Le truand béatifié
par
Miguel de CERVANTÈS SAAVEDRA
PERSONNAGES
CRISTOBAL DE LUGO, étudiant
LOBILLO, truand.
GANCHOSO, truand.
VILLANUEVA, alguazil.
UN SECOND ALGUAZIL.
DEUX GARDES.
LAGARTIJA, jeune garçon.
UNE DAME.
SON MARI.
LE LICENCIÉ TELLO DE SANDOVAL, inquisiteur.
DEUX MUSICIENS.
UN PÂTISSIER.
ANTONIA.
UNE AUTRE FEMME.
CARRASCOSA, père de la truanderie.
PERALTA, étudiant.
GILBERTO, étudiant.
UN ANGE.
LA COMÉDIE.
LA CURIOSITÉ.
FRAY ANGEL.
LE PRIEUR.
TROIS BOURGEOIS.
DOÑA ANA DE TREVIÑO.
DEUX SERVITEURS.
UN PRÊTRE.
LUCIFER.
VISIEL, démon.
LE VICE-ROI DE MEXICO.
SAQUIEL, démon.
TROIS ÂMES DU PURGATOIRE.
FRAY ANTONIO, nom pris en religion par LAGARTIJA.
PÈRE DE LA CRUZ, nom pris en religion par LUGO.
La scène se passe pour la première journée à Séville
et pour les deux dernières à Mexico.
PREMIÈRE JOURNÉE
PREMIER TABLEAU
Une place de Séville.
SCÈNE I
LUGO remettant au fourreau une dague analogue à celles des truands, LE LOBILLO et GANCHOSO, truands. Lugo est vêtu de la demi-soutane des étudiants et porte suspendus à la ceinture un petit bouclier et la dague ; il ne doit pas avoir d’épée.
LOBILLO
Pourquoi vous êtes-vous querellés ?
LUGO
Pour rien. Y eut-il une querelle seulement ? En tout cas, n’en parlons plus si nous sommes amis.
GANCHOSO, à Lobillo.
Lugo a voulu nous monter sur les épaules et bien que tonsuré de hier, le drôle a prétendu s’asseoir dans la première chaire, croyant ainsi épater son homme.
LUGO
Messieurs, doucement. Je suis jeune, mais je suis un vrai maillet. J’ai du cœur et du poumon et, dans la vie de bohème, je me sens de taille à rendre des points au plus peinturluré d’une école où les grades de vaillance ne se donnent pas aux étudiants qui franchissent sans se lasser le pas de la porte, mais où il faut se signaler par des hauts faits avant de les mériter. Ne savez-vous donc qu’il y a des frères de lumière et des frères de sang ?
LOBILLO
Du sang, j’en réclame.
GANCHOSO
Halte-là, Monsieur Loup. Si, parmi les bêtes dont vous portez le nom, il en est une qui demande du fromage, qu’elle le demande ailleurs. Ici, l’on n’en vend pas, à moins...
LOBILLO
Assez, Monsieur Ganchoso. Rentrez votre langue et tenez-vous pour dit que je suis tout fleur ou tout péril.
GANCHOSO
Et nous donc, aurions-nous vu le jour en Guinée, Monsieur Loup ?
LOBILLO
Je l’ignore.
GANCHOSO
En ce cas, apprenez-le ; je vais vous donner une leçon.
LUGO
Viens, Lobillo.
GANCHOSO
Vous êtes tous deux des brebis fanfaronnes, des poules mouillées et des lapins.
LOBILLO
Moins de langue et plus de main, fils de coquine.
SCÈNE II
LES MÊMES, L’ALGUAZIL VILLANUEVA, DEUX GARDES DE POLICE. À leur vue, Ganchoso et Lobillo s’enfuient ; resté seul, Lugo rengaine sa dague.
UN GARDE
Rendez-vous à la justice.
LUGO
Arrête, drôle. Me connais-tu ?
UN GARDE
Monsieur Lugo ?
LUGO
Quel Monsieur Lugo ?
L’ALGUAZIL
Coquins, ne le saisissez-vous pas ?
DEUXIÈME GARDE
Monsieur notre maître sait-il bien ce qu’il nous demande ? Ignore-t-il que le délinquant est le seigneur Cristóbal ?
