La croix de bois
par
Pétrus BEURDELEY
Entre Mâlain et Plombières, dans la vieille et poétique Bourgogne, on voit une longue chaîne de montagnes boisées ; les sites y sont pittoresques et dignes d’un paysagiste, mais indignes d’un poète échevelé. Pas un accident de terrain, pas d’abîmes, point de précipices ; mais une nature riante et calme, une végétation forte et à peu près uniforme. Un rocher, jeté comme par hasard, rompt cependant la douce monotonie de ces lieux. Il est à pic, si on le considère depuis le bas de la montagne ; depuis le haut on peut y arriver sans difficulté ni danger.
À son sommet, on aperçoit une croix de bois qui résiste encore aux outrages du temps.
J’étais bien jeune à l’époque dont je vais parler, et souvent j’allais m’ébattre, avec quelques-uns de mes amis, sous l’ombreux feuillage des chênes, et m’efforcer de gravir ce roc du côté inaccessible.
Toujours cette croix au milieu d’une solitude éveillait ma curiosité de jeune homme, et toujours je demandais : Qui donc a planté là ce signe de salut ?
Vingt fois j’ai répété les mêmes paroles ; vingt fois l’on m’a fait des contes absurdes.
C’est, disait l’un, au souvenir d’une biche poursuivie par une meute : elle s’est précipitée du haut de ce rocher ; les chiens l’ont suivie ; biche et chiens n’ont point eu de mal, et ont, après leur chute, vécu du meilleur accord ; on a crié au miracle et dressé cette croix.
C’est, médisait un autre de mes amis, libéral à me désespérer, et qui arrangeait tout au profit de sa cause, c’est au souvenir d’une des jeunes filles du pays voisin, la perle du village. Elle gardait ses brebis, comme la Pucelle d’Orléans, quand... – Dieu lui apparut, m’écriai-je. – Non, les Autrichiens, chose toute différente, continua mon ami. Tu connais l’invasion des puissances étrangères qui venaient avec Louis XVIII rétablir la tyrannie ? Tu n’ignores pas les méfaits des soldats de ces puissances pendant leur séjour dans notre belle patrie. Eh bien ! ce que je vais te raconter est une infamie de plus à ajouter à l’histoire de la monarchie.
– Ah ! voyons, raconte.
– Cette jeune fille faisait donc paître ses brebis, quand une troupe de soldats étrangers, cantonnés dans le voisinage, vint à passer. La fille était jolie ; elle fut insultée. Mais c’était peu que l’insulte : la gent soldatesque, avare de paroles, voulait des faits. Il n’y avait qu’un moyen d’échapper au déshonneur. Mon héroïne n’hésita point : elle se précipita du haut de ce roc, et fut fracassée. Une croix fut dressée, et le lieu bénit.
– L’histoire est charmante. Mais je ne vois pas que ce soit une infamie de plus à ajouter à l’histoire de la monarchie : c’est charger un roi des fautes de ses sujets, c’est charger Dieu des iniquités des hommes.
– Comment ! tu ne comprends pas ?
– Non.
– Tu n’es pas digne d’un siècle aussi éclairé que le nôtre !
– En quoi donc éclairé ?
– En ce qu’il marche avec des idées nouvelles.
– Nouvelles en folie !
– Tu n’es qu’un sot.
– Tu n’es qu’un fou.
Ô politique, déesse extravagante, voilà de tes coups ! De deux amis tu fais deux ennemis ; et puis, insensible, tu pares ton front d’une couronne d’idées nouvelles comme d’une couronne de fleurs à peine écloses, sans vouloir comprendre que fleurs et idées nouvelles ne brillent que d’un éclat éphémère ! Ne cesseras-tu donc jamais, ô politique ennemie ! de tourmenter de folles imaginations que ne tempère pas la raison ? Protégeras-tu donc toujours de ton égide aux mille couleurs ces quelques insensés qui vont chevauchant par le monde et pourfendant quiconque ne reconnaît pas que leur idée est la reine des idées, comme les Don Quichottes d’autrefois allaient pourfendant quiconque ne reconnaissait pas que leur belle était la reine des belles ?
Protégeras-tu donc toujours...
Mais où vais-je moi-même, grand Dieu ! Ah ! revenons bien vite.
Mon ami, après nos réciproques compliments, me quitta en haussant les épaules de pitié (ce que je faisais moi-même), et je ne le revis plus.
À quelque temps de là, je retournai à ma promenade favorite, et je me pris à rêver. Depuis un instant mon imagination vagabonde errait dans le monde des idées, quand je fus tiré de mes réflexions par un bruit de pas broyant le feuillage qui tombait au souffle de l’automne.
