Sur les dispositions que l’homme
doit apporter à la prière
Le Roi des cieux et de la terre
Descend au milieu des éclairs ;
Sa voix comme un bruyant tonnerre
S’est fait entendre dans les airs.
Dieux mortels, c’est vous qu’il appelle.
Il tient la balance éternelle
Qui doit peser tous les humains.
Dans ses yeux la flamme étincelle,
Et le glaive brille en ses mains.
Ministres de ses lois augustes,
Esprits divins qui le servez,
Assemblez la troupe des justes
Que les œuvres ont éprouvés ;
Et de ces serviteurs utiles
Séparez les âmes serviles
Dont le zèle, oisif en sa foi,
Par des holocaustes stériles
A cru satisfaire à la loi.
Allez, saintes Intelligences,
Exécutez ses volontés ;
Tandis qu’à servir ses vengeances
Les cieux et la terre invités
Par des prodiges innombrables
Apprendront à ces misérables
Que le jour fatal est venu
Qui fera connaître aux coupables
Le juge qu’ils ont méconnu.
Écoutez ce juge sévère,
Hommes charnels, écoutez tous :
« Quand je viendrai dans ma colère
Lancer mes jugements sur vous,
Vous m’alléguerez les victimes
Que sur mes autels légitimes
Chaque jour vous sacrifiez ;
Mais ne pensez pas que vos crimes
Par là puissent être expiés.
Que m’importent vos sacrifices,
Vos offrandes et vos troupeaux ?
Dieu boit-il le sang des génisses ?
Mange-t-il la chair des taureaux ?
Ignorez-vous que son empire
Embrasse tout ce qui respire
Et sur la terre et dans les mers,
Et que son souffle seul inspire
L’âme à tout ce vaste univers ? »
Offrez, à l’exemple des anges,
À ce Dieu, votre unique appui.
Un sacrifice de louanges,
Le seul qui sait digne de lui.
Chantez, d’une voix ferme et sûre.
De cet auteur de la nature
Les bienfaits toujours renaissants ;
Mais sachez qu’une main impure
Peut souiller le plus pur encens.
Il a dit à l’homme profane :
« Oses-tu, pécheur criminel,
D’un Dieu dont la loi te condamne
Chanter le pouvoir éternel,
Toi qui, courant à ta ruine,
Fus toujours sourd à ma doctrine,
Et, malgré mes secours puissants,
Rejetant toute discipline,
N’as pris conseil que de tes sens ?
Si tu voyais un adultère,
C’était lui que tu consultais ;
Tu respirais le caractère
Du voleur que tu fréquentais.
Ta bouche abondait en malice ;
Et ton cœur, pétri d’artifice,
Contre ton frère encouragé,
S’applaudissait du précipice
Où ta fraude l’avait plongé.
Contre une impiété si noire
Mes foudres furent sans emploi ;
Et voilà ce qui t’a fait croire
Que ton Dieu pensait comme toi.
Mais apprends, homme détestable,
Que ma justice formidable
Ne se laisse point prévenir,
Et n’en est pas moins redoutable
Pour être tardive à punir.
Pensez-y donc, âmes grossières ;
Commencez par régler vos mœurs.
Moins de faste dans vos prières,
Plus d’innocence dans vos cœurs.
Sans une âme légitimée
Par la pratique confirmée
De mes préceptes immortels,
Votre encens n’est qu’une fumée
Qui déshonore mes autels. »
Jean-Baptiste ROUSSEAU.
Recueilli dans Les poètes religieux,
anthologie du XVIIIe siècle à nos jours, 1912.