La Rosalette
par
Abel BERTIER
Les récits de famille ont cela de bon qu’ils se gravent plus fortement dans la mémoire que les narrations écrites ; ils sont vivants comme le conteur vénéré, et ils allongent notre vie en arrière comme l’imagination qui devine peut l’allonger en avant dans l’avenir.
Alfred de VIGNY.
À mon ami Eugène Marconnet, à Chenoise
Or, voici cette histoire, que nous entendîmes raconter, un soir, dans une des longues veillées d’hiver où nous nous amusions tant autrefois...
Pourrais-tu te les rappeler sans émotion, cher ami, ces bonnes soirées, ces douces heures de gais propos et de devis rustiques, où alternaient joyeusement les rires discrets de nos mères et les francs esclaffements de la jeunesse, les rondes nouvelles et les antiques complaintes ?
Pour moi, je l’avoue, j’aime à reporter ma pensée vers ces heureuses années, les premières de notre vie, et qui en auront été les plus belles. Heures de délices, pourquoi vous écoulez-vous si vite ? Ô Temps, vieillard morose, qui te presse de faire tomber sous ta faux les joies naïves avec les cheveux bouclés de l’enfance ?
Certes, je n’eusse jamais, moi, l’écolier rêveur et curieux qui m’en allais parfois recueillir pieusement, aux lèvres des vieux soldats de la Grande Armée, quelques chants oubliés de la sanglante épopée nationale, non, je n’eusse jamais déserté la veillée avant que minuit, – le minuit fatidique des contes de fées, – égrenant ses douze coups à la bise glaciale de décembre, ne fût venu nous apporter à tous le signal du départ. Il y faisait si bon, en vérité ! Autour du grand poêle en faïence, qui mariait ses ronrons sonores aux sifflements désordonnés du vent à travers les volets mal joints ; à la lueur blafarde d’un quinquet centenaire, vénérable épave d’une civilisation disparue : assis en cercle, ainsi qu’en un sabbat, nous étions là une quinzaine, jeunes et vieux, sans compter les petits, devisant et folâtrant, et jetant à tous les échos de la salle les bruyants éclats de nos rires et de nos chansons.
C’était plaisir que d’entendre ronfler les rouets sous le pied rapide des veilleuses, et de voir leurs doigts agiles se promener, distraits, au milieu des flots soyeux de la blonde filasse, et l’étendre, l’étendre en fils si fins, si fins, que la bonne fée Urgèle en eût volontiers composé sa chevelure.
C’était bonheur surtout, quand un vieux de la vieille, caressant d’un air martial sa grosse moustache couleur de neige, redisait avec fierté les grandes batailles du temps de l’Autre, ou bien quand une grand-mère au chef branlant, à la voix chevrotante, racontait en soupirant ses amours, hélas ! si loin...
Alors, nous, les petits, nous écoutions, bouche béante, ces récits étranges, cette éloquence rustique, mais non sans charme : nos âmes d’enfants sympathisaient si bien avec la vieillesse, cette autre enfance !
Parfois une troupe tapageuse de masques, qui promenaient de veillée en veillée leurs costumes bariolés et leur ventriloquie grotesque, roulait comme une avalanche à travers les rues du village. On entendait au loin leurs bonds précipités. Bientôt :
« Toc, toc, toc ! »
Et la porte, violemment poussée, hurlait sur ses gonds, frémissante.
Alors, la bande folâtre se ruait au milieu des fileuses, sans frein ni vergogne, poussant des cris inarticulés et dansant des rondes inconnues :
« Youp, youp, youp ! Eh ! la, eh !... »
Mon Dieu ! les jolies robes italiennes, les beaux mollets de muscadins, les fantastiques turbans, les burnous indescriptibles ! Quel miroitement fébrile de couleurs rutilantes et criardes : du bleu, de l’ocre, du vermillon, du beau jaune de Sienne avec du doré dessus ! Et tout cela frétillait, sautillait, tourbillonnait, et s’amalgamait en reflets fantasmagoriques dans une valse sans fin...
