La légende de la perle rose

 

 

 

Aucune ville du riche pays d’Ophir ne pouvait être comparée à Cariathsamé la superbe, la cité aux cent palais de marbre ; aucune royale demeure n’approchait de celle de Melchior Sadi, le prince le plus riche de la contrée ; nul ne pouvait rivaliser avec lui comme science, comme sagesse, et ne jouissait autant que lui du respect des peuples.

 

Et dans les trésors sans prix de l’opulent fils d’Orient, rien n’était aussi précieux, aussi cher que la petite princesse Azula, l’enfant belle comme la fleur au sortir de la rosée et dont les yeux d’escarboucle n’avaient jamais pleuré.

 

Azula avait perdu sa mère en naissant, mais l’amour de son père avait tenu lieu de tout pour elle ; patient et dévoué, il avait veillé jour et nuit sur son berceau et permis à l’enfant rieuse de jouer avec ses cassettes d’or et de diamants, et d’en faire ruisseler le contenu sur les dalles. Il n’y avait pas un désir d’Azula, une fantaisie si extraordinaire fût-elle, pour laquelle le mage n’eût sacrifié ses richesses et son repos. Il n’avait que deux passions : sa fille et la nuit, le firmament pur et diamanté d’étoiles merveilleuses, où, comme ses pères, le prince Melchior Sadi cherchait le doigt de DIEU.

 

Au plus reculé de ses immenses jardins, dans la solitude des palmiers et des lauriers parfumés, il avait fait bâtir une tour élevée qui dominait tous les monuments de la ville, et chaque soir, veilleur fatidique, il était à son poste, scrutant les espaces sans fin où, dans les splendeurs des nuits orientales, les étoiles tremblaient et semblaient s’approcher de la terre, invisiblement retenues dans l’espace par quelques fils mystérieux.

 

Comme ses pères, aussi, Melchior se prosternait et disait :

 

« Seigneur, quand vous ferez-vous connaître ? Quand l’étoile annoncée par notre père Balaam s’élèvera-t-elle sur les nations ? »

 

Le prince ne suivait pas le peuple de Cariathsamé dans ses temples revêtus d’or, il appartenait à la religion de l’attente et du mystère, austère et vague tradition qui ne pouvait grouper que quelques âmes d’élite, quelques caractères fortement trempés, de ceux dont le cœur insatiable ne peut se repaître des jouissances éphémères et qui placent leur bonheur dans le mystérieux au-delà.

 

Azula avait douze ans, et l’amour paternel pour sa frêle existence avait germé dans son âme une fleur délicate et charmante : la pitié pour la souffrance, l’amour de ceux qui pleurent. L’excès du bonheur rend égoïstes les natures vulgaires, mais il en est d’autres en qui il produit une surabondance qui demande à s’épancher, comme une source cristalline déborde en fraîcheur sur le gazon qui l’entoure. Et c’était sa joie, sa belle joie pure et sereine d’enfant, que la princesse Azula semait autour d’elle avec ses bienfaits ; les pauvres qui recevaient ses royales aumônes s’en allaient consolés, emportant au fond de leur cœur ce sourire d’enfant qui franchissait les distances sociales et rayonnait l’amour comme l’encens répand son parfum.

 

Or, ce jour-là, dans cette heureuse contrée qui ne connaît ni les frimas, ni les vents du nord, décembre sur sa fin adoucissait à peine les feux du soleil, et la jeune princesse, suivie de ses femmes, errait comme un brillant papillon dans les bosquets qui bordaient la rivière. Assise derrière un bouquet de tamarins qui penchaient leurs grappes roses jusque sur le sol, une femme se leva soudain.

 

Tout en elle révélait une grande pauvreté, et l’enfant nouveau-né qu’elle portait était à peine couvert d’un lange misérable. Elle le serrait contre elle avec un geste triste qui révélait la mère, et l’on comprenait qu’elle eût donné, pour lui éviter un soupir, toutes les larmes de ses yeux, des beaux yeux d’une extrême douceur, qui semblaient implorer en ce moment.

 

« Oh ! le bel enfant ! s’écria la princesse écartant le voile qui lui couvrait le front.

 

– Il est pauvre, dit la mère, et il souffrira. »

 

Azula tressaillit.

 

« Zaredda, appela-t-elle aussitôt, donne-moi vite quelque chose pour ce cher petit. Peut-être sa mère n’a-t-elle pas de toit pour l’abriter !

