Ne fermez pas mes yeux


Quand la mort m’aura prise en ses bras monstrueux
Et collé tout son corps de gluante couleuvre
Sur mon corps aujourd’hui frais et voluptueux ;
Quand vous tous qui m’aimez, dégoûtés de son oeuvre,
M’emporterez dans l’ombre où les cadavres vont,
Ne fermez pas mes yeux, redressez mon visage
Et ne piétinez pas la terre sur mon front.
Et le Bon Dieu qui sait combien je serai sage
Jusqu’à la fin du monde, avec mon coeur troué
De vers, mon crâne éteint et mes os en poussière,
À travers la rocaille et le chiendent noué,
Fera bien que je voie encore la lumière.
La lumière qui rit sur les seuils des matins
Irradiant la brume et les aurores blanches ;
La lumière qui chante au-dessus des chemins,
Dans le beau champ d’azur où s’étirent les branches,
Et dont le filet d’ambre enserre chaque jour
Les mondes et les mers de l’équateur aux pôles ;
La lumière qui danse au coeur brun du labour
Et sur la ville grise, accrochant aux épaules
Des midis et des soirs son sublime arc-en-ciel,
Se mêlant à la chair des êtres et des choses,
Faisant le vin plus rouge et plus doré le miel
Et l’herbe encor plus verte et plus vertes les roses.
Et de ces doigts trempés dans l’âme du soleil,
Sculptant et dessinant les formes et les lignes
De tous les corps humains : le visage, et l’orteil
Des gamins de la rue et les vrilles de vignes
Creusant les vieilles mains et les seins arrondis
Des femmes que l’amour a faites créatrices.
La lumière que Dieu sème du paradis
Et qui donne à l’automne un ton brumeux d’esquisses
Et la lumière bleue où se roule l’hiver,
Et celle des avrils et la lumière chaude
Crevant sur les étés comme des bulles d’air.
Lumière dont j’ai bu tout le souffle qui rôde
Et dont mon être obscur a gardé le reflet,
Pareil à l’étang noir où plonge un soleil rouge.
Je l’ai portée en moi comme on porte en secret
Le germe de la vie, et sa divine gouge
A creusé dans mon coeur un puits de volupté.
Pour que mes yeux éteints soient encor les verrières
Semant en mon tombeau la sublime clarté,
Quand je mourrai, ne touchez pas à mes paupières.


Cécile CHABOT.


 

 

 

 

Accueil Index général Narrations Méditations Études
Auteurs Livres Pensées et extraits Thèmes