La fille du paria
par
Pétrus BEURDELEY
C’était en 1795, quelque temps après la mort de la veuve Capet, dont la bière avait coûté sept francs à l’État ; toute trace de monarchie avait disparu ; la révolution était au zénith de sa force ; le peuple tenait la suprême puissance dans ses mains.
Dans une auberge du faubourg Saint-Antoine, deux hommes qu’à leur bonnet rouge on reconnaissait facilement pour d’exaltés jacobins étaient assis devant une table.
L’un d’eux pouvait avoir vingt-cinq ans : son corps était robuste ; son visage était beau, mais il portait l’empreinte de passions dévastatrices.
L’autre avait quarante ans : une barbe noire couvrait une partie de sa figure ; il roulait d’une manière effrayante un petit œil gris, un, dis-je, car l’autre lui manquait ; son air était dur et farouche.
« Sacrebleu ! dit le jeune homme en frappant sur la table. » Puis ; après un moment de silence, il ajouta : « Gourgaud, je me vengerai. »
– De quoi ? interrogea Gourgaud : voilà une heure que tu me dis : Je me vengerai ; mais de quoi qu’il s’agit ? As-tu des griefs contre quelque particulier ? Veux-tu que je le fasse passer à la petite fenêtre ? Tu sais bien, Mathieu, que je suis un homme conséquent dans le peuple : je puis te faire ça.
– Merci, répliqua Mathieu, ce n’est point ainsi que je me vengerai.
– Il y a assez longtemps, dit Gourgaud en voulant donner à sa voix un ton ému, il y a assez longtemps que nous nous connaissons, pour que tu me fasses l’amitié de me confier tes peines.
– Je sens le besoin de te faire une confidence, mon brave Gourgaud. J’aime.
– Et puis, c’est pour ça !
– Laisse-moi donc achever.
– Je me tais.
– J’aime. Si tu savais qu’elle est belle, celle que j’aime ! Et puis, elle est douce, gentille, bonne.
– Taratantara ! murmura Gourgaud, voilà bien les amoureux : leur objet a toutes les perfections inimaginables.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Je me tais.
– Voici comme ça vint. Je passais un jour dans la rue Saint-Honoré ; je revenais de la Convention nationale, où Robespierre...
– Fameux, celui-là ! hurla Gourgaud.
– ... avait été accusé par Louvet.
– Connu. Ça n’a pas pris.
– Je m’en revenais donc, quand je vis, dans la rue, une jeune fille qui s’efforçait de consoler un moutard d’aristocrate qui braillait qu’on venait de mener ses parents à la guillotine, qu’il voulait y aller aussi.
– Fallait l’y conduire, cet enfant.
– Elle essuyait ses larmes, et voulait l’emmener chez elle. Ça me toucha. Sapristi ! que je me dis, voilà une belle femme. Pendant ce temps-là, le moutard s’était évanoui. La pauvre fille ne savait que faire. Preste, je m’élance. « Mam’selle, si je pouvais vous être utile ? – Ah ! Monsieur, seriez-vous assez bon pour porter cet enfant chez moi ? je vais vous conduire », me répondit-elle d’une voix que ça m’a bouleversé le cœur. Je prends l’enfant, j’emboîte le pas. Pendant tout le chemin, je la regardais. Ah ! Dieu ! Arrivés chez elle, elle me fit poser le petiot sur son lit. Ah ! Gourgaud, si tu avais vu cette chambre ! un amour de chambre, quoi ? Moi, je restais toujours là, les bras branlants : je la dévorais des yeux. Elle rougissait, fallait voir. Enfin elle me dit : « Monsieur, je ne sais comment vous remercier de votre bonté. – Mam’selle, que je lui réponds (je ne savais plus ce que je disais), Mam’selle, c’est moi qui vous remercie. »
– Ah ! ah ! bravo ! fit en riant aux éclats Gourgaud, qui depuis longtemps se contenait ; bravo ! et que devins-tu après celte réponse-là ?
– Je me suis sauvé à toutes jambes.
– Sans rien dire de plus ?
– Sans rien dire. J’étais amoureux fou.
– Comment, toi, un franc républicain ! Faut pas ça, Mathieu, faut pas ça.
– Que veux-tu ?
– Tu ne l’as pas revue ?
– Depuis cet instant, nuit et jour je pensais à elle ; elle était sans cesse présente à mon esprit. Enfin, un jour je me dis : Mathieu, il faut en finir. Je m’habille, je mets tout ce que je trouve de plus beau dans ma garde-robe...
– Et tu peux te flatter qu’elle n’est guère bien montée, comme la mienne. Enfin, ça viendra : il n’y a pas des émigrés pour rien.