 

– Vous avez tout donné aux mendiants à notre sortie du palais, répondit l’esclave, la bourse qui était pleine ne contient plus rien.

 

– Oh ! je le regrette », dit l’enfant avec des larmes dans les yeux.

 

Elle eut un moment d’hésitation rapide, puis, portant sa main à son cou, elle en arracha un collier de perles d’une nacre éblouissante au milieu desquelles, bijou rare sinon unique, on remarquait une énorme perle rose d’une nuance si délicate qu’on eût dit le pétale de quelque ravissante fleur attaché là par un zéphyr capricieux.

 

« Je n’ai que cela, disait cependant la princesse en entourant avec le léger fil de perles les mains mignonnes de l’enfant qui s’était éveillé et souriait. Je vous le donne, car je ne veux pas qu’il pleure. »

 

Ses lèvres fraîches effleurèrent la joue rose de l’enfant et la mère, émue en recevant le cadeau princier, répondit :

 

« Dieu vous le rende un jour ! »

 

« Qu’avez-vous fait, Azula ? disait cependant la dévouée Zaredda. Un pareil joyau à une pauvre femme ! Oubliez-vous que votre père y attache un grand prix, qu’il a acheté cette perle rare à un Persan qui la tenait de ses ancêtres et qu’on en ignore la réelle provenance ? Laissez-moi retenir cette femme jusqu’à ce que je puisse échanger le bijou contre quelques pièces d’or qui lui seront plus utiles.

 

– Non, dit Azula, rêveuse. Je suis contente d’avoir donné ma plus belle perle à cette pauvre mère. À quoi me serviraient tous les joyaux dont mon père me comble, si je ne puis soulager ceux qui souffrent ? »

 

Zaredda ne répondit rien. Jamais personne au palais n’avait pensé qu’on pût contredire Azula. Pendant ce court dialogue, la jeune mère et son enfant avaient disparu, le regard de la princesse les chercha en vain.

 

« Je le regrette, dit-elle, j’aurais voulu savoir qui ils étaient, d’où ils venaient... Après tout, Dieu les a envoyés, et mon père dit qu’il faut respecter les secrets du pauvre. »

 

Le soleil était couché quand Azula rentra au palais.

 

« Où est mon père ? dit-elle aux serviteurs qui s’empressaient.

 

– Dans la tour, au fond du jardin, lui répondit-on ; il a ordonné qu’on l’y laissât seul cette nuit.

 

– Il cherche l’étoile », pensa l’enfant.

 

Elle laissa ses femmes changer ses vêtements, essuyer la poussière de ses légers cothurnes, puis elle congédia Zaredda, sa fidèle servante, qui ne la quittait guère plus que son ombre, et elle s’enfonça dans l’obscurité des jardins.

 

Azula n’était pas craintive, elle s’était toujours sentie protégée par tant de tendresse que la peur n’avait jamais effleuré son cœur ; la nuit était pour elle une belle féerie, elle en aimait la paix profonde et les bruits vagues, les senteurs attiédies, les pâles clartés. Elle était bien la fille du mage silencieux et méditatif, de l’explorateur des firmaments sombres.

 

À travers les branches des lauriers et des daturas, elle glissait comme une libellule ; sa tunique bleue, lamée d’argent, brillait sous les rayons tremblants de la lune, on eût cru, à la voir, la sylphide mystérieuse de ces épais bosquets.

 

La petite princesse poussa sans hésiter la porte de cèdre, incrustée de nacre, qui fermait l’escalier de la tour, elle monta de son pas léger, qu’assourdissait le lourd tapis oriental jeté sur les marches.

 

Parvenue sur la terrasse qui servait d’observatoire à Melchior Sadi, elle s’arrêta un instant, tremblante tout à coup de son audace.

 

Son père n’avait-il pas dit que personne ne devait le déranger cette nuit-là ?... Mais ce père avait-il jamais repoussé l’enfant qu’il idolâtrait ?... Y avait-il un ordre, si absolu fût-il, que, sur une prière de ses lèvres roses, il n’eût aussitôt modifié ?

 

Et cependant ce soir... mais qu’y avait-il donc de grandiose, de mystérieux dans la nuit ? pourquoi cette impression de crainte respectueuse qui l’envahissait ?