Nous les reconnaissions souvent sous les traits grimaçants de leurs masques de carton. Charmante Colombine, créature impertinente et adorable, à travers le velours qui nous dérobait ton minois si fin, n’avons-nous pas surpris plus d’une fois les éclairs brillants de ton œil attendri ? Et toi, Pierrot, blême Pierrot, plastron bénin de toutes nos grosses plaisanteries, pourquoi donc, au coup de baguette de la sémillante enfant, levais-tu si bêtement tes grands yeux ternes vers la Lune pâlotte, ce Pierrot du bleu firmament ?...
Et quelle joie parmi nous, quand, l’incognito dévoilé, toutes ces bonnes figures nous apparaissaient, libres, souriantes, brillantes de santé et de belle humeur !
« Un verre de cidre, Polichinelle !
– Des marrons grillés, beau Léandre !
– Eh ! ma Colombine, que dites-vous de ces nèfles ? »
Et les nèfles fondaient sous de jolies dents blanches, et les marrons pétillaient dans les flancs rougis du poêle, et la gourde au col rétréci jetait en murmurant ses cascades écumantes entre les deux bosses de signor Polichinelle.
Puis on reprenait les faux nez, les moustaches en croc, les grandes barbes de capucin, les perruques de filasse, les fronts de diablotin aux longues cornes roussies, et l’on s’en allait porter ailleurs les mêmes danses et les mêmes cris : « Youp, youp, youp ! Eh ! la, eh !... »
Passe-temps agréable ! heureuse diversion ! Nous riions encore un quart d’heure après, puis la grand-mère toussait un premier avertissement...
« Chut ! chut !
– Langues au repos ! » clamait quelque grognard galant.
Et, dodelinant de la tête et clignant des yeux, elle continuait le récit interrompu.
Que disait-elle, la grand-mère au chef branlant, à la voix chevrotante ?
Ce qu’elle disait, ami, c’était l’histoire de nos aïeux c’étaient leurs mœurs anciennes, leurs usages démodés, leurs croyances évanouies, leurs superstitions disparues au premier souffle de la science. C’étaient les revenants, les loups garous et les culards, les sorts et les exorcismes populaires, les sorciers et les rebouteux, Ormuzds et Ahrimanes de l’antique mythologie briarde. C’étaient enfin les jeux d’autrefois, les divertissements souvent grossiers, les fières lapées et les rudes batteries, les bals en plein vent, avec un tonneau pour orchestre, le gazon pour parquet, pour lustres les étoiles, et pour instruments la cornemuse de quelque pâtre.
C’était bien vraiment l’histoire, cela, l’histoire pittoresque, vraie, vécue, et qui revivait une dernière fois sur les lèvres tremblantes d’une octogénaire.
Mais elles sont parties, les chères vieilles ; elles dorment maintenant à l’ombre des saules qu’elles avaient plantés ; et nul ne redit leurs noms, et nul ne se rappelle leurs naïfs récits, hormis nous, peut-être, qui en conservons encore quelques-uns au plus profond de notre mémoire et de notre cœur.
Et voilà pourquoi, ce soir, seul et rêveur, le front dans les mains, la pensée là-bas, songeant à toutes ces choses, je veux te redire, ami, cette histoire de la Rosalette, que nous entendîmes raconter, un soir, dans une des longues veillées d’hiver où nous nous amusions tant autrefois...
Histoire bien courte, d’ailleurs, d’une enfant bien obscure.
Savons-nous seulement son nom ? Car, en vérité, est-ce un nom, cela, la Rosalette ? Rose on l’avait baptisée, sans doute, ou Rosalie, ou Rosine ; puis, la voyant si mignonnette, si délicate, quelque voisine, sa mère, peut-être, aura découvert plus tard dans son cœur ce gracieux diminutif qui lui seyait si bien.
Mignonne, elle l’était, oui-dà vrai ! Elle avait la fine taille d’une guêpe. Elle en avait aussi la pointe acérée, qui s’enfonçait quelquefois bien avant sous l’épiderme des méchants et des sots. Les jeunes la nommaient la Belle, les vieux la Bonne ; personne n’eût songé à l’appeler la Bête.
Les jeunes la nommaient la Belle : elle le savait bien, la sournoise ! mais elle ne s’en glorifiait jamais et ne recevait leur encens qu’à bon escient. Elle en désespéra plus d’un. Elle avait déjà dix-sept ans bien comptés que son frais rire sonnait à tous les cœurs sans que le sien eût encore battu. Même un jeune enseigne de vaisseau, qui vivait retiré au village, se délassant de Trafalgar par la lecture de M. le chevalier de Parny, composa pour elle, en ce temps-là, une ballade qui se chanta beaucoup, et dont je ne puis me rappeler que ces quelques complets :
Connaissez-vous la Rosalette,
La Rosalette aux yeux d’azur ?
