Moïse

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Sholem ASCH

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SHOLEM ASCH

 

Sholem Asch est né le 1er novembre 1880 en Pologne.

Il écrivit son premier livre en hébreu. Puis, abandonnant cette langue, il se mit à écrire en yiddish, notamment des pièces de théâtre qui obtinrent rapidement un très grand succès. La plus connue : « DE DIEU C’EST LA VENGEANCE » fut jouée à Berlin, à Paris (1911), à Londres et à New York.

Sa trilogie : PÉTERSBOURG, VARSOVIE, MOSCOU, écrite en France où il s’était installé après la première guerre mondiale, est, à juste titre, également très connue.

Maintenant Sholem Asch vit aux États-Unis.

C’est le plus grand écrivain moderne de langue yiddish mais, phénomène curieux, c’est avec lui que, pour la première fois, apparaît dans la littérature yiddish une œuvre d’inspiration chrétienne.

Sholem Asch, en effet, au cours d’une longue évolution, s’est rapproché d’un christianisme primitif où les influences juives occupent une place prépondérante. C’est ce qui se dégage très nettement de la lecture de ses trois dernières œuvres formant entre elles un tout : LE NAZARÉEN, MARIE, L’APÔTRE.

Malgré cette évolution, Sholem Asch garde comme écrivain yiddish une grande autorité auprès des lecteurs de cette langue. Son œuvre traduite en anglais a connu, ces dernières années, un grand succès aux États-Unis.

En France, la traduction de MARIE, qui a suivi celles du NAZARÉEN et du JUIF AUX PSAUMES, a été accueillie, par une critique unanime.

 

 

 

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SHOLEM ASCH

 

 

 

MOÏSE

 

(MOSES)

 

Traduit de l’américain par

 

EUGÈNE BESTAUX

 

PRÉFACE DE

 

MARCEL BRION

 

 

 

 

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER – PARIS

 

 

1954

 

 

 

 

 

 

 

L’évènement est la graine semée

dans les champs du temps. La graine

se décompose et disparaît. Ce qui naît

d’elle est la vérité, car il est écrit :

« La vérité sort de la terre. »

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE

 

 

 

SITUER dans l’histoire la physionomie de Moïse, et en même temps l’enrichir de toute une « reconstitution » romanesque, qui a pour objet d’évoquer l’atmosphère des siècles lointains et de nous faire pénétrer dans une âme, pareille, en somme, à l’âme de l’homme de tous les temps, voilà ce que M. Sholem Asch a voulu faire, dans son livre sur Moïse, et il l’a, à mon avis, admirablement réussi. Ce n’était pas facile ; on connaît les dangers du roman historique, et les abus de la reconstitution ; Flaubert n’y a pas échappé. L’auteur d’un pareil livre courait aussi le risque, en modernisant son personnage, en substituant une convention à une autre, de créer une figure arbitraire. Moïse, en effet, appartient étroitement à l’histoire, mais son histoire même, sous la poussée d’éléments légendaires, déborde dans le fabuleux. Il est impossible, d’autre part, de discriminer avec une sûre rigueur ce qui est la part de la tradition (si nous ne voulons pas dire légende) et la part de l’histoire. La tradition possède, malgré elle, souvent, une certaine vertu décorative qui finit, à son insu même, par défigurer les formes originelles. Certaines stylisations se produisent, pareilles à des cristallisations, qui rendent difficile, sinon impossible d’apprécier sans erreur le coefficient de vérité.

Chronologiquement, Moïse appartient à une période de l’histoire très nettement déterminée ; l’histoire d’Israël s’entrecroise d’une façon précise avec l’histoire de l’Égypte ; nous savons quels sont les pharaons qui ont gardé en captivité les Bnaï Israël, ceux qui ont régné pendant que les douze tribus traversaient le désert, et quel roi a lancé à travers la mer Rouge sa charrerie qui devait y périr tragiquement, à la poursuite des Hébreux. Moïse n’en est pas plus clair, pour autant. D’avoir traversé les tempêtes divines du mont Horeb, et d’avoir dialogué avec le Tout-Puissant à travers le tonnerre et les éclairs du Sinaï, et les flammes du Buisson ardent, il a rapporté un élément de mystère et d’étrangeté qui empêchera toujours qu’il nous soit familier. L’antiquité n’a rien à voir là-dedans ; un pharaon comme Akhenaton, qui est, à peu près, le contemporain de Moïse, apparaît infiniment plus près de nous, plus humain ; non seulement parce que nous connaissons son étrange visage, son corps à la fois lourd et maigre, et disgracieux, mais surtout parce que son idéal religieux, humanitaire, esthétique présente des côtés extrêmement modernes. Moïse, au contraire, si « moderne » qu’il soit, semble être hors du temps, peut-être parce que nous nous le représentons toujours conduisant son peuple à travers le désert, ce désert où le temps et l’espace n’ont pas de commune mesure avec les nôtres.

La vocation errante du peuple de Moïse, l’interdiction qui lui a été faite de tailler des images, comme le faisaient tous les autres peuples, nous privent des secours de l’archéologie. À un peuple nomade, seul convient le Livre ; c’est pourquoi Israël et l’Islam sont avant tout, et presque uniquement, les peuples du Livre. Les civilisations vouées à l’architecture et au sédentarisme, les Grecs, les Romains, ont des monuments, et des bibliothèques pleines de livres. Je crains l’homme d’un seul livre, disait la sagesse hellénique ; de n’avoir possédé qu’un seul livre, Israël et l’Islam ont tiré leur force extraordinaire et, en même temps, préservé leur mobilité. Nous connaissons les portraits des pharaons égyptiens, des rois assyriens, des patesi sumériens, mais nous ignorons le visage de Moïse. La tradition a fixé un certain type iconographique, sublimé par Michel-Ange, qui achève de nous déconcerter par sa fougue de colosse magicien, mais qui ne repose sur aucune donnée historique. Homme du Livre, Moïse ne peut être connu que par le livre ; le roman de Sholem Asch nous le révèle dans ce bizarre mélange de netteté et de complexité, qui tantôt révèle et tantôt dissimule cette prodigieuse personnalité.

Parce que Moïse a fait le peuple d’Israël, lui imposant la forme qui lui a permis d’accéder à l’être et d’y persister, les deux physionomies, celle du Libérateur et celle de son peuple, n’en font qu’une, en réalité. Historiquement, il est prodigieux déjà qu’un homme ait possédé l’énergie, le prestige et la ténacité qu’il fallait pour arracher aux Égyptiens des milliers ou des centaines de milliers d’esclaves dont le départ a certainement bouleversé l’économie si méticuleusement réglée du Double Royaume, pour emmener cette cohue dans le désert, obtenir et conserver son obéissance, et le conduire enfin jusqu’au seuil de la Terre promise où ces nomades enracineront leur premier État. L’homme ne réussit pas une tâche pareille sans le concours presque quotidien du miracle. Depuis le moment où, par la Voix qui retentit dans le Buisson, Moïse a été investi de sa mission, c’est-à-dire à partir de l’heure où il est devenu l’instrument du Divin, le miracle s’est mis à son service. Les prodiges jalonnent son voyage terrestre, à l’instant critique, avec la prévoyante complaisance que, dans les contes de nourrices, les bonnes fées dispensent à leurs filleuls L’usage du miracle, pourtant, n’est pas sans danger, et l’élection dont Moïse est l’objet requiert d’exceptionnelles forces, dont l’homme ordinaire est dépourvu. Physiquement, donc, Moïse sera le « surhomme » qu’a vu Michel-Ange ; socialement, la fonction de « fléau de Dieu » impose de pesantes responsabilités. Le héros de Sholem Asch n’échappe pas aux doutes qui assaillent toujours les conducteurs d’hommes, même – et probablement surtout – lorsqu’ils proclament que Dieu est avec eux, puisque la complicité divine est pour l’homme un fardeau, tout autant qu’un tremplin. Il s’agit donc, pour l’écrivain qui tente de tracer le portrait de Moïse en dehors de toute exégèse biblique et à côté de l’érudition pure, de l’expliquer, de justifier son comportement, de reconstruire son éthique et sa spiritualité, d’établir les éléments psychologiques de cette personnalité, et cela en l’absence d’autres documents que ceux-là mêmes que nous fournissent les livres saints.

Il importe d’abord que Moïse ne soit pas simplement un instrument ; qu’un principe actif, individuel, conduise ses actes, et que ceux-ci apparaissent comme les manifestations matérielles de son esprit et de son idéal. Aucun mobile vulgaire ne supporterait cette extraordinaire réussite ; Moïse ne peut être ni un ambitieux, ni un visionnaire. Sa grandeur est à la mesure de son succès. Il a triomphé des Égyptiens, du désert, des peuples hostiles à la progression des Juifs, des Juifs eux-mêmes et des ferments de désagrégation qui agissaient encore parmi eux. Quel fut le ressort majeur de cette création d’un peuple dont deux montagnes, le mont Horeb à l’aurore de la vocation, le mont Pisgah à l’heure de la mort, ont été les sommets ?

C’est la question que se pose l’historien, lorsqu’il essaie de comprendre l’histoire de Moïse. Et Moïse de répondre, par la voix du romancier Sholem Asch : « La vertu secrète grâce à laquelle j’ai surmonté tous les obstacles et échappé à tous les dangers était l’amour : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme et de toutes tes forces, et Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ces deux amours ont été mon bouclier et mon arc ; et je veux te les donner en héritage. Viens. Prions Jéhovah pour que ces deux amours ne fassent qu’un dans ton cœur. »

Il ne parle que de l’amour qui l’a inspiré, soutenu, vivifié ; il ne dit rien de « la malédiction d’être des élus ». Jéhovah est un Dieu terrible et, placé entre lui et le « peuple à la nuque raide », Moïse a plus d’une fois failli perdre courage, perdre confiance. L’amour ne lui a jamais fait défaut, non plus d’ailleurs que l’aide divine qui parfois feignait de se retirer de lui pour le mettre à l’épreuve, pour l’empêcher de s’en remettre à Dieu.

L’amour est si bien, si uniquement son mobile, qu’il s’étonne même de sa vocation. Il n’a pas eu la révélation fulgurante de sa qualité de Juif, ni même un sentiment de fraternité déterminant. Il a aimé un peuple souffrant : nous pouvons nous demander s’il l’aurait aimé victorieux et puissant. Plus tard, il l’aime probablement d’une autre manière, comme l’artiste aime sa création, en quelque sorte, et puis il s’est mis à l’aimer de plus en plus, naturellement, à mesure qu’il se donnait à lui davantage. Et il n’a jamais été découragé, malgré l’opposition de cette « nuque raide qui ne voulait pas plier, et aussi parce que, parmi ses adversaires et parmi ses partisans, il a rencontré tous les exploitants de la souffrance, tous les exploiteurs du succès, et parce qu’Israël en définitive lui a fait obstacle, lui-même, plus encore que les Égyptiens, peut-être, et les Édomites, et les Moabites.

Il a dû vaincre ses ennemis, briser les résistances des siens, se vaincre lui-même, plus d’une fois, triompher des déceptions et du dégoût, et de toute l’amertume dont les conducteurs de peuples sont abreuvés par leurs lieutenants et par les masses qu’ils conduisent. Toutes les tentations se sont offertes à ce pauvre peuple d’Israël, dans son désert : la luxure, l’idolâtrie, le doute en soi-même et de sa mission. Ces tentations, Moïse les a connues, tout comme ses propres sujets, et aussi les perplexités du chef de guerre et du chef d’État, et les incertitudes du chef religieux, responsable de l’orthodoxie du peuple élu. Car il ne s’agit pas seulement ici de l’élection d’un homme, mais de l’élection de tout un peuple, et d’une vocation dont nul ne pressent encore les sublimes prolongements et le destin d’Israël qui le réserve pour être le berceau du Rédempteur de l’humanité, du Sauveur du monde, dont Moïse est une image anticipée.

Ce n’est que par cette surhumaine puissance d’amour qui l’inspirait et, en même temps, le justifiait, que Moïse a triomphé, des autres et de lui-même. L’amour pour Dieu, d’abord, en raison de cette union mystique qui s’est formée dès le Buisson ardent, union dans laquelle Moïse se donnait et donnait aussi son peuple ; il s’est créé à ce moment-là un lien d’une extraordinaire force entre Dieu et les Juifs, qui a fortifié la théocratie réelle dont Moïse n’est que le lieutenant, et il s’est établi d’une manière irréfutable la signification sacrée de la naissance et de l’évolution d’une nation. Au milieu des peuples idolâtres, les Juifs se présentent comme les hommes d’un seul Dieu, d’un Dieu sans forme et incapable de représentation. De la cohue de dieux monstrueux qu’adoraient les adversaires et les voisins des Juifs, s’est nettement détaché ce monothéisme, si mal compris encore de la masse que le retour au Veau d’or s’accomplit presque de soi-même et d’un consentement quasi unanime de la foule et des chefs.

M. Sholem Asch a remarquablement mis en lumière, dans ce roman extraordinairement vivant, et d’une haute portée historique, ce caractère d’homme moderne, qui fait de Moïse une personnalité nouvelle, moins embarrassée de traditions que les autres chefs hébreux, puisqu’il a été prince égyptien et chef de guerre – un cosmopolite, aussi... – capable de ne retenir de la tradition que ce qu’elle a de vivant et d’éternel, et de créer une tradition, de la même manière qu’il crée une nation. Rien de forcé dans ce portrait, rien d’arbitraire. Son mérite éminent fut d’avoir assemblé sur une seule tête le casque du guerrier, la mitre du prêtre, la couronne de l’homme d’État. L’œuvre ne pouvait être totalement achevée que par un seul chef, réunissant en lui toutes les capacités et disposant de tous les pouvoirs. Aaron, tout grand-prêtre qu’il est, semble ne passer qu’au second plan : une sorte de vicaire du Chef.

Aussi Moïse a-t-il connu toutes les grandeurs, mais aussi toutes les servitudes des chefs. À son peuple qui ne consentait qu’avec regret, et en renâclant, à subir la discipline inflexible qu’il imposait, il a insufflé peu à peu le sentiment profond de sa vocation messianique ; il a châtié avec une rigueur sans défaillance toutes les rechutes dans l’idolâtrie païenne, et dans cet autre genre de paganisme qu’est la luxure avec les femmes idolâtres. Les dernières pages du livre font penser à la silhouette du Moïse d’Alfred de Vigny, mais le héros de Sholem Asch ne ressemble pas au pessimiste romantique. Ses derniers mots à son peuple sont l’ultime recommandation religieuse, la suprême discipline du monothéisme : « Écoute, ô Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est unique. »

Le départ du Chef est illuminé de cette même grandeur simple, noble et directe, qui enveloppait déjà le jeune prince égyptien, le général des guerres du Sinaï, avant qu’il ne fût devenu le Grand Réformateur d’Israël. « Ce fut dans la pleine splendeur d’une magnifique lumière que Moïse quitta les Bnaï Israël. Le peuple put donc voir de ses yeux que Moïse n’avait pas été emporté pour être emmené ailleurs ; il ne se rendait pas dans un autre pays. Il ne se refusait pas à obéir à Dieu, mais conformément à son ordre, il gravissait la pente afin d’aller mourir sur les cimes. Il s’en allait tout seul, personnage solitaire et que nul n’accompagnait... Une seule fois il se retourna, pour jeter un dernier regard sur ceux qu’il quittait. Puis il reprit son voyage. Tout ce qu’il avait reçu l’ordre de faire faire, il l’avait fait ; tout ce qu’il avait reçu l’ordre de dire, il l’avait dit. Maintenant il s’en allait tout seul, vers Dieu. Dieu qui l’avait appelé. »

La personnalité de Moïse, telle que la Bible nous la présente, et dont M. Sholem Asch dessine les prolongements, ne se conçoit qu’en jonction de cet « appel ». Son autorité sans limites, et sa modestie en même temps, viennent de ce qu’il sait être l’homme de Dieu. Chaque fois aussi que la colère de Jéhovah terrasse dans le camp des Hébreux les récalcitrants, les rebelles, ou simplement les débauchés et les sceptiques, qui mettent en péril la réussite de l’œuvre, se manifeste l’étroite union entre Dieu et son élu : je veux dire cette unité de l’homme élu et du peuple élu. Et il est magnifique, alors, de constater combien la popularité de Moïse, fondée d’abord sur le coup de force qui arrache Israël de sa prison égyptienne, consolidée par les miracles du désert, évolue progressivement tout au long de ces années, et se transforme en un véritable amour, reflet de l’amour que Moïse porte à son peuple, et par là devient un profond et lucide amour de Dieu. Par Moïse, le peuple d’Israël a accès au Divin, et se maintient dans sa communion avec le Divin, malgré les rechutes occasionnelles. Peu d’hommes, parmi ceux qui les reçurent, comprirent les commandements des Tables de la Loi. Il fallait que le thaumaturge et le tyran assurassent la victoire du législateur sacré. Solitaire, Moïse l’est surtout parce qu’il est incompris de la masse, d’une partie du clergé même ; il lui arrive par surcroît de se croire abandonné de Jéhovah lorsque l’Éternel lui expose combien l’œuvre maçonnée avec tant d’efforts, restera fragile, ébranlée parfois même par ceux qui devraient la consolider.

Comme suprême affliction et, semble-t-il, comme pour enlever au départ de Moïse le caractère d’apothéose qu’il aurait pu avoir, le Seigneur déroule devant les yeux du vieillard les afflictions qui attendent Israël, au long des siècles. C’est alors que Moïse lance vers le ciel ce cri déchirant : « Pourquoi nous as-tu chargés de la malédiction d’être tes élus ? » Il importait que cette dernière souffrance ne fût pas épargnée à l’homme qui avait tant souffert, et de toutes les manières, pour Israël. « Dieu déploya devant lui non seulement la longue route du martyre d’Israël mais aussi les interminables vicissitudes de son esprit, ses alternances d’exaltation et de dégradation, ses aspirations douloureuses vers le sublime, vers la maison de Dieu, ses chutes ignobles dans les abîmes... Moïse vit le long, long exil et la dispersion à travers lesquels son peuple laisserait à chaque pas la trace de son sang. »

Ainsi s’achève l’existence terrestre de Moïse, gravissant lentement les pentes du mont Pisgah, pour se retirer en Dieu. « Ce qui se passa sur la montagne entre Dieu et Moïse reste un secret entre eux. Mais l’amour d’Israël, l’accompagnant en son dernier voyage, lui a fait croire qu’il avait pénétré ce secret et révélé les détails de leur rencontre sur la montagne mystérieuse. » Le roman se termine sur cette phrase qui lui donne tout son sens. Ai-je bien fait d’employer le mot roman ? Le mot poème, épopée, aurait été plus juste. S’il s’agit d’un roman, c’est en tout cas d’un récit qui tient tout à la fois du roman historique et du roman psychologique ; tous les angles sous lesquels la lumière éclaire le personnage de Moïse, sont parcourus. L’exceptionnel talent de romancier de M. Sholem Asch, sa puissance visionnaire, sa vigueur dramatique se déploient magistralement dans ce livre, auquel la fidèle traduction de M. Eugène Bestaux confère un mérite de plus.

 

Marcel BRION.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

 

 

NOMBREUSES et diverses furent les raisons qui poussèrent Ramsès II à abandonner l’ancienne capitale royale, consacrée par tant de dynasties, à savoir la ville de Thèbes au bord du Nil, pour aller s’établir à Ramsès, sur la route-frontière conduisant aux confins de l’Asie.

En dehors de la menace des pays asiatiques qui, à cette époque, se manifestait à l’intérieur et à l’extérieur, et faisait de plus en plus pression sur l’Égypte, abstraction faite de la nécessité de ne pas perdre de vue ce monde turbulent de l’Orient, Ramsès était possédé par la manie de construire. Dès sa première jeunesse, il avait été hanté par le rêve d’une nouvelle capitale, avec des temples neufs et de nouveaux palais, et qui porterait un autre nom : le sien. Elle serait édifiée dans la province de Gochène, la province des esclaves, située dans le Delta. Et Ramsès exécuta ce projet en dépit des protestations de son grand prêtre, celui de son père, ce grand dieu Râ, de la chair duquel il était né.

Autre chose encore : le surveillant général des réserves impériales de blé, le puissant prince Pontiphos, avait élaboré un plan pour l’utilisation des innombrables esclaves en vue de la construction de villes-greniers, où l’on stockerait pour les années de disette le blé des années fructueuses. Et le premier architecte de Pharaon, le puissant prince Nabara, avait adapté ce plan au district de Gochène. Cette décision avait, elle aussi, des motifs décisifs, économiques d’une part : ainsi, les esclaves n’auraient pas à être amenés d’une autre province ; naturels, d’autre part : le sol de Gochène fournissait en abondance les matériaux nécessaires à la construction. Les riches alluvions déposées par le Nil dans le Delta se prêtaient merveilleusement à la fabrication des briques, car elles séchaient rapidement au soleil. De plus, la terre contenait beaucoup de chaux et de limon qui, mélangés à la paille, formaient un matériau solide. Les esclaves pourraient le fabriquer sur place et le livrer aux chantiers sans pertes de temps.

Depuis que la cour de Ramsès II avait été transféré à Ramsès, le Delta inférieur, tout près de Gochène, était devenu le terrain de jeux favori de Pharaon et de son entourage ; on y pouvait chasser le gros gibier à plume avec des faucons, des flèches et des projectiles en bois courbé, sorte de sport auquel tous s’adonnaient avec passion.

Lorsque le Nil, après une inondation, se retirait dans ses limites naturelles, il abandonnait une épaisse écume qui persistait longtemps dans les creux et les terrains marécageux, où le soleil ne pénétrait que rarement. Là, parmi l’abondante végétation de roseaux et de bambous, se pressaient toutes sortes de reptiles, de grenouilles ventrues, de lézards visqueux et lourds, d’animaux du Nil de couleur émeraude ayant la tête de créatures terrestres. C’était là une nourriture excellente et tentante pour toues les variétés d’oiseaux, depuis le faucon rapace jusqu’à l’aigle altier, depuis la blanche et innocente colombe jusqu’au vautour, ce répugnant charognard.

La chasse aux oiseaux était une part si intime de la vie à la cour qu’elle était strictement interdite à tous, sauf aux courtisans.

Elle était également interdite au prince Moïse. Entouré de suspicion, baigné de mystère – car nombreux étaient ceux qui se refusaient à croire qu’il fût réellement le fils de la princesse Bathiya – il était rigoureusement exclu de la suite impériale, lorsque Pharaon se rendait à la chasse dans le delta de Gochène.

À la cour, toutes sortes de bruits circulaient au sujet de cet étrange prince. Les prêtres de haut rang qui, groupés autour du tout-puissant prêtre, formaient la caste la plus influente, se répétaient confidentiellement l’un à l’autre qu’il existait au Livre des Chroniques royales un passage concernant cet étranger : il était, y lisait-on, le fils d’une esclave appartenant à la race des Hébreux, et la fille de Pharaon l’avait trouvé, tout petit, dans une corbeille qui flottait sur le Nil. Mais cette histoire ne circulait que dans le plus grand secret parmi les prêtres de la cour. Il était défendu d’y faire la moindre allusion en public. Le grand prêtre Beknékos lui-même, dont tout le monde savait qu’il considérait le prince avec hostilité et méfiance, soutenait officiellement la version adoptée par la cour, version que la mère du prince, Bathiya, défendait avec acharnement : elle l’avait mis au monde exactement comme la déesse Isis avait fait pour le dieu Horus. Pour en avoir la preuve, disait-elle, il suffisait de regarder son visages qui, avec son nez aquilin, était la réplique puissante du visage de faucon du dieu.

Quoi qu’il en fût, il était interdit au jeune prince de s’approcher des courants marécageux qui s’étendaient au loin comme de longs bras atrophiés du Nil.

L’eunuque qui accompagnait le prince pour le surveiller au cours de sa chevauchée matinale fut donc saisi d’une terreur mortelle, lorsqu’il le vit rendre la main à son cheval, de sorte qu’au lieu d’obliquer vers la rive du fleuve, comme il faisait toujours, celui-ci prit son galop vers le talus descendant au district de Gochène. Une sueur d’angoisse inonda l’esclave, tandis qu’il s’efforçait de rattraper le prince.

« Fils de Râ ! criait-il, haletant, saisi d’une panique mortelle. Chair de la chair divine ! Enfant d’Isis ! Esprit d’Horus ! Arrête ! » Enfin, il parvint à se ranger à côté du prince.

« Je descends vers les marécages, pour chasser les oiseaux. L’air en est tout rempli.

– Au nom de ta mère, enfant de Râ, esprit des dieux, ne descends pas par là ! Le Delta t’est interdit, ô divin fils d’Horus. Il t’est fermé, prohibé !

– Pourquoi m’est-il interdit ? interrogea le prince tout agité. Et, comme toujours, lorsqu’il était contrarié, la parole lui fit défaut. Il ne réussit qu’à balbutier, et son beau visage s’assombrit.

– Toi qui t’es imprégné de la sagesse du dieu Thoth, l’omniscient,  qui t’a guéri des blessures que t’avait infligées ton oncle, le dieu Seth, tu sais bien que ta mère, la fille de Râ, t’a trouvé – comme Isis trouva Horus – surnageant dans les marécages du Delta ; c’est ainsi également qu’on découvrit le cadavre de ton noble père, Osiris, le dieu de la mort, que ton méchant oncle Seth avait tué, par jalousie pour ta mère Isis. Là-bas, cet oncle est en embuscade et t’attend, lui avec qui tu ne cesses de lutter, pour venger la mort de ton père. »

Tout cela était suffisamment connu du jeune prince. Il savait que les Égyptiens le tenaient pour la réincarnation du dieu Horus. Mais il savait aussi que c’était sa mère, la fille du Pharaon, qui avait fait admettre cette croyance, ainsi que les circonstances étranges dans lesquelles elle l’avait trouvé, alors qu’il était encore tout petit. Dès sa première jeunesse, il avait rejeté cette fable. Ce que chuchotaient entre eux ses ennemis, les prêtres, n’était pas inspiré seulement par la méchanceté ; il était vraiment le fils d’une esclave de Gochène, d’une femme de la race des Hébreux qui l’avait sauvé du décret d’un précédent Pharaon, condamnant à mort tous les enfants mâles de ce peuple. C’était elle, cette esclave, sa véritable mère, qui l’avait placé dans une corbeille à la surface du Nil, où la fille du Pharaon l’avait trouvé. Telle était l’histoire vraie de son origine. Mais comment la connaissait-il ? Il lui semblait que c’était au sein de sa nourrice qu’il avait puisé ce souvenir, en même temps que l’ordre de ne jamais l’oublier. Il était trop jeune alors pour retenir ses paroles, trop jeune aussi pour se souvenir des traits de son visage. Mais l’ordre qu’elle lui avait donné était devenu en quelque sorte partie intégrante de lui-même. Et puis, il y avait autre chose encore : ce messager secret qui ne s’était approché que de lui – si, toutefois, il pouvait appeler « messager » quelqu’un qui ne lui avait jamais apporté aucun message, mais qui, lui semblait-il, ne pouvait venir que de sa propre famille – cette jeune fille mystérieuse, c’était effectivement sa sœur – par des chemins secrets et détournés, parvenait jusqu’à lui, jusque dans la cour bien gardée et étroitement surveillée du Pharaon.

Si Moïse bravait à ce moment-là l’autorité de son surveillant, cela n’avait que peu de rapports avec son désir de chasser. Ce qui le provoquait, c’était la nostalgie de visiter, ne fût-ce qu’une fois, la province des esclaves, et de jeter les yeux sur ses frères, les bâtisseurs de la ville avoisinant les terrains de chasse. Il s’imaginait que la chance pourrait le conduire à rencontrer quelqu’un des siens, sa mère, son père, un de ses frères.

Il ne réussissait pas à se défaire de l’idée que la grande fille brûlée par le soleil, vêtue comme une paysanne égyptienne, qui se tenait si souvent à la grille de la cour du Pharaon, était unie à lui par les liens du sang. Parfois, elle le regardait avec insistance, et parfois elle lui adressait un coup d’œil significatif. À ce moment-là même, alors qu’il se dirigeait vers la cité des esclaves, elle le suivait de loin ; il ne la voyait pas, mais il pouvait sentir son regard fixé sur lui. Et un besoin intense l’envahissait de connaître quelqu’un des siens, de voir ses frères au travail, de goûter sur leurs lèvres l’amertume de leur existence, d’éprouver sur son propre corps la morsure du fouet du surveillant.

Nuit après nuit, il avait été tenu éveillé par le désir et avait roulé dans sa tête des plans pour l’assouvir. Il savait que des centaines d’yeux ne cessaient de veiller sur lui ; que chacun de ses pas était noté par des espions visibles et invisibles, dont le plus grand nombre étaient aux ordres des prêtres. C’est pourquoi, après s’être suffisamment éloigné de son serviteur, il lâcha soudain la bride à son cheval, et le lança dans la direction de Gochène. Mais il savait aussi qu’il n’y parviendrait pas sans difficulté. Bien qu’il ne fût qu’un humble esclave, le domestique avait été autorisé par les prêtres à appeler du secours, si cela était nécessaire, et à ramener le prince à la cour, même par force. Il fallait donc que Moïse gagnât à son projet son surveillant terrifié ; en conséquence, il décida d’opposer une autorité à l’autre, d’utiliser les sentiments idolâtres de son esclave, de les faire servir à violer les instructions qu’il avait reçues.

« Est-ce que les Égyptiens savent que c’est à moi seul, à moi l’enfant d’Isis, à moi seul entre tous les descendants du Pharaon qu’a été confia la parole sacrée, le Nom Imprononçable du dieu Râ, que ma mère lui a arraché lorsqu’il était vieux et malade ? Toutes les portes de la nuit sont ouvertes devant moi. Par la lumière de la lune je pénètre tous les mystères et, grâce à la puissance du Nom Imprononçable, j’accomplis des miracles. »

Le serviteur faillit tomber de cheval. Il se jeta, la face contre terre, aux pieds du cheval du prince.

« Lève-toi et regarde-moi », ordonna Moïse.

L’esclave se releva et resta debout, tête basse, n’osant lever les yeux sur le prince, car il lui semblait que les rayons flamboyants de Râ, tels qu’il les envoie sur les vagues du Nil au lever du jour, ruisselaient maintenant de ce visage ; il sentait leur brûlure lui dévorer la peau.

En réalité, un changement s’était produit chez le prince lui-même, au moment où il prononçait les paroles incantatrices. Les rayons ne sortaient pas de son front, mais de ses yeux, devenus deux sources de feu. Les traits couleur d’ambre et de lumière qui s’en échappaient et se reflétaient sur sa chair étaient semblables à des flèches impérieuses brûlant tout ce qu’elles touchaient. Invisibles, elles pénétraient et blessaient. La force dévorante de son regard emplissait le son de sa voix, et celle-ci était comme le bruit d’un marteau.

« Fils de Râ ! Chair de sa chair ! » Le serviteur tremblait comme une feuille au vent, terrifié qu’il était à la pensée qu’un seul mot du dieu forcerait la terre à s’ouvrir et à l’engloutir vivant. « Que désires-tu ?

– Enfourche ton cheval et marche derrière moi. Et, quoi que ce soit que tu voies, quoi que ce soit que tu entendes, que cela reste enseveli dans le tombeau de ton cœur.

– Oui, fils de Râ, chair de sa chair ! »

Mais, une fois à cheval, il fut incapable de bouger. C’était comme si l’homme et son cheval avaient été pétrifiés.

« Pourquoi ne te mets-tu pas derrière moi ? » lui demanda Moïse sur le même ton métallique de commandement.

L’esclave frémissait et haletait. Il voyait devant soi la mort que le dieu pouvait lui infliger d’un seul mot. Il ne bougeait cependant pas. Toujours frémissant, il balbutia :

« Fils de Râ ! Comment puis-je m’écarter des bords du Nil, alors que le scribe a marqué dans son rapport : Deux chevaux, pour le prince et son serviteur, jusqu’à la rive du Nil ? »

Un léger sourire effleura les lèvres délicates de Moïse. Il songea : « L’esclavage est plus fort que la mort. » Puis, il dit :

« Un roseau courageux inscrira dans le rapport du scribe ces mots : Deux chevaux pour le prince Moïse et son serviteur, afin de se rendre au pays de Gochène. »

Alors seulement, le surveillant fut en mesure de changer de place. On eût dit que les chaînes de la discipline égyptienne étaient tombées de son corps.

Aussi loin que ses yeux pouvaient voir, le prince Moïse apercevait un vaste champ de boue rouge s’étendant jusqu’à l’horizon. Ce champ était couvert de rangées de travailleurs, longues et sinueuses, qui avançaient d’un pas rythmé. On ne pouvait, à première vue, distinguer aucun individu. Ce n’était pas à cause de la distance, mais parce que chaque travailleur dépendait tellement de la masse des autres qu’il échappait à la vue, et se trouvait noyé dans la chaîne rythmique.

Des marécages durcis émergeaient des files interminables d’esclaves portant sur leurs épaules nues des poutres, à chaque bout desquelles pendait une corbeille d’osier de poids égal. Ces hommes transportaient la terre grasse jusqu’aux endroits où les attendaient les fouleurs. Ceux-ci les aidaient à décharger leurs corbeilles, puis le matériau était mélangé à de la paille de choix. Les fouleurs entraient alors dans la masse boueuse où leur corps nu pénétrait jusqu’aux hanches, et piétinaient ce mélange. Ce travail terminé, d’autres esclaves portaient le matériau aux briquetiers qui, habilement et rapidement, façonnaient de grosses briques. D’autres esclaves nus plaçaient alors ces briques en longues rangées, en les mettant assez loin l’une de l’autre pour que le soleil pût les sécher.

À l’une des extrémités de la chaîne se trouvait une haute muraille carrée qui servait de comptoir. À côté, en équilibre habile sur un genou, se tenait un scribe inscrivant sur une tablette d’argile le nombre de briques déposées. Tant que le mur n’était pas couvert, l’insuffisance de ce nombre était évidente et, si on ne la rattrapait pas, la conséquence en était une punition pour les esclaves.

Le scribe placé au bout de la chaîne était égyptien : cela se voyait tout de suite à sa tête, à ses joues, à ses lèvres rasées. Son pagne, lui aussi, avait une forme spéciale : fait de fin lin d’Égypte, il descendait par devant à la façon d’un tablier. Son corps nu était noir comme celui d’un nègre ; son dos était large et ses bras musculeux.

Les esclaves étaient des Sémites. On le reconnaissait à leurs courtes barbes noires – dont quelques-unes étaient pointues comme celle des chèvres – et aux mèches rituelles de cheveux qui pendaient le long de leur visage. Eux aussi étaient nus, mais leurs pagnes étaient formés de bandes de toile grossière tendue autour de leurs reins. Et puis, ces pagnes n’étaient pas un ornement, à franges tricotées, comme ceux des Égyptiens ; ils ne servaient qu’à cacher leur nudité et c’est pourquoi ils ne les portaient pas flottants, mais fixés solidement au moyen de ficelles et de rubans.

On voyait saillir sur leur corps leurs côtes et leur épine dorsale. Sous la lumière étincelante du soleil, leur peau noire brûlée, mouillée de la sueur de la peur et du travail, luisait comme du cuivre. Leurs visages étaient hébétés et rongés par le souci, leurs lèvres minces, étroitement closes, desséchées. Mais dans ces faces désolées, aux longs nez crochus, les yeux étincelaient, comme s’ils émettaient par là toute l’amertume et la souffrance et la colère de ces hommes. Ils faisaient leur travail dans un morne silence ; leurs mouvements et leurs pas maintenaient un rythme lourd sous la menace des fouets, faits de roseaux du fleuve que brandissaient deux surveillants hébreux accompagnant chaque rangée d’esclaves.

Si l’on ne fournissait pas le contingent de briques, c’était le groupe entier et non les individus qui étaient punis : on les obligeait à travailler de nuit et l’on réduisait leur portion d’aliments. C’était là la raison pour laquelle chaque file d’esclaves avait des surveillants hébreux pour les exciter au travail et porter la responsabilité aux yeux du scribe. Ceux-ci étaient responsables devant les inspecteurs, ceux-ci devant les hauts fonctionnaires, et ceux-ci enfin devant le commissaire au travail.

De là où il se tenait, le jeune prince voyait les chaînes d’esclaves rattachées l’une à l’autre à tel point que la terre semblait en être recouverte. Lorsque, enfin, ses yeux se furent habitués à cette scène, les divers détails du travail lui parurent plus visibles. Alors il s’aperçut que tous les esclaves n’étaient pas employés à la fabrication des briques, loin de là ; il y en avait un grand nombre d’autres rattachés les uns aux autres par de longues cordes. Cette succession interminable de corps sombres et luisants s’amalgamait sous la forme d’un animal monstrueux aux multiples corps, aux bras et aux jambes innombrables ; à un moment, il s’arc-boutait et poussait de ses corps, de ses bras et de ses jambes, la pierre gigantesque à laquelle il était attaché. Sur cette pierre elle-même un scribe égyptien était assis ; l’effort et le mouvement de l’animal étaient rythmés par la baguette qu’il tenait à la main.

Tout d’abord, il avait semblé à Moïse que les chaînes d’esclaves occupés à la fabrication des briques, et celles qui étaient reliées à la grosse pierre, n’étaient pas composées d’êtres humains ; c’étaient comme des files de fourmis rampant sur une route ou comme un énorme mille-pieds avançant sur les sables chauds du désert. Mais plus il regardait, et plus nettement se dégageaient pour lui, de ces masses agglomérées de corps d’esclaves, les hommes qui les composaient et leurs visages. Il commençait à distinguer des individus.

Il constata que, de-ci de-là, un corps se détachait du milieu de la chaîne, qu’il se redressait, s’étirait et restait debout, en révolte absurde et douloureuse sous le fouet brûlant du surveillant, jusqu’à ce qu’il s’effondrât et fût jeté hors de la file et poussé de côté dans le sable comme une charogne. Il constata également qu’en certains points des corps se rebellaient furieusement contre leurs liens et s’efforçaient de brandir avec rage leurs bras contre leurs oppresseurs. Mais la grande majorité supportaient dans une bestiale torpeur le fardeau de leurs chaînes et la morsure des fouets.

Moïse se rendit compte tout d’un coup que ses mains tremblaient, qu’il frissonnait de la tête aux pieds comme s’il était en lutte avec une tornade. Un flot d’amertume envahit son cœur. Il était un de ceux-là. C’est là qu’il était né : son père, sa mère, ses frères étaient là. C’était par amour pour eux qu’il s’était exposé au danger, qu’il avait porté un défi aux ordres du Pharaon en venant les contempler. Mais il éprouvait autre chose encore : s’il était venu vers eux, c’était parce qu’il avait été appelé. Quelqu’un l’attendait là, qui allait le conduire à sa famille. Pourtant, à ce moment-là, alors qu’il regardait ces files d’esclaves, il lui était impossible de s’identifier avec eux. Étaient-ce là ses frères ? Comment serait-ce possible ? C’étaient des esclaves ; lui, était un prince de l’entourage du Pharaon. Il s’irritait contre lui-même, contre les sentiments de froideur, d’éloignement et même de mépris que ces esclaves éveillaient en lui. Une flamme sacrée le dévorait, sa chair frémissait de rage ; et sa rage ne s’adressait pas seulement aux inspecteurs et au système érigé par le Pharaon, mais à leurs victimes, ces esclaves.

Puis, ses yeux tombèrent sur un autre spectacle. Un peu plus loin, un certain nombre de femmes étaient assises, tenant des corbeilles de vivres et des cruches d’eau. De temps en temps un groupe d’esclaves était détaché, et les hommes épuisés se dirigeaient en chancelant, avec tout ce qu’il leur restait de forces, vers ces femmes.

Celles-ci se levaient et couraient à leur rencontre ; elles les accueillaient tendrement, essuyaient de leurs mains la sueur qui coulait de leur visage et de leur corps. Elles ôtaient leurs fichus et les mettaient sur la tête des hommes, afin de les préserver des rayons brûlants du soleil ; elles les aidaient à atteindre la place où ils se reposeraient. Quelques-unes d’entre elles les faisaient s’appuyer sur leur giron et essuyaient avec la langue les gouttes de sueur que leur arrachait la souffrance ; elles haussaient leurs cruches jusqu’aux lèvres des hommes et, de leurs yeux nostalgiques, des regards de réconfort et de consolation se posaient sur leurs visages inclinés et souffrants.

La tendresse de ces femmes émut profondément Moïse. Pourtant, il y avait dans cette scène quelque chose qu’il n’arrivait pas à comprendre. Il se rapprocha du groupe, et s’adressa à un inspecteur qui, de toute évidence, mesurait le temps de repos. Il lui demanda :

« Qui sont ces femmes ?

– Les épouses des esclaves. Elles viennent à l’heure du repos de leurs maris, et leur apportent à manger.

– Les esclaves ont des femmes ?

– Les esclaves hébreux restent attachés à leur famille. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour les arracher à leur groupe familial et pour les séparer de leurs femmes ; nous n’y avons pas réussi. Elles sont toujours restées fidèles à leurs maris. »

Moïse restait immobile. Une grande joie était dans son cœur. Avec des yeux nouveaux et des sentiments différents, il contemplait ces familles d’Hébreux.

« Des esclaves qui restent avec leur famille ne sont pas des esclaves », se disait-il à lui-même.

Alors il remarqua deux yeux jeunes qui s’étaient arrêtés sur lui. C’étaient des yeux qu’il connaissait : ils appartenaient à la femme qui l’avait suivi pendant de longues années, qui l’avait guetté depuis la grille du palais ou dans l’ombre des colonnades, celle à cause de qui il avait pris la décision téméraire d’aller rendre visite aux esclaves.

Alors, se retournant, il leva les yeux vers elle. Elle se tenait au milieu d’un groupe de femmes qui s’occupaient de leurs maris, et son regard ému était fixé sur lui. Il était évident qu’elle cherchait à deviner quelle impression cette scène avait produite sur lui, car un regard pareil à un éclair avait illuminé son mince visage, farouche, brûlé par le soleil.

Moïse regarda autour de lui et aperçut l’eunuque, son serviteur, qui, le suivant pas à pas, s’était égaré dans le groupe en désordre des esclaves au repos et de leurs femmes. Aiguillonné par le désir impérieux de voir ses parents, Moïse bondit aux côtés de la femme et, la saisissant par la main d’une étreinte douloureuse, il lui dit presque avec colère :

« Vite ! Conduis-moi à mes parents ! »

Il ne dit rien de plus. En toute hâte il la suivit.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

 

LE camp des esclaves se trouvait à peu de distance du lieu où l’on construisait. Il se composait de tentes légères, faites de tiges de bambou recouvertes de feuilles de palmier et tapissées de roseaux entrelacés. La vie du camp se passait entièrement au grand jour, car la plupart des huttes n’avaient que trois côtés ; quelques-unes seulement possédaient des portes fragiles faites de branches assemblées.

Moïse s’arrêtait de temps en temps devant l’une des tentes, sans tenir compte de l’impatience de son guide : Miriam, ainsi qu’elle lui avait dit qu’elle s’appelait. Avec des yeux ardents, il examinait la vie qui se déroulait autour de lui ; il notait l’activité de ce peuple. Il y avait beaucoup d’enfants dans ce camp, des enfants de tout âge, pareils à des troupes de poussins.

Soudain, il entendit des éclats de voix. Il se retourna et vit une mère, d’une taille haute et vigoureuse, luttant corps à corps avec des gardes égyptiens. Il la vit étreindre furieusement deux petits enfants terrifiés qu’elle serrait énergiquement contre elle ; hurlant de sa bouche grande ouverte, les yeux remplis de terreur et de rage, les cheveux en désordre, elle se battait contre les hommes qui s’efforçaient de lui arracher ses enfants.

D’autres femmes abandonnèrent leurs travaux de jardinage ou les feux brûlant devant leur autel, et lui vinrent en aide. Une bataille furieuse s’engagea entre les femmes et les gardes. Les deux petits menacés poussaient des cris aigus, et leur mère enfonçait ses dents dans le bras nu d’un garde qui avait saisi l’un des enfants et l’entraînait loin d’elle. Un autre garde avait tiré un poignard de sa ceinture : il frappa l’enfant que sa mère continuait à retenir de toutes ses forces. Un flot de sang inonda la femme, l’enfant et le garde. Alors, la mère perdit courage ; elle continuait pourtant à tenir contre sa poitrine son enfant transpercé, afin de cacher sa blessure. Pendant ce temps-là, les gardes avaient emporté l’autre petit et s’étaient éloignés avec lui, laissant celui qui mourait entre les bras de sa mère.

Moïse avait pâli. Ses lèvres tremblaient et sa main cherchait son épée à sa ceinture. Mais, avant qu’il l’eût tirée, il sentit les doigts de Miriam se refermer énergiquement sur son bras.

« Regarde bien, vois tout, et tais-toi, lui dit-elle.

– Qui sont ces gens ? demanda Moïse, bien qu’il connût d’avance la réponse.

– Des gardes de Pharaon qui viennent chercher les enfants mâles que les femmes des Hébreux ont cachés. »

Miriam, le prenant par la main, l’emmena.

Il entendit quelqu’un éclater de rire derrière lui ; c’était comme un torrent qui eût crevé une digue. En se retournant, il vit la mère dont l’enfant avait été massacré, tandis que l’autre lui était enlevé ; sa bouche était grande ouverte, ses yeux étincelaient dans son visage couleur de terre noire, ses cheveux déferlaient sur son corps nu. Elle tenait dans ses bras l’enfant mort, et des éclats de rire s’échappaient de ses lèvres.

Une femme cria aux gardes qui s’éloignaient :

« Pour chaque enfant que vous nous prenez, nous en aurons dix autres ! »

« Nous jetterons notre semence comme le sable sur la grève », hurlait une autre de l’entrée de sa tente.

« Viens, dit Miriam ; on nous attend. » Et Moïse, sortant de sa stupeur, la suivit en silence.

Ils parvinrent enfin en un coin du camp où les huttes n’étaient plus couvertes de roseaux entrelacés sur des tiges de bambou : là, les parois étaient faites de la boue du Nil, et les feuilles de palmier sur les toits étaient, elles aussi, recouvertes de boue. Les terrains qui entouraient ces huttes étaient mieux entretenus ; ils étaient couverts de rames de haricots, d’avoine et de seigle ; chaque culture était à part dans des plates-bandes séparées. Près de quelques huttes, il y avait de petits bassins, alimentés par le Nil, sur lesquels nageaient des canards et d’autres volatiles.

Finalement, Miriam conduisit Moïse à une hutte de roseaux, protégée par un bosquet de bambous. À l’entrée, devant laquelle était suspendue une étoffe tissée, une famille composée de trois personnes l’attendait.

« Prince Moïse, voici votre père Amram, votre mère Yokhébed, et votre frère Aaron », dit Miriam.

Moïse avait les yeux fixés sur le visage de sa mère et ne pouvait les en détourner. C’était un visage tout labouré de sillons et de rides ; la peau en était complètement brûlée et ravagée. Sa gorge était haute et gonflée. Elle répondait à son regard avec des yeux dont l’énorme cornée était couverte d’un réseau de veines rouges ; les orbites étaient rouges également. Tout émue, elle détournait ses lèvres contractées et gonflées, et Moïse voyait la dent unique qui restait encore fixée à la gencive. Il contemplait ses bras usés par le travail, qu’elle tenait croisés comme pour cacher sa gêne, puis ses pieds nus, aux orteils épais, recourbés comme les racines des plantes. Un sentiment de tendresse s’empara de lui. Comme à travers un épais brouillard, il se remémorait ces traits qu’il avait connus dans sa plus jeune enfance, lorsqu’il reposait dans le giron de cette femme.

Ce qu’il percevait le plus clairement sur le visage de sa mère, avec ses innombrables sillons assemblés autour de sa bouche et de ses yeux, c’était l’agonie de toutes les mères juives d’Égypte à qui leurs enfants, avaient été dérobés. Dans ses mains, il reconnaissait les mains de toutes les mères qui n’avaient cessé de lutter comme des démons pour la vie de leurs tout petits ; dans son regard, le regard désespéré qu’elles jetaient vers leurs enfants disparus.

Il s’inclina vers elle ; il posa ses bras autour de son cou, en un geste qu’elle n’aurait pas osé faire ; il baisa les larmes amères qui coulaient de ses joues.

Ce fut seulement quand les salutations eurent pris fin, que le prince parla d’une voix hésitante :

« Qui êtes-vous ? dit-il. D’où venez-vous ? Quelle est votre origine ?

– Nous sommes des Hébreux, tel est notre nom ; nous sommes les descendants du père de notre peuple, Abraham, qui est venu d’au-delà du fleuve. Mais on nous nomme aussi les Israélites, c’est-à-dire les enfants d’Israël, ce qui est le nom d’un autre de nos ancêtres qui nous a amenés ici en Égypte. Nous venons des pays situés de l’autre côté du désert ; et nous espérons que l’Esprit qui a révélé cela à nos ancêtres nous y reconduira un jour.

– Mais comment se fait-il que vous soyez ici, en Égypte ?

– Un des ancêtres de l’une de nos tribus fut jadis un des maîtres de l’Égypte. Il y fut suivi par les ancêtres des autres tribus. Nous sommes venus ici librement. Mais les Égyptiens nous ont opprimés et réduits en esclavage. »

Moïse scrutait du regard le jeune homme qui lui répondait. C’était Aaron, son frère. Il était grand, bien bâti ; une barbe noire, coupée droit suivant la mode assyrienne, entourait son étroit visage. Ses cheveux descendaient en boucles soigneusement ondulées, pareilles à celles d’un des courtisans du Pharaon ; elles venaient d’être enduites d’huile. Il ne portait pas le vêtement des esclaves, mais une robe de lin blanc, ornée de rayures noires et violettes, qui lui couvrait le corps depuis le cou jusqu’aux sandales. Et Moïse remarqua avec étonnement que son frère lui répondait dans la langue copte, la langue des savants, scribes ou prêtres égyptiens, et non dans l’un des dialectes sémitiques.

« Comment se fait-il, demanda-t-il, que vous ne soyez pas à travailler avec les esclaves ? Remplacez-vous le travail dans les champs par un autre travail ?

– Notre tribu, lui répondit Aaron, a conservé du passé le privilèges d’être affranchie du travail des esclaves, parce que c’est nous qui sommes les prêtres et les gardiens de la tradition pour toutes les autres tribus.

– Et le Pharaon reconnaît ces privilèges de votre tribu ?

– Les privilèges de notre tribu sont inscrits dans le code législatif égyptien, et sont consacrés par la tradition pharaonique. Ils ont été obtenus par notre tribu à l’époque où les Pharaons asservirent notre peuple. Nous avons revendiqué alors nos droits sacerdotaux et refusé d’être assujettis au travail des esclaves.

– Mais alors, répliqua Moïse, si le Pharaon vous reconnaît comme étant la tribu des prêtres des Hébreux, il doit reconnaître aussi que les autres tribus ne sont pas composées d’esclaves, car les esclaves n’ont pas de prêtres. Seuls les hommes libres en Égypte ont la permission de servir et d’adorer des dieux.

– C’est là pour nous la preuve que l’asservissement de notre peuple n’a jamais fait partie de la législation égyptienne. Nous n’avons pas pénétré dans ce pays comme prisonniers de guerre ; nous y sommes venus en qualité d’hommes libres, à la demande du Pharaon. Et ces pourquoi nous défendons avec tant d’ardeur les privilèges de notre caste sacerdotale. C’est nous qui tenons les registres des naissances. Tout enfant né de notre peuple est inscrit dans les listes de sa tribu, et notre tâche est de veiller à la pureté des familles.

– Tout enfant ? demanda Moïse. Y a-t-il parmi vous des enfants mâles que les gardes du Pharaon n’ont pas fait disparaître ?

– N’avez-vous pas entendu ce que cette femme a crié au garde ? demanda Miriam. Pour chaque enfant que vous nous prenez, nous en aurons dix autres ! »

Aaron reprit la parole : « Nous avons des endroits secrets, des cavernes creusées dans le désert, où nous cachons nos enfants aux inspecteurs du Pharaon. C’est là qu’ils sont élevés par des sages-femmes et des nourrices. Miriam que voici est l’une d’elles. Ces enfants restent avec leurs nourrices assez longtemps pour apprendre des anciens et des chefs les traditions et les lois de notre peuple, chaque enfant étant instruit par des maîtres appartenant à sa tribu. Après quoi, par l’intermédiaire de nos surveillants, nous les envoyons au travail avec les autres membres de leur famille. Parfois les inspecteurs du Pharaon les reconnaissent comme nouveaux venus, comme des enfants devenus adultes et qui n’ont pas été livrés à eux au moment de leur naissance. Lorsque cela se produit, ce garçon risque d’être pris et enfoui vivant dans les murs de quelque édifice. Mais, très souvent, nous réussissons à acheter l’un des inspecteurs ou des scribes, et il ferme les yeux. C’est ainsi que nous maintenons notre lignée.

– Mais dans quel but ? Afin de pouvoir continuer à vivre dans l’esclavage ?

– Le jour de notre rédemption viendra. Et c’est pourquoi nous vous avons envoyé chercher, mon frère. Notre père et notre mère, ainsi que chaque homme et chaque femme en Israël, attendent le signe de Dieu annonçant que la fin de notre asservissement est arrivée et que l’heure de la délivrance est venue.

– Comment savez-vous ces choses-là ?

– Nos Anciens, gardiens de la tradition, ont calculé que bientôt seront écoulés les quatre cents ans que Dieu a prescrits à nos pères comme terme de notre esclavage, quand il a conclu l’alliance de fidélité avec notre ancêtre Abraham.

– Mais est-ce que les dieux ont fait avec nous également une alliance de fidélité ?

– Il n’y a pas de dieux, répliqua Aaron d’une voix sévère. Il n’y a qu’un seul Dieu vivant, celui qui gouverne le monde.

– Il n’y a qu’un seul Dieu ! reprit Moïse d’un ton pensif. Il y a eu parmi nous, en Égypte, un Pharaon qui voulait remplacer tous les dieux par un seul Dieu. Après sa mort, on a détruit tous ses temples et rétabli les anciennes divinités. L’Égypte ne veut pas de dieux vivants, elle ne veut que des dieux morts.

– Je le sais, répondit Aaron. Mais le Dieu de nos pères n’est pas un dieu vivant inconnu, tel que celui que le Pharaon voulait introduire chez les Égyptiens. C’est le Dieu unique et vivant d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

– Et quel est son nom ? demanda Moïse.

– Pourquoi connaîtriez-vous son nom ? Personne ne peut forcer Dieu à lui obéir par des moyens magiques, en se servant de son nom, ainsi que l’a fait Isis avec Râ.

– Comment sais-tu ce qui s’est passé entre Isis et Râ ?

– Les livres des prêtres égyptiens n’ont pas de secrets pour moi.

– Il semble en effet que tu les aies lus. Mais ce que je voulais savoir, ce n’était pas tant le nom de Dieu que son identité. Est-ce un dieu connu ?

– Nous le connaissons par nos ancêtres.

– Comment cela ?

– Notre tradition, les coutumes de ceux qui nous ont précédés, les vérités de notre foi transmises de génération en génération, ainsi que nos Anciens, tout cela veille sur notre croyance.

– Qui sont vos Anciens ?

– Les Anciens d’Israël, les Lévites parmi lesquels tu es inscrit. Ils habitent à l’écart, dans des retraites que nous avons creusées pour eux dans la montagne, où ils apprennent et étudient la tradition qui nous a été transmise depuis les premières générations et qu’ils gardent dans toute sa pureté. Ils connaissent nos origines, la vie de nos patriarches, le texte de l’alliance conclue entre Dieu et nos premiers ancêtres. Il est possible aussi qu’ils connaissent le nom de notre Dieu ; mais, s’il en est ainsi, ils gardent le secret, car il est interdit de prononcer son nom parmi nous.

– Conduis-moi à eux, mon frère Aaron. Je voudrais apprendre tout ce que l’on sait, ou tout ce qu’il est permis de savoir, tout ce qui concerne les patriarches, la tradition, la foi,... tout.

– Comment cela ? demanda Aaron. Voudrais-tu demeurer parmi nous ?

– Je veux attendre avec vous la rédemption promise par Dieu à nos ancêtres.

– Et échanger le palais du Pharaon pour nos misérables huttes et notre servitude ? demanda la mère d’une voix joyeuse.

– Mais votre pauvreté et votre servitude ne sont-elles pas ma pauvreté et ma servitude ? » repartit Moïse en se rapprochant de sa mère.

Il remarqua qu’elle était toujours là debout et les bras croisés. Il prit ses mains dans les siennes et la regarda les yeux dans les yeux. Les mains de toutes les femmes juives à qui leurs fils avaient été arrachés étaient là, dans ces doigts déformés, semblables à des racines, qui étaient comme des lamentations faites chair. Il porta ces doigts à ses lèvres.

« Tu serais dans un danger mortel, si tu restais avec nous.

– Bien plus terrible était le danger quand tu préparas cette petite arche de bois et me déposas sur les eaux du Nil. Mais le Dieu de nos pères m’a sauvé. »

Le vieil Amram leva les bras au ciel et balbutia : « Je te remercie, ô Dieu de nos pères, pour avoir raffermi, même dans la profondeur de la demeure du Pharaon, l’alliance existant entre Toi et mon fils ! »

« Mon frère, reprit Aaron, as-tu oublié que nous sommes ici en esclavage ? Comment pourrais-tu vivre ici, après avoir vécu dans le palais du Pharaon ?

– Vous êtes bien plus libres que je ne le suis dans ce palais. »

Le silence retomba sur tous les autres membres de la famille, rendus muets par la révélation de cet emprisonnement auquel Moïse était soumis.

« Est-ce que la fille du Pharaon est bonne pour toi ? demanda la mère avec inquiétude.

– Ma mère Bathiya est aussi douce pour moi que toi-même, ma mère Yokhébed. Ne m’a-t-elle pas adopté pour son fils ? Et pas seulement le premier jour ; mais, depuis, également, elle m’a protégé du mal et m’a sauvé de la mort. »

Un regard de surprise brilla sur le visage d’Aaron et de Miriam en entendant leur frère parler ainsi ; mais sa mère, en dépit de la peine que ces paroles lui causaient, dit humblement : « Elle t’a retiré des eaux et donné le nom de Moïse ; elle m’a permis de te nourrir de mon lait, et elle t’a installé dans son cœur comme si tu avais été son vrai fils.

– Elle m’a défendu, comme la lionne défend ses lionceaux, contre les atteintes de Beknékos, le grand prêtre », ajouta Moïse.

Alors, Miriam prit la parole : « Avec tout le respect que j’ai pour notre frère Moïse, et si mes paroles trouvent grâce devant toi, mon frère Aaron, il ne me semble pas prudent que Moïse, tout d’un coup et sans préparation, sans que sa mère, la fille du Pharaon, en soit informée, quitte le palais royal. Ses pas sont étroitement surveillés ; dès qu’il aura disparu, on enverra des milliers d’espions et de gardes. Beknékos a des espions parmi nous, à Gochène. Ils viendront le chercher et, qu’ils le trouvent ou non, ils découvriront les enfants que nous avons cachés dans les cavernes du désert ; et nous perdrons les enfants et leurs mères. Permettez-moi donc de conseiller à Moïse de retourner au palais du Pharaon et de confier à sa mère qu’il a retrouvé son peuple et ses frères et qu’il désire séjourner un certain temps parmi eux. Elle est très bonne pour toi, Moïse, et te permettra de suivre l’appel de ton cœur, et te protégera contre tes ennemis, ainsi qu’elle l’a fait jusqu’ici. »

Ce fut l’opinion de Miriam qui prévalut. Moïse prit congé de son père et de sa mère, de son frère et de sa sœur, en les embrassant et en pleurant sur leur épaule. Il retourna à Pithom, où il retrouva son domestique-surveillant qui l’attendait avec les chevaux.

Lorsque, sur la voie du retour, Moïse descendit dans la vallée marécageuse qui borde Gochène, il fut environné du frémissement terrifiant d’ailes sans nombre. Il avait chassé de leurs retraites les oiseaux nichés dans les roseaux et qui s’élevaient pareils à un nuage par-dessus le tonnerre des sabots au galop. Le soir était venu, le soleil se couchait dans un ciel d’eaux rouge sang, contre lequel se dressaient quelques bambous isolés, émergeant d’un îlot solitaire. Soudain, il reçut un coup dans la poitrine, et sa main, haussant les rênes, saisit une colombe effrayée qui s’était envolée vers lui, comme pour lui demander sa protection. Il ne savait pas ce que voulait l’oiseau, mais, instinctivement, il le prit sous sa tunique et le laissa se réfugier contre sa chair. Soudain, il sentit une morsure brûlante à son bras. Il tourna les yeux et vit un faucon furieux qui attaquait son bras de son bec aiguisé.

Moïse sourit et étendit le bras sur lequel s’était posé le faucon. Et, comme se parlant à lui-même, il dit :

« Oiseau de proie, tu as ma chair ; mais je ne te livrerai pas cette colombe. »

Et il continua à réchauffer contre sa poitrine la colombe qui battait de l’aile, avec inquiétude : car il interprétait cet incident comme un signe.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

 

DEPUIS sa plus tendre enfance, à peine même après avoir été apporté dans la demeure du Pharaon, Moïse avait appris les sombres adages des prêtres. Le soleil était le dieu Râ, qui avait créé toutes choses : « De ses yeux est née la race humaine, de sa bouche sont nés les dieux. »

Toujours de nouveau, ils avaient enfoncé dans son esprit, comme à coups de marteau, que Râ était le dieu du soleil, le dieu de l’Égypte, et que le Pharaon était la personnification de Râ, la chair de sa chair. Ils lui avaient enseigné à chanter des hymnes de gloire en son honneur.

De sa lumière et de ses rayons, le dieu Râ réchauffait non seulement les deux parties de l’Égypte, mais toutes les terres. C’était lui qui faisait naître du sol les pousses vertes, faisait fleurir toutes les plantes, surgir les boutons des arbres, non seulement sur les territoires du Nil, mais dans tous les pays du monde. Ses feux illuminaient et réchauffaient les amis et les ennemis. Le soleil ne se couchait pas lorsque mourait le Pharaon ; il ne s’assombrissait pas non plus lorsque ce roi luttait avec un peuple étranger. Comment Râ aurait-il pu être le créateur de l’univers, s’il était obligé, comme la lune et les étoiles, de se lever et de se coucher à des heures fixes ? Comment Râ aurait-il pu être le créateur du monde s’il avait été sujet à une loi établie pour lui par un autre ?

Cependant, en dépit de cette exaltation du soleil et de la lumière, les Égyptiens adoraient la nuit et la mort. L’ombre tragique du puissant dieu Osiris, sous l’autorité duquel tout Pharaon ainsi que tout important courtisan passaient à leur mort, assombrissait fortement le soleil de l’Égypte. Chaque Pharaon, chaque courtisan, chaque prêtre de haut rang – les autres n’entraient pas en ligne de compte – utilisaient toute leur vie pour se préparer à la mort, édifier leur tombeau, construire leur pyramide ou creuser un mausolée dans les rochers ; pour y accumuler les linges, les bandelettes, les baumes, les huiles et les vins et la bière et le pain, les meubles et le chariot destiné à les transporter dans la tombe. Des dizaines de milliers d’esclaves creusaient les rochers, en emportaient les pierres ; des milliers d’autres construisaient, élevaient les pyramides. Ingénieurs, architectes, scribes, sculpteurs, peintres, danseurs, sauteurs, musiciens, artisans du bois, tous travaillaient à préparer les tombeaux, tous étaient occupés à fabriquer les enveloppes pour les momies, les vases et les produits artificiels que le mort emporterait avec lui.

Osiris, roi de l’éternité, souverain du monde d’en bas, était aussi puissant que Râ. Ses temples occupaient des quartiers entiers de Thèbes et de Memphis. Des dizaines de milliers d’esclaves cultivaient les champs appartenant à ces temples ; d’autres en conservaient le produit qu’on entassait dans d’innombrables granges et greniers groupés autour de ces temples. De même qu’Ammon Râ, le dieu Osiris n’avait pas seulement ses prêtres, mais ses chantres et même, parmi les vivants, son harem et, qui plus est, sa véritable épouse.

Dès ses toutes premières années, Moïse avait éprouvé une profonde aversion aussi bien pour Râ, le dieu du soleil, que pour Osiris, le dieu de la nuit et de la mort. Tous les prêtres savaient, beaucoup d’autres soupçonnaient que l’enfant trouvé par la fille du Pharaon, et qu’elle prétendait avoir reçu à la façon dont Isis avait reçu Osiris, dans les marécages du Delta, était l’enfant d’esclaves hébreux. Et c’était ce qu’il y avait d’hébreu en lui qui s’était révolté dès sa première enfance contre les dieux de l’Égypte. Sa haine pour le dieu Osiris, à qui la princesse sa mère aurait spécialement voulu le consacrer en qualité de prêtre, était plus profonde que celle qu’il éprouvait pour les autres divinités. Il détestait la mort ; et son aversion pour les dieux égyptiens et, en particulier, pour le culte des morts avait fait sur son caractère une impression définitive et exercé une influence profonde sur sa vie tout entière.

Sa mère, la fille du Pharaon, n’était pas seulement la prêtresse d’Osiris, mais, en tant qu’incarnation d’Isis, elle se considérait et était reconnue comme l’épouse du dieu et la maîtresse de son harem. Celui-ci était composé des épouses des officiers et des prêtres du rang le plus élevé. Leur fonction consistait à jouer de la harpe devant le dieu, à danser devant lui, à aider la déesse Isis à chercher son bien-aimé et à pleurer sa mort.

Souvent, Bathiya célébrait un office privé devant le dieu Osiris au temple qu’elle possédait dans son propre palais. Alors, en tant que déesse Isis, elle portait des cornes sur la tête. Elle lavait le dieu comme on lave un enfant, l’oignait d’huile, l’habillait de robes blanches et le couvrait d’ornements.

Lorsque Moïse étai jeune, c’était de lui souvent qu’elle se servait dans ces cérémonies pour représenter le jeune Horus. On plaçait sur sa tête un plumage d’oiseau, et la princesse le prenait sur ses genoux et le portait dans son giron, comme Isis avait transporté Horus, et lui donnait le sein.

Moïse était resté un étranger à la cour du Pharaon ; dès le début, il s’était révolté contre ces rites et contre le rôle qui lui était imposé. En dépit des sévères interdictions de ses précepteurs et de ses maîtres, il avait toujours cherché un moyen de rejoindre les esclaves hébreux, parmi lesquels se trouvaient ses vrais parents. Il était attiré vers eux par son désir de connaître la vérité concernant ses origines et ses affinités. Cette attitude avait fait plus que de lui donner une situation particulière à la cour ; elle avait mis souvent sa vie en danger.

Pendant les années de son éducation, la route conduisant à ses parents lui était restée absolument fermée. L’enfant étranger adopté par la fille du Pharaon était officiellement reconnu comme prince. Ramsès II n’avait pas eu de chance avec sa progéniture, Douze fils lui étaient morts, un seul avait survécu pour lui succéder sur son trône. Et, bien que la question ne se posât pas de voir le fils adoptif de la princesse prétendre à sa succession, le fait qu’il y eût peu d’héritiers directs donnait une importance exceptionnelle à la situation de Moïse, reconnu comme fils réel de la princesse. Les grands prêtres et l’ensemble du clergé étaient les ennemis acharnés de ce prince dans les veines duquel coulait un sang qui n’était pas le leur.

Si haut que fût son rang à la cour, Moïse était assujetti à une éducation rigoureuse. La coutume à la cour pharaonique voulait que les enfants adoptifs fussent élevés avec les princes du sang, non à la cour, mais à l’académie militaire, où les fils des plus grandes familles étaient envoyés, que leur carrière fût de devenir officiers ou qu’ils fussent destinés à la discipline sacerdotale.

La formation à cette académie était sévère. L’élève, une fois arrivé au premier grade, celui de « capitaine d’écurie », commençait sa tâche d’écolier à l’aube et la poursuivait jusqu’à l’après-midi. Celui-ci était consacré à la gymnastique, au dressage militaire et aux manœuvres. La moindre infraction à la discipline était punie du fouet. Un proverbe égyptien disait : « Un garçon a ses oreilles par derrière ; c’est pourquoi il ne peut rien entendre que par son derrière. »

Pendant la classe, le jeune prince apprenait à lire et à écrire le copte ; il connaissait donc la langue secrète des ecclésiastiques ; les hiéroglyphes n’étaient enseignés qu’à ceux qui se destinaient à la carrière sacerdotale. Ils apprenaient aussi l’écriture cunéiforme utilisée par les scribes, ainsi que l’écriture sémitique en usage chez les peuples asiatiques, Cananéens, Hittites, Syriens, contre lesquels de fréquentes expéditions avaient été organisées depuis Ramsès Ier, père du Pharaon régnant.

Le programme d’enseignement comprenait l’agriculture, le droit, les sciences de gouvernement, ainsi que l’astronomie, la divination de l’avenir des individus et des peuples, les formules d’exorcismes et les remèdes magiques basés sur les noms des dieux, les potions et décoctions extraordinaires d’un caractère souvent dégoûtant et répugnant ; il y avait enfin des études élémentaires d’anatomie et des études très poussées en géométrie, dans l’art d’ingénieur et en architecture.

Lorsque le prince Moïse fut arrivé au grade de « capitaine d’écurie », il renonça au titre de « Père de dieu » qu’il portait par suite de la participation de sa mère aux cérémonies du temple d’Ammon à Ramsès. Au grand regret de la princesse et à la joie des prêtres il choisit la carrière militaire.

Il prit part à diverses expéditions envoyées par le Pharaon à l’intérieur de l’Afrique. L’armée traversa la partie occidentale du continent et ramena des centaines de milliers d’esclaves, blancs et noirs, pour le travail des champs. Moïse marcha vers le sud, pénétra en Abyssinie et se distingua en s’emparant de la capitale, plutôt grâce à son ingénieuse stratégie qu’en raison de ses qualités guerrières.

Au retour de cette expédition, il reçut le titre de « Porteur d’éventail », ou flabellifère, auquel il avait formellement droit en vertu de son rang à la cour. Il avait dès lors le privilège de faire partie de l’entourage du Pharaon, dans toutes les réceptions officielles, et de se tenir alors immédiatement derrière le trône. Par là, son prestige aux yeux des principaux courtisans se trouvait très consolidé et sa position très renforcée à l’égard de ses adversaires.

Mais le jeune prince, bâti en athlète, doué d’une constitution de fer, grand comme un jeune palmier, agréable à voir, jouissant de hautes protections à la cour en sa qualité de fils adoptif de la bien-aimée princesse, se refusait à accepter pour épouse aucune des filles des grandes familles sacerdotales que sa mère lui proposait. Il restait indifférent aux honneurs de la cour et s’abstenait très souvent de faire usage du haut privilège lui permettant de se tenir derrière le trône du Pharaon, en compagnie des plus nobles Égyptiens, lors des audiences officielles. Il s’abstenait également des grands sacrifices et des autres cérémonies du culte dans les temples principaux. Il évitait même de prendre part aux processions du matin pour saluer le soleil, rite extrêmement sacré. Et, comme pour faire de l’opposition, il s’occupait de choses qui faisaient naître le soupçon qu’il était un perturbateur de l’ordre établi, un provocateur des classes inférieures. Il était considéré avec haine par les êtres et indisposait, au risque de sa carrière, voire de sa vie, même les gens de son propre cercle, ceux qui entouraient la princesse.

Par suite de ses relations avec les tribus d’esclaves hébreux de Gochène, il commença à s’intéresser à l’ensemble du système social égyptien.

Il ne lui fallut pas grand temps pour découvrir que sa propre tribu, celle des Hébreux, ne représentait qu’une petite partie du corps des esclaves, qu’un élément sans importance dans l’économie générale de l’Égypte pharaonique. En fait, leur nombre était si peu important que les scribes et les chroniqueurs des temples n’en n’ont pas fait mention, et qu’on n’en a même pas gravé le nombre à l’intention des générations à venir sur les documents de pierre. Ils n’étaient considérés que comme une tribu de briquetiers parqués dans la nouvelle ville-grenier de Pithom, que le Pharaon faisait construire sur le territoire de Gochène. Ils étaient, il est vrai, extraordinairement prolifiques, mais les inspecteurs du Pharaon avaient trouvé un remède à cela : ils tuaient tous les garçons. Par contre, les esclaves hébreux s’appliquaient par tous les moyens à sauver le plus d’enfants possible.

L’armée du Pharaon ramenait des esclaves des contrées proches et lointaines d’au-delà des déserts : Hittites et Ammonites, Cananéens et Moabites, Arabes du désert et des régions au-delà de la mer Rouge, Abyssiniens du Sud, des noirs et des blancs de partout. Le corps entier de l’Égypte était dévoré par cette lèpre : l’esclavage. D’ailleurs, les esclaves n’étaient pas exclusivement des étrangers faits prisonniers au cours de batailles ou de raids. Il y avait parmi eux des Égyptiens de naissance. C’est pourquoi il n’existait pas d’hommes libres en Égypte, à l’exception du Pharaon, de son opulente cour, du haut clergé et des fonctionnaires les plus élevés. Même les courtisans, les prêtres et les fonctionnaires étaient si fortement imbriqués dans ce système totalitaire qu’ils étaient les esclaves du Pharaon. Pas un paysan ne labourait la terre pour lui-même, pas un jardinier ne plantait un arbre, pas un berger ne s’occupait de son troupeau, pas un menuisier ne fabriquait une table pour lui-même. Aucun produit n’appartenait à celui qui l’avait produit, mais à celui qui ne l’avait pas produit. Toute la richesse de l’Égypte, depuis le bétail et les récoltes jusqu’au produit fabriqué de l’artisan, revenait à l’État, ou au Pharaon, ou au temple. Artisans et ouvriers étaient payés pour ce qu’ils produisaient, suivant la classe à laquelle ils appartenaient, et suivant la qualité de leur travail. La différence entre le travailleur qualifié et le non qualifié consistait seulement en la meilleure qualité de la nourriture qui lui était accordée. L’artiste, le maçon, le sculpteur, le peintre, l’ingénieur, le scribe, le conducteur de travaux, aucun ne travaillait de son plein gré, mais sous l’aiguillon de la faim. L’inspecteur des esclaves travaillait pour son maître exactement dans le même esprit que les esclaves qu’il excitait au travail, et il existait un dicton populaire affirmant : la tâche de l’inspecteur scribe est de fouetter l’âne, c’est-à-dire le simple ouvrier, mais l’un et l’autre sons les esclaves du dieu leur suzerain, du royaume, c’est-à-dire du Pharaon.

Le système totalitaire avait été tellement consacré par la coutume et l’éducation que la moindre réflexion faite à ce sujet soit par un membre du petit groupe qui détenait le pouvoir, soit par quelqu’un des masses obscures, aurait été regardée comme un mélange de haute trahison et de blasphème. Effectivement ce mode de vie s’était établi si tacitement et complètement que jamais personne ne se permettait de l’attaquer. Dans sa misérable hutte de roseaux, l’ouvrier des champs asservi grognait et disait qu’il était une bête de somme trop chargée et trop mal nourrie. Les foules opprimées exprimaient leurs souffrances en de pathétiques chants populaires, pleins de larmes et de tristesse du cœur. Elles n’avaient même pas un dieu devant lequel épancher leurs chagrins, même pas une loi qui leur fournît l’espérance ou le courage. Elles n’avaient même pas une loi où apprendre ce qui était permis et ce qui était défendu. Par là, l’espèce humaine était ravalée au rang de la brute, et c’était à ce niveau que les masses vivaient. Les femmes avaient des rapports sexuels avec des boucs, les hommes avec leur bétail ; il en naissait des monstres et des infirmes ; on jetait les infirmes aux animaux ou bien on les tuait d’une autre façon ; ceux qui grandissaient étaient destinés à faire sans cesse un travail accablant.

Tel était l’état de choses en Égypte ; tel il apparut à Moïse, ce prince étranger, lorsque, touché pour ainsi dire par le doigt de Dieu, il fut emporté vers les hauteurs d’où il put percevoir la corruption, le crime et le mal, dans lesquels ce pays était plongé. Une fois de retour à la cour du Pharaon, il dépassa les limites de son éducation et se rendit compte de la distinction existant entre le bien et le mal, qu’il n’avait pas aperçue jusqu’alors. C’était comme si, par ce qu’il y avait d’étranger en lui, s’était éveillé un homme appartenant non seulement à un autre pays et à un autre peuple, mais aussi à un autre monde, où fussent connus des poids et des mesures capables d’évaluer les actions humaines. L’injustice qui écrasait ce pays le blessait ; les voix des générations passées résonnaient obscurément mais puissamment dans son sang.

Esclave dans la maison du Pharaon – ainsi qu’il se considérait – il n’avait pas de dieu à qui adresser ses prières, en qui mettre ses espérances. Les dieux de l’Égypte n’avaient jamais été les siens ; il avait toujours éprouvé pour eux une profonde aversion ; il haïssait leurs actions, leurs statues semblables à des momies qui remplissaient les temples et les palais égyptiens ; il haïssait surtout les dieux de l’au-delà : Osiris, maître de la mort – assis sur son trône et tenant dans la main les emblèmes de sa puissance : la crosse et le fouet – prêt à juger les âmes des morts amenés devant lui ; Horus, son fils, à la tête de faucon, au service duquel sa mère, la princesse, songeait à vouer Moïse, le dieu qui conduisait les morts devant Osiris, qui leur prenait le cœur et le pesait. Selon la sentence, le mort était transporté soit au paradis, en compagnie d’Osiris, soit transformé en noir verrat. Moïse avait horreur de cette préoccupation de la mort, et de tout l’attirail qui s’était développé autour, toutes ces préparations pour l’autre monde qui entraînaient tant d’esclavage, de misère et de pleurs ici-bas.

Il n’était pas capable de cacher ses sentiments.

Outre l’esclavage et les dieux, Moïse haïssait tout spécialement les rites mortuaires. La reine Néfertori, épouse de Ramsès, avait été malade pendant longtemps et, pendant sa maladie, des dizaines de milliers d’esclaves avaient construit son mausolée dans la Vallée des Rois. D’autres milliers avaient travaillé à la décoration et à l’équipement de ce tombeau. Les plus grands artistes de l’Égypte en avaient préparé le plafond et les parois.

Le plafond était orné de lapis-lazuli ; sur les murs, des peintres de talent avaient représenté des scènes de sa courte vie, et des sculpteurs avaient sculpté des bas-reliefs dans les roches que les esclaves avaient apportées du lointain désert ; ils avaient creusé la place où l’on devait mettre son cercueil ; au-dessus de la reproduction en pierre de sa momie étaient groupées des images en pierre des dieux ; des fabricants de parfums, des collecteurs d’encens, des tisseurs de lin avaient préparé les matériaux pour l’embaumement de la momie ; des exorcismes avaient présidé à ces opérations et, pendant tout ce temps, des maîtres artisans, des joailliers, des sculpteurs sur bois avaient créé l’ameublement, les coffrets et les parures que la reine devait emporter dans sa tombe ; tandis que d’autres s’occupaient des viandes fumées, des huiles, des fruits, des canards et des oies qui rempliraient le tombeau en même temps que ses animaux préférés.

Lors des funérailles, la reine morte et les représentations de sa momie furent installées dans l’attitude de la vie à l’entrée du mausolée ; elles étaient supportées par des prêtres parés des masques de divinités. Devant la reine, une longue procession d’esclaves défila portant dans la tombe les tables et les sièges de bois et d’ivoire ornés d’or et de lapis-lazuli ; le pavillon sur lequel la reine reposerait, les lits et les linges, les baumes, les parfums, les bijoux et les chemises vinrent ensuite. Puis ce furent les esclaves avec les provisions, comme pour un grand banquet destiné à des vivants, de la volaille vivante, des corbeilles tressées remplies de pain et de gâteaux, des cruches d’huile et de vin, des vases de fleurs et même un bœuf et des chèvres ; enfin, ses deux chiens favoris.

Au cérémonial régulier des funérailles les prêtres ajoutèrent un détail tout à fait digne de remarque : à un certain moment, la reine momifiée ouvrit la bouche et proféra une longue exclamation de surprise et d’admiration. Et, lorsque la grande prêtresse, sous les habits de la déesse Isis, porta au nez de la momie le symbole de la vie éternelle sous la forme d’un arc – ce qui signifiait que la déesse maintenant reconnaissait la reine comme l’égale des dieux – un flamme jaillit de sa bouche, invention des prêtres-magiciens, sortant du front d’Isis, et une sorte de fusée s’éleva dans le ciel, miracle manifeste aux yeux de tous.

La cour entière exulta de joie à la vue de cette preuve glorieuse de l’admission de la reine parmi les divinités en tant que l’une d’entre elles, et de son couronnement comme mère des dieux, ainsi que l’avait été Isis.

À cette occasion une maxime devint courante, qu’on attribua à « l’Étranger », ainsi que l’on nommait Moïse dans les milieux ecclésiastiques. Il semble que ce fut un esclave, un scribe de la maison du Pharaon, qui entendit le prince la prononcer, et la rapporta à l’oreille des prêtres. D’après lui, Moïse aurait à l’un de ses familiers : « En Égypte, le vivant travaille pour le mort. »

Depuis lors, une armée d’espions suivit Moïse partout et surveilla chacune de ses paroles.

On sut que « l’Étranger » fréquentait des esclaves, leur parlait, s’intéressait à leur sort. Il se permettait même de toucher le corps de ces esclaves, acte qui entraînait une souillure et lui ôtait le droit de prendre part aux cérémonies du culte dans les temples, voire d’y pénétrer.

On apprit même qu’il avait puni de sa main un scribe de la cour, parce qu’il l’avait surpris en train de battre un de ses esclaves. Il était vrai que ce scribe était, lui aussi, un esclave, mais il avait reçu autorité « sur l’âne bâté » et, par conséquent, avait le droit de le battre s’il le jugeait nécessaire. Cependant, la vraie faute de Moïse consistait en ceci que lui, un flabellifère du Pharaon, avait, de sa main consacrée à cette haute fonction, châtié un esclave. D’autre part, c’était un crime grave pour un noble courtisan de punir lui-même un esclave : celui-ci devait être puni par un autre esclave ; le martre ne faisait que donner l’ordre.

Toutes ces infractions de la part de Moïse étaient dûment rapportées à Beknékos.

Celui-ci, en sa qualité de suprême grand prêtre du dieu Ammon Râ, était le premier après le Pharaon. Il était le suprême serviteur non seulement d’Ammon Râ, mais de tous les autres dieux, et son autorité s’étendait sur tous les temples et sur tous les prêtres de l’Égypte.

Reçu en audience par le Pharaon, il porta plainte contre Moïse, ce prince étranger, qui blasphémait les dieux, offensait les esprits dans la paix d’Osiris, se souillait au contact des esclaves et excitait ceux-ci à se révolter contre le roi.

Moïse avait un ange gardien à la cour : la princesse, sa mère.

Ramsès II avait beaucoup de filles, car, différentes en cela des garçons, les filles des concubines n’étaient pas mises à mort dans leur enfance. Elles vivaient au harem de la cour. Expertes à la danse et à la harpe, elles étaient les filles dont le Pharaon faisait don. Lorsqu’il fallait gagner la bienveillance de quelque prêtre important, ou récompenser un chef militaire pour quelque succès extraordinaire dans une bataille, ou sceller un accord avec un souverain puissant de la Syrie ou de la Mésopotamie que l’on n’était pas en état de vaincre par les armes, on lui faisait cadeau d’une fille du Pharaon, et il acquérait ainsi le titre de « gendre du roi ».

Ces filles passaient leurs journées dans la grande salle du harem, portant sur la tête des couronnes de fleurs, assises dans des chemises transparentes de batiste fine, entourées de jeunes esclaves nues, qui portaient à leurs narines pour les rafraîchir des fleurs de lotus et s’efforçaient de les distraire en dansant accompagnées par les harpistes. C’est là qu’elles vivaient, ornement de la cour du Pharaon, jusqu’à ce que vînt le moment d’être données par lui en présent à quelqu’un de ses favoris, ou comme récompense de quelque exploit, ou comme instrument suprême de ratification pour un traité.

Moïse avait, lui aussi, reçu une des filles du Pharaon, lorsqu’il avait eu de l’avancement à son retour de l’expédition d’Abyssinie ; mais, avec l’aide de sa mère, il avait réussi à esquiver le mariage. Bathiya sentait qu’un lien indestructible d’amour l’unissait à cet enfant d’origine étrangère. Elle supportait avec patience et tendresse toutes les difficultés, tous les ennuis, toutes les peines que suscitait cette origine étrangère ; et plus elle avait souffert pour lui et plus elle l’aimait. Elle était incapable de lui refuser quoi que ce fût. Elle avait foi en sa sagesse, en sa destinée, en son étoile. Elle le croyait né pour de grandes choses, auxquelles les dieux le prédestinaient et estimait qu’elle avait été choisie pour aider à son ascension et pour le protéger. C’était des dieux eux-mêmes que provenait cet étrange, ce mystique amour qui avait rempli son cœur et s’était répandu sur ce petit enfant. Elle n’avait ni l’intelligence ni le désir de contrôler ses propres sentiments ; elle connaissait seulement cet amour sans limites, cette ardeur profonde envers cette jeune vie qui était devenue une part de la sienne propre.

Moïse nourrissait pour sa mère adoptive un sentiment analogue. Son dévouement et son amour pour elle n’avaient rien à faire avec la reconnaissance ; ses sentiments partaient d’une source plus profonde et plus authentique. Il était vrai que, dans la foule des courtisans qui l’entouraient d’une universelle inimitié, elle seule lui offrait un lieu d’asile et de sécurité ; mais il se rendait compte qu’il y avait en lui, tout au fond, quelque chose d’autre – à savoir que son destin encore ignoré avait eu besoin qu’elle intervînt en sa faveur. Comme elle, il croyait qu’elle avait été choisie pour être sa mère adoptive. Ces traits d’albâtre délicats, jeunes, finement modelés, lui étaient chers et précieux, et il soupirait après elle chaque fois qu’il en était séparé. Une fois devenu grand, lorsqu’il la retrouvait, il sentait sa résolution fléchir : l’intention de quitter la maison du Pharaon, qu’il portait en lui depuis un certain temps, se dissolvait dans le sentiment de dévouement qu’il éprouvait pour sa mère. En sa présence, il se retrouvait enfant. Non, ce n’était pas seulement un culte ému, destiné à compenser les chagrins qu’il lui avait causés par ses façons étranges et dangereuses, pour les réclamations qu’elle devait supporter, pour l’isolement même qu’il lui imposait en raison de la protection qu’elle lui accordait : c’était quelque chose de plus élevé, quelque chose comme une présence sacrée et mystique qui lui venait d’un autre monde. Il se mit à voir en elle un messager de l’Esprit de ses lointains ancêtres, l’Esprit de la tribu à laquelle il appartenait et qui l’avait choisie pour être sa mère et sa protectrice. Et, ainsi, la vénération qu’il ressentait pour ses origines fut partiellement reportée sur elle, cette étrangère dont la destinée avait été liée à la sienne.

Lorsque la princesse eut vent du danger qui menaçait Moïse en raison de la dénonciation faite par le grand prêtre, elle revêtit ses ornements sacerdotaux, s’identifia avec la déesse Isis et se présenta à son père. Avec toute l’autorité de sa dignité divine, elle lui affirma  que Moïse était son fils Horus, et qu’elle s’empoisonnerait aux pieds du dieu Osiris si elle était privée du seul réconfort qu’elle eût dans cette vie : son fils, Horus-Moïse.

La vigueur furieuse de son intervention sauva Moïse d’une mort certaine ; mais il ne s’en tira pas sans douleur. On lui ôta toute fonction officielle à la cour, et on le priva de tout ce qui constituait sa vie sociale. Il fut déchu de tous ses titres et de tous ses privilèges ; même, sans tenir compte de sa mère, on le plaça sous la surveillance d’un gardien éprouvé, l’un des eunuques du temple, qui l’accompagnait jour et nuit.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

 

 

LA princesse que  Moïse appelait sa mère venait d’atteindre sa cinquantième année, mais l’art mystérieux des esthéticiens lui avait conservé l’apparence d’une jeune fille de vingt ans. Son corps svelte était toujours drapé, comme celui d’une momie, dans des linges délicats. Son visage était long et étroit, ses yeux ciselés en ovale. Sa peau transparente, fine et translucide, avait la couleur de l’albâtre. Les savants avaient fait tous leurs efforts pour lui garder cet aspect virginal qui convenait à une femme dont la vie avait été consacrée aux dieux ; et son nez droit, ses lèvres fines, son corps élancé faisaient honneur à leur habileté.

Quand Moïse, par l’intermédiaire du scribe-secrétaire, lui fit demander d’être reçu, elle venait tout juste de rentrer de l’office que, tous les matins, en sa qualité de prêtresse du dieu Osiris, elle célébrait dans le petit temple contigu à ses appartements.

Elle venait d’enlever la couronne en forme de lune à deux cornes qu’elle portait comme déesse Isis. Son cœur était surexcité, plein d’un fluide semblable à celui d’un morceau d’ambre frotté, et qui provenait du cérémonial qu’elle venait d’accomplir, des onctions et de la vêture du dieu, des fleurs de lotus qu’elle lui avait apportées, du chant des hymnes devant lui. Son cœur était encore animé par les instants passés en contact avec le seigneur des enfers, son époux divin, son bien-aimé. Ses émotions se traduisaient par le tremblement de son visage ; ses yeux brillaient et resplendissaient de l’extase ardente où elle se trouvait. Elle se sentait parfaitement excitée et purifiée, comme toujours après les fonctions rituelles devant son dieu.

Elle reçut Moïse dans le petit boudoir intime qui jouxtait ses salles de bains et d’onctions, où elle aimait à se reposer et à se préparer pour le service divin.

À la différence des chambres luxueuses et des salles de banquet du palais, avec leurs innombrables colonnades de lotus, le boudoir de la princesse était une simple pièce, sans colonnes, aux parois unies et nobles. Seul le plafond était décoré en rouge, en jaune et en violet. La princesse était étendue sur un lit de bois sculpté, incrusté d’ivoire et orné de lapis-lazuli. À côté d’elle se trouvait une table à tiroirs faite des mêmes matériaux et décorée de la même façon.

Sur sa lourde perruque dont les boucles étaient entrelacées de broderies d’or, elle portait une rivière de diamants se terminant en tête de faucon. Une collerette couvrait son buste haut et svelte. Sa robe de batiste tombait en plis nombreux jusqu’à ses pieds appuyés sur un escabeau. Devant elle se tenait une jeune esclave nue qui lui faisait respirer le parfum d’une fleur de lotus.

Lorsque Moïse se présenta, en inclinant profondément la tête, elle renvoya la jeune fille. Elle le fit asseoir près d’elle sur son lit et, prenant ses mains dans les siennes, elle lui dit tendrement :

« Ton visage m’est cher, ô mon fils, comme le visage d’Horus est cher aux yeux de sa mère Isis. Qu’as-tu à me dire de ce que les dieux t’ont révélé ?

– Je suis ton serviteur, celui que tu as élevé au rang de fils. Les étoiles de la nuit sont témoins de la tendresse que la mère a démontrée à son enfant, et c’est leur témoignage qui me donne le courage de te découvrir mes pensées. Je suis allé voir mes frères et j’ai contemplé leur dur travail. J’ai trouvé mon père et ma mère parmi eux ! »

Un profond chagrin recouvrit le visage de la princesse. Sa peau sous les fards prit une pâleur nouvelle. Sa poitrine trembla. Elle se domina pourtant et répondit :

« Je savais que tu trouverais un jour la route conduisant à tes parents parmi les esclaves de Gochène. Ce n’est pas moi qui t’ai séparé d’eux. C’est par ta propre mère que je t’ai fait allaiter quand je t’eus découvert sur le Nil, ainsi qu’Isis trouva son fils.

– Je le sais, ma mère. Tu as été parfaite pour moi depuis l’heure où tu m’as trouvé. Les dieux t’avaient choisie pour préserver mes pas de tout mal. Comment pourrai-je te remercier pour toutes tes bontés, ô ma noble mère ? » Moïse se leva et s’inclina profondément devant elle.

« Et maintenant, mon fils, que vas-tu faire ?

– Je voudrais retourner chez mes frères et vivre avec eux.

– Une goutte de plus dans l’océan de la servitude en Égypte ? demanda-t-elle d’un ton angoissé.

– Mes frères ne sont pas des esclaves, ma mère. L’esprit de leur dieu est parmi eux. Ils observent ses lois ; ils gardent le souvenir du nom et des actions de leurs ancêtres ; ils vivent conformément aux traditions ancestrales, qui se sont transmises de génération en génération.

– Pourtant, en Égypte, ils sont esclaves.

– Ils vivent dans l’espoir de leur rédemption, selon la promesse divine. Ceux qui vivent dans l’espoir de la rédemption ne sont pas des esclaves, ma mère. Je désire partager leur espoir et leur attente de la rédemption.

– Ne te suffit-il pas d’être le fils de la fille du Pharaon, sans aller chercher une autre rédemption ? Veux-tu échanger ce qui t’a été donné contre ce que tu attends ?

– Ce qui m’a été donné m’est étranger. Depuis le premier jour tu as fait par ton amour tout ce que tu pouvais pour me rendre apte à la mission dont tu avais fait choix pour moi. Mais ce rôle ne me convient pas. La robe que tu m’as accordée se déchire sur moi. L’esprit de mes parents a fait de moi un étranger dans la maison que tu as édifiée pour moi. Je ne suis pas digne de la faveur que tu m’as témoignée, ma mère. J’ai grandi sur ton sein comme un étranger. Je suis pareil à un arbre déraciné et transplanté dans un sol différent. Je n’ai rien à faire avec tes dieux, avec les dieux que tu m’as donnés, et je ne connais pas les dieux qui sont les miens. Il faut que je retourne avec mes frères, afin d’apprendre par eux quel est l’esprit de leur dieu. Je désire savoir qui étaient mes ancêtres. Je désire être replanté dans le sol qui convient à ma nature et à mon espèce. Peut-être trouverai-je le repos et le réconfort parmi mes frères. »

De nouveau, la princesse se prit à méditer en silence, tout en gardant les yeux fixés sur le visage de son fils. Son regard était rempli de compassion et d’affection. Les frissons qui parcouraient son corps montraient son agitation intime. Elle caressa la main qu’elle tenait et dit :

« Mon fils, je ne sais pas si tu trouveras le repos et le réconfort parmi tes frères ; tu as respiré trop longtemps un ait étranger. Mon cœur tremble en moi, mon âme secrète se désole en moi à cause de tes souffrances. Les dieux ont entrelacé les unes aux autres comme des cordages les veines de nos cœurs, et chaque souci de ton sang passe dans le mien... Je sais combien pénible est pour toi le séjour dans les palais luxueux du Pharaon ; mais, seras-tu à ton aise dans les huttes de tes frères ? Je sais que tu es resté étranger à nos dieux ; mais tes propres dieux pourront-ils te devenir familiers ? Tu es comme une plante qui a été alimentée pendant de nombreuses années dans un sol et sous un climat étrangers ; pourras-tu prendre racine et fleurir lorsque tu auras été replanté dans ton sol ? Tes racines se sont habituées à une autre nourriture ; ne vont-elles pas dépérir et se pétrifier dans la terre dure du pays des esclaves ? Tu ne peux vivre comme un étranger parmi des étrangers, tu ne seras pas capable non plus de vivre en étranger parmi les tiens. »

Maintenant, c’était le tour de Moïse de se mettre à réfléchir. Son visage rayonnant et mâle s’assombrit, son haut front arqué se couvrit de rides, et l’éclat de ses yeux s’obscurcit.

« Je sais que le danger est grand, ma mère, répondit-il. Mais je ne peux pas renoncer à cette décision. L’Esprit de mon peuple a éveillé en moi un grand besoin d’amour pour mes frères. Loin d’eux, je souffre davantage que si j’étais avec eux. La nuit, je me réveille et je pousse des cris en songeant à leur esclavage. L’amour et la pitié que je ressens pour eux déchirent ma chair comme le feraient les griffes d’un lion. Toujours, devant moi, je vois leurs corps, couverts de la sueur de l’agonie, s’écroulant sous le poids de leur fardeau. Le fouet qui les frappe me brûle de honte et de souffrance. C’est comme si le Dieu de mes pères avait pris mon cœur et en avait fait une éponge destinée à recueillir leur angoisse. Mon corps est trop faible pour supporter ce fardeau de douleurs. Peut-être, quand je serai parmi eux, quand je serai témoin de leur âpre labeur, pourrai-je partager aussi leur espérance et attendre avec eux la rédemption. Peut-être serai-je encore plus fort que je ne suis tout seul, loin d’eux. »

La princesse étendit sa main sur les yeux de son fils ; du bout de ses doigts elle essuya ses larmes et les porta à ses lèvres.

Moïse la regardait avec stupéfaction.

« Ma mère, que fais-tu ?

– Tes larmes sont les sources par lesquelles les dieux ont fécondé mon corps. Lorsque je t’ai trouvé dans ton arche parmi les roseaux du Nil, cette même fontaine de larmes était ouverte. À cet instant, la déesse m’ordonna de boire tes larmes qui devaient faire naître en moi mon amour pour toi, mon fils. Mon destin est lié au tien et, où que tu ailles, je serai avec toi. Rejoins tes frères, et apprends parmi eux à connaître l’étrange et puissant Esprit qui dirige ta destinée. Je sens, je sais qu’un esprit issu de sphères célestes inconnues, et sur lequel ne s’étend pas la puissance de nos dieux, est chargé de te conduire. C’est lui qui guide tes pas, comme le pilote guide ses bateaux. C’est lui qui te modèle, comme le potier modèle un vase, afin que tu sois un instrument entre ses mains. Il a veillé sur toi depuis le jour de ta naissance. Il t’a sauvé de maint péril. Il t’a arraché aux crocs des lions. Il a lutté avec nos esprits et les a vaincus. Je ne sais pas de qui est cet esprit, mais je sais que ce n’est pas le mien. J’appartiens à d’autres autorités et à d’autres sphères ; mais j’incline ma tête avec respect devant sa majesté. Je sais aussi que je suis un instrument dans sa main, en vue de l’accomplissement de son dessein. C’est pourquoi j’ai agi, et j’agis aujourd’hui, suivant son commandement et sa volonté. C’est pourquoi j’obéis à ses ordres. Va, mon fils, suis le sentier que l’Esprit de tes ancêtres a préparé pour toi. Il te protégera contre les dangers qui te menacent, ainsi qu’il l’a fait jusqu’ici. Il te protégera contre nos dieux, contre notre mauvais vouloir, comme il t’a protégé contre notre grand prêtre ; et lorsque cet Esprit m’ordonnera de venir à ton aide, je lui obéirai même contre nos dieux. Car c’est là ce que je dois faire, c’est là ce qui m’a été ordonné par le feu de l’amour et du dévouement qu’il a fait naître en moi, par les larmes que j’ai bues de tes yeux. »

Moïse ne pouvait détourner ses yeux du visage de la princesse. On eût dit qu’il était incapable de la reconnaître. Elle s’était soulevée sur sa couche, elle semblait avoir grandi, et son visage était illuminé par une lumière intérieure de sanctification. Elle n’était plus pour lui désormais la prêtresse d’un dieu étranger. Elle était comme la prophétesse d’un dieu qui lui était familier, puisque c’était le sien.

La princesse frappa dans ses mains. La haute porte de son boudoir s’ouvrit et, sur le seuil, apparut une jeune et puissante négresse, portant des anneaux aux oreilles et des bracelets sur ses longs bras. Elle était d’une taille exceptionnelle, avec des seins puissants que soutenait un étroit ruban rouge. Son sexe était caché par un court tablier ; son ventre et son nombril étaient nus. Elle se prosterna sur le seuil du boudoir.

« Fiha, dit la princesse, emmène le prince, revêts-le du vêtement des esclaves et fais-le sortir par la porte secrète du temple d’Isis. Puis, conduis-le aux champs des briquetiers, dans la ville des esclaves de Gochène. Tu seras responsable de sa vie et de son bien-être. Tu resteras avec lui aussi longtemps qu’il aura besoin de toi ; tu feras tout ce que tu dois faire et t’abstiendras de tout ce dont tu dois t’abstenir.

– Je ferai ce que tu m’as dit, Mère puissante, murmura la négresse.

– Va, mon fils, où que ce soit que te conduise l’Esprit de ton peuple », dit la princesse.

Moïse inclina la tête devant elle.

Elle s’approcha de lui et, pour la dernière fois, prit la tête de son fils entre ses longs bras délicats.

« Ma mère ! Mon Esprit sera aussi le tien.

– Lorsque tu l’auras trouvé, viens et parle-moi de lui.

– Oui, ma mère ! »

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

 

 

MOÏSE n’avait qu’un désir, qu’une seule volonté : apprendre à connaître, de plus en plus intimement, de plus en plus parfaitement, son peuple.

Les traditions des tribus étaient transmises de génération en génération par les Anciens d’Israël. Ces « Anciens » n’étaient pas seulement des vieillards. Parmi les tribus, on recherchait toujours les jeunes que Dieu avait favorisés de sagesse et d’entendement. Car on désirait que la tradition se renouvelât dans les esprits jeunes et frais de la plus récente génération. Mais, les plus importants des Anciens étaient effectivement les vieillards.

L’un d’entre eux était aveugle. C’était Ouziel, devant qui tous gardaient un déférent silence. Grand de taille, d’attitude modeste, une mince barbe grise, il semblait avoir fixé irrévocablement ses yeux très loin, comme si, derrière ce que voyaient les autres, il pouvait voir les sources de la connaissance des origines. Autour de lui étaient assis Amram, Yishar, Hébron et quelques jeunes, buvant ses paroles, et répétant ce qu’ils avaient entendu.

On disait qu’Ouziel était si vieux qu’il pouvait se souvenir de la génération venue après Joseph, alors que les Hébreux vivaient en hommes libres à Gochène.

On le tenait en grande vénération parmi les sages. Lorsque Moïse fit sa connaissance, il était déjà affaibli par l’âge. Pourtant sa mémoire était si vive et, quand il rappelait la tradition, il le faisait avec tant de netteté, qu’on aurait dit qu’il avait vu jadis, de ses yeux maintenant fermés sur l’éternelle nuit, les choses dont il parlait. On aurait même pu croire que c’était volontairement qu’il avait clos ses yeux afin de conserver intact chaque détail des évènements et des hommes du passé.

C’était lui qui avait le dernier mot lorsqu’il y avait discussion ou hésitation à propos d’un incident d’autrefois, d’une coutume transmise par les patriarches, d’un nom contenu dans les tables généalogiques, d’un terme employé par les ancêtres. En effet, ce n’étaient pas seulement les incidents, les révélations et les coutumes qui étaient considérés comme importants ; la langue et les mots légués par les générations précédentes avaient aussi leur importance. On attachait beaucoup de prix à l’uniformité de la tradition et l’on tenait à ce que chacun des Anciens fût parfaitement instruit des phrases et des expressions et même des termes dans lesquels le récit avait été transmis. On n’avait jamais vu un Ancien ajouter ne fût-ce qu’un mot à la tradition, ou l’en retrancher, de quoi que ce fût qu’il s’agît.

Moïse, assis près d’Ouziel, écoutait et répétait tout ce qu’il entendait au sujet de la vie des ancêtres depuis les tout premiers jours, et les paroles du vieillard étaient gravées dans son cœur comme avec un stylet d’acier.

Et soudain Moïse s’aperçut du contraste existant entre l’Esprit d’Abraham et les dieux égyptiens. L’Esprit qui était apparu à Abraham n’était pas un esprit de mort. Ce n’était pas un Osiris, dieu de l’éternelle nuit, à qui le Pharaon était identifié dans la mort ; ce n’était pas le dieu Râ, avec qui le Pharaon s’identifiait au coucher du soleil. C’était le dieu de l’être éternel, de la création, du devenir, de la vie, de tout ce qui était là, de toute présence. Oui, il y avait en lui une puissante présence, celle de tous les mondes. Car tous les mondes, tout ce qui existe – soleil, astres, nuit, le connu et l’inconnu – tout faisait partie de Sa création. En Lui était inclus celui pour qui la création avait été décrétée : l’homme. Et, par l’alliance conclue par Abraham avec cet Esprit, une alliance avait été conclue entre tous ses descendants pour qu’ils fussent au service de l’Esprit ; non par la mort, mais par leur façon de se conduire.

Chacun des esclaves frères de Moïse, tels qu’il les voyait piétinant de leurs pieds nus la terre visqueuse pour en fabriquer des briques destinées au Pharaon, était une part de la grande connaissance qu’il avait d’Abraham. En eux vivait la promesse de l’Esprit. Et par cette promesse l’espérance de l’avenir, l’espérance de tout être avait été infusée dans leur sang et leur moelle, parce qu’elles étaient la vie.

Non, ils n étaient pas les esclaves du Pharaon, ces hommes, ces enfants de Joseph, ainsi que les appelaient les Égyptiens, – et ainsi qu’ils étaient heureux de s’entendre appeler, car le fait qu’ils descendaient du sauveur de l’Égypte était un des éléments de leurs revendications à l’égard des Égyptiens. Dans ces corps torturés, sous la corde et le fouet, coulait le sang d’Abraham. Et, bien qu’ils fussent couverts des cicatrices causées par le fouet, la promesse vivait en eux et l’espoir de l’homme en son dieu.

Avant toutes choses, Moïse était un homme des réalisations pratiques. Il ne perdait de vue rien de ce qui l’entourait, il devint donc bientôt familier avec son entourage. Il comprit facilement toute la structure du système d’esclavage qui maintenait ses frères dans les chaînes. C’était un système basé sur un code rigide et qui résistait au plus petit changement ; à sa grande peine et à sa grande honte, Moïse eut vite fait de découvrir que ses propres frères de servitude, et même les membres de sa propre tribu, avaient une part de responsabilité importante dans le maintien de ce système. Ils contribuaient à l’asservissement des tribus en assumant les fonctions de surveillants des esclaves et de fonctionnaires de l’esclavage. Ils négociaient avec les autorités égyptiennes quant au nombre des esclaves hébreux nécessaires pour tel ou tel travail, et décidaient entre eux quant au choix des autres surveillants. Ils assumaient la responsabilité de distribuer les vivres entre les travailleurs et recueillaient les produits fournis par les Hébreux qui, en échange, recevaient le privilège de cultiver leur propre terrain.

Moïse découvrit en outre qu’il s’en fallait que tous les Bnaï 1 Israël fussent condamnés aux travaux grossiers de la fabrication des fours à briques. Ce n’était là en fait que la tâche inférieure du travail matériel. Les Égyptiens savaient réfléchir : ils n’étaient pas disposés à favoriser la haine aux dépens des talents qu’il était possible d’exploiter. Chaque fois qu’un jeune esclave manifestait son intelligence ou son habileté, on le mettait en apprentissage chez un maître artisan où on le formait à servir les Égyptiens à un titre supérieur.

Tout près des champs de glaise où l’on cuisait les briques, Moïse découvrit les huttes des maçons : des chaumières ouvertes dans le sable chaud, protégées par des feuilles de palmier des rayons cuisants du soleil. Des rangées successives d’échines se penchaient sur les blocs de pierre ; des rangées successives de mains habiles d’esclaves saisissaient les assiettes de bronze et les maillets de bois, et chaque rangée de travailleurs était dominée par les inévitables surveillants qui, le fouet en main, conservaient le rythme du travail. Dans d’autres huttes, les blocs façonnés étaient polis et acquéraient la finesse et le brillant du marbre. Dans d’autres enfin, des artisans d’un rang supérieur étaient employés à ciseler des images décoratives pour l’ornement des temples.

Chaque esclave, qu’il fût simple manœuvre ou ouvrier qualifié, était également soumis au fouet. À cet égard, il n’y avait aucune différence ; il n’y en avait pas non plus en ce qui concernait l’esclavage qui était complet, implacable et irrévocable. Depuis le jour de sa naissance, l’enfant à qui on accordait la vie appartenait au Pharaon. Même les femmes enceintes étaient attachées à leur métier à filer. Linges, couvertures, linceuls, il n’y en avait jamais assez en Égypte pour les vivants et pour les morts.

Le bâton des surveillants maintenait un rythme rapide constant, au moyen de tambourins, et les pieds des ouvriers observaient le même rythme en appuyant sur les pédales ; leurs mains, en poussant la navette à travers le métier. Chaque fois qu’une main ou un pied sortait du rythme, le fouet s’abattait. Les membres et les muscles étaient ainsi portés à la plus haute tension possible, sans pause ni repos ; et, à côté de leur mère, à la même vitesse, travaillaient les petites filles.

Mais les champs de glaise, les travaux sur la pierre, et le tissage n’épuisaient pas les variétés du labeur imposé aux Bnaï Israël réduits en esclavage. Moïse ne tarda pas à apprendre qu’il y avait un grand nombre d’Hébreux « loués » à de riches Égyptiens. Leur travail pouvait être le plus grossier, aux champs et au jardin, à la pêche ou à la garde des troupeaux ; ou bien, des plus délicats, et réclamer une habileté supérieure.

Et, ainsi que Moïse le découvrit également, ils étaient soumis non seulement au Pharaon, mais aussi aux surveillants hébreux, Korah, Dathan et Abiram, qui avaient le pouvoir de « louer » des esclaves pour n’importe quelle sorte de travail. Tout enfant d’Israël appartenait au Pharaon, ses talents et ses connaissances étaient à la disposition de Korah et d’autres surveillants hébreux.

Bien plus que par l’asservissement des enfants d’Israël aux Égyptiens, Moïse était profondément affecté, à toute heure et tous les jours, par leur soumission à des surveillants et à des oppresseurs de leur propre sang. L’utilisation de surveillants hébreux contre les esclaves de leur peuple plaçait une partie de ce peuple sous la domination de l’autre. Le cœur de Moïse brûlait de colère contre ces oppresseurs, et il se fit à lui-même la promesse de partager le sort des porteurs de glaise et des faiseurs de briques, et non celui des hommes éminents de sa propre tribu privilégiée, celle de Lévy.

Amram, le père de Moïse, avait été si accablé par son long esclavage qu’il avait cessé de croire en la promesse faite par Dieu aux patriarches. Par contre, sa fille Miriam, pareille au flambeau de la révolte, portait de hutte en hutte la parole enflammée de l’espoir. Et, lorsque le plus jeune enfant naquit dans la maison d’Amram, il fut sauvé de façon merveilleuse. La fille du Pharaon le découvrit et le porta à la cour de son père, pour l’y élever comme son propre fils.

Ce sauvetage miraculeux de Moïse provoqua un nouvel espoir de rédemption dans tous les membres de sa famille et incita son frère aîné, Aaron, à se préparer au rôle important qui devait être le sien quand les temps se seraient accomplis ; il choisit pour lui-même les fonctions de grand prêtre, en considération de la haute situation que le clergé occupait dans la vie des Égyptiens. Il se consacra à l’étude du rituel des prêtres égyptiens et apprit leurs prières, leurs hymnes, leurs formules d’incantation. Suivant leur coutume, il manifesta une pureté physique et une harmonie extrêmes ; il se vêtait de robes d’une blancheur éclatante ; il oignait ses cheveux et sa barbe qu’il ne rasait plus à la manière des Égyptiens, mais qu’il laissait pousser suivant la mode des tribus ; il améliora sa diction et enrichit ses discours de symboles profondément religieux. Et ce ne fut pas seulement lui-même qu’il prépara pour le sacerdoce, mais aussi ses deux fils aînés, Nadab et Abihou, qu’il instruisit aux fonctions d’assistants de la haute situation qu’il espérait revêtir.

Mais Aaron était si absorbé par le soin de maintenir la tradition vivante des patriarches parmi les tribus et de fortifier l’espoir de l’imminente rédemption qu’il perdit de vue la vie des individus. Non seulement il omit de s’opposer par ses protestations à la façon dont les fils de Korah et les autres traitaient les Hébreux avec qui ils avaient affaire, plutôt comme des bêtes que comme des êtres humains ; même, il était d’avis qu’aussi longtemps que les esclaves seraient en exil parmi les Égyptiens, cet exil devait être accepté tel qu’il était. Mais Moïse, élevé comme un être libre à la cour du Pharaon, ne pouvait pas se résigner à la sauvagerie du régime des esclaves. Il constatait que, tandis que son frère continuait à affirmer la tradition et à se préparer au sacerdoce, les Hébreux, en tant qu’individus, se putréfiaient dans les fours à chaux de l’Égypte. Il lui semblait que, si cela devait continuer encore un certain temps, il n’y aurait plus personne à libérer et personne pour qui l’on eût à préparer des prêtres. Mais il était surtout irrité contre les inspecteurs et les surveillants que les fonctionnaires du Pharaon avaient mis au-dessus des esclaves. Plus d’une fois Moïse essaya d’examiner avec son frère la condition des esclaves hébreux, l’indifférence des fils de Lévy à l’égard de leurs frères, et la conduite des fils de Korah et des autres qui prêtaient leur concours à Pharaon pour rendre plus dur l’esclavage. Mais il recevait toujours la même réponse :

« Aussi longtemps que l’Esprit de nos pères ne descendra pas sur nous, et ne nous rachètera pas de la servitude, ainsi qu’il l’a promis à nos ancêtres, aussi longtemps nous devrons croire que notre temps n’est pas venu. »

Moïse pâlissait de colère, et la parole lui faisait défaut comme toujours aux moments où il était grandement excité. Il tremblait comme un roseau dans le désert, mais s’efforçait de se contenir et de cacher son mépris pour l’esprit de servitude qui régnait dans les cœurs de ceux qui lui étaient le plus proches.

La seule personne de son entourage qui n’acceptait pas l’idée de l’esclavage était sa sœur Miriam. Dans ce corps défait, brûlait une flamme sacrée qui ne lui permettait pas de se reposer et la poussait à une incessante activité. Elle connaissait toutes les familles ; elle les visitait dans leurs huttes, elle était au courant de toutes leurs difficultés, de leurs besoins, de leurs soucis. Elle était aussi au courant des ennuis secrets de toutes les femmes, elle savait les épreuves qu’elles avaient à subir de la part des abominables inspecteurs égyptiens, qui ne cessaient de s’imposer aux femmes juives en l’absence de leurs maris occupés à travailler comme esclaves.

Ce fut par Miriam que Moïse entendit parler pour la première fois du sauvage inspecteur Aharnès et de la façon ignoble dont il traitait les femmes des Hébreux.

Les inspecteurs égyptiens avaient formé le projet de détruire la pureté de la famille telle qu’elle régnait chez les Hébreux, et de les démoraliser afin de mieux les asservir. Les autres, ceux qui n’étaient pas Juifs, ne connaissaient pas le lien familial. Le désir des inspecteurs était de ravaler au même niveau les Hébreux, que le labeur le plus pénible n’avait pu réduire à cet état. Plus que tous les autres, l’inspecteur Aharnès s’acharnait à ce résultat ; et à sa bestialité s’ajoutait la volonté d’accroître sa réputation de maître des esclaves.

La famille qui l’intéressait le plus était celle de Phinéas, fils de Dosi, de la tribu de Benjamin. Il avait jeté les yeux sur sa femme, la belle Chalmout, qu’il avait vue soignant son mari pendant la pause du repas ; il avait remarqué avec quelle gentillesse et quel amour elle le servait, essuyant la sueur de son front. Et la convoitise était née en lui.

Un soir, Aharnès apparut sur le seuil de la hutte de Phinéas ben Dosi. Il demanda à Chalmout de se donner à lui à tel et tel moment, en présence de son mari, et sans qu’il eût à employer la force brutale. Si elle refusait, son mari serait rayé du nombre de ceux qui tiraient les pierres et mis parmi les faiseurs de mortier, travail bien trop pénible pour un homme de son âge. Cependant le mari et la femme étaient décidés à supporter tous les tourments plutôt que de souiller la pureté de leur famille. À partir de ce moment, Aharnès s’employa à rendre la vie intolérable à Phinéas ben Dosi. Non seulement il le mit parmi les gâcheurs de mortier, mais il avait plaisir à attendre le moment où Phinéas, sur le point de s’évanouir, s’arrêtait pour rafraîchir ses pieds brûlants. Alors il se précipitait avec son fouet sur l’esclave pantelant. Aharnès attendait l’heure où Phinéas ben Dosi s’évanouirait réellement et tomberait dans la boue pour y être écrasé sous les pieds des autres ouvriers brutalisés.

Lorsque Miriam raconta cette histoire à son frère, celui-ci resta immobile un instant. Puis, il dénoua le ruban bleu qui couvrait son pagne et rejeta celui-ci. Il n’avait plus maintenant qu’un cache-sexe, le seul vêtement des esclaves.

« Tu jettes l’emblème de la tribu de Lévy ? s’exclama Miriam épouvantée. L’inspecteur va te prendre pour un esclave et te forcer à aller au travail.

– C’est ce que je désire.

– Mais comment veux-tu aider tes frères, si tu es réduit à l’esclavage comme eux ?

– Ce n’est pas à eux que je viendrai en aide, mais à moi-même. Je veux être l’un d’eux, rien de plus », répondit Moïse

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 

 

 

AVEC sa nuque puissante et ses larges épaules, et ses bras semblables à deux marteaux, Moïse paraissait être un esclave géant lorsqu’il se présenta à l’un des inspecteurs hébreux devant les fosses à mortier.

« De quelle tribu ? demanda l’inspecteur hébreu.

– Je viens prendre la place de Phinéas ben Dosi qui est souffrant et ne peut continuer à travailler », dit Moïse.

Dans la fosse à mortier, quelqu’un, le plus maigre et le plus pitoyable de tous, leva la tête de surprise.

« Je n’ai pas reçu d’Aharnès, le chef de travaux, la permission d’autoriser Phinéas à quitter son travail.

– Je suis venu le remplacer, inspecteur. Le compte de briques sera fait.

– Mes ordres sont de garder Phinéas ben Dosi à la fosse, et de veiller à ce qu’il n’arrête pas de travailler même un instant.

– Je veux prendre sa place. » Et d’un bond, Moïse était déjà dans la fosse.

« Non, non. Cela ne se peut pas, hurla l’inspecteur, tout en se précipitant sur Phinéas et en le cinglant de coups de fouet. À la fosse ! »

La voix de Moïse monta de la fosse, pareille au rugissement d’un lion :

« Misérable ! Comment peux-tu battre ton frère ? »

L’Hébreu à la barbe blonde se retourna. Il aperçut deux yeux qui lançaient des flammes ; il vit une main levée sur lui, pareille à un puissant marteau. Une frayeur mortelle s’empara de lui à cette vue. Il s’écarta de Phinéas, déjà à demi mort.

Moïse prit sa place dans la chaîne des autres neuf esclaves en train de brasser la glaise, et se mit à les imiter. Ils travaillaient en mesure, comme s’ils avaient dansé, pétrissant avec leurs pieds la terre lourde qu’on avait versée dans la fosse. De temps à autre, des quantités de sable mêlé de paille, de feuilles sèches et de copeaux de bois, y étaient jetées, pour donner plus de solidité au matériau dont les briques seraient formées. Moïse ne tarda pas à sentir une brûlure dans les pieds, comme si du feu se trouvait au fond de la fosse pour réchauffer la masse de mortier. Parfois il ressentait une piqûre, lorsqu’une écharde pénétrait sa chair. Mais la douleur physique était effacée par la joie profonde qu’il éprouvait. Il faisait quelque chose qu’il avait besoin de faire, et la satisfaction de son cœur l’emportait sur la souffrance dévorante de ses membres. Il s’appliquait à travailler consciencieusement, régulièrement, sans s’arrêter lorsque les autres le faisaient, afin de fournir sa bonne part de la quantité exigée de son équipe.

Soudain, il sentit un frisson nerveux de terreur passer sur les corps nus, inondés de sueur, de ses compagnons. Ils se contractèrent, le rythme de leurs pas s’accéléra ; une vague brûlante de terreur passa sur eux et leur sueur se fit plus abondante. Le surveillant au bord de la fosse devint nerveux, lui aussi, et se mit à pousser les esclaves avec une rage nouvelle. Son fouet voltigeait au-dessus des têtes, mais il n’osait pas le faire tomber sur les corps : la peur qu’il avait du géant qui s’était joint à la chaîne retenait sa main.

« Plus vite ! Plus vite ! Un, deux ! Un, deux ! Le pied droit en bas, le gauche en haut ! » Il hurlait, et des gouttes de sueur coulaient de son front.

Un instant après, Moïse vit l’homme dont l’apparition avait mis les esclaves et leur surveillant dans une égale agitation. Sur le bord de la fosse se dressait un Égyptien énorme. Il était nu, avec un simple pagne. Sa tête était rasée ; sur sa poitrine pendait une chaîne à laquelle était accrochée une petite médaille de métal ; il portait à la main une verge de bambou renforcée de cuivre. Il se pencha sur le bord de la fosse, et ses yeux gris, ronds, nus, sans cils, les sourcils rasés comme le crâne, examinèrent avec soin tous les esclaves. En grondant, il se retourna vers le surveillant qui frissonnait.

« Je ne vois pas Phinéas. Est-ce qu’il est tombé dans le mortier ?

– Non, inspecteur royal. Sa place a été prise par un autre.

– Qui en a donné l’ordre ? »

Le surveillant, tremblant et pantelant, ne fut pas capable de dire un mot.

« Qui en a donné l’ordre ? » répéta l’Égyptien d’une voix furieuse.

Le surveillant montra du doigt Moïse. Couvert de mortier jusqu’à la ceinture, Moïse jeta du fond de la fosse un regard impérieux.

« Un ordre donné par un esclave ? rugit l’Égyptien. Donne-lui le fouet. »

Le surveillant, ses pieds se dérobant sous lui, s’approcha de la fosse. Au moment où il levait la main, il sentit sur soi le regard de Moïse, et sa main retomba, soudain paralysée.

« Inspecteur royal, balbutia-t-il avec une terreur croissante, ce n’est pas un esclave.

– Ce n’est pas un esclave ? Ce n’est pas un esclave ? C’est ce que nous allons voir. »

L’inspecteur s’approcha du bord de la fosse et leva sa canne de bambou au-dessus de la tête de Moïse. Hors du mortier se dressait la partie supérieure du corps d’un géant ; sous le front élevé, deux yeux de feu regardaient l’inspecteur.

Le bras tendu de l’Égyptien, tenant le bâton de bambou, s’arrêta, lui aussi, et resta suspendu en l’air, comme pétrifié.

« Ce n’est pas un esclave ? Et alors, qui est-il ? Qui est-il ? hurla l’Égyptien, tandis que le bambou s’abattait sur la tête du surveillant.

– Inspecteur royal, le Pharaon n’y perdra rien. À la place d’un ouvrier malade et faible, tu en as un robuste et bien portant. Le total de briques ne sera pas diminué. Pourquoi frappes-tu un fidèle serviteur du Pharaon, un serviteur qui n’a commis aucune faute ? s’écria Moïse.

– Qui es-tu, toi, pour oser donner des conseils à un inspecteur royal ? Vous êtes tous esclaves du Pharaon, vous appartenez tous au grand roi, que vous soyez malades ou bien portants, faibles ou forts. Ramène ce fainéant à la fosse ! »

Le surveillant hébreu fit alors payer son mécontentement et sa crainte au malheureux Phinéas qui gisait à moitié enseveli dans le sable et ne bougeait pas. Il fit payer doublement et triplement à ce corps malade étendu à ses pieds les coups que lui-même avait reçus de l’Égyptien.

« À la fosse, fainéant, resquilleur ! Tu es paresseux, et non malade. Retourne au mortier ! hurlait le surveillant hébreu.

– Pourquoi frappes-tu ton frère ? cria Moïse. Ne vois-tu pas qu’il est malade ? Que son corps est couvert de blessures ? N’ai-je pas pris sa place ? Est-ce que je ne fais pas son travail ?

– Tu travailleras, et lui aussi. Vous êtes tous les esclaves du Pharaon », hurlait l’Égyptien en se joignant au surveillant pour accabler de coups Phinéas.

À peine Phinéas ben Dosi se fut-il traîné jusqu’à la fosse, que Moïse le prit tendrement dans ses bras, comme une mère qui soulève son enfant, et, le tenant ainsi, se remit à travailler la glaise.

« Mets-le par terre. Laisse-le travailler.

– Il ne peut pas. Il ne peut pas se tenir debout.

– Alors, laisse-le tomber et qu’on l’écrase dans le mortier. Jette-le dans le mortier. C’est moi, l’inspecteur royal, qui le commande », cria l’Égyptien aux autres esclaves.

Mais ceux-ci, en voyant la fureur qui remplissait les yeux de Moïse, furent aussi terrifiés que l’était le surveillant sur le bord.

Moïse transporta le corps malade et défaillant de Phinéas hors de la fosse, le déposa avec délicatesse dans le sable et dit d’une voix impérieuse :

« Il va rester ici à se reposer. Je travaillerai pour lui. » Et lui-même rentra dans la fosse.

Phinéas gisait immobile, comme si la vie avait déjà quitté son corps.

« Je crois qu’il ne peut pas travailler, fit le surveillant hébreu.

– S’il n’est pas capable de travailler, il sera bon pour autre chose », répondit l’Égyptien. Et, se penchant sur lui, il frappa de toutes ses forces sur la tête de Phinéas avec sa canne de bambou garnie de cuivre. Le corps eut un mouvement spasmodique et retomba sans vie.

« Voilà ! s’écria l’Égyptien. Voilà de la paille pour vos briques. » Et, du bout de sa canne, il fit rouler le cadavre dans la glaise.

Le corps s’enfonça et disparut sous les pieds des travailleurs. Moïse bondit. Ses poings étaient fermés ; ses veines saillaient de tout son corps. Son visage était blême, mais ses yeux étincelaient. Il s’approcha de l’Égyptien qui déjà haletait ; sa haute taille se contracta, comme s’il était déjà écrasé par le géant dressé en face de lui. Il tremblait comme une feuille.

« Si tu es des nôtres, dit l’Hébreu à Moïse d’un ton pleurnicheur, aie pitié de tes frères. Si tu tues cet Égyptien, nous partagerons tous le sort de Phinéas ben Dosi. »

Moïse prit entre ses dents serrées la pointe de sa barbe et partit à grands pas.

« Qui est-ce ? demanda l’Égyptien au surveillant.

– Nous ne le connaissons pas. Mais ce n’est pas un des esclaves.

– Comment le sais-tu ?

– Il parle et agit comme un fils de la liberté.

– Peu importe ce qu’il est. C’est un rebelle. Va annoncer immédiatement à Dathan et Abiram qu’un dangereux agitateur vient de surgir parmi les esclaves et les excite contre le Pharaon. Qu’ils sachent qui il est et prennent les mesures convenables contre lui. Vous serez tous responsables de ses actes. »

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII

 

 

 

MOÏSE était assis sur le seuil de la hutte de son père, et sa sœur Miriam pansait les plaies et les ampoules que la glaise brûlante avait faites à ses jambes. Son frère Aaron, déjà informé de l’incident qui s’était produit à la fosse, lui reprochait sa conduite dangereuse et inexcusable.

« N’avons-nous pas assez d’esclaves pour que tu aies abandonné la cour du Pharaon, afin d’en augmenter le nombre ? Ce que tu as fait a compromis la situation de toute la tribu de Lévy, car lorsque le Pharaon apprendra que l’un des Bnaï Lévy a renoncé à ses privilèges et est entré de son plein gré dans la fosse au mortier pour y travailler sous la surveillance d’un Hébreu, il est capable de nous demander à tous la même renonciation et, alors, Dieu nous en préserve ! nous perdrons tous les privilèges que nous avons si longtemps et si obstinément défendus. Voilà, mon frère, quelle sera la récompense de ton action. Cela ne servira en rien à nos frères des autres tribus, mais tu auras attiré la malédiction de l’Égypte sur ta propre tribu.

– Je ne sais pas ce que c’est que la tribu de Lévy et j’ignore de quel droit elle revendique un autre traitement que nos frères des autres tribus. Je sais seulement que l’Esprit qui apparut à notre ancêtre Abraham est un dieu de justice et de raison. Par les Anciens d’Israël, j’ai appris que l’Esprit qui a créé le monde, l’Esprit d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, a envoyé le déluge sur la terre pour détruire les pécheurs. Il a fait pleuvoir la destruction sur Sodome et Gomorrhe pour la même raison. Mais, du déluge il a sauvé Noé et, à la prière de notre père Abraham, il aurait épargné Sodome et Gomorrhe s’il s’y était trouvé cinq justes. De tout cela j’ai conclu que le dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob n’était pas seulement un dieu d’équité et de justice, mais aussi de miséricorde et de pardon. Nous ne pouvons pas sonder les motifs pour lesquels il a soumis au Pharaon les enfants d’Abraham, pourquoi il permet aux méchants de tourmenter les enfants de son ami. Mais, nous devons croire que c’est un dieu d’équité et de justice, et il l’est, car l’injustice lui est odieuse. Il récompensera dix fois ceux qui aident son peuple, et il imposera sa vengeance à ceux qui le tourmentent. En effet, bien qu’il soit le dieu de la miséricorde et du pardon, il est aussi le dieu de la vengeance et du châtiment. »

La colère d’Aaron s’évanouit devant la foi manifestée par son frère. Entraîné par la passion et l’angoisse qui émanaient de ses lèvres, il tressaillit une fois de plus sous la lumière ardente qui étincelait dans ses yeux. D’une voix plus douce, il répondit :

« Oui, tout cela cessera lorsque l’Esprit de nos frères aura pitié de nous et nous délivrera de l’Égypte conformément à Sa promesse. Jusque-là nous devons supporter le fardeau de notre servitude, nous devons souffrir en silence.

– Mais comment peut-on garder le silence lorsqu’on voit ce que mes yeux ont vu ? demanda Moïse en se cachant le visage dans ses mains.

– Tu sais mieux que personne ce qui arrive aux esclaves qui se révoltent contre le Pharaon.

– Moi ?

– N’étais-tu pas l’un des chefs de guerre du Pharaon qui l’ont aidé à subjuguer des nations ? »

Moïse resta un moment silencieux, et la couleur s’effaça de son visage. Ses yeux s’inclinèrent vers le sol, et il répondit humblement :

« C’est vrai, mon frère Aaron. Tu m’as rappelé ma faute et mon infamie. Par ignorance, j’ai aidé le Pharaon à étendre sa domination sur d’autres peuples, jusqu’au jour où l’Esprit de mes pères m’a enseigné à compatir avec les esclaves de mon peuple, à supporter l’esclavage dans ma propre chair.

– Personne ne doit savoir cela, mon frère Moïse. Il faut cacher cela non seulement aux inspecteurs du Pharaon, mais aussi à nos propres tribus. Surtout, il ne faut pas que Dathan et Abiram en soient informés. Le mieux serait que tu retournes à la cour du Pharaon. Là, tu es protégé par la sœur du roi. Tu nous seras d’un bien plus grand secours que tu ne le serais ici.

– Ma place est parmi mes frères.

– Parmi les esclaves, ni ta liberté ni même ta vie ne sont en sûreté. Va, cache-toi parmi les Anciens d’Israël de façon que l’on ne découvre pas qui tu es. Étudie la tradition et sois réconforté par la promesse de l’Esprit éternel. »

Puis, Aaron prit sa sœur Miriam à part et lui dit en secret :

« Emmène ton frère et cache-le ; sa vie est en danger. »

Mais Moïse refusa de se cacher. Au contraire, il se montra de plus en plus parmi les esclaves.

Personne ne savait qui il était ; et pourtant, les surveillants, non moins que les esclaves, reconnaissaient en lui le fils de la liberté. Son aspect seul le dénonçait comme tel, car, au milieu des esclaves hébreux, aux corps épuisés par la faim et le travail, il semblait un géant entre des pygmées. Sa tête puissante et majestueuse se dressait au-dessus d’eux ; mais plus imposante que son aspect extérieur était la lumière qui resplendissait de ses yeux, la lumière qui éclairait son visage libre et ouvert. Sous le pagne de l’esclave, sans le moindre symbole d’autorité, il commandait aussi bien les esclaves que leurs surveillants hébreux ou égyptiens. Persécuteurs et persécutés tremblaient devant lui et lui obéissaient.

Pour ne pas compromettre sa propre famille et, aussi, pour mieux connaître la vie des esclaves ses frères, il abandonna la maison de son père et s’installa parmi les esclaves. La seule personne qui maintînt le contact avec lui était de nouveau sa sœur Miriam. Ce fut elle qui lui trouva une hutte parmi les travailleurs des champs. Elle se préoccupait de ses besoins, elle l’aidait à pénétrer plus intimement dans les habitudes des esclaves. Et ce fut par elle qu’il apprit ce qu’il était advenu de Chalmout, la veuve de Phinéas ben Dosi.

Après l’assassinat de son mari, l’Égyptien Aharnès la retira des champs et la força à travailler parmi les hommes, à transporter les corbeilles de glaise foulée aux faiseurs de briques. Mais son énergie ne fut ni brisée ni diminuée, et elle ne consentit pas à se soumettre à l’Égyptien. En fin de compte, il se rendit à sa hutte et la viola en présence des habitants de cette hutte. Ne pouvant supporter cette honte, Chalmout se précipita dans la fosse où son mari avait été assassiné et mourut de la même façon que lui.

Lorsque Moïse apprit cette chose il resta longtemps silencieux. Sa tête s’inclina vers sa poitrine, et seul le mouvement violent de ses sourcils trahit la tempête qui faisait rage en lui.

De même qu’Abraham avait reconnu le vrai Dieu parmi le chaos des fausses idoles qui l’entouraient, de même Moïse avait ressenti l’esprit de justice, dans l’océan d’iniquité qui l’entourait à la cour du roi Pharaon. Il avait été élevé dans un monde qui ne connaissait ni poids ni mesures pour le bien ou pour le mal. Dans les ténèbres de la servitude égyptienne, Dieu avait fait naître en lui une claire perception de l’équité. Maintenant, tout péché rencontré était pour lui comme une pierre d’achoppement. Mais, par une discipline d’acier, il contenait les élans de sa rage, sachant bien quel danger menaçait quiconque eût protesté contre une injustice en Égypte.

Il s’en était aperçu à la cour du Pharaon ; mais là, il avait une puissante protectrice : sa mère. Maintenant, chez les siens, il devait mettre un frein à sa colère : il devait voir, écouter, et garder le silence. Car il ne serait pas seul exposé au danger, mais ceux aussi qu’il cherchait à aider.

Maintenant qu’il était informé de la menace suspendue sur les femmes d’Israël, il sentit les rênes lui échapper.

Il se plaça, comme un instrument de justice, au centre des huttes des Hébreux, pour attendre que se manifestât la prochaine tentative d’une telle abomination. Jour et nuit, sans cesse, il s’y maintint.

Un jour, il vit l’Égyptien s’approcher à grandes enjambées du quartier des fosses. La nuit était venue, mais il le reconnut à la lumière étincelante des étoiles. Il marcha à sa rencontre.

« Où vas-tu, Égyptien ? » lui demanda-t-il.

L’homme leva les yeux et jeta sur son interlocuteur un regard de surprise.

« Qui es-tu pour interroger un des inspecteurs du Pharaon ?

– Le Pharaon t’a nommé surveillant du travail des Hébreux – de leur travail, et de rien d’autre. Mais maintenant, ce n’est pas une heure de travail, et ce n’est pas non plus un champ de travail. Qu’est-ce que tu cherches dans les huttes des Hébreux ? »

L’Égyptien resta un moment sans pouvoir parler, tellement il était stupéfait. Il regarda Moïse attentivement, et le reconnut.

« Comment ! s’écria-t-il. N’es-tu pas cet esclave qui a osé déjà une fois entraver le service du Pharaon ? Il y a longtemps que mes hommes te cherchent. Je suis content que tu me sois tombé entre les mains ! »

L’Égyptien avança la main pour s’emparer de Moïse, mais celui-ci le repoussa.

« Le Pharaon t’a nommé surveillant des corps des Hébreux, et non de leurs âmes. Personne ne t’a donné le droit de souiller leurs femmes. Va-t’en et laisse-les en paix.

– Esclave ! Insolent esclave hébreu ! Prétends-tu enseigner à un inspecteur royal quels sont ses droits ? Vas-tu lui donner l’ordre de quitter le lieu où il est ? Bas les pattes ! » Et ce disant, il leva son bâton armé de métal.

Au même instant, avec la rapidité et l’habileté qu’il n’avait pas perdues depuis ses années d’études, Moïse saisit la canne et traita l’Égyptien comme celui-ci avait traité Phinéas ben Dosi.

Puis, il regarda autour de soi. Personne ne l’avait vu abattre le coquin. La nuit était silencieuse et lumineuse. Il souleva le cadavre, le mit sur ses épaules et l’emporta bien loin des huttes des Hébreux, jusqu’à l’orée du désert. Là, au moyen du bâton d’Aharnès il creusa un trou dans le sable : il y jeta le corps et le bâton sanglant. Avec les pieds et les mains il les recouvrit, effaçant les dernières traces de l’abomination qui pendant tant de temps avait constitué un danger mortel pour le camp des Hébreux.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

 

 

LA province de Gochène dans le Delta, où Joseph avait installé ses frères et leurs familles, à l’époque où ils pénétrèrent en Égypte, était l’une des plus fertiles et des plus productives du pays. Des milliers de ruisseaux sortaient du Nil pendant la saison des crues et remplissaient les fossés et les canaux creusés dans le sol noir comme de la poix. L’humus était mélangé des riches alluvions de vase apportées par le fleuve, et la rapide maturité de toutes les plantes, des céréales, des légumes et du chènevis, sous le soleil qui brillait sans nuages pendant toutes les saisons, permettait chaque année une riche et double moisson.

Outre cette abondance des cultures, les fossés et les canaux, qui arrosaient les plates-bandes et les prairies, nourrissaient une inépuisable quantité de grenouilles, de vers, de lézards d’eau, d’innombrables troupeaux d’oies, de canards et d’autres volailles.

Les premières générations des Hébreux protégés par le grand nom de Joseph avaient vécu dans l’abondance. Quelques-uns même, les parents directs de Joseph, et de nombreux membres de la tribu de Lévy, qui ne tarda pas à prendre un rôle dirigeant, s’étaient enrichis et avaient accumulé de vastes propriétés foncières. À côté des ouvriers qu’ils engageaient, ils commencèrent au bout d’un certain temps à employer des esclaves à la façon des Égyptiens ; ils les achetaient sur les marchés que les armées du Pharaon alimentaient de prisonniers de guerre provenant des nombreux peuples asiatiques qu’ils soumettaient. Plus tard même, leur autorité s’étendit sur une partie des tribus plus pauvres qui étaient obligées de demander secours aux plus riches et aux plus énergiques. En conséquence, ils réduisirent en esclavage non seulement des étrangers mais une grande partie de leurs frères qui, incapables de payer leurs dettes, se vendirent eux-mêmes comme esclaves, ainsi que le faisaient les Égyptiens en pareille circonstance.

Le rapide accroissement de la propriété foncière et du cheptel chez les Hébreux fut l’une des causes – peut-être même la plus importante – de l’asservissement de leurs tribus en Égypte. Les Égyptiens étaient poussés à la haine et à l’envie envers ces étrangers qui s’isolaient d’eux par leurs manières et leurs habitudes, qui ne reconnaissaient pas leurs dieux, qui ne payaient pas la taxe des temples : cette envie et cette haine furent suivies par la crainte de voir les Hébreux se séparer de l’Égypte. Et les Égyptiens se mirent à réfléchir quant aux moyens de diminuer la richesse et la puissance des tribus. L’esclavage ne fut pas instauré du premier coup, mais peu à peu, en commençant par les plus pauvres qui étaient tombés aux mains des plus riches. Les Égyptiens commencèrent par confisquer l’héritage des tribus moins privilégiées, celles qui descendaient des servantes de Jacob, en prétextant le non-paiement des taxes et autres dettes. Conformément à la loi égyptienne, les propriétaires étaient inséparables de la terre confisquée. En tout cas, une fois privés de leur propriété, les débiteurs n’avaient pas d’autre issue que d’entrer au service des nouveaux maîtres.

Mais tous ne consentirent pas tout de suite à leur asservissement. Certaines familles se révoltèrent. D’autres abandonnèrent l’Égypte et s’installèrent sur les confins de la terre de Canaan.

La plus forte résistance de la part des tribus fut celle des enfants de Lévy. Ils refusèrent de renoncer aux privilèges dont ils avaient joui du temps de Joseph. Plus énergiques que les autres, solidement appuyés sur la tradition, ils étaient devenus, presque aussitôt après la mort de Joseph, les chefs des tribus. Les conseillers du Pharaon ne tardèrent pas à voir qu’il serait plus facile d’assurer leur domination sur les Hébreux, ces étrangers, par le moyen de leurs propres dirigeants plutôt que par des fonctionnaires n’appartenant pas à leur race. Le gouvernement des Hébreux fut donc placé entre les mains de la tribu de Lévy et, par celle-ci, les Égyptiens introduisirent l’esclavage qui, en fin de compte, engloba toutes les tribus. Mais les privilèges dont jouissaient les Lévites n’allèrent pas jusqu’à assurer la sécurité de leurs fils.

Parmi les familles les plus puissantes et les plus riches des Bnaï Lévy, se trouvait celle de Korah, fils de Yishar, frère d’Amram, père de Moïse.

Korah était alors au printemps de la vie ; il possédait une grande vigueur physique et un aspect imposant. Il gouvernait les tribus par la terreur. Il avait des propriétés foncières considérables, des moutons, du bétail hérités de son père. À l’opposé de son frère Amram, qui avait refusé de travailler en collaboration avec les Égyptiens pour imposer à ses frères le système de l’esclavage, et dont les propriétés avaient en conséquence été confisquées, le jeune Yishar s’était empressé de leur offrir son concours. Ce fut à lui que fut confiée, entre autres choses, la tâche de fournir les surveillants juifs pour les esclaves de Gochène, et de fixer le nombre d’ouvriers nécessaire pour chaque travail. Et le Pharaon récompensa cette fidélité de Yishar, non seulement en lui permettant de conserver les propriétés qu’il avait héritées, mais en y ajoutant les biens des Hébreux rebelles.

Dans la grande maison construite en briques de style égyptien, les Bnaï Lévy étaient assemblés. Seule la plus ancienne génération manquait. Tous ceux qui s’occupaient des esclaves appartenaient exclusivement à la plus jeune. Leur chef et leur porte-parole était Korah.

Assis sur une sorte de trône, il présidait la réunion. Bien qu’il fût seulement âgé de quarante à cinquante ans, il semblait plus âgé en raison de son imposante stature. Il était trapu ; son cou de taureau était recouvert d’une barbe gris foncé, bouclée et tressée à la mode assyrienne. Une robe de couleur le couvrait jusqu’aux genoux. Une chaîne était suspendue sur sa poitrine, et ses doigts courts et gras étaient ornés d’anneaux d’or.

En face de lui siégeait Aaron portant, lui aussi, une robe de couleur qui laissait une de ses épaules nue. D’après la tradition, les fils de Jacob, à leur entrée en Égypte, portaient des robes de couleur, et les Bnaï Lévy s’habillaient de même d’étoffes de couleur pour se distinguer des autres tribus.

Tous ceux qui faisaient partie de cette assemblée avaient de semblables robes ; tous portaient la médaille de métal de leur tribu sur leur poitrine. Les plus jeunes se tenaient debout derrière leurs oncles. Parmi eux se trouvaient Dathan et Abiram, deux des jeunes surveillants. Bien qu’ils ne fussent pas de la tribu de Lévy mais de celle de Ruben, leur situation leur donnait le droit de prendre part à la réunion. Eux aussi portaient des plaques sur leur poitrine et des cannes de bambou armées de cercles de cuivre, insignes de leur rang supérieur dans la hiérarchie des esclaves.

Devant cette grave assemblée, Moïse se tenait debout. Sa poitrine était nue ; il ne portait pas l’emblème de sa tribu. Ses hanches étaient recouvertes du pagne blanc des esclaves ; ses boucles pesantes et sa barbe épaisse flottaient en désordre, comme s’il venait de quitter son travail à la fosse de glaise. Et c’était effectivement le cas. Les Bnaï Lévy l’avaient convoqué à l’assemblée, et il s’y était rendu en venant de son travail d’esclave.

« Moïse, fils d’Amram », dit Korah en tournant vers lui ses petits yeux enfoncés dans les replis de graisse. Puis il éleva sa voix hargneuse, où se devinait en ce moment un mélange de colère et de chagrin. « Moïse, fils d’Amram ! Notre frère ! Lorsque l’Esprit de nos pères a manifesté sa bonté envers toi, et t’a conduit à la cour du Pharaon, nous avons espéré qu’Il préparait en toi un autre Joseph qui libérerait ses frères de l’esclavage. C’est ce que nous avons cru tout au long de ces années ; nous avons vu en toi un nouveau défenseur, un nouveau protecteur des désespérés. De quelle joie nos cœurs n’étaient-ils pas remplis lorsque nous apprenions les hauts faits accomplis par l’un des nôtres au service du Pharaon ! Dans ta destinée, nous voyions un signe donné par l’Esprit et annonçant que l’heure de notre rédemption était proche. Et les anciens d’Israël, ceux qui connaissent l’heure fixée, nous disaient que note agonie touchait à sa fin. Et nous étions persuadés que tu avais été choisi pour cela, et que par toi l’Esprit devait nous rétablir à notre place dans le gouvernement du Pharaon et nous rendre les droits qui étaient les nôtres aux jours de Joseph. C’était à toi qu’il appartenait d’inciter le cœur du Pharaon à agir avec bienveillance avec nous, afin que nous puissions vivre dans la paix et dans la joie comme aux jours d’autrefois. Et qu’est-ce que tu as fait ? Au lieu de libérer tes frères, tu es devenu un esclave toi-même ; au lieu de nous aider à relever la tête, tu as apporté aux frères de ta tribu la menace de l’esclavage. Nous voilà tous suspects de rébellion envers le Pharaon, parce que tu animes les cœurs de nos frères contre la servitude où ils sont et, depuis ta venue parmi nous, nous sommes tombés très bas aux yeux des serviteurs du Pharaon. Tu as poussé les choses si loin que tu as porté la main sur un des inspecteurs royaux en train de faire son devoir à son poste. Et maintenant, voici que nous recevons l’ordre de livrer le rebelle, l’instigateur de la révolte, aux gardiens de l’ordre. Un des surveillants hébreux t’a reconnu comme étant celui qui a menacé de mort Aharnès. Faut-il l’appeler comme témoin ?

– Inutile, répondit Moïse. C’est moi qui ai porté la main sur lui. Devant mes yeux, cet Égyptien a assassiné une âme d’Israël, l’âme d’un de mes frères. Non pour l’exécution d’une loi, non pour remplir son devoir de surveillance, mais en raison de la méchanceté et de la corruption de son cœur, parce qu’il désirait une femme mariée. S’il y a une faute sur mes mains, prenez-moi et livrez-moi aux gardiens de l’ordre. Je suis devant vous, prêt à me soumettre.

– Moïse, fils d’Amram, nous ne sommes pas des juges nommés par le Pharaon pour peser le bien et le mal. Ce n’est pas à nous de dire ce qu’un surveillant doit faire et ne pas faire. Et nous n’avons pas l’intention – Dieu nous en préserve ! – de te livrer entre les mains du Pharaon. Tu es notre frère, notre chair et notre sang. Nous n’avons pour toi qu’une prière, une supplication : abandonne le camp des esclaves et retourne à la cour du Pharaon. Telle est la décision des Anciens de la tribu, et tu es obligé de te soumettre à cette décision.

– Korah ben Yishar ! Ce n’est pas de mes mains, ce n’est pas de la chaire du sang que peut venir la rédemption, mais seulement de l’Esprit unique et seul vivant qui apparut à nos ancêtres et les unit à lui dans les liens d’une durable alliance. Qui suis-je pour que vous reposiez en moi l’espoir des affligés ? Dans le passé, je ne connaissais pas mes frères ; et, maintenant que je les connais, je suis l’un d’entre eux, un esclave parmi des esclaves. Je suis avec eux dans leurs besoins et leurs peines ; avec eux je veux attendre la rédemption. La fosse au mortier pendant le jour, la hutte nue de mes frères pendant la nuit : voilà quelle est pour moi la demeure du Pharaon. »

Le silence régna un instant parmi ceux qui entouraient Korah. Puis, finalement, Aaron se leva et s’adressant à Moïse lui dit :

« Moïse, mon frère, tu es resté trop longtemps libre pour comprendre l’âme d’un serf. Le fils de la liberté peut, lorsqu’il a soif, apaiser sa soif avec de l’eau ; le serf doit apprendre à se désaltérer avec sa soif. Le dos courbé et l’esprit brisé de l’esclave sont son armure et ses armes. Nous ne pouvons être aussi libres que toi dans nos désirs. Nous connaissons aussi les poids et les mesures du bien et du mal. Mais nous sommes forcés de les oublier. Quitte-nous, mon frère Moïse. Si tu ne veux pas retourner à la cour du roi Pharaon, trouve-toi une autre demeure.

– Ma demeure est parmi mes frères qui sont dans le besoin, mon frère Aaron.

– Mais, si tu désires vivre dans la maison de tes frères, il faut assumer l’attitude humiliée d’un esclave. Un homme libre parmi des esclaves attire le danger sur sa tête et la mort sur ses frères.

– Je veux être un esclave, exactement comme ils sont.

– Tu ne seras pas capable de le supporter. Ne vois-tu pas que cela te dépasse dès maintenant ? Va-t’en, avant qu’il soit trop tard.

– Je chercherai à humilier mon esprit, à courber mon échine dans l’esclavage, pourvu que je sois parmi eux, dit Moïse d’une voix suppliante.

– Tu n’y réussiras pas, mon frère Moïse. Le Dieu de nos pères ne le permettra pas. Il faut que l’un de nous soit libre, répondit Aaron.

– Ah ! il faut que je sois parmi eux... il le faut, dit Moïse comme se parlant à lui-même.

– Nous avons fait notre devoir. Nous t’avons prévenu en temps utile », fit Korah en se levant.

 

En dépit de ses efforts, Moïse ne put pas rester l’un d’eux. Avait-il le droit d’être un fils de la liberté parmi les esclaves ? Avait-il le droit de rendre plus lourde encore leur servitude ? Il se rendit bientôt compte qu’il était une pierre d’achoppement sur la route des tribus d’Israël, ainsi qu’Aaron le lui avait dit. Une discipline plus sévère fut imposée aux esclaves hébreux ; les surveillants égyptiens et juifs devinrent plus exigeants. Les heures de travail furent augmentées ; les ouvriers furent chassés de leurs huttes lorsque les étoiles brillaient encore dans tout leur éclat ; ils y furent ramenés lorsqu’elles brillaient de nouveau. Ils eurent de moins en moins la possibilité de travailler les petits jardins attenants à leurs logis. Il n’y avait aucun repos ni pour eux ni pour leurs femmes. Même celles-ci étaient contraintes à transporter les pesantes corbeilles remplies de glaise. Elles ne pouvaient plus s’occuper de leur ménage, préparer les repas de leurs époux, leur apporter leur nourriture au champ.

Moïse lui-même s’aperçut que les surveillants hébreux étaient devenus plus durs et plus brutaux que les Égyptiens. Ils étaient comme fous et cherchaient à obtenir toujours plus de rendement des corps torturés de leurs frères ; et la colère de Moïse devint plus âpre contre les surveillants hébreux que contre les Égyptiens. Il faisait un grand effort pour dominer sa rage et ne pas trahir l’instinct qui le poussait vers la liberté. Mais il ne le supporta pas longtemps.

Il ne pouvait pas ne pas se rendre compte qu’il avait été la cause de cette aggravation de la situation de ses frères. Il ne pouvait plus se faire voir parmi eux. Dès qu’il s’approchait d’un groupe et offrait son aide, soit pour soulever un lourd fardeau, soit pour ouvrir d’un coup de bêche un bout de terre résistant, les esclaves lui tournaient le dos avec terreur et fuyaient devant lui. Ils voyaient en lui un étranger, quelqu’un qui n’appartenait pas à leur monde – ou plutôt qui appartenait au monde de leurs ennemis, un Égyptien déguisé. Et Moïse lui-même, derrière leur dos, surprenait ce que disaient de lui les esclaves hébreux :

« Voilà qu’il s’en va là-bas, le faux Égyptien, celui que le Pharaon nous a envoyé pour nous espionner. »

« Depuis qu’il est là, les surveillants nous fouettent deux fois plus. »

Il devinait d’où provenait cette crainte. C’étaient ses propres parents : Korah, Dathan, Abiram et les fils d’Aaron : Nadab et Abihou, qui répandaient avec ardeur ces méchants bruits, qui le rendaient odieux, dans l’espoir de le forcer à s’en aller.

Il constatait qu’Aaron lui-même l’évitait ; tous, tous restaient à distance et chuchotaient derrière son dos. Il devinait aussi qu’il était suivi par des gens qui le prenaient en filature.

Sa sœur Miriam était la seule qui ne l’abandonnât pas. Elle protégeait la retraite clandestine qu’il avait chez des esclaves amis, et veillait à ses besoins. Un jour, elle lui dit :

« Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais il y a constamment des réunions chez Korah pour s’occuper de toi. Fais attention aux fils d’Aaron.

– Je le sais. Ce sont eux qui me suivent et qui répandent des bruits défavorables sur moi parmi les Hébreux. »

Un jour, il arriva au bord de la fosse où il avait pris la place de Phinéas ben Dosi. Il y arriva par hasard au moment où les deux surveillants hébreux, Dathan et Abiram, étaient en train de bâtonner un ouvrier hébreu qui s’était évanoui au bord de la fosse. Les lanières de cuir de leurs fouets coupaient la chair de l’esclave à demi mort, et des flots de sang coulaient de ses veines.

Une rage folle s’empara de Moïse et, oubliant ses résolutions, poussé par une force qu’il ne pouvait maîtriser, il bondit près de Dathan et d’un geste replia par derrière le bras de l’homme. Le petit visage jaune et méchant de l’esclave hébreu se tourna vers lui.

« Qui t’a permis de nous commander et de nous juger ? s’écria-t-il. Veux-tu m’assassiner comme tu as assassiné Aharnès ? »

Ce même soir, Miriam apporta à Moïse un message d’Aaron :

« Quitte Gochène sans plus attendre. Dathan et Abiram conspirent contre toi. »

Il se décida enfin à partir.

 

Le pays de Gochène était étroitement fermé. D’un côté se trouvait la Méditerranée, de l’autre Égypte. Le seul point par ou Moïse pouvait franchir les frontières du pharaon était le désert de Chour, situé au-delà de la mer des Roseaux. Celle-ci n’était pas la mer Rouge, qui s’étendait plus loin sur la péninsule du Sinaï. C’était un vaste marécage plein de roseaux sauvages et de bambous qui bordait toute la région de Gochène et la séparait du désert. Des bras de la Méditerranée pénétraient dans la région de Gochène, remplissant toute une série de petits lacs et aboutissant finalement à travers les plaines limoneuses du Delta au grand lac de Mara, le lac aux eaux amères. De là, par des fossés et des canaux naturels, les eaux s’écoulaient dans la mer Rouge. Cette mer des Roseaux était peu profonde ; en maint endroit, on pouvait la traverser à pied, bien qu’on fût en grand danger de s’enliser – sort qui avait été celui de bien des réfugiés, de leurs bagages et de leurs troupeaux. Et puis, dans ces marécages, on était environné de serpents venimeux et de crocodiles. Seuls ceux qui connaissaient bien la région savaient où se trouvaient les quelques sentiers permettant de traverser en sécurité. Pour Moïse, cette mer était un monde inconnu ; mais il n’ignorait pas qu’il était plein de dangers. Pourtant c’était la seule voie par laquelle il pouvait échapper aux surveillants du Pharaon et à ses propres frères.

Ainsi attaqué par les siens, il fut sauvé par sa mère étrangère, la fille du Pharaon.

Fiha, la servante de la princesse Bathiya, vint lui apporter un message. Elle le trouva, grâce à Miriam, à l’endroit où il se cachait : L’épée du Pharaon est suspendue tout près de ta tête, aiguisée par la main de tes frères.

« Voici, lui dit Fiha, les vêtements égyptiens que t’envoie ta mère. Mets-les et pars d’ici. Les gardes du Pharaon approchent.

– Toutes les issues me sont fermées, dit Moïse.

– Je connais à travers la mer des Roseaux un chemin pour pénétrer dans le désert de Chour.

– Tu connais bien la mer des Roseaux ?

– Je suis de cette région, et je connais tous les chemins. Prépare-toi et viens avec moi sans tarder : il n’est que temps. »

Moïse revêtit les habits égyptiens, alla prendre congé de ses parents et embrasser sa sœur Miriam. Et ce fils sur lequel étaient fondées tant d’espérances disparut, laissant ses proches dans la solitude.

Toute la nuit, Fiha conduisit Moïse par les sentiers limoneux de la mer des Roseaux et, au matin, ils entrèrent dans le désert de Chour.

« Retourne près de ma mère ; dis-lui que j’ai obéi à sa parole, que je suis devenu un étranger au milieu d’étrangers plutôt que de rester un étranger parmi les miens. »

Mais Fiha ne bougea pas. Elle avait les yeux fixés sur Moïse, des yeux où brillaient la prière et la soumission.

« Que désires-tu, Fiha ?

– Je suis, moi aussi, une princesse, la fille d’une maison royale. Mon peuple, comme le tien, a été réduit en esclavage par le Pharaon ; et, comme toi, je ne puis supporter de voir les souffrances de mon peuple. Prends-moi avec toi, seigneur, et permets-moi d’être ta servante.

– Je ne suis ni prince ni seigneur. Je suis sur le point de devenir un étranger sur une terre étrangère.

– Mais avec toi marche le grand espoir de la libération ; et je voudrais partager cet espoir pour mon propre peuple.

– Retourne d’où tu viens, Fiha. Il n’est rien que je puisse te donner. Tu peux avoir l’espoir, comme chacun de nous, si tu as la foi au grand Esprit qui viendra au secours des faibles et des opprimés.

– L’Esprit de tes pères ?

– Il peut être le tien, car il est celui de tous ceux qui croient en lui. »

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IX

 

 

 

MOÏSE maintenant se trouvait au milieu d’une autre mer : celle du désert. Il ne savait quelle direction prendre, et cela lui importait peu. La solitude des sables amoncelés en collines par le vent s’étendait uniformément devant lui, sans rien qui pût attirer les yeux ou provoquer la volonté.

Il était au milieu du désert sans un frère, sans un dieu. Il y avait longtemps – c’était presque dans son enfance – qu’il avait rejeté les dieux de l’Égypte, et il n’avait pas trouvé l’Esprit de ses pères ; ou, plutôt, il l’avait trouvé et perdu de nouveau. Car, désormais, Moïse se trouvait éloigné non seulement de ses frères, mais aussi de l’Esprit de ses ancêtres.

II avait conçu et senti cet Esprit comme un esprit de justice, comme l’essence de la droiture qu’il avait cherchée toute sa vie. Cet idéal l’avait rempli de tant d’amour et d’adoration qu’il ne pouvait même pas admettre la pensée d’une imperfection dans ses actes. Et cependant il avait devant les yeux l’effrayante réalité de l’Égypte. Pourquoi Dieu n’avait-il pas agi avec les Égyptiens comme il l’avait fait avec Sodome et avec Gomorrhe ? Comment pouvait-Il tolérer que les enfants de celui avec qui Il avait conclu une éternelle alliance fussent foulés aux pieds tous les jours par les faiseurs de mortier, et que leurs os fussent mêlés aux briques dont étaient faits les édifices égyptiens ?

Et puis, il ne pouvait pas non plus comprendre l’idée des quatre cents ans d’esclavage. Fallait-il que Dieu, en les choisissant pour son peuple élu, leur fît payer ce choix par des souffrances et par la servitude ? Moïse ne pouvait saisir la raison de ces souffrances.

C’était essentiellement un homme simple, obsédé par une seule pensée : la distinction entre le bien et le mal. Il voyait d’un côté l’esclavage, la souffrance, l’oppression ; de l’autre, la domination, le péché, la méchanceté. Il voyait les méchants, dans la volupté de leur puissance, écraser leurs frères plus faibles, les traiter comme des bêtes de somme, les condamner à un éternel labeur. Et personne n’était là qui prît la défense de l’opprimé et punît l’oppresseur, comme cela avait été aux jours de son ancêtre Abraham !

Était-il possible qu’aucune promesse n’eût été faite par un Esprit invisible, qu’il n’y eût jamais eu d’alliance avec les patriarches, que tout ne fût qu’un rêve, un moyen illusoire pour adoucir l’amertume de l’esclavage ? Moïse reculait devant l’idée à laquelle l’avait entraîné son amertume... Non, des esclaves ne nourrissaient pas l’espoir d’une rédemption... Ce n’étaient pas des esclaves. La promesse faite par l’Esprit était réelle ; elle vivait parmi eux et donnait une figure à leur vie. L’Esprit de leurs ancêtres subsistait parmi eux et, chaque jour, renouvelait l’alliance. Cela seulement expliquait qu’ils eussent été choisis...

Plongé dans ces méditations, Moïse avançait à travers le désert. Bien qu’il n’eût aucun but, il savait fort bien où il était. Il était muni de provisions – sa mère y avait pourvu par le moyen de Fiha – et emportait, outre sa nourriture, plusieurs bourses pleines de pièces d’argent. Il savait en quel point il avait pénétré dans le désert de Chour et où se trouvaient la ville et l’oasis de Kadech-Barnéa.

Dans sa jeunesse, alors qu’il faisait ses études à l’académie militaire, il avait appris à connaître les lois de Babylone, et tout particulièrement celles qui régissaient les rapports de maître à esclave. Il avait découvert là une certaine mesure de justice. Il y avait découvert infiniment plus de compassion pour la situation des pauvres et des veuves que dans les lois égyptiennes. Maintenant, tandis qu’il errait à travers le désert, il se mit à réfléchir au projet de se rendre à Babylone en passant par le pays d’Édom et le désert d’Arabie.

Le point où il se trouvait alors était un lieu de désolation. Après avoir quitté la petite ville de Souccoth par où Fiha l’avait introduit dans la région des marécages, il n’avait plus rencontré âme qui vive. Il se prépara donc à passer la nuit en cet endroit.

L’obscurité succéda brusquement au crépuscule et, lorsque Moïse s’étendit dans un creux formé par le vent entre deux monticules de sable, les étoiles brillaient déjà de tout leur éclat... Moïse leva les yeux vers elles et se souvint de la merveilleuse histoire du père de toutes les tribus juives, que les Anciens lui avaient racontée : comment, se trouvant sur la route de Haran lorsqu’il fut surpris par la nuit et s’étant étendu sur le sol nu pour dormir, il avait vu en songe une échelle allant de la terre au ciel et sur laquelle montaient et descendaient les anges du Seigneur. Maintenant, Moïse comprenait la signification de ce rêve. Il y avait un lien entre le ciel et la terre ; l’homme n’était pas abandonné à un destin aveugle, comme les animaux des champs, mais était éternellement en contact avec son Créateur qui dirigeait la marche du monte par le moyen des anges qui gravissent et descendent l’échelle reliant le ciel à la terre. À la lumière des étoiles tombant sur les sables du désert, Moïse à son tour reconnaissait les anges, messagers des profondeurs et des hauteurs. C’était comme s’il avait pu toucher réellement l’alliance existant entre l’homme et son Créateur, et entendre la voix de l’Esprit s’adressant à Jacob : Je suis l’Esprit d’Abraham et l’Esprit d’Isaac.

Le cœur de Moïse était plein de frayeur devant l’Esprit de ses ancêtres. De même que Joseph, il avait abandonné la maison paternelle, comme Jacob il sentait que l’Esprit de ses ancêtres l’accompagnait. Comme Jacob aussi, il désirait le prier, l’appeler par son nom, tendre une main vers lui, devenir un avec lui. Mais, au début, il ne savait comment s’exprimer. Il ne connaissait pas le lieu où Dieu était ; il ne connaissait aucun hymne fait pour Lui. Il ne pouvait pas s’adresser à l’Esprit de ses pères avec les mots dont se servaient les Égyptiens pour s’adresser à Râ. Il cherchait à s’unir à l’Esprit de ses ancêtres par un hymne appartenant à lui seul, et non à n’importe quelle idole.

Il se leva, s’agenouilla dans le sable et, levant son visage et ses bras vers le ciel étoilé :

« Vers Toi, dit-il, j’élève ma prière, vers Toi dont je ne connais ni le nom ni la place ; vers Toi qui es au-dessus de moi, bien que je ne Te voie pas ; vers Toi qui es apparu à mes pères, à Abraham, à Isaac et à Jacob. Je ne connais pas Tes voies, et je ne connais pas Ta justice. Mais je crois en la promesse que Tu as faite à mes pères, et je sais que rien de ce qui est fait aux enfants de Ton ami ne T’est inconnu. Tu vois leurs souffrances, Tu entends leurs gémissements ; et Tu accompliras Ta promesse et les délivreras de la servitude. Où que ce soit que j’aille, ne permets pas que j’oublie la détresse de mes frères. Garde solidement l’alliance entre Toi et moi. Et quand l’heure viendra, quand Tu accourras de Ta demeure, avec Ton armée céleste, pour les libérer, libère-moi aussi, Dieu de mes pères, ne me rejette pas de Ton peuple, laisse-moi être l’un d’entre eux. »

Au lieu de continuer sa route vers Kadech-Barnéa, il se dirigea vers Etzion-Ghéber et s’enfonça de nouveau à l’intérieur du désert de Chour. Il espérait ainsi faire perdre sa trace à ceux que le Pharaon avait envoyés à sa poursuite.

Le territoire tout entier qui s’étendait de l’Égypte à Babylone était couvert par l’ombre sinistre de la magie et de l’adoration des idoles. Masse pesante venue de l’Égypte, elle répandait les ténèbres dans toutes les directions où l’on rencontrait des êtres humains. Des reptiles et des animaux répugnants, des momies de chats et de crocodiles régnaient sur l’homme. Des dieux morts faisaient la loi, et la terre était pleine de noirs démons et de superstitions. Dieu s’était réfugié dans le ciel et avait détourné Sa face de la terre, abandonnant Sa créature au hasard et à l’aventure. Il ne semblait plus y avoir nulle trace d’une providence dans les affaires de l’humanité... Toutes les entraves avaient été supprimées, toutes les limites détruites ; l’homme, la bête et le reptile s’accouplaient, pour ne former plus qu’une famille grossière et sans forme.

Le seul peuple qui retînt quelque étincelle de la lumière céleste était l’esclave des idolâtres, comme si les dieux-reptiles s’étaient soulevés contre le Dieu suprême et le tenaient prisonnier tout en gouvernant le monde sans être dérangés.

Tout Moïse se révoltait contre cette vision de l’humanité. Il ne pouvait admettre que le monde fût condamné aux ténèbres éternelles et l’homme à la disparition. Celui qui avait créé le monde l’avait fait dans un but supérieur, et avait tout organisé pour ce but. Il y avait une loi, de l’ordre, un sens dans sa création. Une idée revenait alors à l’esprit de Moïse, idée qui était née en lui quand il avait réfléchi au culte des Égyptiens pour le dieu-soleil. Le soleil n’était pas un créateur ; il n’avait aucun pouvoir sur le destin du monde. Il n’avait même pas de volonté personnelle. C’était seulement l’un des instruments créés et dirigés en accord avec les méthodes d’ordre prescrites pour lui par le Créateur. Il en était de même pour toutes les autres créatures, intégrées dans le système de sa loi. La Grande Égypte, avec sa richesse et sa puissance, était l’esclave d’un esclave. Elle était ainsi, à l’instar de tous les peuples et de tous les individus qui ne reconnaissaient pas le seul dieu vivant, et au contraire adoraient l’un des êtres créés par lui. Et voici que les seuls fils de la liberté étaient justement les esclaves du Pharaon, les fils d’Abraham. Et, même si Dieu différait sa venue, ils ne perdaient ni leur foi ni leur confiance en Lui. Ils restaient libres dans un monde de servitude.

 

Etzion-Ghéber où Moïse parvint après une longue marche était le point de rassemblement des caravanes passant entre l’Arabie et l’Égypte et une étape pour les expéditions envoyées par le Pharaon vers les pays asiatiques. C’était aussi le port sur la mer Rouge servant de base à la flotte royale. Moïse ne s’y arrêta que peu de temps. Il avait toujours peur d’être reconnu par quelque émissaire du Pharaon. En quittant Etzion-Ghéber il se dirigea à gauche, non vers le désert d’Arabie, mais vers celui de Midian qui longeait l’autre bras de la mer Rouge et, après un jour et une nuit de marche, arriva à l’oasis et à la ville de Midian.

Comme c’était la coutume pour tous les étrangers arrivant dans une nouvelle localité, il fit halte près du puits situé hors de la ville et attendit que les habitants vinssent puiser de l’eau, espérant que l’un ou l’autre lui offrirait l’hospitalité.

Le jour n’était pas encore avancé. Les premiers rayons du soleil commençaient à sécher la rosée sur le gazon. Le site plut à Moïse. Il observa les petites huttes en torchis qui se dressaient dans l’ombre des palmiers ; il se sentit rafraîchi par les petits carrés de verdure qui s’allongeaient devant les fontaines, et ses yeux s’y reposèrent après la chaleur constante des sables du désert.

Il se ressouvenait de son ancêtre Jacob, dont il avait entendu avec tant d’intérêt l’histoire des lèvres des Anciens. Il voyait devant soi Jacob assis près des puits de Haran le jour de son arrivée. Et, alors, revinrent à sa mémoire la prière que le patriarche avait prononcée à Béthel et le vœu qu’il avait fait : si Dieu était avec lui dans la démarche qu’il allait entreprendre et lui donnait du pain pour manger et des vêtements pour se couvrir, de sorte qu’il pût rentrer en paix dans la maison de son père, ce Dieu serait son Dieu. Lui, Moïse, n’avait jamais connu la maison de son père. Mais il avait quitté ses frères, et son cœur les regrettait, comme le cœur de Jacob avait regretté Isaac. Et, comme Jacob, il se mit alors à prier Dieu de l’assister dans ce qu’il allait faire. Pour lui-même il ne demandait rien de plus que ce que Jacob avait demandé : du pain et des vêtements ; non un royaume et non un territoire, mais seulement le morceau de pain d’un simple ouvrier et un vêtement pour couvrir sa nudité. Il pria aussi Dieu de le ramener en paix à la maison de son père, afin qu’il pût être de nouveau en paix avec ses frères. En liberté. Ou même en esclavage.

Alors qu’il était là, assis et méditant sur Jacob et sur tout ce qui lui était arrivé près des puits de Haran, soudain, Moïse vit s’approcher Rachel. Il la reconnut. Elle était la plus grande au milieu de ses sœurs. C’était elle, conduisant son troupeau, portant d’un mouvement fier et libre sa cruche sur l’épaule. Ses boucles noires tombaient sur ses épaules, son cou était solide comme une blanche tour. Sa démarche était mesurée et lente, et tout son corps suivait le rythme de ses pas. Derrière le troupeau s’avançaient ses sœurs, poussant les brebis devant elles ; les bêtes suivaient la plus grande des sœurs, lentement, en se réglant sur elle.

Moïse eut un élan pour se rapprocher du puits et verser de l’eau dans l’auge pour les brebis de Rachel. Mais il réfléchit qu’il était étranger en ce lieu. Celle qui approchait n’était pas de sa race, comme Rachel avait été de celle de Jacob. Lui, était un étranger pour cette Rachel qui venait. Il ne pouvait la surprendre et lui dire qu’ils étaient du même sang. Son sang était en Égypte, parmi les esclaves du Pharaon. Il resta donc immobile et observa les sept jeunes filles tandis qu’elles puisaient de l’eau dans le puits et la versaient dans l’étroite auge de pierre. Les bêtes altérées se pressaient vers l’eau fraîche et débordante ; les jeunes filles étaient debout près d’elles, caressant leurs têtes blanches.

Et, tandis que Moïse était assis, un tumulte soudain vint le troubler. Une bande de bergers sauvages, des mains brutales qui se lèvent, des cris, des menaces – et les brebis furent chassées de l’auge. Des bâtons et des fouets étaient brandis sur les pacifiques animaux, qui un instant plus tôt buvaient tranquillement. Ils s’égaillèrent, pris de panique et, avec eux, les jeunes femmes qui s’efforçaient, comme folles et désespérées, de les rassembler.

Oubliant qu’il était étranger, oubliant que les émissaires du Pharaon pouvaient être près de là, et que n’importe qui pouvait l’arrêter et le livrer à eux, Moïse, dominé par son instinct de justice, par sa passion pour la protection des opprimés, sentit sa colère enflammée contre cette bande sauvage de pasteurs. En un clin d’œil, il fut au milieu d’eux. Sa haute taille, ses yeux étincelants, sa voix impérieuse suffirent à terrifier les lâches agresseurs.

« Femmes en vêtements d’hommes ! Boucs sauvages du désert ! Voulez-vous prendre pour vous-mêmes l’eau que des mains délicates de femmes ont puisée avec tant de peine ? L’eau appartient à qui l’a puisée. Allez-vous-en d’ici avec vos troupeaux ! Éloignez-vous des auges !

– Nous vous obéissons, seigneur ! » balbutiaient les bergers.

Moïse aida les jeunes filles à rassembler leurs brebis dispersées, et les ramena aux auges où il les remit entre leurs mains.

Quand les brebis se furent désaltérées, Moïse dit : « Allez chez vous, retournez à votre père. Je vais rester ici et veiller à ce que ces bergers ne vous poursuivent pas et ne vous molestent pas. »

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE X

 

 

 

LES filles du prêtre Jéthro trouvèrent Moïse assis près du puits, comme elles l’avaient laissé, quand elles revinrent le chercher pour l’emmener chez elles sur l’ordre de leur père. Appuyé sur son bâton, il était plongé dans une profonde méditation et ne remarqua pas les sept jeunes filles. La plus âgée éleva donc la voix et dit :

« Mon seigneur, notre père Jéthro nous envoie vers toi. Si nous avons trouvé grâce devant tes yeux, lève-toi et viens avec nous et mange le pain avec nous sous le toit de notre père. »

Moïse se leva et les accompagna.

Le prêtre de Midian sortit au-devant de lui :

« Que bénie soit ta venue sous mon toit ! Mes filles m’ont dit de quelle façon tu as pris leur défense contre les bergers qui leur cherchaient querelle près du puits. De plus, tu les as aidées à abreuver leurs troupeaux. Tu n’as demandé ni paiement ni récompense, et tu as veillé à ce qu’elles ne fussent pas molestées. Je les ai envoyées vers toi. Reste un peu avec nous et mange le pain avec nous. » Jéthro s’inclina devant Moïse ; puis son fils Hobab l’imita. Après eux vinrent les filles, à commencer par Séphorah, l’aînée, jusqu’à la plus jeune, et toutes s’inclinèrent devant lui.

« Je suis trop peu de chose pour la bienveillance que vous me manifestez. J’ai fait seulement ce qui est reconnu comme juste, en protégeant le faible contre le fort, et cela ne requiert ni récompense ni merci.

– Tu as fait seulement ce qui est reconnu comme juste ? répéta Jéthro un peu surpris. Il n’est pas reconnu chez nous qu’il faille défendre le faible contre le plus fort. Puis-je connaître le nom du pays trois fois béni d’où tu viens ? Ce n’est pas l’Égypte, en dépit des vêtements que tu portes.

– C’est une chose admise dans mon peuple.

– Ton peuple ! s’exclama Jéthro. Ne serais-tu pas du peuple d’Abraham l’Hébreu ? »

Moïse le regarda avec stupéfaction.

« Comment connais-tu Abraham l’Hébreu ? Et pourquoi supposes-tu que je suis de ce peuple ?

– Comment je connais Abraham ? Mais qui donc parmi nous ne le connaît pas ? Nos pères et nos ancêtres nous ont parlé de lui, et il est écrit dans nos chroniques qu’il était un ami du Grand-Esprit. Depuis les jours de notre enfance nous avons entendu parler de son hospitalité. Nos pères nous l’ont proposé en exemple. Et tu dois être de son peuple, puisque tu agis conformément à ses principes. Es-tu donc vraiment de la race d’Abraham ?

– J’en suis... et je n’en suis pas... Les descendants d’Abraham sont esclaves en Égypte, mais j’ai été élevé comme un des fils du Pharaon. Mes frères pétrissent la glaise et font des briques ; moi, je suis libre. Je ne suis ni un esclave ni un fils de la liberté. Je n’ai pas pu rester à la cour du Pharaon ; je n’ai pas pu vivre parmi mes frères. Je ne pouvais pas rester libre parmi des esclaves. Je voyais leurs souffrances et leurs besoins, et mes mains obéissaient aux ordres que me donnait mon cœur d’homme libre. Je n’ai pas pu les aider, et j’ai risqué ma vie. J’ai été chassé aussi bien par les bourreaux que par leurs victimes. Je suis en fuite devant les uns et devant les autres.

– Parmi nous tu trouveras asile contre les uns et contre les autres. Notre pays est au fond du désert, loin de la grand-route, à l’ombre du Sinaï. Les émissaires du Pharaon ne pénétreront pas jusqu’ici... et moins encore les plaintes de tes frères. Dieu n’a pas accordé à mon épouse beaucoup d’enfants mâles. Je n’ai qu’un seul héritier et je n’attends pas grand-chose de lui. Il n’est pas fait pour être prêtre et n’a aucun penchant pour cela. Tu peux nous être d’un réel service, toi qui arrives directement de l’Égypte et qui connais, je n’en doute pas, les secrets magiques des temples égyptiens et qui as fréquenté les écoles égyptiennes. Peut-être connais-tu aussi les remèdes de tes ancêtres. On affirme que la tradition en a été soigneusement conservée parmi les fils de Joseph. Toutes ces choses-là peuvent nous être utiles et tu peux nous être d’un grand secours.

– Prêtre de Midian, je resterais volontiers avec vous, mais je ne puis te servir en qualité de prêtre. Mon peuple ne connaît qu’un seul esprit, le Grand-Esprit de nos ancêtres. Il n’en existe pas d’autres. Pour lui la magie est une chose abominable. Si tu veux que je reste avec toi, ce ne peut être qu’à une condition. Mes ancêtres étaient bergers, et je veux être berger, moi aussi. Je garderai tes brebis.

– Ah ! j’avais oublié que ton Esprit est un esprit jaloux. Ton ancêtre Abraham n’a-t-il pas détruit les idoles de son père Térah ? Nous servirions tous le Grand-Esprit si nous le connaissions. Il n’a ni nom ni place ; et les dieux doivent avoir l’un et l’autre. Les hommes ont besoin de quelque chose qu’ils puissent voir, de quelque chose qu’ils puissent toucher de leurs mains, afin de savoir ce qu’il en est. Quoi que tu sois, il est bon de t’avoir ici, toi si grand, ici, où il y a si peu d’hommes et tant de femmes. Dis-moi, berger, quelle sera ta récompense ?

– Un de mes ancêtres arriva comme moi en un lieu étranger. Comme moi, il n’avait que l’Esprit de ses pères pour l’accompagner sur sa route. Comme moi il n’apportait pas d’or et peu d’argent, ni brebis, ni bétail, rien que le travail de ses deux mains. Et, lorsqu’il vit la femme qu’il aimait, il s’engagea à travailler pour elle pendant sept dures années. Lorsque j’étais assis près du puits, j’ai réfléchi sur mon ancêtre Jacob et, dans mon cœur, j’ai prié l’Esprit de choisir pour moi ma route et d’être avec moi parmi les étrangers comme il le fut avec Jacob. Et, tandis que je réfléchissais ainsi, tes filles arrivèrent avec leurs brebis et je vis Séphorah, ta fille aînée, comme Jacob vit Rachel. Et, d’un seul coup, mon âme a été liée à la sienne. Elle a été à mes yeux pareille à une sœur, de même que Rachel le fut aux yeux de Jacob. Donne-moi ta fille Séphorah en mariage, et je te servirai pendant sept ans.

– Tu ne serviras même pas pendant sept jours. Tu seras pour moi comme un fils. Ma fille est à toi, et les brebis sont à toi. Les bergers sont de bons prophètes : c’est du moins ce que l’on dit. » Et, se tournant vers son fils, il ajouta : « Va, Hobab, prépare un riche festin de noces et invite tout le monde. Un fils est venu au prêtre Jéthro – un enfant d’Abraham. Quel est ton nom ? Je ne te l’ai pas demandé jusqu’ici, parce que je pensais que tu ne le confierais pas à un étranger. Mais maintenant que tu es mon fils, dis-moi ton nom.

– Je m’appelle Moïse.

– Je le sais depuis le moment où tu m’as dit qui tu étais. Mais quel est ton nom secret, celui derrière lequel tu te caches ?

– Je n’ai pas d’autre nom. Je m’appelle Moïse.

– Il n’est pas bon pour un homme de n’avoir qu’un seul nom. Il est facile dans ce cas d’agir sur lui par magie, s’il n’a pas de nom pour se cacher. Comme preuve de ma confiance en toi, mon fils, je vais te confier le secret de mon nom caché. J’ai bien des noms, mais celui que je porte pour ma famille, mon nom de famille – là, Jéthro fit une pause et s’approchant de Moïse lui murmura à l’oreille – mon nom de famille est Reuel. Pour les autres je suis Jéthro, mais pour toi désormais je suis Reuel. Toi aussi, il faut que tu aies un nom secret. Lorsque quelqu’un cherchera à agir sur toi par magie en se servant de ton nom de Moïse, il ne t’atteindra pas, car tu seras caché sous ton nom secret que personne ne connaîtra, sauf les membres de ta famille à qui tu l’auras confié. Je t’appellerai... » Et Jéthro s’approcha de nouveau de Moïse et se mit à murmurer à son oreille les termes rituels qui lui donnaient un nom secret.

Tandis qu’il en agissait ainsi, Moïse regardait au-dessus de lui et voyait la multitude d’idoles et d’images et les instruments de magie qui remplissaient la maison. Il se rappela que dans la maison de Laban où Jacob séjournait il y avait un grand nombre de théraphims 2 et il se dit à lui-même : « L’Esprit de mes pères veut que mon destin ressemble, en cela aussi, à celui de Jacob, notre ancêtre, et que je doive vivre parmi des théraphims, tout en croyant en lui et en lui demeurant fidèle. »

La façon dont Moïse avait dispersé les bergers sauvages avait fait une profonde impression non seulement dans la maison de Jéthro, mais chez tous les habitants de Midian.

Midian était une petite oasis au sein du vaste océan du désert ; elle possédait de riches pâturages et de nombreux puits. Les bergers que Moïse avait mis en fuite appartenaient à une tribu qui vivait au bord du désert, tout près de Midian. Les habitants étaient jaloux des pâturages des Midianites et plus encore de leurs puits. Ils avaient toujours été un sujet d’inquiétude pour les Midianites, et nombreuses avaient été les attaques qu’ils avaient faites contre leurs puits et leurs troupeaux. Les habitants de l’oasis vivaient dans une terreur constante d’une attaque générale par laquelle ils auraient été chassés définitivement de leurs champs fertiles. Il y avait peu d’hommes à Midian, et le danger venant du désert augmentait d’année en année. Les Midianites étaient en effet contraints d’utiliser leurs femmes pour garder les troupeaux de brebis et de bœufs, ce qui leur attirait les moqueries des tribus qui les environnaient.

L’acte de cet étranger chassant les jeunes bergers qui molestaient les filles de Jéthro remplit de crainte la tribu des pasteurs et suscita l’admiration des Midianites. Des bruits commencèrent à circuler concernant cet Égyptien à qui le prêtre avait si hâtivement donné sa fille et confié ses troupeaux. C’était un géant et non un homme ; à lui seul, son regard aigu comme une épée avait terrassé les bergers qui étaient tombés dans la poussière à ses pieds. De plus, c’était un mage puissant qui avait suivi les leçons des prêtres de l’Égypte. Les histoires qu’on se racontait à son sujet devenaient de plus en plus fantastiques. On disait qu’il connaissait les noms des dieux et, par ses incantations, pouvait remplir d’eau les puits ou les assécher, ressusciter les morts. Plus les légendes s’accroissaient, et plus le prestige du prêtre de Midian grandissait. On croyait que, désormais, armé de l’habileté et des connaissances de son gendre, il avait appris de nouveaux moyens de guérir, de nouveaux remèdes, de nouvelles incantations et toutes les sortes de pouvoirs magiques qui rendaient l’Égypte si fameuse.

Jéthro n’était pas seulement le prêtre de Midian, mais également son guérisseur, son juge, son médiateur, son aide en temps de difficultés et le conseiller pour tout ce qui se produisait dans les familles et les clans de Midian. Moïse observait les gens qui venaient trouver le prêtre, écoutait les questions qu’ils lui posaient, connaissait leurs difficultés et soupesait les avis donnés par Jéthro. Celui-ci croyait à tous les dieux et cherchait à satisfaire tous ses visiteurs quel que fût le dieu de leur croyance. Il distribuait des amulettes et des formules magiques, aussi bien que des huiles médicinales, des onguents, de l’encens doué de pouvoirs curatifs. Il était profondément versé dans la science des plantes médicinales qu’il avait reçue grâce aux traditions sacerdotales.

Les habitants du désert souffraient très souvent de maux d’yeux et de maladies de la peau, causés par les vents chauds et le manque d’eau. Le prêtre savait quelles étaient les maladies curables, ou incurables, ou infectieuses. Ceux qui portaient des germes infectieux étaient soigneusement isolés : il y avait donc pour l’ensemble de la population des règlements primitifs d’hygiène et des lois diététiques strictes interdisant de manger la chair de certains animaux et de certains poissons que l’on considérait comme dangereux. Tous ces règlements et toutes ces interdictions étaient considérés comme des rites que l’on attribuait à des préceptes divins.

Les Midianites avaient un code primitif où s’incorporait un sentiment grossier de la justice du désert. En première ligne, il y avait les sept lois fondamentales qui, suivant ce qu’on s’accordait à croire, dataient de l’époque de Noé : ces lois avaient été reconnues comme sacrées par toutes les tribus du désert. Contrairement aux Égyptiens, les Midianites étaient très scrupuleux pour tout ce qui concernait l’intégrité et la pureté de la famille, et tous rapports intimes étaient interdits entre les proches, ainsi qu’entre humains et animaux, alors qu’ils étaient très fréquents chez les Égyptiens.

Toutes ces lois ou, pour dire plus exactement, ces coutumes que Jéthro avait introduites chez les Midianites, étaient attribuées à Noé, ce qui voulait dire tout simplement qu’elles étaient très anciennes, qu’elles avaient toujours existé, que c’étaient en quelque sorte des lois naturelles. Mais elles étaient consacrées parce que, de plus, on les considérait comme des commandements provenant de cet Abraham, que nombre de tribus du désert étaient fières de proclamer comme leur ancêtre, soit par son fils Ismaël, soit par son petit-fils Ésaü. Abraham, Ismaël, Ésaü étaient reconnus par tous comme des héros du passé.

L’hospitalité d’Abraham devint un précepte et un devoir sacré pour mainte tribu du désert. Quelques-unes donnaient une importance exceptionnelle au commandement prescrivant d’honorer son père et sa mère, et cela aussi leur était venu sans doute des ancêtres des Hébreux. Il y avait d’autre part des tribus où le droit de primogéniture était pratiquement illimité : lorsque le père devenait si vieux qu’il ne pouvait plus se défendre contre son fils aîné, celui-ci le tuait et héritait ses femmes et ses biens.

À côté de coutumes originellement cruelles et sauvages, il existait donc certaines attitudes d’humanité à l’égard des esclaves et des étrangers. Mais les bons et les mauvais usages étaient admis comme également justes et bienséants. Il n’existait pas de standard extérieur de justice. C’était l’antiquité d’une habitude, d’une coutume, d’une attitude, qui décidait de tout, et toutes les sentences étaient en fonction de cela. Il semble que l’homme, de même que ses dieux, avaient été frappés de cécité et ne pouvaient pas distinguer entre le bien et le mal !

On peut dire du cœur de Moïse qu’il était comme un filtre moral séparant le bien du mal. Observant attentivement la vie autour de lui, il surveillait d’une oreille et d’un œil attentifs toutes les coutumes et habitudes en usage dans les tribus, leurs lois et leurs jugements. Sans la moindre hésitation, il reconnaissait les coutumes provenant de la source impolluée de ses ancêtres. Il y retrouvait la volonté de Dieu. Gardant la foi en l’alliance conclue avec les patriarches et en la promesse qui leur avait été faite, il aimait le bien et haïssait le mal de toute la véhémence de sa nature, et s’accrochait à l’idée de justice comme au seul espoir de salut qui existât dans la mer orageuse de l’existence.

En dépit du haut prestige qui lui était attribué partout, il restait un étranger pour sa famille. On savait dans la maison de Jéthro qu’il appartenait à la tribu des Bnaï Joseph, qui étaient esclaves à Gochène. Mais cela ne le diminuait pas. Les Bnaï Joseph n’avaient jamais été considérés comme des esclaves. On savait qu’ils étaient d’origine aristocratique, et le souvenir de Joseph qui avait été le vice-roi du Pharaon vivait encore parmi les tribus. On savait également partout que les Bnaï Joseph attendaient leur rédemption, et cela, uni à leur descendance d’Abraham, leur donnait du prestige aux yeux du peuple, en dépit de leur situation actuelle. On savait aussi dans la maison de Jéthro que Moïse n’avait jamais été esclave, qu’il avait été élevé à la cour du Pharaon et qu’il avait fait ses études dans les académies égyptiennes. Il y avait étudié, entre autres choses, l’agriculture, qu’il connaissait à fond ; de lui, les tribus apprirent à laisser leurs champs en jachère à certains intervalles, afin de leur faire retrouver leur fertilité.

Avec tout cela, une certaine pénombre, une ombre de mystère, entourait la personne de Moïse, et il faisait peu de chose pour la dissiper. Non qu’il se tînt délibérément à l’écart ; loin de là, car il aidait son beau-père à conseiller les nombreuses gens qui s’adressaient à lui dans leurs misères. Mais il ne voulait pas reconnaître, et moins encore confesser, leurs idoles, et c’était une chose surprenante, car l’on considérait comme tout à fait naturel qu’un étranger venant s’installer en un lieu nouveau adoptât les divinités locales. Lui, par contre, ne participait pas à leurs fêtes. Avec sa franchise habituelle et son ardeur, il se permettait même d’exprimer son dédain pour les cérémonies orgiaques par lesquelles on honorait certain dieu. Et lorsque Séphorah mit au monde son premier-né et voulut tatouer sur son corps les emblèmes de sa famille, comme c’était la coutume pour le premier fils, Moïse s’y opposa rigoureusement.

Il n’adorait pas les divinités locales, il n’observait pas même les rites de son propre Dieu. Il semblait se conduire comme si, lui seul entre tous, était en dehors de la protection divine.

Et c’est ainsi que, parfois, il avait l’impression d’être. Il se voyait alors comme une figure isolée entre le ciel et la terre, et n’appartenant ni au ciel ni à la terre. À Gochène, ses frères l’avaient chassé, et sans aucun doute ils l’avaient déjà oublié. Peut-être avaient-ils aussi oublié le dieu de leurs pères. Et lui-même était dévoré d’une vaine nostalgie pour le Très-Haut, pour le Dieu qui avait jadis apparu à Abraham.

En attendant, il gardait les troupeaux de son beau-père. La profession de berger n’était pas considérée comme inférieure. Au contraire, on la tenait comme une forme du culte religieux. Le pasteur qui passait ses jours et ses nuits dans la solitude, avec ses troupeaux, errant dans le désert, était tout près des dieux. Souvent on le regardait comme un prophète, et l’on venait lui demander conseil. Il connaissait des remèdes et était vénéré comme un saint personnage. Souvent les anciens des tribus, des prêtres et même des chefs, abandonnaient leur haute situation et se retiraient en qualité de bergers dans la solitude du désert.

Moïse, lui aussi, considérait la garde des troupeaux comme une fonction sacrée, parce que les ancêtres d’Israël – Abraham, Isaac et Jacob – avaient tous été pasteurs. Il accomplissait sa tâche avec sérieux et diligence.

D’ailleurs la garde des troupeaux dans le désert n’était pas un travail facile, et Moïse dut se donner beaucoup de peine pour s’en rendre maître. Il fallait pénétrer les mystères de la solitude, apprendre à trouver les endroits secrets, les petites vallées vertes à travers lesquelles coulait l’eau et où s’amoncelait la rosée qui nourrissait les herbes, ou celles où une source isolée jaillissait entre les rochers. Mais, une fois que Moïse eut acquis cette science, il fut d’un grand secours au jeune Hobab, son beau-frère.

Celui-ci connaissait le désert de Midian comme si ç’avait été la cour de la demeure paternelle. Il pouvait y disparaître subitement pendant plusieurs jours et revenir avec des spécimens étranges de cactus, de roseaux sauvages, de feuilles de myrrhe et de camphre, dont son père Jéthro extrayait le suc pour ses médicaments. Lorsque Moïse se rendit pour la première fois dans le désert, Hobab l’accompagna pour lui donner sa première expérience des mystères de la solitude et lui montrer les bandes vertes cachées dans les vallons étroits. Là jamais le soleil ne pénétrait, et la rosée puissante de la nuit s’y maintenant pendant le jour, s’y accumulait, fournissant aux brebis une riche nourriture. Hobab savait quelles étaient les racines de cactus et les feuilles de palmier qui retenaient l’eau, quelles plantes étaient agréables au palais, lesquelles étaient amères et vénéneuses. Il guida Moïse vers les grottes secrètes où trouver un abri pour ses troupeaux et pour lui-même pendant les tempêtes de sable. Moïse apprit avec application, et fut bientôt maître des secrets du désert ; il apprit aussi comment, même là, Dieu avait fait naître la vie et lui fournissait la pâture nécessaire.

Emportant un baluchon contenant des fromages secs et des galettes plates, que sa femme Séphorah avait préparés pour lui, une gourde d’eau pendue à sa ceinture, Moïse surveillait son troupeau. Il étudiait avec application les habitudes des bêtes qui lui étaient confiées. Ces animaux stupides auxquels Dieu n’avait donné aucun moyen de défense dépendaient entièrement de leur gardien. Moïse se fixa pour tâche d’apprendre à la perfection son métier. Il cherchait à comprendre tout ce dont ses brebis avaient besoin, à deviner quand elles bêlaient parce qu’elles avaient soif et quand elles le faisaient parce qu’elles avaient faim. Il prenait soin des petits que les mères mettaient bas dans le sable ; il apprit à deviner la venue des orages et à conduire son troupeau à l’abri. Il acquit une grande expérience dans l’art de découvrir des coins verts et des dépôts d’eau ; et, toujours, il comparait l’état de dépendance où se trouvait la brebis par rapport à l’homme et celui de l’homme par rapport à Dieu.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XI

 

 

 

QUELQUES années avaient passé depuis que Moïse s’était installé chez Jéthro et gardait ses brebis dans le désert. Il s’était accoutumé au métier de berger, et y avait mis tout son cœur. La vie solitaire dans les lieux inhabités où il était seul avec ses pensées, où il pouvait méditer sur ses frères et s’unir par la réflexion à l’Esprit de ses pères, s’accordait bien avec son caractère.

Il se trouvait tout à fait chez lui maintenant dans le désert ; il en connaissait toutes les oasis, tous les recoins verts, les bouquets occasionnels de palmiers, les lieux où se rassemblaient les eaux. Il s’en allait au loin avec ses troupeaux à la recherche de pâturages et, souvent, disparaissait pour plusieurs semaines d’affilée. Il avait appris à se nourrir de sucre de canne et de fleurs de lichen, qui croissaient sur les rochers comme de la mousse et que la rosée laissait derrière elle comme une sorte de givre. Séchées, écrasées comme une pâte, elles pouvaient être cuites et devenir des gâteaux doux et savoureux.

Drapé dans sa houppelande de berger, il se tenait debout ou assis près de ses brebis durant les nuits, contemplant les étoiles pour y apercevoir un signe de l’Esprit en qui sa foi s’était enracinée. Mais, parfois, lorsque ses pensées retournaient à ses frères, lorsqu’il se remémorait leur amère servitude, il se faisait des reproches et se demandait comment il pouvait rester là, assis en liberté, tranquille sous le ciel ouvert, tandis que leur sang était versé par les gardiens d’esclaves du Pharaon.

Errant avec ses brebis à travers les régions écartées, solitaires, désertes, loin des hommes, loin des habitations humaines, Moïse vibrait par tous ses sens en présence de l’Esprit de ses pères et y trouvait son accomplissement. Il le cherchait et le trouvait, non pas dans les cieux, non parmi les étoiles, ni dans le soleil ou la lune, ni dans aucune de ses créations, comme le faisaient les adorateurs d’idoles. Il le ressentait dans l’ensemble de l’univers, par ses démarches et ses caractères. L’Esprit n’avait pas seulement créé les cieux et la terre et tout ce qui s’y trouve ; il les gouvernait et les dirigeait suivant sa volonté. Il avait créé une loi et un jugement pour tous leurs actes et pour la mesure du bien et du mal. Tout ce qui était juste et bon était avec Lui et de Lui ; tout ce qui était injuste et mauvais était contre Lui, contre Sa volonté, contre l’ordre établi par Lui, et devait par conséquent être effacé de la terre.

Il serait fidèle à son alliance, et accomplirait Sa promesse de libérer Israël, mais non par des moyens pusillanimes, par supplication et mendicité, non par l’intermédiaire d’un second Joseph, comme se l’imaginaient les fils de Lévy et son frère Aaron. Non pas en s’humiliant lui-même, en implorant et en flattant, mais par le jugement et la justice. Et, bien que la rédemption se fît attendre, et que le Pharaon se vautrât dans le péché, dans l’assassinat, le pillage, bien qu’il versât jour après jour le sang d’Israël, Dieu apparaîtrait sûrement et lui demanderait compte de toute âme, sang pour sang, vie pour vie. Il demanderait et exigerait des Égyptiens une rançon pour chaque jour de dur labeur qu’ils avaient imposé aux Bnaï Joseph. Sa justice brillerait, pareille à un nouveau soleil dans le ciel, et tout ce qui vivrait verrait que c’était un Juge qui gouvernait l’univers. Il était terrible dans Sa vengeance, et il était splendide dans Sa miséricorde. Et les cœurs des méchants fondraient de terreur devant le Dieu d’Israël, et ils briseraient leurs idoles et leurs images comme des tessons, et ils assiégeraient les tentes d’Israël pour trouver Celui qui aurait tenu la promesse faite à leurs pères et qui aurait agi avec équité envers le fort comme envers le faible. Alors un seul Esprit dominerait la terre, et il n’y aurait plus qu’une mesure de justice.

Sous la chaleur brûlante du soleil pendant le jour, sous la lumière des étoiles pendant les froides nuits du désert, Moïse, auprès de son troupeau, poursuivait la vision d’un juste Dieu d’Israël et l’ensevelissait profondément dans son cœur. Et cette vision lui donnait la force de supporter l’angoisse de ses méditations sur la servitude de ses frères, et d’affirmer sa foi en la venue de la rédemption.

De temps à autre il rentrait du désert chez son beau-père Jéthro, à Midian, près de sa femme Séphorah et des deux enfants qu’elle lui avait donnés. En l’une de ces occasions, le prêtre dénombra son troupeau, passa à travers, y prit les agneaux qui étaient nés pendant le dernier séjour dans le désert. Il les mit à part pour Moïse, afin de constituer le début d’un troupeau lui appartenant.

« Tu as maintenant tes propres enfants, lui dit-il. Il est temps que tu construises ta maison et que tu gardes ton propre troupeau.

– Ma maison sera parmi les fils d’Israël, lorsque l’Esprit de nos pères les libérera de la servitude de l’Égypte. Tant qu’ils sont asservis par le Pharaon et n’ont point de demeure, je n’ai pas de demeure non plus, car pourquoi serais-je plus favorisé qu’eux ?

– Mais ils sont en exil, et tu es chez toi. Ta demeure est là où sont ta femme et tes enfants.

– Ma demeure est là où se trouve mon époux, interjeta Séphorah. Si la demeure de mon époux est dans l’esclavage avec ses frères, ma maison y sera aussi. »

Jéthro, en qui le sentiment de l’ordre et de la justice était profondément enraciné, fut heureux d’entendre ces paroles de sa fille.

« C’est la règle du monde, dit-il, que la femme doit rester attachée à son mari et qu’ils deviennent une seule chair. Mais la place de ton époux n’est plus parmi ses frères en Égypte. Et il ne leur appartient plus. Il a été un étranger parmi eux, et il est aussi un étranger parmi nous. Or, un homme doit appartenir à un lieu déterminé. Il ne peut pas rester toujours entre deux mondes. Le temps est venu pour toi, Moïse, de décider à qui tu appartiens, à eux ou à nous. »

Moïse ne trouva pas de réponse, car il reconnaissait la vérité dans ces paroles de Jéthro : il était un étranger errant entre deux mondes.

« Je sais que ton cœur est avec tes frères en Égypte. Tu n’es pas ici avec nous, tu ne regardes même pas tes enfants. Tu ne penses qu’à tes frères, dit Séphorah lorsqu’elle fut seule avec Moïse. Si tu vas les retrouver, emmène-moi. Je serai l’une d’entre eux.

– En Égypte ? Dans l’esclavage ?

– J’aimerais mieux être là-bas, dans l’esclavage, avec toi, qu’ici en liberté sans toi.

– Je ne peux pas aller retrouver mes frères dans l’esclavage. Tu as entendu ce que ton père a dit. C’est la vérité.

– Comme toi, je crois au Grand-Esprit qui viendra libérer tes frères. Allons en Égypte et attendons là le jour de la rédemption de tes frères.

– Je ne suis plus l’un d’eux, et la rédemption ne sera pas pour moi. Je reste à l’écart.

– Pourquoi ? N’es-tu pas l’un d’eux ?

– Seul celui qui souffre comme ils souffrent et, au milieu de ses souffrances, reste ferme dans sa foi, peut attendre la rédemption. J’ai fui loin d’eux. J’ai refusé leurs souffrances.

– N’as-tu pas souffert plus qu’eux ? N’ai-je pas entendu tes gémissements dans la nuit, pareils à ceux d’un animal blessé ? Est-ce que je ne sais pas que ton cœur est tordu par l’angoisse lorsque tu te souviens de l’esclavage de tes frères ? Ta souffrance est double, car tu souffres avec eux et tu souffres pour eux.

– Non, Séphorah, je ne peux pas les rejoindre. Dieu m’a affligé d’un cœur libre et d’une volonté rebelle. Il faut que je reste loin d’eux. Il faut que j’écoute de loin leurs lamentations et que, de loin, j’entende leurs cris de joie, lorsque viendra l’heure de la délivrance. Car ceux-là seuls qui auront été avec les enfants d’Abraham dans leur esclavage en Égypte auront leur part de la rédemption – et non ceux qui ont fui. »

 

Revenant un jour du désert avec son troupeau, Moïse trouva des visiteurs dans la maison de Jéthro. Il arrivait parfois que des prêtres ou des prophètes errants s’arrêtaient chez Jéthro comme invités, ou lui donnaient en échange de son hospitalité des amulettes, des théraphims, des herbes ou des instruments de magie. Moïse avait déjà rencontré dans les environs quelques-uns des visiteurs qui se trouvaient ce jour-là chez son beau-père. Ils racontaient qu’une calamité nouvelle s’était abattue sur les Hébreux : en effet, le Pharaon exigeait chaque jour un certain nombre d’enfants pour prendre un bain de leur sang. On disait qu’il était atteint d’une espèce de lèpre, et les médecins lui avaient dit qu’il pourrait se guérir en prenant des bains de sang d’enfants. C’est ainsi que, chaque jour, les Hébreux voyaient leurs enfants conduits au massacre – et, malgré cela, ils croyaient que l’Esprit viendrait les délivrer des mains du Pharaon. Dans d’autres temps, à l’époque d’un Pharaon disparu, on avait l’habitude de mêler les os d’esclaves morts au mortier dont on faisait les briques, afin de rendre celles-ci plus solides. Aujourd’hui, ils prenaient de jeunes enfants et les inséraient tout vivants dans les murs. La voix des petits se faisait entendre à travers ces murs, et leur Esprit siégeait, prisonnier, parmi les épines des montagnes de feu, et l’on entendait aussi sa voix qui déplorait les souffrances de ses fidèles à qui il ne pouvait venir en aide.

« Moi aussi, je sais cela, dit un autre prophète. Des pasteurs qui ont conduit leurs troupeaux pendant la nuit près de la montagne de feu ont entendu une voix parmi les épines, une voix humaine, se lamentant, mais avec une telle force que les arbres sont déracinés et que les roches se fendent et tombent dans l’abîme avec un bruit semblable à celui du tonnerre. Telle est la puissance de la voix qui sort de la montagne de feu. Il est bien certain qu’un esprit est enfermé entre les murailles de pierre des collines. Lorsque les bergers s’aperçoivent qu’ils sont à proximité de cette montagne, ils se hâtent de s’enfuir avec leurs troupeaux.

– Ce sont les dieux qui se sont emparés de l’Esprit suprême d’Abraham et l’ont emprisonné là, de sorte qu’il lui est impossible d’en sortir et d’aller délivrer les enfants d’Israël. Ils craignent, ces dieux, que si les Israélites sont remis en liberté ils ne répandent le nom et les lois de leur Esprit à travers les peuples du monde, et que tous les peuples ne se détournent de leurs dieux et n’adorent cet Esprit. Cela signifierait la mort des dieux, si la promesse faite à Abraham était réalisée.

– Et nous aussi, nous le savons. Nous l’avons appris de nos pères. Le Grand Dieu d’Abraham est un dieu de jalousie et de vengeance, et il ne tolérera pas d’autres dieux à côté de lui. On dit que la première condition qu’il a imposée à Abraham fut que ses enfants n’aient pas d’autres dieux que lui, et qu’ils ne servent que lui. Les dieux sont en danger et ils redoutent de voir les enfants d’Abraham recouvrer leur liberté et répandre partout le culte de leur Dieu.

– Il n’y a pas que les dieux qui soient en danger et remplis de peur. Tous les prêtres et tous les prophètes des dieux sont également menacés et terrifiés.

– Les enfants d’Abraham ne seront jamais libérés. Nous ne le voulons pas.

– Non. Le Pharaon ne les laissera jamais partir.

– Les prêtres d’Égypte ne le permettraient pas. Ils savent ce que cela signifierait.

– Nous devons user de tous les moyens pour affranchir les esclaves hébreux de leur Esprit suprême. Il faut leur faire savoir que l’Esprit qui a conclu l’alliance avec Abraham est prisonnier des dieux qui ont, eux aussi, conclu une alliance – une alliance contre lui, afin qu’il ne soit jamais rendu à la liberté. Que les esclaves hébreux acceptent nos dieux ou ceux de l’Égypte ! Alors, le Pharaon rendra leur joug plus léger. C’est seulement par là que nous pourrons effacer de la terre le souvenir de l’Esprit suprême. Car si ses fidèles le rejettent, il sera oublié, dit un prophète aveugle.

– Les enfants d’Abraham ne rejetteront jamais leur Esprit. Je les connais, dit Jéthro au prophète aveugle. Pour lui, ils endureront toutes les souffrances et ils iront au tombeau en y emportant leur foi en lui. Je crains que ton idée de raconter cette histoire du Dieu emprisonné ne soit ne inutile. Ils riront de toi avec mépris. Ils savent bien que personne ne peut faire prisonnier l’Esprit de leur père Abraham ; cela est certain.

– S’il en est ainsi, nous devons veiller à ce que les enfants d’Abraham périssent en Égypte. Il faut en convaincre les prêtres égyptiens, et ceux-ci à leur tour doivent démontrer au Pharaon que tous les dieux de tous les peuples désirent la mort des Hébreux, afin qu’avec eux périsse la mémoire de leur Esprit. Car sa mémoire ne subsiste que parmi les Hébreux, et c’est de leur bouche seule que les peuples entendent parler de lui.

– Ce n’est pas seulement parmi les Hébreux que vit l’Esprit d’Abraham, mais dans tout ce qu’il a créé. Si le Pharaon détruisait non seulement les enfants d’Israël, mais même tous les enfants des hommes, il n’arriverait pas encore à détruire la mémoire du seul Dieu vivant. Sa gloire et Sa magnificence seraient encore manifestées par toute la création. Le ciel et la terre rendaient témoignage qu’Il est le seul et l’unique Esprit qui les a créés, et maintiendraient Son nom jusqu’au dernier jour, s’écria Moïse de son coin.

– On a dit la même chose du dieu Aton, qu’Amenhotep, le IVe du nom, installa à Tel-el-Amarna, après avoir supprimé tous les dieux de l’Égypte et avoir interdit leur culte. Où est-il maintenant ? On n’ose plus mentionner son nom, ses temples sont désolés et rien ne survit plus de lui. Tel est le sort de toute divinité qui essaie de supprimer les autres dieux. Sa place est dans la montagne de feu où elle est enchaînée aux rochers.

– À qui compares-tu le Dieu vivant d’Abraham ? À l’une de ses créatures. Qui était Aton ? Et qui est-il ? La même chose qu’Ammon Râ qu’il chassa – le soleil que vous adorez tous. Le soleil n’est qu’une des créatures du Grand-Esprit. Il y a de nombreux soleils, que vous n’avez jamais vus. Et tous sont des créatures de ses mains », fit Moïse.

Le sombre récit des nouvelles persécutions en Égypte fit naître l’agitation dans l’âme de Moïse, et il ne put plus trouver le repos. Il lui devint impossible de retourner dans le désert avec le troupeau de Jéthro. Il ne pouvait plus comprendre le sens de tout cela. Était-il donc possible que les faux dieux eussent remporté la victoire sur le Dieu d’Abraham et que celui-ci se fût effondré comme Aton ? Non, non, cela n’était pas possible. Tous ses sentiments lui déclaraient que le Dieu d’Abraham vivait et qu’Il était au centre de la vie.

Mais pourquoi gardait-Il le silence ? Pourquoi n’apparaissait-Il pas ? Pourquoi n’établissait-Il pas l’ordre parmi les hommes, ainsi qu’Il l’avait fait parmi Ses autres créatures ?

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XII

 

 

 

DE nouveau l’inquiétude tourmentait Moïse. La foi qu’il avait eue dans la solitude du désert le fuyait. Là, tandis que paissaient ses troupeaux, il avait été en mesure de prier l’Esprit d’Abraham. Dans le silence, sous les étoiles du désert, debout en sentinelle près de ses brebis, il avait trouvé un nom pour son Dieu. Il avait contemplé ses bêtes se rassemblant sous les grands cieux sonores, pour chercher protection ; il avait senti la grâce divine se posant sur les créatures ; et, dans son cœur, il l’avait nommé le Dieu de grâce et de miséricorde.

Il savait alors, par tous ses sens, que ce Dieu de grâce et de miséricorde souffrait avec Son peuple et avec tous ceux qui souffraient. Il souffrait pour le mal que l’homme faisait à son semblable, et Il était avec Son peuple dans sa détresse. Le sang des jeunes innocents emmurés dans les briques des immenses palais du Pharaon et dans ses entrepôts montait jusqu’à Lui, – et pourtant, Il gardait le silence.

Il y avait une raison à cela. Il avait fixé une date, et cette date était arrivée. Elle se rapprochait de plus en plus, comme le cours d’un fleuve, et il avancerait jusqu’à ce que les réserves de patience fussent épuisées.

Moïse ne pouvait séjourner plus longtemps dans le désert ; il ne pouvait pas non plus demeurer plus longtemps chez Jéthro. Il rassembla donc son troupeau, dit au revoir à son entourage et partit à travers le désert d’Etzion-Ghéber, à l’extrémité du bras droit de la mer Rouge.

C’était comme si une voix au dedans de lui lui avait dit clairement : « Va par les monts du Sinaï. »

Bien loin, depuis les sommets des collines de Midian, Moïse aurait pu décrire les pics du Sinaï. Le premier éclair du soleil levant, les rayons mourants du soleil couchant, enluminaient de feu les cimes et les pentes cuivreuses et donnaient à leurs pointes couronnées de neige un éclat de perle. Le reflet de ces cimes irradiait toute l’étendue du désert. Moïse se rendait bien compte que ces pics couleur de cuivre avaient rempli de frayeur les Bédouins et les bergers de cette région depuis les temps les plus anciens, et qu’ils évitaient cette contrée. De plus, c’était un territoire sans eau ; on n’y avait jamais entendu le bruit d’un ruisseau ; au-dessus de tout régnait un silence qui faisait songer à la mort et n’avait rien de reposant, car c’était un silence de pierre. Les cimes étaient telles que, lorsque le moindre bruit se faisait entendre, de puissants échos multipliaient le son des milliers de fois. Une pierre tombant des pentes dans la vallée causait un bruit semblable à celui de torrents effrayants, qui se répandait à travers l’immensité vide. Ces bruits d’échos dans l’air sec et vibrant avaient fait naître dans l’imagination des Bédouins les légendes des esprits et des dieux déchus emprisonnés dans les montagnes de feu. Et c’étaient les lamentations de ces dieux vaincus et oubliés qui, la nuit, remplissaient le désert de hurlements.

Ce n’étaient pas seulement les Bédouins errants et les tribus étrangères mais Jéthro lui-même qui croyaient que l’Esprit suprême adoré par Abraham s’était démontré incapable de sauver les Hébreux de la main du Pharaon et, en conséquence, avait pris place parmi les dieux vaincus du Sinaï.

Moïse avait, lui-même, évité jusqu’alors les pentes du Sinaï. Le sol en était pauvre en pâturages ; il était formé pour la plupart de minerai de cuivre et de fragments sablonneux de pierres tombées des sommets. Et, même si, en hiver, on pouvait trouver dans les gorges quelques coins d’herbage, la contrée était dangereuse en raison des chutes de pierres et des glissements inattendus.

Pourtant, cette fois, Moïse, traversant l’oasis verte d’Etzion-Ghéber, dirigea son troupeau vers le Sinaï. Il suivit d’abord le bras de la mer Rouge, puis se dirigea vers le mont Horeb, parce que son beau-frère Hobab lui avait dit qu’il y avait de l’herbe dans l’ombre de cette montagne ; il s’y trouvait en effet des palmiers et des cactus, et il y avait de l’eau accumulée dans les gorges cachées au soleil.

Moïse obéissait en quelque sorte à une force extérieure à lui-même et indépendante de sa propre volonté. Il ne se rendait pas compte de son attitude. Il ne s’imaginait pas le moins du monde qu’il pût y avoir quelque chose de vrai dans les bavardages des voyants concernant l’emprisonnement du Dieu d’Abraham parmi les autres dieux de la montagne de feu. Ce qui le poussait était d’une tout autre nature, indéterminée, obscure, mais évidemment irrésistible.

Avant son départ final de la maison de Jéthro, il s’était, dans un accès de désespoir, déclaré prêt à retourner en Égypte et à se livrer au Pharaon. Jéthro et Séphorah n’avaient réussi qu’avec peine à le dissuader de cette décision. Par contre, ils l’avaient encouragé à retourner au désert. Mais, sa fuite dans la direction du Sinaï était pour Moïse quelque chose qu’il ne pouvait expliquer.

En s’enfonçant dans la péninsule, son cœur s’apaisa et, dans l’ombre de l’Horeb, il recouvra la paix. Pendant le jour, il cherchait les coins de verdure que le soleil n’avait pas encore brûlés. Au pied des collines, il trouva une sorte de cactus en lutte difficile avec les tempêtes de vent et de sable. Ces petites plantes furent la nourriture agréable et bien accueillie par les brebis. Par miracle, il découvrit dans une caverne une poche d’eau ; ce n’était pas de l’eau croupissante, car elle était fraîche et vive ; elle venait probablement d’une source cachée sous la roche. Moïse conduisit son troupeau dans cette caverne et se disposa à rester là un certain temps. L’Horeb, au milieu des monts du Sinaï, était plus plat que les autres sommets, et convenait mieux au pâturage. C’était une pierre calcaire, et dans les creux croissaient des chardons, des épines et autres plantes et racines fournissant aux troupeaux une nourriture modeste mais suffisante. On y trouvait aussi les petites fleurs de lichen blanc, qui recouvraient les rochers comme de la mousse.

Les autres montagnes étaient escarpées, pointues, rocailleuses ; elles dressaient vers le ciel des roches pareilles à des doigts ; mais la surface de l’Horeb était une suite de plateaux ; et lorsque, la nuit, Moïse restait là assis dans sa houppelande de berger et levait son visage et ses bras pour la prière, le dôme du ciel étoilé s’étendait en forme d’arche au-dessus de lui, sans être troublé par de sauvages éruptions de pierres, si bien que ses sanglots et ses prières s’élevaient librement vers le ciel.

Il voyait, en effet, le feu que les premiers et les derniers rayons du soleil enflammaient sur les cimes de cuivre. Il entendait les voix, les échos répétés, descendant des sommets, pareils à des tourbillons de tonnerre. Mais ni les flammes ni les voix ne faisaient sur lui une impression extraordinaire, car il savait ce que c’était. Pour lui, il n’existait pas de faux dieux.

Cependant, un matin, en se réveillant, il constata que le silence était plus profond qu’à l’habitude, comme si l’espace où il se trouvait avait été séparé du reste des choses pour former une tente. Et, en regardant autour de soi, il eut l’impression que c’était bien ce qui s’était produit.

Des nuages gris s’étaient abaissés et entouraient les collines. À travers eux, les doigts ardus des cimes les plus hautes émergeaient et, au-dessous, bouillonnaient des spirales infinies de brouillard. Ces spirales s’agitaient toutes blanches et passaient de cime en cime ; puis, elles se formaient en cercle autour du lieu où il était assis près de son troupeau. Elles descendaient sans cesse sur lui et sur ses brebis qui se serraient les unes contre les autres comme pour se protéger d’un danger.

Une force et une autorité insolites et qui ne lui étaient pas familières s’imposaient à lui. Un calme profond régnait et l’on eût dit que la création tout entière retenait son souffle dans l’attente de ce qui allait se produire.

Une vague de pitié et de frayeur envahit Moïse. Il se sentait plus près que jamais de son Créateur. Son cœur était inondé de compassion pour tous les êtres et il éprouvait un intense besoin de prier. Il s’agenouilla près de ses bêtes, leva les bras au ciel et implora la miséricorde divine.

Quand il se releva, les nuages s’étaient dissipés et avaient fui par-dessus les sommets. Le soleil se frayait un chemin à travers leurs déchirures. Tranquilles et reconnaissantes, les brebis séchaient leurs toisons humides à la chaleur du soleil naissant. Moïse leva les yeux, et il lui sembla que la terre s’était retrempée dans la fraîcheur des premiers jours de la création. Lui-même était inondé de pureté comme un enfant nouveau-né.

Alors, soudain, ses yeux furent attirés par quelque chose au loin.

Une flamme s’éleva de la terre, pareille à une colonne montant dans l’air. Un buisson d’épines était en feu.

Il n’y avait là rien de surprenant. Il arrivait souvent qu’un buisson fané et desséché prît feu dans le désert, jetant un éclat vif, puis s’éteignît lorsqu’il n’y avait plus rien à brûler. Mais, cette fois-là, le feu dura longtemps, et Moïse le regardait, surpris, en se disant : « Ce buisson d’épines brûle sans se consumer. »

Il se leva et dit : « Il faut que je change de route et aille voir pourquoi ce buisson ne se consume pas. »

Et, tandis qu’il s’approchait du buisson ardent, il entendit une voix qui l’appelait doucement et aimablement par son nom :

« Moïse ! Moïse ! »

Il ne fut pas effrayé tout d’abord. Il y avait quelque chose de familier dans cette voix, comme si ç’avait été la voix d’un père. Il répondit :

« Me voici. »

Et, du milieu du buisson ardent, la voix lui dit :

« N’approche pas ! Ôte tes sandales de tes pieds, car le sol sur lequel tu te tiens est sacré. »

Effrayé par cette voix, Moïse obéit à l’ordre reçu.

La voix sortit de nouveau du buisson de feu :

« Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. »

En entendant ces mots, Moïse saisit le bord de son manteau et se couvrit le visage.

La voix poursuivit :

« J’ai vu l’affliction de mon peuple en Égypte, j’ai entendu sa voix s’élevant contre ses oppresseurs. Je sais ce qu’il souffre. Et me voici descendu pour le sauver de la main des Égyptiens et le conduire dans un pays fertile et vaste, sur une terre ruisselante de lait et de miel, où sont les Cananéens, les Hittites, les Amorites, les Périzéens, les Hévéens et les Jébuséens. Car le cri des enfants d’Israël est monté jusqu’à moi. J’ai vu le joug qui leur est imposé par les Égyptiens. Viens donc, et je vais t’envoyer au Pharaon, pour que tu fasses sortir d’Égypte mon peuple, les enfants d’Israël. »

Pendant tout ce temps, Moïse était resté debout devant le buisson ardent, le visage caché derrière son manteau. Il ne voyait personne ; il entendait seulement la voix qui sortait de la flamme. Il se considérait comme le plus indigne en Israël, sûrement pas destiné à être rédimé avec les autres, puisqu’il n’avait pas souffert leur esclavage. Que se passait-il donc ? Lui qui s’estimait coupable d’avoir rendu plus écrasant le joug du Pharaon – voilà qu’il était l’envoyé de Dieu pour faire sortir de l’Égypte les Bnaï Israël ! Le visage toujours couvert de son manteau, il s’inclina jusqu’à terre devant Celui qu’il ne voyait pas et, d’une voix tremblante, en cherchant ses mots, il balbutia :

« Qui suis-je pour aller trouver le Pharaon et pour faire sortir d’Égypte les enfants d’Israël ? »

Et, gentiment et chaudement, la voix continua à parler comme pour apaiser la terreur qui l’avait envahi :

« Je serai avec toi, et voici le signe montrant que c’est moi qui t’envoie. Quand tu auras fait sortir mon peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. »

Mais ces mots ne firent qu’accroître sa terreur : « Vous servirez Dieu sur cette montagne. » Prenant courage, Moïse décida de mettre à l’épreuve l’Esprit qui lui parlait, et il dit :

« Lorsque j’irai vers les enfants d’Israël et leur dirai : « Le « Dieu de vos pères m’a envoyé à vous », s’ils me demandent : « Quel est son nom ? » que dois-je leur répondre ? »

La voix reprit :

« Je suis celui qui suis. Tu parleras donc aux enfants d’Israël : « Je suis » m’a envoyé vers vous. Le Seigneur, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous. Voilà mon nom à jamais, et ce qui doit perpétuer mon souvenir parmi les générations. » La voix prit alors un ton de commandement : « Va. Rassemble les Anciens d’Israël, et dis-leur : « Le Seigneur, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob m’est apparu et m’a ordonné de dire qu’Il s’est souvenu de vous, et qu’Il a vu tout ce qu’on vous a fait en Égypte. Et Il a dit de plus : « Je veux vous emmener hors d’Égypte et vous conduire dans un pays ruisselant de lait et de miel. » Et ils écouteront ta parole, et tu iras avec eux trouver le roi d’Égypte et tu lui parleras ainsi : « Le Seigneur Dieu des Hébreux est venu vers nous. Permets-nous donc, nous t’en prions, d’aller à trois jours de distance dans le désert, afin que nous puissions offrir des sacrifices au Seigneur notre Dieu. » Et je sais que le roi d’Égypte ne vous laissera pas partir, excepté s’il y est forcé par une main puissante. J’étendrai donc ma main et je frapperai l’Égypte, je flagellerai l’Égypte de mes prodiges, et alors il vous laissera partir. Et quand vous partirez, ce ne sera pas les mains vides. »

Mais, lorsque Moïse fut enfin convaincu que la voix qui lui parlait était bien celle du Dieu de tous les êtres, du Dieu créateur, quand il se fut rendu compte que c’était bien à lui, entre tous les enfants d’Israël et de Lévy, que Dieu avait daigné confier la tâche de la délivrance, il entrevit la méfiance avec laquelle il serait accueilli quand il apparaîtrait avec une telle mission devant Korah et Aaron – eux qui l’avaient chassé de l’Égypte. Et, dans un accès de crainte, il s’écria :

« Mais ils ne me croiront pas, ils ne m’écouteront pas, ils diront : « Ce n’est pas toi que Dieu a envoyé. »

– Qu’y a-t-il dans ta main ? demanda la voix.

– Un bâton.

– Jette-le. »

Moïse lança le bâton loin de lui ; il tomba à terre et se transforma en un affreux serpent, devant lequel Moïse prit la fuite.

« Allonge la main, et saisis-le par la queue », ordonna la voix. Moïse obéit, saisit le serpent par la queue et, soudain, l’animal redevint son bâton familier.

« C’est pour qu’ils croient que le Dieu de leurs pères t’est apparu, dit la voix. Mets la main dans ta poitrine. »

Moïse obéit et, quand il retira sa main, elle était blanche comme neige et couverte de lèpre.

« Remets ta main dans ta poitrine. »

Moïse le fit et, lorsqu’il la retira, elle était comme le reste de son corps.

Puis, de nouveau, il entendit la voix : « Si par hasard ils ne croient pas après avoir vu le premier signe, ils te croiront en voyant le second. Et s’ils ne te croient pas, même après avoir vu le second, tu puiseras de l’eau dans le fleuve et tu la verseras sur la terre sèche, et cette eau que tu auras puisée dans le fleuve se changera en sang sur la terre. »

En dépit de l’exaltation et de la joie qui remplissaient son cœur, en dépit des premiers signes réalisateurs et même avec la divine assurance du rôle qu’il aurait à jouer, Moïse éprouvait un sentiment indicible d’humilité qui le faisait douter de son aptitude à remplir cette mission. Comment pourrait-il, lui qui bégayait, lui qui était si irritable, se faire le porte-parole d’Israël devant le Pharaon ? D’une voix brisée, suppliante, il dit :

« Je t’en prie, ô Seigneur, je ne suis pas un homme habile à parler, je ne l’ai jamais été et ne le suis pas devenu depuis que Tu as appelé Ton serviteur, car j’ai la langue embarrassée et l’élocution difficile. »

Mais la voix de Dieu ne s’éleva pas dans la colère ; elle ne jaillit pas comme un jet de flammes du buisson pour l’anéantir. Elle s’exprimait tendrement, comme une mère qui encourage et réconforte un petit enfant. C’est ainsi que Dieu l’encouragea et le réconforta :

« Qui a fait la bouche de l’homme ? Qui le rend muet, ou sourd, ou voyant, ou aveugle, sinon moi-même, le Seigneur ? Va donc, et je serai avec ta bouche, et je t’enseignerai ce qu’il faut dire. »

Mais Moïse était comme enchaîné par sa timidité. Il gisait là, le visage enfoui dans le sable, devant le buisson ardent. Il se représentait son retour en Égypte ; il se représentait Aaron, au milieu des Anciens, l’écoutant et pâlissant, et disant : « Pourquoi es-tu revenu nous apporter le malheur ? N’es-tu pas encore satisfait de ce que le Pharaon nous a fait depuis que tu as tué l’Égyptien ? Pourquoi es-tu venu nous provoquer de nouveau par des mensonges et nous raconter que Dieu s’est montré à toi ? Laisse-nous, nous ne voulons ni de toi ni de tes rêves. Tu n’es rien qu’un fléau pour tes frères. » Et Moïse voyait les visages terrifiés des Anciens se tourner vers lui. Comment pourrait-il retourner en Égypte après ce qu’il avait fait ? Non, non. Il s’enfonçait la tête dans le sable et tendait les mains vers le buisson ardent.

« Je t’en supplie, Seigneur, envoie qui tu voudras. »

Mais il n’eut pas plus tôt prononcé ces paroles qu’il lui sembla être emporté par un tourbillon qui menaçait de le précipiter dans un abîme. Et il entendit la voix s’élever comme un tonnerre :

« Est-ce qu’Aaron n’est pas là, ton frère, le Lévite ? Je sais qu’il est capable de bien parler. D’ailleurs, voici qu’il vient à ta rencontre, et quand ses yeux t’apercevront, son cœur se réjouira. Et tu lui parleras, et tu lui suggéreras les paroles qu’il devra dire, et je serai avec ta bouche et avec la sienne, et je t’enseignerai ce qu’il faut faire. Et c’est lui qui parlera pour toi au peuple. Il sera ta bouche, et tu seras pour lui le représentant de Dieu. Et tu prendras dans ta main cette verge avec laquelle tu accompliras les signes. »

Dieu avait parlé. Qui aurait été capable de lui résister ? Il avait connu toutes les pensées de Moïse et avait répondu à ses craintes. Il lui avait donné sa divine autorité sur Aaron et avait fait de celui-ci son porte-parole. Il lui avait donné l’ordre de prendre son bâton pour faire les signes et l’avait envoyé libérer de l’Égypte les enfants d’Israël.

Moïse se releva lentement et fit une profonde révérence devant l’Esprit d’Israël qui lui avait parlé. Puis, faisant demi-tour, il partit accomplir la mission.

Il rassembla son troupeau et le reconduisit à Midian.

Il le rendit à son beau-père et lui dit :

« Permets que je m’en aille vers mes frères en Égypte, je t’en prie, et que je voie s’ils sont encore vivants. »

Jéthro ne fit aucun effort pour le retenir. Il n’intervint même pas quand il vit Moïse se préparer à emmener sa femme et ses enfants dans ce pays où ils étaient en danger de devenir esclaves. Il comprenait, sans que Moïse lui en eût dit un seul mot, que quelque chose lui était arrivé dans le désert du Sinaï ; car il y avait une lumière sur le visage de Moïse, et Jéthro ainsi que tous les autres membres de sa famille furent remplis de terreur.

Il dit à son gendre :

« Va en paix ! »

Et Moïse prit sa femme Séphorah et les deux fils qu’elle lui avait donnés et partit pour le désert en direction de l’Égypte.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII

 

 

 

LES Anciens d’Israël étaient assemblés dans la caverne. Le vieil Ouziel était appuyé contre une pierre et soutenu des deux côtés par deux Anciens. Autour de lui étaient les chefs des tribus. Se trouvaient là aussi les personnages importants de la tribu de Lévy, parmi lesquels Korah et ses fils, ainsi que Dathan et Abiram qui, non seulement étaient les chefs des surveillants et des gardiens juifs, mais aussi les Anciens et les chefs de la tribu de Ruben.

Devant l’assemblée se tenaient Aaron et Moïse, et c’était Aaron qui parlait au nom de son frère.

Il racontait les merveilles qui étaient arrivées à Moïse ; comment Dieu lui était apparu dans la solitude du Sinaï, près du mont Horeb, et comment il lui avait donné l’ordre de réunir les Anciens d’Israël et de leur dire que le Dieu de leurs pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob lui avait parlé, de leur dire en Son nom qu’il se souvenait d’eux et de tout ce qui leur avait été fait, et qu’il les ferait sortir d’Égypte pour les conduire dans un pays ruisselant de lait et de miel, dans la terre de Canaan ; il devait leur dire que Dieu avait commandé à Moïse et aux Anciens d’Israël d’aller devant le Pharaon et de lui dire : « Notre Dieu, le Dieu des Hébreux, nous est apparu. Laisse-nous donc aller dans le désert à trois jours de marche, pour y faire des sacrifices à notre Dieu. »

Aaron leur dit ensuite, pour son propre compte, qu’il avait, lui aussi, entendu la voix de Dieu lui donnant l’ordre de se rendre dans le désert à la rencontre de son frère. Il y était allé, il avait rencontré Moïse et sa femme près de la montagne du Seigneur, alors qu’ils se dirigeaient vers l’Égypte, sans peur ni inquiétude, pour y accomplir la mission divine. Là, Moïse lui avait rapporté tout ce qui était arrivé et lui avait montré le bâton avec lequel il lui ordonnait de faire des signes et des prodiges, et Aaron avait reçu de Dieu l’ordre de croire tout ce que son frère lui racontait. Et maintenant ils étaient là, devant les Anciens d’Israël, pour leur annoncer la rédemption prochaine conformément à la parole de Dieu.

Longtemps après qu’Aaron eut fini de parler, un profond silence régna sur l’assemblée. Ce qu’on venait d’entendre était si étrange qu’on se refusait à le croire. Enfin l’un des Anciens prit la parole :

« Comment pouvons-nous savoir que c’est notre Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob qui s’est manifesté à notre frère ? Lui a-t-il dit son nom ? N’est-il pas possible que cela ait été un démon, un esprit mauvais du désert, nous poussant à quelque mauvais dessein qu’il aurait ? »

Alors, Moïse prit lui-même la parole :

« Certes, je lui ai demandé son nom. J’ai dit à l’Esprit qui m’apparaissait : « Quel est ton nom ? Qui dois-je dire qui m’a envoyé ? » Et il m’a répondu : « Je suis celui qui suis. Dis aux enfants d’Israël. Je suis m’a envoyé vers vous. » Et dis-leur en outre : « Le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, m’a envoyé vers vous. Tel est mon nom à jamais et ce qui doit perpétuer mon souvenir parmi les générations. »

Lorsque Moïse eut fini de parler, l’aveugle Ouziel tomba à genoux et, levant les bras, s’écria : « Je le reconnais ! Il est celui qui est. C’est là son nom de génération en génération. Il a été avec nos pères, Abraham, Isaac et Jacob, et leur a montré la voie. C’est avec lui qu’ils ont fait alliance pour nous et pour notre postérité jusqu’à la consommation des jours. Il est avec nous, ici, en Égypte. Il voit notre affliction et notre peine. Et il est affligé avec nous. Il veut nous affranchir du joug du Pharaon, et nous conduire au pays du lait et du miel qu’il a promis à nos pères. Et il sera avec nos enfants à travers les générations, à tous les âges, dans tous les mondes, dans tous les évènements, dans tout ce qu’ils feront. Car il est l’Être. Il n’y a pas d’être sans lui, car dans son nom, Jéhovah, sont combinés le passé, le présent et l’avenir. »

Après que l’aveugle Ouziel eut prononcé ces mots, une profonde crainte imposa le silence à l’assemblée des Anciens d’Israël.

Alors Moïse prit de nouveau la parole : « Trois fois j’ai éludé et esquivé son ordre. Ce n’était pas parce que je n’avais pas foi en lui, car à sa voix j’avais reconnu le Dieu de nos pères ; ce n’était pas non plus parce que je craignais de porter sa parole devant le Pharaon. Je suis prêt en effet à me présenter en tout temps devant le Pharaon et à lui demander d’obéir à l’ordre de Dieu. D’ailleurs, il m’a averti qu’on ne nous laisserait pas partir, mais que lui-même endurcirait le cœur du roi afin que le Pharaon et toute l’Égypte puissent voir sa justice et la force de sa main, lorsqu’il demandera compte de toutes les souffrances qui nous ont été imposées. Je crois et je sais qu’il exigera des Égyptiens un dédommagement pour chaque goutte de sang versé, et qu’il fera de l’Égypte un exemple et un spectacle horribles, ainsi qu’il l’a fait pour Sodome et Gomorrhe, afin que tous les oppresseurs à venir sachent qu’un œil les surveille et qu’une main exerce la justice. Pourtant, je ne voulais pas obéir tout d’abord, et je cherchai à me soustraire à l’ordre reçu. Et je m’exposai au danger de sa colère, seulement parce que je ne me sentais pas apte à être le messager que Dieu enverrait à mon peuple. Qui suis-je ? Le dernier d’entre vous. Je n’ai pas éprouvé dans ma chair le goût de vos souffrances ; je n’ai pas porté avec vous le fardeau de l’oppression et de l’esclavage. J’ai seulement été cause que votre joug est devenu plus lourd, tandis que je m’enfuyais dans le désert. Que suis-je, pour qu’il me soit réservé d’être l’émissaire envoyé par Dieu à Israël ? Mais Dieu m’a fait captif, comme l’aigle s’empare d’un agneau. Dieu m’a mis aux fers et a imposé sa mission sur mes épaules. Il a mis dans mes mains le bâton de sa colère, et il m’a envoyé à vous avec ces promesses dans ma bouche. Je me suis levé devant vous. Croyez en notre Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. »

Et ce fut de nouveau le silence ; puis Korah éleva la voix :

« Nous voudrions pourtant avoir un signe que c’est bien la puissance de Dieu qui est avec toi, pour accomplir des merveilles en Son nom.

– Ce n’est pas moi qui ferai des merveilles, mais Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », et, ce disant, Moïse jeta à terre son bâton aux pieds des Anciens.

Un affreux serpent bondit du sol de la caverne, et l’on eût dit que sa tête était dressée contre les incrédules. Moïse prit l’animal par la queue et celui-ci se transforma de nouveau en un bâton qu’il tenait à la main.

Et comme un seul homme, tous les Anciens et les chefs s’agenouillèrent, leurs visages inclinés vers le sol de la caverne, leurs mains levées vers le ciel.

« Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, toi qui t’es souvenu de nous et as vu notre affliction, à Toi soit la louange, à Toi ! » Un seul, Korah, resta immobile à sa place.

« Il est sûr que cela démontre le pouvoir qui est dans la main de Moïse, dit-il froidement. Mais ne savons-nous pas tous ce que les magiciens du Pharaon sont capables de faire avec leur magie ? Ils font parler les morts ; ils font surgir des flammes dans l’air. Que signifiera ce prodige à leurs yeux ? Si Moïse et Aaron prient les Anciens de les accompagner chez le Pharaon, il faut qu’il montre d’autres signes, des prodiges plus sérieux, capables de terrifier le roi, des signes et des prodiges que Dieu leur a sûrement confiés. »

Alors Moïse fit devant l’assemblée le second miracle. Mais le même sourire incrédule parut sur les lèvres de Korah.

« Est-ce avec de tels signes que vous voulez épouvanter le Pharaon et ses magiciens ?

– Sont-ce les signes qui nous importent ? demanda Moïse avec colère, et, comme toujours, lorsque la colère le dominait, il se mit à balbutier, et les mots ne lui venaient qu’avec difficulté. Est-ce que tout n’est pas possible si Dieu est avec nous ? Est-ce que les armées du ciel ne sont pas réunies pour exécuter ses ordres ?

– Dieu en tout cas n’a pas délié sa langue et n’a pas rendu sa parole plus facile, fit Korah s’adressant à l’assemblée. Comment parlera-t-il au Pharaon ?

– J’ai parlé moi-même à Dieu de mes défauts. Et il m’a réconforté, et il a chargé Aaron d’être mon interprète et de parler à ma place, dit Moïse, et l’humilité de sa réponse sembla faire impression même sur Korah.

– Et que diras-tu au Pharaon ? demanda-t-il.

– Tout ce que Dieu nous commandera de lui dire. Dieu lui-même mettra les paroles dans notre bouche, et nous dira ce que nous devons faire.

– S’il en est ainsi, je conseille que Moïse et Aaron aillent seuls trouver le Pharaon et lui parlent au nom du Dieu des Hébreux. Ils sauront ce qu’il faut lui dire. Nous ne pouvons pas exposer Israël tout entier à cet épouvantable danger, car s’il arrivait que le Pharaon fût pris de rage, il faut qu’il y ait quelqu’un pour l’apaiser. »

Les surveillants et les gardes hébreux, ainsi que Dathan et Abiram à leur tête, firent entendre un murmure d’approbation.

« Nous irons seuls trouver le Pharaon, déclara Aaron.

– Et nous, nous attendrons pour voir ce qui résultera », répondit Korah.

 

Lorsque Moïse eut disparu de la cour du Pharaon, les principaux courtisans, ayant à leur tête les prêtres, firent tout leur possible pour effacer entièrement la mémoire de cet étranger qui avait été élevé à la dignité de prince et aurait pu devenir une menace pour la dynastie. Ils interdirent de prononcer son nom. Peu à peu, bon nombre de ceux qui l’avaient connu moururent, et parmi eux Beknékos et le Pharaon lui-même. Et, bien que le nouveau souverain, Ménephtah, eût gardé quelque souvenir de ce jeune prince que sa sœur Bathiya avait adopté comme fils, il ne le reconnut pas, lorsqu’il se présenta à lui avec son frère Aaron, en qualité de porte-parole des esclaves hébreux.

Ménephtah n’était pas Ramsès II ; et l’Égypte de cette époque n’était plus celle d’autrefois. La puissance de Babylone s’était accrue et, déployant ses ailes vers les pays asiatiques, les avait encouragés à se révolter contre l’Égypte. D’un autre côté, les Libyens, guerriers fameux depuis longtemps, s’allièrent avec les ancêtres des Étrusques de Sicile et n’hésitèrent pas à porter la guerre sur le territoire égyptien. Il est vrai qu’ils furent finalement repoussés et que le Pharaon put se vanter, dans les inscriptions gravées sur les monuments, d’avoir fait dévaster la Libye et d’avoir arrêté l’avance des Hittites. Mais les révoltes dans le pays de Canaan, en particulier celle des Philistins d’Ascalon et de Gaza, tinrent les Égyptiens en haleine pendant bien des années. Tout cela incita les esclaves égyptiens, dans les temples et dans les cours, dans les champs, les ateliers et les tissages – les innombrables esclaves qui travaillaient pour les vivants et pour les morts – à se révolter à leur tour et à réclamer sinon leur libération complète – chose à laquelle ils n’osaient même pas songer – mais tout au moins une amélioration de leur condition, une meilleure nourriture et une diminution des heures de travail. Plus d’une fois le Pharaon avait été obligé de faire des concessions.

C’est ainsi que Ménephtah avait consenti à recevoir les représentants des tribus juives, pensant qu’ils allaient demander tout au plus du temps pour travailler leurs propres terrains.

Ce n’était pas, bien entendu, une audience officielle : un tel honneur ne pouvait être accordé à des esclaves. Il les reçut dans l’un des nombreux ateliers de sculpteur où il avait l’habitude de poser.

Moïse et Aaron se présentèrent seuls devant lui. Aaron prit la parole.

Il rappela tout d’abord que les tribus d’Israël n’avaient jamais été prisonnières de guerre. Elles étaient venues en Égypte sur l’invitation du Pharaon et de Joseph. Les Israélites ne rentraient donc pas dans la catégorie des esclaves : ils étaient les libres fils d’un peuple étranger, dont l’établissement dans la province de Gochène avait été proposé par le Pharaon, en remerciement des services rendus par l’un d’entre eux qui avait sauvé l’Égypte de la famine. C’était en violation complète de la loi que les Hébreux, à Gochène, avaient été asservis. Ils avaient refusé d’adopter les dieux du pays. Pourtant, ils n’étaient pas sans dieu, comme les autres esclaves, car ils étaient fidèles à leur propre Dieu, qui avait fait alliance avec leurs pères. Mais ils avaient été négligents, dans leur culte pour ce Dieu, et avaient omis de Lui offrir des sacrifices. « Maintenant le Dieu d’Israël, qui s’est révélé à nous comme « Je suis celui qui suis », ce qui signifie Jéhovah, nous a commandé de nous présenter au Pharaon et de lui dire : « Envoie mon peuple afin qu’il puisse m’offrir des sacrifices. »

Pharaon resta stupéfait. Pareille chose n’avait jamais eu lieu jusqu’alors. Les porte-parole des esclaves avaient humblement supplié qu’on leur accordât une meilleure nourriture, ou un peu plus de repos. Ce que demandaient les Hébreux, c’était le droit d’adorer Dieu. C’était là quelque chose d’inouï. Le fait seul de nommer un dieu étranger, un dieu autre que le Pharaon, était à la fois un blasphème et une trahison. Le sang monta au visage du Pharaon, inondant même les sacs de chair qui pendaient de ses joues et de son cou. Dans la terrible confusion, le seul flabellifère de service, oubliant son devoir, resta bouche bée, attendant que le Pharaon appelât un garde pour arrêter les deux impudents représentants des esclaves. Mais le Pharaon n’en fit rien ; au lieu de cela il laissa le flot de sa fureur s’apaiser et, d’une voix perçante, qui ne ressemblait aucunement à la sienne, il cria :

« Qui est Jéhovah pour que je l’écoute et fasse partir Israël ? Je ne connais aucun Jéhovah, et je ne veux pas faire partir Israël. »

Mais les deux incroyables émissaires ne se contentèrent pas de cette décision. Ils continuèrent à parler :

« Le Dieu des Hébreux est venu à nous et nous a ordonné de vous dire ceci : « Laissez-nous, je vous en prie, faire un voyage de trois jours dans le désert, pour y offrir des sacrifices à notre Dieu, sinon il vous punira par une épidémie et par l’épée. »

Pharaon ne donna pas encore l’ordre d’arrêter les deux hommes. Il dit d’un ton furieux :

« Pourquoi voulez-vous, Moïse et Aaron, arracher le peuple à son travail ? Retournez à vos occupations. Les gens de ce pays sont déjà assez paresseux comme cela, et vous voudriez encore les faire se reposer de leur travail ? »

C’est par ces mots qu’il renvoya les émissaires, sans toucher à un cheveu de leur tête, au grand étonnement de ceux qui étaient présents. Plus tard seulement, lorsque Moïse et Aaron furent partis, le Pharaon sembla revenir à soi et donna l’ordre au chef des surveillants : « Ne faites plus donner de paille à ces gens pour fabriquer les briques. Qu’ils s’en procurent eux-mêmes. Mais la quantité de briques fournies devra être la même. Ce sont des paresseux ! Voilà pourquoi ils crient : « Nous voulons aller offrir des sacrifices à Dieu. » Donnez-leur une tâche plus difficile, afin qu’ils soient pleinement occupés et ne perdent pas leur temps à écouter des paroles mensongères. »

La paille, sans laquelle on n’aurait pas pu fabriquer les briques, avait été recueillie jusqu’alors dans les champs de céréales et portée aux ouvriers des fosses à mortier. Gochène fournissait une certaine quantité de cette paille. Le nouveau décret du Pharaon désorganisait le système. Les surveillants hébreux responsables du contingent de briques durent dès lors en livrer le même nombre qu’auparavant, bien qu’on ne leur donnât aucune paille de l’extérieur. Il aurait fallut retirer un certain nombre d’ouvriers du travail du mortier, et les envoyer dans les champs pour ramasser de la paille. Ils mirent donc les femmes juives au travail.

Toutes les facilités laissées jusque-là à ces dernières pour préparer les repas de leurs maris et pour les leur porter dans le champ – grand secours et grande commodité pour les travailleurs durement surmenés – leur étaient désormais supprimées. Ils n’étaient même plus à même de travailler le lopin de terre qui leur appartenait. Ils étaient dans les champs, en train de ramasser de la paille. Les enfants aussi furent embrigadés pour ce travail. Sur les routes et les chemins de Gochène, on voyait les femmes et les filles des esclaves hébreux, à moitié nues, à demi mortes de faim, les yeux fous, suivant le char tiré par des bœufs pour ramasser les brins de paille qui en tombaient. Les esclaves juifs, leurs cheveux et leurs boucles rituelles embroussaillés, le corps brûlé par le soleil, poussaient, pareils à des animaux, les chars de paille. On les voyait dans tout Gochène et dans les régions limitrophes de l’Égypte, et tous savaient que le Pharaon les avait ravalés à la condition d’animaux de trait, en raison de leurs prétentions insolentes, pour leur obstination à adorer leur dieu national qui, suivant ce qu’ils croyaient ou prétendaient croire, vivait encore et réclamait des sacrifices. Partout, on les tournait en dérision pour leur impudente folie ou leurs rêves de libération.

Les surveillants hébreux voyaient le peuple saigner sous ce nouveau joug. Ils voyaient les petites filles revenir des champs avec les pieds déchirés et en sang, le corps courbé sous leurs fardeaux, la chair meurtrie par le fléau des batteurs. Des femmes avortaient en plein champ, écrasées par leurs charges. Malgré cela, les collecteurs de paille ne pouvaient pas fournir la quantité voulue de ce matériau. Les briques, ne contenant pas assez de liant, se désagrégeaient à la cuisson. En deux jours, le contingent de briques avait diminué de moitié. Ce furent les surveillants qui furent déclarés responsables.

Ils discutèrent avec les Égyptiens :

« Nous ne pouvons pas obtenir davantage des travailleurs juifs. Le Pharaon demande l’impossible.

– Le Pharaon vous punira.

– Qu’il fasse de nous ce qu’il voudra. Nous ne pouvons pas forcer les gens à faire une chose impossible. Les gens meurent sous nos yeux », répondirent-ils d’une seule voix.

Les surveillants hébreux furent arrêtés, mis à nu et fouettés en présence de tous. Pas un seul ne fut épargné, pas même Dathan et Abiram. Les deux surveillants-chefs furent fouettés comme le dernier des esclaves, et tel était alors l’état des esprits chez les Hébreux, qu’ils supportèrent avec résignation et amour la honte et la douleur du châtiment et refusèrent de harceler encore les esclaves pour une tâche impossible.

On les fouetta chaque jour pour leur résistance. Ils sollicitèrent une audience du Pharaon, croyant que cette nouvelle persécution ne venait pas de lui. Cette audience leur fut refusée.

Certains d’entre eux rôdaient aux environs du palais d’or de Ramsès, cherchant à s’y glisser, et s’efforçaient de joindre les courtisans avec lesquels ils avaient été précédemment en rapports. En fin de compte, les plus hauts fonctionnaires hébreux, Dathan et Abiram, furent admis près du Pharaon. Ils se précipitèrent à ses pieds, levèrent les bras au ciel, et éclatèrent en larmes et en supplications.

« Grand roi, splendeur du soleil, pourquoi agis-tu ainsi avec tes serviteurs ? On ne leur donne plus de paille, et on leur dit : « Faites des briques ! » Et tes serviteurs sont battus, alors que ce sont tes gens à toi qui sont coupables.

– Vous êtes des paresseux, des paresseux ! cria le Pharaon furieux. C’est pourquoi vous dites : « Nous voulons offrir des sacrifices à notre Jéhovah. » Allez au travail ! On ne vous donnera pas de paille, et vous fournirez le nombre complet de briques. »

Et on les expulsa de la présence du Pharaon.

Alors, ils virent toute l’immensité de leur malheur. C’était du Pharaon en personne qu’était venu l’ordre de ne pas leur donner de paille, tout en exigeant que le contingent de briques à fournir ne diminuât pas. Et ils surent qui avait causé cette nouvelle calamité.

En revenant de l’audience, ils rencontrèrent Moïse et Aaron qui attendaient pour connaître le résultat. Ils se retournèrent contre leurs frères dans un accès de colère :

« Dieu vous regarde et vous jugera. Vous êtes cause que notre nom est devenu odieux au Pharaon et à ses serviteurs ; vous leur avez mis dans les mains une épée pour nous assassiner. Voilà ce que vous avez fait pour votre malheureux peuple. »

Aaron essaya de répondre, mais Moïse garda le silence. Il courbait la tête et se disait : « Je ne suis rien qu’un porte-malheur pour ce peuple. Je n’ai pas été autre chose depuis le jour où je suis apparu parmi eux. Pourquoi Dieu m’a-t-il envoyé ? »

Le cœur lourd, il se détourna des autres et poursuivit son chemin. Lui aussi s’était rendu compte du nouveau fléau qui, à cause de lui, s’était abattu sur son peuple. Dieu n’avait rien fait pour alléger leur fardeau.

Une fois de plus, il se trouvait dans un isolement presque absolu. Il n’y avait plus que deux personnes qui crussent encore en lui : Aaron et Miriam. La foi d’Aaron était absolue et inébranlable, car lui aussi avait entendu la voix de Dieu. Il avait reçu l’ordre d’aller dans le désert, afin de rencontrer son frère au pied du Sinaï. Il avait obéi. Son frère était au lieu indiqué. De plus, il avait vu la lumière que Dieu avait projetée dans les yeux de Moïse, et chaque fois que cette lumière lui était apparue, Aaron avait senti son cœur défaillir de terreur. Il savait que Dieu était avec son frère dans tout ce qu’il faisait et que celui-ci avait toute autorité sur lui. Il savait que Dieu accomplirait les prodiges qu’il avait promis grâce aux paroles que Moïse mettrait sur ses lèvres. Quant à Miriam, sa foi en son frère avait été solide dès le début. Comme aux jours qui avaient précédé sa fuite de l’Égypte, elle le soignait et était pour lui une mère en même temps qu’une sœur. À l’exception de ces deux êtres, Moïse était seul en Égypte. Ses parents étaient morts depuis longtemps. Sur la demande instante d’Aaron, sa femme Séphorah et ses deux fils avaient été renvoyés par lui à son beau-père.

Miriam pourvoyait à tous ses besoins. En outre, elle le gardait et s’efforçait de fortifier sa foi par des moyens à elle.

La nuit, dans les champs, derrière les huttes d’Israël, Moïse levait les bras au ciel et criait :

« Jéhovah ! Jéhovah ! Où es-tu ? Vois notre honte et notre affliction. Mon Dieu, pourquoi infliges-tu ces souffrances à ce peuple ? Pourquoi m’as-tu envoyé vers eux ? En effet, depuis que je suis allé trouver le Pharaon pour lui parler en ton nom, sa méchanceté à l’égard de ce peuple a redoublé, et tu ne nous as pas délivrés de ses mains. »

Et Moïse entendit dans son cœur la voix de Dieu qui le réconfortait :

« Je suis Jéhovah. C’est moi qui suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob, comme le Seigneur Chaddaï, mais je ne leur ai pas révélé mon nom de Jéhovah. Et j’ai fait une alliance avec eux... Et j’ai entendu les gémissements des enfants d’Israël, en raison de leur esclavage chez les Égyptiens... En conséquence, je dis aux enfants d’Israël : « Je vais vous libérer de votre esclavage chez les Égyptiens ; je vous délivrerai, en étendant le bras et par des décisions puissantes. Et je vous prendrai sous ma protection comme mon peuple, et je serai votre Dieu. Et vous saurez que je suis votre Dieu, qui vous a affranchi du joug des Égyptiens. Et je vous conduirai dans la terre que j’ai promise par serment à Abraham, à Isaac et à Jacob, et je vous la donnerai en héritage. Car je suis le Seigneur. »

Et Moïse retourna vers les Bnaï Israël et leur parla de la nouvelle assurance que Dieu lui avait donnée ; mais ils ne l’écoutèrent pas, en raison de leur exaspération et de leur cruel asservissement.

Mainte et mainte fois, Dieu renouvela son affirmation, mais jamais il ne montra à Moïse comment cette promesse pourrait être réalisée. Dieu ne lui donnait aucune puissance. Et Moïse tombait de plus en plus bas aux yeux de ses frères et du Pharaon. Cependant, il ne cessait de croire à la parole de Dieu. Il supportait les humiliations et les insultes, et attendait. Un jour enfin, il entendit la voix de Dieu dans son cœur.

« Voici qu’aujourd’hui j’ai fait de toi un dieu pour le Pharaon, et Aaron, ton frère, sera ton prophète. Tu lui diras tout ce que je t’ordonnerai de lui dire, et Aaron, ton frère, devra faire connaître au Pharaon l’ordre de permettre aux enfants d’Israël de quitter l’Égypte. Mais je durcirai le cœur du Pharaon, et je multiplierai mes prodiges dans la terre d’Égypte. »

Alors, Moïse sut que l’heure de la rédemption était arrivée. Car Dieu luit avait conféré un pouvoir divin sur le Pharaon.

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIV

 

 

 

LA volonté de Dieu était d’annoncer au Pharaon tous les fléaux avant de les lui faire subir. Il ne devait pas être frappé sans avertissement, mais en chaque occasion il devait apprendre de la bouche de Moïse et d’Aaron quel châtiment il aurait à supporter, s’il refusait de laisser partir les Hébreux. Car, bien que Dieu endurcît le cœur du Pharaon, il désirait toujours que celui-ci dominât ses mauvais penchants, se repentît du mal qu’il avait fait aux Juifs, et les remît en liberté. Et Moïse exécutait scrupuleusement les instructions que Dieu avait données à l’oreille de son cœur.

En premier lieu, Dieu ordonna à Moïse et à Aaron de se présenter au Pharaon et de lui prouver qu’ils avaient le pouvoir de le contraindre à libérer Israël. Ils l’informèrent qu’ils désiraient lui montrer un prodige que Dieu leur avait confié pour prouver qu’ils étaient les exécuteurs de ses ordres. Pharaon fut curieux de voir quel genre de prodige les envoyés du dieu des Hébreux pourraient réaliser et il leur accorda une audience à laquelle furent convoqués également un grand nombre de ses conseillers, sages, magiciens et prêtres.

Il faut dire que le signe exécuté par Aaron sur l’ordre de Moïse, s’il ne fit pas peu d’impression sur le Pharaon, n’excita que les moqueries des courtisans et des autres. Ah ! comme Korah avait eu raison ! Aux yeux des courtisans et des magiciens, cela n’était que jeu d’enfant. Était-ce avec cela qu’ils espéraient terrifier la puissance de l’Égypte – un bâton transformé en serpent ? Qui n’aurait pu en faire autant ? Les bâtons des magiciens se mirent aussi à ramper sur le sol à leur commandement, et brandirent leur langue rouge et fourchue dans leurs gueules vertes.

Mais alors quelque chose se produisit. Le serpent issu du bâton de Moïse se précipita sur les autres et les avala. Ils disparurent. Et ce fut comme s’ils n’avaient jamais existé. Ne devait-on pas interpréter cela comme signifiant que Moïse était un plus grand magicien que les autres ? L’incident contribua à accroître la renommée de Moïse en tant que magicien, mais pas à un degré vraiment significatif. Les magiciens et les sages d’Égypte furent manifestement assez peu impressionnés et, quelque temps après, le Pharaon, de bonne humeur, renvoya Moïse et Aaron, en souriant avec mépris de leur naïveté.

 

Pharaon sortait tous les matins le long du Nil pour faire surgir le soleil au-dessus des sept cieux.

Il était assis sur son trône d’or, porté haut sur les épaules de ses gardes, couverts de heaumes cylindriques et roides. La double couronne d’Égypte était sur sa tête, ornée de chaînes d’or et de joyaux, éblouissante sous la lumière du soleil. Des trompettes, des tambours et des joueurs de sistre annonçaient l’approche du Pharaon. Deux de ses « amis », les fonctionnaires les plus élevés, portaient des éventails qu’ils tenaient haut au-dessus de sa tête. Deux lions enchaînés aux deux côtés du trône l’accompagnaient. Devant le trône, marchait à reculons son fils aîné, l’héritier présomptif, avec la boucle de jeunesse tombant de son front. Il tenait une fleur de lotus sous les narines du Pharaon. Derrière le trône, le fonctionnaire le plus élevé du pays s’avançait à petits pas affectés, portant un bouquet de fleurs et un petit éventail symbolique. Les autres flabellifères le suivaient. À la tête de la procession, se trouvaient les prêtres, têtes rasées et visages blancs, brûlant de l’encens et répandant des roses sur le chemin. Un chœur de chanteurs aveugles portant des harpes et guidés par les prêtres chantaient des cantiques qu’ils accompagnaient eux-mêmes.

Les foules, venues de la ville pour voir le fils du dieu Râ, chair de sa chair, émergeant dans le ciel, de sa splendeur et de sa gloire, se prosternaient devant lui. Et tous levaient les bras et priaient :

« Ô Fils du dieu Râ, le trône de Râ est dans ton cœur... » Les prêtres pinçaient leurs sistres et répandaient des fleurs sur le chemin.

Mais, soudain, deux hommes bondirent en tête de la procession, deux hommes dont les barbes noires étaient mêlées de gris. L’un d’eux, le plus grand, portait un bâton qu’il brandissait en l’air, arrêtant ainsi le défilé. Et, d’une voix puissante, il cria au Pharaon :

« Jéhovah, le dieu des Hébreux, m’envoie vers toi : « Laisse mon peuple s’en aller, dit-il, afin qu’il puisse m’offrir des sacrifices dans le désert. Tu ne m’as pas encore écouté jusqu’ici. » C’est pourquoi Dieu dit : « Tu vas connaître que je suis Jéhovah. » Vois, je brandis ce bâton que je tiens à la main et je frappe les eaux du fleuve sous les yeux du Pharaon et de ses serviteurs. Et toute l’eau qui est dans ce fleuve va être changée en sang. Et les poissons qui sont dans l’eau vont crever, et l’eau du fleuve sera polluée, et les Égyptiens ne pourront plus boire l’eau du fleuve. »

Et sans attendre la réponse, sans même jeter un regard sur le Pharaon stupéfait et décontenancé, l’homme se tourna vers son compagnon et dit, d’une voix forte :

« Aaron, Jéhovah m’en a donné l’ordre : « Prends ton bâton et étends-le sur les eaux de l’Égypte, sur tous les ruisseaux et les lacs, et les marais et les cours d’eau ; et ils se transformeront en sang ; et il faut qu’il y ait du sang sur toute la terre d’Égypte, aussi bien dans les vases de bois que dans ceux de pierre. »

Aaron prit le bâton de la main de Moïse et, sous les yeux du Pharaon, de ses courtisans et de ses serviteurs, il frappa les eaux du Nil.

Tout d’abord, paralysés par l’audace de ces deux hommes, le Pharaon, ses courtisans et ses serviteurs restèrent un moment immobiles. Puis ils regardèrent le Nil. À peine eut-il été touché par le bâton qu’Aaron tenait à la main, l’eau fut prise d’une furieuse agitation. On eût dit que les vagues avaient été saisies de panique, tandis qu’elles s’acheminaient tranquillement vers la mer. Elles se dressèrent vers le ciel, tout en projetant les poissons. En un clin d’œil, la couleur de l’eau avait changé. Elle rougissait, passant du rose au cramoisi, devenant de plus en plus foncée, jusqu’à avoir la consistance de la poix. Les cadavres multicolores des poissons, prenant des formes étranges, ballonnés, le ventre éclaté, retombaient dans l’eau, et leurs viscères s’en échappaient tout noirs, rendant l’eau méconnaissable.

Une puanteur intolérable commença à monter du fleuve. Les serviteurs les plus proches du Pharaon placèrent des bouquets sous ses narines, et les prêtres entourèrent le trône en criant :

« Ne crains rien, Pharaon. C’est de la magie. Nous pouvons en faire autant. »

« Nous sommes en été. Nombre de poissons enflent à cette époque de l’année et infectent l’eau », disaient les sages.

Le Pharaon ne répondit pas. D’un geste, il ordonna de retourner au palais. Il ne regarda même pas Moïse et Aaron, ni ne leur adressa la parole. Tout le monde fut stupéfait de voir qu’il ne donnait pas l’ordre de les arrêter.

Plus tard, au palais, il s’assit sur son trône, entouré de ses conseillers, de ses sages, de ses fonctionnaires les plus élevés et de ses prêtres. Il était comme fou. Les sages cherchaient à le calmer ; ils demandèrent d’une seule voix l’ordre d’arrêter les deux rebelles et de les exécuter.

« Fils de Râ, chair de sa chair, deux mortels ont blasphémé contre ta divinité suprême. Alors que le soleil se levait, deux esclaves hébreux ont tenté de le recouvrir de ténèbres. Cette infamie doit être lavée dans le sang des blasphémateurs. »

Et le chef des « amis du Pharaon », son fonctionnaire le plus élevé, le majordome du palais d’or, le doyen des flabellifères, se prosterna lui-même aux pieds du roi, en le suppliant :

« Législateur de la maison de Râ, si les Égyptiens apprennent que tu as été empêché d’accomplir le rite sacré de ton père et que tu as permis aux blasphémateurs de conserver la liberté, ils supposeront que toi, le dieu Râ, chair de sa chair, as eu peur de leur Dieu.

– Les Égyptiens le savent déjà, répondit le souverain. Ils boivent le sang de poissons en décomposition au lieu d’eau.

– Soleil brillant, seigneur de l’éternité, œil d’Ammon, ce n’est pas du sang qu’ils boivent, mais de l’eau colorée par le fait de ces deux magiciens blasphémateurs. Nous pouvons en faire autant, objectèrent les magiciens prosternés aux pieds du Pharaon.

– Eh bien, faites-le donc ! »

Le chef des magiciens bondit et accomplit le prodige. Au moyen d’incantations mystiques, au milieu d’un nuage d’encens, il versa de l’eau d’un vase dans un autre et l’eau devint rouge comme du sang.

Le roi prit le vase contenant l’eau transformée par magie, la porta à son visage, la respira et dit :

« Elle n’a pas d’odeur. Cela ne peut pas être du sang, ce n’est que de l’eau colorée. Mais nous allons attendre et voir comment tout cela finira. Non, je ne veux pas agir précipitamment, de crainte de m’en repentir plus tard. »

Les courtisans sortirent, profondément troublés. Aucun d’eux ne pouvait comprendre, aucun n’essayait d’expliquer pourquoi le Pharaon se montrait si tolérant à l’égard des magiciens hébreux.

Mais il avait ses motifs secrets.

Lorsque ces deux hommes s’étaient présentés pour la première fois dans l’atelier du sculpteur et avaient osé mentionner devant lui le nom d’un dieu étranger, il avait été sur le point de donner l’ordre de les arrêter. Mais, tout à coup, il avait capté un regard de l’un d’eux – celui qu’on appelait Moïse – et une frayeur sans nom l’avait pénétré. Il lui avait semblé pendant un moment que le dieu Horus en personne se tenait en sa présence. Pourtant, il chassa tout de suite cette idée du dieu Horus lui apparaissant comme l’émissaire et le protecteur d’un peuple d’esclaves et lui parlant au nom d’un dieu étranger, plutôt qu’au nom de son père Osiris, ou de Râ, ou d’Ammon. Pourtant, le visage de Moïse ressemblait étrangement à ce Dieu et Ménephtah avait l’impression de l’avoir rencontré quelque part.

Longtemps après que Moïse se fut retiré, le Pharaon continua à penser à lui, et son visage ne cessa de le harceler jusqu’au moment où il s’écria : « Mais n’est-ce pas le prince de sang étranger que ma sœur a trouvé dans les marécages du Nil, comme Isis avait trouvé Horus ? » Car l’insistance de la princesse avait imposé cette légende, et nombre des courtisans avaient vu le reflet d’Horus en ce petit garçon aux cheveux noirs que la fille du Pharaon portait si tendrement dans ses bras. Oui, oui, il se rappelait maintenant le prince, qui avait fréquenté avec lui l’académie militaire, qui s’était fait plus tard un nom comme chef de guerre du Pharaon – cet étranger que les prêtres détestaient. Il se souvenait aussi du départ de ce prince qui était retourné vers les esclaves de Gochène. Oui, ce Moïse était ce prince qui revenait maintenant comme messager d’un dieu inconnu.

Le même jour, il était allé trouver sa sœur Bathiya dans le temple d’Osiris où elle habitait maintenant en qualité de grande prêtresse et d’épouse officielle du dieu, et comme incarnation de la déesse Isis. Cette princesse, plus âgée que lui, puisqu’elle était la première-née du Pharaon, aurait dû, d’après la loi, épouser le prince régnant et gouverner conjointement avec lui. Mais elle avait renoncé au trône. Lorsque Moïse l’avait quittée, elle s’était retirée de la cour et s’était consacrée entièrement au dieu Osiris, et n’avait plus abandonné le temple. Les jeûnes nombreux l’avaient faite aussi ratatinée qu’une momie ; ses yeux ne voyaient plus, à force de pleurer la mort de son seigneur. Elle avait des visions et ne cessait de prophétiser que son fils Moïse reviendrait sous la forme d’un dieu et accomplirait des merveilles.

Lorsque son frère lui apporta la nouvelle de ce retour, elle se prosterna devant le dieu Osiris et lui rendit grâces :

« Je savais que tu me renverrais mon fils pour me réconforter avant que je retourne à toi. »

Mais son frère dit :

« Il ne parle pas au nom des dieux de l’Égypte, et ce ne sont pas eux qui l’ont envoyé. Il vient au nom d’un dieu étranger, le dieu des esclaves hébreux. C’est en son nom qu’il parle, et le châtiment d’un tel crime est la mort. »

En entendant ces mots, Bathiya se leva, prise d’un accès de fureur. Ses yeux demi-morts resplendirent d’une lumière intérieure ; elle posa ses mains décharnées sur sa poitrine et se mit à chanter dans le ton habituel à la prêtresse d’Osiris :

« Voici ce que dit le grand Osiris, mon seigneur et époux : « Va trouver le fils de Râ et dis-lui : « Garde-toi bien de toucher même à un cheveu de la tête de mon fils Horus-Moïse, car je suis avec lui, et qui que ce soit qui lui fasse du mal, je me vengerai sur lui, en ce monde et dans l’autre. »

Cette prophétie, prononcée au nom de son dieu, ne fit pas grande impression sur le Pharaon. Il ne fut pas non plus très ému de la foi que sa sœur avait en elle-même comme incarnation de la déesse Isis. C’est pourquoi il n’avait pas été induit en erreur par les histoires qu’elle avait racontées au sujet de Moïse. Mais son indulgence pour Moïse découlait de son respect pour sa sœur, de même que l’indulgence du précédent Pharaon avait pris sa source dans sa complaisance pour sa fille. C’est ainsi qu’il avait gardé le silence à propos du premier acte de blasphème et de rébellion.

À la seconde occasion, lorsque Moïse eut osé troubler le rite sacré du Nil et insulter le roi en présence de la cour et du peuple, en formulant ses exigences au nom du dieu étranger, le Pharaon avait de nouveau éprouvé le besoin de punir cet homme comme il le méritait, et de le faire exécuter sur place. Cela aurait mis fin au blasphémateur et aux illusions de sa sœur. Déjà il levait la main, déjà ses lèvres s’ouvraient pour en donner l’ordre à ses gardes ; mais, soudain, il se sentit devenir muet, et sa main se trouva comme pétrifiée par la peur. De nouveau, il avait surpris un regard de Moïse. C’était un autre Moïse et non celui qu’il avait connu naguère à la cour de son père, mais un homme pareil à celui dont sa sœur avait parlé : semblable à un dieu, à un thaumaturge.

Le Pharaon avait eu l’impression de quelque chose de dominateur dans ces yeux : ils pouvaient briser sa volonté, paralyser ses muscles. Il n’osa pas rendre à l’homme son regard ; il fut contraint de détourner les yeux. Sa foi en sa propre divinité était assez forte pour l’empêcher de se soumettre ; elle ne l’était pas assez pour l’inciter à risquer la bataille avec la divinité qui avait armé cet esclave hébreu. Il évita la lutte directe par peur de succomber. Il voyait clairement que, devant lui, se tenait non pas un homme, mais un dieu : un dieu semblable à lui-même, égal au Pharaon.

Il y avait déjà lutte entre eux, mais de la part de Pharaon elle était vague et non déclarée. Il luttait contre la puissance qui émanait des yeux de Moïse, et appelait à son aide tous les dieux de l’Égypte. Les prêtres et les hauts fonctionnaires ne cessaient d’affirmer que l’incident des eaux et des poissons du Nil était chose naturelle et qu’il ne tarderait pas à cesser. Pour répondre à la demande d’eau fraîche, on creusait de nouveaux puits, et l’eau qui en sortait était fraîche. Le Pharaon sentit renaître sa confiance. Et, lorsque, sept jours ayant passé, les eaux du Nil redevinrent claires et fraîches, il eut la certitude que ses dieux étaient entrés dans la bataille en sa faveur et avaient repoussé le dieu des Hébreux. Pourtant, il n’osa pas porter la main sur Moïse.

Mais, à peine les eaux du Nil furent-elles redevenues fraîches que Moïse reparut devant le Pharaon. Sans être convoqué ni annoncé, il apparut, comme si ni les gardes ni les soldats ne l’avaient vu, ou s’ils n’avaient pas osé lui adresser la parole. Debout devant le roi, il le mit en garde une fois de plus :

« Voici ce que dit Jéhovah : « Laisse partir mon peuple, afin qu’il m’offre des sacrifices. Et si tu ne veux pas le laisser partir, je vais envoyer sur tout ton pays la plaie des grenouilles. Le fleuve regorgera de grenouilles qui entreront dans ta maison, dans ta chambre à coucher, dans ton lit, dans la maison de tes serviteurs et dans celles du peuple, dans les fours et dans les pétrins. Et ces grenouilles monteront sur toi, sur ton peuple, et sur tes serviteurs. »

Or, ce que Moïse avait prédit se réalisa sans délai. Moïse invita Aaron, au nom de Dieu, à frapper les eaux de l’Égypte. Et, dans les eaux, et parmi les tas de poissons pourrissants qui se trouvaient au bord de l’eau, des grenouilles apparurent en foule : des grenouilles de toutes espèces, de toutes formes et de toutes couleurs. Sans doute, l’Égypte avait toujours été célèbre pour ses grenouilles. Un dicton populaire affirmait « Quand on entend coasser les grenouilles, on est à la frontière de l’Égypte. » Mais jamais jusqu’alors on n’avait vu de grenouilles pareilles. Elles se multipliaient comme des moustiques, et atteignaient une taille inouïe. Elles surgissaient des eaux marécageuses et des tas de poissons puants. On eût dit que la terre elle-même n’était rien d’autre que de la chair de grenouilles : grenouilles à large gueule, aux nombreuses pattes écartées ; grenouilles minces et longues, à la gueule grasse et épaisse ; grenouilles rayées, pareilles à des serpents, aux gueules semblables à celles des serpents. Certaines avaient des ventres gras, mous, blanchâtres, d’où sortaient de nombreuses griffes, aux multiples bifurcations ; d’autres avaient des dents proéminentes et des moustaches hérissées ; il y en avait qui ressemblaient à des tortues, aux dures carapaces, d’où émergeaient des cous de cuir froncé, faces de chauves-souris, de souris et d’oiseaux. Aussi diverses que leurs formes étaient leurs couleurs : blanc répugnant et graisseux, jaune maladif qui faisait penser à des poisons, rouge fade et lourd de serpents tachetés. Et ces grenouilles rampaient et bondissaient hors de l’eau, hors des trous marécageux, et apparaissaient partout, aux endroits où on les attendait le moins. Elles réussissaient à se glisser on ne savait comment derrière les portes fermées des maisons ; on les trouvait dans les vases contenant l’eau, dans les marmites, dans les pétrins.

La nuit, les Égyptiens sentaient dans leurs lits grouiller ces choses gluantes. Une grenouille frottait son ventre blanc contre la chair d’un homme ; des griffes aiguës s’enfonçaient dans un sein de femme ; un museau de grenouille suçait un enfant endormi. Il n’y avait nul moyen d’échapper à ces bêtes. Il n’y avait aucun repos, à cause d’elles ; il n’y avait aucun travail ; on ne pouvait pas manger. Jour et nuit, éveillés ou endormis, les Égyptiens étaient en proie aux grenouilles.

En vain les sages et les conseillers du Pharaon déclaraient-ils qu’il s’agissait là d’un phénomène naturel ; que cela provenait des cadavres de poissons et que cela finirait dès que l’abondance de poissons pourris prendrait fin. En vain, les prêtres et les magiciens lui démontraient-ils qu’ils étaient, eux aussi, capables de faire naître des vers des eaux polluées.

Les grenouilles étaient un tourment incessant. Elles entraient dans la demeure du Pharaon ; elles sortaient des vases d’or où l’on servait son vin ; on les pétrissait dans son pain aussi bien que dans celui des plus humbles esclaves ; elles étaient dans son lit, s’accrochaient à sa chair, se glissaient entre lui et ses concubines. La vie lui devenait odieuse et hideuse, aussi bien qu’elle le devenait au plus modeste des âniers. Et la lamentation des Égyptiens s’éleva sur toute la terre d’Égypte.

Le Pharaon appela à l’aide ses parents défunts. Il se fit à lui-même des prières, en tant que dieu du soleil. Rien ne servit.

Il lutta avec ses propres pensées. Il ne pouvait admettre qu’il existât, en dehors des dieux de l’Égypte, une puissance et une autorité capables d’avoir des droits sur ce pays.

Mais, de jour en jour, la gêne se fit plus grande. Elle devint intolérable. Les grenouilles paralysaient la vie du pays et rendaient l’existence insupportable. À la fin, le Pharaon céda.

Il donna l’ordre de faire venir Aaron et Moïse.

« Demandez à Jéhovah, leur dit-il, de faire cesser la plaie des grenouilles, et j’autoriserai votre peuple à aller lui offrir des sacrifices. »

Et, humblement, Moïse lui répondit :

« C’est à toi que revient l’honneur de décider. Pour quand dois-je prier pour toi et ton peuple, afin que les grenouilles soient détruites ?

– Pour demain, dit le Pharaon.

– Il en sera suivant ta parole, afin que tu puisses reconnaître qu’il n’y a pas de dieu comparable à notre Seigneur Jéhovah. »

Ainsi parla Moïse en présence du Pharaon, et celui-ci garda le silence.

Mais, à peine Dieu eut-il écouté la prière de Moïse et détruit les grenouilles que l’orgueil du Pharaon se réveilla dans toute sa force. Le sang de ses pères parlait en lui. Comment ! Lui, le dieu Râ, chair de sa chair, soleil dans le ciel, vie de la terre, devrait se soumettre à une autre autorité dans son propre pays d’Égypte ! Non ! Il ne reconnaîtrait pas le Dieu Jéhovah, il ne permettrait pas à son peuple d’aller lui offrir des sacrifices. Il n’y avait pas en Égypte d’autres dieux que Râ et son fils, le Pharaon.

Seulement, le plus grand des prodiges accomplis par Dieu en Égypte était précisément que chaque prodige, au début, n’apparaissait pas comme un prodige. On eût dit un phénomène naturel, comme il s’en produisait chaque année en Égypte dans une saison ou dans l’autre. Il était tout naturel que, dans le plein de l’été, alors que les eaux du Nil étaient basses, les poissons se missent à enfler et que leurs cadavres fussent rejetés sur les bords, où ils répandaient une odeur pestilentielle. Cette putréfaction des poissons avait multiplié les grenouilles, les tortues et les sangsues. Après quoi, lorsque Dieu eut détruit les grenouilles qui gisaient en tas sur les bords du fleuve, à la limite des marécages et des canaux, il était naturel que des nuages de moustiques en sortissent. Ces nuages épais s’élevèrent et attaquèrent sans pitié hommes et bêtes, et sucèrent leur sang. Ils pénétraient dans les cavités les plus étroites du corps et piquaient comme avec des aiguilles acérées et brûlantes. Quelques-uns étaient si petits qu’on avait peine à les voir ; d’autres étaient absolument invisibles. Hommes et bêtes étaient torturés jour et nuit. Ces insectes, sans arrêt, pompaient le sang de la peau et des organes intérieurs. Chacun avait la sensation d’être un cadavre vivant. Sa chair lui devenait affreuse, tant il se grattait ; il était couvert d’enflures, de plaies, de furoncles. Son esprit devenait odieux à tout homme, en raison de la pourriture écœurante qui avait pénétré en lui.

Cependant, superficiellement, on pouvait croire que la plaie des insectes était naturelle et devait disparaître bientôt, dès que les monceaux de grenouilles en putréfaction auraient disparu.

Et c’était précisément dans ce qu’il y avait de naturel dans ces plaies que les magiciens voyaient le doigt de Dieu. Il n’y avait là en apparence ni leurres ni sorcelleries. Elles étaient l’œuvre d’un dieu puissant qui gouvernait la nature et qui punissait le Pharaon non par des incantations que l’on eût pu contrer, mais au moyen de calamités naturelles qui se succédaient l’une à l’autre. En fin de compte, les magiciens reconnurent qu’ils ne pouvaient pas reproduire ces prodiges par leurs propres moyens, et que par conséquent ils ne pouvaient rien faire pour les contrecarrer. Ils dirent donc au Pharaon :

« Seigneur, c’est un dieu puissant qui entre en guerre contre toi ; nous voyons le doigt de Dieu. »

Et, précisément à cause de ces paroles, le Pharaon s’obstina davantage que ses sages et ses magiciens : puisque ce n’était pas de la magie, mais la preuve de l’hostilité d’un dieu, son devoir était de lui résister jusqu’au bout. Moïse ne s’appuyait pas sur la puissance des dieux égyptiens ; il n’était pas l’incarnation d’Horus. Il se servait de Jéhovah, le Dieu des esclaves du Pharaon. Comment celui-ci aurait-il pu capituler ?

Il envoya quelqu’un s’informer si les Hébreux de Gochène avaient eu à souffrir des plaies. On lui rapporta que ces calamités s’étaient produites là, mais bien moins rigoureusement que dans toutes les autres régions de l’Égypte. En entendant cela, le Pharaon s’imagina que la victoire finale serait pour lui. Le Dieu Jéhovah pouvait bien intensifier les processus naturels, mais il ne pouvait pas leur imposer complètement sa volonté. Lorsque les calamités naturelles se produisaient, elles frappaient tout le monde, les Égyptiens aussi bien que le peuple de Jéhovah. C’était là une preuve qui suffisait à démontrer qu’elles n’étaient pas soumises à l’autorité de Jéhovah. Car c’était là ce que prétendaient les messagers des Hébreux, lorsque Pharaon s’enorgueillissait de sa puissance royale, personnification du dieu du soleil, Râ.

« Le soleil ne brille pas seulement en Égypte, soulignait Moïse. Et, quand il se couche, il se couche également sur des pays autres que l’Égypte. »

Quoi qu’il en fût, le Dieu Jéhovah n’avait aucun pouvoir sur le soleil, car il n’avait aucun pouvoir sur la nature. En conséquence, il n’avait aucun pouvoir sur l’Égypte ni sur ses dieux.

Cette fois-là, le Pharaon ne s’abaissa même pas à apaiser Moïse par des promesses.

Tout au contraire, il se moqua :

« Les Égyptiens sont accoutumés aux moustiques. Ils n’ont qu’à se gratter un peu plus. »

Et l’on eût pu croire que le Dieu de Moïse et d’Aaron connaissait ces pensées, car il envoya de nouveau ses messagers au Pharaon, et, cette fois encore, ce fut pendant le rite matinal sur les bords du Nil.

« Si tu ne veux pas laisser partir mon peuple, je vais envoyer sur toi des essaims de mouches, sur toi, sur tes serviteurs, et sur ton peuple et dans les maisons ; et les demeures des Égyptiens seront pleines d’essaims de mouches, ainsi que le terrain sur lequel elles se dressent. Mais, cette fois-ci, j’épargnerai le pays de Gochène, où habite mon peuple, afin que les essaims de mouches n’y pénètrent pas ; ainsi tu connaîtras que je suis le Seigneur de ce pays. »

Et il advint exactement comme Dieu l’avait annoncé par la voix de Moïse. La terre d’Égypte fut tout à coup couverte d’une plaie de mouches. Elles sortaient de partout, en nuages noirs épais, bataillons innombrables qui se répandaient à une vitesse incroyable. En un instant, les maisons en furent remplies. Elles couvraient tous les meubles, tous les ustensiles ; elles couvraient les corps des humains ; et leurs millions de trompes suçaient leur sang, consommaient les vivres et dépouillaient de leur verdure les champs et les jardins.

Le Pharaon envoya de nouveau quelqu’un enquêter sur ce qui se passait dans le pays de Gochène. Non. Le pays de Gochène, où les esclaves vivaient parmi les trous de glaise, était exempt de cette calamité. C’était comme si Dieu avait étendu un rideau dans l’air entre Gochène et le reste de l’Égypte. Jusqu’ici, et pas plus loin ! À la limite de Gochène, la peste des mouches planait sans se mouvoir.

Entre-temps le fléau des mouches devenait de plus en plus effrayant. On ne savait d’où provenaient ces insectes, il était dont impossible de supputer la date à laquelle ils disparaîtraient – comme ç’avait été le cas pour les autres plaies. On ne pouvait deviner les causes naturelles de cette invasion. Personne n’avait jamais vu de mouches pareilles ; personne n’avait jamais su qu’il existait une telle variété de ces parasites. Elles ne se comportaient pas comme à l’habitude. On ne parvenait pas à les chasser. Elles étaient agressives et insolentes. On eût dit qu’elles savaient qui les avait envoyées. Et, comme si elles avaient connu son but, elles exigeaient pour se nourrir le sang des Égyptiens et le prenaient sans gêne et cruellement. Leurs corps étaient abandonnés aux trompes pénétrantes des mouches qui leur semblaient des bêtes de proie ailées, des lions, des léopards ou autres bêtes pareilles.

Le caractère étrange de ces insectes, la variété surprenante de leurs formes et de leurs couleurs, leur offensive massive, et par-dessus tout le fait qu’elles étaient absentes du pays de Gochène et des endroits colonisés par les esclaves hébreux, remplirent de terreur les serviteurs du Pharaon et amollirent le cœur de celui-ci.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XV

 

 

 

CEPENDANT le Pharaon croyait toujours que ce n’était pas un dieu qui entrait en guerre avec lui, mais Moïse seul. L’ambition de celui-ci était sans doute de conduire hors d’Égypte les esclaves hébreux et de devenir leur souverain dans le désert. Dans ce but, il utilisait tout ce qu’il avait appris des magiciens égyptiens. Le Dieu Jéhovah était son invention, en vue d’effrayer le Pharaon. En réalité, le bâton par l’intermédiaire duquel il réalisait ses prodiges était le dieu-serpent, familier aux Égyptiens, que lui – Moïse – avait ensorcelé par les incantations que sa mère lui avait enseignées, si bien que ce Dieu était contraint à le servir. Non, il ne céderait pas. Pourtant il examinait maintenant une autre éventualité : peut-être Moïse avait-il acquis des pouvoirs magiques nouveaux de quelque dieu étranger, un dieu du désert qui était l’Esprit des esclaves. Telle était la source des prodiges ; telle était la source du pouvoir qu’il exerçait sur le dieu-serpent. Mais bientôt les dieux de l’Égypte viendraient au secours du Pharaon. Son père Râ, le grand dieu du soleil, enverrait de puissants rayons pour combattre le dieu du désert, et le réduirait à merci. Il détruirait le dieu-serpent que Moïse tenait à la main et, alors, celui-ci serait impuissant.

Dès le premier moment où Moïse se présenta devant lui et lui demanda de permettre aux Hébreux d’entreprendre une marche de trois jours dans le désert pour offrir des sacrifices à leur Dieu, le Pharaon comprit que ce n’était là qu’un prétexte destiné à camoufler un dessein plus important. Moïse voulait conduire les esclaves hors de l’Égypte afin de devenir leur roi. Mais le Pharaon était décidé à ne faire aucune concession aux Hébreux, parce que cela aurait été un signal pour tous les autres esclaves, et que le système tout entier se serait effondré. Il y avait là une possibilité de soulèvement général que le Pharaon voulait éviter à tout prix.

Pour le moment, se considérant en un état dangereux d’infériorité, sa seule ressource était de gagner du temps. Il entreprit donc de discuter avec Moïse quant aux conditions de sa requête.

Il lui fit la proposition que voici : « Qu’ils sacrifient à leur Dieu, mais pas dans le désert. Je vous accorderai trois jours pour faire votre fête et sacrifier à votre Dieu, mais ici, dans le pays même. »

Moïse se prêta au jeu. Il répondit :

« Ne sais-tu pas ce que les Égyptiens vont nous faire s’ils nous voient offrir des sacrifices à un dieu étranger ? Ce que nous voulons, c’est aller à trois jours de marche dans le désert, et, là, offrir des sacrifices à notre Dieu, ainsi qu’il nous l’a commandé. »

Astucieusement, le Pharaon répliqua :

« Je vous permettrai d’aller dans le désert pour offrir vos sacrifices à votre Jéhovah, mais pas si loin que cela. Priez pour moi.

– Vois, je m’en vais, et je vais prier Jéhovah d’éloigner dès demain la multitude de mouches, et il les éloignera du Pharaon, de ses serviteurs et de son peuple. Mais que le Pharaon ne se moque pas de nous et ne nous refuse pas de nouveau la permission de nous rendre dans le désert pour y offrir des sacrifices à Jéhovah !

– Moi, le Pharaon, ne pas tenir ma parole ! Comment peux-tu parler ainsi ? »

Or, ce fut là ce qui advint.

Ce fut comme si chacun d’eux, Moïse ainsi que le Pharaon, avait su que le roi n’exécuterait pas sa promesse. Cependant, Moïse s’éloigna du palais et pria pour que la multitude des mouches disparût. Et Dieu obtempéra à sa prière, et les mouches disparurent aussi subitement qu’elles étaient venues.

De nouveau, le cœur du Pharaon s’endurcit, ainsi que Dieu l’avait prédit.

Alors, Dieu envoya Moïse au Pharaon pour le mettre en garde et lui annoncer qu’il allait envoyer une peste sur le bétail et les chevaux et les ânes de son pays, mais qu’il épargnerait tous les animaux, quels qu’ils fussent, laissés par le Pharaon entre les mains des esclaves hébreux. Et, pour montrer plus clairement que cette plaie devait frapper les seuls Égyptiens, il enverrait cette peste tout d’un coup, à un moment déterminé. Et ce fut ainsi que cela se produisit. Dès que Moïse se fut éloigné de la présence du Pharaon, la peste fit son apparition partout où se trouvait le bétail des Égyptiens.

Tout de suite, le Pharaon envoya faire une enquête sur ce qui se passait dans Gochène. Et, tout de suite, il apprit qu’il n’y avait pas trace d’épizootie chez les Hébreux.

Cependant son cœur ne s’adoucit pas.

La lutte devint plus rude, plus acharnée. Ce n’était plus, aux yeux du Pharaon, un duel entre Moïse et lui, mais entre les dieux : celui d’Israël d’une part, ceux de l’Égypte d’autre part. Plus le Pharaon se persuadait que Moïse n’agissait pas par des moyens magiques, mais grâce au pouvoir d’un Esprit particulier, d’une Force puissante qui pouvait commander à la nature, et plus son obstination devenait opiniâtre. Il ne luttait plus pour garder son empire sur les esclaves ; il combattait pour ses dieux et pour sa propre divinité. Et, à ses yeux, la lutte était si inégale qu’une seule issue était possible.

D’un côté, il y avait un système religieux organisé, avec le Pharaon jouant le rôle de dieu suprême : un système strictement discipliné, consacré par la tradition, les coutumes, un rituel sacré plusieurs fois centenaire ; une hiérarchie sacerdotale imposante, avec des temples sans nombre dont les statues gigantesques et les éblouissantes cérémonies écrasaient et stupéfiaient les esprits ; une horde de dieux et de déesses qui se partageaient l’autorité sur toutes les activités et tous les biens des hommes : dieux de la fertilité, dieux de la santé, dieux de la vie en ce monde et dieux de l’autre vie. Et, au-dessus de tous, le dieu Râ, le soleil dans le ciel, incarné dans la personne du Pharaon : le Pharaon souverain des deux pays d’Égypte, dont la domination s’étendait sur toutes les contrées connues de l’Afrique, jusqu’à l’Éthiopie et jusqu’à l’Asie, jusqu’aux limites des pays civilisés. Ses armées, munies des armes les plus puissantes, de chevaux impétueux et de chars, avaient mis à genoux toutes les nations. Et l’Égypte était remplie d’esclaves de toutes les races, noires et blanches, qui travaillaient ses champs et ses jardins, gardaient ses troupeaux, construisaient ses villes et ses temples, ses pyramides, conduisaient ses navires.

De l’autre côté, qui étaient ceux qui osaient provoquer le Pharaon et l’Égypte ? Un petit peuple méprisable d’esclaves, qui ne possédait rien que la tradition de ses ancêtres, qui croyait en un dieu vivant, qui nourrissait le faible espoir de sa rédemption. Et celui qui parlait en leur nom était un ancien Égyptien qui avait acquis en Égypte ses connaissances et son talent. Il parlait au nom d’un dieu du désert qui, jusque-là, était resté inconnu des dieux et des hommes. Ce renégat n’avait pas encore été capable de libérer son peuple de la servitude. Maintenant il se servait d’un dieu-serpent qu’il avait transformé en bâton, afin de terroriser le Pharaon au moyen de calamités ridicules et vulgaires qui causaient des démangeaisons aux gens. Les Égyptiens sauraient se résigner à tout cela ! L’heure du Pharaon ne tarderait pas à venir. Bientôt la puissance d’Ammon, d’Osiris, du dieu Soleil, d’Horus, de la déesse Isis et de toutes les autres divinités de l’Égypte se manifesterait, remplirait de force les reins du Pharaon pour la destruction du rebelle.

Il ne céda donc point. Il n’obéit pas à l’ordre donné par le Dieu des Hébreux ; il ne laissa pas partir son peuple juif. Il resta indifférent au fait que le Dieu de ses esclaves l’avait ridiculisé et avait couvert la tête et le corps de ses prêtres à lui de plaies et d’abcès affreux à voir, malgré leurs vêtements sacerdotaux. Le Pharaon tint tête.

Alors, le Dieu d’Israël fit prendre à la lutte une forme plus sombre. Il prépara une plaie plus douloureuse. De plus, cette fois-là, Moïse, passant par-dessus la tête du Pharaon, s’adressa directement aux Égyptiens pour les avertir de la nouvelle plaie qui était préparée pour eux. Il les invita à rassembler dans leurs étables tout le bétail, les chevaux et les ânes qui leur restaient encore, car une grêle puissante était sur le point de tomber sur l’Égypte et de détruire tout ce qui serait resté en plein champ.

Ce fut seulement lorsque les fenêtres du ciel se furent ouvertes et que, parmi les tonnerres et les éclairs et les feux mouvants, descendit une grêle telle qu’on n’en avait jamais connu de pareille en Égypte, quand tout eut été détruit dans les champs, les vignobles, les carrés de légumes, les céréales sur pied, lorsque les arbres eurent été déracinés et que ceux qui n’avaient pas tenu compte de l’avertissement donné par Moïse et étaient sortis eurent été exterminés, eux et leur bétail, ce fut seulement alors que le Pharaon prit peur de nouveau et, envoyant chercher Moïse et Aaron, s’excusa auprès d’eux :

« Cette fois-ci, j’ai péché. Jéhovah est juste, et moi et mon peuple sommes méchants. Priez Jéhovah et qu’il mette fin à ces tonnerres et à cette grêle puissante. Je vous laisserai partir et vous ne resterez pas ici plus longtemps.

– C’est bien, fit Moïse. Dès que j’aurai quitté la ville, je lèverai les bras vers Jéhovah, et les tonnerres cesseront, et il n’y aura plus de grêle, et ainsi tu pourras connaître que la terre appartient au Seigneur. »

Moïse se retira. Les tonnerres cessèrent, et il n’y eut plus de grêle. Et de nouveau le Pharaon mentit.

Et, de nouveau, Moïse se présenta devant le roi et le prévint que Dieu allait envoyer une plaie de sauterelles qui rongeraient toute verdure et toute pousse laissées par la grêle. Mais, cette fois-là, les serviteurs eux-mêmes du Pharaon, ses conseillers et ses fonctionnaires, furent remplis de frayeur. Ils remplissaient la salle d’audience et imploraient : « Laissez ces hommes partir et rendre son culte au Seigneur, leur Dieu ! » Et ce fut alors seulement que le Pharaon envoya chercher Moïse et Aaron.

« Allez, leur dit-il, offrez des sacrifices à votre dieu Jéhovah. Mais quels sont ceux qui doivent partir ?

– Nous partirons avec nos jeunes gens et nos vieillards, avec nos fils et avec nos filles, avec nos troupeaux de brebis et nos troupeaux de bœufs ; car nous devons célébrer une fête au Seigneur. »

La colère, une fois de plus, s’empara du Pharaon. Car, cette fois, Moïse avait manifesté clairement son dessein : emmener à jamais les Hébreux hors de l’Égypte.

« Le mal est inscrit sur vos visages, dit-il rageusement. Allez, les hommes, et offrez vos sacrifices à Jéhovah, puisque c’est là ce que vous désirez. »

Et l’on chassa Moïse et Aaron hors de la présence du Pharaon.

« Attendons jusqu’à ce que vienne la plaie des sauterelles, dit Moïse à Aaron. À ce moment-là, il parlera plus doucement. »

C’est ainsi qu’il en fut. Les sauterelles arrivèrent en nuages noirs qui recouvrirent le soleil et obscurcirent toute la terre d’Égypte ; elles s’abattirent sur la campagne et, de leurs millions de mandibules, dévorèrent les produits des champs. Alors, le Pharaon convoqua de nouveau Moïse et Aaron, et, de nouveau, il fut tout repentir et toute prière :

« J’ai péché contre Jéhovah et contre vous, leur dit-il. Pardonnez-moi encore une fois seulement, et priez votre Jéhovah d’écarter de moi cette seule calamité. »

Moïse pria Dieu et celui-ci répondit à sa prière, comme toujours. Mais le Pharaon mentit une fois de plus.

Alors, des ténèbres couvrirent hermétiquement l’Égypte, pareilles à une voûte de cuivre, interceptant la lumière du soleil, de la lune et des étoiles. Pas un coin du ciel n’était plus visible et, à l’intérieur de cette étouffante enveloppe, des vents s’élevaient, chargés de poussière et de sable. Au début, les Égyptiens crurent que c’était le khamsin, qui s’élevait ordinairement pendant cette saison de l’année. Au début, c’était en effet comme le khamsin. De quelque côté que se tournassent les Égyptiens, ils aspiraient du sable et de la poussière ; mais ce sable et cette poussière étaient humides et épais, comme si toute l’atmosphère avait été remplie de vase volante. Cela faisait coller les yeux, si bien qu’on ne pouvait plus voir ceux qui étaient près de vous. Les Égyptiens respiraient et avalaient de la poussière et du sable. Les particules se logeaient dans les gencives et craquaient entre les dents ; elles se glissaient dans les articulations, si bien que bêtes et gens vacillaient en marchant. Enfermés sous cette voûte qui les asphyxiait, ils se sentaient comme pris au piège dans des rets de ténèbres qui reposaient sur eux aussi lourdement la nuit que le jour. De nouveau, le Pharaon envoya des informateurs pour savoir si cet horrible nuage de khamsin écrasait l’atmosphère et couvrait le ciel de Gochène. Non. L’air dans Gochène était pur et clair. Et, cette fois-là, le Pharaon accepta de laisser les femmes et les enfants se rendre aux solennités en l’honneur de Jéhovah ; mais il demanda que le bétail fût laissé en garantie de leur retour en Égypte.

Moïse répondit ce qui suit :

« Il faut que tu nous donnes la possibilité d’offrir des sacrifices et de brûler nos offrandes à Jéhovah, notre Dieu. Notre bétail doit donc venir avec nous ; pas un seul animal ne doit rester en arrière. Car nous devons les prendre tous pour sacrifier au Seigneur notre Dieu ; et nous ne savons pas comment nous pourrions sacrifier au Seigneur notre Dieu, jusqu’à ce que nous arrivions là-bas. »

C’était là le blasphème et l’insulte les plus graves que Moïse pût jeter à la face du Pharaon ; non seulement celui-ci devait laisser ses esclaves aller sacrifier à un dieu étranger, mais lui, le Pharaon, le dieu Râ, chair de sa chair, devait leur fournir du bétail pour les sacrifices à offrir au dieu étranger d’une horde d’esclaves.

« Va-t’en ! hurla-t-il. Garde-toi bien de reparaître devant moi, car le jour où tu reverras mon visage, tu mourras.

– Tu as bien parlé, répondit Moïse. Je ne veux pas revoir ton visage. » Et il s’éloigna de la présence du Pharaon.

 

De toutes les plaies que Dieu avait envoyées jusqu’alors sur l’Égypte ce fut la dernière, la plaie des ténèbres, qui fit la plus profonde et la plus terrifiante impression. Les habitants avaient en effet commencé à voir le doigt du Dieu étranger des Hébreux dans les calamités antérieures qui avaient fait une nette distinction entre Gochène et l’Égypte ; la crainte de ce Dieu s’empara d’eux et ils se mirent à respecter les esclaves juifs. Bon nombre d’entre eux avaient tenu compte de l’avertissement donné par Moïse avant la chute de la grêle ; ils étaient restés à l’abri et avaient sauvé eux-mêmes et leur bétail. Mais cette dernière plaie, celle des ténèbres, eut un effet tout particulier sur les Égyptiens, car elle portait directement atteinte à leur dieu principal ainsi qu’à l’autorité et au prestige du Pharaon. Il semblait maintenant que l’insolent Dieu des Hébreux avait triomphé des divinités égyptiennes dans leur propre territoire, sur leur propre terrain. Quoi que l’on pût penser d’autre, quelques autres dieux qu’il pût y avoir, le soleil était la propriété absolue des Égyptiens. Ammon Râ était leur dieu suprême, et le Pharaon était son fils, la chair de sa chair. Il était le soleil ; c’était lui qui donnait la lumière et la vie à toutes les autres créatures. Ses rayons réchauffaient la terre et la rendaient fertile. Il régnait sur le monde entier dans sa splendeur. Lorsqu’il se montrait au firmament dans les premiers rayons du matin, il apportait la joie à tous les habitants de la terre. Quand il se couchait, les ténèbres et la mort recouvraient la terre. Et voilà que le dieu Râ avait été vaincu par une puissance inconnue ! Pendant trois jours, il avait été recouvert de ténèbres ; pendant trois jours, le Dieu des Hébreux l’avait réduit en esclavage et l’avait retenu prisonnier dans le royaume d’Osiris, dieu de la nuit et de la mort. Et, dans Gochène, justement parmi les esclaves hébreux, Ammon Râ avait déployé sa splendeur, exactement comme si le Dieu des Hébreux l’avait forcé à illuminer le pays des Juifs et à laisser dans l’obscurité son propre pays. N’était-ce pas là une preuve que le Dieu des Hébreux avait franchi les frontières du désert et se trouvait maintenant en Égypte, et que c’était sa main qui s’appesantissait sur les Égyptiens ?

Or, depuis que Moïse avait rapporté la merveilleuse révélation de Jéhovah, Aaron n’avait pas cessé de méditer sur sa mission sacerdotale et sur le rituel réservé à Jéhovah. Il avait toujours rêvé d’un rituel de ce genre qui, par sa grandeur, par sa solennité, par ses prescriptions exactes et rigoureuses, par ses mystères et, surtout, par ses sacrifices et ses riches offrandes, pût rivaliser avec les rites des temples égyptiens. Il était d’avis que les masses d’esclaves hébreux qui n’avaient ni une foi explicite, ni des cérémonies bien établies, qui, en fait, ne possédaient rien de plus qu’une vague tradition et un souvenir des ancêtres, ne pouvaient être amalgamées en un seul peuple et pliées à la discipline nécessaire, sans un rituel qui dominât les esprits grâce à de mystiques symboles maintenus par une caste puissante de prêtres et de serviteurs du temple. Mais un rituel de ce genre, sur lequel Aaron avait médité toute sa vie et auquel il avait préparé à la fois lui-même et ses fils, nécessitait un peuple capable d’entretenir son clergé dans l’opulence convenable... Les esclaves juifs que Moïse était sur le point de libérer étaient pauvres et nus. Où pourraient-ils trouver l’or, l’argent et la pourpre pour la caste sacerdotale qu’imaginait Aaron ?

Après la plaie des ténèbres, quand les Égyptiens furent remplis de terreur et commencèrent à flagorner les esclaves hébreux, Aaron et ses fils commencèrent à répandre le bruit que Dieu désirait qu’ils empruntassent à leurs voisins les Égyptiens toutes sortes de vases d’or et d’argent, des étoffes richement tissées, des soieries de pourpre, des vêtements somptueux, utilisables lorsqu’ils partiraient pour les solennités du sacrifice. De plus, on insinuait que c’était la volonté de Dieu de voir dépouiller les Égyptiens.

L’insinuation fut comprise, et les Hébreux mirent à profit la panique qui s’était emparée des Égyptiens.

Au moment de la plaie des ténèbres, les surveillants hébreux avaient à contrecœur renoncé à la discipline régissant jusque-là les esclaves. Ils n’avaient pas le courage de continuer suivant leurs anciennes méthodes, bien que l’ordre fût donné par le Pharaon, par l’intermédiaire des hauts fonctionnaires, de rendre plus pesant le joug que supportaient les Hébreux. Ils étaient franchement effrayés devant ces hommes qui se trouvaient maintenant sous la protection du terrible dieu du désert ; et ils commencèrent à rivaliser l’un avec l’autre de protestations abjectes d’amitié et de bienveillance.

« Tu vois, n’est-ce pas, disaient-ils, que je suis totalement différent des autres surveillants qui n’étaient jamais satisfaits des décrets du Pharaon, mais qui toujours les outrepassaient et vous rendaient la vie intolérable. J’ai toujours eu de la sympathie pour vous. Lorsque vous étiez en retard sur votre tâche, je regardais d’un autre côté. Dis-moi, n’était-ce pas ainsi ? » demandait un Égyptien à un surveillant hébreu.

Maintenant la situation des Hébreux avait changé aux yeux des Égyptiens. Aussi longtemps que les esclaves avaient été sans protecteur et qu’aucune voix ne s’était élevée pour les défendre, ils avaient été comme de la poussière que l’on foule aux pieds. Ils avaient moins compté que les animaux des champs. L’idée ne serait pas venue aux Égyptiens qu’un Hébreu fût un être humain, que les mères juives fussent des êtres humains qui souffraient le martyre quand on leur enlevait leurs enfants. Et voici que, tout d’un coup, ces Hébreux devenaient leurs « égaux ». On les invitait avec des gestes accueillants dans les maisons des Égyptiens, et ceux-ci parlaient avec respect des solennités que les Hébreux étaient sur le point de célébrer dans le désert et de la grande quantité de bovins et de volailles qu’ils porteraient en sacrifice sur l’autel de leur Dieu ; ils parlaient du merveilleux cérémonial dont ce sacrifice serait, bien entendu, accompagné, des danses des prêtres, des chœurs des chanteurs, des spectacles, des fêtes, des robes multicolores, des magnifiques ornements.

« Mais où pensez-vous que nous recevions tout cela ? Jusqu’à présent nous avons travaillé pour vous, bien que nous ne fussions pas réellement vos esclaves. Le Pharaon ne nous a laissé que la peau sur les os – et même cette peau porte les marques de sa cruauté. »

Pour la première fois les Hébreux étaient en mesure de constater la richesse de l’Égypte et le luxe qui entourait les classes supérieures : leurs jardins et leurs potagers, leurs citernes et leurs bassins artificiels remplis de volatiles ; leurs maisons aux plafonds de cèdre, peintes et décorées ; leurs fauteuils et leurs lits incrustés d’ivoire, leurs couvertures de pourpre et de brocart ; leurs vases, leurs cuvettes et leurs cruches et leurs récipients, leurs assiettes et leurs coupes d’or massif. Et leurs femmes chargées de parures sans nombre, d’anneaux pour le nez et de boucles d’oreilles, de bracelets et de bagues, de pierres étincelantes, de grandes robes de tissu doré ; et les jeunes esclaves pour les servir, pour les oindre, les éventer, leur tenir sous les narines des parfums et des fleurs.

Une jalousie compréhensible s’éveillait dans le cœur des Hébreux. Et puis, qui donc, sinon les esclaves, avait accumulé ces trésors pour les Égyptiens ? N’étaient-ils pas restés du matin jusqu’au soir dans les champs, le dos défaillant sous la brûlure du soleil, tandis que les Égyptiens restaient étendus sur leurs couches d’ivoire ? Ne les avait-on pas attelés comme des animaux de trait aux batteuses et aux chariots des Égyptiens ? Les femmes juives n’avaient-elles pas filé et tissé les étoffes de lin qui couvraient les corps soignés avec raffinement des femmes égyptiennes ? Qui donc avait créé cette opulence, les Égyptiens ou les Hébreux ?

Ils ne savaient que trop bien que Moïse leur avait été envoyé par le Dieu d’Israël pour les emmener à jamais hors d’Égypte. Les Anciens l’avaient proclamé ; les surveillants l’avaient répété. Et, en fait, ils se préparaient pour la grande nuit, la longue nuit de la libération, ainsi que Moïse leur avait dit de le faire. C’est précisément pour cette raison qu’ils estimaient ne pas pouvoir quitter l’Égypte les mains vides, après tant d’années de servitude. C’est pour cette raison qu’ils voulaient emporter dans l’inconnu qui s’ouvrait devant eux cette richesse qui leur appartenait de droit.

Mais ils n’étaient pas assez forts pour la prendre. Le Pharaon n’avait pas encore cédé ; le grand évènement que Moïse avait prédit ne s’était pas encore produit. L’ordre et la discipline égyptiens existaient toujours ; les soldats entouraient encore l’immense cité où résidait le Pharaon ; les surveillants égyptiens continuaient à faire leurs rondes armés de leurs bâtons cuivrés. La force était donc exclue. Mais il y avait des possibilités d’exploiter le malaise croissant des Égyptiens.

« Mon Dieu aura honte de moi, dit Dan ben Joseph, de la tribu de Dan, à son aristocratique maître, Sernapis, chez qui il servait en qualité de teinturier pour les tissus de lin et de laine. Je vais arriver devant lui avec un pagne et rien d’autre. Et ma femme est aussi nue que moi. Ce serait commettre un péché envers mon Dieu si tu me renvoyais ainsi pour lui offrir un sacrifice. Il me demanderait : « Qui est ton maître ? » Et moi, je répondrais : « Le noble Sernapis. » Alors, il demanderait encore : « Est-ce qu’il te payait pour ton travail ? » Et je répondrais : « Tu le vois, mon Dieu. Je l’ai servi en qualité d’esclave et, à part des galettes noires et de la bière aigre, je n’ai rien reçu de lui. » Et il me demandera : « C’est dans ces haillons qu’il t’a envoyé pour m’offrir un sacrifice ? Il ne t’a même pas donné une robe décente pour couvrir ta nudité ? Il a envoyé ta femme sans même un anneau de nez ou un bracelet, sans un collier ? » Et tu le sais, maître, mon Dieu est un dieu sévère : il t’enverra calamité sur calamité. Je ne sais pas ce qu’il fera. Peut-être que tes troupeaux ne se multiplieront plus ; peut-être que tes volailles se dessécheront et crèveront ; peut-être même qu’il se vengera sur toi et sur tes enfants. Il faut s’attendre à tout de lui. Vois, je suis un bon ami pour toi, et c’est pour te mettre en garde que je suis venu.

– Et qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

– Tu as des robes si somptueusement colorées. Prête-m’en quelqu’une pour les jours où j’irai me présenter devant mon Dieu. Et puis, tu peux aussi me prêter une paire de boucles d’oreilles, un collier et, bien entendu, le manteau de soie de ton épouse pour couvrir la nudité de ma femme. Et je recommanderai ton nom à mon Dieu, et il te bénira. »

Mais, lorsque le seigneur Sernapis, avec bien des soupirs et bien des grognements, eut donné à Dan ben Joseph les objets désirés, l’esclave, ou plus exactement l’ancien esclave, resta encore là, la main tendue :

« Et comment ferai-je pour me procurer un peu d’huile pour m’oindre ? Mon corps est toujours en sueur à cause du travail. Tu ne voudrais pas que mon Dieu fût offusqué par la mauvaise odeur montant de nos corps à ses narines. »

Et, lorsque Dan ben Joseph eut reçu le coffret contenant le parfum solidifié que les Égyptiens portaient sur leur tête, afin qu’il pût fondre et couler goutte à goutte sur leur corps, il se tourna de nouveau vers son maître :

« N’as-tu pas songé à une brebis, un veau, un taurillon, une couple de canards ou d’oies ? Tu ne voudrais pas que je paraisse devant mon Dieu les mains vides, et que lui t’envoie des scorpions dans ta maison ? Tu te rappelles bien les grenouilles, n’est-ce pas ? »

Ce que Dan ben Joseph faisait avec son maître Sernapis, d’autres Dans, d’autres Josephs et d’autres Ouziels le faisaient avec leurs maîtres.

Mais ils ne tardèrent pas à se montrer insatisfaits de ces premiers cadeaux. Quand les Hébreux virent grandir la terreur des Égyptiens, ils s’excitèrent encore davantage : le ressentiment qu’ils avaient refoulé dans leur cœur pendant des générations d’esclavage jaillit comme une flamme... Ils arrivèrent en bandes à Ramsès, pénétrèrent de force dans les maisons et les palais des riches et « empruntèrent » ce qu’ils renfermaient... Ils arrachèrent les tentures de soie qui couvraient les murs et les portières qui fermaient les issues ; ils firent collection d’ustensiles en or et en argent, de jarres, de cuvettes, de plats et de coupes ; ils arrachèrent du corps des Égyptiennes leurs colliers, leurs bracelets, leurs bagues, leurs ceintures pour les donner à leurs propres femmes.

Korah et ses associés se présentèrent devant Moïse avec la nouvelle alarmante que le peuple échappait à tout contrôle : on attaquait les demeures des Égyptiens et l’on pillait un peu partout.

Moïse resta d’abord silencieux ; puis, après avoir réfléchi, il dit : « Revenez dans un instant, et je vous donnerai mes instructions. »

Suivant les principes de justice inscrits dans son cœur, il examina les actions des Hébreux. Il était sans aucun doute contraire à la volonté de Dieu que le peuple qu’il avait élu pour servir d’exemple aux autres peuples commît des actes d’injustice au seuil même de sa rédemption. Ces pillages devaient cesser : mais il était équitable d’emprunter des objets aux Égyptiens. Pendant des centaines d’années ces esclaves avaient travaillé pour l’Égypte. Les Égyptiens les avaient exploités comme si leur travail, leur sueur et leurs vies n’avaient eu aucune importance. Et, dans son cœur, Moïse entendit la voix de son Dieu, la voix de la justice.

Plus tard, lorsque Korah et ses assistants revinrent, il leur dit :

« Non, Korah, les enfants d’Israël ne sont pas des brigands ; ils ne font qu’accomplir la volonté de Dieu. Car Dieu m’a déclaré : « Parle maintenant aux oreilles de mon peuple et que chacun demande à son voisin, et chaque femme à sa voisine, des bijoux d’argent et des bijoux d’or ; qu’ils dépouillent les Égyptiens à cause de l’oppression qui a pesé sur eux, et des durs travaux qu’ils ont dû accomplir. »

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI

 

 

 

DANS la chambre particulière qui lui servait pour s’isoler, le Pharaon était étendu sur sa couche. Devant lui se tenait le puissant Méphesta, gouverneur de Ramsès. Près de Méphesta se tenait le grand prêtre d’Ammon Râ.

Tout près de la couche, sur un petit escabeau, était assis le fils aîné du Pharaon, son héritier présomptif.

Le Pharaon avait beaucoup vieilli. Toute l’habileté des cosméticiens assyriens ne pouvait pas arriver à camoufler les rides profondes que la douleur causée par les plaies infligées à son peuple avait creusées dans sa face poupine.

La main du Pharaon reposait tendrement sur la tête de son fils qui tenait une fleur de lotus sous les narines de son père. C’était là une manifestation de respect et d’affection. L’héritier présomptif était déjà considéré comme le fils de Râ, comme une part de sa divinité. Il accompagnait son père dans toutes les cérémonies, raide, rigide, officiel. Là, dans la chambre privée de son père, il témoignait de rapports tendres et intimes.

Cette réception n’avait rien d’officiel. Le gouverneur et le grand prêtre faisaient au Pharaon un rapport sur l’effet produit en Égypte par la plaie des ténèbres.

Quelque chose s’était produit qui ressemblait à une révolution. Les esclaves de toutes races se soulevaient contre leurs maîtres ; des bandes erraient en pillant.

« Nous te conseillons, grand roi, de céder aux réclamations de Moïse. Laisse-les partir, ces esclaves hébreux, laisse-les partir, le plus tôt sera le mieux, pour accomplir leurs solennités dans le désert, avant qu’il soit trop tard. Car le contrôle des esclaves nous échappe. Nos surveillants sont terrifiés et ne font plus leur travail. La garnison même de Ramsès est intimidée, sans parler de l’ensemble de la population. On commence à croire que les dieux combattent contre nous, et non avec nous. Partout l’on parle de Moïse comme de l’incarnation d’Horus, et l’on dit que c’est pour lui qu’Horus fait tous ces prodiges. Nous sommes sans force contre cette forme de superstition », conclut le gouverneur.

Le Pharaon avait pâli de colère. Il ôta sa main de la tête de son fils ; de l’autre, il écarta la fleur de lotus.

« Voilà ce que me disent le grand prêtre et le gouverneur de Ramsès ! Voilà le conseil qu’ils apportent au Pharaon ! Il faudrait que je me rende à mon ennemi le plus acharné, au dieu des Hébreux ! Non ! Ce n’est pas en nous soumettant que nous ferons disparaître le désordre que le traître étranger a fait naître dans notre royaume. Non ! Ce n’est pas en faisant des concessions que nous dominerons les esclaves, mais par l’épée et par le javelot, par les verges et le fouet. Faites venir à Ramsès les soldats nègres stationnés dans le désert. Ils ne connaissent pas les noms des dieux. Faites-leur établir un cercle de fer autour de Gochène au moyen de chars de guerre... Qu’ils écrasent avec leurs marteaux le crâne de tous les hommes, de toutes les femmes et de tous les enfants de Gochène. Qu’ils mettent le feu aux huttes et aux tentes des Hébreux ! Et qu’il ne reste pas trace de ceux-ci. Que ce soit là un signe et un avertissement pour tous les autres esclaves. C’est là l’unique moyen pour écraser la révolte que Moïse a provoquée. Qu’on arrête Moïse et Aaron, et qu’on les batte à mort avec les bâtons des surveillants des esclaves hébreux. Et que toute la tribu de Lévy soit enchaînée et envoyée aux mines de cuivre du Sinaï, ainsi que j’ai menacé Moïse de le faire s’il se présentait jamais de nouveau devant moi. »

Le Pharaon n’avait pas fini de parler et l’écume de sa rage était encore sur ses lèvres, lorsqu’un grand bruit confus se fit entendre à travers le palais tout entier. La porte de la chambre du roi fut brusquement ouverte par les gardes qui avaient laissé tomber leur lance. Eux-mêmes se précipitèrent en balbutiant :

« Moïse, son bâton à la main, est entré dans le palais ! »

Le Pharaon bondit de sa couche comme si un serpent l’avait attaqué et, d’une voix où se mêlaient la fureur et l’épouvante, il rugit :

« Comment avez-vous osé le laisser entrer ? N’ai-je pas interdit de lui laisser franchir le seuil ?

– Son bâton crachait le feu, fils de Râ. Des serpents à cent têtes sortaient de son bâton, et leurs mâchoires vomissaient des flammes. Nous avons eu peur. »

Au même moment, Moïse, tenant en l’air son bâton, franchit le seuil, pénétra dans la pièce et, dominant le Pharaon dont le visage était exsangue, dit :

« Sache que, cette fois-ci, je ne viens pas en messager de Dieu. Cette fois-ci, je viens de ma propre initiative pour te mettre en garde. Jusqu’à présent Dieu ne t’a frappé que dans tes biens. Et tu n’as pas obéi à ses ordres. Mais, cette fois-ci, il va s’attaquer aux vies humaines. Écoute-moi. Voici ce que Dieu dit : « Aux environs de minuit, j’irai parmi les Égyptiens. Et alors, chaque premier-né mourra en Égypte, depuis le fils du Pharaon, qui doit lui succéder sur son trône, jusqu’au premier-né de la servante qui tourne la meule. Et il y aura une grande lamentation en Égypte, telle qu’il n’y en a jamais eu et qu’il n’y en aura jamais plus. Mais, contre les enfants d’Israël, pas même un chien n’aiguisera sa langue ni contre les humains ni contre les animaux. Ainsi tu sauras que j’ai fait une distinction entre les Égyptiens et les Israélites. » C’est ainsi que parle le Seigneur. Et tous ceux-ci, tes serviteurs, ajouta Moïse en désignant du doigt les fonctionnaires et les gardes terrifiés, courberont la tête devant Jéhovah et imploreront son peuple et me diront : « Allez-vous-en maintenant, vous et votre peuple avec vous. » Et après cela nous partirons. »

Il y eut un long silence jusqu’à ce que le Pharaon se fût dominé. Tout d’abord, il voulut lever la main et donner l’ordre d’arrêter Moïse. Mais cet ordre ne réussit pas à s’échapper de ses lèvres. Non seulement il était presque certain que les gardes ne bougeraient pas, par crainte de la verge que tenait Moïse, mais le roi lui-même se sentait intérieurement très faible. Quelque chose était arrivé à sa volonté, quelque chose qui la paralysait, dès que Moïse paraissait devant lui. Il devenait impuissant, comme si Moïse était son Seigneur et son Dieu. Et, comme il était faible, le Pharaon se servit de l’arme des faibles, non pas de la puissance et de la force, mais de l’appel à la justice et à la pitié :

« Où donc est la justice dont tu ne cesses de parler, demanda-t-il, si ton Dieu est disposé à punir les fils pour les fautes de leurs pères ?

– Et c’est le Pharaon qui parle ? Le Pharaon qui a massacré les fils des femmes juives ? Est-ce toi qui as donné l’ordre d’arracher les nourrissons de la poitrine de leur mère et qui les as fait mettre à mort pour te baigner dans leur sang ? Toi, sur l’ordre de qui les ossements des jeunes et des vieux ont été écrasés dans le mortier pour rendre plus solides les briques de tes chambres de trésor ? C’est toi qui parles de justice et de pitié ?

– Mais en quoi les Égyptiens sont-ils coupables ? De quoi devraient-ils être punis ? Pourquoi Dieu veut-il mettre à mort tous leurs premiers-nés ?

– L’Égypte entière est corrompue par le péché. Le sol de ce pays est saturé du sang de vos victimes, de la sueur des travailleurs et du sang des mères. Le jour du règlement de comptes arrive, le jour de la vengeance du Dieu d’Israël contre les Égyptiens.

– C’est toi qui parles ainsi, Moïse, toi que ma sœur la princesse a tiré des eaux pour faire de toi son fils ? Elle a été une mère pour toi. Elle est, elle aussi, la première-née des enfants de son père. Devra-t-elle mourir, elle aussi ? Est-ce là la reconnaissance que tu lui témoignes ?

– J’ai prié mon Dieu, et mon Dieu l’a choisie pour être sa fille. « Et son nom est Bathiya, ma fille », a dit le Dieu d’Israël. « Et sa part d’héritage sera avec Israël, et non avec les Égyptiens. Pas un seul cheveu de sa tête ne sera touché, et elle vivra dans la mémoire de mon peuple, le seul rayon d’amour et de compassion qui ait brillé dans ce pays noir et cruel d’Égypte. Elle sera comptée parmi les matriarches d’Israël. »

Et Moïse quitta le Pharaon plein de colère. Mais le Pharaon ne tint pas compte du dernier avertissement donné par Moïse ; il ne laissa pas partir les enfants d’Israël ; il poursuivit ses projets en vue de les détruire complètement.

 

Le lendemain Moïse convoqua une assemblée des Anciens d’Israël.

Ce n’était plus l’assemblée précédemment connue sous ce nom. Quelque temps auparavant, alors que la domination du Pharaon était encore rigoureuse, Moïse avait élargi la base de ce conseil. Il y avait admis toutes les tribus. En premier lieu, chaque tribu avait élu ses Anciens, puis ceux-ci avaient choisi entre eux ceux qui devaient les représenter parmi les Anciens d’Israël.

Moïse, homme de l’humilité, qui se considérait lui-même comme le dernier en Israël, était exempt de tout sentiment de revanche et se gardait scrupuleusement de toute action qui eût pu le transformer en dictateur des tribus. Il avait déjà oublié ce que Korah, ou Dathan ou Abiram avaient fait contre lui. Certain de leur loyauté à l’égard des Hébreux, ainsi qu’ils l’avaient démontré récemment en défendant courageusement les esclaves, il les considérait comme les hommes les plus aptes à inculquer aux Israélites la discipline du Dieu d’Israël. Non seulement il les maintint dans leur ancienne situation, mais encore il étendit leur autorité. Il les fit entrer dans le nouveau corps des Anciens et les consulta pour l’organisation pratique du grand exode qu’ils estimaient tout prochain. Il avait également adjoint aux Anciens Hour, le mari de sa sœur Miriam, et un jeune homme, ou plutôt un jeune garçon qui avait trouvé grâce devant ses yeux, Josué, fils de Noun, de la tribu de Benjamin.

Ainsi, parmi les Anciens, on apercevait de frais visages : il y avait des jeunes gens pleins d’énergie, animés du désir de la liberté, prêts à tout sacrifice, et poussés par une foi profonde au Dieu d’Israël et à son envoyé, Moïse.

À l’assemblée des Anciens, Moïse communiqua l’ordre de Dieu tel qu’il avait été donné à lui-même et à Aaron :

« La nuit du quatorzième jour du mois, Dieu passera parmi les Égyptiens et les massacrera. En conséquence, les enfants d’Israël devront faire des signes sur leurs demeures, où que ce soit qu’ils se trouvent. Toute famille composant un ménage devra égorger un agneau et tremper une botte d’hysope dans le sang du sacrifice, puis ils en aspergeront le linteau et les deux montants de la porte, et aucun de vous ne devra sortir de sa maison jusqu’au matin. Car Dieu passera pour châtier les Égyptiens, et il passera devant vos portes et ne permettra pas au Destructeur de pénétrer dans votre maison pour frapper. En conséquence, la fête de la libération devra porter le nom de Pâque. Et ce jour devra être commémoré : de génération en génération, vous devrez le célébrer par un rite éternel. Et lorsque vous serez arrivés dans le pays que Dieu vous donnera, vous devrez conserver à jamais cette fête comme fête légale. Et, lorsque vos enfants vous demanderont : « Quelle est la signification de cette fête ? » vous répondre : « C’est le sacrifice de la Pâque du Seigneur, parce qu’il a épargné les demeures des enfants d’Israël lorsqu’il a châtié les Égyptiens. »

Ce fut là le premier commandement que Moïse fit aux Hébreux au nom du Seigneur – le commandement de commémorer solennellement le passage de l’esclavage à la liberté. Ce n’était pas une fête pour eux seuls, mais aussi pour leurs enfants et pour les enfants de leurs enfants, pour toutes les générations à venir, un souvenir de la libération. Et tous s’inclinèrent et adorèrent le Dieu invisible, dont ils entendaient les commandements pour la première fois par la bouche de Moïse.

La discipline du système d’esclavage s’était effondrée, et ceux qui étaient autrefois les surveillants hébreux des esclaves pouvaient maintenant exécuter sans entraves les instructions données par les Anciens. Les Hébreux s’assemblaient de tous leurs lieux de travail, de Ramsès et de Pithom, et retournaient dans les villages où ils étaient nés. Là les membres dispersés des familles se réunissaient : le frère retrouvait son frère ; les parents et les enfants étaient réunis. Nul ne craignait maintenant de laisser sortir les petits, car aucun Égyptien n’osait plus s’approcher des habitations des enfants d’Israël.

Chacun savait que la nuit de la libération était arrivée ; Dieu allait les faire sortir pour toujours de l’Égypte. Ils rassemblèrent donc tous leurs biens : il y avait des paquets que l’on porterait sur le dos et d’autres que l’on chargerait sur des ânes... Il y avait les objets « empruntés » aux Égyptiens et que l’on montrait maintenant ouvertement. Il y avait des brebis, des chèvres et du bétail, des cages renfermant des volailles, des jarres de miel et d’huile, des corbeilles de fruits, des sacs de farine.

Pendant toute cette quatorzième journée du mois on ne cessa de se bousculer et de bourdonner comme des abeilles autour des tentes des Hébreux. De loin, les Égyptiens regardaient les préparatifs que personne n’osait empêcher.

Les surveillants égyptiens des esclaves avaient depuis longtemps abandonné leur poste et s’étaient cachés. Ainsi, les Israélites, purent-ils vaquer en toute tranquillité à leurs préparatifs et exécuter tous les ordres que Moïse leur avait donnés au nom de Dieu. Pendant la journée chaque famille formant un ménage tua sa brebis et, avec une botte d’hysope, aspergea l’entrée de sa tente ou de sa hutte. Un foyer fut construit au dehors et l’agneau fut rôti tout entier. Lorsque le soir fut venu, les Israélites s’enfermèrent dans leurs demeures et mangèrent en hâte, parce que la libération pouvait avoir lieu à chaque instant.

Ils pétrirent la farine avec de l’eau et l’empaquetèrent dans des étoffes, car ils n’avaient pas le temps de faire cuire le pain. Les reins ceints, leurs paquets accrochés à des bâtons, ils se tenaient prêts à faire ce que leur ordonnerait Moïse et attendaient ce qui allait se produire.

Et soudain, ce fut un silence complet, comme si toutes les créatures avaient cessé de se mouvoir et attendaient quelque chose en baissant la voix. Ce silence semait la terreur dans les cœurs de tous. Les visages pâlissaient. Les enfants se groupaient autour de leur mère ; les hommes se tenaient en groupes, chacun tenant à la main son bâton, et guettaient nerveusement.

Soudain, on entendit un sifflement de vents semblable au bruit du passage d’un grand oiseau ; on perçut les vibrations que les ailes gigantesques provoquaient dans l’air. Les échos de cette immense agitation résonnèrent longtemps dans l’espace, après que le corps invisible eut passé. Puis ils s’évanouirent. Ce fut de nouveau le silence, et l’on eût dit que la nuit s’était pétrifiée. Alors, on entendit ou, plutôt, on perçut avec tous les sens un vacarme tel qu’on n’aurait jamais cru que ce fût possible. C’était comme si un troupeau composé de myriades de fauves avait bondi par-dessus les huttes ; le bruit de son passage était comme une effrayante tempête... Plongés dans la terreur, hommes et femmes tombèrent à terre, pensant que non seulement leurs habitations mais la voûte entière du ciel allaient être emportées. Puis, de nouveau, régna le terrible silence.

Dans cet océan infini un son s’éleva alors dont, au début, on ne put pas distinguer la nature, ni s’il sortait d’une gorge humaine ou de celle d’un animal. Cela venait de loin, se rapprochait, se rapprochait et, lorsque ce fut tout près, on constata que c’était le cri d’un être humain. Et, d’abord, ce fut le cri d’un seul individu ; mais bientôt ce cri fut rejoint par un second et par un troisième, jusqu’à ce que cela s’accrût de toutes les directions. Comme des cris de cerfs pris de panique, d’oiseaux terrifiés, les voix montaient de tous côtés ; ou bien, comme des langues de flammes dans une forêt en feu, que le vent changeant emporte en tournant dans toutes les directions. Ainsi la terre de Gochène était-elle encerclée par une conflagration de voix.

Ces hurlements durèrent toute la nuit. Et, toute la nuit, du quatorzième au quinzième mois d’Abid (de Nizan), la famille de Nakhchone ben Aminadab, de la tribu de Juda (dans la tente de laquelle se trouvait alors l’âme de celui qui écrit ce récit, car il appartient à cette famille), resta assemblée. Leurs bâtons à la main, leurs sandales aux pieds, les reins ceints, ils attendirent, hommes et femmes, jeunes et vieux, ce qui allait arriver. Ils ne connaissaient pas le sens de l’effrayant hurlement de la nuit ou du bruit lointain de myriades de pieds qui l’accompagna pendant longtemps. Il y avait des moments où ils craignaient que les Égyptiens ne se rassemblassent pour tirer terriblement vengeance des enfants d’Israël. On leur avait interdit de quitter leurs habitations ; ils n’osaient pas jeter un regard à l’extérieur. Ils restèrent donc toute la nuit en alerte, passant alternativement de l’espoir à la crainte.

Quand le premier rayon de soleil brilla sur l’horizon, une main frappa à l’entrée de leur maison et une voix cria :

« Sortez ! Le Dieu d’Israël vous a libérés ! »

Ils n’eurent pas le temps de tomber au cou l’un de l’autre pour exprimer leur joie de voir accomplie la promesse ; car, à peine étaient-ils sortis de leurs tentes et de leurs huttes, qu’une horde d’Égyptiens, parmi lesquels la famille de Nakhchone ben Aminadab reconnut l’ancien inspecteur et le scribe qui fixaient le contingent de briques, se précipita vers leurs habitations. Leurs visages étaient ceux de gens qui ont pleuré toute la nuit ; leurs cheveux étaient en désordre ; il y avait sur leurs corps des marques sanglantes qu’ils s’étaient faites à eux-mêmes en signe de douleur. Les mains tendues, non pas avec rage, non avec des insultes comme c’était leur habitude, mais humblement, avec des paroles suppliantes, une lamentation dans les yeux, ils criaient :

« Allez-vous-en ! Souvenez-vous de votre Dieu, et partez tout de suite ! »

Ils aidèrent à charger sur les épaules des fils de Juda ben Nakhchone les paquets contenant les biens du ménage et les ustensiles d’or et d’argent ; ils ne permirent même pas aux femmes de sortir la pâte et de faire sécher les galettes au soleil ; ils les enveloppèrent de nouveau dans des tissus précieux et les entassèrent sur les bœufs. Et ils ne cessaient de crier :

« Allez-vous-en ! Allez-vous-en tout de suite ! Car, si vous restez plus longtemps, nous allons tous mourir ! »

« Il n’y a pas une maison en Égypte qui n’ait pas de mort ! » gémissait une femme.

« Le propre fils de Ménephtah, son héritier, l’enfant du soleil, a été trouvé mort dans son lit. »

« Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! »

Les membres de la famille de ben Nakhchone eurent à peine le temps de rassembler leurs affaires, de voir si leurs brebis et leur bétail étaient là, de s’assurer de leurs enfants. Poussés par les lamentations et les prières des Égyptiens, ils abandonnèrent leur hutte.

Quand ils furent dehors, ils virent que de tous les coins, de toutes les rues du camp, de toutes les habitations des Israélites, sortaient des hommes, des femmes et des enfants. Les hommes étaient chargés de leurs paquets, et le nombre de coupes et de jarres, de plats et de cuvettes d’or qui reluisaient au soleil était si grand, celui des sièges et des couches d’ivoire, des rideaux et des robes de brocart si considérable, qu’on eût pu croire que toute la richesse de l’Égypte s’en allait.

Pour le moment on ne pouvait ni entrer à Gochène ni en partir. Les chemins étaient encombrés d’hommes et de femmes chargés, de troupeaux de brebis, de bétail et d’ânes ; des nuages de poussière s’élevaient des pieds des voyageurs et de leurs bêtes. De l’épaisseur des nuages montait un chant, une explosion de cris de joie.

Au fur et à mesure que la masse avançait lentement, elle ne cessait de s’accroître. Des pèlerins s’y glissaient de tous les côtés ; et pas seulement de Gochène, mais aussi du district voisin de Ramsès. Nombre d’entre eux étaient nus, mais tous transportaient leurs ustensiles de ménage et tenaient des volailles dans leurs mains. Personne ne savait d’où venaient ces nouveaux arrivants, ni à qui ils appartenaient. Parmi eux il y avait des hommes et des femmes au visage asiatique, des esclaves nègres en robes de couleur qu’ils portaient sur leur nudité. Devant soi ils poussaient du bétail.

Le nombre des nouveaux arrivants ne cessait de grandir. C’était comme si tous les esclaves de l’Égypte avaient quitté le pays, et s’unissaient aux Israélites. Et personne ne savait où se dirigeait cette masse. Mais tous savaient que Moïse et Aaron étaient à la tête de la troupe, et tous les suivaient.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII

 

 

 

QUAND les Israélites furent sortis de Gochène et arrivés au bord du désert, Moïse et Aaron proclamèrent de nouveau, au nom de Dieu, que la nuit de la libération devrait être commémorée par toutes les générations d’Israël ; ils indiquèrent de nouveau de quelle façon devrait avoir lieu la fête, ainsi que les prescriptions concernant l’égorgement de l’agneau, et quels seraient ceux qui auraient la permission de manger la chair du sacrifice et ceux qui ne l’auraient pas. Cette fête devait être un rappel, chaque année et pour chaque génération à venir, de l’acte de libération.

Alors il devint bientôt évident qu’aux cent milliers d’Hébreux qui étaient sortis de l’Égypte un grand nombre d’esclaves non juifs s’étaient joints. Profitant de la panique générale et de la confusion, s’étaient mêlés aux Hébreux des Éthiopiens, des Cananéens et d’autres peuples asiatiques. La question se posa tout de suite de savoir comment on devrait les considérer. Et Moïse interrogé décida au nom de Dieu :

« Quiconque est parti avec nous nous appartient. Il ne doit y avoir qu’une loi pour le citoyen aussi bien que pour l’étranger qui vit au milieu de nous. »

La pensée de Moïse était aussi claire que ses plans et ses projets. Au cours du dernier avertissement qu’il avait donné au Pharaon, il avait déjà révélé qu’il ne s’agissait pas seulement pour lui d’emmener les Hébreux faire une marche de trois jours dans le désert : son intention était de les faire sortir de l’esclavage et de les conduire dans la terre qui leur avait été promise par leur ancêtre Abraham. Ils traverseraient le désert et conquerraient ce pays. Mais leur but final était bien plus élevé. Les anciens esclaves ne devaient pas être seulement un peuple faisant la conquête d’un pays pour eux : ils devaient être un peuple saint, un peuple élu, un peuple qui, par sa morale, serait un exemple pour tous les autres peuples du monde, celui dont la loi exprimerait par sa justice la volonté du seul Dieu vivant.

Pour l’accomplissement de ce haut dessein, il fallait qu’il conduisît ce peuple jusqu’au Sinaï où Dieu s’était révélé à lui-même et lui avait confié sa mission. C’est là qu’il recevrait et accepterait les lois et les commandements de Dieu. De même que la nuit de la Pâque avait libéré leurs corps, de même le mont Sinaï leur apporterait la libération de leurs âmes.

S’il devait rééduquer son peuple de la servitude à la liberté, il ne pouvait pas le conduire par le plus court chemin à Canaan, le long du littoral, en traversant le pays des Philistins. Les Israélites venaient à peine de sortir de l’esclavage ; dès qu’ils se heurteraient aux Philistins, ils tourneraient le dos et s’en retourneraient en Égypte. Il leur fallait d’abord passer par les marécages de la mer des Roseaux, comme lui-même l’avait fait : il leur fallait pénétrer dans le désert de Sin ; c’est là seulement qu’ils seraient entièrement libérés du joug des Égyptiens. Ensuite, ils entreraient dans la péninsule et dans les montagnes du Sinaï, entre les deux bras de la mer Rouge : Suez et Akabah.

Moïse savait bien qu’il était toujours sous la menace de la puissance du Pharaon dont les armées pouvaient l’écraser sans peine. C’était seulement par un miracle de Dieu qu’il pourrait conduire ce peuple et ses troupeaux en sûreté à travers la mer de Roseaux. Il ne savait pas comment ce miracle se réaliserait ; mais il croyait fermement qu’au moment voulu Dieu lui montrerait la route.

Les Hébreux ou Israélites, comme Moïse les appelait, avaient pour le moment assez de vivres. Ils faisaient cuire au soleil les galettes de pâte que leurs femmes emportaient dans des étoffes. Ils étaient abondamment fournis d’huile, de miel, de légumes ; il y avait aussi le bétail et la volaille qu’ils avaient emmenés d’Égypte. Bien nourris, toujours grisés par le triomphe que Jéhovah avait remporté sur les Égyptiens, ils ne devinaient pas la menace suspendue sur leurs têtes.

La masse des piétons qui, en même temps que le bétail, suivaient Moïse et les autres guides, soulevait un tel nuage de poussière qu’ils étaient cachés pendant le jour comme par un nuage de fumée ; pendant les nuits claires de l’époque de la libération, cette poussière teignait en rouge la lumière de la lune et des étoiles reflétée sur les nuages, si bien qu’on eût dit que des colonnes de feu avançaient sur sa route devant la foule.

Moïse marchait rapidement, poussant le peuple en avant aussi bien la nuit que le jour, bien qu’il ne sût pas quel point de la mer de Roseaux Dieu avait choisi pour le passage.

Trois jours après avoir quitté Succoth, une fois arrivé à l’orée du désert, Moïse reçut de Dieu l’ordre de prendre la direction de l’Égypte, et de faire halte au bord du gué marécageux qui traversait la mer de Roseaux, entre Migdal et la mer elle-même. Ils seraient de nouveau près de Succoth et en face de Pithom, où la mer de Roseaux se jetait dans les lacs Amers.

Ces lacs séparaient le territoire égyptien du désert de Chour. Les eaux, bien qu’elles ne fussent pas encore complètement débarrassées de la vase, étaient beaucoup plus claires que celles de la mer de Roseaux. Il était impossible d’avancer en jetant sur l’eau des radeaux de bambous et de joncs. Il n’y avait qu’un moyen de traverser, et c’était en bateau, ainsi que le faisaient les armées égyptiennes.

Ce territoire tout entier, bien que situé au bord du désert, était parsemé de garnisons. Une route de caravanes passait non loin de là, à travers le désert de Chour, reliant l’Égypte au pays de Canaan et à l’Arabie. Là aussi, la route conduisait, par le désert de Sin, au port d’Etzion-Ghéber, sur la mer Rouge.

Cette marche était donc une provocation évidente à l’adresse des Égyptiens. Il n’était pas possible de ne pas remarquer l’avance des « esclaves en fuite ».

En dehors des ustensiles et des vêtements qu’ils avaient « empruntés », nombre d’Hébreux avaient emporté d’Égypte avec eux des armes de guerre, des arcs et des flèches, des javelots, des épées, des lances à pointe de cuivre et des armures de même métal.

Il y avait aussi dans le camp israélite beaucoup de trompettes, de cymbales et de cornes de bélier (schofars), et le tumulte montait la nuit au clair de lune, l’allégresse d’être libres s’élevait au cœur de la terre du Pharaon, à l’ombre des Pyramides et sur le littoral de la mer Rouge.

Moïse ne savait que trop bien que la libération n’était pas encore complète, que de grandes épreuves les attendaient encore. Il croyait seulement que Dieu, puisqu’Il les avait aidés jusque-là et qu’Il avait révélé aux Égyptiens la force de Son bras, les aiderait lorsque viendrait le prochain contretemps ; et il se reposait sur sa foi.

Mais il n’en était pas de même pour les autres chefs des Israélites, pour Korah et son entourage, pour Dathan et Abiram. Certes, après les miracles et les prodiges que Dieu avait opérés par l’intermédiaire de Moïse, ils avaient cru en la libération. Ils avaient cru aussi que Moïse, après que le Pharaon eut rendu la liberté aux enfants d’Israël, accomplirait avec l’aide de Dieu un miracle de plus, et conduirait son peuple tout droit dans le désert à travers la mer de Roseaux, avant que fussent écoulés les trois jours fixés pour les sacrifices. Mais ces jours avaient passé, et Moïse n’avait pas conduit les Israélites dans le désert ; et maintenant, Korah, Dathan et Abiram, ainsi que leur entourage, tremblaient devant le danger auquel ils étaient exposés.

Ils connaissaient les Égyptiens et ne croyaient pas que le Pharaon fût déjà vaincu : il préparait certainement une attaque contre les Hébreux.

Or, il arriva ce que Korah avait prédit. En dépit de tous les prodiges que Moïse avait accomplis, en dépit de toutes les calamités qui avaient affligé les Égyptiens, le Pharaon s’obstinait à croire que le pouvoir de Moïse était temporaire et limité, qu’il lui avait été imparti par un dieu dont l’autorité était temporaire et limitée – et non un dieu possédant une puissance éternelle.

Le coup terrible que lui avait causé la mort de son fils chéri avait tellement ébranlé Ménephtah qu’il avait laissé partir les Hébreux. Quand il se fut repris, il se repentit de sa faiblesse ; il se repentit de la frayeur qui l’avait momentanément dominé.

Il envoya des espions pour découvrir les intentions des Hébreux. Reviendraient-ils effectivement au bout de trois jours de fêtes, ainsi qu’ils l’avaient dit à l’origine ? Ou bien Moïse les conduirait-il dans le désert par l’étroit passage qui y donnait accès ? Et si Moïse projetait de les mener à travers le cercle d’eau qui entourait l’Égypte, comment y parviendrait-il ? Il n’y avait qu’un moyen : il faudrait que son Dieu envoie ses armées célestes sous la forme d’aigles puissants, avec des ailes assez fortes pour soulever et transporter cette immense multitude à travers les marécages. Les autres moyens étaient exclus : il n’y avait pas assez de bateaux pour cette tâche.

Rapidement, le Pharaon convoqua son conseil : les flabellifères, le grand prêtre, le gouverneur de Ramsès, le chef de la brigade des chariots, et leur ordonna de faire préparer son char.

Couvert de sa double couronne, le Pharaon Ménephtah se tenait debout, malgré ses années, pour guider les armées égyptiennes contre les esclaves hébreux. Quatre chevaux blancs harnachés d’or tiraient sur les rênes, frappant impatiemment le sol de leurs sabots. Le bouclier d’or que son écuyer portait devant lui étincelait comme un feu blanc sous le soleil. Tendant du bras droit l’arc qu’il soutenait du gauche, il recevait les bénédictions de son peuple et le salut de ses guerriers pour les hauts faits qu’il était sur le point d’accomplir contre le dieu Aton qui était devenu le Dieu des Hébreux. Des esclaves du temple aveugles s’agenouillaient  devant lui et chantaient, accompagnés à la harpe...

Des scribes armés de stylets et de rouleaux de parchemin étaient agenouillés en groupes et notaient pour les générations à venir comment le Pharaon était parti pour livrer bataille au Dieu des Bnaï Israël.

Mais, bien entendu, le départ du Pharaon à la tête de ses armées n’était que pure cérémonie. Il était trop vieux et trop faible pour conduire ses troupes à la bataille ; d’ailleurs, il n’était pas habituel qu’un Pharaon prît part aux actions en campagne. À peine les chars eurent-ils atteint le désert derrière la ville que le Pharaon regagna son palais. Sa place fut prise par un de ses conseillers à qui dès lors furent adressés tous les éloges et toutes les prières destinés au roi. Les victoires de ce remplaçant devaient être attribuées au Pharaon lui-même par tous les chroniqueurs.

Aussi loin que la vue pouvait atteindre on ne voyait que des entassements de chars. Les archers qui les conduisaient brûlaient du désir de venger l’honneur de l’Égypte ; les chevaux, pleins de la fureur de la bataille, volaient sur le sable uni du désert. À leur tête s’avançait le remplaçant du Pharaon. Des nuages de poussière s’élevaient de leurs sabots et des roues, s’enroulant comme une fumée cramoisie vers le ciel et couvrant la lumière du soleil. Et, irrésistiblement, l’armée s’avançait vers Baal-Zéphon où l’on savait que les esclaves hébreux attendaient désespérément de pouvoir traverser.

Le deuxième jour, vers le soir, les Israélites aperçurent les nuages de poussière qui s’élevaient comme de la fumée dans le désert. Ils se rapprochaient toujours davantage, et les Israélites comprirent que c’étaient les chars du Pharaon lancés à leur poursuite. En un moment tout le camp fut en effervescence. On eût dit un troupeau de moutons qui a reconnu l’odeur du loup. Chacun abandonna les biens si furieusement amassés et prit la fuite. Les mères s’enfuyaient en tenant leurs enfants à la main ou dans les bras. Personne ne savait où aller ; et, dans le chaos de cette fuite, ils ne faisaient que tourner en se serrant les uns contre les autres, si bien que le milieu du camp devint bientôt une masse épaisse et frémissante. Hommes et femmes se bousculaient et restaient bloqués au même endroit. Un cri sauvage s’éleva, tandis que les bras se dressaient vers le ciel :

« Dieu d’Israël ! Au secours ! Dieu d’Israël ! »

Moïse était au centre du camp. Il était calme et confiant. Il savait que les Égyptiens allaient se mettre à leur poursuite, ainsi que Dieu le lui avait annoncé ; mais il savait que Dieu aussi leur montrerait que c’était Lui qui était le Seigneur. Pourtant le danger était grand pour les Israélites, pris au piège entre les poursuivants et la mer. Mais, bien que Dieu ne lui eût pas révélé de quelle façon il viendrait à leur aide, Moïse attendait cette aide en toute certitude. Dieu n’avait-il pas fait suffisamment de prodiges en Égypte ?

Cette confiance que ressentait Moïse ne fit que devenir plus forte lorsqu’il entendit les enfants d’Israël, ces esclaves qu’il avait conduits hors de l’Égypte, faire appel à Jéhovah. À tout instant désormais, avant que les Égyptiens eussent rejoint le camp, le secours allait venir.

Mais quand il se leva, sans avoir eu le temps d’ouvrir la bouche pour calmer et rassurer la foule, il se vit entouré par les gens de la tribu de Lévy. Leurs mains étaient levées contre lui, leurs yeux flamboyaient du désir de se venger.

« Ne le savions-nous pas que cela finirait ainsi ? hurla Dathan dont la voix était entendue de la moitié du camp. N’y avait-il pas assez de tombes en Égypte, sans que tu nous amènes ici, pour périr dans le désert ? »

Calme et puissante, la voix de Korah portait plus loin encore :

« C’est ce que nous n’avons cessé de lui dire en Égypte : « Servons les Égyptiens ! » Ne vaut-il pas mieux obéir aux Égyptiens que de périr dans le désert ? »

Ces mots : « périr dans le désert », tombaient comme du poison dans les oreilles de la foule. La panique s’intensifia, et une lamentation s’éleva, la lamentation d’une horde d’esclaves qu’on fouette :

« Qu’est-ce que tu nous as fait ? Pourquoi nous as-tu emmenés hors d’Égypte ? »

Le danger que Moïse redoutait maintenant, ce n’était pas l’approche des Égyptiens, mais quelque chose de bien plus mortel : l’œuvre de Korah, de Dathan et d’Abiram. C’étaient eux qui menaçaient de détruire tout son ouvrage. Il voyait déjà les enfants d’Israël faire demi-tour, revenant vers les Égyptiens, les suppliant de les reprendre comme esclaves. Et alors, Moïse fit une chose qu’il n’avait pas osée jusque-là. Il prit sur lui-même la responsabilité de ce qu’allait faire Jéhovah, avant même d’en avoir reçu l’ordre, avant de savoir ce que Dieu avait décidé de faire des Israélites ou des Égyptiens.

De ses deux bras puissants, il repoussa Korah et ses partisans et se fraya un chemin à travers ce camp de lamentations. Dominant de la tête et des épaules la multitude, il cria d’une voix où vibraient la confiance et la force :

« Ne craignez point ! Vous allez voir le secours que Jéhovah vous apportera aujourd’hui. Vous ne reverrez plus les Égyptiens comme vous les voyez aujourd’hui. Le Seigneur va combattre pour vous. Gardez le silence et attendez ! »

C’était Moïse qui parlait. Moïse qui connaissait la volonté de Dieu ! Et, bien que les armées égyptiennes approchassent, bien que le tonnerre des chars et des sabots des chevaux fût nettement perceptible, les Israélites se calmèrent.

Jéhovah allait livrer bataille pour eux. Moïse venait de parler en son nom.

Ce ne fut que lorsque le calme eut été rétabli que Moïse s’éloigna. Il se rendit au bord de la mer, se jeta à genoux devant les vagues grossissantes et leva sa voix puissante :

« Seigneur Dieu ! Seigneur Dieu ! Regarde notre misère. J’ai parlé en Ton nom. En Ton nom, je les ai rassurés. Seigneur Dieu, dis-moi ce qu’il faut faire. »

Et alors il entendit une voix, non pas dans son cœur comme d’habitude, mais résonnant à son oreille : la voix de Dieu qu’il connaissait si bien :

« Pourquoi tes cris viennent-ils jusqu’à moi ? Dis aux enfants d’Israël d’avancer. »

Puis, après un silence, la voix reprit :

« Et toi, élève au-dessus des eaux la verge qui est dans ta main ; sépare-les, et les enfants d’Israël entreront sur l’espace sec au milieu de la mer. Et je durcirai les cœurs des Égyptiens, et ils poursuivront les enfants d’Israël. Et je serai glorifié par le Pharaon et par toutes ses armées, ses chars et ses cavaliers. Et les Égyptiens reconnaîtront que je suis le Seigneur. »

Comme un éclair, l’intention cachée qui se trouvait sous les paroles de Jéhovah devint claire pour l’intelligence vive de Moïse. En premier lieu, Dieu lui avait commandé de faire avancer les Hébreux ; puis, il lui avait dit de lever son bâton au-dessus des eaux. La volonté de Dieu était que les Israélites entrassent dans la mer avant qu’elle se divise. Dieu désirait qu’ils montrassent ainsi la foi qu’ils avaient en Lui.

Entre-temps, les nuages de poussière s’étaient encore rapprochés ; le galop des chevaux, le tonnerre des roues devenaient de plus en plus précis. Encore un moment, et les nuages s’ouvriraient et l’on apercevrait les Égyptiens. Mais les nuages ne s’ouvraient pas. Au contraire, ils se faisaient plus épais et plus lourds ; s’entassaient en replis de fumée et planaient, voile d’une obscurité croissante, entre les Israélites et les Égyptiens. C’était comme si un ange du Seigneur avait dressé une muraille terrifiante de fumée entre le camp et l’armée.

Le Pharaon ne pouvait plus voir ceux qu’il poursuivait. Il donna l’ordre de mettre pied à terre pour la nuit.

Mais l’obscurité ne descendit pas sur le camp des Israélites. Les étoiles brillaient d’un tel éclat que le ciel et la terre en étaient illuminés.

Et alors Moïse fit ce que Dieu lui avait ordonné, et leva son bâton sur la mer.

Soudain, un puissant vent d’est commença à souffler et à rassembler les eaux. Comme une meute de chiens sauvages lancés contre un troupeau de moutons, les vents mordaient les vagues en déroute, sifflaient, hurlaient contre elles ; et les eaux fuyaient, terrifiées et écumantes, devant l’attaque ; puis, elles se séparèrent lentement et se mirent à reculer en deux hautes murailles à droite et à gauche. On eût dit que, sous la pression impérieuse de l’air impétueux, l’eau s’était épaissie et était devenue visqueuse. Entre ces deux murailles le sol était plat. Mais ce n’était pas encore le nivellement de la terre ferme : c’était le nivellement de l’eau encore assez profonde pour engloutir des êtres humains.

C’est ainsi que les eaux demeurèrent toute la nuit. Les enfants d’Israël contemplaient avec terreur ce spectacle gigantesque et se rendaient compte sans la moindre hésitation que quelque chose de miraculeux était en train de s’accomplir. Cela ne signifiait cependant pas encore qu’ils fussent secourus. Moïse, dont c’était l’habitude de conduire cette multitude comme une colonne de feu, ne les fit pas encore entrer dans l’eau. Il attendait.

Il attendait un autre miracle : il attendait que leurs vies se séparassent comme les eaux s’étaient séparées ; il attendait la grande séparation entre l’esclavage et la liberté. Il ne marcha pas en tête des enfants d’Israël, parce qu’il voulait qu’ils obéissent aveuglément à la volonté de Dieu et pénétrassent dans les eaux avant que celles-ci se fussent complètement séparées. Il exécuta l’ordre que Dieu lui avait donné et leur dit d’avancer dans le marécage profond entre les deux murailles, et se plaça lui-même au bord afin d’indiquer de quelle façon les enfants d’Israël obéissaient à l’ordre de Dieu.

De-ci de-là, quelqu’un se mit en marche ; mais, dès qu’il eut enfoncé dans l’eau jusqu’aux genoux, il fit demi-tour et s’enfuit. Et Moïse attendait obstinément, et ses pensées étaient sévères et dures : « Sont-ils dignes du miracle ? S’ils n’entrent pas, ce sont des esclaves, et ils ne seront pas rachetés. » Les gens aussi réfléchissaient, furieusement et tout surpris. Quelque chose de merveilleux se produisait sous leurs yeux, et cependant le secours qu’ils attendaient ne venait pas. Des hommes poussaient leurs voisins, mais eux-mêmes ne bougeaient pas. Les gens commençaient à prendre peur. La nuit s’avançait ; au matin, le Pharaon les apercevrait de nouveau. Et Moïse restait là, pareil à une colonne de marbre, sa tête puissante levée vers le ciel, son visage baigné dans la lumière de la lune. Ses lèvres remuaient et de son cœur jaillissait la prière :

« Ô Dieu, accomplis ton miracle en faveur d’Israël ! »

Et voilà que le miracle se produisit. Un homme bondit de la foule entraînant avec lui sa femme et son enfant. Arrivé au bord de l’eau il cria :

« Fils d’Israël ! Faites voir maintenant que vous êtes les fils de la liberté et dignes de votre libération. Venez ! Avançons dans la mer, à la rencontre de notre Dieu ! »

Il avança. L’eau montait jusqu’à ses genoux. Il avança encore. Une vague roula sur lui, le mouillant jusqu’aux cuisses ; il avançait toujours, menant par la main sa femme et son enfant.

Alors, un second suivit ; puis, dix ; puis, des centaines... Non, ce n’était plus ce bétail aveugle, poussé par la terreur. C’étaient des hommes libres, qui marchaient de leur propre consentement et de leur propre volonté. Leurs bagages sur les épaules, leurs petits enfants dans les bras, ils plongeaient en avant dans l’eau. Et maintenant tout le front de mer était en mouvement : les troupeaux de moutons et de bœufs, aussi bien que les humains. Un chant s’éleva, un cri d’allégresse : « Dieu d’Israël ! » Le premier homme était déjà dans l’eau jusqu’à la poitrine. Il ne s’arrêta pas. Il avait juché son tout petit sur ses épaules et continuait d’avancer. Sa femme le suivait, portant un ballot sur son dos. Ils avançaient et la multitude suivait.

L’eau leur arriva jusqu’au cou, jusqu’aux lèvres. Et alors quelque chose se produisit.

La mer frémit d’un bout à l’autre, comme si une montagne avait fait explosion par le milieu. Les deux montagnes d’eau s’écartèrent l’une de l’autre et, entre elles deux, se trouvait un passage uni, dur, sec et solide. L’eau gardait son état habituel, bien qu’elle fût entassée pour former des murailles. Les enfants d’Israël pouvaient voir les poissons qui y nageaient. La terre sous leurs pieds avait la nature de la terre, avec les vers et les herbes qui s’y trouvent. Pendant le reste de la nuit, les Israélites poursuivirent leur route à pied sec, avec leurs enfants, leurs biens, leur bétail. Moïse se tenait debout au bord de l’eau, son bâton à la main. À son côté le jeune Josué, son serviteur préféré. Et ce fut seulement quand le dernier homme fut entré dans la mer que Moïse et Josué quittèrent le sol de l’Égypte et suivirent les autres.

L’étoile du matin s’était levée et, déjà, commençait à pâlir. Le nuage de poussière qui s’était dressé comme un rideau au-dessus des Égyptiens se dissolvait, mais le Pharaon n’apercevait point les Israélites, ainsi qu’il s’y attendait, s’engloutissant dans les flots, mais marchant à pied sec au milieu de la mer, avec une muraille d’eau de chaque côté.

Pour le remplaçant du Pharaon qui dirigeait les Égyptiens, il n’y avait de cet évènement qu’une interprétation possible. C’était Râ qui intervenait en faveur de ses armées et qui leur avait préparé un passage à pied sec au milieu de la mer marécageuse, afin qu’elles pussent écraser leur ennemi. D’ailleurs, Râ ne se levait-il pas à cet instant même dans le firmament pour leur donner le signal ?

« Suivez-moi ! Voyez ! Râ a desséché pour nous les profondeurs. Il a donné ses ordres aux flots et ils nous ont fait un chemin, pour nous permettre d’écraser nos ennemis ! »

Et Pharaon, à la tête de l’armée, entra au galop dans les eaux, et ses troupes et leurs chars le suivirent.

Moïse s’était imaginé que les Égyptiens, en voyant ce prodige de la séparation des eaux, seraient terrifiés, comme le Pharaon l’avait été pour un moment lors du massacre de son premier-né. Mais, tout en stimulant l’arrière-garde des Israélites en marche, il se retourna et vit les Égyptiens, aveuglés par la haine et le désir de vengeance, s’élancer au milieu de la mer. Ragaillardis par une nuit de repos, les chevaux jetaient du feu et de l’écume par les naseaux. Les visages des cavaliers et des conducteurs de chars flambaient comme des torches. Déjà les archers tendaient leur arme et dirigeaient leurs flèches vers les arrières des Hébreux.

Alors, Moïse, dont le cœur était plein de Dieu, entendit une fois de plus sa voix :

« Étends la main sur la mer, afin que les eaux puissent retomber sur les Égyptiens, sur leurs chars et sur leurs cavaliers. »

Et Moïse étendit la main sur la mer.

Mais les murailles ne s’écroulèrent pas sur les Égyptiens, ainsi que Moïse l’espérait. Elles se mirent à fondre. C’était comme en hiver, lorsqu’un lac dégèle. Des parties d’eau tombaient de çà de là, inondant le chemin qui, un moment auparavant, était sec. Une boue épaisse s’étendait sous les roues des chars qui commencèrent à s’enliser. Les chevaux reculaient et poussaient, ne pouvant plus retirer leurs pieds de la vase qu’avec difficulté. Les Égyptiens se trouvaient maintenant au centre de la mer, enfoncés dans la boue, pris au piège entre deux murailles d’eau qui bientôt allaient les engloutir.

Lorsque Moïse, le dernier de tous les Israélites, apparut sur le rivage opposé, il tomba à genoux et entonna un hymne de louange à Jéhovah :

 

          Le Seigneur est un homme de guerre,

          Le Seigneur est son nom !

          Les chars de Pharaon et ses armées,

          Il les a précipités dans la mer ;

          Et ses capitaines d’élite

          Ont été engloutis dans la mer des Roseaux !

 

Une tradition ultérieure ajoute que, lorsque Moïse entonna son hymne de triomphe et de louange au Seigneur, cet hymne fut repris non seulement par la multitude qui avait assisté au miracle, mais aussi par les enfants qui se trouvaient encore dans le sein de leur mère. Mais, lorsque les multitudes célestes se mirent, elles aussi, à chanter, Dieu se tourna vers elles en disant :

« Mon peuple, que j’ai créé de mes mains, est englouti dans les flots, et vous chantez des hymnes de louange en mon honneur ? »

Les anges cessèrent de chanter et, au même instant, Moïse interrompit son chant et ne le termina pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

 

 

ILS étaient libres enfin, enfants de la liberté sur le rivage étendu de la mer des Roseaux, à l’orée du désert de Chour.

Les tambourins et les cymbales résonnaient encore entre les mains des femmes ; les silhouettes sauvages tournoyaient encore en danses joyeuses autour de Miriam. Quelques femmes gonflaient leurs joues pour en laisser échapper l’air de façon explosive ; d’autres criaient en tons élevés du nez ou de la gorge et chantaient en chœur avec Miriam :

 

               Je chanterai le Seigneur,

               Car il est exalté très haut ;

               Chevaux et cavaliers,

               Il les a jetés à la mer...

 

Cependant, les hommes avaient des affaires plus pressantes. Les eaux enflées de la mer des Roseaux rejetaient sur le rivage les cadavres des guerriers égyptiens, revêtus d’armures de cuivre, les officiers parés de chaînes d’or serties de pierres précieuses. Plus précieux que l’or et que l’argent étaient les carquois remplis de flèches, suspendus aux épaules des cadavres par des courroies, et les épées courtes qu’ils portaient contre la cuisse. Les vieillards recherchaient l’or et l’argent ; mais les plus jeunes s’appropriaient les armes, les arcs, les épées, les boucliers. Chaque morceau de fer, chaque agrafe de cuivre, chaque bout de cuir ou pièce de harnachement étaient rassemblés : c’étaient là des choses qui seraient utiles dans le désert. Les hommes descendaient jusqu’au cou dans l’eau marécageuse et ramassaient tout ce qu’ils pouvaient. Un groupe de jeunes gens s’attelait à un chariot à demi consumé et le tirait sur la rive. Les roues garnies de cuivre et les ornements d’or témoignaient de l’importance militaire des guerriers morts.

Il semblait que les richesses transportées par les Égyptiens dans la bataille fussent sans limites : on eût dit qu’ils avaient emporté avec eux toutes les images d’or et de bronze de leurs divinités, tous les théraphims et toutes les statuettes de leurs temples. Innombrables étaient les tissus de pourpre et les broderies de soie que les Israélites retirèrent des flots. En vain Moïse leur ordonnait-il d’abandonner ces trésors de l’Égypte et de se remettre en marche : il ne réussissait pas à leur faire quitter le rivage. Frénétiquement désireux de s’enrichir, ils oubliaient le but de la rédemption, le miracle de la libération.

En fin de compte, le signe lui-même apparut, le signe de Dieu, le nuage lumineux qui les avait précédés depuis qu’ils avaient quitté Gochène. Il n’était pas possible d’ignorer ce signal : quand il avançait, les enfants d’Israël marchaient avec lui ; quand il s’arrêtait, ils faisaient halte.

Ce nuage bordé d’or, qui sous les rayons du soleil couchant prenait la couleur de l’ambre, allait maintenant de l’avant : non pas sur la ligne droite qui traversait le désert dans la direction de Kadech-Barnéa et de la terre de Canaan, but de ce voyage, mais vers le bas, dans la direction du bras de la mer Rouge qui va vers Suez et vers le désert de Sin. Moïse savait ce que cela signifiait. Les Israélites devaient continuer leur route vers la péninsule du Sinaï où Dieu lui avait dit de les conduire afin qu’ils l’adorassent dans la montagne.

Dans les bagages qu’ils transportaient sur leur dos, ils avaient encore des galettes de pâte sans levain qu’ils avaient cuites hâtivement au soleil, ainsi que les jarres d’huile et de miel qu’ils avaient emportées dans le premier orgueil de leur délivrance de la servitude. Chargés de cela et des armes des guerriers égyptiens, ils suivirent Moïse dans le désert.

Le troisième jour, ils arrivèrent au golfe de la mer Rouge où se déversaient les eaux amères de Marah. Là, Moïse commanda de faire halte.

Pendant la nuit, il alla voir les Hébreux. Le plus proche de tous ses assistants, plus proche même que son frère Aaron, était le jeune Josué, qu’il gardait toujours près de lui. En lui, il avait découvert un cœur empli de foi en Jéhovah, une volonté d’être libre, une loyauté sans bornes. Il l’emmena avec lui dans cette inspection nocturne.

À la claire lumière des étoiles, il vit les Israélites couchés sur leurs bagages : hommes, femmes et enfants étendus sur les bords des grands lacs Amers. Aussi loin que s’étendait la vue, les figures sombres couvraient le sable blanc. Ils étaient là, couchés côte à côte, jeunes et vieux, leurs volailles, leurs troupeaux, leurs chèvres enclos dans le cercle de famille. Et si nombreuse était la multitude des hommes et des bêtes que Moïse ne pouvait pas les embrasser du regard.

Il s’émerveillait du nombre d’enfants et de jeunes gens. Le Pharaon n’avait pas réussi à déraciner la semence d’Abraham. Quelle mère les avait allaités et élevés en secret ? Certainement nul autre que le Dieu d’Israël ne les avait protégés contre l’exterminateur égyptien, ne les avait défendus et nourris. Et maintenant, Dieu allait être de nouveau leur père nourricier, leur pasteur.

Moïse resta là un instant encore, plongé dans ses pensées profondes et troublantes.

« Quel est maintenant le nombre des étrangers venus avec les enfants d’Israël ? demanda-t-il soudain à Josué.

– Au début, répondit celui-ci, il y a eu une grande foule d’esclaves étrangers de toute race. Près de la mer des Roseaux, lorsqu’ils se sont rendu compte que les Égyptiens nous poursuivaient, un grand nombre d’entre eux sont retournés en Égypte par des chemins détournés. Quelques-uns sont restés avec nous, et ont traversé avec nous la mer des Roseaux.

– Ceux qui croient au Dieu d’Israël et ont confiance en Lui sont une part de nous-mêmes. Il ne doit y avoir aucune différence entre eux et les Israélites, et il ne doit y avoir qu’une seule loi pour ceux-ci et pour les étrangers.

– Aaron l’a déjà proclamé en ton nom.

– Pas en mon nom, mais au nom du Seigneur Dieu », répondit Moïse sévèrement. Puis, un peu plus tard, il demanda :

« Le pain que les Israélites ont apporté, pour combien de jours suffira-t-il ?

– Certains avaient déjà consommé toute leur provision quand ils sont arrivés à la mer des Roseaux. Mais quelques-uns ont encore des réserves de légumes, d’œufs, de volaille et de miel. Jusqu’à présent on ne souffre guère de la faim. Mais il n’y a pas à boire, et les enfants en souffrent. Les mères ont essayé d’étancher la soif des tout petits avec l’eau des lacs, mais cette eau est amère, elle n’est pas buvable. Quand on essaye de l’adoucir avec du miel, elle corrompt le miel et reste amère. Les gens commencent à murmurer. Nous avons essayé de les tranquilliser en leur donnant l’assurance que Dieu ne tarderait pas à apaiser leur soif, mais le murmure n’a fait que grandir contre toi.

– Pourquoi contre moi ? Suis-je Dieu ? » Et, à haute voix, il dit à Josué :

« Pour ce qui est du pain sans levain que les Israélites ont emporté d’Égypte, il y aura une loi et un ordre prescrivant aux Israélites de manger du pain sans levain en même temps que l’agneau pascal, lorsqu’ils célébreront leur délivrance, le quatorzième jour du mois pendant lequel ils sont sortis d’Égypte : ce doit être un témoignage éternel des prodiges que Dieu a accomplis en leur faveur.

– Ton frère Aaron et les prêtres travaillent à établir les détails de ce commandement, un ordre déterminé et un rituel pour l’observance du sacrifice de la Pâque.

– Aaron et les prêtres sont en train de réformer un commandement divin ? demanda Moïse avec surprise.

– Oui. Ils prescrivent ceux qui peuvent manger le sacrifice pascal et ceux qui ne le pourront pas ; et comment on devra le manger ; la viande ne doit pas être emportée au-dehors, aucun os du sacrifice ne devra être brisé ; de plus, ils règlent la manière de manger le pain sans levain, si les Israélites veulent entrer dans leur propre terre ; et le nombre de jours où ils doivent en manger. »

Pendant un instant, Moïse resta sans dire mot. Puis il leva vers le ciel sa tête puissante, et son visage énergique apparut illuminé par la lumière des étoiles. Et il dit à Josué :

« Il y aura un ordre nouveau en ce qui concerne les lois divines ; pourtant, il ne sera pas établi par les prêtres, mais par ceux qui auront été choisis entre les Anciens d’Israël, ainsi que cela a été prescrit par la bouche de Dieu. Une loi et un commandement doivent être établis, dès que de l’eau aura été envoyée par Dieu à la collectivité qu’il a libérée. Et le Seigneur nous montrera le pain que nous devons manger et l’eau que nous devons boire lorsque le temps en sera venu. »

Cette nuit-là, Moïse ne dormit pas. Il attendait la parole de Dieu qui devait lui montrer comment nourrir cette énorme multitude qu’il avait conduite hors de l’Égypte. Il se rendait bien compte que l’entretien d’une multitude pareille ne pouvait être obtenu que par un miracle de Dieu, et que Dieu seul pouvait réaliser. Jéhovah ne lui avait pas dit en Égypte d’instruire les enfants d’Israël quant aux provisions nécessaires pour leur voyage à travers le désert. Même en ce qui concernait la chair du sacrifice pascal, il leur avait donné l’ordre de la consommer dans la nuit de l’exode, et de ne rien laisser pour le matin, mais de brûler tout ce qui en resterait. Il n’était pas question de préparer des provisions d’aucune sorte : les galettes de pâte devaient rester sans levain et être séchées en hâte au soleil. Jéhovah leur fournirait en abondance la nourriture et la boisson dans le désert... À partir de ce jour-là, il était leur père et devait prendre soin d’eux.

Il aurait été sûrement plus commode pour Moïse si Dieu lui avait toujours indiqué à l’avance ce qu’il avait l’intention de faire Mais c’était la volonté de Dieu que les enfants d’Israël eussent la foi la plus complète en Lui, et qu’ils Le suivissent aveuglément comme le troupeau suit le verger. Car c’était le désir de Dieu que les enfants d’Israël connussent qu’ils dépendaient de Lui seul en toutes choses, puisqu’ils avaient accepté d’obéir à Sa parole, de renoncer au pain de la servitude que leur donnait la main du Pharaon, et de Le suivre dans le désert, dans un pays qui n’était pas ensemencé.

Or, Moïse avait conduit autrefois une armée égyptienne dans le désert, et il savait ce que cela signifiait de nourrir une multitude pendant un long voyage à travers la solitude. Il connaissait les préparatifs laborieux qu’il fallait faire pendant des mois avant le départ de l’expédition, combien de caravanes de chameaux et d’ânes chargés d’eau et de nombreuses variétés de vivres. Cependant, en cette occasion, il était parti à l’aveuglette pour le désert, conduisant cette armée d’esclaves libérés, avec leurs femmes et leurs enfants, avec leurs troupeaux de moutons et de bœufs, sans faire les moindres provisions pour ce voyage. Il savait fort bien que les Bnaï Israël, comme d’autres nomades, devraient à partir de ce moment-là être nourris sur place. Et cela n’était possible que par un miracle de Dieu. Jamais jusque-là le désert n’avait eu à nourrir pareille multitude.

Mais tout ce qui lui était arrivé depuis que Dieu s’était révélé à lui, n’était-ce pas toujours des miracles ? – les plaies que Dieu avait envoyées au Pharaon, le fait que les Israélites avaient été épargnés par ces calamités, le massacre des premiers-nés égyptiens, et, finalement, la séparation de la mer. Dieu avait attiré son peuple à Lui pour un but déterminé. Il ne l’avait pas libéré dans un instant de caprice, mais en vue d’un certain dessein. Il le dirigeait dans le désert, en direction du mont Sinaï. Ce peuple appartenait à Dieu seul, et c’était Lui qui, lorsque le moment serait venu, montrerait à Moïse ce qu’il devrait faire.

Mais cela était-il connu des Israélites et de leurs chefs ? Le pain d’Égypte était amer, mouillé des larmes de l’angoisse ; mais ils pouvaient y compter avec certitude, ainsi qu’ils pouvaient compter sur le fouet qui les menaçait. Le pain des hommes libres était incertain, et les croyants n’avaient pour eux que leur foi. Et c’était la volonté de Dieu qu’ils dussent manger le pain incertain de la liberté et des croyants. Mais le comprendraient-ils ?

C’est ainsi que Moïse médita toute la nuit jusqu’au moment où un bruit confus, pareil au bruit du tonnerre lointain, parvenant à ses oreilles de la direction du camp, vint l’arracher à ses pensées. À l’entrée de sa tente se tenaient son frère Aaron, pâle et plein de frayeur – et derrière lui les autres chefs d’Israël.

« Qu’est-il arrivé ? demanda Moïse.

– Va voir », répondit Aaron.

Moïse sortit de sa tente. Et, en un moment, il se trouva au centre d’une forêt de mains brandies et de barbes dressées. Des yeux furieux lançaient des éclairs contre lui et un cri de reproche unanime jaillit de mille gorges :

« Qu’est-ce que nous allons boire ? »

Du cœur de Moïse un grand cri s’éleva vers Dieu. Il leva les bras au ciel et dit : « Berger ! Berger ! Ton troupeau a soif ! »

Il savait que Dieu allait venir à son aide. Il le ferait, comme toujours, par le moyen d’instruments déjà existants, et qui avaient été créés pour donner de l’eau aux enfants d’Israël. Il les vit buvant de l’eau, non plus de sources qu’ils auraient découvertes, mais des lacs Amers, et il leur dit.

« L’eau de ce lac a été créée pour d’autres buts, et non pour étancher la soif. Pourquoi ne cherchez-vous pas des sources ?

– Nous en avons trouvé, mais l’eau en est amère. Nous ne pouvons l’avaler.

– Conduisez-moi à ces sources. »

On l’y conduisit. Moïse goûta l’eau. Elle était amère, lourde, imbuvable. Et, alors, il se ressouvint de quelque chose qu’il avait vu souvent dans le désert de Midian : son beau-père Jéthro « guérissait » les eaux des sources amères par le moyen de feuilles de laurier. Le goût puissant et mordant des feuilles de laurier faisait disparaître le goût de sel de l’eau des sources qui jaillissaient près de la mer ou au milieu des champs salés.

Où pourrait-il trouver des feuilles de laurier dans le désert de Chour ? Ce désert était nu et sans aucune végétation ; de plus, le laurier ne poussait que dans l’ombre humide des oasis.

Il jeta les yeux autour de lui – et voilà que des lauriers poussaient devant lui. Dieu lui-même les avait plantés. Ils étaient petits et chétifs, bien sûr, desséchés et dévorés par le vent ; mais c’étaient malgré tout des feuilles de laurier. Il lui sembla qu’elles lui faisaient signe et lui parlaient, et lui disaient que Dieu les avait plantées là pour la « guérison » des eaux.

Rapidement, il se dirigea vers elles, cueillit quelques rameaux de laurier et les jeta dans la source. Au bout d’un moment, il vit une essence blanche sortir des feuilles trempées et se mélanger à l’eau qui devint claire et transparente.

« Prenez et buvez, dit-il, Jéhovah a « guéri » cette eau pour vous. »

Ils burent ; et l’eau était douce et apaisa leur soif.

 

Plus tard, ce même jour, lorsque tous eurent bu à satiété, les représentants du peuple s’en vinrent trouver Moïse et Aaron.

Il y avait là les anciens surveillants du temps de l’esclavage en Égypte, avec Korah, Dathan et Abiram à leur tête, accompagnés de quelques Anciens et porte-parole des tribus. Car la représentation des tribus n’avait pas encore été réformée. Moïse attendait que le peuple fût rassemblé devant le Sinaï où il recevrait les lois et les commandements de la bouche de Dieu. Les chefs de la représentation étaient encore les Bnaï Lévy, et les premiers de ces chefs étaient encore Korah et ses coadjuteurs.

Ils venaient seulement, dirent-ils à Moïse, de réfléchir et de s’apercevoir qu’ils avaient quitté l’Égypte trop hâtivement. Ils n’avaient pas eu le temps de préparer des vivres et de l’eau ni d’autres provisions en mesure suffisante pour une si grande foule vivant dans le désert. Est-ce que Moïse et Aaron, les chefs et les dirigeants de ce voyage, avaient prévu que leur collectivité devait avoir assez de provisions ? Sinon, comment Moïse et Aaron se proposaient-ils de parer à cette déficience ? Les préparatifs qu’eux-mêmes avaient faits n’avaient suffi que pour les trois jours prévus pour la célébration du sacrifice. Mais, maintenant, Jéhovah avait dirigé Israël à travers la mer, et Moïse s’était détourné de la route conduisant tout droit à la Terre promise... Au lieu de cela, il emmenait le peuple dans le désert du Sinaï, où il n’y avait ni nourriture ni eau. En leur qualité de représentants du peuple, ils désiraient savoir comment il s’y prendrait pour les nourrir, et où étaient les approvisionnements que le Pharaon emportait quand il conduisait une expédition dans le désert. Et combien de temps Moïse avait l’intention de séjourner au désert, avant d’atteindre les régions où, d’après ce que Moïse avait raconté, Dieu lui avait donné l’ordre de conduire les enfants d’Israël. L’exode avait été si précipité qu’ils n’avaient pas eu le temps de préparer et de rassembler tout ce dont les enfants d’Israël auraient besoin.

Moïse était debout devant sa tente, faisant face au groupe de Korah, de Dathan, d’Abiram et de leurs partisans. Ses grands yeux étaient dirigés sur eux et l’on, eût dit que la lumière de Dieu y brillait. Et ce fut comme si la parole de Dieu était sortie de sa bouche :

« Vous préparer ? Vous rassembler ? Qui êtes-vous donc pour préparer et rassembler ce dont Israël a besoin ? Qui donc a pris soin jusqu’ici des choses nécessaires ? C’est le Dieu d’Israël, Jéhovah, le seul, l’Unique, le Dieu d’Abraham, qui en a pris soin. Croyez-vous donc qu’il soit un Pharaon, qui doit transporter des provisions pour ses armées sur le dos de chameaux, avec des caravanes d’ânes ? Les cieux sont à Lui, et la terre est à Lui. Il peut ordonner aux nuages d’envoyer la pluie et transformer le désert en un jardin fleuri comme le jardin d’Éden. Partout où Il est, c’est-à-dire en tout lieu, Il a Ses serviteurs, Ses créatures, le produit de Ses mains. Il peut donner aux rochers l’ordre de s’ouvrir et de laisser sortir des sources d’eaux vives. Il peut faire tomber du ciel du pain, comme si c’était de la pluie. C’est Lui qui nous nourrit et qui prend soin de nous.

– Assurément, assurément, Dieu nous a délivrés du joug du Pharaon. Mais ceux qu’Il a conduits hors de l’Égypte ne sont pas des anges, ce sont des hommes. Ceux que tu as conduits au désert ne sont pas des créatures célestes, ce sont des enfants de la terre qui ne peuvent vivre sans leur pain quotidien. Quand ils ont faim, ils crient, et quand ils voient que leurs enfants ont soif, ils pleurent. En Égypte, si amers qu’aient été leurs travaux, ils étaient assurés d’avoir leur pain de chaque jour, à l’heure dite, et de l’eau bonne quand ils avaient soif. Maintenant que tu les as amenés dans un désert inconnu, où la terre est de pierre et de sable, où le ciel flamboie comme du cuivre et où séjournent le serpent et les scorpions, nous avons le droit de te demander quelle promesse Dieu t’a faite concernant les soins qu’il prendrait de nous. Nous avons le droit de savoir que nos enfants ne périront pas de faim et de soif sous nos yeux, dans ce pays épouvantable qui est sans nourriture et sans eau, répondit Korah, au nom de tous.

– Dieu ne m’a fait aucune promesse sinon la promesse de la Loi qui dit : « Si tu veux écouter la parole du Seigneur ton Dieu, et si tu veux m’obéir, et faire ce qui est équitable à mes yeux ; si tu veux te conformer à mes commandements et observer mes lois, alors les plaies que j’ai envoyées aux Égyptiens ne te toucheront pas. » Car, sachez que le Seigneur Dieu Jéhovah ne vous a pas fait sortir de l’Égypte par amour pour vous, mais pour vous conduire à un destin plus haut : afin que vous deveniez Son peuple élu qui établira Sa loi et Sa justice dans le monde créé par Lui. Et c’est en raison de cette destinée que je vous conduis maintenant au mont Sinaï, afin que vous puissiez entendre Sa volonté de Sa bouche. Vous serez Son peuple sacré, et Dieu sera votre père ; et, comme des enfants, vous vous abandonnerez aux mains de votre père céleste, et c’est à Lui seul que vous exposerez vos désirs et vos besoins. Vous Lui obéirez aveuglément et aurez foi en Lui. Si vous n’agissez pas ainsi, en quoi êtes-vous meilleurs que les Égyptiens de qui Il vous a libérés ? Et, de même qu’Il a puni les Égyptiens, Il vous punira. Car, si Dieu peut assainir les eaux, Il peut aussi les dessécher, comme Il a fait en Égypte. Gravez ces mots dans vos cœurs et inscrivez-les sur vos fronts. Et, maintenant, retournez à vos places et préparez le peuple à se mettre en marche. Je vois la colonne de feu qui nous guide, et elle se meut en direction d’Élim. »

Accablés par ces paroles, les chefs retournèrent à leurs places et exécutèrent l’ordre reçu. C’était un autre Moïse qui s’était adressé à eux : la voix de Jéhovah parlait par sa bouche.

Mais Korah, assisté de Dathan et d’Abiram, resta devant Moïse. Massif, trapu, il demeurait immobile et fixait Moïse. Il ne pouvait éloigner ses regards de ses yeux flamboyants – pourtant il éleva la voix d’un ton de réprimande :

« Moïse, Moïse, puisse tout ce que tu dis se réaliser ! Mais si, Dieu nous en garde ! il en était autrement, le sang de ton peuple serait sur ta tête. Car tu l’as conduit au désert, hommes, femmes, enfants, moutons et bétail, sans nourriture et sans boisson. »

Pendant quelque temps, il sembla que Moïse était approuvé par les évènements, et qu’il avait su ce qui allait arriver, lorsqu’il avait donné sa promesse au nom de Jéhovah. Il sembla, pendant quelque temps, que Dieu faisait fleurir le désert comme un jardin d’Éden en faveur des enfants d’Israël et qu’il faisait sortir de terre des torrents d’eaux vives. Là où les vents soulevaient des flots de sable, des palmiers croissaient chargés de dattes ; et là où la terre était couverte de roches massives, les sources et les fontaines coulaient en abondance. En effet, à Élim, dans le large golfe salé de la mer Rouge, à une demi-journée de marche de Marah, ils trouvèrent une oasis et de vertes prairies, ombragées de bouquets de palmiers – une oasis avec douze sources d’eau fraîche, comme si Dieu avait prévu une source pour chaque tribu.

Les enfants d’Israël y séjournèrent quelque temps et s’y reposèrent des terribles sables du désert.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

 

POURTANT, ce que Korah avait prévu arriva. Partis de l’oasis d’Élim, les enfants d’Israël continuèrent leur marche à travers le désert de Sin. Là, les espaces désolés qui s’ouvraient devant eux étaient entièrement différents de tous les déserts qu’ils avaient vus jusqu’alors. Dans le désert de Chour, leurs troupeaux trouvaient à brouter partout des cactus et des ronces : à certains endroits, les plantes avaient réussi à l’emporter sur les sables. Mais le désert de Sin était recouvert d’une couche de pierres, carapace rougeâtre sur le visage de la terre. Des roches de granit, sous la forme de monstres horribles, le dominaient, atteignant de leurs effrayants sommets le ciel d’un bleu éclatant. Les terrasses succédaient aux terrasses, rendant la marche de plus en plus pénible pour les femmes et pour les enfants. Les troupeaux chancelaient, torturés par la faim et par la soif. Les bêtes enfonçaient leurs naseaux entre les pierres, pour y chercher un brin d’herbe ou une goutte d’humidité. Les moutons s’allongeaient, refusant d’aller plus loin, et les hommes devaient les porter avec peine.

À certains intervalles, les parois de pierre s’entrouvraient pour laisser voir une petite vallée autrefois creusée par des eaux vives. Hommes et bêtes se précipitaient dans cette direction, espérant y découvrir une source descendant des collines : mais, lorsqu’ils trouvaient une cascade, c’était une cascade de pierres de grès, tombant avec un bruit sec dans les creux brûlants. Ce désert riche en pierres de grès donnait naissance à du granit.

Vers le soir de leur troisième jour passé dans ce désert, ils arrivèrent à une vallée pierreuse descendant d’un plateau au milieu des cimes. Ils n’y trouvèrent rien qu’un peu de soulagement contre les rayons perçants du soleil qui les avait piqués toute la journée. Épuisés par la marche, ils se jetèrent à terre au milieu de leurs paquets et de leur bétail.

Un mois s’était déjà écoulé depuis que Moïse les avait fait sortir d’Égypte. Depuis un mois, ils étaient dans le désert et, pendant ce temps-là, ils avaient consommé leurs derniers restes de provisions. Les volailles, les galettes sans levain, les jarres d’huile et de miel et de vin, les corbeilles de légumes avaient disparu ; quelques émigrants avaient même commencé à abattre les bêtes de leur troupeau. La plupart cependant serraient les dents et se gardaient de toucher à leurs moutons et à leurs chèvres, seule ressource pour la nourriture de leurs enfants. Avec l’instinct héréditaire des pasteurs, ils s’attachaient à leurs troupeaux comme étant la base de leur entretien pendant la période à venir ; avec une prévoyance obstinée ils supportaient la faim et fermaient les yeux aux souffrances de leurs enfants, espérant toujours que, le lendemain ou le surlendemain, Dieu les conduirait dans les régions aux riches pâturages que Moïse ne cessait de leur annoncer. Mais ils étaient si épuisés par la traversée des premiers déserts et, maintenant, par l’affreuse expérience qu’ils faisaient du désert du Sinaï, qu’ils commençaient à désespérer de jamais atteindre cette terre de lait et de miel.

La nuit, Moïse entendait les murmures des enfants d’Israël. Ce n’était plus le cri de protestation qui s’était élevé à Marah, lorsqu’on lui avait demandé : « Qu’est-ce que nous allons boire ? » À Marah, c’était une question posée par des hommes qui croyaient que Moïse pouvait les aider : il n’avait qu’à se tourner vers Jéhovah et celui-ci les conduirait vers l’eau fraîche. Le cri poussé à Marah résonnait comme un acte de foi en Jéhovah. Ils étaient venus à lui comme des enfants vont à leur père. Là, dans ce désert de Sin, au sein d’affreuses montagnes, dans un pays que recouvrait une couche de pierres, Moïse entendait des soupirs de désespoir montant de groupes sombres d’hommes et de femmes pressés contre leurs enfants et leurs troupeaux. C’était une sinistre lamentation où l’on devinait l’espoir abandonné, le désespoir insondable. Ce n’étaient plus les hommes libres des premiers jours ; c’étaient des esclaves soupirant après les pains de la servitude en Égypte.

Alors, Moïse envoya chercher son frère Aaron et lui dit :

« Allons les trouver.

– Ils sont très agités. Certains se sont réunis en groupes et nous accablent d’injures.

– Faut-il nous cacher ? Allons ! »

Ils se rendirent au milieu de la foule. Et Moïse vit alors qu’ils ne se reposaient plus. Les hommes étaient réunis en groupes discutant avec ardeur, faisant de grands gestes avec leurs bras. De çà de là on entendait quelques cris de fureur, qui ne ressemblaient pas à des paroles tombant de lèvres humaines, mais à des pierres lancées à la tête d’Aaron et de Moïse. Ces cris et ces protestations étaient supportables ; mais il n’en était pas de même pour les larmes paisibles des femmes qui, serrées contre leurs bagages, essayaient de redonner du courage à leurs tout petits. Le cœur de Moïse se serrait en les voyant.

On ne tarda pas à savoir que Moïse et Aaron étaient au milieu de la foule ; bientôt les deux frères furent entourés ; ils étaient entre une muraille de corps humains : faces noires dans la nuit noire, yeux enflammés et menaçants ; forêt de poings furieux. Ce n’étaient plus ni Korah, ni Dathan, ni Abiram, mais le peuple lui-même.

« Qu’est-ce que vous nous voulez ? Il aurait bien mieux valu mourir de la main du seigneur de l’Égypte, alors que nous étions assis devant les marmites pleines de viande, quand nous mangions du pain tout à notre soûl, avant que vous nous entraîniez dans le désert pour nous y faire mourir de faim. »

C’étaient là d’amères paroles. Et le plus grave était qu’elles étaient justes. Le cœur de Moïse était déchiré de douleur, à cause de la faim du peuple plutôt qu’en raison de leurs murmures contre lui.

« Ce n’est pas nous qui vous avons fait sortir de l’Égypte, mais le Seigneur. Et le Seigneur sait que vous avez faim et soif, et Il viendra à votre secours. Nous sommes au même point que vous : si vous mourez de faim, il en est de même pour nous ; si vous souffrez de la soif, nous en souffrons également. Ce n’est pas contre nous que vous murmurez, mais contre Dieu.

– Mais qui nous donnera à manger ? Devons-nous attendre de voir nos enfants morts à nos pieds ? Et puis, comment nous nourrira-t-Il ? Regarde cette grande foule étendue là, dans ce désert. Va-t-Il obliger le désert à produire du pain pour nous ?

– Est-ce que la main de Jéhovah est trop faible pour vous nourrir ? Lui qui a partagé en deux la mer pour vous peut faire ouvrir le ciel et en faire pleuvoir du pain. Mais j’ignore si c’est ainsi qu’Il agira, car Il ne me l’a pas dit. Et je ne sais pas non plus comment Il agira. Tout ce que je sais c’est que celui qui vous a fait sortir de l’Égypte ne vous laissera pas mourir de faim dans le désert.

– Tu ignores quand et de quelle manière Il le fera, pourtant tu nous as conduits dans ce désert de pierres. Pourquoi ne t’adresses-tu pas à Lui ? Pourquoi ne Lui demandes-tu pas combien de temps Il va nous laisser mourir de faim ?

– Qui suis-je pour dire à Jéhovah que Son peuple souffre de la faim ? Ne le sait-Il pas lui-même ? Ne nous observe-t-Il pas du haut du ciel, et ne voit-Il pas votre souffrance, de même qu’Il voyait votre peine et entendait vos cris lorsque vous étiez en Égypte ? Ce n’est pas à moi que vous appartenez, mais à Jéhovah ; et ce n’est pas moi qui vous donnerai à manger, mais Jéhovah Lui-même. Lui seul vous répondra », dit Moïse en s’éloignant de la foule.

À peine était-il rentré dans sa tente qu’il entendit la voix de Dieu dans son cœur. Et cette voix lui disait que Jéhovah donnerait de la nourriture à son peuple, et quand Il le ferait. S’il avait tardé, c’était pour éprouver ce peuple, pour voir s’il suivrait ou non le chemin de la loi.

Ainsi, Moïse et Aaron furent-ils capables de porter la bonne nouvelle aux enfants d’Israël.

Au matin, ils se trouvèrent de nouveau au milieu d’une foule furieuse. Des yeux affamés étaient fixés sur eux, mais maintenant les cœurs des hommes qui faisaient face à ces protestataires étaient remplis d’espérance et de foi. Merveilleuses étaient les paroles qu’entendirent les Israélites, paroles que jusqu’alors personne n’avait encore entendues, par rapport à des choses dont aucun d’entre eux n’avait jamais rêvé.

« Au matin, vous verrez la gloire du Seigneur. Dieu a entendu votre cri et a prêté l’oreille à vos murmures. Et voici qu’Il se hâte de venir à votre secours. »

Aaron désigna du doigt le désert ; et tous se retournèrent.

Un nuage enflammé s’était rassemblé en tombant du zénith et planait maintenant immobile au-dessus du désert. Ce n’était pas un nuage de fumée et de sable tel qu’ils étaient accoutumés à en voir dans le désert, mais un éblouissement d’une splendeur ambrée, qui s’estompait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Maintenant, la multitude tout entière était assise sur les terrasses de pierre rougeâtre du désert de Sin ; les chefs de famille étaient là, avec leurs femmes et leurs enfants, le visage dirigé vers le ciel. Leurs yeux ne brûlaient plus de faim et de fièvre ; le feu qui était en eux était le feu sacré de la foi en Jéhovah.

Et, avec eux, Moïse attendait le pain du ciel. Cet envoi devait être un signe et un symbole de la souveraineté de Dieu sur Israël ; et les fils d’Israël connaîtraient ainsi à qui ils appartenaient et qui ils devaient servir.

C’est pourquoi Moïse attendait avec impatience l’accomplissement du miracle, sachant que maintenant comme jusqu’alors Dieu manifesterait Sa volonté par le moyen des choses déjà existantes.

Lentement, en hésitant, le soleil disparut derrière les énormes collines, versant sur les sommets un éclat rouge de cuivre. Tout l’horizon prit feu. On eût dit que le cercle de montagnes se transformait en métal en fusion dans la fournaise du ciel. Pendant ce temps, dans la vallée d’en bas, sur les pentes inférieures des murailles escarpées, des voiles bleuâtres d’ombre tombaient et s’enroulaient sur les espaces inférieurs ; les groupes dispersés de la foule s’enfoncèrent dans l’obscurité environnante et se confondirent avec la masse sombre.

On entendit alors le gazouillis d’oiseaux. Les animaux eux-mêmes n’étaient pas visibles ; seules les ombres de leurs ailes s’agitaient contre les parois supérieures à peine éclairées.

Toute la multitude bondit comme un seul homme, et dix mille cous se tendirent vers le ciel. Le gazouillis se faisait plus fort, les ombres sur les murailles plus denses et plus lourdes. Et, soudain, on aperçut les premiers rangs d’un immense essaim d’oiseaux. C’étaient les cailles grasses et bien connues, les cailles des marécages de Gochène, que les Égyptiens chassaient si volontiers. Elles arrivaient en volant à travers les montagnes et les déserts, rangée après rangée, jusqu’à ce que la multitude de ces corps dodus, couverts de plumes brunes, cachât l’atmosphère. Et en un instant, elles descendirent et tombèrent aux pieds de la multitude affamée.

On n’eut besoin ni de flèches, ni de lances, ni de filets de chasseur. Les oiseaux arrivaient jusqu’aux portes des tentes, comme s’ils demandaient à être capturés, avec la main, pour obéir à l’ordre de Dieu.

Un cri d’allégresse s’éleva du milieu de la foule. Tout le monde courait au hasard, étendait les mains, attrapait les oiseaux ; on riait joyeusement, on criait de plaisir :

« Voilà la viande que Jéhovah nous envoie ! »

Et, peu après, on se mit rapidement à plumer les oiseaux, si bien qu’un nuage brun recouvrit bientôt tout le camp. Où trouva-t-on tout d’un coup des branches et du bois dans ce désert aride ? Les familles étaient rassemblées gaîment autour des feux, l’eau leur venait à la bouche à la vue des oiseaux en train de rôtir, à l’odeur de la graisse s’égouttant dans les flammes.

Le sommeil vint tard cette nuit-là dans le camp. Tous se gavèrent de viande savoureuse jusqu’à ce qu’ils n’en pussent plus ; leurs yeux se fermèrent d’eux-mêmes ; mais ils s’efforcèrent de rester éveillés pour assister à la pluie de pain que Jéhovah leur avait promise pour le lendemain.

À la fin cependant, le sommeil les accabla ; et ils ne purent plus tenir les yeux ouverts.

Le matin, ils se réveillèrent au milieu du givre. Ils frissonnaient sous la rosée épaisse et abondante qui s’était déposée sur leur corps et sur les pierres plates de la terrasse.

Déjà la première lueur effleurait le ciel, et les sommets commencèrent à se rallumer. On eût dit que les montagnes retournaient au soleil qu’elles avaient englouti et absorbé pendant la nuit. Des bandeaux de lumière se déployaient sur le ciel, et cette lumière tombait comme un fleuve de feu sur les terrasses. Par des milliers de langues elle séchait l’humidité qui s’était déposée sur les surfaces basses ; et lorsque la couche de rosée eut été séchée, on vit partout sur les rochers une mince gelée blanche. Elle se composait de myriades sans nombre de petites fleurs cristallines, unies l’une à l’autre comme des cristaux de sucre. Les rayons de soleil se brisaient sur ces petites fleurs qui reflétaient la lumière, si bien que la vallée tout entière n’était qu’un éblouissement. Hommes, femmes, enfants recueillaient cette gelée à pleines mains, et l’examinaient d’un air émerveillé. Ils hésitaient à la porter à leurs lèvres, car ces cristaux étaient pareils à de petites fleurs pétrifiées. Ils se portaient ces poignées de gelée les uns aux autres, étonnés, désappointés.

« Man-hou ? Qu’est-ce que c’est que ça ? » demandaient-ils à mi-voix.

Et d’autres, à haute voix, demandaient : « Man hou ? »

Ce ne fut bientôt qu’un seul cri : « Man hou ? » Tous couraient les uns vers les autres, en se montrant leurs mains toutes poisseuses de fleurs de cristal : « Man hou ? »

Pendant ce temps, Moïse se tenait debout à l’entrée de sa tente et contemplait avec des yeux rayonnants la façon dont Jéhovah fournissait le pain quotidien aux enfants d’Israël. Car, lui, bien entendu, savait ce que c’était. Combien de fois n’avait-il pas rassemblé, dans les fentes des rochers ou sur les feuilles laiteuses des cactus, ces fleurs cristallines, mélange de dépôts laissés par des insectes et de l’essence épaisse de la rosée ? Séchées au soleil, puis râpées, elles formaient une sorte de farine visqueuse qui pouvait suffire comme aliment dans le désert. Combien de fois lui-même n’avait-il pas vécu ainsi, alors qu’il gardait les troupeaux de Jéthro ? On ne trouvait généralement ces fleurs qu’en petite quantité ; celui qui parcourait le désert devait chercher longtemps avant d’en trouver sur un rocher ou sur une branche. Le miracle accompli par Jéhovah consistait en ceci que les vents et la rosée avaient rassemblé ces cristaux de tous les coins du désert en quantités suffisantes pour nourrir une multitude de gens.

« Que les voies du Seigneur sont admirables ! » dit Moïse dans son cœur. Et, s’adressant aux Bnaï Israël qui lui tendaient une pleine main de cette substance farineuse et lui demandaient d’une seule voix : « Man hou ? », il dit : « C’est le pain que Dieu vous a donné à manger. »

Il prit une pincée de ces cristaux fragiles, et lorsqu’il les eut écrasés entre ses doigts ils se transformèrent en une pâte qu’il porta à sa bouche. Les gens qui l’observaient en firent autant.

Mais Moïse les mit en garde immédiatement :

« Voici l’ordre du Seigneur : que chacun en ramasse autant qu’il lui faut : un omer 3 par tête, pour chaque membre d’une famille ou d’une tente – et pas plus. Car c’est là le pain de Jéhovah, qu’il vous a donné pour que vous le mangiez. »

Comme si elles avaient été portées par les rayons du soleil du matin, la nouvelle et l’explication du salut coururent d’un bout à l’autre du vaste camp : cette substance cristalline que la rosée avait laissée derrière elle et dont personne ne connaissait le nom était le pain que Jéhovah avait envoyé d’en haut. C’était un pain pétri de miel et d’huile, le pain de Jéhovah. Et les gens en mangèrent tant qu’ils purent, faisant claquer leur langue, en amassant toujours davantage, remplissant des sacs, des ustensiles, des emballages.

Les surveillants parcouraient le camp et avertissaient ceux qui ramassaient – mais en vain.

« Un omer par tête. Aussi nombreux vous êtes, autant d’omers et pas davantage. C’est le pain de Jéhovah, et non le vôtre. Pas plus d’un omer pour chacun. »

Quelques-uns tenaient compte de l’avertissement, et mesuraient un omer par membre de leur famille. Mais les autres continuaient à ramasser et à mettre de côté. Ils avaient déjà rempli leurs jarres, et des corbeilles et des sacs apportés de leur tente, et ils continuaient à ramasser. Mais quand ils eurent fini de remplir leurs sacs et leurs corbeilles et leurs jarres, et les eurent rapportés dans leur tente et se mirent à mesurer la manne, ils virent qu’il n’y avait qu’un seul omer par tête. C’était comme Moïse l’avait dit : « Vous devez recueillir un omer par tête. Dieu connaît ses créatures et leurs besoins. C’est la quantité qu’il a fixée pour une journée, rien de plus. »

Mais il y en avait toujours qui se refusaient de croire à un miracle. Ils connaissaient trop bien ce que c’était que la faim. Un omer était une portion abondante. Il n’était pas nécessaire de manger tout cela en un jour. Un demi-omer suffirait bien. Ce qu’on ne pourrait pas manger, on le troquerait : on recevrait en échange un canard, ou bien un bijou d’argent. D’autres mangèrent plus d’un omer.

C’est en vain que les surveillants les mirent en garde une fois de plus :

« Ne gardez rien pour demain. À partir d’aujourd’hui c’est Dieu qui va pourvoir à vos besoins, et Il sait que vous avez besoin de pain chaque jour.

– Oui, mais, moi, j’aime à être sûr. Combien de j ours ne sommes-nous pas restés sans pain ? La même chose peut nous arriver demain. Quand je tiens quelque chose, je sais que c’est à moi. »

Les malins, ceux qui songeaient au lendemain, mirent une partie de leur manne de côté. Mais lorsque, le matin suivant, ils allèrent inspecter leur trésor, une odeur répugnante s’échappa des récipients où, à la place de la farine, ils trouvèrent des vers grouillants.

Par contre, dans la vallée, la terre était de nouveau blanche sous la manne qui venait de tomber du ciel. Cette fois-là, elle ne resta pas longtemps au soleil. Les Israélites eurent le temps qu’il fallait pour ramasser un omer par tête, puis le pain de Jéhovah disparut. Ils comprirent alors que Dieu avait sa manière à Lui de leur fournir leur pain quotidien, et qu’Il les forcerait à avoir foi en Lui jour après jour.

Le sixième jour, les enfants d’Israël s’aperçurent qu’ils avaient recueilli deux fois autant de manne que les jours précédents : à savoir, deux omers par tête. Ils ne pouvaient comprendre ce que cela signifiait et hésitaient à prendre la quantité supplémentaire, en se rappelant ce qui était arrivé précédemment.

Les Anciens d’Israël se présentèrent à Moïse et lui dirent ce qui s’était produit, et le visage de Moïse fut illuminé d’une grande joie. Et il dit aux Anciens :

« Le pain que Dieu vous a envoyé ne doit pas nourrir seulement votre chair, mais aussi votre âme. Grâce au pain du Seigneur vous deviendrez un peuple saint. Observez bien ce que Dieu fait pour vous. Et voici maintenant ce qu’Il vous dit : « Demain doit être un jour de repos, un sabbat du Seigneur. Préparez aujourd’hui votre nourriture et gardez pour demain tout ce qui restera. »

Pleins de terreur, les Bnaï Israël obéirent à cet ordre. Ils laissèrent les restes dans les récipients ainsi qu’ils en avaient reçu l’ordre. Le lendemain matin, lorsqu’ils rouvrirent ces derniers, ils n’y découvrirent ni mauvaise odeur ni vers grouillants, mais de la manne fraîche.

De bonne heure Moïse se leva et envoya les Anciens porter à travers le camp le message ci-après :

« Mangez aujourd’hui la manne qui vous est restée, car c’est aujourd’hui le sabbat de Dieu, et aujourd’hui vous ne trouverez rien dans les champs. Pendant six jours vous devrez ramasser la manne, mais le septième jour est le sabbat de Dieu et, ce jour-là, vous ne trouverez rien. »

Comme toujours il se trouva parmi les Bnaï Israël des gens plus malins que les autres et qui ne voulurent pas croire Moïse. Ils se disaient à eux-mêmes : « Et supposons que nous trouvions quelque chose ? Après tout, comment cela pourrait-il se faire ? Tous les matins, la rosée tombe, avec les petites fleurs blanches : demain, elle tombera certainement aussi ; sinon partout en plein air, du moins dans les crevasses où nous trouvons habituellement les plus grasses et les meilleures. » Et, effectivement, ils se faufilèrent, le matin du sabbat, et rampèrent à quatre pattes pour voir s’ils ne trouveraient pas de la manne fraîche dans les crevasses étroites entre les roches. Mais il n’y en avait pas la moindre trace, pas un seul cristal. Pareils à des voleurs déçus, ils se glissèrent dans leurs tentes.

Mais Moïse entendit la voix orageuse de Dieu dans son cœur :

« Combien de temps encore refuserez-vous d’obéir à mes commandements ? »

Moïse se sentit couvert de honte ; il se prosterna et dit :

« Sois patient avec eux. Ce sont des esclaves que Tu as libérés de l’Égypte ; ce sont des hommes libres que Tu conduiras au Sinaï. »

Et, pour que cette violation du sabbat ne se répétât plus, Moïse ordonna aux Bnaï Israël :

« Voyez, Dieu vous a donné le sabbat. En conséquence, Il vous envoie le sixième jour du pain pour deux jours. Que chacun reste en sa demeure. Personne ne devra quitter le septième jour l’endroit où il se trouve. »

Et cela devint une loi pour les Israélites, pour tous les temps à venir, de se reposer le septième jour de la semaine. Par le moyen du pain – que les Bnaï Israël commencèrent à appeler la manne – Dieu leur révéla le sabbat.

Et Moïse, au nom de Jéhovah, commanda à Aaron de prendre une jarre et d’y mettre un omer de manne et de la placer devant le Seigneur comme témoignage pour toutes les générations. Et ce fut là le pain que mangèrent les Israélites dans le désert jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés dans la terre qui leur était réservée.

Moïse avait été plus d’une fois dans cette région, lorsqu’il gardait les troupeaux de Jéthro. Il savait donc que, plus loin, dans le désert du Sinaï, au-delà de Réphidim, et au pied des roches calcaires de l’Horeb, s’étendait la vallée abondamment arrosée de Paran, ou de Nahalparan, ainsi que la nommaient les gens du désert. Ç’avait toujours été une pomme de discorde pour les tribus nomades. Des sources d’eau vive, alimentées par les neiges des cimes des montagnes de cuivre, descendaient à travers des conduits naturels jusqu’à la vallée, fructifiant le jardin de Dieu, cette oasis de pâturages verts, d’acacias et de palmiers. Quiconque en était le maître était en butte à l’inimitié des autres.

Les Amalécites, descendants d’un des petits-fils d’Ésaü, dont ils portaient le nom, étaient répandus à travers le désert tout entier. Pendant la saison où les tribus conduisaient leurs troupeaux dans la vallée pour les faire paître, ils les attaquaient fréquemment ; parfois ils se contentaient de leur prendre quelques moutons, parfois ils s’emparaient de tout le troupeau et se rendaient maîtres de la vallée où ils paissaient leurs bêtes.

Moïse savait qu’ils avaient leurs espions dans la fertile vallée de Paran, tout prêts à signaler l’arrivée de pasteurs et de troupeaux. Or, soit dans le dessein d’éviter une rencontre entre les bandes de pillards et les Israélites, alors que ceux-ci étaient fatigués de leur marche à travers le désert, soit parce que Dieu lui en avait donné l’ordre, Moïse, tout en se dirigeant vers l’Horeb, ne se reposa point à Paran ; il préféra au contraire faire halte à Réphidim, endroit sec et désolé.

À peine les Bnaï Israël eurent-ils pénétré dans cette région pierreuse, ils commencèrent à chercher de l’eau. À Élim, ils en avaient trouvé en abondance ; ils avaient rempli leurs outres, leurs jarres et leurs cruches dont ils avaient chargé leurs ânes. Bien qu’ils n’en eussent fait usage qu’avec modération, leur provision était maintenant épuisée, et Réphidim, où ils se trouvaient, était un plateau de pierres, sans eau. Ils scrutèrent les crevasses des rochers, les vallons et les ravins, les cavernes où l’eau aurait pu s’accumuler. Il ne s’en trouvait pas une goutte. La soif recommença à torturer tout le monde. Les premiers qui en souffrirent furent les enfants et les troupeaux ; et le cri des enfants mêlé aux bêlements des moutons devint bientôt tellement fort qu’on ne pouvait plus le supporter.

Les Israélites ne se plaignaient plus maintenant à propos de la nourriture, car ils la recevaient tous les matins de la main de Dieu ; mais leur soif les conduisit à une nouvelle explosion de mécontentement. Et leurs plaintes ne s’adressaient pas à Jéhovah. S’ils avaient cru que Dieu était avec Moïse, comme Il y avait été à Élim et ailleurs, ils auraient attendu avec patience. Mais ils avaient l’impression d’attendre sans espoir, et c’était là une chose impossible. C’est en vain que les chefs coururent à Moïse et lui dirent : « Les gens meurent de soif », Moïse n’avait pas reçu d’ordre de Dieu ; il attendait des instructions. Et ce fut ainsi qu’une rumeur parcourut toute la foule : « Jéhovah a abandonné Moïse ! Jéhovah n’est plus avec lui ! » Que ce cri eût été lancé par les enfants de Korah, ou bien qu’il fût né de lui-même, de l’amertume du peuple, il détruisait la discipline établie au prix de tant de peine. Les prodiges et les grâces du passé étaient oubliés. En tout cas, on n’estimait pas que ce fût la faute de Jéhovah. C’était Lui qui avait fourni nourriture et boisson aussi longtemps qu’il avait été parmi les enfants d’Israël. Mais maintenant, en raison de quelque péché commis par Moïse, Il s’était détourné d’eux. Moïse seul était responsable de la situation présente.

« Si Jéhovah était avec nous, nous ne manquerions pas d’eau. N’a-t-Il pas adouci pour nous les eaux de Marah ? Jéhovah n’est pas ici. Il a abandonné Moïse.

– S’il en est ainsi, c’en est fait de nous. Nous voici emprisonnés entre les murailles du désert. Que pouvons-nous faire ? »

Et Moïse, debout près de sa tente, fut soudain entouré, non par les chefs du peuple, mais par les gens eux-mêmes, par une populace déchaînée de gens assoiffés et effrayés. Une fois de plus, les poings se dressaient contre lui ; une fois de plus, on lui montrait les dents.

« Donne-nous de l’eau à boire.

– Pourquoi vous en prenez-vous à moi ? Cela dépend de Jéhovah. Il connaît vos besoins et Il vous aidera. Pourquoi voulez-vous l’éprouver ?

– Jéhovah est-Il ici, parmi nous, oui ou non ? Réponds. »

Et l’un d’eux bondit hors de la foule en agitant les mains devant Moïse :

« Pourquoi nous as-tu conduits hors d’Égypte ? Est-ce pour nous faire mourir de soif, moi, mes enfants et mon troupeau ? »

Déjà la plèbe s’apprêtait à porter la main contre Moïse, à le jeter à terre. Cela se serait produit, s’il n’y avait pas eu là Josué et le petit groupe d’hommes dévoués qu’il conduisait. C’étaient des jeunes hommes élevés dans la caverne des Anciens, où on les avait cachés à la vue des inspecteurs du Pharaon. Tous avaient été choisis par Josué en raison de l’esprit de liberté qui brûlait en eux. Tous étaient armés de courtes épées qu’ils avaient prises aux Égyptiens. Avec ces puissantes armes ils lui frayèrent un chemin parmi la multitude hurlante, montèrent la garde autour de lui et le ramenèrent à sa tente.

Là, Moïse, en un grand cri de tristesse et de souci, mit son cœur à nu devant Dieu :

« Dis-moi ce que je dois faire avec eux. D’un peu plus ils m’auraient lapidé. »

La réponse vint. Il entendit la parole de Dieu dans son cœur, et sut ce qu’il avait à faire.

Il réunit les Anciens, prit son bâton sacré et sortit avec eux. Il les conduisit jusqu’à la muraille de rochers et se mit à chercher parmi les pierres. Soudain, il s’arrêta. Son regard puissant se fixa sur la roche qui se trouvait devant lui. Sa respiration se fit pesante, ses yeux s’élargirent, devinrent plus brillants, plus perçants, comme lourds de sainteté. Il resta là debout longtemps. Tout à coup, il aperçut quelque chose dans la pierre : c’était le rayon, le rayon, le rayon !

« Jéhovah ! »

Il leva son bâton et en frappa la pierre.

Et, dans un cri terrible, on entendit : « Jéhovah ! Jéhovah ! Jéhovah ! »

Comme les blés coupés par la faucille, tous étaient tombés à terre. Dans leur terreur et leur surprise, ils oubliaient de boire l’eau qui jaillissait de la pierre.

Une mare se forma et s’élargit à leurs pieds, s’enfuit de canal en canal, remplissant les creux et les crevasses. Mais ils n’osaient pas encore porter cette eau à leurs lèvres. Leur soif avait été étouffée par la terreur.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

 

LES enfants d’Israël avaient à peine fait les premiers pas vers la liberté – avant même que leur faim eût été rassasiée par le pain de Dieu et leur soif apaisée par les eaux échappées miraculeusement du rocher – lorsque s’opposa à eux le premier ennemi ignorant les signes et les prodiges que Dieu avait faits en leur faveur.

Et, chose assez étrange, le peuple qui chercha à empêcher les enfants d’Israël de s’approcher du Sinaï était leur proche parent et ils étaient en droit d’en attendre une aide et une compréhension fraternelles.

Avant d’accomplir la promesse qu’il avait faite aux patriarches relativement à Israël, Dieu avait accompli celle qui concernait Ismaël, Loth et Ésaü. Il le fit naturellement, sans passer par la servitude en Égypte et par une séparation des eaux de la mer. Les enfants d’Ismaël, ceux de Loth et ceux d’Ésaü suivirent les coutumes. Après avoir rassemblé de vastes troupeaux dans le désert, ils s’en allaient à la recherche de pâturages et, ainsi, passèrent par le nomadisme avant de se construire des habitations permanentes. Ils se fixèrent à l’orée du désert, dans une région du Négueb, derrière Etzion-Ghéber, et dans la contrée de Sodome, jusqu’au Jourdain. L’inviolabilité de leurs frontières fut confirmée dans la promesse faite par Jéhovah à Abraham et à Isaac. Moïse le savait fort bien, et n’avait jamais eu l’intention de chasser les enfants d’Ésaü, c’est-à-dire les Édomites, ni ceux de Loth, c’est-à-dire les Moabites, ni de s’emparer de leurs territoires.

La promesse de Jéhovah concernant Israël se rapportait à un territoire partant de Jéricho jusqu’à la grande mer, terre habitée par des tribus étrangères, qui ne descendaient ni d’Abraham, ni d’Isaac, ni de Jacob, des idolâtres qui avaient pénétré dans ce pays à travers les pâturages du Carmel, en venant de Tyr et de Sidon, apportant avec eux les rites corrompus et corrupteurs d’Achdod et de Moloch, leurs habitudes sodomitiques et leurs vices.

L’une de ces tribus descendant d’un petit-fils d’Ésaü était celle des Amalécites. Elle n’avait pas suivi le cycle conduisant du nomadisme à la culture du sol. Elle était restée presque entièrement au stage nomadique primitif : c’était un peuple de pillards passant d’un pays à l’autre, sans jamais s’enraciner nulle part. Tantôt on les rencontrait dans le Négueb ; tantôt ils traversaient à gué les eaux d’Etzion-Ghéber pour attaquer Midian ; tantôt ils gravissaient les montagnes désertes et séjournaient pour un temps non loin du Sinaï.

Moïse n’avait pas l’intention d’enlever aux Amalécites le pays même qu’ils n’occupaient qu’à titre temporaire. Dieu n’avait pas fait mention de ce peuple ni de sa terre quand il avait parlé dans le Buisson ardent... Descendants directs d’Abraham et d’Isaac, les Amalécites étaient tenus de respecter l’alliance qui faisait partie de leur tradition familiale, l’alliance conclue par leurs ancêtres avec Jéhovah ; ils étaient tenus de respecter le Dieu inconnu et puissant, Jéhovah, à qui Abraham avait consenti de sacrifier son fils unique. De la même façon, ils auraient dû observer certaines lois et certains préceptes, tels que le respect de leurs père et mère, éviter les rapports sexuels entre leurs proches parents, ne pas manger de viande prise à des animaux vivants et autres commandements ou prohibitions, qui étaient observés scrupuleusement par les autres descendants de l’antique patriarche Abraham. Au lieu de cela, ils tournaient Jéhovah en dérision et refusaient le signe extérieur de l’alliance conclue par Dieu avec Abraham, ce signe que les autres descendants du patriarche considéraient comme sacré : pour eux la circoncision était quelque chose de honteux.

Ils blasphémaient le nom de Dieu lorsqu’ils le mentionnaient. Leur idolâtrie consistait en une collection de rites impudiques. Ils vénéraient les chats et les reptiles et se livraient aux pratiques sexuelles les plus corrompues et à la sodomie. Ils souillaient la pureté de la vie familiale, pratiquaient l’inceste, mettaient leur père à mort lorsqu’il était vieux pour s’emparer de ses concubines. Avec le temps, cette vie de dégénérés les influença et ils tombèrent au-dessous du niveau de l’humanité. Moitié hommes et moitié bêtes, ils vivaient exclusivement de rapines, honte de leur espèce, objet de terreur et de mépris pour leurs voisins.

Ce ne fut pas la jalousie pour les bénédictions accordées au premier-né, que Jacob avait dérobées à Ésaü, qui les fit sortir de leurs cavernes du Négueb pour aller attaquer Israël ; il y avait longtemps qu’ils n’enviaient plus la dignité perdue de leur ancêtre. C’était le seul goût du meurtre et du pillage qui les guidait. Ils avaient entendu parler d’or et d’argent, de pourpre et d’ivoire, de vases de bronze emportés d’Égypte par les Israélites ; de troupeaux, d’armes précieuses, de couronnes et de colliers ornés de pierres précieuses. Et, poussés par le désir de la rapine, les Amalécites abandonnèrent leurs cavernes et leurs abris du marécageux Négueb.

Ils songèrent d’abord à persuader les tribus voisines, Édomites, Cananéens et Moabites, de se joindre à eux pour attaquer les Israélites avant qu’ils eussent atteint leurs frontières. Mais ces tribus s’y refusèrent.

Les Amalécites arrivèrent donc.

Ils s’attachèrent d’abord aux flancs des Israélites, pareils à des chacals harcelant un troupeau, ou plutôt, semblables à des renards qui se cachent pendant le jour et attaquent la nuit quand les bergers sommeillent. Pendant les premières semaines, alors que les Israélites étaient encore sur les bords de la mer Rouge, les Amalécites étaient déjà entrés en contact avec eux, mais n’avaient pas osé les attaquer ouvertement. Ils avaient joué le rôle d’amis prêts à aider en cas de besoin, avaient parlé beaucoup des liens du sang qui les unissaient ; leurs espions avaient amené des ânes chargés de vivres, d’épis de blé grillés, de cannes à sucre, de fromages secs, de pain rassis, de cruches d’eau et de bière acide.

Mais, lorsqu’un Israélite se hasardait hors du camp, en emportant ses affaires, s’il suivait l’Amalécite dépravé, il trouvait pour l’attendre dans le désert non pas une tente et des rafraîchissements, mais une horde sauvage de bêtes à peine semblables à des humains. On se jetait sur lui, on l’attachait, on lui coupait les parties sexuelles, tout en blasphémant contre Jéhovah, et on le faisait sauter en l’air en lui criant d’un ton moqueur :

« Ohé, Jéhovah ! Voilà pour toi qui aimes les circoncis ! »

Plus tard, lorsque Moïse eut emmené son peuple depuis le bras de Suez jusque dans le désert pierreux de Sin, les espions des Amalécites se hâtèrent de retourner chez eux pour y porter la nouvelle : « Israël est enfermé dans les collines. »

Alors, ils arrivèrent sur des ânes, des chameaux, à pied, telle une invasion de sauterelles ; ils venaient du Négueb à travers le désert de Ghéber, et s’égaillaient sur les collines du désert de Sin. Ils évitaient toute rencontre en terrain découvert. Après le coucher du soleil, ils grimpaient sur les hauteurs et prenaient position dans les ravins. Ils étaient armés d’arcs et de lances de bois ; ils n’avaient que peu d’épées. Mais ils n’avaient point besoin d’armes. Il y avait assez de pierres sur les hauteurs. Pendant le jour, ils surveillaient la vallée, grinçant des dents haineusement et avec convoitise et, quand venait la nuit, les pierres se mettaient à voler.

Moïse s’y attendait. Il avait deviné dès le début les intentions perfides de ces visiteurs obséquieux. Il avait donné des instructions pour qu’on ne les laissât pas entrer dans le camp. Maintenant, quand il apprit qu’ils gagnaient les hauteurs, quand il entendit parler d’attaques nocturnes, il sut que cela signifiait la guerre avec les Amalécites.

Cette fois-là, il ne s’adressa pas à Jéhovah pour Lui demander du secours ; il ne Le pria pas de combattre à la place d’Israël. Il fallait qu’Israël lui-même livrât bataille. Ce serait là la pierre de touche. Les Israélites se conduiraient-ils comme des hommes libres ? Résisteraient-ils à l’ennemi, sans attendre du secours ?

C’était là une occasion de faire avancer les Bnaï Israël sur le sentier de la liberté. Ils devraient se défendre tout seuls ; avec l’aide de Jéhovah sans aucun doute, mais sur leur propre initiative.

Il fit donc venir Josué, son collaborateur le plus proche. Si jeune qu’il fût, non habitué à manier les masses d’esclaves, Josué restait le chef approprié en cette conjoncture, parce qu’en même temps que la tradition des Anciens il avait fait sien l’esprit de liberté. En lui, la façon de voir des ancêtres était unie à l’audace de l’homme libre. Il était le seul qui fût capable d’infuser aux Bnaï Israël la discipline nouvelle, l’ordre nouveau que Moïse rêvait pour eux.

C’était donc Josué qui allait conduire les Israélites à la bataille contre les Amalécites ; et, pour montrer aux premiers que Dieu était avec eux, la verge de Jéhovah marcherait devant eux dans la main de Moïse. Ses bras seraient levés constamment vers le ciel et, chaque fois qu’ils lèveraient les yeux, ils le verraient en communion ininterrompue avec Jéhovah tant que durerait la bataille. Par la foi qui serait en eux ils acquerraient l’ardeur guerrière, et l’audace héroïque. Moïse savait fort bien que, dans la lutte, c’est la puissance morale qui l’emporte sur la force physique : en le voyant sur les hauteurs, les enfants d’Israël sentiraient en eux la vigueur de l’âme. Aaron se tiendrait à sa droite, et Hour, le mari de Miriam, à sa gauche.

Il se tourna vers Josué et lui dit :

« Va, choisis tes hommes parmi les Israélites et conduis-les à la bataille contre les Amalécites. »

Josué le regarda, stupéfait.

« Comment ? Moi, entre tous les enfants d’Israël ? Alors que je suis si jeune ?

– Tu es vieux quant à l’esprit de nos pères. Va. Choisis tes hommes. Note bien ce mot : « Choisis. » Choisis-les bien, l’un après l’autre, jeunes et libres d’esprit et animés de la foi en Jéhovah, ayant confiance en ses promesses, vivant avec leur foi, de vrai fils d’Abraham. Je vais me placer au sommet de cette colline, d’où tout le monde me verra. La verge de Dieu sera dans ma main. Va. Le temps passe, et l’ennemi est dans les collines. »

Josué se rendit au camp et exécuta l’ordre de Moïse. Il avait déjà quelques jeunes, qui formaient la garde autour de la tente de Moïse. Après l’incident qui s’était produit près des eaux de Méribah, leur nombre avait été augmenté. Josué les envoya à travers le camp et, le même jour, un peu plus tard, il put faire son rapport à Moïse :

« Je n’ai choisi que les jeunes et les courageux. Ils sont remplis de l’esprit de Jéhovah. La quantité d’épées qui se trouvent chez nos gens est plus grande que je ne l’escomptais. Mais nous avons peu d’arcs et de flèches, et nous n’avons plus le temps d’en fabriquer. Comment ferons-nous pour les atteindre ? Ils nous tiendront à distance avec leurs flèches et des pierres.

– De même que Jéhovah a détruit les chars du Pharaon dans les profondeurs de la mer, de même il détruira les flèches des Amalécites au sommet des collines. Mais, cette fois, c’est nous qui devons faire preuve de volonté. Nous devons démontrer à Jéhovah que nous sommes dignes de notre rédemption, puisque nous acceptons de nous battre pour la liberté qu’Il nous donne et de mourir pour elle. »

Alors Moïse donna à Josué ses dernières instructions relativement à la stratégie qui devrait être mise en œuvre contre l’ennemi :

« Voici ce qu’il faudra faire. Divise ton armée en deux parts. Prends ceux qui savent se servir de l’arc et conduis-les au pied des collines où sont réunis les Amalécites. Envoie en cachette la seconde partie, celle où tu mettras les hommes habiles à manier l’épée, de l’autre côté, en contournant les collines. Fais-les grimper silencieusement sur ces collines. Lorsque les Amalécites commenceront à lancer leurs javelots et leurs pierres et à tirer leurs flèches, ils croiront que ce sont là tous nos soldats, armés d’arcs mais sans épées. Ils s’en trouveront encouragés et descendront les collines pour nous balayer avec leurs épées. Alors, tu feras partir ceux qui seront derrière les collines, afin de les attaquer par derrière et de les poursuivre l’épée dans les reins. Pour moi, je serai debout au sommet de la colline, tenant en main la verge de Jéhovah, sur la colline qui domine le lieu de la bataille. Et, quand les guerriers d’Israël m’apercevront, avec cette verge dressée vers le ciel, l’esprit combatif grandira en eux. Alors Amalec se trouvera pris entre deux ennemis et nous le détruirons. »

Élevé à l’académie militaire du Pharaon, et ayant acquis de l’expérience en combattant contre les tribus africaines sauvages et inexpérimentées, Moïse se rendait compte que le seul espoir de vaincre les Amalécites consistait à les obliger au corps à corps, où les épées dont les Israélites possédaient un grand nombre amèneraient la décision.

Le lendemain matin, au lever du soleil, les Amalécites aperçurent une poignée de soldats armés d’arcs et de flèches, qui montaient de la vallée vers le sommet des collines. Un cri de dérision s’échappa de leurs lèvres :

« Vois les soldats qu’Israël envoie contre nous. Pas un seul homme parmi eux qui porte une épée. Rien que des archers. Et puis, combien sont-ils ? Nous allons les ensevelir sous des pierres. »

Les arcs des Israélites ne servirent de rien. Leurs flèches n’atteignaient que les murailles de pierre de la vallée. Mais, les Amalécites, se faufilant derrière les rochers, pouvaient voir très nettement leurs ennemis et atteindre leur but. Une ou deux fois, les Israélites durent battre en retraite et se mettre à couvert. On remarqua alors que les Amalécites se demandaient s’ils avaient déjà anéanti les quelques archers hébreux et s’ils pouvaient descendre contre la foule des gens sans armes, des femmes et des enfants sans défense qui remplissaient le milieu de la vallée. Mais dès qu’ils s’y hasardèrent, les quelques soldats juifs réapparurent et les Amalécites durent se cacher derrière les rochers. Où donc ces guerriers hébreux avaient-ils pris cet esprit combatif qui leur permettait de résister, un contre cent, contre un adversaire mieux armé ? Où ces esclaves d’hier puisaient-ils cette volonté héroïque ?

Ce fut alors que les Amalécites levèrent les yeux.

Ils virent l’homme puissant dressé sur la colline d’en face. Grand, le visage couvert d’une barbe blanche, il se tenait là semblable à une statue sculptée dans les rochers, écrasant de sa taille les deux hommes debout à ses côtés. Et, chaque fois que cet homme levait les bras vers le ciel, les soldats hébreux, se portant à découvert, faisaient reculer l’ennemi.

Tout le jour, la bataille se poursuivit avec des chances inégales. Il devint évident que le mouvement tournant n’était pas facile à réaliser et que l’ascension des porteurs d’épées ne progressait que lentement. Josué, dont la tâche difficile consistait à écarter les hordes amalécites du camp des Israélites, ne pouvait pas dire où et quand l’autre partie de l’armée aurait atteint la position d’où elle pourrait passer à l’attaque. Mais il avait la certitude que le stratagème adopté par Moïse réussirait, car il était convaincu qu’il lui avait été inspiré par Dieu.

Josué avait placé ses hommes de telle sorte que la grêle de pierres lancée contre eux ne pût se concentrer. Néanmoins, plus d’un tomba et, finalement, il resta avec une poignée de héros dont un bon nombre étaient sérieusement blessés. Ils continuaient pourtant à se battre, bien que couverts de sang. Et, lorsqu’ils faiblissaient et battaient en retraite, Josué leur désignait celui qui se tenait debout sur la colline d’en face.

Moïse était là, pareil à une colonne éblouissante. Sa barbe était comme une flamme d’argent sous la clarté du soleil, et sa robe blanche était semblable à un bouclier étincelant. Ses bras nus dressés vers le ciel et brandissant la verge de Dieu étaient des symboles de courage.

« Vois, disaient les soldats. Moïse est debout au sommet de la colline et parle avec Jéhovah. C’est Dieu qui dirige la bataille. »

« Le bâton de Moïse brisera le cou des Amalécites, comme il a brisé celui des Égyptiens. »

« Suivez-moi, au nom de Jéhovah ! » criait Josué.

Toujours animé d’un esprit nouveau, le groupe diminuant des combattants se glissait hors des rochers et faisait fuir les Amalécites.

Finalement, les attaquants se rendirent compte que ce n’était pas l’héroïsme des défenseurs, si persistant et tenace qu’il fût, qui s’interposait entre eux et leur butin, mais cet homme gigantesque qui levait les bras vers le ciel. C’était de lui, chaque fois qu’ils jetaient un regard sur lui, que les Israélites tiraient la force de repousser les Amalécites. Lui, en revanche, recevait cette force du ciel. Désespérés, les Amalécites tournèrent sur lui tous leurs efforts. Leurs meilleurs archers tendirent leurs arcs et lancèrent leurs flèches à travers la vallée ; leurs hommes les plus forts lancèrent des pierres contre lui. Ce fut en vain. Pareil à un ange du Seigneur, l’homme reculait dans le ciel, inaccessible, intangible. On eût dit que le soleil étendait sur lui une carapace et que la lumière émanant de lui repoussait les projectiles en arrière.

Alors, enfin, le stratagème imaginé par Moïse commença à produire son effet. Impatientés par la résistance de cette poignée de combattants hébreux, les Amalécites commencèrent à abandonner leurs positions du sommet. Ce fut un peu avant la nuit qu’ils se décidèrent à engager le corps à corps. C’était là ce que les Hébreux qui avaient occupé la colline à rebours attendaient pour déclencher une attaque par derrière. Au moment où les Amalécites quittèrent leurs abris, abandonnèrent les tas de pierres rassemblées pour leur servir de munition principale, les Juifs armés d’épées se précipitèrent sur eux avec un cri terrible : « Suivez-moi, au nom de Jéhovah ! » Les épées commencèrent à briller de droite et de gauche, et les Amalécites tombèrent. Leurs cadavres dégringolèrent le long des pentes. Ceux qui ne tombèrent pas s’enfuirent, pris de panique.

Quand le soleil se coucha, Josué ramena dans le camp les chameaux et les ânes des Amalécites chargés de provisions et des trophées de la victoire : des armes et des instruments de combat. Il les déposa aux pieds de Moïse.

Épuisé par la posture qu’il avait gardée toute la journée, mais le visage rayonnant de joie, Moïse prit Josué à l’écart :

« J’ai reçu de Dieu l’ordre d’inscrire cela en souvenir dans un livre, et je dois te confier ceci : le Seigneur effacera de la terre le souvenir des Amalécites. »

Le jour suivant, de bonne heure, Moïse envoya chercher Josué Aaron et Hour, le mari de Miriam, et les pria de rassembler les Anciens et toute la foule. Et, prenant des pierres, Moïse éleva à Dieu un autel dans le désert.

« Que ton nom soit Adonaï-Nissi », dit-il, « le Seigneur est mon étendard », dit Moïse et, posant sa main sur l’autel, il ajouta : « Je jure, avec ma main sur le trône de Dieu, que Dieu sera en guerre avec les Amalécites de génération en génération. »

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

 

 

LE moment arriva enfin où Moïse put s’arrêter un peu et respirer. Il n’avait pas eu un instant de tranquillité depuis l’exode. Un danger avait suivi l’autre : dangers extérieurs venant des Égyptiens ; dangers intérieurs de révolte ; la famine, la soif ; enfin, l’attaque insolente d’un ennemi perfide qui avait escompté une prompte et facile victoire sur les Israélites épuisés. Moïse n’avait pas le loisir de faire un compte rendu ou même de noter dans l’ordre chronologique les prodiges et les miracles que Dieu avait accomplis en faveur des enfants d’Israël. Il y avait aussi d’autres choses qui devaient être mises par écrit : les lois et les coutumes que les Bnaï Israël avaient héritées en même temps que la tradition de leurs ancêtres – lois et coutumes qu’ils avaient conservées même en Égypte. Depuis lors, de nouvelles lois avaient été ajoutées en raison des expériences faites dans le désert.

Toutes ces choses devaient être consignées dans l’ordre, fixées sur le parchemin, épurées des versions, interpolations et interprétations spéciales dues aux prêtres et aux Bnaï Lévy, qui se préoccupaient de maintenir et d’accroître leur situation à part. Il n’était que temps de ramener au même style toutes les traditions et les héritages spirituels, les hymnes et les formules de bénédiction des ancêtres, de créer du mieux possible un livre des générations qui serait considéré comme sacré dans tous les temps à venir et ne pourrait plus être modifié.

Maintenant, Dieu avait donné à Moïse l’ordre de consigner dans un livre l’histoire de l’attaque des Amalécites contre Israël et d’infliger à Amalec le titre d’ennemi éternel de Jéhovah. Il obéit et entreprit cette vaste tâche.

Il existait pour les nations divers modes de perpétuer la mémoire des hauts faits de leurs rois, de leurs guerres et de leurs victoires, ainsi que des lois et commandements de leurs dieux. Les Égyptiens, généralement, ciselaient leurs inscriptions dans le roc ou bien les confiaient au papyrus. Les Babyloniens gravaient leurs lois et leurs commandements, leurs accords et leurs traités en signes cunéiformes sur des tablettes de terre glaise, qu’ils faisaient cuire ensuite dans des fours ou au soleil. Moïse décida de fixer ses récits sur des peaux de mouton, en se servant comme encre du suc noir excrété par certains poissons. Ainsi, les Bnaï Israël pourraient conserver un compte rendu durable et léger jusqu’à ce qu’ils parvinssent dans la Terre promise.

Ce livre devrait exposer les faits depuis le début, les six jours de la création, et les œuvres accomplies par Dieu à l’origine ; puis, il récapitulerait toutes les générations et les traditions des ancêtres, leurs actes, leurs vertus et leurs lois, leurs prières et les bénédictions qu’ils avaient transmises aux enfants d’Israël. Ce serait aussi la chronique des Israélites eux-mêmes, racontant leur exode de l’Égypte et leur voyage à travers le désert, et les prodiges que Dieu avait accomplis pour eux. Mais, par-dessus tout, ce livre devrait être le code des lois d’Israël, contenant toutes les lois et tous les commandements que Dieu leur avait donnés et donnerait aux Bnaï Israël le livre de l’enseignement, selon lequel ils devraient diriger leurs actes, et se conduire, et vivre. En conséquence, ce livre serait appelé la Sefer-Thora, c’est-à-dire le « Livre de l’enseignement et de la Loi ».

Sans plus attendre, les tanneurs se mirent à l’œuvre : devant la tente de Moïse, ils raclèrent avec des épées égyptiennes les peaux de mouton, les nettoyèrent et les ramollirent pour les rendre aptes à recevoir les saintes écritures. Et un conseil des Anciens d’Israël, ceux qui, dans les temps passés, avaient étudié et recueilli les traditions de leurs pères dans une caverne secrète en Égypte, en répétaient maintenant les termes pour les scribes. Mot après mot, ils dictaient la tradition dans les termes mêmes qui leur avaient été transmis par les générations précédentes. Chaque incident, mentionné par plusieurs personnes, était pesé et adapté ; style et récit devaient être proportionnés à l’évènement. Chaque mot devait être juste et devait refléter l’assentiment des Anciens. Car ce n’était pas l’incident isolé qui était important ; aussi important et sacré était le langage qui servait de support à la tradition. Rien n’était dissimulé : on dévoilait le mal, on révélait le bien ; rien n’était esquivé, rien n’était camouflé ni maquillé ; tout était exposé simplement, en économisant les mots pour mettre la vérité en relief de façon simple et franche. Le style de la tradition était fixé depuis longtemps ; il avait été martelé comme dans du granit. Par un mot ne pouvait y être changé, car les mots étaient choisis et comptés, et transmis dans leur forme et leur nombre par les générations disparues ; et l’on ne pouvait rien y ajouter ni en supprimer.

Il n’en était pas de même cependant quant aux évènements actuels insérés dans lesdites chroniques.

Le jour même où Moïse était entré pour la première fois en contact avec ses frères en Égypte, il s’était heurté aux éléments isréalites qui cherchaient à imposer leur hégémonie sur le peuple. En tout premier lieu, c’était la tribu des Lévites, qui se tenaient à part, se considéraient comme quelque chose d’exceptionnel, et se proclamaient la tribu dirigeante. Korah, leur doyen et leur porte-parole, s’était naturellement considéré comme l’homme destiné à libérer les Hébreux de la servitude. Il avait également ambitionné de remplir les fonctions de grand prêtre ; et, quand Moïse le tint à distance, et plaça son frère Aaron au premier rang de ses auxiliaires, et en second lieu Hour, l’époux de Miriam, Korah s’en vengea en diffamant Moïse parmi le peuple et en sapant sa réputation. En particulier, il chercha à semer le mécontentement, en insistant sur le fait que Moïse avait concentré dans sa propre famille le gouvernement d’Israël.

Mais les difficultés suscitées à Moïse par sa propre famille étaient plus grandes encore que celles qui lui venaient de Korah.

En Égypte, Aaron avait rêvé d’une hégémonie des prêtres en Israël, à l’instar du sacerdoce égyptien, avec une hiérarchie bien réglée, des cités renfermant les trésors à l’entour des temples, d’immenses richesses accumulées et provenant des dîmes sur les champs et d’autres taxes. Selon le plan d’Aaron, le sacerdoce devait appartenir non pas à la tribu entière des Bnaï Lévy, ainsi que le voulait Korah, mais aux descendants d’une seule famille, celle d’Amram, tandis que les autres Lévites constitueraient une sorte de corps d’esclaves du temple, serviteurs des prêtres.

En conséquence, Aaron éleva ses fils dans l’esprit d’un ordre sacerdotal héréditaire. Nadab et Abihou se considéraient comme devant être, après leur père, les fondateurs d’une dynastie de prêtres et, dès leur jeunesse, manifestèrent une ambition violente pour le pouvoir et les postes élevés... Jaloux de leur oncle et même de leur père, ils attendaient la disparition de la vieille génération, pour prendre le gouvernement. Mais, même du vivant de Moïse et d’Aaron, ces jeunes hommes se comportèrent envers le peuple comme s’ils avaient encore affaire à des esclaves. Et, en fait, regardant les Hébreux comme les esclaves de Jéhovah, et eux-mêmes comme les représentants dudit Jéhovah, le résultat était qu’ils prenaient à l’égard du peuple l’attitude d’un maître envers ses esclaves. Ils croyaient fermement avoir le droit de percevoir la capitation sur chaque membre de la collectivité – cela, bien entendu, au nom de Jéhovah. Ils interprétaient également les lois et les commandements de Dieu – tels qu’ils avaient été reçus de la tradition ou avaient été récemment ajoutés – à leur propre avantage, comme si c’était la volonté de Jéhovah, après les avoir libérés de leur ancien esclavage, d’obliger les Israélites à accepter une nouvelle servitude, celle d’une dynastie sacerdotale.

Seul de tous les Bnaï Amram, Moïse était absolument indifférent aux préoccupations de domination. Il n’avait que deux passions, pour lesquelles il était prêt à sacrifier lui-même, sa famille et ses descendants. La première était Jéhovah. La seconde, également profonde et dominante, était son peuple et son désir de le guider et de le diriger de telle sorte qu’il devînt le peuple élu suivant les commandements divins, le modèle de la justice et de la vertu. Pour atteindre ces deux buts, il négligeait sa femme et ses enfants.

Il n’avait pas appelé son fils du pays de Midian, lorsqu’il avait traversé la mer des Roseaux, pour en faire l’héritier de son pouvoir, à la manière d’Aaron et de ses fils. Il avait pris au contraire un jeune homme parfaitement étranger, appartenant à la tribu d’Éphraïm, Josué ben Noun, que personne ne connaissait jusqu’alors, et avait fait de lui son auxiliaire le plus proche. L’ambition de Moïse n’était pas de s’emparer du pouvoir et de le conserver, de le transmettre à ses fils, de consolider une caste au-dessus de son peuple : c’était de faire de ce peuple un peuple de prêtres, un peuple saint.

Il se rendait parfaitement compte du fait que les Bnaï Israël auraient besoin d’un rituel et d’une forme d’adoration envers Jéhovah, et que ces rites et ces dévotions rendaient nécessaire un clergé. Mais l’idée ne lui était jamais venue que ce clergé dût constituer une caste, qui vivrait du travail des autres, et à laquelle le peuple aurait à payer des dîmes sur ses champs et à livrer les premiers-nés des troupeaux, une caste avec un sanctuaire grand et somptueux, et un autel d’or sur lequel fumeraient sans cesse les holocaustes de moutons et de bœufs.

Après la victoire sur les Amalécites, lui-même avait élevé un autel de pierres à Jéhovah comme témoignage des prodiges accomplis en faveur du peuple. Il n’y avait pas offert de sacrifices sanglants, bien qu’il sût que les enfants d’Israël n’abandonneraient pas l’idée des sacrifices. C’était là en effet la seule forme de sacrifice divin que l’on connût à cette époque. Les lèvres humaines étaient closes, et lorsque le cœur débordait d’amour et de crainte pour Dieu, ne trouvant pas à s’exprimer par la prière, il en trouvait le moyen dans le sacrifice ; quant à Moïse, il croyait intimement que Dieu ne désirait pas les sacrifices, mais les bonnes actions et une vie conforme à la justice.

Quand on rédigea la première loi que Moïse proclama au peuple au nom de Dieu, la loi qui consacrait à Jéhovah le premier-né de toute mère, qu’elle fût femme ou femelle, un conflit s’éleva entre Moïse et le corps sacerdotal.

Aaron et ses fils, qui s’étaient chargés d’eux-mêmes de rédiger toutes les lois rituelles et de culte, interprétaient cette loi comme signifiant simplement que tout premier-né, d’une femme ou d’une femelle, appartiendrait au prêtre, en tant que représentant de Dieu sur la terre.

« Frère Moïse, est-ce que la parole de Dieu en cette matière ne signifie pas que le premier-né ouvrant le giron de sa mère appartient au sanctuaire en qualité d’esclave, de même que le premier-né d’une femelle appartient à l’autel pour y être sacrifié ? Et cela, immédiatement, dès que nous aurons érigé un tabernacle ?

– Dieu m’a dit clairement que le premier-né de tout homme doit être racheté ; et cela seulement quand nous serons parvenus en la terre de notre héritage.

– Et à qui doit appartenir l’argent versé pour le rachat du premier-né, si ce n’est pas aux prêtres ?

– Je n’en sais rien. Je n’ai pas d’instructions de Dieu à cet égard. Laisse-moi du temps. Je m’en informerai.

Moïse avait toujours été prudent quand il était question de rapporter la volonté divine, scrupuleux dans chaque détail, quand il s’agissait d’obéir à la voix qu’il entendait dans son cœur ; il était plus prudent et plus scrupuleux encore chaque fois qu’il fallait mettre par écrit les commandements de Dieu, aussi bien que l’histoire des miracles accomplis par Lui en faveur d’Israël, de la part que lui-même y avait prise, et de celle qu’y avaient eue Aaron et les autres. Il était attentif jusqu’à la méticulosité, il était bref, il se limitait aux incidents réels, sans chercher à flatter personne. Il créa un comité de scribes, dont la tâche était de mettre par écrit les chroniques, et ce comité convoqua comme témoins tous ceux qui avaient pris part à un évènement quel qu’il fût. Moïse lui-même s’y présenta et s’appliqua à donner un compte rendu exact des paroles qu’il avait nettement entendues de Dieu, soit de vive voix, soit dans son cœur, sans y changer même une lettre. Ensuite, ce comité entendit les autres, y compris Aaron et même Korah, Dathan et Abiram, au sujet de l’esclavage en Égypte. Miriam, la sœur de Moïse, eut aussi sa place dans les chroniques. Elle parla de la naissance de Moïse et de la façon dont la fille du Pharaon l’avait trouvé sur le Nil. Ces matériaux réels colligés par le comité n’étaient pas élaborés seulement quant à leur contenu, mais aussi au point de vue du style, de façon à établir une continuité dans le récit qui commençait à la création et contenait les vies des ancêtres. Et, lorsque les scribes eurent mis le texte au point, ils le portèrent à Moïse qui l’étudia à la lumière des commandements et des révélations qu’il avait reçus de Dieu. Ce fut seulement lorsqu’il fut convaincu que ce qui était écrit portait le sceau de la vérité et était illuminé de l’esprit divin qu’il donna la permission de l’inscrire à titre définitif dans la Séfer-Thora, le Livre de l’enseignement et de la Loi, pour toutes les générations.

Moïse n’était pas le seul, bien entendu, à faire le compte rendu des évènements. Mais tant qu’il ne les avait pas sanctionnés et déclarés paroles de Jéhovah, les textes n’étaient pas inscrits au Livre de la Loi.

Moïse nomma un second comité qui siégeait dans sa tente, le comité des commentateurs de la Loi.

Si récente que fût la libération, si bref qu’eût été leur séjour dans le désert, si dure que fût la vie et si difficile l’approvisionnement journalier, le fait seul de la vie en commun d’une grande multitude de gens faisait naître des problèmes nouveaux et compliqués qui réclamaient une solution immédiate. Il y avait des faiblesses et des passions que les privations ne réussissaient pas à réprimer, des explosions de cupidité, d’appétits sauvages, d’instincts brutaux, de perversions sexuelles. Il y en avait qui avaient quitté l’Égypte avec une telle quantité de richesses que, même là, dans le désert, ils exigeaient d’avoir des esclaves. Ils louaient des domestiques ; ils prêtaient à usure des outils et des vêtements. Un bon nombre de pauvres, poussés par l’envie, demandaient que les richesses apportées d’Égypte fussent déclarées butin de guerre et partagées à égalité entre tous les membres de la collectivité. Cette demande ayant été repoussée, il y eut des actes de brigandage. Il y eut aussi des rapts, commis contre des enfants aussi bien que contre des femmes. De nombreux enfants d’Israël, fiers de leurs origines, considéraient les prosélytes qui se trouvaient parmi eux comme des créatures inférieures et les traitaient brutalement. D’autre part, les Israélites singeaient les habitudes les plus caractéristiques des étrangers, et les racines du peuple couraient le risque de se corrompre. Après tout, ce n’étaient que des esclaves récemment libérés que Moïse avait conduits dans le désert. La vieille discipline qu’avait maintenue le fouet pendant bien des générations s’était relâchée : là, dans le désert, il n’y avait ni gardes ni surveillants qui, la verge ou le fouet à la main, imposassent l’ordre ou l’obéissance. Les lois et commandements n’avaient pas encore été proclamés dans toute leur plénitude ; et, chose plus grave, il n’y avait aucun moyen de les faire adopter ou exécuter.

On ne craignait et ne reconnaissait qu’une seule autorité Moïse. On savait qu’il avait le pouvoir de punir au moyen de la verge de Jéhovah qu’il tenait à la main. Et c’est pourquoi ceux à qui on avait fait tort venaient le trouver dans sa tente et portaient plainte devant lui.

C’était lui qui dirigeait les débats. Il essayait de devancer dans le désert le système de justice et d’équité qu’il espérait et croyait que les Bnaï Israël institueraient dans la Terre promise. Sans avoir un code précis de lois, il cherchait à atteindre l’esprit noble de l’ordre nouveau qu’il s’attendait à recevoir de Jéhovah sur le mont Sinaï ; et, comme il était seul à pouvoir le faire, il dirigeait les séances du tribunal en personne, écoutait toutes les plaintes, prononçait des jugements et déployait son autorité pour que la sentence fût rigoureusement exécutée.

Jusqu’à un certain point, il se basait sur la connaissance fragmentaire qu’il avait des lois de Babylone et de celles de certaines tribus du désert qui démontraient à divers égards des sentiments d’humanité, comme par exemple dans la réglementation de l’esclavage. Mais le but qu’il poursuivait n’était pas une décision occasionnelle et individuelle, la réparation, ici ou là, d’une injustice déterminée, mais la création d’un ordre nouveau, l’ordre de Dieu pour son peuple élu, celui qui devait être un modèle pour tous les autres peuples. Ce que Moïse cherchait, c’était le principe universel et le guide éternel pour les enfants d’Israël, qui les accompagnerait dans leur nouvelle patrie. Aidé par Josué, Moïse chercha dans la collectivité ceux qui avaient reçu une formation juridique et les désigna comme membres du nouveau conseil.

Partout où les Anciens trouvaient une règle de droit dans les coutumes des patriarches, ils la prenaient naturellement comme guide ; s’il n’existait ni indication ni précédent, ils examinaient le problème à la lumière des us babyloniens, égyptiens ou du désert. Moïse lui-même soupesait et comparait les diverses lois suivant leur plus ou moins de concordance avec le nouvel esprit de justice qui était son idéal. Ses jugements personnels, eux aussi, étaient motivés par les mêmes principes et basés sur eux. Graduellement donc il façonna une constitution animée des idées les plus élevées et les plus nobles du monde de ce temps-là où il incorpora les traditions purifiées des tribus d’Israël et les coutumes des autres peuples.

Il mit cette loi par écrit, mais ne l’inséra pas encore au livre de la Séfer-Thora, ou Livre de l’enseignement. Il attendait l’évènement suprême, la révélation des principes de base qui seraient donnés sur le mont Sinaï, après quoi toutes les lois devraient être réexaminées et perfectionnées, puis proclamées lois divines.

Cependant, les affaires individuelles lui prenaient tout son temps. Lui-même se jugeait incapable de préparer le peuple à ce moment solennel. Il se rendait parfaitement compte qu’avant de conduire les Bnaï Israël à la montagne pour y recevoir la Loi, il lui fallait une organisation capable d’en imposer l’application, de sorte que, dès que la Loi aurait été promulguée, elle pût être conservée et appliquée. À cet effet, il devait trouver des personnes auxquelles on pût en toute tranquillité confier l’autorité et le pouvoir, des personnes qui n’abuseraient pas de leur position pour leur propre avancement, et ne conspireraient pas pour imposer à Israël l’hégémonie d’un groupe animé d’ambitions dynastiques.

 

Tandis que Moïse se débattait avec ces problèmes d’organisation, un messager monté sur un chameau arriva dans le camp et demanda à être conduit à Moïse. Lorsque celui-ci leva les yeux sur lui, il reconnut un des hommes de Jéthro.

« Voici ce que dit Jéthro, prêtre de Midian, déclara le messager. Moi, Jéthro, ton beau-père, voici que je viens à toi ; ta femme et tes deux fils sont avec moi. »

Moïse fut soudain envahi par la honte. Depuis le moment où Dieu s’était révélé à lui sur le mont Horeb, il n’avait pas connu le repos, et ne s’était pas occupé de ses propres affaires. Le pays de Midian était voisin du désert de Sin ; son cœur avait soupiré après Séphorah, sa femme, à cause de la fidélité qu’elle avait démontrée, à cause de son empressement à le suivre en Égypte ; il était reconnaissant à son beau-père pour la gentillesse qu’il lui avait témoignée sans compter ; il désirait revoir ses fils, dont le premier-né, Gershom, portait dans son nom le souvenir de ce père qui n’avait pas eu de maison paternelle et n’avait connu que la solitude, tandis que le second, Éliézer, rappelait sa confiance en Dieu ; et malgré tout cela, il ne leur avait pas annoncé son arrivée et ne les avait pas invités à le rejoindre. Au contraire, c’était son beau-père qui lui faisait la surprise de sa visite.

Moïse se hâta de sortir du camp avec le messager et d’aller au-devant de son beau-père et de sa famille. Ils étaient déjà arrivés à l’orée du camp : le vieillard Jéthro, dans sa blanche robe sacerdotale, qu’il avait revêtue pour cette importante occasion, tout ornée d’amulettes, la tête couverte en raison de sa haute dignité ; derrière lui, son fils Hobab, dans son manteau de berger, son bâton à la main. Et, derrière Hobab, Séphorah assise sur un ânon, le visage couvert d’un voile, à la façon des femmes juives : c’est ainsi que Rébecca s’était voilée quand elle alla à la rencontre d’Isaac. À ses côtés se tenaient ses deux fils vêtus, eux aussi, à la manière des Hébreux, d’un pagne et d’un sarrau multicolore.

Moïse aimait sa femme et ses enfants ; il éprouvait du respect pour son beau-père. Il avait appris beaucoup de chose de Jéthro ; et il n’avait pas oublié les jours où, fuyant l’Égypte, il avait trouvé chez lui un abri et la sécurité.

Il fit une profonde révérence devant son beau-père ; puis il l’embrassa, ainsi que Séphorah et ses enfants. Le cœur tout plein de joie, il les fit entrer dans le camp et les conduisit à sa tente.

Dès que les premiers compliments eurent été échangés, Moïse entreprit de raconter tout ce qui s’était passé pendant le long intervalle de temps depuis qu’ils s’étaient vus pour la dernière fois. Il dit à son beau-père de quelle façon Dieu avait forcé le Pharaon à laisser partir les enfants d’Israël ; comment la mer s’était séparée ; les difficultés et les souffrances que les Bnaï Israël avaient supportées dans le désert ; l’intervention divine qui les avait sauvés de la mort par la faim et par la soif ; les attaques des Amalécites.

Jéthro se réjouit de la faveur que Dieu avait témoignée aux Israélites, de la sagesse et de la noblesse de son gendre. Lui qui était prêtre glorifia et remercia le Dieu de Moïse, déclarant que Jéhovah était le plus grand de tous les dieux et, sur-le-champ, lui offrit un holocauste et des sacrifices sur l’autel que Moïse avait élevé pour commémorer la victoire sur les Amalécites.

Le lendemain, Moïse invita son beau-père à siéger avec lui tandis qu’il jugerait les gens. Jéthro fut stupéfait de la grande quantité de plaignants qui se rassemblèrent devant la tente dès le début du jour pour exposer leurs litiges.

Un grand nombre de plaintes se rapportaient aux richesses apportées d’Égypte. Il y avait longtemps que Moïse s’était rendu compte que la façon dont les Bnaï Israël s’étaient indemnisés n’avait pas été un bienfait sans mélange. Dans cette bousculade pour s’enrichir, certains avaient réussi, et leur opulence provoquait l’envie et la haine et incitait à d’autres péchés : la débauche et toutes les formes d’iniquité.

Moïse ne faisait aucune différence dans sa façon de traiter les affaires graves ou non. C’était lui qui écoutait les témoins et la défense ; c’était lui qui prononçait la sentence. Ses décisions plurent beaucoup à Jéthro ; il les trouvait justes et pratiques. Mais il lui déplut de voir Moïse assumer la charge de régler des questions si peu importantes, dont d’autres auraient bien pu être chargés. Il ne fut pas satisfait non plus de voir que les gens devaient rester debout toute la journée dans la chaleur effrayante, en attendant d’être appelés. Et puis, de façon générale, quel sens cela avait-il que le chef du peuple s’occupât lui-même de ces litiges ? Ne perdait-il pas de son prestige aux yeux du peuple ? De plus, c’était un surmenage impossible. Jéthro voyait les gouttes de sueur s’assembler sur le front de son gendre ; il voyait son manteau tout détrempé par ce travail interminable. Et il en était de même pour les gens.

Ce même soir, Jéthro exposa sa façon de voir à son gendre :

« Tes sentences me font le plus grand plaisir : elles sont équitables et utiles. Dieu lui-même a mis dans ton cœur la lumière de la justice. Mais la façon dont tu t’acquittes de ces audiences, je suis vraiment obligé de la blâmer. Depuis le matin jusqu’à la nuit tu restes là, à ta tâche ; depuis le matin jusqu’à la nuit, les gens doivent t’attendre. »

Moïse exposa franchement à son beau-père ce qui le rendait perplexe. Il avait peur de partager avec d’autres son autorité. Il parla des difficultés qui lui étaient créées par les Bnaï Lévy et par son propre frère. Mais il était prêt à écouter le conseil de Jéthro, car il le savait expert et prudent en ces matières. Et il se rappelait comment, à Midian, son beau-père avait rendu la justice à son peuple, selon ses moyens.

Jéthro le mit en garde :

« Ce que tu fais là n’est pas bien, car c’est trop fatigant. Tu dois représenter Dieu aux yeux du peuple ; tu dois être entre Dieu et eux et leur apporter les lois et les commandements au nom de Dieu. Montre-leur la voie qu’ils doivent suivre, et le travail qu’ils doivent faire. Mais la diffusion, l’enseignement de la loi et son application, il faut la laisser à d’autres mains. Pour commencer donc, choisis parmi le peuple des hommes capables, craignant Dieu et honnêtes, haïssant les profits coupables, et fais d’eux les chefs de mille citoyens, les chefs de cent et les chefs de dix. L’enseignement de la Loi doit pénétrer tout le peuple, atteindre les plus humbles, ceux qui coupent le bois et qui portent l’eau. Tu peux le faire ; mais non par les chefs des diverses tribus. Laisse les tribus comme elles sont, et crée pour toi-même un exécutif spécial de la Loi. Ce ne sont pas les chefs de tribus qui doivent juger le peuple, mais des hommes nommés à cet effet. Les affaires importantes, ils les porteront devant toi ; les petites, ils en décideront d’eux-mêmes, suivant les règles et les lois et l’enseignement que tu leur donneras au nom de Dieu. »

Dans ce conseil de Jéthro, Moïse reconnaissait la sagesse due à une longue expérience. C’était Dieu qui le lui avait envoyé par la bouche de son beau-père ; et, à partir de ce jour-là, il s’appliqua avec ardeur à la création de l’organisme dont il avait besoin pour imposer la Loi, avant de pouvoir conduire son peuple au pied du mont Sinaï.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

 

 

L’ORGANISME d’application de la loi que Moïse mit rapidement sur pied ne porta pas atteinte au système tribal qui était trop enraciné chez les Israélites et considéré par eux comme trop sacré pour qu’on pût le modifier immédiatement. Les Bnaï Lévy restaient encore en quelque sorte une caste privilégiée, bien qu’ils n’eussent plus pour le moment de fonctions spéciales. Malgré cela, ils étaient privés de la suprématie qu’ils avaient exercée. Conformément au conseil de Jéthro, Moïse institua un nouveau conseil de soixante-dix membres, auquel il donna le nom antique et vénérable d’Anciens d’Israël.

Ces soixante-dix membres devaient être les interprètes et les docteurs de la Loi ; c’est d’eux également que Moïse devait prendre les avis dans les matières d’importance.

Il laissa bien entendu son frère Aaron à son poste élevé de chef en second, à côté de lui ; mais il modifia sa situation en lui associant un troisième personnage, représentant la tribu de Juda : son beau-frère, Hour.

Il fit entrer d’autres membres de cette tribu de Juda dans le Conseil des soixante-dix : parmi eux se trouvait Nakhchonne ben Aminadab qui avait été le premier à s’élancer dans les flots de la mer au moment où elle se sépara en deux. Mais celui qu’il destinait à être son héritier, en tant que chef, c’était toujours Josué ben Noun, de la tribu d’Éphraïm, qui avait commandé la bataille contre les Amalécites.

Le troisième mois après l’exode d’Égypte, Moïse commença sa marche vers le Sinaï.

Les enfants d’Israël étaient restés jusque-là dans le désert de Sin. Moïse les dirigea alors, en quittant Réphidim, vers l’oasis fertile de Nahal-Paran, tout près des montagnes du Sinaï. Là, des rivières abondantes descendaient des hauteurs ; il y avait de gras pâturages pour les troupeaux ; des bosquets de palmiers répandaient une ombre agréable ; c’était un séjour idéal pour une grande multitude. Et maintenant que le peuple était bien pourvu, Moïse le laissa sous la surveillance d’Aaron et d’Hour et se dirigea vers les collines qui se dressaient à une demi-journée du camp ; il ne prit personne avec lui, pas même son serviteur Josué. Il fallait qu’il fût seul pour se présenter devant le Seigneur.

En cherchant parmi les sommets, il découvrit bientôt l’Horeb, où il avait vu le Buisson ardent et entendu la voix de Jéhovah. Il était très facile à reconnaître. Ce n’était pas une montagne altière ; elle n’était pas comparable aux massifs qui la dominaient et s’élevaient jusqu’au ciel. L’accès du plateau qui la couronnait consistait en une série de terrasses en pente, se succédant l’une à l’autre. Ce n’était pas une montagne faite de minerai de cuivre, mais de granit, et ses ravins produisaient des plantes du désert et de rares cactus. Entouré de pics monstrueux qui haussaient leurs masses sauvages dans les nues, l’Horeb donnait une impression de tranquillité, de réserve et de solitude.

Debout au pied de la colline, Moïse levait les yeux, plein de crainte et de respect, cherchant un signe de Jéhovah. Rien n’apparaissait ; rien ne troublait le silence ténébreux et oppressant. Nulle apparition sur les hauteurs ; pas une feuille d’arbuste ou de cactus qui fît un mouvement.

Moïse leva les bras et cria d’un ton suppliant :

« Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, écoute ma voix. Tout s’est accompli conformément à la parole que Tu as dite à nos pères, conformément à la promesse que Tu m’as faite en ce lieu. Tu as libéré de la servitude les enfants d’Israël. Tu leur as donné du pain dans leurs besoins, et de l’eau à boire. Maintenant je les ai amenés jusqu’à Ta colline, afin qu’ils puissent recevoir Ton commandement et Ta Loi, ainsi que Tu me l’as dit en cet endroit, ô Dieu de fidélité et de vérité ! »

Dans l’effrayant silence, cette prière monta comme une clameur et vibra à travers les voûtes de la colline, puis s’éteignit lentement.

Alors, Moïse entendit une voix qui l’appelait d’en haut, celle qui avait retenti dans le Buisson ardent.

« Voici que tu vas parler à la maison de Jacob, et que tu vas dire ceci : « Vous avez vu ce que j’ai fait aux Égyptiens, et comment je vous ai portés sur les ailes des aigles et vous ai apportés jusqu’à moi. Et maintenant, si vous voulez écouter ma voix et observer l’alliance conclue avec moi, vous serez mon peuple à moi parmi tous les autres peuples, car la terre m’appartient. Et vous serez sous moi un royaume de prêtres et un peuple saint. » Telles sont les paroles que tu dois dire aux enfants d’Israël. »

Le cœur plein de joie, Moïse retourna au camp. Il réunit les Anciens et répéta devant eux les paroles que Dieu lui avait ordonné de prononcer :

« Voulez-vous, leur demanda-t-il, vous soumettre aux lois que Dieu vous donnera, pour être son peuple saint, conformément à son désir ?

– Nous voulons accepter tout ce que Dieu désire ; nous voulons obéir à ses paroles », répondirent les Anciens d’une seule voix.

Et Moïse poursuivit :

« Ce n’est pas pour vous seuls que vous devez consentir à obéir aux commandements de Dieu, mais aussi pour vos enfants, et pour les enfants de vos enfants ; car ce n’est pas avec vous seuls qu’il fait alliance, mais avec tous ceux qui sont avec nous aujourd’hui et avec tous ceux qui n’y sont pas.

– Nous acceptons l’alliance avec Dieu pour nos enfants et pour les enfants de nos enfants, pour tous ceux qui sont avec nous aujourd’hui et pour tous ceux qui n’y sont pas », répondirent les Anciens.

Ce fut alors seulement que Moïse fit connaître, au nom de Dieu, les instructions concernant l’évènement considérable qui allait se produire, trois jours plus tard, sur le Sinaï, afin que le peuple sût comment il devait se comporter et comment il devait se tenir prêt.

Pendant ce laps de temps, les hommes et les femmes devaient ne pas approcher les uns des autres. Ils devaient se sanctifier et laver leurs vêtements. Car le troisième jour, Jéhovah descendrait lui-même sur la montagne aux yeux de tout le peuple.

Voici comment les enfants d’Israël procédèrent à leur préparation. Seuls ou en groupes, ils se rendirent au bord des torrents et lavèrent leurs vêtements dans l’eau tombant en cascades du haut des collines. Mais ce ne furent pas seulement leurs vêtements qu’ils purifièrent : on eût dit que les eaux vives coulaient à travers leurs âmes, et les purifiaient des souillures de l’esclavage, en préparation pour le troisième jour. Ils savaient désormais que, ce jour-là, la montagne sacrée s’enflammerait de la base au sommet et qu’ils n’oseraient pas en approcher : hommes ou bêtes, s’ils s’en approchaient, seraient dévorés par le feu. Et déjà ils tremblaient à la pensée de la terrible apparition de Jéhovah et, à voix basse, ils parlaient entre eux de la formidable expérience qui les attendait.

Les nouveaux surveillants du peuple prenaient soin de séparer les hommes des femmes. Ils divisaient les familles. Les femmes et les petits enfants restaient au camp, tandis que les hommes et les garçons d’un certain âge allèrent passer la nuit dehors sur le plateau rocheux. Le lendemain, Moïse les conduisit, dans leurs vêtements resplendissants, jusqu’au mont Horeb et leur fit passer la seconde nuit dans les environs. Il plaça les hommes et les garçons d’un côté de la colline, les femmes et les tout petits de l’autre.

Un grand changement s’était produit dans l’attitude et le comportement du peuple. Les trois mois de liberté passés dans le désert avaient fait disparaître de leurs yeux le regard servile : ils avaient maintenant les yeux clairs et ouverts des hommes libres. La peau gris cendre et molle qui faisait de leurs visages des visages d’esclaves était maintenant dure et bronzée. Leurs membres n’étaient plus lourds et nonchalants ; ils avaient acquis de la vivacité, de l’énergie, de l’élasticité. Des barbes noires et frisées ornaient le visage des hommes ; leur tête était couverte d’épaisses chevelures ; et deux longues boucles, signes extérieurs des Bnaï Israël, descendaient le long de leurs joues, une de chaque tempe. Avec leurs bagues et leurs anneaux d’oreilles, emblèmes des hommes libres, avec les tissus précieux égyptiens jetés sur leurs épaules, ces esclaves de la veille faisaient songer à l’assemblée de l’une des tribus indigènes du désert.

Non moins surprenant était l’aspect des femmes. Leur corps était enveloppé dans de riches étoffes et des robes multicolores ; elles étaient parées de pendants d’oreilles, d’anneaux de nez et de colliers ; les cheveux récemment lavés et les yeux brillants, elles se tenaient toutes droites, libérées non seulement du joug du Pharaon, mais aussi du joug intime qui avait accablé leurs âmes.

Cette nuit-là, alors qu’elles se reposaient dans le cercle clos des collines, elles sentaient déjà qu’une voûte se formait au-dessus d’elles : une arche composée d’ailes, innombrables, d’aigles ou d’anges. Elles étaient entraînées dans l’orbite d’une autorité nouvelle ; elles avaient été séparées de leur entourage ; c’était comme si elles se trouvaient dans un vaste sanctuaire dont les montagnes seraient les murailles ; et elles étaient incapables de bouger de cette place. Lorsque les profondeurs au-dessus d’elles commencèrent à blanchir, elles virent une masse écrasante de nuages suspendue sur leurs têtes ; le soleil n’apparaissait pas pour troubler la pénombre qui planait ; le sommet des montagnes était enveloppé d’un nuage noir qui laissait échapper des tourbillons de fumée, comme si les montagnes étaient placées au-dessus d’un abîme de feu. Mais elles ne voyaient que la fumée qui, tout en s’élevant, formait couche sur couche au-dessus des nuages. De temps à autre, des éclairs éblouissants fendaient les ténèbres de plus en plus épaisses, vibraient un instant à travers les rouleaux de fumée et s’évanouissaient. La foudre suivait chaque éclair, et se répercutait en échos terrifiants. Soudain, le son d’une trompe se fit entendre, dominant tous les bruits.

Un frisson passa à travers toutes ces foules. Mais Moïse donna l’ordre d’approcher. Le cœur battant, les Israélites s’avancèrent à petits pas vers le pied de la montagne. Les nuages se refermèrent sur eux, et ils reçurent l’ordre de s’arrêter.

La fumée descendait de plus en plus lourde des sommets ; et le son de la trompe montait de plus en plus fort.

Moïse cria vers le haut de la montagne :

« Jéhovah ! Jéhovah ! »

Et l’on entendit une voix qui, descendant les pentes, répondait :

« Moïse ! Moïse ! »

Alors, les gens virent Moïse gravir vers la partie la plus épaisse de la fumée, y entrer et y disparaître. Au bout d’un instant il en sortit et parla aux prêtres placés au premier rang, et il leur interdit de mettre le pied sur la montagne. Quiconque le ferait était sûr de périr, car Jéhovah lui-même était présent.

Les éclairs et la foudre cessèrent ; on n’entendait plus l’appel de la trompe. Un silence profond tombait du ciel et s’étendait sur la terre entière. Pas une feuille ne bougeait ; pas un oiseau ne montait dans l’air. Rien ne remuait sur le sol ou sur l’espace au-dessus de lui. On eût dit que la création tout entière était pétrifiée. Et la terreur qui s’empara de la multitude assemblée dans ce silence était plus grande que la terreur qui lui avait été causée par les éclairs, le tonnerre et les appels de la trompe.

Alors une voix se fit entendre du milieu de la montagne ainsi enveloppée de fumée :

« C’est moi qui suis Jéhovah, ton Dieu, celui qui t’a fait sortir de l’Égypte, hors du séjour de ta captivité. »

Cette voix alla heurter les sommets d’alentour et fut renvoyée dans la vallée ; on l’entendit se répercuter à l’infini, emportée par les ondes de l’air, puis ramenée par les échos mourants. Ainsi elle résonna sur le monde entier, transportée partout, à travers les déserts, les mers et les montagnes.

Et, une fois de plus, une voix s’éleva dans l’air :

 

      Tu n’auras pas d’autres dieux que moi...

 

Une fois de plus le bruit se fit entendre par-dessus les collines et à travers l’espace, s’affaiblissant lentement en une vibration semblable à celles des cordes d’une harpe.

 

      Tu ne te feras point d’image taillée...

      Tu ne prendras pas en vain le nom de Jéhovah, ton Dieu...