. Il parle aussi bien tout seul qu’il écrit devant nous. Je dis " nous " parce que je me suis joint aux jumelles pour l’écouter, mais il fait absolument comme si je n’existais pas. Il ne me voit pas ! Peut-être par malice...

Il n’y a pas de voix précise, c’est plutôt une sorte de halètement. Il écrit comme les premiers hommes dessinaient sur les parois de leur grotte... Hier soir, j’ai dit aux sœurs jumelles : " Il ment ! Vous ne comprenez pas qu’il ment ? " Elles m’ont ignoré comme on ignore l’aboiement d’un roquet. Un homme n’a qu’une vie pourtant et elles le savent ! Il se bat dans les rangs du comte de Montlezun au XIIIe siècle, il est en Russie sous Catherine II, sur les routes avec les pèlerins de Compostelle... Il est moine, soldat, fantôme, ici avec nous et là-bas avec ses compagnons d’armes sur l’île de Noé... Il croise des loups, " toujours des loups ", et se réfugie dans l’ombre des chapelles... Il s’éclaire à la lumière divine et connaît tous les animaux par leur nom et les plantes aussi...

Qui est-il ? Que nous veut-il ? Je sais que je devrais partir mais je ne le veux pas. Je veux savoir ! Toute la nuit, j’ai eu l’impression que son visage était à quelques centimètres du mien. Je pouvais sentir son souffle. Lorsque je me suis endormi, j’ai rêvé à son vousain et au Roy rivé à la bête... Avait-il rêvé lui aussi ? Ou bien le Roy ? Je le vois rire, il me répond : " Le vousain ! Le vousain ! C’est lui qui rêve ! " Je me suis réveillé en sursaut en me frottant la poitrine... J’ai eu le sentiment qu’une bête avait couché sur mon cœur.

 

 

 

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