C’est la sirène au cœur plus dur
Que les flancs de ma goëlette.
J’en sais qui sont devenus fous
Des doux trésors de jeune fille
Que les réseaux de sa mantille
Cachent à nos regards jaloux.
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Bienheureux qui possédera
Ah ! ah ! ah ! ah !
Landerira,
Bienheureux qui possédera,
Landerirette,
Landerira,
Les trésors de la Rosalette !
Dès que paraît son blanc corsage
Au milieu des vergers en fleur,
Le Rossignol dit : « C’est ma sœur ! »
Le Pinson suspend son ramage.
Mieux que Rossignol ni Pinson
Sa voix perle la vocalise,
Et le ciel envie à la brise
Les gais refrains de sa chanson.
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Bienheureux pour qui chantera,
Ah ! ah ! ah ! ah !
Landerira,
Bienheureux pour qui chantera,
Landerirette.
Landerira.
Soir et matin, la Rosalette.
Si j’étais le roi des Espagnes,
Qui dort dans un palais vermeil.
Si j’étais cousin du soleil,
Comme le Klephte des montagnes,
J’aurais de beaux manteaux dorés
Pour en orner sa blanche épaule,
Je lui ferais une auréole
Avec des rayons empourprés.
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Mais elle rit de tout cela,
Ah ! ah ! ah ! ah !
Landerira !
Mais elle rit de tout cela,
Landerirette,
Landerira,
Peu lui suffit, la Rosalette !
À qui gardes-tu ton sourire ?
Enfant, pour qui tes chants joyeux,
Qui s’en vont, libres, vers les cieux,
Au souffle embaumé de Zéphyre ?
À quel époux réserves-tu,
Fée ou démon, ange ou déesse,
Et les attraits de fa jeunesse.
Et les charmes de ta vertu ?
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Bienheureux celui qui sera,
Ah ! ah ! ah ! ah !
Landerira !
Bienheureux celui qui sera.
Landerirette,
Landerira,
Le mari de la Rosalette !
T’imagines-tu ce qu’elle fit, quand on lui chanta pour la première fois ces vers tout pleins d’elle ? Elle ne sourit pas avec mélancolie, ni ne posa gentiment la main sur son cœur, ni ne passa de longues heures à contempler les étoiles, ni ne s’évanouit tout bellement, ainsi que doit faire une demoiselle qui se respecte. Non : elle en rit, elle en rit à belles dents blanches ; puis elle voulut qu’on lui en apprît l’air. Et le dimanche suivant, après les vêpres, comme elle se promenait avec ses compagnes dans notre vieille forêt, ayant aperçu, au détour d’un sentier, le jeune officier qui humait en poète les fraîches senteurs du printemps :
« Eh ! bonjour, cousin du soleil ! » lui cria-t-elle.
Et le pauvre garçon restait encore sous le charme de cette petite voix railleuse, que déjà les lutines s’étaient éparpillées à travers le feuillage, comme une nichée d’oiseaux.
N’est-ce pas que c’était une singulière petite créature ?
On ne se moque pas impunément de l’Amour. Un jour vient, tôt ou tard, où le petit dieu aux flèches dorées prend sa revanche. Et la fillette y fut pincée tout comme une autre.
On le remarqua bien vite, dans le village. Il y a des soupirs discrets, des clins d’yeux surpris, mille petits riens pleins de révélations, des silences qui disent beaucoup de choses.
Une nuit de mai, une main planta auprès de sa fenêtre un jeune charme, dont elle accepta l’hommage.
L’heureux mortel ! Ce n’était ni le langoureux officier de marine, ni le fils du riche fermier des Bordes, ni même le maître d’école, Ayoul-Quiriace, un gars séduisant, pourtant, et savant en toutes sortes d’écritures, qui se carrait fièrement au lutrin, sous la chape aux franges d’or, et faisait trembler de sa voix de basse les vitraux de la chapelle Saint-Loup. Non celui qu’elle choisit entre tous, ce fut un sien cousin, – cousin de très loin, – grand Louis, comme on l’appelait, vigoureux gaillard à la carrure athlétique, forgeron de son métier, âme vaillante et bras d’acier. Ils avaient grandi ensemble, ensemble ils s’étaient trouvés bien des fois dans les rondes ou les veillées ; le cousinage les rapprochait encore : et voilà comme il se fit que, sans qu’ils s’en rendissent bien compte, cette amitié d’enfants se changea, à leur vingtième année, en un bon et solide amour.