 

Devant elle, se dressant de toute sa haute taille sous la clarté lunaire, Melchior Sadi se tenait immobile, le visage tourné vers le zénith ; une brise silencieuse, sous laquelle on voyait les grandes palmes ondoyer dans l’ombre, soulevait les plis de sa longue tunique blanche, mais ne semblait pas rafraîchir son front brûlant. Elle l’entendit parler à voix basse :

 

« Que faut-il attendre ? disait le mage, les cieux semblent émus et troublés, il y a comme un frémissement dans ces astres qui depuis des siècles suivent au firmament leur marche régulière... La nuit n’est pas encore à la moitié, et l’on dirait qu’une aurore va se lever là-bas vers les terres de la Judée... »

 

Melchior Sadi étendit ses bras vers le ciel étoilé :

 

« DIEU, mystérieux et insondable, s’écria-t-il, DIEU, qui siégez au-dessus des myriades d’étoiles, est-ce enfin l’heure où votre signe va paraître ? Les astres tremblent et la terre entière pousse vers le firmament ses longs soupirs et les plaintes de son désir. Quelque chose d’immense va envelopper le monde. Montrez-nous le don de votre puissance, enseignez-nous votre vérité, guidez-nous. »

 

Sa main retomba le long de son corps, elle rencontra une petite tête et de fins cheveux d’enfants :

 

« Azula ! dit-il, ici ! à cette heure !

 

– Père, je veux chercher l’étoile avec toi. »

 

Elle tremblait, d’émotion sans doute, mais aussi parce que la brise nocturne la faisait frissonner. Il s’assit, la prit dans ses bras et l’enveloppa de son long manteau de pourpre.

 

Et dans la nuit profonde, ils restèrent silencieux, le père et l’enfant, lui, soutenu par cette anxieuse espérance que ses ancêtres lui avaient transmise, elle, avec une foi plus spontanée encore, plus confiante, plus sûre, tous deux saisis par le sentiment ineffable du mystère de cette nuit.

 

« Père, dit une petite voix, que dira l’étoile ? »

 

Solennellement, il répéta l’augure du voyant d’Aram :

 

« Il se lèvera une étoile de Jacob... d’Israël sortira Celui qui doit dominer... l’eau coulera de son sceau et sa postérité se répandra comme des eaux abondantes... Ainsi a parlé le fils de Béor, notre aïeul. »

 

De nouveau, le grand silence mystérieux. Il semblait que l’attente de milliers d’années et de générations sans nombre se précisait en cette heure solennelle, elle pesait sur les cœurs attentifs, comme un fruit trop lourd qui atteint sa pleine maturité et tend à se détacher de la branche qui le porte.

 

Et tout à coup, l’obscurité s’emplit d’une vive lumière ; au zénith, un météore brillant apparut venant des insondables profondeurs des cieux, les astres pâlirent devant sa splendeur, la lune se cacha derrière un nuage argenté, et une lueur divine infiniment douce, une clarté qui pénétrait l’âme, qui allégeait le cœur, se répandit sur la terre.

 

Azula se leva frémissante :

 

« L’étoile, père, voici l’étoile ! »

 

Le mage était tombé prosterné sur le sol, dans une adoration muette. L’heure avait sonné, la grande heure appelée par les gémissements de l’humanité suppliante, celle à laquelle les longues méditations de sa vie l’avait préparé, et une émotion qui dépassait les forces humaines le tenait maintenant anéanti, immobile et silencieux.

 

Mais l’enfant, debout dans l’auréole de lumière qui descendait vers la terre, suivait avec amour le messager des cieux.

 

« Père, elle marche, dit-elle encore, les yeux fixés au ciel, l’étoile va vers l’occident. »

 

Il regarda longuement, de ces yeux pour lesquels les constellations infinies n’avaient plus de mystères ; il connaissait ce parterre merveilleux des fleurs éblouissantes dont Dieu pare la sombre nuit et, au milieu de tant d’étoiles, il vit l’astre béni se mouvoir avec douceur et majesté, comme un superbe vaisseau glisse sur la surface des eaux. Son âme se sentit envahie d’un grand désir, il entendait l’appel de DIEU, et comme il avait toujours attendu cet instant solennel, sans hésitation, sans retard, il se leva et dit simplement :

 

« Suivons l’étoile ! »

 

Comme un écho, la voix fraîche d’Azula répéta :

 

« Suivons l’étoile ! »

 

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Quelques instants après, tout était en rumeur dans le riche palais, des torches brillaient de tous côtés, les esclaves s’empressaient, les beaux dromadaires d’Arabie, à la tête fine, aux jambes nerveuses, au cou souple et majestueux, brusquement réveillés, étaient revêtus de leurs riches selles et chargés de mille objets de prix.

