Isabelle d’Égypte

 

PREMIER AMOUR DE CHARLES QUINT

 

par

 

Achim von ARNIM

 

 

 

 

Braka, la vieille bohémienne, enveloppée dans la guenille rouge qui lui servait de manteau, marmottait son troisième pater devant la fenêtre, et depuis longtemps déjà Bella, répondant au signal, montrait sa tête charmante et nuageuse ; ses yeux noirs brillaient à la clarté de la pleine lune qui, rouge comme un fer à demi éteint, sortait des vapeurs de l’Escaut, pour s’élever de plus en plus claire dans l’espace.

– Tiens, dit Bella, vois donc l’ange, comme il me sourit.

– Enfant, dit la vieille, que vois-tu donc ?

– C’est la lune, dit Bella, elle est de retour, elle ; mais mon père n’est pas revenu ; cette fois il reste trop longtemps dehors ; j’ai pourtant fait de beaux rêves de lui la nuit dernière. Je le voyais assis sur un trône élevé, en Égypte, et les oiseaux volaient autour de lui ; cela m’a consolée.

– Pauvre enfant, dit la vieille, si cela était vrai ! Mais as-tu apporté quelque chose pour dîner ?

– Oh ! oui, répondit Bella ; le voisin a secoué son pommier, et beaucoup de pommes sont tombées dans le petit ruisseau ; je les ai recueillies là-bas, au détour, les racines d’un vieil arbre les avaient arrêtées ; et puis mon père, avant de partir, m’avait laissé un gros pain.

– Il a bien fait, dit sourdement la vieille, il n’a plus besoin de pain, ils lui en ont fait passer le goût.

– Ma bonne vieille, dit Bella, parle, je t’en prie ; dis-moi, mon père ne se serait-il pas blessé en faisant ses tours de force ? Conduis-moi auprès de lui ; où est mon père, où est mon duc ?

Bella tremblait en disant cela, et ses larmes tombaient sur le sol humide, à travers les rayons de la lune.

Si j’eusse été un oiseau, et que j’eusse passé alors, je serais descendu, j’y aurais trempé mon bec, et je les aurais rapportées au ciel ces larmes de Bella, tant elles étaient tristes et pénétrantes.

– Regarde là-bas, murmura la vieille ; sur cette montagne, il y a une potence ; Dieu n’y vient jamais voir, et cela s’appelle le tribunal de Dieu ; celui qu’on amène devant ce tribunal n’a pas longtemps à vivre ; la viande que le soleil y fait cuire, on ne la sert sur aucun plat ; elle reste là jusqu’à ce que nous venions la chercher. Ne crie pas, pauvre enfant, c’est ton père qui est pendu là-bas. Mais, calme-toi, reste tranquille : nous allons le chercher cette nuit, et nous le jetterons dans la rivière avec tous les honneurs dus à son rang, pour qu’il aille rejoindre ses frères en Égypte, car il est mort en pieux pèlerinage. Prends ce vin et ce plat de viande, et va, pauvre orpheline, célébrer en son honneur le repas funèbre.

Bella était si effrayée qu’elle pouvait à peine tenir ce que lui donnait la vieille.

– Tiens donc, continua la vieille, cela va tomber, et ne pleure pas ; ainsi pense que maintenant tu es notre seul espoir, que c’est toi qui dois nous reconduire, lorsque notre voeu sera accompli ; pense aussi que tu es maintenant maîtresse de tout ce que possédait ton père ; va voir dans sa chambre, dont voici la clé, tu y trouveras bien des choses. Ah ! j’oubliais : lorsqu’il m’a donné la clé, il m’a chargé de te dire de ne plus avoir peur de son chien noir Simson, que l’animal savait déjà qu’il devait t’obéir et ne plus te mordre ; il a dit aussi qu’il ne fallait pas que tu fusses triste ; qu’il avait eu longtemps le mal du pays, et que maintenant il en était guéri, car il est retourné dans sa patrie. Voilà tout ce qu’il a dit. Tu as là un pot de lait que j’ai trait en cachette dans le pâturage. Cela fait partie du repas funèbre. Bonne nuit, mon enfant, bonne nuit !

La vieille sortit, et Bella consternée la suivit des yeux comme on regarde une lettre qui vous annoncerait un grand malheur : on la rejette loin de soi, et cependant on voudrait savoir tout ce qu’elle contient. Elle eût volontiers suivi la vieille, mais elle craignait autant qu’elle l’aimait la rude peuplade dont faisait partie Braka.

Les bohémiens étaient alors sous le coup de la persécution que les Juifs, chassés de tous côtés, avaient attirée sur eux en empruntant leur nom. Bien souvent leur duc Michel s’en était plaint ; bien souvent il avait employé tous les moyens pour réunir les siens et les ramener dans leur patrie ; car ils avaient accompli leur voeu de marcher aussi longtemps qu’ils trouveraient des chrétiens. Ils revenaient d’Espagne par l’Océan, mais la puissance toujours croissante des Turcs, la persécution, le manque d’argent rendaient leur retour impossible. Déjà le duc avait essayé de les faire vivre de leurs jeux nationaux, – c’est-à-dire porter des tables en équilibre sur les dents, marcher sur les mains, faire des culbutes, et tout ce qu’ils montraient sous le nom de tours de force et d’adresse ; mais, chassés sans cesse d’un pays à l’autre, leurs forces mêmes s’épuisaient, et ils se voyaient réduits, pour soutenir leur pauvre existence, à manger des taupes et des hérissons. Ils comprirent bien qu’ils étaient punis d’avoir repoussé la sainte Mère avec l’enfant Jésus et le vieux Joseph, lorsqu’ils fuyaient en Égypte ; car dans leur grossière indifférence ils avaient pris ces divins personnages pour des Juifs ; or ces derniers, depuis les temps les plus reculés, n’étaient plus revus en Égypte, parce que, dans leur fuite, ils avaient emporté les vases d’or et d’argent qu’on leur avait prêtés. Mais lorsque plus tard, à sa mort, ils reconnurent ce Sauveur, qu’ils avaient méconnu pendant sa vie, une partie du peuple voulut expier cette dureté par un pèlerinage. Ils firent voeu de marcher tant qu’ils trouveraient des chrétiens. Ils passèrent en Europe par l’Asie Mineure, et emportèrent toutes leurs richesses avec eux ; tant qu’elles durèrent, ils furent partout les bienvenus ; mais ensuite... malheur aux pauvres sur la terre étrangère !

Après cette digression nécessaire à l’intelligence de ce qui va suivre, revenons à notre histoire.

Une nouvelle troupe, dans laquelle se trouvaient deux individus nommés Happy et Emler, était arrivée de France depuis huit jours, sans argent ni ressources. Le duc résolut de se montrer encore une fois en public pour leur procurer de quoi manger ; il alla avec eux dans une auberge. Pendant qu’il émerveillait les assistants en portant une douzaine d’hommes sur ses bras et sur ses épaules, il entendit répéter de tous côtés qu’Happy avait été pris à voler des coqs dans la cour, et que les cris de ces animaux l’avaient trahi ; tandis que lui, le duc, était resté dans la chambre pour occuper la foule et faire diversion.

Les bourgeois de Gand ne pardonnent jamais un vol ; en vain le duc feignit-il de vouloir punir Happy, il fut arrêté lui-même ainsi qu’Emler, et on les condamna à être pendus comme voleurs ; on avait le droit, à cette époque, de faire périr les bohémiens toutes les fois qu’ils se laissaient prendre. En vain Michel voulut-il protester de son innocence et de celle d’Emler.

« On fait avec nous comme on fait avec les souris ; une souris a-t-elle entamé un fromage, on dit aussitôt : les souris sont là  ; on sème du poison, on tend des pièges pour les tuer toutes ; pour nous, de même, pauvres bohémiens, nous ne sommes tranquilles qu’une fois pendus. »

Il fut condamné en effet à être pendu ; il versa des larmes amères, en pensant que lui, le dernier héritier mâle de sa noble maison, allait être mis à mort d’une manière si déshonorante. Bientôt sa bouche fut fermée jusqu’au jour du jugement, où il élèvera ses plaintes contre la dureté des riches, pour qui la vie d’un homme est peu de chose à côté de leurs vains trésors, et ces riches n’iront point dans le royaume du ciel où Bella retrouvera son père.

Lorsque Bella fut revenue de sa stupeur, elle s’écria :

– Mon rêve voulait donc dire que mon père serait élevé bien haut. Ah ! oui, maintenant il est élevé dans le ciel, où il pense à nous.

Le chien noir quitta alors, contre son habitude, la porte de la chambre, s’étendit aux pieds de la jeune fille, et poussa un hurlement plaintif.

– Toi aussi, tu le sais donc, Simson ? lui dit-elle.

Le chien secoua la tête.

– Veux-tu me servir fidèlement ?

Le chien secoua de nouveau la tête, courut vers la fenêtre, et se mit à gratter ; Bella leva les yeux, le battant était resté ouvert : elle vit à travers l’obscurité de la nuit le cadavre de son père se balancer, puis tout d’un coup tomber.

– Maintenant, dit-elle, ils l’ont enlevé, ils lui donnent un festin d’honneur ; moi aussi, je vais lui donner son repas funèbre.

Munie de son pain et de sa cruche de vin, et suivie du chien noir, elle entra dans le jardin. La maison était abandonnée depuis dix ans par peur des revenants ; pendant tout ce temps, les bohémiens en avaient fait leur résidence, et avaient eu soin d’en éloigner le propriétaire, riche marchand de la ville, qui l’avait achetée pour y venir passer l’été.

À la suite d’une banqueroute, il avait été mis en prison, et ses biens étaient administrés par ses créanciers ; on pense de quelle manière.

Quoique la crainte des revenants fit respecter cette retraite, les bohémiens n’osaient cependant pas s’y montrer pendant le jour, mais la nuit, les voyageurs se détournaient de leur route pour ne pas passer près de la maison. La belle et pâle enfant se dirigea vers la porte du jardin. Elle ressemblait à un spectre ; et le gardien, effrayé, courut se réfugier dans une chapelle éloignée pour implorer la protection de la foi. La pauvre Bella ! elle ne se doutait pas qu’elle fût si terrible !...

La douleur causée par la perte de son seul espoir, de son père, l’avait tellement ébranlée, qu’elle n’avait plus qu’une seule idée, celle d’exécuter les ordres de la vieille Braka ; c’était sa plus douce consolation, de pouvoir rendre encore un dernier honneur à son père.

Selon l’usage établi chez les siens pour les repas funèbres, elle étendit son voile sur une pierre ; elle mit deux verres, deux assiettes, partagea le pain en deux, puis elle versa du vin dans les deux gobelets et les choqua ; elle vida le sien et versa celui du mort dans le ruisseau, qui, à quelque distance de la maison, se perdait dans l’Escaut. Comme elle répandait dans l’eau cette première offrande, les flots, tout d’un coup, mugirent et se soulevèrent, comme si un gros poisson, qui n’aurait pas eu de place dans ce lit étroit, était remonté à la surface ; en ce moment, la lune s’éleva au-dessus de la maison, derrière laquelle elle était restée cachée jusque-là, et Bella vit l’image pâle de son père ; sur sa tête était la couronne qu’y avaient placée les bohémiens avant de le lancer dans le fleuve ; et comme les flots tourbillonnaient avec leur précieux fardeau, la tête tourna à la pauvre enfant ; elle crut que son père vivait encore, et qu’il cherchait à sortir de l’eau ; elle s’y jeta pour le saisir ; mais le chien noir la retint par sa robe, et s’arc-boutant sur le bord, l’empêcha de ramener le cadavre et en même temps d’être emportée avec lui dans la mer.