Je levai la tête ; je vis un vieillard courbé par les ans, appuyant sa marche débile sur un bâton de hêtre. Il ne remarqua pas ma présence, et, le front baissé, il se dirigea vers la croix.
Il tomba à genoux, et se mit à prier. D’abondantes larmes se faisaient jour à travers ses paupières et sillonnaient ses joues amaigries.
Ému à la vue de tant de douleur, je m’avançai vers lui.
J’étais attiré malgré moi, j’étais fasciné. Ce vieillard prosterné avait quelque chose de céleste. Sa tête chenue, se dessinant sur l’horizon brumeux, avait tant de poésie !
Je me mis à genoux à ses côtés, je priai le ciel d’écouter ses prières, et je ne me levai qu’après lui.
Alors il jeta sur moi un regard que je n’oublierai de ma vie ; je me sentis heureux.
Puis il s’assit sur le bord du rocher, et contempla le précipice en versant de nouvelles larmes.
Je voulus me retirer ; il me fit signe d’approcher, et, d’une voix que les sanglots entrecoupaient, il me dit :
– Nous avons mêlé nos prières : ne voulez-vous pas mêler nos pleurs ! Et il me tendit la main.
Je la pris avec respect : car je voyais sur cette vénérable figure la trace de profonds chagrins ; l’âge seul ne l’avait point ridée.
Je m’assis à ses côtés ; il commença :
– Jeune homme, je vais vous dévoiler un funeste secret. Je croyais l’emporter dans la tombe ; mais à celui que ma douleur a touché, à celui qui pria pour moi, je ne cacherai rien.
Quatre-vingts ans se sont écoulés depuis ma naissance, et Dieu sait combien ma vie a été pure. Enfant d’une pauvre famille, je fus élevé dans les principes de la saine vertu. Jeune homme, je l’aimais, ma mère me l’avait enseignée. Homme et vieillard, je l’aimai, parce qu’elle me soutenait dans l’adversité. Pardon de vous parler de moi ; mais peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de vous montrer que le juste n’est pas toujours heureux sur terre, et que nier une autre vie de récompense et de peine, c’est nier le bonheur, c’est nier la justice, c’est nier Dieu.
Mon enfance n’offre rien d’important ; et j’étais homme quand mes parents moururent. Je cherchai quelqu’un qui pût partager ma joie ou mes peines ; je choisis une jeune compagne, chaste vierge que l’Église avait élevée dans son sein, ange céleste que Dieu a rappelé trop tôt ! Mais j’anticipe sur les évènements. Pardon pour mes tristes souvenirs.
Notre union fut heureuse ; le ciel la bénit. Un fils me fut donné ; deux ans après, une fille vint combler mon bonheur ; mais, hélas ! sa naissance tua sa mère.
Ici le vieillard se cacha la Face de ses deux mains ; il pleurait amèrement.
Quelques instants passés, il reprit :
Je crus que je ne survivrais point à la mort de ma femme. Mais je voulais vivre pour mes enfants : je parvins à vaincre ma douleur.
Je ne vous raconterai point quelle fut la jeunesse de mes deux enfants : qu’il vous suffise de savoir que je m’efforçai de leur inculquer de bonne heure les principes de vertu que mes sages parents m’avaient transmis. Longtemps, mon Dieu, je crus avoir réussi. Hélas ! que je devais être bientôt désabusé.
Mon fils avait atteint l’âge de vingt ans. Il était de tous le plus beau ; sa Figure était charmante et pleine de distinction. Ma fille, de deux ans plus jeune, ne lui cédait pas en beauté. Quand je les voyais s’appuyant l’un sur le bras de l’autre, je riais de plaisir, et me disais : Ainsi devaient être Adam et Ève avant leur exil du paradis terrestre.
Ils avaient l’un pour l’autre la plus vive affection. Et ne se quitter jamais, répétaient-ils sans cesse, était le seul désir de leurs cœurs.
Tel était l’état des choses : l’avenir apparaissait pur et sans nuages, le présent était heureux, j’oubliais presque le passé, quand, ô souvenir plein d’angoisses ! je remarquai un changement dans le caractère de mes deux enfants. Ils s’éloignaient de moi ; ils n’osaient plus, devant moi, échanger les chastes caresses d’un frère et d’une sœur ; ils semblaient contraints en ma présence ; et mes baisers de père, qu’ils se disputaient naguère, semblaient leur brûler le front, ils les fuyaient. Une horrible pensée se fit jour dans mon esprit : je crus deviner que l’amitié avait, dans le cœur de mes enfants, fait place à l’amour. En prononçant ces mots, le vieillard tressaillit ; et comme je tremblais, il me dit :
– Vous frémissez aussi, n’est-ce pas ? Que sera-ce donc dans un moment ?
