Le médisant et l’hypocrite

 

 

 

Les médisants sont semblables aux larrons tricheurs. L’homme honnête, riche et qui mène bonne vie, ne vole pas ; il vit content de la part que Dieu lui a faite. Son bien lui suffit, il en tire sa nourriture et son entretien ; de telles gens aiment à dire : Moi, Monsieur, j’en ai assez pour moi, et même j’en peux donner à d’autres ; ils se font gloire d’avoir du superflu disponible. Le larron tricheur vole : c’est son moyen d’existence ; comme il en est dépourvu, il tâche de l’ôter à autrui, où qu’il le trouve. De même l’homme noble a sa suffisance d’honneur, il peut même honorer autrui ; et le médisant fait sa pâture de l’honneur de son semblable : autant qu’il le peut, il s’en empare et s’en pare, dans l’idée que, faute d’en voler à autrui, il n’est pour lui nul moyen d’en avoir à soi. C’est grand pitié que la mer nourrisse des poissons en forme de langues et que la terre produise des langues de vipères.

 

Et l’hypocrite ? Il est des gens qui disent ne rien attendre du monde ; ils ressemblent à ces pelotaris qui font rebondir la pelote sur le sol pour, ensuite, l’avoir mieux à la main, et pour que, leur venant à la volée, ils allongent la chasse ou gagnent quinze. Malheureux hommes ! La même bouche qui leur sert pour de longues oraisons, avale le bien des pauvres, des veuves et des orphelins : de quoi Dieu leur demandera longuement des comptes. L’hypocrite, en général, est semblable à une escopette chargée dont on ne sait ce qu’elle contient ; mais approchez d’elle une parcelle de feu, une seule étincelle, et la voilà qui projette une balle qui abat un géant : de même, au moindre motif, il découvre le vrai fond de son âme. Gardez-vous toujours de ces hommes semblables à certains poiriers secs, maigres, grands, mal bâtis, qui laissent retomber la tête pour se donner un air de sainteté. Ils vont, ramassés, couverts d’un manteau râpé dont ils s’enveloppent comme d’un linceul. Ce sont de maîtres sots, dont l’artifice tend à nous faire croire qu’ils sont savants ; ils volent quatre pensées, qu’ils nous présentent comme des plats de leur cru ; ils arborent la justice d’un Trajan, la sainteté d’un saint Paul, la prudence d’un Salomon, la simplicité d’un saint François ; et de tels dehors cachent d’ordinaire un méchant vivant. Leur face est blême, émaciée, et leurs actions fardées ; le vêtement étroit, large la conscience ; sur les lèvres, un « en vérité », et le cœur plein de mensonges ; charitables en public, avares insatiables en secret. Ils proclament leur abstinence d’aliments et autres biens temporels, et portent une soif si intense qu’ils boiront la mer sans en être rassasiés. Tout, disent-ils, est trop pour eux, et ce « tout » ne les satisfait point ; ils sont de l’espèce des dattes : la douceur en dehors, le miel dans les mots, la dureté dans l’âme. Il faut avoir très grande pitié d’eux, qui souffrent tant et jouissent si peu, et qui, pour tout dire, se damnent pour l’unique et fragile vanité d’être estimés ici-bas.

 

 

ALEMAN.

 

Recueilli dans Anthologie de la littérature espagnole

des débuts à nos jours, par Gabriel Boussagol,

Delagrave, 1931.

 

 

 

 

 

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