NICOLÁS GÓMEZ DÁVILA

 

 

 

 

 

 

Le Réactionnaire

authentique

 

Choix de Samuel Brussell

 

 

 

TRADUIT DE L’ESPAGNOL
PAR MICHEL BIBARD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANATOLIA

ÉDITIONS DU ROCHER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(QUATRIÈME DE COUVERTURE)

 

 

Une œuvre majeure de la pensée occidentale

 

« Cette œuvre superbe, qui propose à la fois une fertile théorie de l’histoire et une inattaquable doctrine politique... se penche aussi sur l’humanité stupide et fruste parmi laquelle nous nous démenons la plupart du temps.

« Si insolite et ambitieux que nous apparaisse cet ouvrage, il concerne également nos petites affaires de tous les jours. Que les lecteurs y soient attentifs, et ils en retireront le plus grand profit spirituel. »

Alvaro Mutis

 

La liberté est un rêve d’esclaves.

L’homme libre sait qu’il a besoin de soutien, d’aide, de protection.

 

Les philosophes actuels sont cernés par plus de tabous que le sorcier primitif.

 

Lorsque la rouerie commerciale des uns exploite la crédulité culturelle des autres, on parle de diffusion de la culture.

 

La pensée réactionnaire fait irruption dans l’histoire comme le cri d’alarme de la liberté concrète, comme un spasme d’angoisse devant le despotisme illimité auquel atteint celui qui s’enivre de liberté abstraite.

 

Les communications plus faciles ne vivifient pas les régions écartées, elles leur sucent la moelle.

 

Sans instruction primaire il est impossible d’abrutir définitivement un peuple.

 

La vie intellectuelle d’une grande ville moderne est une combinaison de provincialisme de quartier et de cosmopolitisme d’hôtel.

 

 

De Nicolás Gómez Dávila (Bogotá, 1913-1994) ont été publiées dans la collection Anatolia Les horreurs de la démocratie (2003)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Collection Anatolia

dirigée par Samuel Brussell

 

 

 

 

 

 

 

 

DU MÊME AUTEUR :

Les Horreurs de la démocratie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Titre original :

Nuevos Escolios

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Karolinger Verlag, Vienne, 2000

© 2005, Éditions du Rocher pour la traduction française

 

ISBN : 2 268 05288 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Visite à don Nicolás Gómez Dávila

 

de Martin Mosebach

 

 

À Bogotá, au nord de la ville, dans une rue bruyante encombrée d’autobus, on peut voir sous un bouquet d’eucalyptus défeuillés une maison qui a perdu ses couleurs mais garde son architecture harmonieuse, dans le style Tudor. Les petits carreaux des fenêtres paraissent aveugles. Dans la pénombre du vestibule, ses habitants se sont rassemblés pour accueillir un de leurs très rares visiteurs étrangers. L’ordre adopté est hiérarchique : les fils, les filles et belles-filles, les petits et arrière-petits-enfants forment une haie devant le maître de maison, qui se tient au fond du vestibule, bien au centre, un peu penché, mais n’en dépassant pas moins les autres par sa taille. La maison est celle d’un octogénaire, don Nicolás Gómez Dávila.

« Je n’ai plus jamais trouvé important le lieu où j’habite depuis que j’ai vu mourir ces grandes maisons délabrées, et les vastes champs solitaires de mon enfance se couvrir de déchets industriels et humains. » Cette phrase est extraite d’une œuvre presque inconnue, toute une série de livres qui ont vu le jour au cours des soixante dernières années dans la bibliothèque de cette maison, au numéro 11 de la Carrera.

L’œuvre est d’une simplicité antique : elle ne comprend ni lettres, ni poèmes, ni articles. Les titres des livres pourraient faire croire qu’ils sont d’un bibliothécaire enregistrant des manuscrits anonymes : Notas, Textos et, pour l’œuvre principale, plusieurs recueils d’aphorismes : Scolies, Nouvelles Scolies et Autres Scolies pour un texte implicite. Toutes ces œuvres ont été éditées pour un usage privé ou avec un tirage si limité que même en Amérique du Sud on ne les trouve que difficilement. Les Scolies et les Nouvelles Scolies existent toutefois dans une traduction allemande d’œuvres choisies sous le titre Einsamkeiten (Solitudes) et Auf verlorenem Posten (En position désespérée). S’y joint à présent un dernier volume sous le titre Aufzeichnungen des Besiegten (Mémoires du vaincu). Pour se faire une idée de l’influence qu’ont eue ces publications, il suffit de songer au Anschwellender Bockgesang (Clameur du bélier) de Botho Strauss, où l’on peut reconnaître plus d’une expression ou d’une pensée qui rappelle Gómez Dávila.

