La voie du mal
par
Grazia DELEDDA
I
Pietro Benu s’arrêta, un instant, devant la petite église du Rosaire :
« Il est à peine une heure, se dit-il. C’est peut-être trop tôt, pour aller chez les Noina. Sans doute, ils font la sieste. Les gens riches comme eux se donnent toutes leurs aises... »
Après quelques minutes d’hésitation, il se remit en marche, se dirigeant vers le faubourg de Sanr Ussula, qui est à l’extrémité de Nuoro.
On était aux premiers jours de septembre : le soleil, encore brûlant, dardait sur les petites rues désertes, où seuls passaient quelques roquets faméliques, dans les bordures d’ombre qui étendaient devant les maisons de pierre leurs lignes crénelées. Le bruit lointain d’un moulin à vapeur interrompait le silence de ce midi ardent ; et cette activité haletante et palpitante semblait être l’unique pulsation vitale de la petite ville brûlée par le soleil.
Pietro, suivi de son ombre courte, anima pendant quelques instants du bruit de ses gros souliers la solitude de la triste rue qui va de l’église du Rosaire au cimetière ; puis il s’engagea dans le faubourg de Sanr Ussula, s’attardant à regarder les petits jardins envahis par une végétation sauvage, les petites cours ombragées par quelques figuiers, par quelques amandiers, par de maigres treilles ; et, finalement, il entra dans un cabaret qui avait un bouchon pour enseigne.
Le cabaretier, un Toscan, jadis charbonnier, lequel avait épousé une paysanne de mauvaise vie, était couché sur l’unique banquette du « débit », comme il appelait solennellement son trou ; il dut se lever pour faire asseoir l’arrivant. Dès qu’il eut reconnu Pietro, il lui sourit, de ses grands yeux clairs et pétillants de malice.
Bonjour, Pietro, lui dit-il, dans un langage bizarre où le dialecte sarde s’était imprimé sur le siennois comme la patine sur l’or. Que cherches-tu de ce côté-ci ?
Ce que je cherche ? À boire ! Et sers-moi vite ! répondit Pietro, avec une nuance de dédain.
Le Toscan lui versa à boire, sans cesser de l’observer avec ses grands yeux d’enfant qui souriaient toujours.
Veux-tu parier que je sais où tu vas ?... Eh bien, tu vas chez les Noina, au service desquels tu désires te placer... Je t’aurai pour client, et je m’en réjouis.
Comment diable sais-tu cela ? demanda Pietro.
Mais... je l’ai su par ma femme : les femmes savent tout. Elle-même l’a sans doute appris de la Sabina...
Pietro fronça un peu les sourcils, à l’idée que Sabina était en relations avec la femme du Toscan ; puis il hocha la tête, de droite à gauche, avec cette expression dédaigneuse qui lui était habituelle, et il reprit sa sérénité : une sérénité naturelle, qui n’en avait pas moins quelque chose de sarcastique. D’abord, Sabina n’était pas véritablement sienne. Il l’avait rencontrée, pendant les dernières moissons, et, par une nuit de pleine lune, tandis que, sur l’aire, les fourmis, en longues files silencieuses, dérobaient le grain, Pietro, endormi à plat ventre, avait rêvé qu’il épousait la jeune fille. Sabina était gracieuse, blanche de teint, avec une boucle de cheveux blonds qui retombait sur un front pur ; et elle se montrait tendre à l’égard de Pietro, l’aurait aimé volontiers... Mais, lorsqu’il s’était réveillé de son rêve, il avait ajourné la résolution à prendre et il ne s’était pas décidé encore à lui déclarer sa sympathie.
Quelle Sabina ? demanda-t-il, en regardant son verre vide, rougi par le vin.
Allons, ne fais pas la bête !... La nièce de Zio Nicola Noina, expliqua le Toscan, qui donnait même aux bourgeois, aux enfants et aux fillettes ce titre de zio et de zia1, réservé par les Nuorais aux gens du peuple déjà vieux.
Je ne m’en doutais pas, ma parole ! affirma Pietro, qui mentait. Ah ! elle a dit que je veux entrer au service de son oncle ?
J’ignore si elle l’a dit. C’est moi qui le suppose.
On voit bien que tu n’as pas grand-chose à faire, petit étranger ! repartit Pietro, de son air méprisant, et que les loisirs ne te manquent pas pour faire des suppositions... Mais, si je voulais réellement entrer au service de Nicola Noina, en quoi cela t’intéresserait-il ?
Je te répète que cela me ferait plaisir.
Alors, dis-moi quelle espèce de gens sont ces Noina.
Puisque tu es de Nuoro, tu dois le savoir mieux qu’un étranger ! repartit le cabaretier, pour se dispenser de répondre.
Et, en même temps, il saisit une sorte de plumeau façonné avec des bandes de papier et il se mit à chasser les mouches qui couvraient une corbeille de fruits placés en montre près de la porte.
Un étranger voisin en sait plus qu’un compatriote lointain.
Sans interrompre sa chasse aux mouches, le cabaretier commença de bavarder comme une commère.
Les Noina sont les rois du faubourg, tu le sais bien, quoiqu’ils soient Nuorais à peu près comme je le suis, moi...
Que diable dis-tu ? Est-ce que la femme n’appartient pas à une famille de « principaux »2 nuorais ?
La femme, oui ; mais lui ? Qui sait d’où il est ? Il ne s’en souvient pas lui-même !... Il est venu à Nuoro avec son père, un de ces marchands ambulants qui achètent de l’huile à brûler et qui la revendent comme de l’huile fine.
C’est ainsi qu’on s’enrichit !... Et toi, est-ce que tu ne baptises pas ton vin ? s’écria Pietro, en répandant sur le plancher les dernières gouttes de son verre.
