L’adoption

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

François COPPÉE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis vingt ans, Jean Vignol écrivait des romans-feuilletons pour les journaux populaires, des romans où il n’était question, comme de juste, que d’assassinats et d’enfants substitués à d’autres dès le berceau, Il n’était vraiment pas plus maladroit que ses rivaux dans cette spécialité. Si jamais vous faites une dangereuse maladie – ce dont Dieu vous garde ! – et si vous ne savez comment remplir les heures d’ennui d’une longue convalescence, lisez les Mystères de Ménilmontant, qui n’ont pas moins de vingt-cinq mille lignes. Vous retrouverez là tous les ingrédients accoutumés de cette cuisine littéraire.

Le début est saisissant, surtout, quand ce scélérat de duc de Vieux-Donjon, à la sortie de l’Opéra, descend dans l’égout collecteur, où il a rendez-vous avec un forçat libéré de sa connaissance, qui doit lui remettre des papiers susceptibles de perdre la belle marquise des Deux-Poivrières, laquelle, ayant été changée en nourrice, n’est pas la fille d’un grand d’Espagne de première classe, comme tout le faubourg Saint-Germain en. est convaincu, mais bien celle d’un ébéniste de la rue Popincourt, jadis condamné à mort par suite d’une erreur judiciaire et guillotiné selon les rites, au lieu et place du forçat à qui le duc a donné ce rendez-vous inconfortable et souterrain.

Vous voyez, d’après ce simple exemple, que Jean Vignol connaissait parfaitement son métier.

Pourtant, le pauvre homme ne réussissait guère, avait beaucoup de mal à placer sa « copie », vivait fort chichement. Ah ! voilà. C’est d’abord qu’il n’avait pas de chance, et puis qu’il était un modeste, un timide, ne sachant pas jouer des coudes, faire son chemin à la mode américaine.

Bien entendu, il n’avait pas débuté dans les lettres par le roman-feuilleton. Il conservait toujours, au fond d’un tiroir, mais sans espérance de les mettre au jour, ses deux ouvrages de jeunesse, composés par lui du temps où il avait encore tous ses cheveux et l’ambition du grand art. C’était d’abord le manuscrit d’un volume d’élégies, Fleurs de poison, où le poète se plaignait notamment des infidélités d’une jeune personne qu’il désignait sous le romantique pseudonyme de Fragoletta et qu’il comparait à toutes les amoureuses célèbres depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours, tandis que, dans la réalité des faits, l’inconstante demoiselle se nommait Agathe et était trottin chez une fleuriste. L’autre manuscrit, plus volumineux, contenait un drame très horrifique et moyenâgeux, portant ce titre sanglant, les Écorcheurs, et tout le long duquel des gens coiffés du chaperon et chaussés de souliers à la poulaine se passaient réciproquement au travers du corps des épées à deux mains et des tirades à n’en plus finir.

Malheureusement, les drames en vers ne sont pas comestibles, et les fleurs de poison ne peuvent pas même servir., comme les capucines, à parer la salade. Il fallait vivre là-haut, à Belleville, dans le petit logement, au cinquième étage, où Jean Vignol habitait avec sa mère, tordue de rhumatismes et gémissant du matin au soir. Pour gagner quelque argent – oh ! très peu – le poète devint romancier populaire, à peu près comme un peintre raté se fait photographe.

Doux et résigné, il accepta le métier, y mit tous ses soins, mais, comme nous l’avons dit, sans grand succès. C’était assez juste, après tout, car il manquait de conviction, de sincérité, ne prenait pas assez au sérieux ses marquises qui avaient pour père un ébéniste guillotiné et ses ducs qui se promenaient dans les égouts en pelisse de fourrure et en cravate blanche.

Le directeur du Petit Prolétaire, où Jean Vignol publiait ses histoires à dormir debout, le lui disait tout crûment : « Mon cher, on sent que vous n’y croyez pas », et ne le payait que deux sous la ligne. Le pauvre garçon savait qu’il était supérieur à sa grossière besogne, en souffrait, poussait souvent un gros soupir. Mais quoi ? c’était sa destinée, et, pour faire bouillir son maigre pot-au-feu, il s’épuisait à inventer des aventures de plus en plus extravagantes.