« La littérature grecque, en grande partie, fut une littérature coloniale. » Avec ce constat d’historien, Gómez Dávila donne en même temps une indication sur sa propre œuvre. Les Scolies sont les pensées d’un Européen qui depuis la colonie s’adresse au continent maternel. Gómez Dávila a toujours considéré sa patrie comme l’exemple le plus malheureux d’une colonie, à savoir celle qu’on abandonne à sa liberté. Son bisaïeul était pourtant cet Antonio Nariño qui le premier traduisit en espagnol la Déclaration des droits de l’homme et inaugura ainsi la guerre d’indépendance que conduisit Simón Bolívar. « La Colombie n’existe pas », dit Gómez, et dans les Scolies : « Le problème fondamental de toute ancienne colonie, celui que posent l’asservissement intellectuel, la minceur de la tradition, la culture subalterne, inauthentique, l’imitation obligée et honteuse, je l’ai, en ce qui me concerne, résolu d’une façon extrêmement simple : j’ai pris pour patrie le catholicisme. »

Ce qu’il en est de cette patrie donne souvent lieu à des commentaires divergents. Metternich déjà constatait dans une lettre à Donoso Cortés que le mot « catholicisme » signifie quelque chose d’autre, de plus englobant, que l’» Église catholique ».

Et avec le démantèlement de l’Église hiérarchique et sacramentelle, qui a suivi le deuxième concile du Vatican, il est devenu plus difficile encore de définir la juste place qui serait celle d’un catholique fidèle à la tradition. « Je suis un humble catholique », dit Gómez Dávila en parlant de lui, et ce disant il ne peut qu’embarrasser les autorités pastorales modernes qui parlent volontiers du « Chrétien responsable ». « L’Église est en train de mourir, poursuit-il en baissant la tête, nous devons désormais être seuls avec Dieu. La prière est la seule action intelligente. »

Dans sa biographie, la France apparaît en tout cas comme le pays formateur de ses jeunes années, ce qui lui fait encore dire aujourd’hui : « C’est la France qui m’a fait. » En 1919, le père, un hacendero, banquier et propriétaire d’un grand commerce de tapis, emmène avec lui à Paris son fils alors âgé de six ans. Deux caisses de livres faisaient déjà partie des bagages, et parmi eux, lectures préférées, une Iliade et un livre sur Charlemagne. Une maladie qui ne fut jamais diagnostiquée épargna à l’enfant la fréquentation d’une école publique. Le père engagea des précepteurs professant les langues anciennes et la philosophie. À vingt ans, Gómez Dávila quitta l’Europe, qu’il ne revit qu’après la Seconde Guerre mondiale au cours d’un voyage.

Il faudrait être tout à fait insensible au charme des livres anciens et précieux pour ne pas ressentir celui qu’opère la bibliothèque de Nicolás Gómez Dávila. Les petites fenêtres ne laissent passer qu’une lumière du jour tamisée, sur le tapis aux reflets mauves des fauteuils de cuir sont disposés symétriquement comme des sentinelles, devant le tablier fermé de la cheminée il y a un petit poêle à gaz. Et tapissant les murs du sol au plafond, reliées en parchemin, peau de porc et maroquin, s’étagent les plus belles éditions de Venise, Amsterdam et Paris. Un libraire viennois, venu à Bogotá il y a soixante ans, l’a beaucoup aidé à constituer cette collection, nous dit Gómez Dávila.

Gómez, qui a appris l’allemand pour pouvoir lire Goethe et Nietzsche, Burckhardt et Heidegger dans le texte, et qui dans ses Scolies analyse les finesses de la prose allemande dans les écrits scientifiques du dix-neuvième siècle, accorde à Justus Möser le plus haut titre de noblesse qu’il puisse décerner : il appelle cet adversaire de l’absolutisme baroque le « premier réactionnaire de l’histoire moderne ».

