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MARK TWAIN
LE ROMAN Traduit de l’anglais (États-Unis) Préface de Francis Lacassin
ÉDITIONS DU 2001
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LE MYSTÈRE DE LA CHARITÉ Deux personnages de l’Histoire de France – ceux-là même dont l’Angleterre a fait des martyrs – fascineront à jamais les peuples de langue anglaise. Le culte de Napoléon atteint outre-Manche des extrémités insoupçonnées en France. Les admirateurs du " petit caporal " le savent : pour vendre au meilleur prix ou pour acquérir les moindres instruments du culte – boutons en tout genre, caricatures, autographes, uniformes, épées et autres armes, imprimés divers, bouteilles munies pour bouchon de l’indispensable et fragile bicorne – mieux vaut s’adresser à Londres qu’à Paris, à Sotheby’s plutôt qu’à l’Hôtel Drouot. Une manifestation posthume et inextinguible du célèbre " fair-play " envers le seul homme qui ait fait trembler les Anglais... Le culte de Jeanne d’Arc est plus subtil, plus feutré et tient plus du mea culpa, que de l’admiration déguisée en manifestations fétichistes. Il se traduit par le débat intérieur qui taraude certains écrivains et penseurs célèbres et explose périodiquement sous forme de livres, allégories et pièces de théâtre, ouvrages distingués et repentants ; au nom du public silencieux et embarrassé, ils ratifient l’opinion navrée de l’un des représentants du roi d’Angleterre face aux cendres fumantes du bûcher de Rouen : " Nous avons brûlé une sainte1... " " Toute l’eau de la mer, a dit le comte de Lautréamont, ne saurait effacer une tache de sang intellectuel. " Les crimes contre l’esprit sont à jamais inexpiables, et la destruction physique d’une jeune fille de dix-neuf ans ne peut escamoter l’assassinat de la légende qu’elle incarnait. C’est pourquoi, depuis cinq siècles, Jeanne d’Arc continue de fasciner les descendants de ceux qui l’ont brûlée et les descendants de ceux qui l’ont pleurée. Et c’est pourquoi elle n’a pas cessé d’inspirer, selon les beaux vers d’Aragon, " ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas ". La liste de ces derniers est longue : de l’Anglais Bernard Shaw à l’Allemand Bertholt Brecht, en passant par le républicain Michelet et le voltairien Anatole France, tous ont voulu, comme l’incroyant Charles Péguy, explorer le mystère de la charité de Jeanne d’Arc et sont tombés sous le charme de sa légende. Aucun d’eux, pourtant, n’a dépassé ces lignes ferventes : " Si vous prenez l’amour, la pitié, la charité, le courage, la guerre, la paix, la poésie, la musique, et que sais-je encore, vous trouverez maintes personnalités des deux sexes pour les symboliser. Mais si vous prenez l’amour de la patrie, alors une fragile jeune fille, dans sa prime jeunesse, la tête ceinte de la couronne du martyre, la main serrant l’épée qui lui servit à trancher les liens qui retenaient son pays sous le joug de la servitude, détient, seule, le droit de le symboliser, jusqu’à la fin des temps. " Un hommage d’une gravité et d’un respect inattendus chez un homme qui a obtenu le succès par la dérision et l’irrespect. Un humoriste plus connu pour son pessimisme que pour son altruisme. " Je n’aime pas le progrès. Il permet à une lettre venue de l’autre bout du monde de m’apprendre les malheurs de gens que je ne connais pas... " Il s’agit de l’Américain Mark Twain : le conteur de La Célèbre Grenouille sauteuse du comté de Calaveras, le romancier truculent de Huckleberry Finn. Son parcours littéraire et social ne laissait pas deviner en lui un futur admirateur inconditionnel de Jeanne d’Arc. Mort en 1910 à Redding (Connecticut), Mark Twain est né en 1835 (sous le nom de Samuel Clemens), à Florida dans le Missouri. C’est sur la rive gauche du Mississippi, à Hannibal, que s’écoule son enfance, dès l’âge de cinq ans. Il en a treize lorsqu’il débute comme typographe, à l’imprimerie du journal local le Missouri Courier. À partir de 1853 et jusqu’en 1857, il poursuit cette carrière typographique dans les divers journaux fondés, jusqu’en Idaho, par son frère aîné, Orion Clemens : la Western Union, le Muscatine Journal. De 1857 à 1861, l’ouvrier typographe se métamorphose en pilote des bateaux à aubes, qui