Et ce fut grande fête pour tout le pays, que le mariage de la Rosalette. On l’aimait tant ! L’officier-poète, qui n’avait pas de rancune, fit un épithalame plein de délicatesse, et le bon Ayoul déploya au Veni Creator toutes les ressources de sa voix puissante. M. le Curé, au moment de la bénédiction nuptiale, parla des devoirs des époux avec une onction qu’on ne lui connaissait pas encore. Il cita saint Augustin et saint Grégoire de Nazianze, et le jeune Tobie et la chaste Suzanne. Il fut tout simplement sublime. Les femmes pleuraient, les hommes étaient émus, et l’on vit le vieux bedeau essuyer par trois fois une larme furtive du revers de sa main calleuse.
Le soir, au dessert, on chanta. Puis, comme sonnait l’Ange/us, toute la noce, bras dessus, bras dessous, violon et cornemuse en tête, défila dans la grand-rue, pour se rendre au Faïte.
Oh ! le Faïte ! comme ce nom résonnait doux aux oreilles, autrefois ! Quels souvenirs il ravive dans les cœurs ! Pas chez nous, du moins, qui avons eu le bonheur de naître dans le siècle des chemins de fer et des vauxhalls. Eh ! vive le progrès ! C’est une belle chose. Nous avons fait cinq ou six révolutions, guillotiné ou chassé pas mal de rois et d’empereurs, et presque supprimé Dieu ! Mais aussi, quel admirable résultat ! Nous sommes gens civilisés et libres, morbleu ! Libres de danser jusqu’à dix heures du soir, sous l’œil vigilant du garde champêtre, dans une salle étroite où l’on s’enfonce réciproquement les côtes à chaque mouvement, où la poussière aveugle, où le schiste asphyxie, où l’on peut enfin se passer la fantaisie de crever le plafond à coups de pieds, aux accords délirants d’un cornet poussif et d’un violon grincheux, en perpétuel état de divorce.
Étaient-ils assez naïfs, nos pères, de préférer à tout cela l’air pur de la forêt et la lumière sereine des cieux !
Pourquoi l’a-t-on abattu, cet arbre ? Que leur avait-il fait, à ces Vandales ?
Démolisseurs stupides, iconoclastes, vile engeance, ô hommes funestes qui avez imprimé votre griffe infâme sur tant de monuments du passé, à quelle haine farouche l’avez-vous sacrifié, lui aussi, le chêne gigantesque qui protégea de son épais feuillage les amours de vingt générations ?
Était-ce du moins un chêne ? N’était-ce pas plutôt un cèdre, un frère cadet du géant de Montigny-Lencoup ?
Cèdre ou chêne, c’était le Faïte, le roi de la forêt. Que de fois il offrit son ombrage hospitalier aux meutes princières de la maison de Condé, qui s’élançaient de là pour forcer le sanglier ou le chevreuil ! Mais surtout que de rondes folâtres, que de rires perlés, quand on y venait, au printemps, danser la farandole au son de la musette, et que filles et garçons se tenaient par la main pour former autour de son tronc trois fois centenaire la chaîne gracieuse de la Force et de la Beauté !
Ce fut là que la noce vint passer les deux ou trois heures de pâle clarté qui, aux environs de la mi-juin, séparent la lumière du jour des ténèbres nocturnes. En hiver, on eût bien été obligé de danser dans une grange, à la lueur douteuse des quinquets et des falots ; mais alors l’air était si doux, et les merles sifflotaient si bien la chanson du Printemps !
Assis au pied même du Faïte, sur une sorte de talus couvert de mousse qui formait la ceinture autour du tronc, les deux ménétriers, encore sous le charme d’un dîner plantureux, soufflaient et gesticulaient comme de beaux diables, et, jouant et chantonnant tout ensemble, lançaient au ciel leur mélopée rustique. Les oiseaux, éveillés, gazouillaient doucement, comme des enfants que le soleil visite dans leur berceau : les insectes zonzonnaient dans la feuillée ; l’écho redisait tous ces bruits, et la lune illuminait de rayons argentés cette scène pastorale.