Enfin Braka revint ; ayant trouvé la porte de la maison fermée, elle était entrée dans le jardin. Elle resta comme pétrifiée à ce spectacle étrange : le puissant Michel dans son linceul, avec sa brillante couronne d’argent ; au-dessus de lui la blanche jeune fille, entourée de ses vêtements de deuil, et retenue, grâce à sa robe, par le chien noir dont les yeux lançaient des flammes. La vieille se mit à rire, comme c’était son habitude quand il arrivait quelque chose d’extraordinaire ; puis elle s’élança, ramena avec peine la jeune fille sur le bord, et lui dit :

– Laisse-le aller, il sait mieux son chemin que toi.

À ces mots, les flots reprirent tranquillement leur course, la lune disparut derrière les nuages, et Bella tomba dans les bras de la vieille.

Un mois s’était déjà écoulé dans l’affliction et la douleur ; la vieille, dans l’intérêt de leur propre sûreté, ne pouvait venir tous les jours, et Bella passait son temps avec le chien qui dormait toujours. Lorsqu’il avait mangé, il remuait la queue, se léchait et se grattait ; c’était là toute son occupation. Elle finit enfin par se décider à ce que les héritiers font d’habitude tout d’abord ; elle voulut voir ce qu’avait laissé le défunt...

Elle ouvrit la chambre secrète avec une crainte mêlée de respect ; mais son attente fut trompée ; il n’y avait ni brillants vêtements, ni trésors, mais seulement quelques paquets d’herbes, des sacs pleins de racines, des pierres et différents objets dont elle ne connaissait pas l’usage, car son père ne lui avait jamais fait connaître cette chambre mystérieuse. Enfin elle trouva dans une cachette quelques écrits qu’elle parcourut ; plusieurs, ornés de riches cachets, étaient écrits sur très beau papier dans une langue étrangère qu’elle ne connaissait pas. Mais d’autres étaient en allemand des Pays-Bas, langue qu’elle savait très bien lire et écrire, parce que sa mère, descendante d’une ancienne maison des comtes de Hogstraaten, et qui s’était fait enlever par le duc Michel, avait appris cette langue qu’elle aimait à son mari et à sa fille. Elle prit les livres et lut toute la nuit, car elle dormait le jour pour éviter de faire aucun bruit. Au matin, Braka lui envoya sa chouette apprivoisée pour lui faire savoir qu’elle désirait entrer ; Bella quitta son livre avec dépit, et lorsque la vieille se présenta, elle resta silencieuse devant elle ; alors Braka, appliquant ses deux mains sur les pages du livre, lui dit :

– Maintenant, plus d’amitiés, plus de baisers ! Lorsque les enfants sont petits, ils ne croient jamais être assez reconnaissants du moindre service ; mais aussitôt qu’ils commencent à grandir, ils n’ont plus d’oreille pour tout le bien qu’on leur fait. Tu n’auras pas de gâteau aujourd’hui si tu ne me le demandes pas comme il faut ; j’ai passé une demi-heure chez le boulanger pour l’avoir ; il devait aller chez le prince, et a fait attendre toutes ses pratiques.

– Même quand je ne t’en demande point, tu n’as pas de repos que je n’aie mangé de ton gâteau : donne-le donc et ne sois plus méchante comme cela. J’ai examiné aujourd’hui les livres de mon père, et j’y ai trouvé de si belles histoires, si belles et si merveilleuses, que cela me donnerait envie d’être revenant.

La vieille regarda dans le livre.

– C’est étonnant, dit-elle, que moi qui suis si vieille je ne sache pas lire, et toi qui n’as pas encore vécu, tu lises si bien et si couramment. Maintenant écoute-moi ; puisque tu as si envie d’être revenant, tu peux te satisfaire ; c’est une idée qui me vient, et nous pouvons en profiter.

– Qu’est-ce donc, dit Bella, tu as l’air d’hésiter ?

– Voici ce que c’est ; il n’y a pas à plaisanter dans ce que je vais te dire. Le prince Charles passait à cheval, hier, devant cette maison, avec son précepteur Cenrio ; il demanda d’où venait que cette maison fût ainsi fermée et abandonnée. Cenrio lui raconta comme quoi les revenants avaient écarté tous les acheteurs et tous les locataires ; mais le prince, au lieu de s’en effrayer, jura qu’il voulait passer tout seul une nuit dans cette maison, et qu’il saurait bien en chasser les esprits. Tu comprends qu’il peut à tout moment venir ici, et ses gens garderont si bien les issues, qu’aucun de nous ne pourra entrer ni sortir.

– Quoi, Braka, dit la jeune fille, je pourrais donc voir le prince ; j’ai si souvent entendu parler de lui, on dit qu’il est si beau, si noble, qu’il monte si bien à cheval !

– Tu penses beaucoup au prince et pas à notre salut, continua la vieille ; es-tu capable de jouer le revenant ? Cela nous sauvera.

– Pourquoi pas, dit Bella ; mais comment faire ?

Et elle continua sa lecture.

– Écoute, mon enfant ; il ne peut passer la nuit que dans la grande chambre noire, sur laquelle donne le cabinet secret de ton père, car toutes les autres ont plusieurs entrées, ce qui serait moins sûr pour lui, et de plus c’est la seule où il y ait un lit. Maintenant, suppose-le bien tranquille et bien endormi ; tu te glisses hors du cabinet, et tu te places à côté de lui dans le lit ; je te jure qu’il se sauvera bien vite de frayeur, et qu’il ne reviendra plus. Mais si par hasard il ne s’effrayait pas, et qu’il te retint, il ne t’en coûtera qu’un mensonge ; tu diras que c’est l’amour qui t’a poussée à te glisser ainsi auprès de lui, et qu’il peut faire ton bonheur.

– Oui, dit Bella en continuant de lire, tu as une bonne idée.

– Mais dis-moi donc où tu as trouvé ce maudit livre ; lorsque je te parle des choses les plus importantes, tu ne penses qu’à ton livre.

– Je l’ai trouvé dans la chambre de mon père, dit Bella ; il y en a encore plusieurs, prends-en un aussi.

– Puisque tu le permets, répondit la vieille, je vais y entrer ; je n’ai jamais osé y aller du vivant de ton père.

– Va, dit Bella, tu ne trouveras pas grand-chose.

La vieille se dirigea vers le cabinet avec une curiosité mêlée de crainte ; lorsqu’elle ouvrit la porte, elle pria Bella de rappeler le chien noir qui se tenait toujours couché en travers, et qui ne laissait entrer personne que Bella.

Bella appela le chien, et la vieille pénétra aussitôt dans la chambre. Lorsqu’elle y fut entrée, Bella, voulut se divertir, rappela le chien, le fit coucher de nouveau devant la porte, et se cacha pour jouir à son aise de la frayeur de la vieille ; c’était une plaisanterie de noble fille.

Quelques minutes après, la vieille reparut avec un sac et un gros paquet d’herbes, mais le chien lui faisait une paire d’yeux flamboyants, et lui montrait les dents ; elle resta clouée sur le seuil, et appela Bella en tremblant ; en ce moment, elles entendirent devant la porte un bruit inaccoutumé de chevaux, des hommes armés marchaient dans la cour. Bella, effrayée, se réfugia avec la lumière et le chien dans le cabinet où se trouvait déjà la vieille ; elles fermèrent la porte, et attendirent en silence pour voir si c’était par hasard le prince qui venait pour combattre les esprits.

Elles ne s’étaient pas trompées ; c’était Charles, le brillant et puissant héritier d’un empire où le soleil ne se couchait pas. Il entra dans la chambre abandonnée comme l’avait prévu la vieille. Bella pouvait le regarder à son aise par une fente de la porte ; elle n’avait jamais rien vu de pareil ; elle ne s’était encore trouvée qu’en face de noirs bohémiens bruyants et grossiers, tandis que lui marchait avec tant de noblesse ; il avait l’air si doux et si fort en même temps, qu’elle avait reconnu le maître, bien avant que ceux qui l’accompagnaient l’eussent appelé prince. Charles jeta avec vivacité son chapeau sur la table, étendit son manteau sur le lit, et dit à Cenrio de faire cerner la maison avec soin, et de lui laisser deux flambeaux allumés ; que pour le reste il pouvait être tranquille.

Cenrio lui recommanda de ne pas manquer de tirer un coup de pistolet s’il avait besoin de quelqu’un, et si le coup manquait, il n’aurait qu’à appeler ; un soldat serait placé sous la fenêtre, et lui-même, Cenrio, veillerait non loin de là.

Le prince lui répondit qu’il se passerait bien de toutes ses précautions et de toutes ses sentinelles, qu’avec sa cotte de maille et son épée il ne craignait personne, et que ce n’étaient pas les contes de revenants qui pouvaient l’effrayer.

Cenrio sorti, le prince s’accouda sur la table et chanta un lied pour se tenir éveillé. Puis, il s’étendit sur le lit, et continua de chanter en s’assoupissant peu à peu. Comme le lit était en face du cabinet, Bella pouvait voir et entendre parfaitement le prince.

 

Viens, chère nuit noire,
Et imprime les étoiles étincelantes
Comme le sceau de ta force,
Comme les marques de mon infimité
Dans mon coeur courageux,
Afin que tous leurs rayons
Enchâssés dans ma couronne à venir,
Me soutiennent, car je suis fatigué de servir.

Elle est assise sur un trône encore obscur.
On porte sur un coussin de nuages
Sa couronne éternellement resplendissante.
Oh ! si je pouvais baiser cet objet aimé ;
Et que l’étoile de Vénus me fit
Pour une seule nuit son maître,
Alors je pourrais m’emparer de la terre
Avec toutes, avec toutes ses couronnes.

 

– Celui-là m’a l’air assez impatient d’arriver au trône, dit tout bas la vieille à Bella.

Bientôt le prince ferma les yeux, sa tête s’inclina ; il était endormi, et Bella restait immobile à le regarder, sans pouvoir se rassasier.

Comme le pistolet et l’épée du prince étaient par terre devant le lit, Bella devait d’abord les enlever sans bruit, et ensuite jouer son rôle de spectre en venant se coucher à côté du prince ; la jeune fille, après quelques hésitations, se décida à ôter ses souliers et ses bas, pour ne pas faire de bruit en marchant, et à quitter sa robe, dans la crainte de renverser quelque chose, et pour pouvoir plus vite se sauver vers la porte qu’elle devait laisser ouverte. Bella n’avait aucune inquiétude ; elle était heureuse de pouvoir s’approcher du prince, et ne réfléchissait pas si l’entreprise de la vieille était raisonnable ou non.

Elle se dirigea avec précaution vers le lit du prince ; il dormait si profondément qu’elle put facilement lui ôter ses armes. La vieille les regardait tous deux avec joie. Bella, selon l’usage des bohémiennes, avait une longue chemise de toile bleue, retenue par une boucle d’or : elle s’approchait tout doucement du prince, tendant vers lui ses bras blancs et ronds ; ses cheveux tombaient en mille mèches de jais. Elle le regarda avec des yeux pleins d’amour ; mais bientôt elle n’y tint plus et ses lèvres vinrent s’appuyer sur celles du prince.

Jusque-là tout s’était bien passé ; mais le prince, réveillé par ce baiser, les yeux encore pleins des visions du sommeil, sauta du lit avec précipitation, et tout haletant s’enfuit en criant dans la chambre voisine ; son pistolet, son épée, il avait tout oublié : de telles frayeurs se rencontrent souvent dans les coeurs les mieux trempés ; ils ont horreur de ce monde inconnu et effroyable qui échappe à toutes nos recherches.