 

Melchior Sadi avait ouvert la chambre aux trésors :

 

« Je veux, avait-il dit, porter au Roi nouveau-né tout ce que j’ai de plus précieux. » Et parmi les gemmes éblouissantes, les parfums aux senteurs délicates, les riches tapis, les soieries brillantes, les ors éclatants, il choisit ce qu’il y avait de plus beau et de plus rare.

 

Comme il achevait ses préparatifs, il vit devant lui Azula, l’enfant chérie, prête elle aussi au départ :

 

« Tu es trop jeune pour un si long voyage, dit-il en caressant sa tête blonde, reste ici.

 

– Oh ! père, suivons l’étoile ! » répondit-elle avec ardeur.

 

Il l’aimait tant que tout obstacle disparaissait en face du désir de cette fillette.

 

« Pour le Roi nouveau-né, mes plus précieux trésors ! murmura-t-il, je n’ai rien de plus beau ni de plus cher que ma perle rose, mon Azula ! »

 

En prononçant ces mots, il s’aperçut que le riche collier de perles n’ornait plus le cou de la petite princesse.

 

« Enfant, qu’est devenu le précieux bijou que je t’avais donné comme un gage de bonheur ? Je ne le vois plus.

 

– Il est entre les mains d’un pauvre petit et de sa mère, répondit Azula, sans se troubler. Je n’avais plus rien pour arrêter leurs larmes, je leur ai donné mon bonheur. Si je le possédais encore, je le porterais au Roi de l’étoile.

 

– Que ne m’as-tu demandé de l’or, enfant ? Mais cette perle unique au monde !

 

– DIEU me la rendra, dit-elle en souriant, ils me l’ont promis... »

 

Bien avant que l’aurore ne blanchit les monts de l’Orient, la longue file de chameaux du riche Melchior Sadi prenait la route du désert. En tête, sur un animal merveilleusement caparaçonné, et d’une allure extraordinairement rapide, le mage suivait non les détours du chemin, mais la route lumineuse que l’étoile traçait lentement dans le ciel. Tout auprès, un dromadaire blanc au pas doux et cadencé portait Azula et sa fidèle Zaredda.

 

On marcha ainsi plusieurs nuits. Le jour, la caravane s’arrêtait pour laisser reposer les bêtes, et la nuit, dès que l’étoile mystérieuse apparaissait comme une invitation muette, Melchior Sadi hâtait le pas de sa troupe.

 

Et avec lui maintenant marchaient le prince au visage d’ébène, Gaspard l’Éthiopien, et le premier d’entre tous les mages d’Orient, Balthazar, le vieillard d’Arabie.

 

Une nuit, dans le désert, leurs trois caravanes s’étaient rencontrées. De leurs lointaines contrées, ces sages et ces fidèles venaient aussi vers le nouveau Roi, vers Celui que l’étoile leur avait annoncé.

 

Un soir, à la tombée de la nuit, les paisibles rues de la petite ville de Bethléem s’emplirent de rumeurs, les habitants se pressaient sur leurs portes pour voir passer le somptueux cortège oriental, mais nul ne se doutait qu’il se dirigeait vers une pauvre grotte à l’entrée de la cité.

 

Si l’on eût demandé aux chefs de la caravane eux-mêmes le but de leur voyage, ils n’eussent su l’indiquer ; ils suivaient l’étoile, visible pour eux seuls sans doute, car personne autour d’eux ne semblait captivé par l’astre splendide sous la conduite duquel ils voyageaient depuis tant de nuits.

 

L’étoile traversa Bethléem et se reposa « sur le lieu où était l’Enfant ». Or ce lieu était une pauvre étable, une sorte de grotte. Nullement étonnés par cette pauvreté, pas plus qu’ils n’avaient été éblouis par la clarté céleste, les princes firent agenouiller leurs superbes dromadaires et pénétrèrent dans le modeste abri.