Rosalette était radieuse ; elle dansa toute la soirée, gracieuse et légère comme une sylphide. Son pied effleurait à peine le gazon, et c’était un groupe touchant que cette enfant si frêle emportée dans la valse rapide aux bras herculéens du grand Louis. La mère Jeanne couvait des yeux sa chère petite, qu’elle avait eu tant de peine à élever, et qui maintenant – ingrate ! – quittait pour toujours le doux nid maternel ; et tout en admirant la svelte tournure de la belle mariée, elle oubliait, la bonne vieille ! et la valse, et la mesure, et tout, et dansait bravement le menuet antique sur les airs nouveaux : de quoi s’esbaudissait le père du marié, le vieux Jérôme, qui avait de bonnes raisons, lui, pour rester en repos, ayant laissé sa jambe droite dans les défilés de l’Argonne. Toute la jeunesse du pays s’était jointe aux noceux, la journée finie. Cotillons simples et belles robes de soie à grands carreaux bleus, blouses des jours fériés et redingotes aux larges revers, bonnets tuyautés et traditionnelles marmottes briardes, tout cela se mêlait et tournoyait ensemble sous les arbres bigarrés par la lumière incertaine des cieux : tableau digne tout à la fois des bergeries de Florian et des Mille et une Nuits ! De temps en temps, la Rosalette faisait une échappée et courait déposer un bon et franc baiser sur les rudes moustaches du père Jérôme, en train de raconter pour la centième fois, à des auditeurs aussi pieusement attentifs que parfaitement incrédules, ses merveilleuses prouesses dans les batailles de la Révolution. Il s’arrêtait alors, tout interloqué, et toussait longtemps pour cacher son émotion. Ce n’est pas lui, un ancien bleu, qu’on eût jamais pris à pleurnicher comme une femme, ah mais !...
Cependant le frais commençait ä tomber, les astres avaient perdu peu à peu leur clarté, et d’ailleurs on venait d’entendre, entre deux quadrilles, onze coups successifs sonner là-bas, à l’horloge de la vieille église. Déjà la plupart des jeunes gens avaient fui par couples, le long des sentiers. Puis les noceux quittèrent la place. Les musiciens tinrent bon jusqu’à la fin ; mais quand ils virent grand Louis prendre le bras de l’épousée et l’entraîner discrètement loin des rires et des caquetages, ils se retirèrent, eux aussi, non sans avoir adressé à la lune qui se voilait une dernière sérénade.
Bientôt la forêt redevint silencieuse : à peine entendait-on au loin quelques sons affaiblis de voix chantantes. Puis tout s’évanouit... Rien... plus rien que le murmure du vent à travers le feuillage et les mille crépitements presque insensibles de la grande Nature enfantant dans la nuit les trésors du lendemain.
Heure bénie de recueillement serein après une journée pleine d’émotions diverses ! Heure des douces confidences et des beaux projets d’avenir ! Ils cheminaient lentement, la main dans la main, renouvelant leurs serments à la face des cieux, tels que, la main dans la main aussi, ils devaient désormais cheminer dans la vie. Anges du ciel, vous qui les écoutiez, dites si jamais causeries plus touchantes, si jamais vœux plus purs montèrent sur vos ailes de feu jusqu’aux pieds de l’Éternel !
C’est qu’elle était contente, la Rosalette... Le paradis était dans son cœur. Doucement, doucement, elle s’appuyait aux bras du grand Louis, enveloppée d’un châle qui la protégeait, frêle créature ! contre la rosée tombante, et ses lèvres murmuraient des mots divins, tout bas, tout bas, de peur d’éveiller les oiseaux.
Tout à coup, – était-ce une illusion de ses sens émus ? – il lui sembla que les branchages craquaient, non loin de là, sous des pas humains. Elle s’arrêta brusquement.
« Bah ! dit grand Louis, quelque braconnier, sans doute... Nous sommes trop gros gibier pour ces gens-là. N’aie pas peur. Nous voici d’ailleurs à la route. »
En effet, cinquante mètres plus loin, le sentier rejoignait le chemin vert, seule voie qui fût alors ouverte à travers la forêt.