L’ALGUAZIL
Je le trouverai toujours au milieu de ces danses ! Par Dieu, c’est chose ancienne. Il n’y a pas de patience qui le puisse supporter.
LUGO
En ce cas, supportez-le en colère car elle monte à gros bouillons.
L’ALGUAZIL
Un jour ou l’autre le diable y usera ses souliers. J’en suis certain maintenant.
LUGO
Qu’il en use cent paires. Quand il le désirera, il saura bien où en acheter.
L’ALGUAZIL
C’est la faute du seigneur Sandoval.
SECOND GARDE
Tello de Sandoval est son maître et son protecteur.
PREMIER GARDE
Il gouverne la ville et, par égard pour lui, la justice n’ose pas toucher son serviteur.
LUGO
Que le seigneur Alguazil fasse son devoir. Trêve de bavardages et de préambules.
L’ALGUAZIL
Seigneur Lugo, combien vous seriez mieux dans votre collège que sur la barbacane, un livre à la main que le bouclier à la ceinture.
LUGO
Seigneur Alguazil, croyez-m’en. Prêcher ne vous appartient ni ne vous sied. Laissez l’emploi à qui le tient, décampez au plus vite et piquez votre monture.
L’ALGUAZIL
Nous nous en irons sans piquer et rendez grâce à votre maître. Mais, foi d’hidalgo, je ne sais comment il arrêtera cette affaire.
LUGO
Bah ! Il s’en ira et me laissera tranquille.
PREMIER GARDE
Je le crois, parce que ce Cristóbal est un vrai Barrabas.
DEUXIÈME GARDE
Il n’y a pas de daim qui l’égale en légèreté.
PREMIER GARDE
Il joue mieux de l’arme blanche que des cartes noires, mais entre les deux, il vole comme un aigle.
L’ALGUAZIL
Amendez-vous et tâchez de ne plus me rencontrer. Vous ne vous en porterez que mieux.
LUGO
Quoique malade, j’agirai à ma guise.
L’ALGUAZIL
Venez, vous autres.
(Il sort.)
PREMIER GARDE
Monsieur Cristóbal peut se laisser vivre. Je ne le connais pas, oui, je le jure.
SECOND GARDE
Seigneur Cristóbal, je me recommande à vous. Vous n’avez rien à craindre de moi. Je suis aveugle et muet quand il s’agit de raconter quoi que ce soit touchant à la plus mince semelle du soulier qui chausse et porte la base où s’appuie la machine bohémienne.
LUGO, au garde.
Où vas-tu, où vas-tu, Calahorra ?
LE SECOND GARDE
Je l’ignore. Que Dieu et la nuit me protègent !
(Les deux gardes sortent.)
SCÈNE III
LUGO, puis LAGARTIJA.
LUGO, seul.
Ils respectent en moi le serviteur de Tello de Sandoval et n’ont aucun souci de Cristóbal de Lugo. Voici qui est merveilleux et incompréhensible. Mais je ferai si bien qu’il s’élèvera un ouragan pour emporter mon nom par-dessus les murs de Séville. Que mon père, un pauvre tavernier, suspende le rameau à sa porte, qu’il s’industrie à exprimer le jus de la manzanilla et qu’il vive satisfait de ce métier misérable et de son humble condition ; moi je serai fameux dans mon armée.
(Entre un jeune homme nommé Lagartija.)
LAGARTIJA
Seigneur Cristóbal, qu’y a-t-il ? Tu parais troublé. Je jurerais que tu t’es battu.
LUGO
Mets au tombeau cette mine lugubre. J’ai donné de l’air à ma dague parce qu’un brave m’avait grimacé des caresses pour me témoigner son respect. Mais, devant cette lame, il s’est enfui comme le diable devant la croix. Que me veux-tu, Lagartija ?
LAGARTIJA
La Salmerona, la Pava, la Mendoza et la Librija, toutes de braves, lucratives et bonnes filles, te supplient d’être des leurs ce soir, quand le soleil attiédi ne dardera plus de traits pénétrants, et d’honorer de ta présence le fameux Alhamillo.