Il éprouvait déjà une velléité instinctive de défendre, par amour-propre, son futur patron.
Nul cabaretier de Nuoro ne vous verse un vin aussi pur que celui-ci, riposta l’autre. Tu peux le demander à Zio Nicola, qui s’y connaît.
Ah ! oui, n’est-ce pas, c’est un ivrogne ? interrogea Pietro. Il était ivre, à ce qu’on raconte, le mois passé, lorsqu’il est tombé de cheval et s’est cassé une jambe, en revenant d’Oliena.
Je n’en sais rien. Au surplus, il avait peut-être dégusté beaucoup d’échantillons de vin : c’est pour acheter du vin qu’il y était allé... Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il s’est cassé la jambe ; et, à présent, il cherche un serviteur habile et fidèle, parce qu’il ne peut plus s’occuper lui-même de son bien.
Et la patronne, quelle femme est-ce ?
Une femme qui ne rit jamais, pas plus que le diable !... Une vaniteuse. Le parfait modèle de vos « principalesses », qui pensent avoir le monde dans leur bonnet, parce qu’elles possèdent une vigne, un clos, une lanca3, des chevaux et des boeufs.
Tu trouves que ce n’est guère, petit étranger ?... Et leur fille, comment est-elle ? orgueilleuse ?
Zia Maria ? Un beau brin de fille ! reprit l’autre, en gonflant ses joues. Extraordinairement belle. Et bonne, modeste, excellente ménagère... Du moins, on le dit... Quant à moi, je la crois encore plus arrogante que sa mère... Et puis, ces deux femmes doivent être avaricieuses, aussi avaricieuses que Zio Nicola est jovial et prodigue. Mais elles le tiennent serré, ah ! oui, ce pauvre Zio Nicola !
Cela, je m’en moque ! dit Pietro. Pourvu qu’elles ne soient pas ladres avec moi...
C’est donc vrai, alors, que tu vas chez eux ? demanda le cabaretier, qui cessa de chasser les mouches.
Oui, s’ils me paient bien... Ont-ils une servante ?
Ils n’ont jamais eu ni servantes ni serviteurs. Ils font toute la besogne eux-mêmes. Maria travaille comme une bête de somme : c’est elle qui va à la fontaine, qui lave, qui balaie la cour et la rue, devant la maison... Une honte pour des gens riches comme eux !
Ce n’est pas une honte de travailler... Et puis, tu semblais dire, tout à l’heure, qu’ils ne sont pas riches !
N’empêche qu’ils se croient riches, eux !... Ils se croient riches, parce qu’ils vivent dans ce faubourg de va-nu-pieds... Comme ces femmes ont grandi dans un milieu de misère, elles s’imaginent qu’elles sont des reines. D’ailleurs, chez Zia Maria, la vanité a une limite, ou du moins elle se dissimule un peu ; mais, chez Zia Luisa, on devine, aux moindres paroles, l’intention de faire sentir qu’elle n’a besoin de personne, qu’elle est cossue, qu’elle a sa maison pleine de provisions et son coffre plein de monnaie. C’est une femme qui vous considère de son haut. Zio Nicola l’appelle « Madame Royale ». Elle ne daigne même pas venir prendre le frais sur la place, avec les voisines, comme fait Zia Maria elle-même. Elle se tient dans sa cour, près de la porte ouverte ; et, si quelque malheureuse petite femme s’approche d’elle, il faut voir les airs qu’elle se donne !
Tu dis donc, interrompit Pietro, pensif, en regardant dehors, vers le fond ensoleillé de la petite rue, que le patron n’est pas orgueilleux ?
Le patron aime à bavarder et à rire, voilà tout. Il se moque un peu de tout le monde et il affecte d’être sans cesse à court d’argent. C’est un malin, mon cher !
Est-ce que le mari et la femme vivent en bon accord ?
Ils s’arrangent ensemble comme les oiseaux du même nid. Autant qu’on en peut juger d’après les apparences, ils vivent en bon accord ; mais, du reste, ils ne font part de leurs affaires à personne.
Pourtant, tu parais bien informé, toi... aussi bien qu’une commère ! fit remarquer Pietro, de son air méprisant.
Que veux-tu ? Mon débit est un lieu où l’on cause : les gens s’y rassemblent comme les abeilles dans la ruche, répondit le Toscan, dont la belle comparaison fit sourire Pietro. Moi, j’écoute et je répète.
Alors, quand je désirerai savoir quelque chose, je viendrai ici.
Mais tu y es déjà venu, il me semble !...
Pietro déboutonna une bourse appliquée à sa ceinture de cuir et en tira une pièce blanche.
Paie-toi... Et ta femme, où est-elle ?
Elle est allée cueillir des figues de Barbarie, répondit l’autre, en faisant sonner la pièce sur le comptoir, pour s’assurer qu’elle n’était pas fausse.
Pietro pensait à la femme du cabaretier, une très belle femme aux grands yeux noirs, avec laquelle il avait, lui aussi, passé plus d’une fois quelques heures ; et, par association d’idées, il demanda :
Qu’est-ce qu’on dit de Maria Noina ? Est-ce une honnête fille ?
Immaculée comme l’hostie ! Est-ce qu’on pose des questions pareilles ! s’écria le Toscan. La fille de Zio Nicola Noina ? Mais c’est un miroir de vertu !
Et ce miroir-là ne se laisse faire la cour par personne ?
Non. C’est une fille qui prétend épouser un richard...
Eh bien, nous le lui amènerons du continent ! dit Pietro, goguenard, en guignant cet étranger blondasse et bavard, qui était venu du continent pour épouser tout autre chose qu’un « miroir de vertu ».