descendent et remontent le Mississippi, de Saint Louis du Missouri à La Nouvelle-Orléans. Après un bref passage dans une milice, pendant la guerre de Sécession, il entreprend un voyage alors difficile, aventureux, en direction de Carson City, capitale du Nevada. Son frère Orion est secrétaire d’État auprès du gouverneur de ce territoire dépeuplé et désertique, mais riche en petites mines d’or et d’argent. Le jeune Clemens se délecte à explorer une contrée sauvage et à fréquenter les camps de prospecteurs. Il le raconte dans des lettres si vivantes et si " instructives " que le secrétaire d’État les communique au journal de Virginia City, le Territorial Enterprise. Enfin sédentarisé, Clemens junior en deviendra le collaborateur régulier sous le pseudonyme de Mark Twain, emprunté à l’argot des pilotes du Mississippi. Un peu plus tard, l’histoire de la grenouille sauteuse recueillie dans un camp de chercheurs d’or en Californie fera de lui l’humoriste national, répandu dans les grands journaux. Il se doit donc, humour oblige, de raconter de façon satirique ses reportages et voyages à travers le monde : Hawaii, Tanger, Gibraltar, l’Espagne, Marseille, Paris, l’Italie, Athènes, Constantinople, la Syrie, la Palestine, les Lieux saints, l’Égypte, l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, l’Angleterre, l’Amérique centrale, l’Océanie, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, Ceylan, l’Afrique du Sud... C’est en 1895, au retour d’un séjour de quatre ans en Europe, qu’il publie, dans le magazine new-yorkais Harper’s, la biographie romancée, intitulée Personal Recollections of Joan of Arc (" Souvenirs personnels sur Jeanne d’Arc "). Les feuilletons ne portent aucune signature, prétendument traduits par un certain Jean François Alden : craignait-il de décevoir le public habitué à sa verve, à sa prose plaisante ou hilarante ? En tout cas, il embarrasse la critique un an plus tard, lorsque son œuvre paraît en volume sous son nom. Critiques et lecteurs sont déconcertés par le choix d’un sujet étranger à la culture protestante américaine. Et plus encore par la gravité, la piété même avec laquelle il le traite : pas un clin d’œil, pas la plus infime note d’humour, ni la moindre réserve. On s’interroge sur un acharnement à représenter la pureté absolue sous prétexte d’un récit de péripéties historiques. On a attribué cette quête de l’Absolu à un trou noir de son existence, attristée par une série de deuils et de déconvenues. Si tel est le cas, Jeanne d’Arc lui a servi de catharsis pour ressortir, purifié, de ses épreuves, car il a repris ensuite le cours de sa carrière d’humoriste grinçant, un rien désabusé. Or ce livre ne doit sa naissance ni à un " coup de cœur " ni à une dépression passagère. Son écriture soignée, incompatible avec une improvisation hâtive, délivre un message produit par une indispensable maturité. L’auteur l’a conçu – peut-être y pensait-il auparavant – pendant son long séjour en Europe (1891-1895). Séjour mis à profit pour réunir une documentation inexistante dans les bibliothèques américaines. On peut supposer qu’il a voulu profiter du recul procuré par un éloignement durable pour se mettre en congé du personnage dans lequel le succès l’avait enfermé. Les clowns, acteurs comiques et humoristes sont souvent plus tristes, ou plus graves qu’on ne croit dans leur existence privée. L’émotion, l’érudition avec lesquelles Mark Twain traite un sujet en rupture avec l’image qu’on gardait de lui sont le signe qu’il voulait prouver – ou se prouver – qu’il était plus qu’un bouffon voué à divertir ses contemporains. Les Américains provoquent toujours quelques appréhensions –même au temps où Hollywood reste à inventer – quand ils abordent l’Histoire de France. Grâce à de récentes productions hollywoodiennes, les Français ont ainsi appris que Richelieu avait transformé les caves du Louvre en salles de tortures (avec chaînes, crocs de bouchers et tenailles rougies au feu) destinées à lui permettre d’épouser Anne d’Autriche et devenir ainsi roi de France. Objectif non atteint : une autre production de même origine révèle en effet que Louis XIV est en fait le fils d’Anne d’Autriche et du plus célèbre des trois Mousquetaires : d’Artagnan ! Ce genre de gags fantasmatiques ne se retrouve pas chez Mark Twain. Il n’a pas eu la tentation de faire de Jeanne d’Arc un cow-boy au féminin, une justicière ou une Calamity Jane qui rétablirait un propriétaire terrien dans les droits dont il aurait été frustré par un gang d’anciens vachers dévoyés, au service d’un mauvais voisin expansionniste et cupide. Il ne lui est pas non plus venu à l’idée de faire de l’humble bergère une réplique féminine et charitable de Huckleberry Finn. Il témoigne au contraire d’une fidélité photographique à la figure de Jeanne transmise par les témoins de sa vie et par les pièces d’archives. Mark Twain ne décoche même aucune repartie assassine à l’encontre des ennemis et faux amis de Jeanne, comme si l’esprit de générosité et de charité de son héroïne avait éteint en lui son naturel sarcastique. Tout juste qualifie-t-il l’évêque Cauchon de " chef d’un groupe de prélats corrompus ", aux ordres de l’envahisseur. De Charles VII, qu’il n’apprécie pas, il se contraint à donner un portrait balancé, compensant son indifférence ingrate lors du procès de Jeanne. " Plus tard, après la mort de Jeanne, sous l’influence de Richemont, le roi allait devenir un homme, un vrai roi, un brave guerrier entreprenant et courageux. Six ans à peine après Patay, il allai prendre lui-même la tête de plusieurs assauts, combattant avec de l’eau jusqu’à la ceinture au fond des douves des forteresses, escaladant des échelles de siège sous un feu nourri avec une audace qui lui aurait gagné l’admiration de Jeanne d’Arc. " La seule infidélité de Mark Twain envers la vérité historique relève de la " licence poétique " accordée à tout créateur. Il a imaginé de toutes pièces un Louis de Conte âgé de deux ans de plus que Jeanne, élevé par le curé de Domrémy qui lui a appris à lire et écrire. Camarade de jeux et d’enfance de l’héroïne, premier fidèle parmi les fidèles, il l’a escortée à Vaucouleurs, à Chinon, à Orléans, à Reims, à Compiègne, lui servant d’écuyer et de secrétaire auquel elle dictait les lettres et proclamations conservées par les archives. Il vécut avec elle le temps de l’espérance, et sans elle le temps de la fidélité. Après la capture de Jeanne à Compiègne, un concours de circonstances le fait engager comme secrétaire par le greffier du procès de Rouen. Il assistera même à sa crémation. Sa vision complète de l’équipée de Jeanne le désignait comme narrateur de la biographie romancée proposée par Mark Twain. Donner la plume à Louis de Conte a permis au véritable auteur d’éviter une contradiction irréductible entre son agnosticisme et son exposé fidèle des événements surnaturels enregistrés par l’héroïne. S’abritant derrière Louis de Conte, Mark Twain traite avec le souci d’authenticité les prodiges de Jeanne d’Arc dont la réalité héroïque est indiscutable et tous les aspects surnaturels de sa mission. Pas un instant, l’auteur masqué ne donne l’impression de douter de la réalité des " Voix " qui ont sublimé la jeune bergère. En recourant au narrateur fidèle, il a écarté une approche uniquement rationnelle de la vie de Jeanne d’Arc et s’est refusé à l’" hygiène des miracles " opérée par Ernest Renan dans sa Vie de Jésus. Certains des événements merveilleux certifiés par les témoins de l’époque ont cependant disparu du récit du pourtant fidèle ami-narrateur. Un soudard dont les avances sont repoussées par Jeanne éructe un blasphème aussitôt sanctionné par une vision-condamnation : " Tu renies Dieu, alors que tu es si près de ta fin... " ; l’homme se noiera un peu plus tard. Ces rares coups de gomme concernent chaque fois un phénomène surnaturel dépourvu de toute coloration sacrée et étranger à la mission impartie par les Voix. Mark Twain ne pouvait oublier que la publication dans Harper’s s’adressait en priorité à des lecteurs de Nouvelle-Angleterre descendants des chasseurs de sorcières, et très enclins à trouver l’intervention du démon dans le plus infime événement paranormal... En donnant une image lumineuse et sans tache de la figure de Jeanne d’Arc, Mark Twain a renoncé, Dieu merci, à résoudre l’énigme – quel mortel le pourrait ? Il prend sa vie comme un chef-d’œuvre qu’il serait vain d’expliquer. Il s’est gardé de comprendre comment