Vision noire
par
Madeleine CARLIER
Le vieillard était assis, immobile, dans sa vaste chambre. Son regard était fixe, ses yeux presque vitreux. Combien son visage m’apparut amaigri, creusé, livide, parmi les magnificences des meubles anciens et les beautés délicates des inestimables objets d’art.
– Voici, dit-il de sa voix assourdie, ce qui s’est passé la nuit dernière... Oh ! cette nuit !
Et ses mains osseuses se crispèrent sur les têtes de lions sculptées aux bras de son royal fauteuil.
– Je m’éveillai tout à coup, dit-il, et je crus entendre un appel. Aucun mot n’était parvenu à mes oreilles, mais je savais que c’était l’appel de la mort. Un froid jamais ressenti glaça tout mon être, et puis je me trouvai flottant dans l’espace illimité.
« C’était un espace d’ombre et de silence, mais au loin, très loin, à une distance incommensurable, j’entrevoyais une clarté, bien plus belle que celle des plus merveilleuses étoiles. Une certitude était en moi que c’était un rayon de la Lumière divine, et tout mon être aspirait à s’élancer, à monter vers l’ineffable Lumière.
« Mais je ne pouvais m’élever. Au contraire, lentement, lentement je descendais et je m’enfonçais dans l’ombre.
« Pourtant près de moi je discernais comme une figure immatérielle, toute blanche, d’une pâleur lunaire. Son visage était beau et pénétré de douleur.
« – Qu’es-tu donc ? dis-je au compagnon silencieux. Il y a une compassion dans ta tristesse. Oh ! je t’en supplie, je t’en conjure, ne me laisse pas descendre, descendre encore dans l’espace obscur. Aide-moi à remonter vers la Lumière qui luit là-haut, si loin maintenant, belle comme une radieuse étoile.
« Le pâle compagnon eut un geste de sa main transparente ; son visage devint plus douloureux encore. Mais il ne me répondit pas.
« Notre chute se poursuivait toujours et l’étoile divine n’était plus qu’un petit point lumineux dans l’immensité des espaces.
« Alors je sentis mes pieds reposer sur un corps solide. Nous étions sur une plage rocheuse au bord d’une mer dont les vagues étaient noires. Pas une plante ne sortait du sol. Pas un être vivant ne remuait sur ce monde minéral, dur et sombre comme du bronze.
« Et l’ange alors parla :
« – Voici ta demeure.
« Une horreur sans nom pénétra tout mon être, et ma voix désespérée protesta :
« – Mais je n’ai rien fait de mal.
« L’ange me regarda de ses yeux douloureusement sévères et lentement il prononça :
« – Tu n’as pas fait de bien.
« Alors il s’éleva, pâlit et disparut dans l’espace. Et sur le sinistre rivage de la planète déserte, je restai seul. »
Madeleine CARLIER.
Paru dans Psyché, revue du spiritualisme
intégral en novembre 1923.