Il aurait bien voulu obtenir encore d’autres renseignements ; mais il craignit que le cabaretier n’allât répéter ses questions aux Noina, et il se mit debout.
J’espère que nous nous reverrons, Pietro, conclut le cabaretier. Engage-toi chez Zio Nicola, je te le conseille. C’est un brave homme, après tout ! Ne cède pas, et il te donnera tout ce que tu voudras.
Merci pour le conseil. Mais je ne vais pas chez eux, affirma Pietro, qui mentait encore.
*
* *Aussitôt sorti, il tourna à droite et se dirigea vers la maison des Noina. C’était une petite maison blanche et paisible qui, derrière le haut mur de sa cour, semblait considérer avec dédain les masures entassées confusément autour de la place et le long de la ruelle poussiéreuse. Pietro écarta sans plus de cérémonie le battant rouge de la porte entrebâillée, et il entra.
À droite de la cour, large, pavée de cailloux, brûlée par le soleil, propre et bien tenue, un hangar servait d’écurie et de remise. À gauche s’élevait la maison, dont l’escalier extérieur, construit en granit, était égayé par des touffes de campanules qui s’entrecroisaient à la rampe de fer. Çà et là, dans un ordre presque symétrique, étaient rangés des objets de ferme : un chariot sarde, de vieilles roues, des charrues, des boyaux, des jougs, des aiguillons, des poutrelles. Sous l’escalier se voyait une porte ; un peu plus loin, une autre porte de bois, pourvue d’un guichet à la partie supérieure, indiquait l’entrée de la cuisine. Pietro se dirigea de ce côté, regarda par le guichet ouvert et salua.
Est-ce que je vous dérange ?
Entre donc ! répondit simplement une femme, petite et boulotte, dont le visage long, blanc et calme, était encadré par une bande de toile teinte au safran.
Pietro Benu poussa la porte et s’avança dans la cuisine
Je voudrais parler à Zio Nicola.
Assieds-toi. Je l’appelle.
Le jeune homme s’assit devant le foyer sans feu, tandis que Zia Luisa sortait dans la cour et gravissait l’escalier, de son pas lent et pesant.
Cette cuisine ressemblait à toutes les cuisines sardes : large, pavée de briques, avec un toit de roseaux noircis par la fumée. De grandes casseroles de cuivre luisant, des outils pour faire le pain, des broches énormes et des tranchoirs de bois pendaient contre les murs bruns. Sur une des bouches pratiquées dans l’énorme fourneau semi-circulaire, une cafetière de cuivre bouillait. Sur un escabeau, près de la porte, il y avait une corbeille d’asphodèle, avec tout ce qu’il fallait pour coudre, et une chemise de femme dont la broderie sarde était à peine commencée. Ce devait être un ouvrage de Maria. Où était, à cette heure, la jeune fille ? Sans doute, partie pour laver du linge au torrent : car, pendant tout le temps que Pietro fut là, elle ne se montra point.
Quelques minutes après, Zia Luisa reparut, blanche, impassible, pinçant les lèvres, le corsage lacé, malgré la chaleur suffocante ; et le pas d’un boiteux retentit dans la cour.
Dès que le jeune homme aperçut la figure débonnaire, la face colorée, les yeux brillants de Zio Nicola, il en fut tout réjoui.
Comment vas-tu ? lui demanda le propriétaire, en s’asseyant avec un peu d’effort sur un ample siège de paille.
Bien, répondit Pietro.
Zio Nicola allongea sa jambe valide, fit une légère grimace de douleur ; mais il se remit tout de suite. Zia Luisa éloigna du feu la cafetière et elle recommença de filer, avec son petit fuseau sarde, gros de laine blanche. Ainsi courtaude et ronde, presque solennelle dans l’ancien costume nuorais, avec sa jupe d’orbace bordée de vert, avec son bandeau jaune serré autour de son visage énigmatique, avec ses lèvres pincées, ses yeux clairs et froids, elle avait l’apparence d’une idole égyptienne et elle imposait une sorte d’intimidation religieuse.
J’ai appris que vous cherchez un domestique, dit Pietri, en dépliant et repliant son long bonnet noir. Si vous voulez de moi, je viendrai chez vous. Mon engagement chez Antoni Ghisu finit en septembre...
Mon garçon, repartit Zio Nicola, en fixant sur lui ses yeux brillants, soit dit sans t’offenser, tu ne jouis pas d’une trop bonne réputation.
Les yeux gris de Pietro brillaient aussi, et il soutint avec une sorte de violence les regards de Zio Nicola. Mais, quoiqu’il sentit ses oreilles s’échauffer sous l’offense, il répondit tranquillement :
Eh bien, prenez des informations.
Allons, ne te fâche pas ! intervint Zia Luisa, parlant entre ses dents et presque sans déclore la bouche. Ce sont des bruits qui courent, et Nicola aime à plaisanter.
Mais quels bruits, ma bonne Zia Luisa ? Que peut-on me reprocher ? Je n’ai jamais eu de démêlés avec la justice, moi ! Le jour, je travaille ; la nuit, je dors. Je respecte le maître, les femmes, les enfants. Je considère comme mienne la maison où je romps le pain et où je bois le vin. Je n’ai jamais volé une aiguillée de fil. Que peut-on dire contre moi ? demanda, Pietro, dont le visage s’était enflammé.
Zio Nicola ne cessait pas de l’observer, et il souriait. Entre la barbe roussâtre et les moustaches noires de Pietro luisaient des lèvres fraîches et des dents juvéniles.
Mon Dieu, ce que l’on dit, c’est seulement que tu joues volontiers des poings et que tu as mauvaise, tête ! s’écria-t-il. Et le fait est qu’en ce moment même tu me parais fort en colère. Veux-tu que je te prête mon bâton ?