Bella était si étonnée de cette fuite qu’elle tomba presque évanouie dans les bras de la vieille, qui l’emporta aussitôt dans le cabinet. Le prince arriva bientôt avec Cenrio et quelques soldats, qui, à la vérité, auraient mieux aimé rester dehors que d’entrer dans cette chambre. Le prince, plus brave qu’eux tous, s’avança et s’écria :

– Malgré les noirs serpents qui couvraient sa tête, je n’ai jamais vu un plus beau visage ; le spectre était très grand, il portait sur la poitrine un point brillant, et... Par la sainte Mère de Dieu, je crois qu’il est encore auprès du lit. Personne ne veut donc entrer ici, je vais y entrer moi-même. Il n’y a plus rien. Où est donc le revenant ? Cenrio, si je savais seulement ce qu’il me voulait ! Pardieu ! je reste ici ! Mes lèvres ne sont pas brûlées, n’est-ce pas ? et cependant, je vous le jure, il m’a donné un baiser qui a fait battre mon coeur de plaisir. Cenrio, je veux rester ici, pour lui demander ce qu’il veut de moi.

Cenrio jura qu’après une telle frayeur il ne le laisserait pas exécuter ce projet ; que le prince lui-même ne devait pas se faire prier plus longtemps et donner, en se retirant, une preuve de son bon sens ; qu’il pouvait sans honte quitter cette maison, où les plus braves tremblaient au moindre bruit.

La vieille n’était pas très contente de cet arrangement ; cependant elle en comprit tout de suite les avantages. C’était un moyen de rendre la maison encore plus sûre pour elle et pour les siens ; aussi, dès que ses hôtes audacieux eurent quitté la chambre, elle sortit de sa cachette, ferma toutes les portes avec bruit, renversa tous les meubles, de sorte que les cavaliers, effrayés, montèrent précipitamment à cheval et, sans regarder derrière eux, gagnèrent à toute bride la ville, où l’histoire, racontée et amplifiée de tous côtés, allait rendre encore plus redoutable la maison des esprits.

À peine rentré chez lui, le prince fut saisi d’une fièvre violente. Comme l’image de Bella remplissait son cerveau, sa fièvre le trahit, et le lendemain matin, il avoua avec douleur à Adrien, son précepteur, qu’il était amoureux d’un revenant.

Adrien, que l’empereur Maximilien avait donné au prince pour lui apprendre le latin, ne manqua pas cette occasion de lui adresser une foule de beaux discours, qui remirent un peu le prince des impressions de la nuit.

À cause de son isolement, la pauvre Bella devait expier plus durement que tout autre cette première passion.

Pendant deux jours, elle pensa à lui au lieu de dormir ; la nuit, elle regardait de tous côtés pour voir s’il ne reparaîtrait pas dans la maison des esprits ; elle n’écoutait pas les conseils de Braka qui la réprimandait de se laisser aller à de si folles pensées, qui lui blanchiraient les cheveux avant l’âge. Rompant enfin le silence qu’elle avait gardé jusque-là, elle demanda à la vieille s’il n’y avait pas un moyen de se rendre invisible, pour pouvoir aller sans crainte dans la ville. La vieille se mit à rire, et lui répondit :

– Je ne connais pas d’autre moyen que d’avoir beaucoup d’argent, avec cela on peut aller où on veut, c’est la vraie racine force-porte, au moyen de laquelle on fait tomber toutes les serrures. Ton père avait peut-être quelqu’autre moyen, mais s’il ne se trouve pas dans ses livres, il sera perdu, car il n’en a montré aucun.

Ces mots frappèrent Bella ; elle se tut, et dès que la vieille fut sortie, elle alla chercher les livres que, depuis la visite du prince, elle avait laissés dans un coin. En même temps, elle s’aperçut que la vieille avait emporté toute sa provision de racines et d’herbe et cette infidélité lui fit prendre la résolution de ne pas lui découvrir dans quel but elle allait avoir recours à des forces secrètes. Mais quel embarras de fouiller dans ces livres, de lire toutes ces lois mystérieuses, toutes ces préparations auxquelles elle ne comprenait rien ; ces moyens de trouver la pierre philosophale, de citer les esprits, de guérir les maladies, d’enchanter les animaux, et même de faire de l’or.

Moyen il est vrai si difficile, qu’il eût été, je crois, plus commode d’aller au soleil dans un char attelé de deux lunes.

Après une semaine passée dans d’infructueuses recherches, elle découvrit enfin, dans un de ces livres, le moyen d’avoir la racine de mandragore et d’en obtenir de l’argent ; c’est tout ce que peut désirer un être humain.

Mais, bien que ce fût une des plus simples opérations de la magie, elle présentait cependant d’extrêmes difficultés. La magie, en effet, demande un rude apprentissage. Qui pourrait aujourd’hui affronter toutes les épreuves auxquelles il fallait se soumettre pour avoir la mandragore ? Qui pourrait les accomplir avec succès ? Il faut une jeune fille qui aime de toute son âme, qui, oubliant toute la pudeur de son rang et de son sexe, désire ardemment voir son bien-aimé ; condition qui, pour la première fois peut-être, se trouvait satisfaite dans Bella : regardée par les bohémiens comme un être d’un rang supérieur, elle s’était toujours considérée comme telle. L’apparition du prince l’avait tellement frappée, et elle l’avait vu avec une âme si pure, qu’aucune arrière-pensée n’eût pu s’éveiller en elle.

Chez cette jeune fille doit couver un courage surhumain.

Il faut au milieu de la nuit emmener un chien noir, aller sous un gibet où un pendu innocent ait laissé tomber ses larmes sur le gazon ; arrivé là, on doit se boucher soigneusement les oreilles avec du coton, et promener ses mains par terre, jusqu’à ce qu’on trouve la racine ; et malgré les cris de cette racine, qui n’est pas un végétal, mais qui est née des pleurs du malheureux, on se dépouille la tête, on fait de ses cheveux une corde dont on entoure la racine ; on attache le chien noir à l’autre extrémité ; on s’éloigne alors, de manière que le chien voulant vous suivre arrache la racine de terre et se trouve renversé par une secousse foudroyante. Dans cet instant, si l’on ne s’est pas bien bouché les oreilles, on risque de devenir fou d’effroi.

Bella était peut-être la seule depuis bien des années, chez laquelle toutes ces conditions se trouvassent réunies. Qui était plus innocent que Michel son père, lui qui avait sacrifié son existence pour son peuple, et qui avait vécu constamment dans la souffrance et le besoin ? Quelle jeune fille aurait eu le courage de sortir ainsi la nuit, si ce n’est Bella qui depuis quatre ans, époque de la mort de sa mère, avait mené une existence cachée et nocturne, et qui était assez familière avec le cours de la lune et des étoiles pour trouver dans la nuit une consolation et une solitude animée ; quelle jeune fille avait comme elle un chien noir qu’elle détestât autant ? Car, depuis le jour où toute petite il l’avait mordue, elle ne pouvait le souffrir, maintenant même, que le chien lui obéissait avec un zèle exemplaire et veillait toujours. sur elle, tout cela d’un air singulier, qui faisait dire à Michel qu’il y avait quelque chose du diable dans ce chien. Quelle jeune fille avait une chevelure comme Bella, assez longue pour pouvoir en tresser une corde, et quelle jeune fille l’eût sacrifiée avec autant d’indifférence ? tandis qu’elle ne se savait pas belle, et se trouvait contente de ne plus avoir à peigner de si longs cheveux. Elle coupa donc cette chevelure où les étoiles auraient pu venir se jouer comme dans celle de Bérénice ; d’un coup de ciseau elle les fit tomber à ses pieds, qu’ils entourèrent comme d’un voile noir : avec cela elle allait tresser la corde qui devait lier et tuer son chien Simson.

Elle s’aperçut facilement que le chien avait compris tout ce qu’elle avait dit ; car au lieu d’aller enfouir sa pitance dans le jardin, il se mit au contraire à déterrer tous ses trésors cachés, et à les manger avidement. Toute autre aurait été touchée ; Bella ne s’en émut pas le moins du monde. Du reste le chien ne paraissait pas triste ; il la regardait d’un air railleur, et lorsqu’arriva le vendredi, car c’est un vendredi que doit se faire l’opération, il parcourut toute la maison, inspecta tous les coins, et, contre son habitude, s’alla réfugier dans sa niche. Braka passa toute la journée à lui raconter la longue histoire de son premier amour, entremêlée de dis-je, dit-il, qu’il dit, etc.

Bella aurait pu en prendre sa part et mettre à profit la connaissance des malheurs de la vieille pour assurer le succès de son entreprise, mais elle n’était occupée qu’à compter avec Impatience les heures et les minutes ; aussi, lorsque minuit sonna, elle sauta de sa place, et, irritée d’être obligée de remettre l’affaire à la semaine suivante, elle saisit la vieille, et se mit à danser avec elle la danse de la Grue, qui est la danse nationale des bohémiens, jusqu’à ce que Braka, hors d’haleine, tombât sur un siège, en toussant et jurant qu’elle n’avait jamais si bien dansé depuis le jour de ses noces. Elle s’introduisit un morceau de réglisse dans la bouche pour apaiser sa toux, et s’en alla en regrettant d’être obligée de partir si tôt.

Jusqu’à ce moment, Bella avait été fort inquiète ; aussi n’était-elle pas fâchée d’avoir encore une semaine devant elle pour se préparer ; le chien ne paraissait pas non plus regretter ce retard, qui lui permettait de finir ses provisions. Bella lui réservait les morceaux les plus délicats, car elle savait qu’il devait être sacrifié pour elle, et souvent, malgré son aversion pour l’animal, il lui venait des larmes aux yeux en le regardant ; mais elle se consolait en se rappelant ce que disait le livre magique : que l’âme du chien fidèle qui perdait la vie dans cette occasion, allait au ciel rejoindre celle de son maître, et Bella était sûre que Simson serait plus heureux avec le duc Michel qu’avec elle.

Le deuxième vendredi était enfin arrivé, il commençait à faire froid, et l’eau gelait déjà dans les mares et les étangs ; la vieille avait dit à Bella qu’elle ne viendrait pas la voir de quelques jours, parce que son rhume la retenait à la maison. Tout allait à souhait : les voisins étaient tous à la ville, la nuit était obscure, et le vent balayait sur la terre durcie les premiers flocons de neige. Bella relut encore une fois le livre d’enchantements, son coeur battait violemment.

Dans ce moment le chien noir se mit à déchirer la poupée à laquelle Bella avait donné le costume du prince ; cela devait décider du sort de l’entreprise. Elle voulut punir cette insulte faite à son bien-aimé ; détachant la corde tressée de ses cheveux, que jusque-là, pour ne pas éveiller les soupçons de la vieille, elle avait gardée sur sa tête, elle frappa le chien. Celui-ci voulant sortir, se dirigea vers la porte ; elle l’ouvrit, et tous deux se trouvèrent transportés dans le monde mystérieux et bizarre des enchantements : ils suivirent d’abord un chemin qu’ils ne connaissaient pas, en se dirigeant, toutefois, du côté où ils supposaient trouver la montagne où se dressait l’échafaud. Il n’y avait pas un homme sur cette route ; seulement plusieurs chiens vinrent à grand bruit vers la porte du jardin et coururent sur le noir Simson ; mais au moment où ces philistins s’approchaient de lui, il les fixa en leur montrant ses grosses dents, si bien que tous, jusqu’au plus petit, s’enfuirent effrayés, la queue repliée entre les jambes, et se réfugièrent derrière la porte en poussant des cris pitoyables.