Une fois, par exemple, il n’aurait pu payer deux termes en retard et il eût sans doute été saisi, s’il n’avait, au dernier moment, obtenu une avance du directeur du Petit Prolétaire, séduit par le sujet d’un roman dont voici en substance le premier feuilleton : « Un musicien de l’orchestre de l’Ambigu, qui est d’ailleurs, sans s’en douter, le bâtard d’un pair d’Angleterre, rentre chez lui après le spectacle et découvre un squelette dans l’étui de sa contrebasse. » La suite au prochain numéro.

Tant que la maman avait vécu, Jean Vignol, modèle de piété filiale, avait assez bien supporté la vie. Mais, depuis deux ans qu’il était seul au monde, – point de parents, peu d’amis, des habitudes casanières, – il s’ennuyait ferme, dans son haut logis de Belleville.

Il était, à présent, un petit homme de quarante-sept amis, avec un commencement de bedaine, une large barbe noire, un nez socratique, des yeux de bon chien et l’épi de Saint-Pierre sur un crâne beurre-frais. Ayant peu de santé et un estomac de deuxième classe, il avait même dû renoncer aux consolations du tabac. Jamais les personnages ordinaires de ses fictions, – assassins en gants jaunes ; vertueuses ouvrières mises à mal et lâchement abandonnées par un vil aristocrate ; généreux ingénieurs, sortis de l’École Centrale, fils de leurs œuvres, et obtenant, au dénouement, le ruban rouge et la main de la jeune personne dix fois menacée, dans le cours du roman, des pires outrages, – jamais, dis-je, toutes les marionnettes de son guignol mélodramatique ne lui avaient semblé plus fastidieuses. Positivement, le malheureux se dégoûtait de son métier.

« Quelle scie ! se disait-il un soir de veille de Noël, en montant avec lenteur ses cinq étages, car il devenait un peu asthmatique. Quelle scie ! Voilà qu’ils trouvent encore, au journal, que ma dernière machine, Mazas et Compagnie, manque de coups de couteau. Il va falloir que je ressuscite Bouffe-Toujours, mon forçat, que j’ai fait précipiter, il y a huit jours, du haut de la Tour Eiffel, et que je lui fournisse des victimes... Et, après cette complaisance, vous verrez qu’ils refuseront encore de me mettre à vingt centimes la ligne... Ah ! la chienne de vie ! »

Rentré chez lui, il éprouva plusieurs menus désagréments. Après un regard de mélancolie à son râtelier de pipes, pareil au harem d’un sultan qui a renoncé à la bagatelle, Jean Vignol s’aperçut que son feu de coke, qu’il avait pourtant bien couvert de cendres avant de sortir, était complètement éteint. Il dut, pour le rallumer, se salir les mains au mâchefer. Sa lampe avait été mal préparée, le matin, par la portière ; il fut obligé de changer la mèche ; alors seulement il s’aperçut qu’il n’y avait plus que deux allumettes dans sa boîte de « suédoises ».

« Tonnerre de brindezingue ! s’écria-t-il, en lâchant son juron favori. Me voilà frais, si mon feu ou ma lampe s’éteignent encore... Car il faut que je passe la nuit pour ressusciter ce forçat... Un joli réveillon, entre parenthèses ! Et cinq étages à descendre et à remonter, d’abord, pour ces allumettes... Ah ! mais non ! je vais en demander quelques-unes à la voisine. »

La voisine, c’était la mère Mathieu, une pauvre vieille, dont la fille, récemment abandonnée par son mari, était morte en couches, au mois de juillet. Le petit avait cinq mois, et l’aïeule, couturière à la mécanique, l’élevait au biberon. Bien de la misère, dans ce taudis-là. Le romancier, qui était un brave homme, y était entré quelquefois et y avait laissé sa pièce de cent sous, bien qu’il n’en eût pas de trop pour lui-même.