Et il lui tendit son bâton, comme pour l’inviter à malmener quelqu’un. Pietro se mit à rire.
Soit ! confessa-t-il. Je ne nie pas que j’aie été un garçon un peu mutin dans ma jeunesse : j’escaladais les murs, je grimpais sur les arbres, je rossais mes camarades et j’enfourchais à cru les poulains sauvages. Mais quel enfant n’a pas été ainsi ? Parfois ma mère, la pauvrette, me liait avec une corde, m’enfermait à la maison ; et moi, je rongeais la corde et je prenais la clef des champs... Mais je n’ai pas tardé à connaître la peine : ma mère est morte ; le toit de notre maisonnette s’est effondré ; j’ai su ce que c’était, d’avoir froid, d’avoir faim, d’être abandonné, d’être malade. Mes deux vieilles tantes me sont venues en aide ; mais elles sont si misérables ! Alors j’ai compris la Vie. Ah ! oui, la faim est une bonne maîtresse ! Je suis entré en service, je me suis habitué à l’obéissance et au travail... Maintenant je suis un bon ouvrier, et dès que je pourrai reconstruire ma maisonnette ruinée, m’acheter un char, une paire de boeufs et un chien, je prendrai femme...
Ah ! diable, diable ! Mais, pour prendre femme, il faut avoir du pain sur la planche 4, repartit Zio Nicola.
Zia Luisa filait, tout en écoutant la conversation, et un petit pli fronçait sa joue droite, autour de sa bouche. « Ces gueux ! pensait-elle, ils meurent de faim, et ils rêvent de se marier ! »
Suffit, conclut Zio Nicola, en frappant la pierre du foyer avec son bâton. Nous allons parler de l’affaire et nous tâcherons de nous arranger.
En effet, ils s’arrangèrent.
II
Pietro entra au service des Noina, le 15 septembre. Il arriva le soir, par un temps nuageux et sombre. Les femmes l’accueillirent avec froideur, presque avec défiance ; et il se sentit gagné par la tristesse, lorsqu’il pénétra dans la cuisine encore obscure et lorsqu’il accrocha son caban dans le coin, près de la porte.
Maria alluma une lampe et versa à boire au nouveau venu.
Bois, lui dit-elle, en fixant sur lui un regard perçant.
Salut à vous tous ! répondit Pietro.
Et, tandis qu’il buvait le vin rougeâtre, le vin de médiocre qualité, réservé aux domestiques et aux pauvres, il regarda, lui aussi, sa jeune maîtresse. Ainsi rapprochés, beaux l’un et l’autre, dans leurs costumes caractéristiques, le serviteur et la maîtresse paraissaient être de magnifiques échantillons d’une même race ; et cependant une distance infinie les séparait.
Pietro était grand et de formes sculpturales ; il portait un pourpoint d’écarlate, décoloré par l’usage, doublé de gros velours bleu, et, par-dessus le pourpoint, une sorte de jaquette sans manches, en peau d’agneau grossièrement raccommodée, mais bien coupée et ornée de filets rouges. L’ensemble de sa personne était élégant et pittoresque, malgré l’insuffisante propreté de ses vêtements de travail. Le teint de son visage était mat et bronzé ; son profil, très pur, était allongé par la ligne des cheveux noirs, dressés sur le front, et par la barbiche noire et taillée en pointe. Ses grands yeux gris, doux et limpides, contrastaient avec l’expression farouche de ses sourcils épais, qui se rejoignaient, et de ses lèvres empourprées et méprisantes.
La jeune maîtresse aussi était grande, brune, alerte ; et, avec ses cheveux noirs et frisés, ramassés en grosses tresses sur la nuque, avec sa carnation dorée, avec ses larges yeux noirs qui brillaient sous un front bas, avec les cercles d’or aux pendeloques de corail, qui semblaient dépendre naturellement des oreilles mignonnes et diaphanes, elle rappelait les femmes arabes, nées du soleil et de la terre voluptueuse, douces et âpres comme les fruits sauvages. Une ligne d’une beauté incomparable déterminait la pointe délicate du nez, la lèvre inférieure et le menton. Lorsqu’elle riait, deux fossettes se creusaient sur ses joues, et deux autres, plus petites, au coin de ses yeux : peut-être était-ce pour cela qu’elle riait souvent.
Malgré tout, ils se déplurent l’un à l’autre.
Cependant Zia Luisa, le corsage toujours lacé et la tête enveloppée dans le bandeau jaune, préparait le repas. Zio Nicola n’était pas rentré encore. Pietro s’assit à l’écart, derrière la porte, et il se mit à considérer les deux femmes avec une curiosité soupçonneuse.
Demain, lui dit Maria, tu iras à notre clos, dans la vallée. Sais-tu où il est ?
Bien sûr ! répondit Pietro en relevant la tête, avec son air habituel de mépris.
Et le clos confine à la vigne, ajouta Zia Luisa, sans se retourner.
Je sais bien, je sais bien. Tout le monde la connaît, votre vigne.
Oui, c’est la plus belle vigne de Baddemanna, insista la vieille maîtresse. Elle nous a coûté cher, et, outre l’argent, Nicola Noina y a fait une grosse dépense de temps et de travail. Mais, au moins, nous pouvons dire que nons avons une belle vigne.
Oui, vous pouvez le dire, approuva le serviteur, comme un écho, d’une voix triste.
J’irai souvent t’y retrouver, annonça Maria, en se penchant pour déposer une bouteille auprès de Pietro.
Puis elle plaça devant lui un escabeau, une corbeille qui contenait du pain d’orge, un fromage, un plat de viande et de pommes de terre. Et elle ajouta :
Mange. Voici mon père qui revient.
