Le chant des vagues

 

 

Au bout de la jetée, immobile, j’écoute.

Les vagues avec force assaillent les piliers,

Et s’écrasent contre eux, retombant goutte à goutte.

Ces gouttes que je vois, elles sont par milliers.

 

Innombrable est leur nombre. Elles sont anonymes.

Nul ne peut les connaître ; et pourtant, cette Loi

Qui régit l’Univers d’une façon sublime,

Est pour elle la même, aussi bien que pour moi.

 

Et la goutte anonyme, oubliant sa personne,

Se conforme sans cesse au Rythme qui la prend.

Elle est la mer si douce ; au ciel bleu qui moutonne.

Elle est le blanc nuage à la merci du vent.

 

Elle est la pluie aussi, quand le nuage crève ;

Elle fait la rosée aux matins merveilleux ;

Elle est source, ruisseau, fleuve encore ; elle achève

Son cycle dans la mer, dans les flots orgueilleux.

 

Et la goutte sans nom vient chanter avec joie.

En mêlant son murmure au murmure infini

De la vague argentée où le soleil flamboie.

Le chant de cette goutte, au concert, s’est uni.

 

Et nous, pauvres humains, nous sommes, sur la terre,

Anonymes aussi. Nous venons un beau jour

De l’au-delà sans borne où règne le mystère.

Sachons aussi chanter au rythme de l’Amour.

 

Sachons, comme la goutte, accepter dans la Vie

Le Destin qui nous guide. Infiniment petit

Aux yeux du Monde immense, une Loi nous convie

D’accorder notre rythme, un moment perverti.

 

La terre est une goutte incluse dans le Monde.

Elle roule sans cesse, en suivant un chemin

Que la Loi dut fixer. Même la Lune blonde

Est une goutte d’or dans l’immense bassin.

 

Et tous, nous poursuivons une route inconnue.

Nul ne sait l’avenir et quel sera le but

Qu’il atteindra plus tard, lorsque, l’heure venue,

Il aura jusqu’au bout payé tout son tribut.

 

Comme la goutte d’eau qui chante et m’éclabousse,

Sachons chanter aussi, sachons rester heureux,

Acceptant notre sort, car la vie est bien douce

À celui qui sait lire au Livre savoureux.

 

Anonyme, oui, c’est vrai, dans la foule innombrable,

Mais nous formons un Tout, comme la goutte aussi.

Remplissons notre rôle en rendant agréable

L’union mutuelle, évitant tout souci.

 

Formons donc un faisceau qui s’élève sans cesse,

Aspirant vers la cime où brille depuis toujours

La Lumière de Dieu, dont un rayon s’abaisse

Vers tous ceux que la Vie a conduits jusqu’au jour.

 

Et la vague qui chante au pied de l’estacade

Me dit que l’Espérance est le soutien très sûr

Qui permet de monter vers un lumineux stade

Où règne la Beauté, dans l’Amour le plus pur.

 

Ainsi que cette vague, anonyme, je roule,

Je me mêle un moment au courant qui descend ;

Mais nul ne me connaît au milieu de la foule,

Car je suis comme un autre,... et pourtant, différent.

 

Mon rôle est de m’unir : je m’unis avec joie,

Car je sais maintenant, qu’en suivant ce chemin,

J’ai trouvé sans erreur, la véritable Voie,

Celle qui fut écrite au Livre du Destin.

 

Goutte sans nom, c’est moi qu’à mes pieds je regarde

En contemplant la mer, dont le flux, le reflux

Se succèdent toujours. Et la vague est bavarde

Pour celui qui comprend son murmure confus.

 

Chante toujours, ô mer, en t’agitant sans cesse.

La Vie est dans ton sein. La Mort n’existe pas.

Tout remue et tout vibre et qu’on meure ou qu’on naisse,

C’est toujours le même être en dépit du trépas.

 

Comme la Terre tourne et subsiste la même,

Nous poursuivons un cycle où la nuit et le jour

Sont la vie en ces lieux, prise pour Bien suprême,

Ou la vie au-delà dans le secret séjour.

 

Qu’elle soit lumineuse ou qu’elle soit mystère,

Elle est toujours la Vie aux aspects différents,

Mais unique sans cesse. Aujourd’hui sur la Terre,

Demain dans l’Inconnu, nous sommes des errants.

 

Mais notre route existe et nous devons la suivre

En acceptant la Loi qui régit l’Univers.

Savoir s’y conformer, c’est aussi savoir vivre.

Et c’est là la leçon que me chante la mer.

 

 

                                                                     1933

 

 

Philippe DELEUIL.

 

Paru dans Eudia en octobre 1933.

 

 

 

 

 

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