LUGO
Est-ce une partie montée ?
LAGARTIJA
C’est un souper devant lequel s’enfuiront à bride abattue les plus fameux festins. Comme avant-dernier plat, on servira un ragoût d’aubergines, mais il y aura un lapin en pâte que transperceront mille flèches de lard, du pain blanc, du vin clairet et du nougat au vin d’Alicante. Chacune de nos belles, pour ce repas, a volé des blancs neufs et luisants et les unes comme les autres ont dérobé le riche réal. Les cabarets ont fourni les citrons, et les alcôves, les oranges. Le pêcheur le plus vaillant qui soit du nord au sud va leur apporter le mulet gras et savoureux et l’anguille glissante. L’alose toute vivante remuera sa queue dans la chaudière ou sautera inconsciente dans le feu, puis tu verras, mieux que je ne puis te le dépeindre ou te le décrire, combien est appétissant le crabe rouge assaisonné de tranches de citron et de poivre bien moulu et comme il chasse la paresse.
LUGO
Lagartija, tu es un peintre consommé.
LAGARTIJA
Enfin, il y aura mille plats différents, variés qui décimeront les désirs de la gourmandise.
LUGO
Qu’entends-tu par décimer ?
LAGARTIJA
Diviser le désir en le portant ici, là, ailleurs, de sorte que la variété des mets triomphera de la raison.
LUGO
Et qu’y aura-t-il avec elles ?
LAGARTIJA
Qui ? Patojo le Bancal, Mochuelo le Chat-huant et Tuerto le Borgne d’Almadén.
LUGO, ironique.
Qui doit avoir peur de lamper des rasades.
LAGARTIJA
Viens et tout se passera bien.
LUGO
Peut-être irai-je pour te faire plaisir. Tu as dans l’esprit je ne sais quelle vivacité qui m’enchante.
LAGARTIJA, s’inclinant.
J’embrasse la plante de tes pieds valeureux.
LUGO
Relève-toi, petit flatteur. Ce métier est indigne de toi.
LAGARTIJA
Aussi bien, j’espère en exercer bientôt un autre où je trouverai la route du Pérou.
LUGO
Quel est ce métier ?
LAGARTIJA
Seigneur Lugo, celui de joueur. Car, lorsqu’on l’entreprend et que l’on y devient habile, l’on est le bourreau des bourses. De ci, de là, n’en as-tu pas vu des milliers avec leur cape cossue volant mieux qu’un faucon et enfermant le Potosi entre deux jeux de cartes polies par l’usage ? Certains feignent d’être manchots pour porter des coups droits aux plus habiles et rien ne m’enchante comme de leur voir dresser de noires embûches quand ils rencontrent quelques pièces blanches sur leur chemin.
LUGO
Tu en sais long. Mais quel est le papier que tu portes sur la poitrine ?
LAGARTIJA
On l’aperçoit donc ? Sans que j’en tire profit, il contient tout le cerveau d’Apollon. C’est une romance argotique qui se peut égaler et comparer aux meilleures que l’on ait jamais composées. Elle use des suprêmes ressources qu’offre la Truanderie, est écrite dans un argot flamboyant et fourmille de mots nouveaux et enchanteurs, les uns tendres, les autres fiers, ceux-ci s’élevant jusqu’aux cieux, ceux-là descendant aux enfers.
LUGO
En ce cas, tu vas me la dire.
LAGARTIJA
Je la sais par cœur, afin de n’en rien ignorer, de la bien mettre en lumière.
LUGO
Quel est le sujet ?
LAGARTIJA
Il s’agit d’un gueux, d’un enfant de bohème qui s’est mesuré avec un taureau.
LUGO
Allons-y, Lagartija.
LAGARTIJA
Allons-y et que tout le monde remarque et observe combien mon esprit s’essaie à surpasser celui qui s’élève le plus haut.