On entendit dans la cour le pas boiteux de Zio Nicola, et Pietro se réjouit à la pensée de son maître.
Salut à toi, et sois le bienvenu ! dit celui-ci en entrant dans la cuisine. Quelle vilaine soirée ! Ma jambe souffre comme une femme en couches... Mettons-nous à table. Et sois content, Pietro Benu : tu es au milieu d’amis, au milieu d’honnêtes gens qui ne se font pas de bile. Si nous sommes pauvres, nous n’en sommes pas moins gais.
Zio Nicola s’assit devant une petite table où il n’y avait pas de nappe ; les femmes mirent à terre une corbeille, s’assirent, à leur tour, et commencèrent à manger.
La conversation continua, sans animation. Après le repas, Pietro demanda la permission de sortir. Il rejoignit quelques jeunes paysans auxquels il avait donné rendez-vous, et, tous ensemble, formant un choeur, à la mode nuoraise, ils s’en allèrent chanter devant la porte de leurs amoureuses. Pietro voulut faire comme les autres, et il chanta, sous les fenêtres de la maison où Sabina servait :
Tu m’as volé le coeur, ô blonde chevelure 5...
*
* *Les jours suivants, Pietro fut envoyé au clos, pour y travailler, et à la vigne, pour y garder les raisins et les fruits qui mûrissaient. Maria, comme elle le lui avait annoncé, descendait presque tous les après-midi dans la vallée, à pied ou à cheval, et elle semblait s’occuper fort peu du jeune serviteur. Quelquefois elle repartait sans lui avoir adressé une seule parole.
Pietro, qui construisait une sorte de digue, le long du ruisseau, dans le fond du domaine, voyait de loin Maria errer dans la vigne, entre les rangs des ceps qu’éclairait un soleil encore vif. Au-dessus de la vigne s’élevaient les roches de l’Orthobene, rayonnantes de lumière ; et, au-dessus des roches, sur le ciel d’un azur éblouissant, les chênes immobiles semblaient contempler, rêveurs, l’autre côté de l’horizon. Une végétation sauvage recouvrait les flancs de la vallée ; parmi le vert cendré des figuiers de Barbarie et des oliviers brillait le vert émeraude des vignes, et la viorne s’entrelaçait au lentisque luisant. Des blocs de pierre, tombés sans doute de la montagne, se dressaient çà et là, dans les anfractuosités du terrain et sur le bord du petit torrent qui rafraîchissait les jardinets de la vallée. Le lierre et la pervenche tapissaient les roches ; des sentiers à peine tracés dégringolaient ou grimpaient, entre les ronces et les broussailles ; de gigantesques bouquets de cactus, aux lourdes feuilles greffées l’une sur l’autre, couronnées de fruits et de fleurs d’or, débordaient sur les crêtes ou hérissaient les pentes.
Maria, en simple jupe d’indienne grisâtre, avec un petit corsage de velours vert qui ressortait comme une tache un peu plus claire et plus délicate sur la verdure de la vigne et de l’olivaie, errait çà et là, d’un pas léger. Agile et souple, elle se penchait pour examiner les grappes, se haussait pour toucher un fruit presque mûr, détachait avec un roseau les figues de Barbarie, toutes dorées. Semblable à certains insectes verts qui prennent la couleur du buisson où ils sont nés, elle semblait être une émanation de la vallée féconde : elle avait la flexibilité du sarment, la maturité charnue et un peu voluptueuse de la figue de Barbarie.
Mais, précisément, comme la figue de Barbarie, elle ne savait pas cacher ses épines ; et Pietro lui jetait des regards hostiles, de travers, car il s’apercevait bien qu’elle le méprisait et même qu’elle se méfiait de lui.
« Elle vient ici pour me surveiller, se disait-il. Elle a peur que je ne lui vole son bien. Si elle me provoque, je vais lui enseigner la politesse : je lui donnerai un soufflet ! »
Mais elle ne le provoquait pas, et elle ne lui adressait la parole que de temps à autre, pour lui indiquer le travail à faire.
Elle était toujours froide et digne. Aussi Pietro commençait-il à la haïr et désirait-il quitter promptement le clos, pour ne plus voir ce visage hypocrite, ces yeux scrutateurs qui l’insultaient tacitement.
« On s’aperçoit bien que ces gens-là n’ont jamais eu de serviteurs ! » se disait-il. Et, par dépit, par amour-propre, il travaillait vaillamment, montait la garde avec diligence et ne mangeait pas un seul fruit...
Un jour, en octobre, comme il rognait les pampres pour que le soleil, arrivât mieux jusqu’aux grappes, Maria, en passant près de Pietro, lui dit :
Pourquoi ne manges-tu jamais de raisin ?
Tu comptes donc les grappes ? répliqua-t-il, courbé, mais en levant, les yeux vers elle et en secouant la tête, avec cette expression dédaigneuse qui lui était habituelle.
Elle comprit qu’elle s’était trahie, et elle rougit ; mais, adroitement, elle parla d’autre chose :
Pietro, dit-elle, en abritant ses yeux avec sa main, pour mieux regarder jusqu’à la limite de la vigne où s’alignaient les poiriers aux feuilles jaunes, chargés de fruits mûrs qui, sous le soleil, paraissaient être de cire et tout près de se liquéfier, il faudra qu’après-demain nous cueillions les poires.
Comme elle, il regarda vers les poires.
Bon ! c’est entendu.
Écoute. Toi, dans la matinée, tu cueilleras les poires ; et moi, je viendrai plus tard avec le cheval et je les emporterai... Crois-tu qu’elles puissent tenir toutes dans quatre paniers ? S’il le faut, je ferai deux voyages.