« Toc... toc... Bonsoir, mère Mathieu. Donnez-moi donc quelques allumettes. »

Mais il s’arrêta sur le seuil, tout interdit. À la lueur d’un bout de bougie, la vieille femme, accroupie, roulait et ficelait son unique matelas. Près du méchant lit de bois rouge, où ne restait plus que la paillasse, l’enfant dormait dans un berceau d’osier.

« Eh ! mère Mathieu, qu’est-ce que vous faites donc là ?

– Vous le voyez bien, monsieur Vignol, répondit la vieille toute pleurnichante. Je vas porter ça au Mont-de-Piété, et il faut que je me dépêche, car le bureau ferme à huit heures… On me donnera toujours bien dix francs… C’est de la bonne laine, allez…

– Comment ! Votre seul matelas ?…

– Il faut bien… Figurez-vous que ma sœur cadette, veuve comme moi, celle qui reste aux Lilas et qui fait des ménages, vient encore de s’aliter, et qu’on ne veut pas d’elle à l’hôpital, rapport à ce qu’elle a une maladie chronique… Alors, je dois l’aider un peu. Elle a été si bonne pour moi… Je coucherai quelques jours sur la paille. On n’en meurt pas… Car j’espère bien dégager mon matelas, quand je toucherai ma quinzaine… Ce qui m’inquiète, c’est le petit. Il me faut au moins une heure pour aller au Mont-de-Piété et chez ma malade. D’ordinaire, je le confie à la concierge, qui est une bonne femme… Mais vous avez vu ? Ce soir, veille de Noël, ils ont un repas en famille, dans la loge, et ils en sont aux chansons du dessert… Comme que je vas faire pour le gosse ? »

Vivent les pauvres gens ! Jean Vignol a des larmes plein ses yeux de bon chien.

« Pas de ça, mère Mathieu !… Laissez votre literie. J’ai encore quinze francs. En voilà dix… Et courez chez votre sœur… Quant au mioche, eh bien ! portez-le chez moi. Il dort comme un bienheureux ; il ne m’empêchera pas de travailler… Et puis, s’il se met à faire de la musique, eh bien ! ce n’est pas si malin de le bercer et de lui donner à boire. »

C’est la vieille, maintenant, qui est contente. « Ah ! mon brave, mon gentil Vignol ! » Et l’on installe le berceau près de la table à écrire du romancier, et la mère Mathieu se sauve en marmottant des bénédictions. Et, resté seul avec le petit, l’écrivain se met à rire tout bas dans sa grande barbe.

« Allons ! me voilà nourrice sèche. »

Tout ragaillardi par sa bonne action, il s’installe sous sa lampe, prend la plume. Car, bigre ! ne l’oublions pas, c’est demain matin qu’il doit envoyer à l’imprimerie son feuilleton. Tout le roman est modifié par la résurrection de ce Bouffe-Toujours. Mais, ce soir, il est en train, le conteur. Son forçat, précipité du deuxième plateau de la Tour Eiffel par un élégant gredin, un vicomte descendant des Croisades et membre du Jockey-Club, attrape une barre de fer à la volée et dégringole jusqu’au quai avec l’agilité d’un ouistiti. Après-demain, il poignardera trois sergents de ville. J’espère que les abonnés vont en avoir, des émotions.

Soudain le petit commence à piauler. Jean Vignol, amusé par ses nouvelles fonctions, prend le biberon, fait boire l’enfant, pas trop maladroitement, ma foi ! pour un début, puis le berce et le rendort.

Mais le romancier ne retourne pas à sa table. Il reste là, pensif, à regarder ce pauvre petit être, la tête au fond de l’oreiller et serrant ses deux poings mignons sur sa poitrine emmaillotée.

Les berceaux ? Les enfants ? S’en est-il assez servi, Jean Vignol, dans ses absurdes romans ! Comme il les trouve stupides, à cette heure, toutes ces invraisemblables histoires d’enfants volés et substitués les uns aux autres ! Un enfant ! En voilà un, pour de bon, un orphelin, un fils de la misère ! Que deviendra-t-il ? Sa grand’mère est vieille, épuisée de travail et de privations ; elle n’ira pas loin. Alors il sera un de ces petits malheureux que l’Assistance publique élève par milliers et qui tournent mal, le plus souvent. C’est parmi eux que se recrute l’armée des malfaiteurs, des futurs forçats, – les vrais, ceux-là. – Ce pauvre mioche ! Qu’est-ce que la vie lui réserve ? La vie ! Un mystérieux roman, qui devient plus incompréhensible à chaque feuilleton et dont le monotone dénouement n’explique rien !

Jean Vignol tombe dans une douloureuse rêverie. Il n’est pas tout à fait mort en lui, le poète qu’il a rêvé d’être, quand il était jeune. Voilà, maintenant, qu’il se souvient que c’est demain Noël, et que, devant ce berceau, il songe à l’Enfant qui dormait sur la paille d’or, dans l’étable de Bethléem. Il était venu au monde, celui-là, pour ordonner aux hommes de s’aimer les uns les autres, et, bien que les églises où l’on prêche sa doctrine depuis deux mille ans soient encore debout, le mal et la misère existent toujours.

L’enfant matériellement et moralement abandonné, l’enfant dédié, par une sorte de fatalité sociale, au vice et au crime, voilà le livre qu’il faudrait écrire, en y laissant couler toutes les charités, toutes les tendresses, toutes les indignations, toutes les colères de son cœur. Voilà le roman que Jean Vignol devrait faire, si... Mais à quoi pense-t-il ? Jean Vignol n’a pas de talent, n’en a jamais eu. Et il le sait bien. Et si des larmes l’étouffent en ce moment, il pleure à la fois sur l’infortune de ce pauvre enfant et sur sa propre impuissance.

Cependant la porte s’ouvre. C’est la mère Mathieu qui revient tout essoufflée. Oh ! qu’elle est fatiguée et caduque ! Et quel lamentable visage aux mille rides, entouré du lainage noir !

Tant pis ! le brave homme cède au désir qui le tourmente depuis quelques minutes.

« Écoutez, mère Mathieu, j’ai réfléchi pendant votre absence... Du temps de maman, je gagnais assez pour deux... Eh bien ! je vous prends avec moi, voulez-vous ?... Vous vous occuperez du ménage, et je vous aiderai à élever le petit. »

La pauvre femme pousse un cri, tombe sur une chaise, se voile la face de ses mains ; et comme l’enfant, éveillé en sursaut, se met aussi à gémir, Jean Vignol le prend dans son berceau, le regarde de près et pose sur sa joue molle et tendre un baiser déjà paternel...

Mais ce n’est pas tout. Savez-vous que la généreuse conduite de Jean Vignol a été, pour lui-même, très avantageuse ? Il continue, bien sûr, à servir les mêmes balivernes à son public spécial. Pourtant, il y a dans son dernier roman, l’Orphelin de Belleville, on ne sait quoi qui n’était pas dans les autres et qui a fait sangloter les grisettes. Le tirage du Petit Prolétaire en a monté, et l’écrivain a désormais ses quatre sous la ligne.

L’ouvrage a même été reproduit dans plusieurs feuilles de province ; et comme, l’autre jour, Jean Vignol était venu toucher ses droits à la caisse de la Société des Gens de Lettres, il a eu la seule joie de sa vie littéraire.

Le plus illustre, le premier des romanciers de ce temps lui a touché l’épaule devant le guichet :

« Dites donc, monsieur Vignol, j’ai lu deux ou trois feuilletons de vous, ces jours derniers... et j’ai trouvé là des choses très bien, très sincères, très émues, sur les enfants... »

Le pauvre homme en rougit jusqu’aux oreilles.

« Merci bien, mon cher maître, répondit-il en bégayant de plaisir. Mais c’est que... voyez-vous... maintenant... quand j’écris quelque chose sur les enfants... je travaille d’après nature. »

 

 

 

François COPPÉE, Contes tout simples, 1920.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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