 

Et alors ils virent le spectacle devant lequel depuis dix-neuf siècles le monde entier s’agenouille : une jeune et pauvre mère tenant sur ses genoux le plus bel Enfant que la terre ait jamais offert à la contemplation des cieux. Pour eux, qui avaient vu l’étoile, l’Enfant portait sur son front une divine auréole et « sur son épaule le signe de sa principauté ».

 

Balthazar entra le premier, lui, le sage parmi les sages, il tenait une précieuse cassolette remplie de l’encens d’Arabie aux arômes plus doux que ceux de la fleur. Sur le sol inégal et nu il s’agenouilla, ses cheveux blancs touchèrent la poussière :

 

« Je t’adore, dit-il, DIEU éternel et toutpuissant. »

 

Gaspard, le prince du royaume noir, était près de lui, l’or étincelait dans ses mains d’ébène, il le fit rouler comme une pluie brillante aux pieds de la Mère et de l’Enfant, son front s’abaissa et il proclama :

 

« Je crois en toi, Roi du ciel et de la terre. »

 

La main de Melchior Sadi tremblait en soutenant le léger vase de jaspe cerclé d’or qui renfermait non plus le doux encens, mais la myrrhe aux saveurs amères. Qu’avaient-ils donc appris dans leur voyage à travers les sables immenses, ces trois grands de la terre qui se prosternaient humblement devant la faiblesse d’un Enfant et la pauvreté de sa Mère ? L’étoile, qui avait éclairé leur route, avait donc aussi illuminé leurs âmes, et en avait fait les détenteurs des secrets du Très-Haut ? Eh quoi ! Jérusalem, la sainte, ignore le prodige qui s’accomplit si près d’elle dans l’humble Ephrata ! Ses rabbins, penchés sur les rouleaux de la loi et des prophéties, les relisent sans comprendre !... L’étoile n’a point brillé pour eux. – Et des confins de l’Éthiopie, de l’Arabie, de l’Ophir mystérieux, vous accourez, ô princes, et vous, vous savez ! ! ! C’est l’apanage merveilleux de ceux qui suivent généreusement l’étoile, « ils vont de clartés en clartés ».

 

Cependant, le mage de Cariathsamé prononce à son tour des paroles étonnantes :

 

« J’espère en toi, Rédempteur du monde, venu dans notre chair pour en effacer les souillures. »

 

C’est la proclamation du triple et grand mystère... les trois princes ont accompli leur mission !

 

Mais, derrière le manteau de pourpre de Melchior Sadi, surgit une blanche figure, c’est Azula, c’est la perle de l’Orient. Et le père, comprenant que tous ses trésors appartiennent à Dieu, dit encore d’une voix émue :

 

« Ô lys des champs, ô fleur de la vallée, à toi aussi, la plus belle rose de mes jardins, le dernier rejeton du fils de Béor ! »

 

L’enfant se tient, pure et belle, dans sa candide tunique aux riches broderies d’or, son âme palpite d’une émotion inconnue ; sans s’en apercevoir, elle a laissé tomber sur le sol les riches joyaux qu’elle voulait offrir au Roi de l’étoile, et, se trouvant les mains vides, elle a un éclair de regret et de confusion.

 

Le sourire de la Vierge la rassure. Azula comprend tout à coup qu’elle est riche, riche d’un trésor qui l’emporte sur toutes les pierreries de l’univers, du seul trésor que désire l’Enfant de Bethléem, et pressant son cœur de ses deux mains, dans un transport qui la ravit hors d’elle-même, elle incline sa tête charmante sur les pieds nus du Fils de MARIE.

 

« Je t’aime ! » dit-elle de sa voix fraîche.

 

Jésus a souri, sa petite main a béni le front si pur de la princesse Azula, et soudain, dans les mains de la Vierge, elle voit briller le don de la charité, le collier précieux laissé en aumône à la mendiante de Cariathsamé.

 

« Dieu te le rend, enfant, dit la douce voix de MARIE. Garde pour mon Fils ton âme aussi blanche que cette nacre, ton cœur aussi pur que cette perle rose. »

 

Un baiser d’Azula sur les pieds divins fut son serment d’amour, et c’est ainsi qu’à Bethléem, sous le voile blanc de MARIE, se firent les premières noces mystiques de l’Agneau Immaculé, entre le très doux Jésus et le cœur d’une enfant.