Puis, comme Pietro s’éloignait entre les rangs de ceps, avec une botte de pampres dans les bras, elle le suivit :
Quelle récolte de poires !... L’an passé, on nous les a volées toutes. Mais, cette année-ci, nous les vendrons et nous en retirerons au moins vingt lires... Qu’est-ce que tu en penses, Pietro ?
Moi ? Je n’en pense rien. Je n’ai jamais vendu de poires.
Oui, on nous les a volées, l’an passé. Mais tu les as bien gardées, cette année-ci. Je te ferai cadeau d’une demi-douzaine de cigares.
Je ne fume jamais, répondit-il, presque narquois.
Mais la jeune maîtresse se montrait si expansive et si bonne, ce jour-là, qu’il se demanda s’il ne s’était pas trompé en la jugeant méchante. Puis, pendant qu’il jetait une autre botte de pampres au bout du rang, Maria lui dit :
Écoute, Pietro. Le mieux serait que je vienne tôt, vers les deux heures de l’après-midi. Nous cueillerions ensemble les poires, et nous les emporterions en une seule fois.
« C’est cela ! pensa-t-il ; elle craint qu’en les cueillant je n’en mette un tas de côté... Ah ! l’avaricieuse, la sournoise, la vilaine diablesse ! »
Mais, tout à coup, elle prononça trois paroles magiques, qui le comblèrent de joie :
J’amènerai Sabina....
« Sabina viendra ! Sabina viendra ! » continua-t-il de se répéter à lui-même, après le départ souhaité de Maria.
Les mouches, les insectes cachés sous les pampres, le pivert qui frappait de son bec le peuplier blanc, près du ruisseau, le rossignol qui faisait des roulades sur le rocher, les feuilles qui murmuraient, les petites pierres qui s’en allaient sur la pente, répétaient ces bonnes paroles. Dans la limpide sérénité du crépuscule, le jeune serviteur sentait son coeur palpiter d’allégresse. Tout ce qu’il y avait de trouble en son âme ardente et rebelle se dissipait comme un nuage au lever du soleil : « Sabina viendra !... » Entre les buissons jaunâtres, dorés par les derniers reflets du couchant, il voyait apparaître et disparaître une chevelure blonde. Des vers passionnés de vieilles chansons résonnaient pour lui dans les lointains bleus, parmi les roches où dorment peut-être les sauvages esprits des anciens poètes.
Lorsqu’à la splendeur bleuâtre du soir se mêlèrent les premières clartés de la lune qui déclinait derrière l’olivaie, et lorsqu’une étincelle brilla entre le peuplier et le noyer, dans l’eau courante, Pietro remonta sers la cabane et s’étendit sur un petit mur, les yeux perdus vers la montagne.
La brise respirait, si légère que les feuilles n’avaient plus un murmure ; seul un frisson silencieux changeait délicatement la nuance des pampres et des oliviers, que les reflets de la lune saupoudraient de perles. Un choeur de grillons s’élevait des broussailles ; on entendait le clapotis uniforme du ruisseau sur la route, blanche de lune, un chariot lointain roulait comme suspendu entre la vallée et la montagne ; et ces bruits vagues, mélancoliques, toujours égaux, rendaient plus sensibles le silence et la solitude qui régnaient autour de Pietro. Il goûtait inconsciemment la douceur de l’heure ; après une chaude journée de travail, le somnolent bien-être du repos et de fraîcheur enveloppait sa personne comme dans une couverture de velours ; quelque chose de vaporeux, comparable à la lumière diffuse de la lune nouvelle, baignait son âme primitive. C’étaient des rêves simples de paysan, des désirs d’homme jeune, des images de poète rustique.
« Sabina viendra !... » Et le monde des rêveries, des désirs, des imaginations s’élargissait, s’élargissait en grands cercles crépusculaires. Le présent se confondait avec l’avenir ; le besoin ardent de baisers impétueux, avec l’espoir de manger un jour dans la même corbeille où mangerait la jeune femme, blonde et bonne ménagère.
« Elle viendra, se redisait le serviteur avec un frisson de plaisir. Si l’autre, cette endiablée, nous laisse seuls ensemble, je la saisirai et je l’embrasserai follement. Sa bouche est fraîche comme une cerise... »
Puis la passion s’apaisait, à se figurer un bonheur plus prosaïque : « Nous aurons une maison, un chariot, une paire de boeufs. Elle fera le pain. Moi, je louerai mon travail, pour gagner davantage... »
La lune souriait aux rêves de Pietro, commue elle souriait aux rêves, honnêtes ou coupables, de tant d’autres rêveurs dispersés dans les campagnes telle une reine qui, sans distinguer personne, sourit à tout le monde.
*
* *Le lendemain, Maria, contre son habitude, ne vint pas au clos. Pietro en fut un peu inquiet, quoiqu’il se réconfortât par l’espérance peu charitable d’un accident arrivé à sa jeune maîtresse. Il monta jusqu’à la route et il scruta le lointain. Il vit passer des femmes et des enfants qui portaient des corbeilles pleines de figues de Barbarie, des chariots chargés de raisin, des paysans d’Oliena montés sur leurs petits chevaux patients. Mais Maria n’était pas du nombre.
« Ainsi, pensa Pietro en retournant à la vigne, pour la première fois que je l’attends, elle manque de venir. Qu’elle aille au diable ! »
Le surlendemain encore, pas une âme vivante ne troubla pendant l’après-midi la solitude du domaine. Cette fois, à mesure que les heures passaient, Pietro éprouva un souci grandissant. « Viendront-elles ?... Ne viendront-elles pas ?... » Le soleil franchit le haut du ciel, les ombres des oliviers commencèrent à s’allonger. Et voilà qu’enfin le chien, attaché sous les poiriers, se mit à aboyer, dressé sur ses jambes de derrière, en tournant vers la route ses petits yeux rouges. Avant même d’avoir regardé, Pietro avait deviné.