– Je pars ; me voilà arrivé. Au moment de monter, le cœur me bat, mes jambes plient sous moi ; je suis obligé de m’asseoir sur l’escalier.
– Comment, toi, un franc républicain !
– Tais-toi : tu ne connais pas l’amour.
– Ah ! mais je m’en flatte, puisque c’est si bête que ça.
– Pourtant je me dis : Mathieu, tu es un homme ; le fer des aristocrates ne te ferait point trembler, et tu tremblerais devant une femme ! Allons donc ! et puis, elle ne sera peut-être point insensible à ton amour.
– Fichtre ! je crois bien ! un garçon bien bâti comme toi, un garçon qui a un beau physique ; car, enfin, tu as un beau physique.
– Je monte, je frappe ; elle vient m’ouvrir, voilà que je tremble de nouveau. Je ne savais pas comment m’y prendre pour me déclarer : « Mademoiselle, je vous salue bien. – Monsieur, donnez-vous la peine d’entrer. » J’entre, je m’assieds, elle aussi. « Mademoiselle, ah ! mademoiselle, je ne puis plus y tenir ! Ah ! mademoiselle, je vous... Comment va le petiot ? »
– C’est pas une déclaration, s’écria Gourgaud.
– Je le sais bien ; mais je ne pouvais rien trouver. Tout à coup je me jette à ses pieds ; elle eut peur et se leva. « Mademoiselle ! » commençai-je..... J’allais continuer, quand un jeune homme fort beau, fort bien mis, entra.....
– Diable ! fit Gourgaud, ça se complique.
– « Comment ! s’écria-t-il, que signifie cela ? Louise, vous souffrez que cet homme... » Louise ne lui donna pas le temps d’achever : « Je ne suis point coupable, Albert, dit-elle en le prenant par la main. Monsieur m’a rendu service il y a quelques jours, et, pour cela, il s’est sans doute cru autorisé... – « J’étais si malheureux ! » répondis-je en me relevant ; car, pendant toutes ces explications, j’étais resté à genoux. « Monsieur... » me dit le jeune homme. J’étais exaspéré ; je lui criai : « Je ne m’appelle pas monsieur, je m’appelle citoyen. – Citoyen, continua-t-il, vous avez cru cette demoiselle libre, elle ne l’est point ; sous peu elle sera ma femme. Il est donc inutile de vous prier de cesser vos visites. »
– L’aristocrate ! l’égoïste ! murmura Gourgaud.
– Après cela, il prit Louise par le bras, et se retira avec elle dans une autre chambre.
– Et toi ? demanda Gourgaud.
– J’étais là, stupéfait, accablé ; car celle que j’aimais allait appartenir à un autre, à un rival préféré.
– Tu l’as tué ?
– Non. Je veux une de ces vengeances qui tuent l’âme sans tuer le corps !
– Qu’as-tu donc fait ?
– Je m’en suis allé, la mort dans le cœur.
– Benêt ! Mais sais-tu qui est cette fille ? C’est pas grand’chose, ça a un amant.
– Gourgaud ! cria Mathieu en fermant ses poings.
– Je me tais. »
Mathieu s’appuya un moment sur ses coudes, abîmé dans ses réflexions ; puis, relevant la tête :
« Gourgaud !
– Présent !...
– Elle ne devrait pas me mépriser, car elle n’est pas noble.
– Et puis, quand elle serait noble ! D’abord, il n’y a plus de noblesse ; nous sommes tous égaux. « Vive la république ! » cria Gourgaud en agitant son bonnet ; et il ajouta, d’une voix radoucie : « Son nom, à ta belle ?
– Louise.
– Mais c’est pas un nom ça ! Son nom de famille ? son père, quoi ? Qui est-ce ?...
– Son père ?... c’est... »
Mais en ce moment une foule de peuple parut au bout de la rue, en traînant un vieillard, et en hurlant : « Mort aux aristocrates ! »
« Mort aux aristocrates ! dit Gourgaud, dont l’œil étincelait ; mort aux aristocrates ! ça me va. Eh ! les amis ! j’en suis de la partie. »
Il allait s’élancer dans la rue, pour que la victime de la furie populaire eût un bourreau de plus. Mathieu l’arrêta :
« Gourgaud !
– Hein ?
– Regarde !
– Quoi ?
– Ce jeune homme. »
La foule passait alors devant l’auberge, en jetant son cri de mort. Un jeune homme s’élança vers le vieillard en disant : « Mon père, je veux mourir avec vous. » Mais le peuple le repoussa ; car il n’était pas même permis de mourir avec son père. « Mon père ! s’écria le jeune homme, en venant tomber sur le seuil de l’auberge, mon père ! ils vont le tuer. »
« Gourgaud, ce jeune homme !