Comme le « réactionnaire » ne souhaite nullement la disparition de ses adversaires mais tâche bien plutôt de faire paraître l’ordre secret qui gouverne toute créature, « la sagesse suprême du réactionnaire consisterait à trouver encore une place même pour le démocrate ».

Dans un pays où à l’occasion on s’entre-tue mais où jamais on ne mépriserait l’adversaire intellectuel ni ne lui infligerait la damnatio memoriae, un si grand soin suscite encore l’admiration même si le résultat inquiète ou irrite. García Márquez, qui témoigne d’un grand respect pour Gómez Dávila, a dit une fois : « Si je n’étais pas communiste, je penserais entièrement comme Gómez Dávila. »

« L’écrivain qui n’a pas soumis ses phrases à la torture y soumet son lecteur » ou : « La phrase doit avoir la dureté de la pierre et le frémissement de la feuille » ; ces maximes ne contiennent pas tant des recommandations à l’adresse d’autres écrivains que la description de son propre travail. Il est significatif que ce ne sont pas des philosophes au sens restreint du terme qui ont pu influencer la genèse des Scolies ; dans leur élégance formelle elles rappellent bien plutôt la sagesse mondaine d’un Baltasar Gracián, le savoir que Baudelaire eut du péché et de l’Enfer, et le stoïcisme de Marc-Aurèle.

« Le démocrate est sidéré quand il découvre, contraire aux normes habituelles, la coalition qui le menace, que le classicisme de Sophocle s’allie au romantisme de Kierkegaard pour le condamner, que la pompe épiscopale de Bossuet se fait complice de l’athéisme dionysiaque de Nietzsche pour lui donner tort. » Ces coalitions déroutantes reviennent comme un motif fondamental dans la pensée de Gómez. Il semble prendre plaisir à découvrir chez des ennemis déclarés des alliances secrètes. C’est ainsi que le catholique espagnol Gómez Dávila conserve avec le plus grand respect l’édition originale des oeuvres de Konstantin Leontiev, qu’il ne connaît, ce qui est exceptionnel chez lui, que dans leurs traductions. Au-dessus du nom en écriture cyrillique de cet « Eurasien », chrétien orthodoxe russe et pourfendeur du libéralisme occidental, Gómez a inscrit une célèbre citation latine de Pétrarque. Pétrarque, qui ne savait pas le grec, avait lui-même écrit sur son édition de Homère : « Je me réjouis du simple aspect de ce livre, je le presse souvent sur mon cœur en soupirant : ô grand homme, comme j’aurais aimé t’entendre ! » Un tel amour de la parole écrite prouve que les livres, pour ceux qui les aiment, peuvent devenir plus vivants que les hommes – si l’écrivain parvient à déposer en eux ce qu’il a lui-même de plus vivant. Et ainsi, de l’aggregator librorum multorum confiné dans la poussière de sa bibliothèque, à l’écart du monde, peut surgir le flâneur curieux se promenant au soleil sur une agora retentissant de voix humaines.

Nicolás Gómez Dávila est mort le 17 mai 1994 à Santa Fé de Bogotá.

 

 

Traduit de l’allemand par Jean Launay

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avant-propos

 

de Alvaro Mutis

 

 

 

La publication des Scolies de Nicolás Gómez Dávila incite à réfléchir sur un fait insolite. Je me réfère, avant tout, à la création et à la publication d’une œuvre majeure de la pensée occidentale dans notre modeste république, où le plus minutieux des observateurs chercherait en vain la moindre incursion dans cette vaste et majestueuse orbite.

Cette œuvre superbe, qui propose à la fois une fertile théorie de l’histoire et une inattaquable doctrine politique, une méditation essentielle sur la poésie et une étude non moins définitive de la pensée métaphysique et théologique... se penche aussi sur l’humanité stupide et fruste parmi laquelle nous nous démenons la plupart du temps.

Si insolite et ambitieux que nous apparaisse cet ouvrage, il concerne également nos petites affaires de tous les jours. Que les lecteurs y soient attentifs, et ils en retireront le plus grand profit spirituel.

 

 

 

Le réactionnaire authentique

 

de Nicolás Gómez Dávila

 

 

L’existence du réactionnaire authentique ne laisse pas de scandaliser le progressiste. Le seul fait qu’il existe lui procure un vague malaise. Devant l’attitude réactionnaire le progressiste ressent un léger mépris, accompagné de surprise et de désarroi.