Je ne m’étais pas trompé, continua-t-il : tous deux enfants des hommes, ils en avaient la faiblesse ; ils n’avaient pu résister à l’éclat de leur divine beauté ; ils s’aimaient !
Dès l’instant où je fus éclairé sur leurs sentiments communs, je les surveillai sans cesse, je ne les quittai jamais.
Mais un jour je voulus juger de l’état de leur âme : je les laissai seuls ; je me cachai pour les entendre.
Que vous dirai-je ? Ils se firent l’aveu de leur fatal amour, et se donnèrent un baiser qui n’était point un baiser de frères.
Presque fou, je courus à eux en leur lançant cet anathème :
– Soyez maudits pour votre incestueux amour !
Que Dieu me pardonne de les avoir maudits : peut-être aurais-je pu ramener à la vertu leurs âmes égarées.
Effrayés, ils s’enfuirent.
Je les attendis le soir ; ils ne revinrent pas.
Pendant un an je pleurai sur leur crime, je pleurai sur moi-même.
J’accusais le ciel de mon infortune ; je lui demandais pourquoi j’avais été homme de bien, et pourquoi mes enfants étaient maudits de Dieu. J’étais presque fou ; j’en étais venu à blasphémer. Je me trouvais seul ; mes enfants m’avaient abandonné, et je pleurais sur ma vieillesse délaissée, quand un jour je vis venir à moi une femme couverte de haillons ; un homme à l’air misérable la suivait. Mes yeux étaient affaiblis par les pleurs ; je ne reconnus les mendiants que quand ils furent près de moi : c’étaient mes enfants.
Ma malédiction, Dieu l’avait entendue. En aucun lieu ils n’avaient pu vivre ; la misère les avait toujours suivis. Ils venaient recueillir mon humble héritage, car on leur avait annoncé ma mort.
À ma vue ils reculèrent terrifiés, et presque aussitôt ils se jetèrent à genoux en courbant la tête. Ils implorèrent leur pardon.
Le cœur d’un père est toujours disposé à la clémence ; j’allais leur pardonner. Tout à coup j’aperçus un petit enfant que ma fille pressait sur son sein. Jusque-là mon émotion ne m’avait point permis de le voir.
– Quel est cet enfant ? m’écriai-je d’une voix terrible. Ils ne répondirent pas.
– Quel est cet enfant ? repris-je d’un accent plus terrible.
– C’est le nôtre, murmura une voix éteinte.
– Ah ! je vous ai maudits, je vous maudis encore ! Que la colère du ciel éclate à ma voix sur vous ! Et je tombai inanimé.
Je revins bientôt à la vie : je regardai autour de moi, les maudits fuyaient de nouveau. Rassemblant mes forces, je me précipitai sur leurs pas pour les maudire encore.
Je ne pus les rejoindre à cause de mon grand âge et de mon émotion qui retardaient ma marche ; et quand ils parvinrent à ce rocher où nous sommes assis, j’étais à quelque distance.
Ils s’arrêtèrent là où je suis, me tendirent des mains suppliantes en me montrant leur enfant, s’embrassèrent dans une dernière étreinte, et disparurent.
Au moment où j’arrivai, ils mouraient sur cette pierre noirâtre que vous voyez au bas du rocher. Le ciel avait écouté ma voix ; sa colère avait éclaté sur eux. J’ai planté là cette croix ; elle annonce le crime et l’expiation.
Après ces mots, le vieillard se tut ; il ne pleurait plus, son regard était fixe.
J’avais peur, je croyais songer.
– Et leur enfant ? hasardai-je.
– C’était un monstre, je l’ai étouffé.
Cette fois je regardai le vieillard avec horreur.
Je croyais trouver quelque expression satanique dans ses traits : ils étaient calmes, et ne révélaient aucune sensation intérieure ; ils semblaient, au contraire, refléter une satisfaction intime, comme après l’accomplissement d’un devoir. Et, comme je restais immobile de terreur, le vieillard se leva, et me prit la main, en me disant :
– C’est bien horrible, n’est-ce pas ? Priez pour moi, jeune homme, qui irai bientôt demander à Dieu pardon pour leurs crimes et pour mes fautes. Priez pour moi, comme chaque soir et chaque matin je viens ici prier pour eux.
Et il s’éloigna.
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Depuis, j’ai fui ces lieux qui m’étaient chers ; j’ai peur de voir sur le roc quelque goutte de sang.
Pétrus BEURDELEY, Quelques fleurs d’outre-tombe :
Œuvres posthumes de Pétrus Beurdeley, mort à l’âge de 24 ans, 1866.