 

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Lorsqu’après des jours de grâces et d’ineffables joies, la caravane des rois d’Orient prit furtivement le chemin du retour et s’enfonça rapidement vers le désert d’Idumée, la princesse Azula emportait à son cou les perles mystérieuses, dans ses yeux la vision céleste qui allait remplir toute sa vie, et dans son cœur, un nom très doux que MARIE lui avait appris à murmurer, celui de JÉSUS !

 

 

 

Bien des années ont passé. Le riche palais de Melchior Sadi élève toujours ses imposants portiques de marbre au seuil de la belle cité de Cariathsamé, mais les portes en sont tenues constamment ouvertes ; la princesse Azula ne veut pas que les malheureux aient la crainte de frapper et d’attendre ; son cœur leur est aussi largement ouvert que sa demeure. La fille du mage vit, entourée de respect, dans une solitude que peuple pour elle une radieuse et douce vision ; l’étoile brille toujours aux regards de la fille de Melchior Sadi.

 

Au plus secret de ses appartements, la princesse a réservé une pièce où la fidèle Zaredda a seule accès. Dans la salle aux parois de marbre blanc, où s’épanouissent en tout temps de merveilleuses gerbes de roses et de lys, on ne voit rien, rien qu’un seul nom tracé sur la muraille en caractères cunéiformes :

 

J É S U S !

 

C’est là qu’Azula passe les heures qu’elle ne consacre pas au soulagement des malheureux, là qu’elle se souvient... et qu’elle attend. Elle a renoncé aux brillantes parures, aux bijoux somptueux, un fil de perles d’une blancheur immaculée orne seul son cou et soutient la perle rose au doux éclat.

 

Mais si jadis le charmant incarnat des joues de la petite princesse l’emportait sur les teintes délicates de la pierre précieuse, maintenant son front blanc et pur, la pâleur de son teint, font plutôt penser aux grands lys qui s’épanouissent et meurent dans les allées du jardin.

 

La vie d’Azula semble tenir à un fil, c’est une douce flamme qu’un vent subit pourrait éteindre, une harmonie qui paraît déjà lointaine.

 

Et cependant la terre voudrait conquérir les parfums délicats de l’âme de la princesse. Dédaigneuse de l’or et de la richesse, ne se laissera-t-elle pas charmer par le don d’un cœur vaillant et fidèle ? – Nombreux étaient les jeunes gens de l’Ophir qui briguaient l’honneur et la joie de son alliance, mais Azula semblait ignorer que quelqu’un pût venir un jour prendre place dans sa vie, elle continuait sa route comme les tranquilles et virginales étoiles qui passent au firmament, suivant leur voie solitaire, sans se lasser de répandre sur la terre la douceur de leur clarté et, dans les cœurs souffrants, le baume de leur rayonnante espérance.

 

Grande fut donc la surprise de la jeune fille, lorsqu’un soir Melchior Sadi, s’asseyant auprès d’elle et la couvrant d’un regard pénétrant et affectueux, lui demanda :

 

« Enfant, n’es-tu pas lasse de vivre dans la solitude ? n’es-tu pas désireuse de te préparer un appui pour le jour où ton vieux père rejoindra ses ancêtres, et s’endormira en louant le Seigneur des bénédictions que l’Emmanuel est venu apporter à la terre ? La nuit est une merveilleuse fascinatrice. C’est elle qui nous fait entendre le langage des cieux ; mais le cœur de l’homme a besoin parfois des chauds rayons du soleil qui le vivifie, le réconforte et l’anime. – Ton vieux père n’est plus, enfant, que le prince des nuits, ne faut-il pas qu’un soleil nouveau brille sur le cœur de mon Azula et assure son bonheur ? »

 

Silencieuse, la princesse avait écouté, sa main caressait le collier mystérieux, et ses grands yeux semblaient lire au firmament une réponse bien douce et bien joyeuse, car un radieux sourire éclairait son beau visage.

 

« Ce soleil, mon père, dit-elle enfin, il s’est levé pour moi dans l’humble cabane de Bethléem. C’est Lui ! Lui que l’étoile nous a fait connaître et que nous avons été chercher si loin, avec tant de foi et d’amour. Depuis, sa clarté n’a pas cessé d’échauffer mon cœur et d’inonder mon âme de ses doux rayons. Autour de nous, je ne vois que des lueurs trompeuses et fragiles, de fugitives lucioles, qui ne peuvent soutenir l’éclat du grand jour. Rassurez votre tendresse paternelle, et ne cherchez pas pour moi d’autre bonheur que celui de vivre près de vous et de soulager ceux qui pleurent, en attendant l’heure qui me réunira à l’Enfant béni de Bethléem. »

 

Melchior Sadi n’était point étonné ; ce refus, il l’avait lu chaque jour dans les yeux et le cœur de sa fille, il l’attendait. Cependant il voulut présenter quelques noms... Azula l’arrêta.