Pour se rassurer, le progressiste choisit d’interpréter cette attitude intempestive et choquante comme l’hypocrisie d’un ambitieux ou un symptôme de stupidité ; mais seuls les journalistes, les politiciens et les imbéciles ne sont pas secrètement tourmentés par la ténacité avec laquelle les plus hautes intelligences de l’Occident, depuis cent cinquante ans, accumulent les objections contre le monde moderne. Un dédain complaisant ne semble pas, en effet, la réponse adéquate à une prise de position où se retrouvent main dans la main un Goethe et un Dostoïevski.

Mais, si toutes les thèses du réactionnaire surprennent le progressiste, la pure et simple attitude réactionnaire le déconcerte. Que le réactionnaire proteste contre la société progressiste, qu’il la juge et la condamne, mais qu’il se résigne néanmoins à son actuel monopole dans l’histoire, cela lui paraît une position extravagante.

Le progressiste radical, pour sa part, ne comprend pas comment le réactionnaire condamne un fait qu’il admet, et le progressiste libéral, lui, ne comprend pas comment il admet un fait qu’il condamne. Le premier exige de lui qu’il renonce à condamner s’il reconnaît que le fait est nécessaire, et le second qu’il ne se limite pas à s’abstenir s’il proclame le fait répréhensible. Celui-là lui intime de capituler, celui-ci d’agir. Tous deux critiquent sa passive soumission à la déroute.

Le progressiste radical et le progressiste libéral, en effet, blâment le réactionnaire de différentes façons, parce que l’un soutient que la nécessité est raison, tandis que l’autre affirme que la raison est liberté. Une vision distincte de l’histoire conditionne leur critique.

Pour le progressiste radical, nécessité et raison sont synonymes : la raison est la substance de la nécessité, et la nécessité le processus dans lequel la raison se réalise. Toutes deux ne font qu’un seul torrent d’existences.

L’histoire du progressiste radical n’est pas la somme des simples événements, mais une épiphanie de la raison. Même quand il professe que le conflit est le mécanisme vecteur de l’histoire, tout dépassement résulte pour lui d’un acte nécessaire, et la série discontinue des actes est le chemin que tracent, en avançant sur la chair vaincue, les pas de la raison invincible.

Le progressiste radical adhère uniquement à l’idée que l’histoire cautionne, parce que le profil de la nécessité révèle les traits de la raison naissante. C’est du cours même de l’histoire qu’émerge la norme idéale qui le nimbe.

Convaincu de la rationalité de l’histoire, le progressiste radical s’assigne le devoir de collaborer à son succès. La racine de l’obligation éthique réside, pour lui, dans notre faculté de donner à l’histoire une impulsion vers ses propres fins. Le progressiste radical se penche sur le fait imminent pour favoriser son avènement, parce qu’en agissant dans le sens de l’histoire la raison individuelle coïncide avec la raison universelle.

Pour le progressiste radical, donc, condamner l’histoire n’est pas seulement une entreprise vaine, c’est aussi une entreprise stupide. Vaine parce que l’histoire est nécessité ; stupide parce que l’histoire est raison.

Le progressiste libéral, en revanche, s’installe dans la pure contingence. La liberté, pour lui, est la substance de la raison, et l’histoire est le processus dans lequel l’homme réalise sa liberté.

L’histoire du progressiste libéral n’est pas un processus nécessaire, mais l’ascension de la liberté humaine vers la pleine possession d’elle-même. L’homme forge son histoire en imposant à la nature les décrets de sa libre volonté.

Si la haine et la convoitise entraînent l’homme dans de sanglants labyrinthes, la lutte s’opère entre des libertés perverties et des libertés justes. La nécessité n’est que le poids opaque de notre propre inertie, et le progressiste libéral estime que la bonne volonté peut délivrer l’homme, à tout instant, des servitudes qui l’oppriment.

Le progressiste libéral exige que l’histoire se comporte en accord avec les postulats de sa raison, puisque c’est la liberté qui la crée ; et comme sa liberté engendre aussi les causes qu’il défend, aucun fait ne peut primer sur le droit que la liberté établit.

