Le nom
La dernière chaîne brisée, ma mère, je quitterai ma maison au flanc de l’émeute
je descendrai vers les collines qui chantent la paix de tes cheveux blancs ;
Ta prière sera une grande charrue arrêtée sur les nations
tes mains comme deux ciels d’été pèseront sur le jeune froment.
Je m’en retournerai ayant accompli ma tâche à la pointe du combat
tout simplement m’asseoir sous le manguier où tu nous parlais d’équité tout bas
quand le souffle du mal déjà flétrissait la ramure.
Tu pourras sourire, ma mère, me retrouvant ; le murmure des peuples heureux
comme un grand feu lisse brodera les pétales de ton nom
Nous écouterons s’humilier en Dieu les prisons délivrées.
Je ne te demande que d’attendre un peu pour mourir
– Que ton châle usé flotte encore sur mon pays quand je pourrai revenir
Que tu sois sur ta chaise-longue entre les rosiers
et que tes doigts sachent encore descendre et remonter les grains de ton chapelet.
Je te reviendrai un après-midi d’une semaine de Pâques
t’amenant celle qui me fait vivre et que tu ne connais pas ;
Dans ses yeux tous ces jours de tyrannie
auprès des martyrs en croix je voyais fleurir l’aubépine des printemps à naître
et toujours la victoire était à côté de moi.
Si tu n’es pas sous les rosiers je frapperai doucement à ta fenêtre
Si tu ne réponds pas j’entrerai dans la chambre
Ma mère je demande à la Mort qu’elle te laisse encore un peu m’attendre.
Tu ne me seras pas étrangère après toutes ces années.
Ton visage m’accompagne, je le vois luire sur le vent noir des soirs de lutte
Ton coeur si loin battant m’est un refuge ; la hutte tranquille de branchages
où je traîne mes frères blessés.
Ma Mère j’ai jeté ton nom en pâture à la pitié pleurant dans les fossés
J’ai déployé l’azur de ton nom quand sous les hommes les bourreaux sciaient les échelles de l’azur
J’ai enseveli mes morts dans ton nom afin sur leur sépulture
de toujours me pencher en fils,
deux fois ton fils quand la Justice dont tu m’as appris à prononcer le nom
prend ton nom comme asile.
Je ne t’ai pas oubliée, ni aucun de mes gestes d’enfant.
Comme autrefois le ciel secouera sur nos soirées ses colombes lentes et les écailles de ses couchants
J’enlacerai tes épaules de misère.
– Il y a trop de morts entre mes bras pour que je le puisse aujourd’hui
Et tout mon corps crie trop la liberté bafouée,
la pauvre liberté terrienne et meurtrie,
pour que j’aille avec toi sans sacrilège m’agenouiller sur la tombe de mon père
qui baigne dans la sereine liberté du Christ.
Loys MASSON, Poèmes d’ici, Seuil.
Recueilli dans Les poèmes du foyer.
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