une jeune bergère illettrée s’est transformée en stratège et comment elle a pu imposer à ses généraux sa conception de la guerre, dont elle ignorait tout. Son ascendant sur les plus puissants qu’elle, et en particulier sur le roi Charles VII, il l’attribue à un charisme irrésistible. Comme son regard. Comme ses yeux. " Ils étaient incomparables : profonds, riches, merveilleux au-delà de toute expression. (...) Un regard, un simple regard de Jeanne avait des effets renversants ; il était capable de convaincre un menteur de confesser son imposture, de rabattre l’arrogance d’un homme fier pour lui imposer l’humilité, d’insuffler la bravoure dans le poltron, de mater la témérité du plus brave, d’apaiser les haines les plus féroces, d’imposer le calme et l’obéissance à la passion la plus tumultueuse, de convaincre le sceptique, de rendre l’espoir au désespéré, de purifier l’impur, de persuader... " Un charisme assez fort, après quatre siècles, pour faire tomber sous son charme un vieil humoriste sarcastique et ronchon... Mark Twain reconnaît à Jeanne d’Arc cinq exploits prodigieux – et un mérite plus grand encore : la délivrance d’Orléans, chef-d’œuvre de stratégie militaire ; la victoire de Patay ; la réconciliation du roi et du connétable Richemont à Sully-sur-Loire ; la marche triomphale en pays ennemi, sans verser une goutte de sang, en direction de Reims ; le sacre du roi, prouesse diplomatique qui, en la légitimant, anéantit les prétentions anglaises. Quant au grand mérite, c’est l’invention de ce qu’on n’appelait pas encore le patriotisme, car la notion de patrie était inexistante. La France était une étiquette adhésive réunissant tant bien que mal un conglomérat de fiefs étrangers les uns aux autres. Jeanne les a transcendés en personnifiant la France, comme un être charnel et sensible, meurtri, blessé. Sur ses souffrances, elle ne cesse d’apitoyer les Français : ses enfants aussi humbles qu’ils soient, quel que soit le fief dont ils relèvent. Une constatation ratifiée par Michelet, le grand animateur de l’Histoire de France : " Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. " FRANCIS LACASSIN 1. Cité par Michelet, " Jeanne d’Arc ", dans l’Histoire de France. |
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NOTE À PROPOS DE LA TRADUCTION Le texte original comporte un certain nombre d’anachronismes correspondent à l’idée que Mark Twain et ses contemporains se faisaient du Moyen Âge. Aujourd’hui, grâce aux travaux des médiévistes, nous en savons davantage sur cette époque. Afin d’éviter certaines incongruités qui risqueraient de faire sourciller le lecteur averti, j’ai gommé ces anachronismes et, par endroits, adapté un peu le texte en fonction de nos connaissances actuelles sur Jeanne d’Arc et son temps. Dans les dialogues, Mark Twain paraphrase parfois les véritables paroles de Jeanne d’Arc, telles que les procès de condamnation et de réhabilitation nous les ont transmises. Certains passages en sont même la traduction fidèle. L’auteur américain emploie alors un anglais un peu archaïque, proche du style adopté par les médiévistes français quand ils citent l’héroïne. Dans ces cas-là, il m’a semblé préférable de puiser à la source plutôt que de retraduire en français ce que l’auteur avait traduit dans le sens inverse. Cela explique les légères différences de style (qui apparaissent aussi, très nettement, dans le texte original) que le lecteur rencontrera parfois dans les interventions parlées de Jeanne. Pour traduire les passages qui reprennent les paroles de la Pucelle, ainsi que pour sa lettre de sommation aux Anglais, et pour certains témoignages de contemporains utilisés par Mark Twain, je me suis librement inspiré des ouvrages suivants : – Jeanne d’Arc, Régine Pernoud et Marie-Véronique Clin, Fayard, Paris, 1986. – Vie et Mort de Jeanne d’Arc, les témoignages du procès de réhabilitation 1450-1456, Régine Pernoud, Hachette, 1953. – Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, traduction de Pierre Tisset et Yvonne Lanhers, Société de l’Histoire de France, 1970-1971. – Sur les pas de Jeanne d’Arc, Alain-Gilles Minela et John Foley, Tallandier, Paris, 1999. P. GHIRARDI |
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