L’acte révolutionnaire condense l’obligation éthique du progressiste libéral, parce que briser ce qui la brime est l’acte essentiel de la liberté qui se réalise. L’histoire est une matière inerte que modèle une volonté souveraine.

Ainsi donc, pour le progressiste libéral, se résigner à l’histoire est une attitude immorale et stupide. Stupide, parce que l’histoire est liberté ; immorale, parce que la liberté est notre essence.

Le réactionnaire est pourtant ce stupide individu qui assume la vanité de condamner l’histoire, et l’immoralité de s’y résigner.

Progressisme radical et progressisme libéral élaborent des visions partielles. L’histoire n’est ni nécessité, ni liberté, mais leur intégration flexible.

L’histoire, en effet, n’est pas un monstre divin. La poussière humaine ne paraît pas se lever comme sous les naseaux d’une bête sacrée ; les époques ne semblent pas s’ordonner comme les stades embryogéniques d’un animal métaphysique ; les faits ne s’imbriquent pas les uns dans les autres comme les écailles d’un poisson céleste.

Mais si l’histoire n’est pas un système abstrait qui se développe sous des lois implacables, elle n’est pas non plus le docile aliment de la folie humaine. La capricieuse et gratuite volonté de l’homme n’est pas son recteur suprême. Les faits ne se modèlent pas, comme une pâte visqueuse et plastique, sous ses doigts empressés.

Car l’histoire ne résulte pas d’une nécessité impersonnelle, ni du caprice de l’homme, mais d’une dialectique de la volonté où le libre choix se déploie en conséquences nécessaires.

L’histoire ne se développe pas comme un processus dialectique unique et autonome qui prolongerait en dialectique vitale la dialectique de la nature inanimée, mais comme un pluralisme de processus dialectiques, aussi nombreux que les actes libres, et liés à la diversité de leurs bases charnelles.

Si la liberté est l’acte créateur de l’histoire, si chaque acte libre engendre une histoire nouvelle, l’acte libre créateur se projette sur le monde selon un processus irrévocable. La liberté sécrète l’histoire comme une araignée métaphysique la géométrie de sa toile.

La liberté, en effet, s’aliène dans le même geste en lequel elle s’assume, parce que l’acte libre possède une structure cohérente, une organisation interne, une prolifération normale de séquelles. L’acte s’épanouit, se dilate, se développe dans ses conséquences nécessaires, en cohérence avec son caractère intime et sa nature intelligible. Chaque acte soumet un fragment du monde à une configuration spécifique.

L’histoire, par conséquent, est un échafaudage de libertés figées en processus dialectiques. Plus la strate d’où jaillit l’acte libre est profonde, plus les zones d’activité que ce processus détermine sont variées, et plus longue leur durée. L’acte superficiel et périphérique s’épuise en épisodes biographiques, tandis que l’acte central et profond peut créer une époque pour une société entière.

L’histoire s’articule ainsi en instants et en époques : en actes libres et en processus dialectiques. Les instants représentent son âme fugitive, les époques son corps tangible. Les époques sont des espaces qui s’étendent entre deux instants : l’instant de leur germination, et celui où leur terme va marquer le début d’une nouvelle vie. Sur des gonds de liberté pivotent des portes de bronze.

Les époques n’ont pas une durée irrévocable : la rencontre avec des processus surgis d’une plus grande profondeur peut les interrompre, l’inertie de la volonté peut les prolonger. La mutation est possible, la passivité courante. L’histoire est une nécessité que la liberté engendre, et que le hasard détruit.

Les époques collectives sont le résultat d’une communion active dans une décision identique, ou de la contamination passive de volontés inertes ; mais tant que dure le processus dialectique en lequel les libertés se sont fondues, la liberté du non-conformiste s’exténue en révoltes inefficaces. La liberté sociale n’est pas une option permanente, mais une soudaine embellie dans la conjoncture des choses.

L’exercice de la liberté suppose une intelligence sensible à l’histoire, parce que devant la liberté aliénée d’une société entière l’homme ne peut que guetter le bruit de la nécessité qui s’écroule. Tout projet est vain s’il ne s’insère pas dans les anfractuosités cardinales d’une vie.

Face à l’histoire surgit seule l’obligation éthique d’agir lorsque la conscience approuve la finalité qui momentanément s’impose ou lorsque les circonstances culminent en une conjoncture propice à notre liberté.