Rosalette, cependant, n’était pas rassurée. Elle voulut hâter le pas. Un sifflement aigu la cloua sur place. Ce fut bien pis encore quand à ce sifflement répondirent aussitôt des hurlements épouvantables, de sourds grognements, des cris rauques, des mugissements formidables : toute la musique de l’arche de Noé. Puis deux coudriers voisins se courbèrent l’un vers l’autre, et soudain, au faîte de leurs cimes réunies, apparut, décharnée, hideuse, terrible, pleine de grimaces et de flamboiements, une tête de mort ! De ses orbites vides jaillissaient, à travers la nuit, deux vives étincelles ; sa bouche, enflammée aussi, montrait à nu deux mâchoires sans gencives, mais couronnées néanmoins de deux rangées de dents qui ballottaient au moindre souffle, semblables à un collier de grelots muets. Ses narines hennissaient le feu, comme celles des coursiers de l’Apocalypse, et de ses oreilles s’échappaient de longues flammes bleues. À la lueur étrange de cette tête rutilante, on voyait, entre les chênes et les bouleaux, se dessiner une dizaine de formes blanchâtres, de spectres velus, qui tournoyaient, et sautillaient, et gambadaient, et se livraient à toutes sortes d’ébattements incongrus, tout en vociférant à la lune interdite leurs ricanements d’idiots et leurs cris de bêtes fauves.
Cette apparition grotesque et sinistre avait été si prompte et si imprévue, elle était venue traverser si brutalement les beaux rêves dorés de la Rosalette, que la pauvre enfant poussa un cri de terreur et tomba inanimée au bras de son mari.
« Malheureux ! s’écria grand Louis, vous l’avez tuée... »
Ils l’avaient tuée, en effet.
Car il y a de ces énigmes dans la vie humaine. Frappez l’âme, le corps est atteint. Les sentiments confinent aux sensations. Mystérieuse union en un seul être de deux principes si essentiellement différents ! Fait inexpliqué, inexplicable peut-être, mais fait certain. Il y a des chagrins qui tuent, il y a des joies qui sauvent. Rosalette eut peur, et mourut.
Autre énigme : il s’est trouvé de grands esprits qui ont eu de petites faiblesses. Je ne sais plus quel philosophe du siècle dernier se pâmait à la vue d’une souris : on lui avait appris, dans son enfance, à craindre les souris. Les idées de l’enfant ne sont jamais entièrement déracinées par l’homme. Éducation : chose grave !
Certes, Rosalette était intelligente, mais on l’avait bercée par des récits grossiers de revenants et de loups-garous. Plus tard, sa raison repoussa toutes ces légendes et ces superstitions ; mais la Raison trouve souvent son maître : l’Instinct.
Deux ou trois fois, Rosalette sembla reprendre ses sens. Elle rencontrait le visage aimé du grand Louis qui lui souriait à travers ses larmes. Mais sa vue se reportait aussitôt vers cette tête de mort qui planait là-haut, fulgurante. Son regard se troublait de nouveau, elle poussait de grands cris, balbutiait des phrases incohérentes, des mots inachevés, puis retombait, anéantie.