« L’année quinze cent trente-quatre s’écoulait, on avait atteint le mardi vingt-cinq mai, jour à jamais funeste, quand il survint à Séville un événement mémorable, digne d’être décrit par les poètes et chanté par les aveugles. De la grande cour des Ormeaux où la truanderie tient ses assises, sort le truand Reguilete vêtu à miracle. Il ne va se promener ni au Caire, ni au Maroc, ni en Chine, ni en Flandre, ni en Allemagne, ni moins encore en Lombardie. Il se rend simplement à la place bénie de San Francisco où se donne une course de taureaux pour la fête de sainte Juste et de sainte Rufine. À peine est-il entré dans l’arène, qu’il attire tous les regards et que sa bonne grâce est l’objet de l’admiration générale. À ce moment, paraît un taureau farouche. – Sainte Marie, protège-moi ! – La bête charge, jette notre héros les pieds en l’air et le laisse mort, baigné dans son propre sang. Telle est la triste fin de la romance, parce qu’ici Reguilete trouva la fin de sa vie. »
LUGO
Est-ce là cette romance étourdissante dont tu me parlais ?
LAGARTIJA
Je loue sa simplicité et l’élégance du style et par-dessus tout l’esprit qu’elle montre en arrivant si vite au dénouement.
LUGO
Qui l’a composée ?
LAGARTIJA
Tristán, qui dirige la sainte sacristie de San Román, un poète qui laisse bien loin derrière lui Garcilaso et Boscán.
(À ce moment entre une dame dont la mante cache la moitié de la figure.)
SCÈNE IV
LUGO, LAGARTIJA, LA DAME.
LA DAME
Un mot, beau cavalier.
LUGO, à Lagartija.
Que Dieu t’accompagne. Peut-être irai-je si tu es certain que les autres y seront.
LAGARTIJA
Je te le répète, ils iront ; je le sais et je sais aussi que nos amis t’attendent. (Il sort.)
SCÈNE V
LUGO, LA DAME.
LA DAME
Poussée par un désir que j’ai vainement combattu, me voici devant vous, à l’insu de mon mari. Regardez la figure que cache cette mante et puis vous verrez (Lugo la regarde sous la mante.) si vous pouvez porter un remède aux maux que ma langue vous confesse. Me connaissez-vous ?
LUGO
Trop.
LA DAME
Alors, vous avez conscience de la force dont je suis l’esclave et qui me contraint d’accomplir cette démarche. Mais afin que vous ne demeuriez pas calme en songeant aux raisons que j’ai de venir vous trouver, apprenez que du consentement de mon âme, je suis prête à vous sacrifier la vie. Votre rare vaillance et tout votre être ont produit une telle impression sur mon cœur que, de nuit comme de jour, votre image me poursuit. Cette pensée m’obsède au point que l’honneur cède devant l’amour et que la volonté donne son libre consentement au désir. Aussi bien, oublieuse de mes devoirs, insoucieuse des bienséances, je m’abandonnerai et vous parlerai sans réticences. Sachez, Lugo, que je vous adore. Je ne suis pas laide et je suis très riche ; je saurai donner et je saurai aimer ; vous devez le voir à l’émotion qui m’étreint. La femme en proie à l’amour dominateur, fût-elle toute misère, se montre généreuse envers le maître de sa vie. Chez toi ou chez moi, de ma personne ou de ma fortune, tu peux attendre non pas de simples remerciements mais des services sans limite. Ne te laisse pas gagner par la peur, mon mari n’est pas à craindre. La confiance favorise la tromperie, et les soupçons, quand ils demeurent discrets, n’ont jamais les tristes conséquences qui sont l’apanage coutumier de la jalousie. D’ailleurs, comme je ne lui ai donné aucune occasion d’être méfiant, je tiens qu’il sera trompé à notre entière satisfaction. Mais pourquoi ces rides à ton front, pourquoi fronces-tu les sourcils ? Est-ce là ta réponse ? Comment faut-il l’interpréter ?