 

« Non, non, dit-elle, je ne veux rien savoir, j’appartiens au Fils de MARIE !... JÉSUS ! »

 

Tous deux baissèrent le front en prononçant le Nom sacré et, prosternés, ils adorèrent.

 

Melchior se leva le premier.

 

« Qu’à jamais, dit-il, ma perle rose soit donc la sienne ; qu’Il la garde pour l’éternité. »

 

Il posa sa main sur le front de la princesse agenouillée, avec un geste solennel, comme Abraham présentant jadis Isaac au bûcher du sacrifice.

 

Ils étaient seuls dans l’obscurité qui montait vers eux des jardins embaumés. C’était l’heure douce et rêveuse où, lentement, le cœur s’attendrit, où les larmes viennent aux yeux comme la rosée de la nuit qui semble sortir des plantes et des feuillages ; – mais l’un et l’autre regardaient plus haut que les bosquets ombreux qui s’emplissaient de fraîcheur nocturne, et c’était du ciel que descendait vers eux la paix jadis annoncée aux « âmes de bonne volonté ».

 

Quelques jours après, Melchior Sadi quittait son enfant bien-aimée et ses riches palais. – Le sacrifice est toujours le prélude d’un nouvel appel de la grâce.

 

Le mage l’a compris ; messager de l’étoile, il s’est dirigé vers la Perse et l’Inde mystérieuse.

 

Quand il a appris à la tendre Azula le voyage qu’il allait entreprendre et le but de ce voyage, la princesse a levé les yeux au ciel et a simplement répondu :

 

« Suivons l’étoile ! »

 

Tout a été transformé dans la vie de ce père et de cette enfant, le monde s’en aperçoit peu et ne comprend pas ce qu’il voit. Eux, ils gardent encore leur divin secret, jusqu’à l’heure où DIEU fera éclater la puissance de son Nom.

 

Et le mage parcourt les régions lointaines disant aux hommes de bonne volonté : « Le royaume de Dieu est proche, les cieux ont donné leur rosée, que celui qui a soif se lève et qu’il aille boire aux sources du salut ! »

 

Pour la trente-troisième fois depuis le voyage à Bethléem, le printemps revêt de charmes nouveaux la fertile plaine de Cariathsamé, mais plus pâle est le visage d’Azula, plus brillant l’éclat de ses yeux noirs. La flamme qui la dévore semble consumer sa frêle existence.

 

« Zaredda, dit-elle un jour, il faut partir ; je veux revoir le Fils de MARIE, mon âme languit et mon cœur s’épuise loin de lui. »

 

La fidèle servante fait aussitôt atteler à un char léger les plus fins coursiers de l’Arabie ; sous la main habile d’un esclave noir, les nobles animaux dévorent l’espace, conscients, semble-t-il, de l’anxieux désir de leur maîtresse ; les vallées et les monts fuient devant l’ardeur de leur course. Azula leur laisse à peine prendre le repos nécessaire et déjà les monts de Moab se dessinent sur l’horizon, les tours et les coupoles de Jérusalem se dressent dans le lointain.

 

Mais à la sérénité des belles journées de ce printemps a succédé tout à coup une atmosphère effrayante. Plus on approche de la cité sainte, plus le ciel se fait sombre et menaçant, l’air lourd ; d’insaisissables plaintes semblent passer, emportées par un vent de tempête, des fantômes glissent à travers les nuages qui s’enfuient, laissant planer sur les monts autour de Jérusalem un voile opaque et terne... Il est midi... le soleil a brusquement disparu du zénith que n’obscurcit plus aucune nuée, la nuit, une nuit farouche et angoissante, pèse sur tous les fronts ; de l’âpre vallée de Josaphat, l’ombre monte vers le Temple, vers le palais du gouverneur, elle flotte incertaine autour du Golgotha... et, dans le désordre de la nature, on voit les bêtes sauvages effrayées gagner en hurlant leurs tanières.