Et le malheureux Louis, un genou à terre, soutenant dans ses rudes bras ce pauvre petit corps défaillant, pleurait et sanglotait, et murmurait doucement :
« Ne crains rien, ne crains rien, ma Rosalette, mon ange !... Tu ne sais donc pas ? c’était pour rire. Est-ce qu’on te voudrait du mal, à toi, ma bonne ? Tiens, vois, moi, je n’ai pas peur. Je ris. Oh ! je ris bien, va ! Ah ! ah ! ah ! Allons, relève-toi. On nous attend, là-bas. Puisque je te dis que c’était pour rire. Est-ce qu’il y a des loups-garous ? Oh ! la petite sotte, qui croit encore aux loups-garous ! Viens donc. Ça n’est pas bien, de ne point se lever, quand votre petit mari l’ordonne. Allons, viens. Tu n’as plus peur, n’est-ce pas ? Tu vois bien que nous rions tous. Il n’y a plus de loups-garous. Il n’y a jamais eu de loups-garous. C’est eux qui s’étaient habillés en loups-garous. C’était Charles. C’était Jacques. C’était le gros Julien. Est-il bête, ce Julien, avec sa peau de bique ! Les autres avaient des couvertures blanches. Ils ont enlevé tout cela. Ouvre donc les yeux, ma Rosalette, ma petite femme, ma toute belle. Tiens, ils sont là tous. Ils regrettent de t’avoir fait peur. Ils ne savaient pas, eux, vois-tu, que ça te ferait peur comme cela. Vois donc Julien qui te baise les mains. Nous le battrons, ce gros-là, demain. Méchant Julien, méchant Julien, nous te battrons, va. Voyons, ris donc un peu, fifille. Oh ! mon Dieu ! est-ce qu’elle va rester comme cela ? Rosalette, Rosalette, ma mignonne, parle donc ! Dis-moi donc que tu n’as pas peur, que tu n’as pas peur des loups-garous... Puisque je te dis que ce n’étaient pas des loups-garous ! Et la tête, sais-tu ? c’est une tête de mouton. Ils l’ont attachée, ils y ont mis une chandelle et de la résine, et c’est cela qui flambe. Ce n’est pas autre chose. N’est-ce pas, Julien, que ce n’est pas autre chose ? Tu vois : Julien le dit bien, que ce n’est pas autre chose. Oh ! mon Dieu ! elle ne dit rien... Rosalette !... Ma Rosalette !... »
Tout à coup, Rosalette se leva, droite. Elle était blême ; ses yeux lançaient des flammes. Elle apostropha la lune, les étoiles, et la fatale tête de mort qui jetait ses dernières lueurs ; elle éclatait de rire et grinçait des dents tour à tour. La malheureuse avait le délire. Hors de lui, plus pâle que la malade elle-même, grand Louis la saisit entre ses bras vigoureux.
« Misérables ! misérables ! s’écria-t-il, je vous dis que vous l’avez tuée, ma Rosalette ! »
Et d’une seule traite il franchit les quelques centaines de mètres qui le séparaient du village, et il la déposa, frémissante, au foyer maternel.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, le délire la quitta ; mais elle entra dès lors dans un état de prostration qui ne laissait plus d’espoir.
Ce fut un douloureux drame. Grand Louis, à moitié fou, agenouillé aux pieds de cette triste couche nuptiale, baignait de ses larmes les pauvres petits doigts mignons qui pendaient, inertes et décolorés, plus blancs que les blancs draps préparés pour l’hyménée. Muette et digne, roidie dans sa douleur comme une matrone antique dans son péplum, la mère Jeanne se tenait à la tête du lit, les yeux arides, le cœur brisé, posant sa main sur le front de son enfant bien aimée, et sentant la vie qui s’en allait lentement, irrésistiblement, comme le sable d’un sablier.
Le vieux curé était là, pieux consolateur des derniers moments, trait d’union sublime de la terre au ciel. Il pleurait, lui aussi, le cher saint homme, en oignant d’huile sacrée ce front que nulle pensée mauvaise n’avait jamais fait rougir, ces lèvres qui ne s’étaient ouvertes qu’aux pures chansons du Printemps et du Soleil, ce cœur de vierge dont les passions de ce monde avaient toujours ignoré le chemin.
Les oiseaux, dans le verger, voletaient sans grâce de branche en branche, et leurs mélodies, naguère si brillantes et capricieuses, prenaient des teintes de Requiem. Tristement, le petit pinson du pommier voisin (son pinson favori !) s’en allait, à travers les groupes de bouvreuils et de chardonnerets, pépier la triste nouvelle :
« Las ! las ! elle va nous quitter, notre sœur la Rosalette ! »
Et, tristement, les chardonnerets et les bouvreuils répétaient avec le petit pinson :
« Las ! las ! elle va nous quitter, notre sœur la Rosalette ! »
Même on dit qu’une petite fauvette à tête noire battit de l’aile bien longtemps aux fenêtres de la mourante ; puis elle s’enleva soudain dans un rayon de soleil, et s’enfuit loin de la terre, si loin, si loin, qu’on a toujours cru qu’elle était allée porter à la Reine des cieux les dernières pensées de la Rosalette.
Abel BERTIER.
Recueilli dans La Brie qui rêve, contes et légendes
choisis et préfacés par Christian de Bartillat,
Presses du Village, 1983.