L’arbre vaincu

 

 

Dans l’aube pâle on voit se profiler l’automne,

Le paysage est triste, le parterre agonise.

La frondaison joyeuse a mué son décor.

Ce matin, la brise fuyante a pleuré toutes ses feuilles.

Dans le jour qui s’avère on perçoit des sanglots :

l’herbe qui frissonne, une douleur qui s’épanche.

Les choses ont une âme, les arbres ont reçu la vie ;

mais une vie qui retourne à la terre,

comme la vague qui expire aux abords de la grève.

Pauvre feuille qui gît, qu’un trottin piétine !

Dans la verte saison je t’ai vu au labeur :

prodiguer ta couleur à l’homme qui s’émeut,

servir à l’étoile le rêve et l’amour

offrir au poète le rythme de ses chants...

L’aile vagabonde s’hébergeait dans tes bras ;

aux soirs indicibles modulait sa rumeur.

À l’heure du repos on est venu prier.

Sous le charme qui tressaille la joie s’incarnait...

Pauvre feuille, la proie du zéphir !

Il faudrait pleurer en te voyant couchée sur le sol...

« Pauvre feuille qui gît... ! »

 

Soir nostalgique où la splendeur s’efface.

Nuit silencieuse, triste et froide.

Le murmure du vent semble bercer la détresse...

La rue où je loge est déserte et frileuse ;

parfois, une ombre passe comme un bruit de soupir...

Appuyé à ma fenêtre je sens frémir les heures.

Automne, tu fais naître dans mon sein une douleur infinie...

Tu es la Muse qui enchante, mais que m’apportes-tu ?

Chagrin, réclusion, amertume !

Une joie sans lendemain !

Pour briser la chaîne qui m’entoure je suscite le mystère...

Je nomme le destin perfide et déloyal ;

J’énumère tous les maux dont je souffre par lui :

j’aspire au soleil, mais je m’épuise dans l’ombre.

Ah ! je suis l’arbre gigantesque, aux branches dénudées ;

le chêne imposant, plein de force mais sans beauté ;

qui résiste aux tempêtes, se dressant comme un spectre !

On foule à mes pieds les feuilles de ma jeunesse :

souvenirs, illusions, espoir et souffrance !...

 

« Mais ce coup qui m’a frappé m’a préservé peut-être..."

 

Du grand désespoir naît le précieux bonheur.

L’adversité n’est qu’une étape à franchir.

Le sort ourdit dans le mystère.

Enfin, l’homme se renouvelle et la vie est un prélude.

Or, je vide le temple de mes pensées...

Le mal dont je souffre se confine dans l’extase...

Et puis, le ciel est prodigue.

Vivant, j’étais muet. Malade, Dieu permet que je chante...

Je dis à mes frères les choses magnanimes ;

j’enseigne le bonheur en consultant les dieux.

L’adversité n’est qu’une étape.

La joie a pour symbole une plante brisée.

La terre est un charme qui sans cesse inaugure.

Tout passe. Bientôt, nous verrons la forêt qui s’éveille.

Au rythme doux et lent les ruisseaux vont chanter.

L’oiseau, pour prier, viendra sur les rameaux.

Il ne faut pas gémir devant les lois suprêmes,

car au frimas de l’hiver succèdent des rayons d’or.

« Toute chose du malheur doit porter le baptême. »

Et l’homme pour survivre a besoin de pleurer.

 

 

 

Eddy BOUDREAU, Vers le triomphe, 1928.

 

 

 

 

 

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