 

Azula est haletante :

 

« Plus vite ! plus vite ! dit-elle à l’esclave, qui excite de la main et de la voix l’allure des rapides coursiers. Ô belle étoile de Bethléem, où es-tu ? Ces ténèbres, l’effroi qui s’empare de mon âme, l’horreur que m’inspire cette cité magnifique, qu’est-ce que tout cela ? »

 

À toute vitesse, le char franchit les portes de Jérusalem.

 

Dans la ville, tout était rumeur, confusion ; il fallut forcément ralentir le pas des chevaux.

 

Zaredda put saisir quelques phrases, au milieu de la foule du peuple qui les entouraient :

 

« C’est un Juif, certains disent un prophète, que les prêtres de la nation viennent de faire crucifier sur le Golgotha », dit-elle à sa maîtresse.

 

Azula retomba comme une morte sur les coussins du char. « Au Golgotha, vite ! » ordonna-t-elle dans un suprême effort.

 

La route était difficile, on se heurtait à la multitude qui descendait du lieu du supplice ; plus on approchait, plus les visages de ceux que l’on croisait étaient consternés et marqués d’épouvante. Quelques-uns passaient en se frappant la poitrine, des femmes pleuraient, mais le sanhédrin et les rabbins gardaient encore un rictus moqueur sur leurs lèvres sardoniques, et une lueur de sang dans leur regard de hyène.

 

« Arriverons-nous ? disait cependant la princesse angoissée. Ah ! mon cœur me le disait. Ils l’ont mis à mort, Lui, Jésus ! »

 

Le char s’arrêta à peu de distance du lieu du supplice, trois croix dessinaient leurs tragiques silhouettes sur le ciel noir et menaçant.

 

L’une d’elles parut à Azula nimbée d’une lueur céleste, elle portait un corps dont la beauté divine était défigurée par mille plaies sanglantes, et dont la tête douloureuse apparaissait couronnée d’épines. Le cœur de la princesse battit plus vite, elle l’avait reconnu !... Affolée, elle s’élança hors du char et fit quelques pas soutenue par Zaredda.

 

Tout à coup un grand cri traversa l’espace. On eût dit que de son gibet comme d’un trône, le Crucifié annonçait au monde le triomphe immortel du vainqueur de la mort.

 

Un gémissement de douleur s’échappa des lèvres d’Azula, elle franchit d’un élan les quelques mètres qui la séparaient encore du sommet du Calvaire et vint tomber au pied de la croix, comme une colombe blessée, du dernier effort de son aile mourante, atteint le lieu de son refuge.

 

Au cri suprême du divin Martyr avait succédé un silence profond, chacun fuyait terrifié ; il ne restait autour de la croix solitaire que la Mère, debout dans son immense douleur, quelques femmes en pleurs et un seul disciple.

 

Sur le sol gisait la princesse d’Orient.

 

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Des gouttes de sang coulaient encore des membres ouverts du Rédempteur, elles baignaient la terre ingrate de Jérusalem et tombaient aussi sur le front mourant d’Azula.

 

Dominant alors leur premier mouvement de crainte et de stupeur, Zaredda et l’esclave s’approchèrent à leur tour de la croix.

 

Ils soulevèrent dans leurs bras le corps de la princesse qui semblait privée de connaissance et la transportèrent à quelques pas dans une déclivité du sol qui leur offrait un abri.

 

Au sein de l’effroi mystérieux qui s’était emparé du peuple, personne ne prit garde au petit groupe dolent. Mais en vain la fidèle servante tenta de ramener une lueur de vie dans les grands yeux de la fille du mage, de ranimer son corps inerte, en vain l’appela-telle des noms les plus tendres et lui prodigua-t-elle des soins maternels.

 

Empourpré du sang divin, le beau lys de Cariathsamé ne devait plus fleurir sur la terre.

 

Avec stupeur Zaredda s’aperçut aussi que la précieuse perle du collier de la princesse avait changé sa douce teinte rose en une couleur de sang, on eût dit un rubis. Comme elle en approchait la main, la perle éclata et se brisa en fine poussière.

 

Ainsi le cœur de la princesse Azula, ce cœur qu’elle avait gardé pur et fidèle dans le culte de l’Enfant divin de Bethléem, s’était brisé d’amour et de douleur au pied de la croix de Jésus.

 

 

 

La légende la perle rose,

Imprimerie Franciscaine Missionnaire,

188, Grande-Allée, Québec,

1932.

 

 

 

 

 

 

 

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