Chant pour les morts
et les vivants



Maisons des corps ! Temple de l’âme !
Arches des eaux : ciel, océan,
Et vous, semences de la flamme,
Dieu vous promet-il au néant ?
La matière l’a-t-il maudite
Que chaque forme qui l’habite
La délaisse au premier signal ?
Le corps pourrit, meurt la lumière,
Ma maison croule, et chaque pierre
Retombe sur mon front royal.

Seigneur, je connais ma disgrâce ;
Rien n’épargne les fils d’Adam,
Et la foudre toujours menace
Notre bétail mal pénitent.
Mais que votre justice tonne.
Le Père, en vous, cède et pardonne
Aux fils de l’antique péché.
Vous me sommez de me déprendre
D’un univers voilé de cendre,
De l’ordre je fais bon marché.

Le marin ne perd pas courage
Sur l’épave de son bateau.
Les pierres qu’abattit l’orage
Je les rassemble de nouveau.
Sur la voûte, du seuil au faîte,
Leur danse immobile s’apprête
À flatter l’oeil et la raison,
Délectant au coeur de son Acte
Le Dieu qui dans l’Eden fit pacte
De prendre ma chair pour maison.

Si notre désobéissance
Nous a coûté le Paradis,
Secrètement je la compense,
Car, bon gré, mal gré, j’obéis.
Tout ce qu’enfante mon génie
Respire l’ordre et l’harmonie ;
J’y surprends un divin reflet,
Création de créature,
Je t’ai soumise à la nature
Où Dieu lui-même se complaît.

Qu’importe que ma descendance,
À mon image, et sans savoir,
Désespère mais recommence
Le coeur gonflé du même espoir !
Qu’importe qu’un rythme inflexible
De ma maison fasse la cible
De tous les mauvais coups du sort,
Et que Dieu bientôt la renverse,
Rompe ma chair et la disperse
Dans les abîmes de la mort.

Puisque à la fin, régénérées,
– Les temps mortels sont révolus –
La chair et l’âme séparées
Ne se désassembleront plus.
Après les désastres ultimes,
Quand le fond des mers et les cimes
Auront échangé leurs contours
Et que Dieu, suspendant la Cause,
Pour l’humaine métamorphose
Ouvrira le dernier des jours,

Dans une aurore nuptiale,
Plus agile que le rayon
De la plus amoureuse étoile,
Tu resurgis, Création !
Par delà le temps et l’espace,
Au carrefour de chaque race
Confirmant d’antiques accords,
Le Père préside en silence,
Dans leur secrète véhémence,
Aux noces de l’âme et du corps.

Mais le compagnon éphémère
Qui ne sut pas te retenir,
Quand aux jours anciens de la terre
Il fallait le trahir et fuir,
Psyché, vas-tu le reconnaître ?
Est-ce l’esclave ? Est-ce le maître ?
Il est docile et radieux.
Pétri de chair incorruptible,
Il est, comme l’âme, sensible
Aux secrets de l’âme et des cieux.

Qu’il soit donc roi comme elle est reine !
Nue et pure et si douce à voir,
La nouvelle merveille humaine
Ne s’offense d’aucun regard.
Rien n’a changé pourtant, Fidèles,
Les choses sont là, mais plus belles,
Aussi suaves que sa chair.
Voici des arbres, une haie,
De l’eau vive : tout la recrée,
Tout la devine, tout la sert.

Il n’est ange qui la devance
À travers l’antique jardin,
Qu’avec sa première innocence
A recouvré le couple humain.
La créature exorcisée
Ne redoute plus la risée
D’un démon vêtu de serpent.
Et contre Ève, franche de crainte,
S’il méditait quelque autre feinte
Un corps de gloire la défend.

Ô premier couple de ma race,
Père, mère, faisceau sacré,
Je t’ai retrouvé, par la Grâce,
Immuable et transfiguré.
Dans la gloire de l’autre vie
Le corps et l’âme me convient
À reconnaître leur maison.
Seigneur, qu’elle soit mon partage !
Je ne veux pas d’autre héritage
Dans mon immortelle saison.



Jacques REYNAUD.

Paru dans Prier Dieu avec les poètes, Ecclesia.

 

 

 

 

 

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