Maria et Sabina, toutes les deux à cheval, dévalaient en galopant comme des folles. On apercevait, dans un nuage de poussière grise, leurs visages rouges, éclairés obliquement par le soleil, et les chevaux, ruisselants de sueur, qui se frappaient furieusement les flancs avec la queue. Arrivées à la barrière, elles mirent pied à terre et descendirent dans la vigne, tirant derrière elles les chevaux qui allongeaient le cou, pour attraper quelques feuilles d’arbre. Pietro, malgré son vif désir d’aller à la rencontre des jeunes filles, n’avait pas bougé, mais son coeur battait, et, dès que Maria eut franchi la limite de la vigne, il se redressa et il salua.
Eh bien, quoi de nouveau ? lui cria Sabina, tout en tirant son cheval par la longe. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !
Il la regarda fixement et il sourit.
Donne ! fit-il, en l’aidant à attacher le cheval et à décharger la besace gonflée, qui contenait deux grandes corbeilles de roseaux, tandis que Maria se démenait en vain pour attacher l’autre cheval, qui avait fourré sa tête dans un buisson et qui s’ébrouait.
Sabina était très joliment vêtue, avec un petit corsage de velours rouge et une chemise d’une blancheur parfaite ; son foulard dénoué laissait entrevoir son cou nu, long et blanc, autour duquel étaient noués de petits cordons de soie noire. Sa beauté délicate et pure n’offusquait certes point la voluptueuse beauté de Maria ; mais Sabina était gracieuse plus encore que belle, et la boucle de cheveux qui s’échappait de son mouchoir de tête lui voilait le front et parfois même les yeux, donnait à sa physionomie un air enfantin. Elle plaisait extraordinairement à Pietro, et ses yeux clairs et languissants le fascinaient.
Quand le cheval fut attaché, elle s’assit par terre et elle ôta ses chaussures. Pietro la regardait avec insistance, et elle était heureuse de le constater. Mais tout à coup Maria, rouge et en sueur, se retourna et cria avec colère :
Est-ce que tu es ensorcelé, Pietro ? Tu pourrais bien venir m’attacher cette bête, infernale comme toi !
Il s’approcha, sans répondre, et il attacha le cheval. Une ombre avait obscurci son visage.
Maria aussi ôta ses chaussures, et de nouveau elle cria, pour dire au serviteur de se dépêcher :
Vite, vite !... Tu as du temps, toi, Pietro Benu ; mais nous, nous sommes pressées... Plus vite que ça, le diable t’emporte !
Alors il grimpa sur un arbre, avec un petit panier pendu au bras, et il se mit à cueillir les poires. Les deux cousines, elles, cueillaient les fruits des branches basses, et elles riaient entre elles, se faisant des signes et se bousculant. Quelquefois elles tendaient leur tablier à moitié plein, et Pietro y laissait tomber une poire moins mûre, qui rebondissait parmi les autres.
À moi, maintenant !
Non, à moi !
C’est toujours à toi ! dit Maria, en tendant son tablier. À chacune son tour !... Attention, Pietro !... Jette !
Mais c’est mon tour, à moi ! protesta Sabina, en repoussant sa cousine. Tu vois, Pietro, là-haut, celle qui semble d’or !
Oui !... Prends garde : je te la jette sur la poitrine, répondit-il en souriant.
Le beau fruit mûr effleura en effet la poitrine de Sabina, rejaillit dans le tablier et en fit tomber le contenu.
Oh ! s’écria Sabina avec un chagrin puéril, tandis que l’autre se baissait pour ramasser les poires tombées à terre. Il ne faut pas que tu me grondes, Maria !
Pietro, montrant sa face parmi le feuillage d’or, riait comme un enfant. Il s’arrêta, une minute, pour regarder les deux cousines qui se disputaient.
C’est ta faute : tu m’as poussée !
Non, c’est ta faute : tu as lâché les coins de ton tablier.
Pietro, de qui est-ce la faute ? demandèrent-elles, en levant toutes deux le visage vers lui.
Eh bien, c’est ma faute, à moi !
Elles se mirent à rire ; et, pour la première fois, Pietro remarqua les fossettes de Maria et s’aperçut qu’auprès de ce visage ardent et de ce buste souple et plein Sabina paraissait blême et maigre.
En voilà un de fini, dit-il en se laissant glisser agilement du poirier. À l’année prochaine, si nous sommes encore de ce monde !
Et il salua d’un geste d’adieu l’arbre dépouillé. Maria prit le petit panier qui était au bras de Pietro, et elle s’éloigna, un instant, pour verser les poires dans la besace.
Pourquoi me regardes-tu ainsi ? demanda Sabina, contrant le regard de Pietro.
J’ai deux mots à te dire, murmura-t-il en embrassant le tronc d’un autre poirier.
Elle comprit : elle savait déjà quelles seraient ces mystérieuses paroles. Elle les attendait, et elle aurait voulu qu’il les lui dit aussitôt. Mais sa cousine revenait. Une rougeur fugitive, colora le visage pâle de la jeune servante ; ses yeux tendres brillèrent et sa voix trembla de désir.
Dis-les moi tout de suite, Pietro...
Non, un autre jour, répondit-il à voix basse, en montrant des yeux Maria. Tu viendras pour la vendange, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit ni oui ni non. Il grimpa sur le poirier, et il lui semblait qu’il montait au ciel. « Oui, Sabina l’aimait, puisqu’elle avait rougi et tremblé. » Le langage de leurs yeux avait été significatif.