LUGO
Tes offres impertinentes me laissent rempli d’admiration. Puisque tu souhaitais satisfaire un caprice condamnable, tu aurais dû chercher un sujet qui eût mieux apprécié que moi tes fastueuses générosités et, dans la ville, tu aurais pu choisir, comme des poires au marché, un amant qui eût répondu à tes avances avec plus de chaleur. Le but élevé que se fussent proposé tes mauvais désirs eût été leur excuse, tandis que l’humilité de ma situation aggrave la faute. Je suis le pauvre serviteur de Tello de Sandoval, un inquisiteur qui se consume entre ses livres et qui, tu en sais la raison, n’a jamais eu les clefs de la richesse. Je vis soumis à l’oint du Seigneur, ignorant l’étreinte du désir et chaque jour je porte le seau et j’accomplis ma tâche en manœuvre zélé. Mes occupations sont viles, mais j’y déploie une telle ardeur que je ne saurais céder aux sollicitations, au moins à celles des amoureuses appartenant aux hautes classes dont tout indique que tu fais partie. Mes ailes sont des ailes de corbeau...
LA DAME
Ne fais pas de toi un portrait plus outré. L’amour t’a peint dans mon imagination et il t’a doté de beaucoup plus de perfections que tu ne t’en accordes. Je ne te demande pas d’enfanter des chimères, je me contenterais – désir bien modeste – d’être aimée puisque je t’aime. Mais, malheur sur moi ! mon mari ! Que faire ? Je tremble et j’ai peur, bien que je me sache méconnaissable.
SCÈNE VI
LES MÊMES, LE MARI.
LUGO
Calmez-vous et restez à l’écart. Il ne vous reconnaîtra pas.
LA DAME, à part.
Malgré mon désir de fuir, je ne puis remuer les pieds.
LE MARI
Seigneur Lugo, qu’y a-t-il de neuf ?
LUGO
Certaine affaire que je vais vous conter et qui m’obligeait à me mettre en quête de vous.
LA DAME, à part.
Je voudrais m’en aller et je n’ose.
LE MARI
Je suis à vos ordres. Contez-moi ce que vous avez à me dire.
LA DAME
Partir eût été de beaucoup préférable.
LUGO
Approchez-vous et écoutez. La beauté que le ciel a bien voulu départir à votre femme et qui lui fait de la terre un paradis a enflammé le cœur d’un jeune homme et l’a réduit à l’état de charbon de la fournaise amoureuse. Il est riche, il est puissant et audacieux, au point de renverser et de briser les obstacles jugés insurmontables. Il n’use ni de promesses ni de prières et, pour se guérir, il recourt à des remèdes plus prompts et plus actifs. L’honnêteté de votre femme est si grande, dit-il, qu’elle le surprend et qu’il l’admire autant que sa beauté. Jamais, il ne lui a parlé d’amour parce que l’audace expire devant la modestie.
LE MARI
Cet homme vient-il chez moi ?
LUGO
Il rôde autour de votre maison, mais il n’y entre pas.
LE MARI
Qui épouse une jolie femme divorce avec l’honneur à moins que le ciel n’y remédie.
LA DAME, à part.
Quel est le sujet de leur entretien ? Serait-ce moi ? Que Dieu me protège ! Combien j’ai raison de craindre !
LUGO
Je dis enfin que tel est le feu qui embrase, telle est la passion qui bouleverse cet amant qu’il compte en appeler à la force au lieu de recourir à la prière. Il veut vous voler votre femme avec le concours de garnements de ma trempe, vaillants, audacieux, débauchés. Il m’a parlé de ses projets, me tenant pour le chef de cette mortelle engeance qui met le sceau sur ses mauvaises actions. Quoique je sois un garçon aventureux, de ceux qui fréquentent le champ des travers, je ne tue pas par intérêt, ni ne me complais dans les vilenies. Je lui ai promis de l’aider avec le ferme dessein de vous prévenir. Vous êtes avisé, il vous est facile maintenant de parer le coup.
LE MARI
Je suis homme à me défendre. J’ai du courage et je porte une épée.
LUGO
Contre les menées perfides, l’homme le plus courageux ne peut rien.
LE MARI
Enfin, ma femme ignore les projets de ce coquin.
LUGO
Elle pense à vous offenser comme y songe cette vertueuse dame voilée. Sur le ciel, je jure qu’elle ne sait rien.
LE MARI
Je suis décidé à l’éloigner.
LUGO
C’est bien à ce parti que je m’arrêterais.
LE MARI
Je la mettrai en un lieu où le vent à peine pourra l’effleurer.
LUGO
Soyez prudent et vous mènerez à bonne fin une