Stances pieuses
Pleurez, ô mes yeux misérables.
Tant d’étranges malheurs
Dont, hélas ! vous êtes coupables
Et m’aidez à souffrir mes cruelles douleurs.
Pleurez et repleurez sans cesse
Tous mes actes passés
Cependant que le Ciel vous laisse
Dedans ce val de pleurs, pour les rendre effacés.
Pleurez tant de vaines délices
Et tant de faux plaisirs,
Mais plutôt tant de vrais supplices
Dont vos regards trompeurs ont nourri mes désirs...
Quand le Ciel bornera le nombre
Des siècles à venir.
Se passant ainsi comme une ombre,
Ou comme un vent léger qui va sans revenir,
Quand l’Astre, qui les saisons change,
Éteindra son flambeau,
Et que la trompette de l’Ange
Réveillera les morts endormis au tombeau,
Ceux qui dans ces lieux misérables
Auront semé des pleurs,
Iront aux séjours désirables
Cueillir de leur tristesse et les fruits et les fleurs.
Leurs peines seront couronnées
D’un plaisir non pareil,
Et loin des âmes condamnées,
Ils verront en repos la clarté du Soleil...
Dieu convertira leurs ténèbres
En jours luisants et beaux
Et leurs cris et regrets funèbres
En Hymnes de triomphe et Cantiques nouveaux.
Mais ceux dont les yeux sont stériles
Durant ce triste cours
Verront leurs larmes inutiles,
Quand le jour du Seigneur clora les derniers jours.
De leur chef versant des fontaines
Le flux démesuré
N’éteindra le feu de leurs veines,
Et leurs yeux pleureront de n’avoir pas pleuré.
Les larmes à temps répandues
Sauvent les criminels
Et pour les peines attendues
Leur donnent des loyers et des prix éternels.
Ce sont des offrandes secrètes
Dont Dieu se tient content,
Ce sont des prières muettes,
Qui taisent leur demande, et la vont méritant.
Pleurez donc sans fin mon offense,
Pour apaiser les Cieux
Par une vive pénitence
Dont j’ai au cœur la source, et les ruisseaux aux yeux.
Jacques DU PERRON.
Recueilli dans Les poètes religieux,
anthologie du XVIIIe siècle à nos jours, 1912.