– Eh bien ?
– C’est lui.
– Qui lui ?
– Mon rival... »
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Une belle jeune fille pressait les mains d’un jeune homme assis, triste et rêveur, à ses pieds : c’était son fiancé, qu’elle venait d’introduire dans sa chambre meublée avec goût et simplicité.
Elle portait, cette jeune fille, de longs cheveux noirs tombant en boucles sur ses épaules d’albâtre ; sa peau était d’une blancheur éblouissante et colorée d’un vif incarnat ; ses yeux bleus et expressifs étaient ombragés par de grands cils jais ; sa taille était svelte et gracieuse. À la voir si belle, on l’aurait prise pour un ange descendu sur la terre ; ou plutôt, c’était la réalité de cette femme idéale que l’on voit dans ses rêves.
« Mon cher Albert, dit la jeune fille en essuyant une larme, quel malheur !
– Que veux-tu, Louise ? le bonheur n’est point pour nous, répondit Albert ; et d’ailleurs, ajouta-t-il avec résignation, par le temps qui court, est-on sûr du lendemain ?
– Mais, je t’en prie, raconte-moi comment cela s’est passé.
– Mon père, tu le sais, n’ayant pu émigrer, fut obligé de se cacher, en sa qualité de noble. Il désirait sortir. Le pauvre vieillard voulait, disait-il, voir encore la belle nature avant de mourir dans son réduit. En vain je lui représentai le danger auquel il s’exposait : il n’a rien voulu écouter, et je me suis vu forcé de céder à ses instances. Nous nous étions habillés de telle sorte que je croyais toute reconnaissance impossible. Nous descendîmes donc en notre demeure. Ah ! si tu avais vu la joie de mon pauvre père, en respirant cet air si pur du printemps... Nous nous promenions depuis longtemps, et je songeais au retour, quand je vis un homme de mauvaise mine rôder autour de nous. Je le reconnus pour un ancien domestique que mon père avait chassé à cause de son inconduite. Un sinistre pressentiment s’empara de moi ; je serrai le bras de mon père, et voulus presser notre marche ; mais, avant que nous eussions fait dix pas, cet infâme, que la haine animait, avait déjà rassemblé une centaine d’hommes du peuple, qui criaient, en s’avançant vers nous : Mort aux aristocrates ! Ils furent bientôt près de nous ; ils me séparèrent de mon père, et allaient l’entraîner. Je me jetai au-devant d’eux, j’implorai leur pitié pour ses cheveux blancs ; mais un peuple furieux connaît-il la pitié ? Je leur représentai que ce vieillard ne pouvait nuire à la république. Pour sauver mon père, j’ai fait violence à mes opinions, et j’ai crié : Vive la république ! J’ai demandé au ciel la durée de cette république que je déteste. Mais ils ne m’ont point écouté : alors j’ai voulu leur opposer la force. Insensé que j’étais ! que pouvais-je contre cette multitude ? Elle me repoussa ; je tombai, ma tête frappa violemment contre le pavé, et je perdis connaissance.
– Mon pauvre Albert ! soupira Louise.
– Je repris bientôt mes sens ; je me rappelai ce qui venait de se passer. Le désespoir me donna des forces ; je me levai. Je ne savais de quel côté diriger mes pas, quand j’entendis les voix de cette vile populace qui entraînait mon père. Furieux, je m’élançai, guidé par leurs clameurs. Je fus bientôt vers les bourreaux. Voyant que je ne pouvais sauver mon père, je demandai comme une grâce de périr avec lui ; car je n’espérais plus, lui mort, de bonheur sur la terre.
– Tu m’oubliais donc, ingrat, dit la jeune fille en caressant Albert de son regard.
– Louise, pardonne-moi... Ils ne voulurent point m’accorder ce que je leur demandais ; ils me repoussèrent encore, et une seconde fois j’allai tomber sans connaissance sur le seuil d’une auberge. Quand je rouvris les yeux, je me trouvai entre les bras de ce jeune homme que je trouvai ici te déclarant à genoux...
– Je n’étais point coupable, interrompit Louise en rougissant.
– Je le sais : aussi ne t’ai-je fait aucun reproche. Ce jeune homme me prodiguait les soins les plus empressés. Dès que j’eus recouvré assez de force, je le remerciai de toute mon âme, et je courus à la prison. Il ne me fut point permis de voir mon père. Alors je m’en vins chercher quelques consolations près de toi, ma bien-aimée.
– Que tu dois souffrir, mon Albert ! »
Pour toute réponse, le jeune homme laissa tomber sa tête sur les genoux de sa fiancée, et versa d’abondantes larmes. Louise pleurait aussi de la douleur de son fiancé. C’était un touchant spectacle de voir ces deux jeunes gens pleurant et unissant leur douleur pour la rendre moins amère.
« Adieu nos rêves de bonheur ! dit Louise.
– Au moment où nous allions être unis, ma Louise. J’avais trouvé un vieux prêtre qui n’a point voulu prêter serment. Il s’est échappé de prison, et exerce en secret son saint ministère. Demain je devais te conduire au pied des autels : mon père avait donné son consentement à notre union. Mais ton père, Louise, ne le verrai-je pas ? »
À cette demande, la jeune fille tressaillit, baissa la tête, et ne répondit point.
« Pourquoi tant de mystère ? Crains-tu qu’il blâme notre amour ? Mais il est pur : depuis le jour heureux où je t’ai connue, depuis que tu as encouragé mon amour, parce que tu as vu que je n’aspirais qu’à devenir ton époux, jamais je n’ai rencontré ici que cette vieille gouvernante qui te sert de mère. Toutes les fois que je t’ai demandé ton père, Louise, tu ne m’as pas répondu. Il faut aujourd’hui que tu me découvres ce secret. »
Puis, comme la jeune fille se taisait, après un moment de silence il ajouta, en se levant vivement :
« Aurais-tu à rougir de ton père ?
– Albert, murmura Louise d’une voix suppliante, Albert, écoute-moi. Tu sais que je t’aime, que je n’aime que toi. Mon père approuve notre union ; mais, m’a-t-il dit, je dois toujours rester inconnu à ton époux : que jamais il ne sache qui je suis.
– Jamais ! Louise, parle, je t’en conjure ; car ce secret ferait le malheur de ma vie.
– Albert, dit Louise en joignant ses mains, ne me force pas à violer la promesse que j’ai faite à mon père.
– Mais, Louise, reprit Albert en la serrant dans ses bras, ne suis-je pas ton mari devant Dieu ? Rien de secret ne peut exister entre nous.
– Après mon aveu, Albert, tu me repousseras peut-être comme tous ceux qui savent qui je suis. Mais n’importe, tu le veux ?
– Oui, oui ! s’écria Albert frémissant d’impatience.
– Albert, mon père... c’est... c’est... » Puis elle s’arracha des bras du jeune homme, comme épouvantée de l’aveu qu’elle allait faire. Albert courut à elle : « Louise, de grâce, achève ! Ton père, c’est...
– C’est le bourreau... dit Mathieu qui venait d’entrer. »
Louise tomba comme anéantie.
« Tu mens, s’écria Albert exaspéré ! tu mens, misérable !
– Ah ! je mens ! répondit Mathieu, calme et ironique ; je mens ! Regardez un peu, mon beau citoyen. »
Le républicain prit un énorme marteau qu’il avait apporté, et en donna plusieurs coups contre une fenêtre murée. La fenêtre tomba bientôt avec fracas : alors Mathieu saisit Albert par la main, et, lui montrant un échafaud dressé sur une place couverte de peuple :
« Voyez-vous cet homme qui monte les degrés de l’échafaud et que l’on va guillotiner ?
– Ciel ! mon père ! s’écria Albert en tombant à genoux.
– Oui, c’est votre père. Voyez-vous aussi cet homme qui se tient impassible sur l’échafaud, toujours prêt à tuer son semblable pour quelque argent que lui donne la République ? Eh bien ! cet homme, c’est le père de votre Louise.
– Louise, fit Albert en se relevant, dans le plus grand désespoir, Louise, est-il vrai ?
– Albert ! prononça la jeune fille d’une voix mourante.
– Mon malheur n’est donc que trop certain ! Adieu, Louise, adieu ! car tu ne me reverras jamais. »
Et le jeune homme sortit précipitamment, sans regarder Louise ; car il craignait toute la violence de son amour.
« Je suis vengé, s’écria le républicain en s’en allant : il a dit qu’il ne la reverrait jamais. Jamais ! répéta-il avec un air de satisfaction. »
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Huit jours après la scène que nous venons de décrire, quatre hommes portaient au cimetière un cercueil recouvert d’un drap blanc et orné d’une couronne de roses blanches.
Louise était morte de désespoir.
Un jeune homme, revêtu de l’uniforme des armées de la République, suivait le convoi funèbre en pleurant amèrement. C’était Albert, qui venait de s’engager, espérant se faire tuer à la première bataille, pour aller rejoindre, dans une patrie meilleure, ceux qu’il pleurait sur la terre.
Pétrus BEURDELEY, Quelques fleurs d’outre-tombe :
Œuvres posthumes de Pétrus Beurdeley, mort à l’âge de 24 ans, 1866.