Au même instant deux porcs-épics, leurs dards garnis de pommes et de poires qu’ils avaient ramassées dans le jardin, traversèrent la route ; mais à l’aspect du chien, ils se formèrent en boule et celui-ci se contenta de leur prendre leur butin et de s’en régaler. Bella ne s’effraya pas de tout cela, mais une chose lui paraissait extraordinaire : soit qu’elle s’arrêtât, soit qu’elle s’avançât vers la montagne, elle sentait quelqu’un marcher derrière elle, et si près d’elle, que souvent le mystérieux personnage touchait, avec la pointe de son pied, le talon de la jeune fille ; elle n’osait pas regarder derrière elle, et marchait toujours plus vite, jusqu’à ce qu’un coup violent appliqué sur sa tête la renversa à terre. Elle n’avait été qu’étourdie, elle se releva et prit courage ; tout était silencieux. Elle regarda autour d’elle, et ne vit personne ; mais elle s’aperçut qu’elle s’était heurtée contre une barrière ; ce qui avait suivi ses pas si exactement n’était qu’une branche de pin qui s’était attachée à sa robe. Elle rit elle-même de sa peur, et résolut d’être maintenant plus raisonnable ; elle avait déjà oublié cet incident lorsqu’une troupe de chevaux, attachés deux à deux, vinrent caracoler devant elle, puis s’enfoncèrent en courant dans le taillis qui bordait la route.

Bella était arrivée sur la hauteur, elle voyait la riche cité toute brillante de lumières. Une maison resplendissait plus que les autres ; elle pensa que ce devait être la demeure du prince ; la vieille la lui avait décrite ainsi, et elle savait que c’était aujourd’hui l’anniversaire de sa naissance. Elle aurait tout oublié à cet aspect, même les pendus desséchés qui se balançaient au-dessus de sa tête, en se heurtant l’épaule comme pour se demander quelque chose, si le chien ne s’était pas mit de lui-même à gratter au pied de la potence. Elle chercha ce qu’il avait découvert et elle se sentit dans les mains une figure humaine ; une petite figure humaine qui avait encore les deux jambes enracinées dans la terre ; c’était elle, c’était la bienheureuse mandragore, l’enfant de la potence ; elle l’avait trouvée sans peine ; elle attacha une extrémité de ta tresse à la racine ; elle enroula l’autre bout au cou du chien noir, et, pleine d’anxiété, elle se mit à courir malgré les cris de la racine. Mais elle avait oublié de se boucher les oreilles ; elle courut aussi vite qu’elle put, et le chien la suivant arracha la racine de terre. Aussitôt un effroyable coup de tonnerre les renversa tous deux ; par bonheur elle avait couru très vite, et se trouvait déjà éloignée d’environ cinquante pas.

Cette circonstance l’avait sauvée ; cependant elle resta longtemps évanouie, et elle s’éveilla vers cette heure où les amoureux satisfaits quittent leurs maîtresses et vont se reposer de leur bonheur ; un d’eux chantait une chanson sur sa jolie bien-aimée, et sur les mauvaises langues qui troublent les plus paisibles amitiés ; il dormait à moitié et ne fit pas attention à Bella. L’endroit où elle se trouvait lui était inconnu. Elle se leva avec peine, et les premières lueurs du jour lui permirent de voir Simson étendu mort à ses pieds ; elle le reconnut et se rappela tout successivement : au bout de la tresse qu’elle détacha du chien, elle trouva un être de forme humaine semblable à une ébauche animée, mais que n’a pas encore vivifiée la pensée ; quelque chose comme une larve de papillon. C’était la mandragore, et, chose étonnante, Bella avait entièrement oublié le prince, l’unique cause qui l’avait poussée à chercher la mandragore, tandis qu’elle aimait le petit homme avec une tendresse qu’elle n’avait encore ressentie que la nuit où elle avait vu Charles pour la première fois.

Une mère qui croit avoir perdu son enfant dans un tremblement de terre ne le revoit pas avec plus de joie et de tendresse que Bella, lorsqu’elle porta la mandragore sur son coeur, en lui ôtant la terre qui couvrait encore ce petit être, et en le débarrassant des pousses qui le gênaient. Du reste il paraissait ne rien sentir ; son haleine sortait irrégulièrement par une ouverture imperceptible qu’il avait à la tête ; lorsque Bella l’avait bercé quelque temps dans ses bras, il portait ses mains à sa poitrine pour indiquer que le mouvement lui plaisait ; et il ne cessait de remuer bras et jambes qu’elle ne l’eût endormi en recommençant ce mouvement.

Après cela elle rentra avec lui à la maison. Elle ne fit pas attention aux aboiements des chiens, ni aux marchands disséminés sur la route, qui se rendaient vers la ville pour être les premiers à l’ouverture des portes ; elle ne voyait que le petit monstre qu’elle avait soigneusement enveloppé dans son tablier. Elle arriva enfin dans sa chambre, alluma sa lampe et examina le petit être ; elle regrettait qu’il n’eût pas de bouche pour recevoir ses baisers, pas de nez pour donner un passage régulier à son haleine divine, pas d’yeux qui laissassent voir dans son âme, pas de cheveux pour garantir le frêle siège de ses pensées. Mais cela ne diminuait en rien son amour. Elle prit son livre d’enchantements et chercha le moyen à employer pour développer les forces et compléter la formation de cette carotte garnie de membres et douée de vie ; elle le trouva bientôt.

Il fallait d’abord laver la mandragore ; elle le fit ; puis lui semer du millet sur la tête, et une fois ce millet poussé et transformé en cheveux, les autres membres se délieraient eux-mêmes ; elle devait ensuite à la place de chaque oeil placer une baie de genièvre, à la place de la bouche le fruit de l’églantier.

Par bonheur elle pouvait se procurer tout cela ; la vieille lui avait apporté récemment quelques grains de millet qu’elle avait volés ; le genièvre, son père s’en servait pour parfumer sa chambre : comme elle ne pouvait souffrir cette odeur, il lui en restait une poignée qu’elle n’avait jamais touchée. Il y avait dans le jardin un églantier encore couvert de fruits rouges, dernière parure de l’année expirante. Tout était prêt ; elle mit d’abord le fruit de l’églantier à la place indiquée, mais elle ne s’aperçut pas qu’en y déposant un baiser, elle l’avait fait entrer de travers ; puis elle lui planta les deux baies de genièvre. Elle trouva que cela lui seyait si bien, qu’elle lui en aurait volontiers mis une douzaine, si elle eût trouvé la place ; elle pensait bien à lui en mettre par derrière, mais elle craignait qu’ils ne fussent pas suffisamment garantis ; cependant elle finit par lui en placer une paire à la nuque, et nous devons avouer que cette disposition n’est pas tout à fait à dédaigner pour son originalité. Elle était en même temps joyeuse et triste d’avoir ainsi créé un être qui devait lui donner tant de tourments, comme tous les hommes en donnent à leur créateur ; d’un autre côté, en regardant son petit monstre informe, elle était contente gomme un jeune artiste à qui tout réussit au-delà de ses espérances.

Elle le coucha dans un petit berceau trouvé dans la maison, l’enveloppa bien dans les couvertures, et l’enferma soigneusement pour le cacher à la vieille Braka ; c’était son premier secret.

Braka arriva le surlendemain, en s’annonçant par le miaulement convenu ; elle vit bien qu’il était arrivé quelque chose d’extraordinaire à Bella ; aussi se mit-elle à l’interroger finement sur tous les points.

– Dieu soit loué, dit-elle lorsqu’elle eut remarqué l’absence du chien noir, le chien n’y est plus ; je l’aurais bien tué depuis longtemps, le mâtin, si je l’avais osé ; mais il nous avait été laissé par ton père, c’est à cause de cela que je me suis retenue ; cependant un jour je l’avais enfermé dans un sac pour le noyer, mais au moment où je soulevais le sac pour le jeter à l’eau, il me mordit si fort la main que je lâchai l’enveloppe et le chien avec ; mais, dis-moi, comment as-tu donc fait, comment cela est-il arrivé ?

Bella, qui épluchait des pommes pour se donner une contenance, lui raconta avec de grands détails, qu’elle était sortie la nuit dans le jardin, qu’un chien furieux était accouru vers elle, que Simson avait sauté sur l’ennemi, et que tous s’étaient battus et déchirés, jusqu’à ce que le chien étranger eût pris la fuite ; alors Simson, tout moulu et tout sanglant, s’était mis à sa poursuite ; depuis ce temps elle ne l’avait pas revu, peut-être parce qu’il s’était senti enragé et qu’il n’avait pas voulu blesser sa maîtresse.

Bella avait raconté cette histoire d’une manière si vraisemblable, bien que ce fût son premier mensonge, que Braka fut satisfaite, et se mit à regretter le pauvre chien, à louer sa fidélité et à se féliciter qu’elle eût échappé à un si grand danger.

Maintenant Bella avait le courage de raconter à la vieille tout ce qui lui passerait par la tête ; quant à son petit homme-racine, elle attendait avec impatience le départ de la vieille, car elle craignait de ne plus retrouver son enfant en vie.

La vieille, après avoir mangé la soupe à l’oignon qu’elle s’était fait cuire, se décida à partir. Bella ferma aussitôt la porte derrière elle, et courut à son cher berceau, elle le découvrit en tremblant, et vit le millet qui germait déjà sur la tête du petit homme-racine, les baies de genièvre s’animaient aussi ; c’était, dans le petit être, un mouvement semblable à ce qui se produit dans la campagne au printemps, lorsqu’après les pluies paraissent les premières lueurs de soleil ; rien ne pousse encore, mais la terre s’agite en tous sens ; et de même que les rayons du soleil font tout sortir, tout germer, de même, par un baiser, Bella réveilla les forces de cette mystérieuse nature. Comme elle était extrêmement fatiguée, elle se coucha, mais tout près du berceau sur lequel elle étendit une main, dans la crainte qu’on ne lui dérobât son trésor.

Que dirons-nous de l’attachement extraordinaire qu’elle manifestait pour cette ébauche humaine, elle qui avait éprouvé, le même amour pour le beau prince ; c’était chez elle ce sentiment sacré qui nous attache à tout ce que nous créons, et qui nous rappelle cette parole de l’Écriture : « Dieu a tant aimé le monde, qu’il a envoyé son Fils unique pour le sauver. » Ô monde, fais-toi donc encore plus beau pour te rendre digne d’une telle grâce !

Bella avait entièrement oublié qu’elle n’était allée chercher le petit homme merveilleux que pour en tirer le moyen d’approcher du prince aimé d’elle ; maintenant cet enfant surnaturel, découvert au prix des plus grands dangers, occupait toutes ses pensées.

Dans son sommeil, elle vit le prince qu’elle avait presque oublié ; c’était dans un tournoi où l’on s’exerçait à lancer la flèche ; ses adversaires le défiaient et le provoquaient par la vigueur et l’adresse de leur tir, par l’habileté avec laquelle ils menaient leurs chevaux ; mais le prince les surpassait tous. Ses flèches allaient au ciel se planter dans les étoiles, et les faisaient tomber sur sa poitrine où elles venaient former une brillante parure. La plupart de ces étoiles s’éteignaient après quelques minutes. Mais il y en avait une qui étincelait au milieu de sa poitrine, et qui s’y enfonçait, s’y enfonçait toujours, et Bella ne pouvait en détacher les yeux. Là-dessus, elle se réveilla. Ne se souvenant plus à qui elle s’était si vivement intéressée, elle supposa que le petit homme racine était le héros de son rêve. Elle lui dit bonjour en s’éveillant, et le monstre lui répondit par un gémissement, comme un nouveau-né, en la regardant avec de petits yeux noirs et tout ronds, qui semblaient vouloir lui sortir de la tête. Son visage jaune et ridé réunissait l’expression de différents âges de la vie, et le millet avait déjà poussé sur sa tête en touffes hérissées ; il en était de même sur les parties de son corps où il en était tombé quelques graines. Bella pensa qu’il demandait à manger, et elle était très embarrassée de savoir ce qu’elle lui donnerait ; comment se procurer du lait ? Après quelque temps de réflexion elle se souvint d’une chatte qui avait mis bas dans le grenier : ravie de cette trouvaille, elle alla chercher les chatons, et les plaça dans le berceau avec le petit homme-racine qui la regardait déjà d’un air malin ; la chatte vint bientôt rejoindre sa progéniture ; mais il arriva que les infortunés aveugles furent trompés par leur nouveau camarade qui, voyant clair de tous côtés, épuisait avant eux la provision de la mère, sans que celle-ci y fit attention.

Bella, à genoux auprès du berceau, regardait pendant des heures cette ruse de son petit homme. En le voyant tromper ainsi les autres, elle lui trouvait une grande supériorité, et, en remarquant comme il savait éviter leurs griffes, elle admirait sa prévoyance et sa prudence. Mais ce qui lui plaisait le plus dans cet être, c’était les yeux qu’il avait à la nuque. Il la comprenait déjà lorsqu’elle lui faisait signe du regard, qu’un des petits chats était tombé de sa place, car aussitôt il s’y mettait jusqu’à ce que l’autre fût revenu.

Leur affection s’accrut si vite, qu’elle s’affligeait à chaque goutte de lait que les nouveau-nés enlevaient à l’étranger, et qu’après avoir longtemps hésité, elle résolut d’enlever tout doucement un des petits, et alla le porter sur le gazon au bord du ruisseau.

Après l’exécution, elle s’enfuit aussitôt pour qu’il ne la suivit pas ; mais à peine avait-elle fait quelques pas, qu’elle entendit un bruit dans l’eau, et en se retournant, elle vit le petit chat emporté par le courant ; cela lui lit de la peine ; ce corps porté sur l’eau lui rappelait son père innocent qui avait pris le même chemin, et elle fit involontairement un mouvement pour se jeter à la rivière ; mais elle s’arrêta au bord. Elle comprit qu’elle venait de faire quelque chose de mal : le ciel s’obscurcissait sur sa tête, la terre refroidissait sous ses pieds, autour d’elle l’air s’agitait ; elle rentra précipitamment et se mit à pleurer. Lorsque le petit homme s’en aperçut, au moyen de ses yeux de derrière, il se prit à rire si fort, que la chatte effrayée sauta du berceau, en emportant un de ses petits entre ses dents. L’homme-racine était maintenant assez éveillé et assez fort pour être sevré : seulement, avec des manières d’enfant, il avait l’air d’un petit vieux ridé.

Voyant que la mauvaise action que venait de commettre Bella l’avait irritée contre lui, il s’approcha d’elle si près qu’elle ne pouvait pas le battre, et que ce qu’elle avait de mieux à faire, c’était de l’embrasser.

Après cette victoire, il se mit à ramasser les racines qui jonchaient la chambre et qui avaient été jetées là, non pas par le duc Michel, mais par la vieille Braka qui, dans son ignorance, les avait abandonnées parce qu’elles ne pouvaient pas lui servir. Le petit tomba par hasard sur une racine de force-porte ; aussitôt il se mit à sauter de la manière la plus risible sur la table et sur les chaises, tête en haut, tête en bas, tandis que Bella, effrayée et craignant pour ses yeux postérieurs, courait après lui comme une poule après son poussin, sans pouvoir le rattraper.

Il sut bientôt fouiller dans tous les coins et chercher ce dont il avait besoin ; il trouva d’abord la racine d’éloquence que les verts perroquets ramassent sur les hautes cimes du Chimborazo, et viennent dans la plaine échanger avec les serpents contre les pommes de l’arbre défendu ; arracher cette racine aux serpents, le diable seul le peut ; l’obtenir de ce dernier est fort difficile, et plus d’un y a consumé vainement sa vie.

Aussitôt qu’il eut mangé cette racine, assez dégoûtante du reste, il sauta, sur le poêle. – Comme l’oiseau dont les ailes coupées ont repoussé peu à peu et qui, un beau jour, au grand étonnement de son maître, s’envole et se plaçant sur l’arbre le plus voisin, au lieu de chanter la musique que lui a appris la nature, se met à siffler, comme par raillerie, l’air qu’on lui a seriné ; les premières paroles du petit furent pour répéter celles de sa maîtresse : « Sois gentil, sois sage, reste tranquille. » Il ne cessait de les redire, et Bella l’aurait volontiers battu, mais il savait toujours se placer hors de son atteinte. Enfin, pour épuiser sa patience, il saisit une paire de lunettes rouillées et se mit à raconter, de la manière la plus extravagante, les malices qu’il voulait faire à tout le monde pour se divertir.

Bella fut très affligée de le voir mettre des lunettes ; en effet, qu’y a-t-il de plus familier, de plus intime chez l’homme que les yeux ? Aussi est-ce un bien grand malheur quand la faiblesse de la nature nous oblige à interposer ces morceaux de verre entra nous et ceux que nous aimons. Bella se trouvait donc très inquiète de la conduite de son petit bien-aimé, lui qu’elle aurait volontiers divinisé dans le premier enthousiasme de sa création. Elle vit bien que le seul moyen de maîtriser la mandragore serait d’en parler à Braka. Elle y réfléchissait profondément, lorsque le petit homme lui cria du haut de la corniche où il était perché :

– Écoute, Bella, je t’ai bien regardée avec mes yeux de derrière, et je te soupçonne de ne plus m’aimer comme au commencement ; si j’en étais sûr, ce serait fait de toi !

Bella fut très effrayée, comme une coupable convaincue de son crime ; cette propriété de tout savoir, que possédait le petit homme, grâce à ses yeux de derrière, l’affermit dans sa résolution de se débarrasser de ce terrible diablotin.

– Je te soupçonne, cria le petit, je te soupçonne de méditer quelque chose de mal contre moi ; mais je veux que, dans un instant, tu m’aimes autant que tout à l’heure.

À ces mots, il descendit, se plaça sur son sein, et l’embrassa avec tant de feu, qu’il lui écorcha presque la peau avec sa barbe de millet ; malgré cela, Bella sentit dans son âme un mouvement extraordinaire. Elle ne le comprenait pas, et ne cherchait pas à se l’expliquer ; mais dans ce moment le petit lui était devenu plus cher que jamais.

Au bout de huit jours, l’enfant avait accompli sa croissance ; il était haut d’environ trois pieds et demi, Braka avait déjà soupçonné son existence ; lui, de son côté, n’ayant pas envie de se voir enfermer toutes les fois qu’elle viendrait, résolut de se montrer à Braka. Il découvrit une vieille robe brodée d’argent qui avait appartenu à la mère de Bella, et que celle-ci lui ajusta du mieux qu’elle put ; puis, un soir, il s’assit dans un coin et fit semblant de lire lorsque la vieille entra.

Bella lui dit que c’était sa cousine, une très riche demoiselle qui allait vivre avec elle, et qui avait l’intention de faire un cadeau à Braka. La vieille se mit en devoir de faire un compliment et prit la main de la cousine pour la baiser, mais en sentant une main rude et âpre comme une racine, elle hésita à y appuyer ses lèvres ; cela humilia le petit homme, qui lui lança un violent soufflet. La vieille, furieuse, se mit à vomir contre lui, les poings sur les hanches, les plus violentes injures ; si bien que Bella ne put l’apaiser qu’en lui faisant craindre d’éveiller l’attention des voisins et de faire découvrir leur retraite.

Cependant le petit homme ne s’était pas intimidé des injures de la vieille ; il se mit à sauter autour d’elle et à la poursuivre en lui donnant des coups de pied ; mais en faisant tous ces mouvements son voile tomba, et la vieille l’ayant reconnu pour ce qu’il était, vint lui faire des excuses en tremblant. Lorsqu’il lui eut donné la paix, elle s’assit, toute brisée, sur une chaise.

– Ah ! Bella, dit-elle, que tu es heureuse d’avoir un petit homme comme cela, qui peut découvrir et déterrer tous les trésors ! Mon beau-frère en avait un qu’il appelait Cornélius Népos.

– Moi aussi je veux m’appeler ainsi, dit le petit ; et qu’est-il devenu ?

– Mon beau-frère fut tué d’un coup d’épée ; on trouva le petit homme dans sa poche, et on le donna à des enfants, qui l’allèrent porter à un cochon ; celui-ci le mangea et en creva.

Le nouveau sire de Cornélius fut très fâché de cela, et il supplia instamment qu’on ne le donnât pas aux cochons ; puis il demanda la description de cet animal.

La vieille voulut lui faire comprendre qu’il n’avait pas à s’inquiéter du monde, ni de ce qu’on y mangeait, mais qu’il devait chercher des trésors, et ne pas s’occuper de l’avenir.

Comme le petit Cornélius faisait mine de s’impatienter, elle chercha à l’apaiser en lui exposant tous les honneurs auxquels il pourrait parvenir.

Il y a chez les enfants chétifs une intelligence et une pénétration souvent extraordinaires. Comme s’il avait déjà vécu une fois, la connaissance des choses humaines lui revint tout à coup. Indifférent à tous les tableaux que Braka lui avait faits de la vie délicieuse des boulangers et des sommeliers, rien ne le séduisait autant qu’un bâton de maréchal ; vêtu d’un brillant costume, comme celui du maréchal dont le portrait était au château, galoper à la tête de milliers de cavaliers et recevoir leurs hommages, voilà ce qu’il voulait. Aussi, ordonna-t-il que, dans la maison, on ne l’appelât jamais autrement que le maréchal Cornélius.

– Pour cela, il faut de l’argent, dit la vieille ; ici-bas, rien pour rien ; de l’argent ! de l’argent ! crie sans cesse le monde.

– Quant à l’argent, je m’en charge, répondit le petit homme ; aussi bien, je ne suis pas tranquille ici, il doit y avoir un trésor caché dans ce coin.

La vieille se mit aussitôt à gratter avec ses ongles la pierre qu’il avait indiquée ; puis, comme cela n’allait pas assez vite, elle prit une barre de fer qui fermait la porte, et se mit au travail ; par bonheur, le trésor était immédiatement derrière cette pierre ; au reste, tous les coups de pied du maréchal ne l’auraient pas empêchée de traverser le mur tout entier.

Aussi, sans se troubler des morsures et des égratignures du petit, elle amena bientôt une grosse cassette remplie de beaux écus d’or et d’argent. Elle s’assit dessus, puis tint ce discours solennel :

– Mes enfants, jeunesse n’a pas de sagesse, dit le proverbe ; les vieux connaissent les sottises des jeunes ; vous ne savez ni l’un ni l’autre vous servir de l’argent, et vous seriez bientôt entre les mains de la justice soupçonneuse, si je n’étais là pour vous conseiller ; écoutez donc mes paroles et faites ce que je vous dirai, pour jouir en toute sûreté de ce trésor Écoute, Bella, tu m’as souvent appelée ta mère, je veux t’en tenir lieu, et en porter le nom dans le monde, où je vais t’introduire. Toi, Cornélius, tu dois te faire passer pour mon neveu, pour le cousin de ma chère Bella ; tu pourras ainsi habiter avec nous ; nous te recommanderons à quelque empereur qui te prendra comme feld-maréchal ; nous t’achèterons un beau costume, avec une épée, un casque, un cheval de bataille, et alors tu seras heureux ; lorsque tu passeras dans les rues, les gens te montreront au doigt, en disant : Voilà le noble, le jeune chevalier, le feld-maréchal, le hardi guerrier. Les jeunes filles baisseront les yeux, et tu galoperas devant tous les autres en retroussant ta moustache.

Si Cornélius avait regardé la vieille, il aurait bien vu qu’elle se moquait de lui, mais il ne l’avait qu’entendue, et depuis qu’il vivait, rien ne lui avait fait plus de plaisir que ce qu’elle venait de dire ; aussi il lui sauta au cou, et l’embrassa si fort que Bella, jalouse, le saisit et le mordit au lieu de l’embrasser à son tour.

Comme le petit n’entendait pas qu’on le traitât ainsi, il allait commencer une querelle, mais la vieille reprit la délibération qu’elle avait entamée.

– Vous vous battrez une autre fois, dit-elle, lorsque nous aurons le temps ; aujourd’hui il faut décider comment nous ferons pour entrer à Gand d’une manière honorable. Je connais à Buick une vieille marchande qui fournit le Conseil et qui nous donnera ce qu’il nous faut : un carrosse d’apparat, où nous mettrons monsieur Cornélius, en disant qu’il a été blessé en duel et qu’il est encore en convalescence.

– Non, non, dit le petit, je ne veux pas faire cela, la chose n’aurait qu’à m’arriver véritablement.

– Seulement, Monseigneur, continua la vieille, dans ce village, nous ne trouverons peut-être pas un costume digne de votre rang ! Ayez d’abord soin de couper soigneusement votre barbe et vos cheveux ; autrement, les gens vous prendraient pour Peau-d’Ours.

– Je suis peut-être de sa famille, dit le petit ; qui est ce Peau-d’Ours, où est-il ?

– Raconte-nous cette histoire, dit à son tour Bella, la nuit est presque passée et nous ne pourrons partir aujourd’hui ; je veux rester encore demain pour prendre congé de tout ce qui m’est cher dans cette maison.

– Raconte, vieille, dit le petit, ou je te bats.

Braka commença donc.

 

HISTOIRE DE PEAU-D’OURS

 

– Lorsque Sigismond, roi de Hongrie, fut vaincu par les Turcs, un lansquenet allemand abandonna le champ de bataille et s’enfuit dans la forêt. Cet homme, n’ayant ni argent, ni maître, ni Dieu, était fort embarrassé du chemin qu’il devait prendre, lorsqu’apparut un génie qui lui dit que s’il voulait le servir, il lui donnerait assez d’argent pour devenir maître à son tour. Le lansquenet répondit qu’il serait très content, et il accepta. Mais avant de l’engager, le génie désirant savoir s’il était courageux, afin de ne pas donner son argent pour rien, le conduisit au réduit d’une ourse qui avait des petits, et au moment où elle sauta sur le lansquenet, il lui ordonna de lui tirer dans le nez. Le lansquenet obéit exactement, et lui envoya deux chevrotines qui l’étendirent raide. Après cet exploit, le génie lui dit :

– Prends la peau de cette ourse, elle pourra te servir. Seulement, ôte-la sans la déchirer ; je veux te rendre riche, mais pour cela il faut rester sept ans à mon service. Pendant sept ans, il faut, toutes les nuits, à minuit, monter la garde pendant une heure à mon château ; pendant sept ans, tu ne dois te couper ni te nettoyer les cheveux, ni la barbe, ni les ongles, ne jamais te laver, t’épousseter, ni te parfumer ; le jour, tu auras pour t’éclairer la lumière du soleil, et la nuit celle de la lune et des étoiles. Tu auras du bon vin et du pain de munition ; mais surtout tu ne devras jamais prononcer ni Pater, ni Ave.

Le lansquenet accepta tout, et dit au génie :

– Tout ce que tu me défends de faire, je ne l’ai guère fait dans ma vie ; je n’ai pas souvent usé de peignes, d’éponges, ni de prières ; et tout ce que tu m’ordonnes de faire ne me sera pas difficile après un bon verre de vin.

Là-dessus, il endossa sa peau d’ours, et le génie le conduisit à travers les airs, dans un château isolé, situé au milieu de la mer, où il commença son service. Le lansquenet resta six ans et demi dans sa peau d’ours. C’est de là qu’il prit le nom de Peau-d’Ours ; sa barbe et ses cheveux avaient tellement poussé, et s’étaient tellement enchevêtrés, qu’il n’avait plus guère l’air d’être l’image du Créateur. Il était venu du persil sur la peau d’ours ; enfin il était très effrayant.

À ces mots, Bella regarda avec effroi le petit, qui passait avec satisfaction les doigts dans ses cheveux, bien convaincu de sa supériorité sur le malpropre lansquenet.

– Alors, continua Braka, le génie vint le trouver, s’amusa beaucoup de sa tournure, et lui dit qu’il n’avait plus besoin de lui, qu’il voulait le ramener parmi les hommes, mais à condition qu’il se montrerait dans le monde encore pendant six mois dans cet accoutrement sauvage ; puis il lui régla son compte, et lui donna un trésor, qui lui permit d’être aussi heureux que possible.

Le lansquenet était très content de retourner chez les hommes dont il avait presque oublié la langue. Il se fit transporter par le génie en Allemagne, dans le pays des Grisons, parce que c’était de son temps le pays le plus crasseux de la terre. Malgré cela, aucun hôtelier ne voulut le recevoir ; il finit par en décider un, en lui jetant à la tête une poignée de doublons et de piastres ; l’hôtelier l’installa et le fit servir dans sa plus belle chambre, pour qu’il n’effrayât pas les habitués de son auberge.

Il arriva que le pape, cet homme habile qui conduit toute la chrétienté avec des images, passât par les Grisons, revenant du concile ; le génie vint alors et peignit dans la chambre du lansquenet les portraits des hommes les plus célèbres de la terre, de ceux qui avaient vécu et de ceux qui devaient exister dans la suite ; il avait même peint l’Antéchrist et le Jugement dernier. Cela surprit fort l’aubergiste ; ce qui ne l’empêcha pas, la nuit où devait arriver le pape, de faire sortir le lansquenet de la chambre et de l’envoyer coucher à l’écurie ; puis il mena le pape dans la chambre si bien peinte par Peau-d’Ours.

Le lendemain, lorsque le pape se réveilla, la première chose qu’il fit fut de s’informer du peintre admirable qui avait si habilement orné cette salle.

L’hôtelier lui raconta tout ce qu’il savait sur l’artiste, et fut obligé de l’amener. Le pape le complimenta, et lui demanda qui il était ; le lansquenet lui répondit qu’il s’appelait Peau-d’Ours. Puis il lui demanda si c’était bien lui qui avait fait ces superbes peintures.

– Qui donc serait-ce alors ? répondit le lansquenet.

Le pape lui donna alors les plus grands éloges, et le proclama le plus grand peintre de la terre ; il lui dit qu’il avait trois filles naturelles qu’il aimait beaucoup ; l’aînée s’appelait Passé, la seconde Présent, la troisième Avenir.

– Si tu peux les peindre, lui dit-il, de manière à les représenter telles qu’elles seront dans un certain nombre d’années, je te donnerai pour femme celle qui te plaira le plus.

Le lansquenet accepta tout, comptant sur son génie.

Le pape continua.

– Mais comme tu pourrais me tromper, me dire qu’elles ressembleront à leur portrait, et qu’au contraire cela ne s’accomplisse pas, tandis que tu peux devenir amoureux de mes filles, je veux y ajouter une autre épreuve. Je te montrerai seulement la plus jeune, Avenir, et d’après ses traits, tu devras peindre les deux aînées, Présent et Passé. Si tu réussis, la jeune fille sera à toi ; si tu ne réussis pas, tout ce talent dont m’a parlé l’hôtelier sera à mes ordres.

Peau-d’Ours accepta tout, et s’en vint à Rome dans le carrosse du pape. Dès le soir, le pape lui montra sa fille Avenir qui était très belle, mais qui avait les cheveux de couleurs différentes ; Peau-d’Ours en tomba aussitôt amoureux. Mais la pauvre fille tremblait en le regardant.

Lorsqu’elle fut partie, il appela son génie, qui vint avec une palette et un pinceau, et fit aussitôt le portrait des deux soeurs aînées. Lorsque Peau-d’Ours vit le portrait de Présent, il ne pensa plus à la cadette, et se plaignit amèrement de ne pouvoir la voir. Le génie le consola et lui dit :

– Dans six mois, ta fiancée sera entièrement semblable à ce portrait. Ainsi, dans ce portrait, tu as fait ce que demandait le pape, l’image de sa fille telle qu’elle sera dans un certain temps ; dans le portrait de Passé, tu vas voir comment sera Présent d’après ce même espace de temps.

En même temps, le génie peignit Passé, et elle ne plut pas au lansquenet, qui demanda au génie de faire le portrait de Passé, telle qu’elle était maintenant. Le génie essuya alors les pinceaux sur le mur, et lui répondit :

– Autant saisir les nuages dont personne ne garde le souvenir.

Là-dessus il disparut.

Le lendemain, le lansquenet montra les portraits au pape, qui l’embrassa et le fiança à sa plus jeune fille. Le lansquenet était si joyeux, qu’il ne s’aperçut pas que sa fiancée pleurait, lorsqu’il partagea l’anneau qui devait les unir, et qu’il lui en mit une moitié au doigt. Après quoi il prit congé du pape, car j’avais oublié de vous dire que le génie le lui avait ainsi ordonné, et retourna en Allemagne pour attendre dans les Grisons la fin de sa septième année. Après cela, il alla aux eaux de Bade, où il resta six mois pour se laver ; on cassa une douzaine de rasoirs avant de pouvoir entamer sa barbe et ses cheveux. Lorsque cette toilette fut finie, il s’acheta les plus riches vêtements, et repartit vers sa bien-aimée.

Mais pendant l’intervalle celle-ci avait pris la figure que le génie avait autrefois donnée à Présent ; elle était très belle, mais toujours triste, parce qu’elle avait peur de son fiancé, et qu’elle était constamment raillée par ses soeurs qui n’étaient pas mariées.

Un jour un grand bruit de trompettes attira les trois soeurs à la fenêtre ; c’était un beau chevalier étranger qui entrait dans la ville suivi d’une foule de domestiques ; les deux soeurs aînées se le souhaitèrent aussitôt pour époux, et, ô merveille, le chevalier s’arrêta devant la maison, et fit demander la permission de leur rendre visite, ce qu’elles accordèrent avec empressement. Il se donna pour un de leurs parents éloignés qui désirait épouser une d’elles, et voulait leur présenter ses hommages en leur offrant quelques cadeaux.

Les deux aînées prirent les présents avec avidité, mais la plus jeune restait silencieuse, et solitaire comme une tourterelle. Les deux soeurs faisaient tous leurs efforts pour plaire au chevalier, mais sans y réussir. Présent était comme autrefois Passé, tandis que Passé avait un visage panaché, semblable à une statue d’albâtre qui serait restée longtemps exposée sous une gouttière ; mais Avenir était resplendissante de beauté, et ses cheveux avaient une couleur charmante et uniforme. Cependant, pour connaître le sentiment de la plus jeune, il se montra très aimable auprès des deux aînées ; mais la cadette restait toujours muette et réservée, taudis que ses soeurs s’enorgueillissaient de l’apparente préférence du chevalier ; il reconnut alors sa fiancée, et lui mit au doigt l’autre moitié de l’anneau. La pauvre fille, tout à l’heure délaissée, était au comble de la joie ; le pape arriva en ce moment, et les bénit. Lorsque les deux époux furent allés se coucher, les deux soeurs aînées furent prises d’un si violent désespoir, que l’une se pendit, et l’autre alla se jeter à l’eau.

Dans la nuit le génie, portant le corps des deux soeurs entre ses bras, apparut pour la dernière fois chez le lansquenet, et lui dit :

– Tu as rempli tous tes devoirs envers moi ; j’y gagne encore, puisque j’ai ces deux soeurs, et toi tu n’en as qu’une. Adieu, vis heureux et garde bien ton trésor.

– Mais, dit Cornélius, pourquoi les deux soeurs furent-elles si furieuses qu’ils aient été se coucher ?

– Parce qu’ils allaient se marier, répondit Braka.

– Qu’est-ce donc que se marier ? demanda le petit.

– Tu ne peux pas le comprendre, dit la vieille.

Et le petit s’apprêtait à se retourner pour lire dans la pensée de Braka au moyen de ses yeux de derrière, lorsque tout à coup il poussa un cri effroyable, et, sautant sous la table, alla se réfugier dans la robe rapiécée de la vieille.

– Qu’est-ce qui te fait peur, dit Braka ?

Elle n’avait pas plus tôt dirigé sa vue du côté où Cornélius avait regardé, qu’elle sauta en criant sur la cassette ; Bella se cacha la tête dans ses mains, sans oser lever les yeux.

– Les hommes vivants, dit une voix rauque, sont bien fous, ils écoutent avec grand plaisir mon histoire, et ils ont peur quand ils me voient ! Revenez de votre effroi, sinon je crie si fort que les poutres de la maison vont vous tomber sur la tête.

– Allons, dit Cornélius toujours caché sous la robe de la vieille, que veut Peau-d’Ours ? je l’écoute.

– Dans quel trou de souris es-tu caché, mauvais bout d’homme, dit Peau-d’Ours.

– Dans un trou où tu n’arriveras pas, gros lourdaud ; allons, dépêche-toi, car j’étouffe ici ; dis-nous ce que tu nous veux.

– Ah ! dit Peau-d’Ours, j’ai pendant ma vie tant aimé mon argent, que j’en ai caché le reste dans ce mur, et qu’après ma mort je voudrais veiller auprès de ce trésor ; accordez-moi seulement cette dernière liberté.

– Rends-le-lui, murmura la vieille, sinon il va nous tordre le cou.

– Non, répondit Cornélius, tu n’en auras pas un heller, il faudra que tu le gagnes ; tu es un gaillard solide qui peut nous être utile ; tu peux encore remettre ton corps, tu le brosseras et l’époussetteras bien, et tu nous serviras sur la terre en qualité de valet.

– Oh ! dit Peau-d’Ours, pour mon corps, il n’a que quelques veines qui se sont un peu ossifiées depuis que je suis mort, mais j’arrangerai cela facilement avec un bon couteau ; ce n’est cependant pas agréable pour moi, de servir sur la terre un avorton comme toi ; c’est la punition de mon avarice.

– Eh ! quoi, dit Cornélius en se réfugiant de nouveau sous la robe de la vieille, je ne suis déjà pas si petit, c’est toi qui es trop grand, et je ne sais pas trop ce qui vaut le mieux : un petit peut se glisser là où un grand ne peut pas même approcher. Enfin, veux-tu nous servir fidèlement ? Je te donnerai un ducat par semaine, jusqu’à ce que tu aies ainsi regagné tout ton trésor.

– J’accepte le traité, dit Peau d’ours, la nuit prochaine, je viendrai ici avec mon corps, si j’ai le temps de le rattraper ; auprès de moi est enterré le domestique d’un très riche seigneur, avec lequel je changerai d’habit, ce qui m’évitera de sortir mon beau pourpoint de soie. Le pauvre diable sera bien content de se voir si richement enterré, si toutefois il se réveille au dernier jour, car il ne bouge jamais et ronfle sans discontinuer.

– C’est bien, dit Cornéllus, c’est bien ; ces femmes ne prennent pas grand plaisir à t’entendre, va te faire homme.

– Adieu, répondit Peau-d’Ours, c’est convenu ; mais ne pourrais-je avoir un ducat par avance ? j’ai engagé aux vers quelques petits objets que je voudrais bien retirer ?

– Voilà, dit le petit, en prenant une pièce dans le tas sur lequel s’était assise la vieille ; voilà ton ducat, si tu te conduis bien, je ne te le retiendrai pas sur tes gages.

Peau-d’Ours disparut ; cependant il se passa encore quelque temps avant que Bella et la vieille osassent lever la tête. Le petit Cornélius se mit à se moquer d’elles : depuis cette apparition, elles ne pouvaient se défendre d’avoir un certain respect pour lui.

– L’homme nous échappera, et s’enfuira avec tout notre argent, dit la vieille.

– Comment le pourrait-il ? Ne savez-vous pas qu’un génie doit tenir sa parole scrupuleusement ; vous autres hommes, vous n’avez pas besoin de le faire, parce que vous n’avez rien à craindre pour votre âme après la mort.

– Mais, toi, es-tu un génie, ou un homme, mon cher Cornélius ? dit Bella.

– Moi, répondit vivement le petit, c’est une question bien bête. Je suis moi, et vous n’êtes pas moi ; je suis feld-maréchal, et vous, vous restez aujourd’hui. ce que vous étiez hier. Mais des questions pareilles, si on y faisait attention, feraient venir des ampoules au cerveau, comme le raifort sur la peau.

– Où as-tu donc appris cette propriété du raifort ? demanda Braka.

– Lorsque j’étais là-haut, sous la potence, j’avais pour voisin un pied de raifort qui était très content de pouvoir faire venir des ampoules, parce que cela attirait l’attention sur lui ; il appelait cela faire son effet tragique. Allons, bonne nuit, Braka, et au revoir ; va-t’en vite, et surtout n’oublie pas mon bâton de maréchal.

Lorsque le petit se fut éloigné, Braka récapitula tout ce qui était nécessaire pour le voyage, qui fut irrévocablement fixé pour la nuit prochaine. Le lendemain au soir, Bella vint encore une fois dans le petit jardin. Il lui sembla que chaque branche avait une âme. Elle se souvint de la nuit où elle avait vu l’archiduc ; mais quant à lui-même, elle l’avait complètement oublié : elle ne se rappelait même plus comment il lui était apparu, et du reste elle n’y attachait aucune importance. Elle était contente d’entrer dans le monde, mais elle avait peur de tous ces yeux qui allaient s’attacher sur elle, et la crainte de les trouver méchants mêlait de l’amertume à sa joie. Elle rougissait d’elle-même, d’avoir connu son père ; et toute la reconnaissance qu’elle devait à Braka, toute la joie qu’elle éprouvait des progrès de son heureux et hardi petit homme-racine ne pouvaient étouffer cette honte. La noblesse de sa race égyptienne coulait dans ses veines, elle regardait intimement les étoiles ses aïeules, et à travers le froid du mois d’octobre, elle sentait la chaude brise de son pays, alors que le Nil rentre dans son lit et que tout se remet au travail ; mais elle connaissait aussi le crime du peuple dont elle faisait partie ; ce peuple qui n’avait pas voulu donner un abri à la sainte mère de Dieu lorsqu’elle se réfugia dans ce puissant royaume avec son Fils le Sauveur.

– Notre crime n’est pas encore expié, dit Bella en soupirant.

Elle leva les yeux, et vit la lune entourée d’un cercle d’une couleur si étrange, que son coeur battit avec violence et qu’elle se mit à prier et fut quelques minutes sans pouvoir prononcer une parole.

– Avec quel bonheur mon père bien-aimé se tournait vers cette colline pour y saisir le premier rayon du soleil levant : et demain je ne la reverrai plus ! Que me veulent donc tous ceux qui m’entourent ? Il faut que je m’en aille loin, aussi loin que mes pieds pourront me soutenir ; le monde n’appartient-il donc pas à tous ?

– Les sentiments après la liberté, lui dit tout bas la vieille qui s’était approchée ! Allons, Peau-d’Ours a déjà tout chargé, Cornélius est à cheval sur son dos ; n’as-tu rien encore à emporter ?

– Si fait, répondit Bella, il y a encore mes poupées et mon livre de magie.

– Ah ! ma chère enfant, dit la vieille, ce butor de Peau d’Ours a jeté tout cela dans le poêle, mais ne t’en fâche pas, je t’en prie.

– Ainsi, il faut que je laisse ce qui m’a tant amusée ?

– Oui, chère fille, dit la vieille en l’embrassant. Voilà déjà deux semaines que je voulais te le dire : tu es grande maintenant ; d’un jour à l’autre tu peux te marier ; ton sein se gonfle comme un fruit qui sort du bouton.

– Vieille, es-tu folle, dit Bella étonnée.

– Ah ! laisse-moi dire, il fait nuit, et lorsque je ne me vois pas, je peux oublier encore une fois que j’ai traîné par tout le monde, ramassant les ordures, et que je suis et serai toujours une sale et horrible vieille. Moi aussi j’ai été jeune et jolie, et je chantais et je faisais des chansons avec nos beaux jeunes gens, et maintenant que je te vois, toi, jeune et jolie aussi, ne sachant rien, ne te connaissant pas toi-même, je rêve au bonheur, aux joies que tu devrais goûter. Te voilà une grande fille ; toutes les jouissances, tous les plaisirs te sont ouverts. Tu regardes un homme, les autres en sont jaloux ; tu lui tends la main, il balbutie, il se trouble, il devient fou ; tu jettes un regard à un cavalier, un regard à un autre, ils vont se battre, ils comptent pour rien leur sang, quand c’est pour toi qu’ils le versent.

– Grand Dieu ! s’écria Bella, quels malheurs je pourrais occasionner, j’aime mieux m’enfuir, et me cacher loin du monde.

Braka la retint et lui dit :

– Tu veux t’enfuir, petite sotte ; si tu l’essayais seulement, je te fouetterais avec des orties ; tu es une bûche ; autant vaudrait parler d’amour à une oie, elle y comprendrait autant que toi ; et maintenant, arrive, nous n’avons plus de temps à perdre, une autre fois je t’en dirai plus long.

Elle poussa dans la maison Bella, qui, toute troublée de ce qu’elle venait d’entendre et de ce que la vieille lui promettait de lui dire encore, se consola bien vite de la perte de ses poupées et de son livre, et prit à peine attention à Peau-d’Ours qui, vêtu de sa livrée sombre et avec Cornélius sur son dos, ressemblait à un. ours portant un singe comme on en voit dans les foires.

La vieille ouvrit la marche, Bella la suivit, Peau-d’Ours sortit le dernier et ferma la porte ; ils s’avançaient en silence ; de temps en temps la vieille murmurait en cherchant la route qui avait disparu sous la neige. Du côté de la montagne funèbre, ils crurent voir comme un grand mouvement ; mais ils ne s’en occupèrent pas, et ils aperçurent enfin dans un enfoncement le village de Buick, où Braka reconnut la lumière qui brillait chez sa vieille camarade de vol, la Nietken.

Ils arrivèrent sans bruit à la porte d’un jardin, où Braka s’annonça en poussant le cri de la caille ; une petite fille vint ouvrir et les conduisit dans une cave ; après la cave, ils montèrent un escalier et se trouvèrent dans un galetas éclairé par la lumière de la chambre voisine. Braka entra bravement dans la chambre éclairée, où ils trouvèrent une grosse vieille femme, qui, avec sa belle robe de soie verte, ressemblait à un oeillet dont les pétales auraient été représentés par sa tête et ses mains rouges, ou par son jupon éclatant ; elle était agenouillée devant un petit autel, orné d’une image de la sainte mère Marie, et de beaucoup de cierges de couleur.

– Allons, lui dit Braka, tu pries maintenant parce que tu as beaucoup bu, et que ton gosier te refuse le service.

La mère Nietken, car c’était elle, leva un instant la tête, puis se remit à égrener son chapelet avec un redoublement d’activité. Peau-d’Ours, qui était en humeur de dévotion, se mit aussi à genoux, et Bella, qui savait de belles prières, en fit autant. Quant à Braka, qui connaissait toutes les serrures et tous les êtres de la maison, elle prit un grand pot plein de bière dans une armoire et se mit à boire pour les autres.

Pendant ce temps, Cornélius examinait tout ce qui se trouvait dans la chambre ; c’était un fouillis de vieux galons, de chiffons, d’ustensiles de cuisine, qu’il ne pouvait se rassasier d’admirer ; tout cela était nouveau pour lui, mais il savait bien vite deviner l’usage de chaque objet. La mère Nietken, qui était une revendeuse, et dont les relations étaient très étendues, réunissait dans son taudis les plus curieuses vieilleries en tout genre ; dans cette maison, rien n’avait été fait pour l’emploi qu’il remplissait. Elle avait fait un choix de tout ce qui pouvait lui convenir pour son usage, et il en était résulté l’ameublement le plus bizarre, mélange de la mode de chaque siècle et de chaque pays. Les chaises, par exemple, représentaient des nègres en bois, tenant au-dessus d’eux un parasol bariolé ; elles venaient du jardin d’un riche marchand de Gand, qui avait fait de grandes affaires en Afrique. Au milieu de la chambre était suspendue une couronne de cuivre qui avait autrefois orné la synagogue juive, et dans laquelle brûlait maintenant un cierge en l’honneur de la Sainte-Vierge. L’autel était formé par une table de jeu réformée, toute déchirée par le frottement des bourses de cuir, et sur laquelle était placée une salière en guise de bénitier.

Les murailles étaient garnies de vieilles tapisseries représentant des tournois, et l’on voyait suspendus le long des murs des vêtements et des armes de chevaliers.

La mère Nietken, par son commerce qui comprenait souvent le recel, était la providence de tous les filous des environs ; c’était une amie intime de Braka, et elle pouvait lui tenir tête en bavardage. Lorsqu’elle eut fini son dernier Ave, elle se leva avec une vivacité étonnante pour un si gros corps, et alla se placer, les bras croisés, devant Braka.

– Tu ne peux plus prier maintenant : le diable, ton maître, te l’a défendu ! Quand viendra-t-il donc te chercher ? Tu te ratatines de jour en jour : si je te ressemblais, je n’oserais certes pas sortir.

– Tu es donc bien jeune, toi, répondit Braka, tu ressembles à mon vieux chien lorsqu’il vient d’être tondu ; tes cheveux font l’effet de baguettes au-dessus de ta figure rouge ; tu as sûrement trop bu d’eau-de-vie aujourd’hui ; pourrais-tu seulement danser la Russe, vieille folle ?

– Hé ! cela peut encore aller, repartit la mère Nietken.

Et elle se mit à danser à l’étonnement de tous, sur ses jambes qui tremblaient sous elle, jusqu’à ce qu’elle tombât au milieu des éclats de rire des assistants ; elle se releva en jurant qu’elle avait tous les os rompus, et qu’elle avait besoin de boire un verre de vin d’Espagne.

Après avoir bu son vin, elle regarda, pour la première fois, les nouveaux arrivants ; lorsqu’elle aperçut Bella, elle dit à Braka :

– Laisse-moi celle-là, il faut qu’elle me passe par les mains ; si tu as quelque projet en tête, elle te rapportera de l’argent, cette petite.

Braka lui imposa silence, en lui disant que c’était sa maîtresse.

– Quel est ce crapaud ? continua la Nietken en montrant le petit.

– Je suis le feld-maréchal Cornélius, répondit-il, ayez donc plus d’égards pour moi, vieille crête de coq.

– Allons, il pourra bien être feld-maréchal dans les enfers, dit Nietken ; et toi, ours apprivoisé, qui es-tu ? Eh ! je connais cette livrée ; oui, oui, je l’ai vendue au seigneur de Floris, pour tenir lieu d’une neuve qu’il ne voulait pas mettre à son serviteur en l’ensevelissant ; tu la lui as volée dans son cercueil ; tu m’en as bien l’air.

Peau-d’Ours, sans lui répondre, lui donna un violent soufflet, qui la dégrisa complètement : elle demanda enfin ce qu’on désirait. Braka lui expliqua qu’il leur fallait de beaux vêtements, et qu’ils voulaient le lendemain matin prendre son meilleur carrosse pour aller à Gand, où ils loueraient un bel hôtel.

La mère Nietken voyant qu’il y avait quelque chose à gagner dans cette affaire, alla réveiller aussitôt son monde et parcourut toute la maison pour chercher ce qu’il y avait de plus beau. Elle revint les bras chargés de vêtements de tous genres ; ils firent leur choix et en remplirent deux coffres ; pour le linge, il était moins abondant, car les Hollandais vendent bien leurs habits, mais ils gardent leur linge jusqu’à la dernière extrémité. Ensuite on s’occupa de la toilette ; la mère Nietken alla chercher un brasier et des fers pour les friser à la dernière mode. Bella eut beau lui montrer que ses cheveux frisaient naturellement, ce n’était pas assez bien au goût de la vieille, et la pauvre enfant se crut entre les griffes du diable, lorsqu’elle sentit ses cheveux grésiller sous l’action du fer chaud.

Les cheveux de derrière de Bella, quoique récemment coupés, étaient assez longs pour la mode du jour. L’air noble de la jeune fille inspirait un certain respect à la mère Nietken ; Braka elle-même, lorsqu’elle fut lavée et frisée, avait pris une mine pleine de dignité et elle avait l’air d’une vénérable gouvernante ; car, au premier coup d’oeil, on reconnaissait qu’elle n’était pas la mère de Bella. La coquetterie se réveilla bientôt chez les deux femmes, et aussitôt qu’elles eurent mis leurs riches vêtements, elles allèrent s’admirer complaisamment dans la glace.

Quant au feld-maréchal, la mère Nietken n’en pouvait pas faire grand-chose ; elle avait beau lui arranger, lui tailler, lui peigner son épaisse chevelure, il n’en gardait pas moins son visage comprimé, ses épaules courbées, et sa voix étouffée.

– Mon cher petit, lui dit la vieille, tu es un nain, bien certainement, ou je ne suis pas une honnête femme.

– Quoi ? répondit Cornéllus, je suis un homme ! et vous m’appelez un nain, qu’est-ce que c’est qu’un nain ?

– Je n’en ai jamais vu, repartit la mère Nietken, mais tu m’as bien l’air d’en être un ; tu pourrais te montrer pour de l’argent.

– Je ne demande pas mieux, dit Cornélius.

Et il se mit à réfléchir à cette possibilité de pouvoir gagner ainsi de l’argent, très reconnaissant du moyen que la mère Nietken venait de lui indiquer.

Le lendemain matin tous étaient équipés ; Cornélius, enveloppé dans une robe de chambre, fut porté dans le beau carrosse doré. Madame de Braka lui tenait la tête et mademoiselle de Braka les pieds. Peau-d’Ours était sur le siège. Ils partirent, le coeur serré d’abord par la peur, et ensuite par leurs habits qui, n’étant pas faits à leur taille, les gênaient extrêmement ; cependant ils étaient assez bien assortis ; en revanche, ils coûtaient très cher, ce qui avait fait pousser un soupir au malheureux Peau-d’Ours, qui voyait entamer profondément son trésor.

Ils marchaient déjà depuis une demi-heure, lorsque Cornélius poussa un grand éclat de rire.

– La vieille sorcière pensait nous escroquer, mais c’est moi qui l’ai attrapée ; dans les vieilles bottes dont elle m’a affublé, on a caché une parure de pierreries ; je ne sais comment cela se fait, mais elle ne s’en est pas aperçue. Prenez ce petit couteau et décousez la couture.

Braka se mit à l’ouvrage, détacha le revers, et trouva un riche collier de diamants. Elle porta la main à ses cheveux, par une ancienne habitude, ce qui détruisit l’édifice de sa coiffure.

– Comme cela m’ira bien, dit-elle.

En même temps elle fit mine de le mettre sur son cou jaune et ridé ; mais Cornélius voulut que ce fût Bella qui le portât, et ils allaient se disputer, si le voisinage de la ville n’avait détourné l’attention de la vieille.

– Regardez donc autour de vous, enfants, leur cria Braka, voilà quelque chose de nouveau pour vous et vous n’y faites pas attention ; voyez cette richesse lorsqu’on approche de la ville ; les voitures de marchandises sont si nombreuses, que nous avons peine à nous frayer un chemin au milieu d’elles.

Mais Cornélius et Bella étaient occupés à regarder de beaux cavaliers qui faisaient caracoler leurs chevaux, et des bouchers qui tuaient des moutons dans un abattoir ; une charrette plaine de veaux liés ensemble et poussant des gémissements plaintifs effraya Bella, non moins que le bruit qui se faisait dans une auberge du faubourg où, malgré l’heure peu avancée, on se querellait et on se battait déjà.

Enfin ils arrivèrent à la porte de la ville. Un bourgeois sortit avec sa hallebarde et leur demanda d’où ils venaient.

– Du pays de Hadeln, répondit Braka assez embarrassée ; je suis madame de Braka, voici ma fille, et voilà mon neveu, monsieur de Cornélius.

– Passez ! cria la sentinelle, et la voiture entra dans la ville ; ils triomphaient, mais en tremblant encore d’être entrés sans difficulté ; ils se dirigèrent vers la place du marché, où se trouvait une maison que la mère Nietken avait à louer, et s’y installèrent sans autre événement remarquable.

Les deux premiers mois furent consacrés à apprendre les belles manières ; on eut des maîtres et des maîtresses de toute sorte. Quand la vénérable Braka faisait quelques fautes, elle disait que cela venait du pays d’Hadeln, où les manières de la noblesse n’étaient pas encore bien formées. Bella acquit bientôt dans toute sa personne l’air de la meilleure compagnie ; elle parlait l’espagnol avec facilité. Quelqu’enfermée qu’elle se tint, elle n’en était pas moins le sujet des conversations de tous les jeunes gens qui, chaque jour, venaient à cheval devant sa maison pour la voir et pour attirer son attention. Cornélius n’allait pas très bien à sa nouvelle position ; les vêtements étaient étroits et le gênaient extrêmement ; l’escrime le fatiguait jusqu’à le faire évanouir. Au manège, malgré ses grimaces furieuses, il ne pouvait empêcher qu’on rît de lui, à cause de sa taille ; et, par sa perpétuelle agitation, il effrayait les chevaux les plus doux, qui ne manquaient jamais de le jeter par terre, ce qui, du reste, ne le rebutait pas, car il remontait aussitôt. La chose se répétait souvent dix fois dans une heure, et un autre homme n’aurait pas pu supporter ces secousses. Il était plus heureux dans ses autres travaux. Il surpassait souvent en éloquence son maître de rhétorique et le mettait en fureur par ses plaisanteries. Il pouvait parler à chacun dans sa langue, car il les savait toutes, sans en employer une de préférence à l’autre. Grâce à ses yeux scrutateurs qui lui permettaient de pénétrer dans la pensée, il connaissait une foule de gens qui le protégeaient, et étaient au mieux avec lui. Toutes les nouvelles, tous les bruits de la ville lui arrivaient tout frais ; il les amplifiait, les entremêlait de nouveaux incidents, et, ainsi arrangés, les remettait en circulation. Il fit tant, qu’on parla de lui à l’archiduc. L’archiduc venait de recevoir la nouvelle qu’à cause d’une lettre où il avait omis d’énumérer tous ses titres, son grand-père Ferdinand l’avait déshérité. Et il rentrait chez lui, furieux de n’avoir tué à la chasse qu’une chevrette pleine qu’il avait prise pour un chevreuil. Le petit Cornélius