L’homme que le destin place dans une époque sans fin prévisible, et dont le caractère heurte sa sensibilité la plus profonde, ne peut pas sacrifier brutalement sa répugnance à ses foucades, ni son intelligence à sa vanité. Le geste spectaculaire et futile s’attire les applaudissements du public, et le dédain de ceux qu’appelle la méditation. Dans les plus sombres parages de l’histoire, l’homme doit se résigner à saper avec patience les vanités humaines.

L’on peut ainsi condamner la nécessité sans se contredire, bien qu’on ne puisse agir que lorsque la nécessité se lézarde.

Si le réactionnaire admet l’actuelle stérilité de ses principes et l’inutilité de ses critiques, ce n’est pas qu’il se satisfasse du spectacle des confusions humaines. Le réactionnaire ne s’abstient pas d’agir par crainte du risque, mais parce qu’il estime qu’actuellement les forces sociales se précipitent vers un but qu’il méprise. Dans l’actuel processus, les forces sociales ont creusé leur lit dans le roc, et rien ne détournera leur cours tant qu’elles ne déboucheront pas sur la rase étendue d’une plaine incertaine. Les gesticulations des naufragés ne font qu’entraîner leur corps au large des deux rives.

Mais si le réactionnaire n’a aucun pouvoir à notre époque, sa condition l’oblige à témoigner de son écœurement. La liberté, pour le réactionnaire, est soumission à un commandement.

En effet, même si elle n’est ni nécessité, ni caprice, l’histoire, pour le réactionnaire, n’est pourtant pas une dialectique de la volonté immanente, mais une aventure temporelle entre l’homme et ce qui le transcende. Ses œuvres sont des vestiges, sur le sable labouré par la lutte, du corps de l’homme et du corps de l’ange. L’histoire selon le réactionnaire est un haillon, déchiré par la liberté de l’homme, et qui flotte au vent du destin.

Le réactionnaire ne peut pas se taire, parce que sa liberté n’est pas simplement l’asile où l’homme échappe à l’agitation qui l’abrutit, et où il se réfugie pour s’assumer soi-même. Dans l’acte libre le réactionnaire ne se contente pas de prendre possession de son essence.

La liberté n’est pas une possibilité abstraite de choisir entre des biens connus d’avance, mais la condition concrète au cœur de laquelle nous est offerte la possession de nouveaux biens. La liberté n’est pas une instance qui jugerait des procès opposant les instincts, mais la montagne du haut de laquelle l’homme contemple le lever de nouvelles constellations dans le halo lumineux du ciel étoilé.

La liberté place l’homme entre des interdits qui ne sont pas physiques et des impératifs qui ne sont pas vitaux. L’instant libre dissipe la vaine clarté du jour, pour que surgisse, sur l’horizon de l’âme, l’imperturbable univers qui diffuse sa lumière sur le tremblement de notre chair.

Si le progressiste se tourne vers l’avenir, et le conservateur vers le passé, le réactionnaire ne cherche ni dans l’histoire d’hier ni dans l’histoire de demain le paradigme de ses aspirations. Le réactionnaire n’acclame pas ce que doit apporter la prochaine aube, ni ne s’accroche aux ombres ultimes de la nuit. Sa demeure s’élève dans cet espace lumineux où les essences l’interpellent par leur présence immortelle.

Le réactionnaire échappe à l’esclavage de l’histoire, parce qu’il poursuit dans la jungle humaine des traces de pas divins. Les hommes et les faits sont, pour le réactionnaire, une chair servile et mortelle qu’animent des souffles venus d’ailleurs.

Être réactionnaire, c’est défendre des causes qu’on ne joue pas aux dés de l’histoire, des causes qu’il importe peu de perdre.

Être réactionnaire, c’est savoir que nous ne découvrons que ce que nous croyons inventer ; c’est admettre que notre imagination ne crée pas, qu’elle ne fait que dénuder de tendres corps.

Être réactionnaire, ce n’est pas embrasser des causes déterminées, ni plaider pour des fins déterminées, mais soumettre notre volonté à la nécessité qui n’étouffe pas, ranger notre liberté à l’exigence qui ne contraint pas ; c’est surprendre les évidences qui nous guident, endormies sur la grève des lacs millénaires.

Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles.