Le morceau de pain
par
Max CAMIS
Il allait d’un pas pressé, par les rues boueuses et noires sans se soucier de ce qui l’entourait.
Sa pensée était toute aux problèmes métaphysiques qui l’absorbaient : aussi comme un automate marchait-il sans prendre garde à la foule environnante.
Machinalement, ses yeux venaient de se porter cependant vers un point clair, qui, sur la boue noire de la chaussée faisait une tache neigeuse.
Par curiosité, notre personnage abandonna son rêve et revint à la réalité des choses. En avançant de quelques pas, il put constater avec étonnement que sur le seul pavé à peu près sec un beau morceau de pain était tombé.
Il s’arrêta quelques secondes à considérer au milieu de la marée gluante cette mie blanche entourée de sa croûte d’or, en même temps que dans son cœur s’élevait ce calme murmure : « Ramasse ce pain qui peut faire un heureux. »
Pressé par sa course, notre passant reprenait son chemin. « Cela aurait l’air trop bête, se disait-il, de se baisser pour si peu de chose. »
Cependant, tout en avançant il se retournait pour voir la petite note claire diminuer dans la perspective triste des hautes maisons.
« Tu es lâche et esclave du respect humain, reprenait la voix ; tu viens de trahir le plus pur des symboles en méprisant ce qui pouvait servir au repas d’un malheureux. »
Rageusement, le marcheur trouvait de bonnes raisons : « D’abord, c’était trop tard pour retourner, les voitures en passant ont dû l’écraser, ce pain – celle-ci par exemple. »
S’étant arrêté de nouveau, notre personnage attendait le dénoûment – mais le taxi arrivait ayant épargné l’objet. Une espérance presque inavouée s’attachait maintenant aux véhicules qui venaient : « Pauvre petite chose blanche qui allait devenir grise, puis noire, enfin liquide comme la boue à laquelle elle s’incorporerait. »
En des lacets incroyables, les voitures s’étaient croisées, suivies ; le lourd autobus passait au-dessus, et rien ; le petit pain blanc restait toujours là, gai, clair, sur la chaussée où les gens affairés circulaient.
Et lui avait repris mélancoliquement sa route, plein d’une orgueilleuse logique contre la voix patiente qui ne cessait de l’exhorter : « Tu ne peux laisser à terre le pain que Jésus a rompu ! souviens-toi de la Cène »....
C’en était trop, malgré la distance, et sans retard il revint sur ses pas, se pressant même, car une voiture pouvait cette fois arrêter le geste, en gâchant la quiétude d’une journée !
Enfin, il n’avait plus à reculer. Fort de sa résolution, notre homme, le sang aux oreilles se pencha et prit furtivement l’objet du dilemme, puis, traversant la rue il alla le déposer gauchement sur le bord d’une fenêtre.
Fatigué, comme après un gros effort physique, honteux et n’osant lever les yeux, il repartait se croyant poursuivi par les regards des témoins qui lui semblaient ironiques, quand, surgissant on ne sait d’où, un pauvre loqueteux à la mine grise, aux vêtements sordides, sauta sur le pain et fiévreusement le porta à ses lèvres.
En voyant le mouvement, une douce joie inonda le cœur de notre passant. Toute la trame invisible de ce petit fait se révéla subitement à lui ; il sut en remercier la Providence attentive et patiente qui avait aidé l’effort et permis qu’un peu d’humilité pénétrât en lui.
Max CAMIS.
Paru dans Psyché, revue du spiritualisme
intégral en novembre 1923.