Cantique
I
LA SOEUR MARIE
Mon Époux très fidèle, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
NOTRE-SEIGNEUR
Je suis dans la fournaise de mes amours,
Pour aux âmes perdues donner secours.
SOEUR MARIE
Ma mère très fidèle, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
LA VIERGE
Je suis devant la face de l’Éternel,
Pour impétrer la grâce du criminel.
NOTRE-SEIGNEUR
Mon épouse fidèle, où êtes-vous ?
Je vous prie, de grâce, dites-le-nous.
SOEUR MARIE
Je suis dans les souffrances, ô mon Époux,
Pour secourir les âmes avec vous.
LA VIERGE
Ma fille très aimée, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
SOEUR MARIE
Je suis dans les ténèbres. C’est mon secours,
Pour changer la nuit noire en un beau jour.
SOEUR MARIE
Divine Solitude, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
LA SOLITUDE
Je suis dans la lumière du point du jour,
Pour chanter un cantique à votre Amour.
SOEUR MARIE
Ô Vérité divine, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
LA VÉRITÉ DIVINE
Je suis dans la chaire du Roi des cœurs,
Pour prêcher l’excellence de ses grandeurs.
SOEUR MARIE
Divine Sapience, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
LA DIVINE SAPIENCE
Je prépare les voies à votre Époux,
Pour lui donner entrée au cœur de tous.
SOEUR MARIE
Ô Amour très fidèle, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
L’AMOUR
Je suis dans les abîmes avec vous,
Pour ravoir l’héritage de votre Époux.
SOEUR MARIE
Ô Abîmes cruels, que faites-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
LES ABIMES
J’admire la démarche de votre Époux,
Pour aller à la gloire avec que vous.
SOEUR MARIE
Ô Charité divine, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
LA CHARITÉ
Je suis dans les parterres de votre Époux,
Pour y cueillir les roses1 qui sont à nous.
SOEUR MARIE
Pureté virginale, où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
LA PURETÉ VIRGINALE
Je suis semée en terre. C’est mon séjour.
Les fruits en abondance viendront un jour.
SOEUR MARIE
Mon Époux et ma Mère, où allons-nous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
JÉSUS-CHRIST ET LA VIERGE
La Volonté divine, touchée d’amour,
Vous mène aux âmes mortes donner secours.
II
SOEUR MARIE
Ô sacro-sainte Vierge, mère de Dieu,
Que faut-il que je fasse en ce bas lieu ?
LA VIERGE
Il faut en patience dans ce bas lieu
Aspirer à la gloire du Roi des cieux.
SOEUR MARIE
Ô Dieu grand et suprême, mon Rédempteur,
Montrez-moi votre face2, Roi de mon cœur..
NOTRE-SEIGNEUR
Quiconque suit mes traces fidèlement
Voit ici-bas ma face3 heureusement.
SOEUR MARIE
Ô Époux très fidèle, où sommes-nous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
NOTRE-SEIGNEUR
Nous sommes à la quête du Saint-Amour.
Il faut mourir pour vivre, fille du jour.
SOEUR MARIE
Ô mort douce et cruelle ! Mon cher Époux,
Donnez-nous votre grâce régnant en nous.
NOTRE-SEIGNEUR
Mon royaume et ma grâce sont dedans vous.
Entrez en l’héritage de votre Époux4.
NOTRE-SEIGNEUR
Hâtez-vous, mon épouse ! Où êtes-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous.
SOEUR MARIE
Je suis en l’hermitage, mon cher Époux,
Plein de bêtes sauvages autour de nous5.
NOTRE-SEIGNEUR
Ô épouse fidèle, qu’y faites-vous ?
De grâce, je vous prie, dites-le-nous ?
SOEUR MARIE
Je dépouille ma robe6, mon cher Époux,
Pour aller en vendanges avec vous.
NOTRE-SEIGNEUR
Quittez donc vos chaussures, fille du jour,
Pour suivre les démarches de votre Amour.
SOEUR MARIE
Adieu, mon hermitage7 et mon séjour !
Je veux faire la guerre au Saint-Amour.
Poème composé par MARIE DES VALLÉES8
pendant ses travaux au rouet.Ms. 11943, l. V, ch.
XII, fol. 106-108, et 11945,
recueil de pièces diverses concernant Marie des Vallées
et le P. Eudes, 3e pièce.
Texte inédit recueilli par Émile DERMENGHEM.
Paru dans le Roseau d’or en 1928.
1. Les âmes, commente le P. Eudes.
2 et 3. La face de Dieu, c’est sa divine Volonté, commente le P. Eudes. En effet Jésus aussi dit un jour à Marie des Vallées : « Me regarder en face, c’est suivre en tout et parfaitement la divine Volonté. »
4. « Les âmes sont l’héritage de N.-S. Y entrer, c’est leur aider à se sauver », commente le P. Eudes.
5. Entrer en l’hermitage, commente saint Jean Eudes (11945), c’est être aussi solitaire au milieu des villes comme dans les déserts. Les bêtes sauvages sont les pécheurs. L’hermitage, dit-il (11943, fol. 108), c’est le monde plein d’hommes qui vivent en brutes.
6. « Dépouiller sa robe, c’est ce qui est marqué en ces paroles de saint Paul : Le monde m’est crucifié et je suis crucifié au monde » (11945).
7. « Dire adieu à son hermitage (le texte porte par erreur héritage, de même que le ms. 11943 porte : secours, au lieu de séjour), c’est quitter toutes les amitiés spirituelles, ne regardant rien que la divine Volonté pour la suivre. Son séjour peut être entre les anges et les saints par la méditation et contemplation divines. Le quitter, c’est s’anéantir et se transformer à la volonté de Dieu. » (Ibid.)
8. Marie des Vallées, paysanne normande, née à Saint-Sauveur Lendelin, en 1590, vint à Coutances en 1612 et y passa le reste de sa vie. Elle y mourut en odeur de sainteté le 25 février 1656, après une vie d’épreuves extraordinaires, de compassion et d’union en Dieu. Les textes recueillis par saint Jean Eudes, son confesseur, disciple et ami, exposent d’une façon saisissante son expérience mystique. – Marie des Vallées s’était offerte pour souffrir, par amour de la divine justice (qu’elle appelait le plus beau des Attributs divins parce qu’elle efface le péché, c’est-à-dire la laideur), toutes les peines dues aux prévarications des hommes. (Émile Dermenghem.)
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