À partir de ce moment, les amoureux ne rirent plus, ne plaisantèrent plus, ne causèrent plus. Pietro cueillait les poires d’en haut ; les deux cousines cueillaient celles d’en bas. Quelques poires tombaient d’elles-mêmes. Le soleil transperçait la frondaison luisante, et les beaux fruits, tièdes et fondants, parfumaient l’air d’alentour.
Maria chercha inutilement à ranimer la conversation : les autres se taisaient. Sabina, redevenue pâle, n’osait plus lever le visage et dissimulait entre les feuilles du poirier ses mains tremblantes. Pietro, les jambes ouvertes et les pieds appuyés sur deux branches, sentait sur toute sa face la chaleur des rayons obliques, et ses yeux reflétaient la scintillation des oliviers qui ondoyaient sur la pente.
Quand la récolte des poires fut terminée, il chargea les besaces combles sur la croupe des chevaux, et les cousines remirent leurs souliers. Maria ne s’éloigna pas une seule fois, et elle semblait le faire exprès. Au moment de partir, elle dit :
Veux-tu, cousine, que nous fassions le tour du domaine ?
Oui, certainement !
Et toi, Pietro Benu, demanda-t-elle encore, pour s’amuser du jeune serviteur, très occupé des chevaux qui piaffaient, veux-tu faire ce tour avec nous ?
Que le diable vous fasse tourner ! répondit-il, de mauvaise humeur.
Lés jeunes filles se mirent à rire et elles s’élancèrent sur le sentier ensoleillé, en se poussant l’une l’autre par les épaules.
Sans savoir pourquoi, Pietro devint triste. Il suivait du regard les deux cousines et il les voyait folâtrer sur la pente. Elles disparurent derrière les arbres ; puis elles reparurent près du ruisseau, avec leurs corsages resplendissants comme des fleurs. Le rire sonore de Maria se mêlait au murmure de l’eau courante. Sabina, penchée sur la petite cascade, près du noyer, se lava le visage et s’essuya avec le pan de sa jupe. Tout à coup, elle regarda en l’air, vers l’endroit où était Pietro, et elle tendit une main ; puis elle dit quelque chose à Maria. L’une et l’autre éclatèrent de rire. « Oui, oui, pensa Pietro, elles doivent parler de moi !... » Sans doute Sabina confiait à sa cousine la demi-déclaration d’amour qu’elle avait reçue du serviteur, et elles en riaient toutes les deux. Ah ! non, Sabina ne l’aimait pas : il s’était sottement trompé. Elle aussi, elle devait être ambitieuse, comme sa riche cousine ; et lui, il était pauvre, il n’avait pas de maison, il ne possédait pas même un char, une paire de boeufs, une charrue. Maintenant que Maria connaissait le secret de son amour, elle se moquerait de lui continuellement.
Presque certain que les deux filles riaient à ses dépens, Pietro tourna le dos, dépité, et il s’éloigna. Quelques minutes plus tard, lorsque les deux cousines remontèrent la pente en tirant derrière elles les chevaux chargés, Sabina lui, cria :
Adieu !
Il la regarda, sans répondre. Elle se retourna plusieurs fois, et, arrivée sur la route, elle se pencha un moment, par-dessus le parapet. Après quoi, les silhouettes colorées des deux cousines, avec leurs chevaux chargés, disparurent au détour de la route, dans la lumière rose du couchant qui incendiait les rochers de la montagne, et Pietro resta seul dans l’ombre de la vallée. Sur son âme aussi était tombé un voile d’ombre.
« J’ai eu tort de me fâcher, pensait-il. Non, elle ne riait pas de moi ! Elle m’aime. Mais je suis pauvre, et le pauvre est comme le malade : le moindre heurt le fait souffrir... Baste ! je remédierai au mal. Elle viendra pour la vendange, et je la prierai de m’accompagner dans les rangs de vignes où je cueillerai le raisin. Nous irons en avant, très loin des autres, et, tandis qu’avec ma serpette je couperai les grappes et qu’elle les recevra, nous pourrons nous dire mille choses... Puis je l’aiderai à charger la corbeille sur sa tête, et nous nous regarderons... peut-être oserai-je même l’embrasser... Oui, Maria est plus belle ; mais Sabina est meilleure. »
Quelques instants après, il revit en esprit, avec un transport de désir, l’image voluptueuse de sa jeune maîtresse. « Ah ! pensa-t-il alors, comme l’autre est méchante ! Elle ne nous a pas laissés seuls une minute. Je voudrais qu’elle fût là, maintenant : je la jetterais par terre, je l’embrasserais et je la mordrais... Ah ! vipère, tu ne veux pas que les autres s’aiment ! Tu n’as pas voulu que j’embrasse ta cousine ! Eh bien, à toi les baisers cruels ; à Sabina les baisers tendres... Car tu es mauvaise, et Sabina est bonne...
Il s’arrêta au fond de la vigne, derrière une roche, sous une sorte de berceau :
Ici..., dit-il à haute voix ; ici peut-être... Oui, l’endroit est favorable pour que Sabina et moi nous puissions nous embrasser.
L’image insidieuse de Maria s’était dissipée ; il ne restait, derrière la roche couverte de vignes, que la douce figure de la servante blonde, avec la petite corbeille de raisin posée sur la tête...
Cependant s’était abattu dans la vigne un vol de bergeronnettes à la queue frémissante, qui picoraient les grappes avant d’aller dormir dans leurs nids de feuilles. Et Pietro dut s’éveiller de son rêve amoureux pour courir vers la vigne, en frappant des mains et en sifflant. La bande de bergeronnettes s’enleva, bruyante et gaie, et se perdit dans la limpidité du crépuscule. La brise transportait jusqu’aux pieds de Pietro les feuilles tombées des poiriers.
III
Mais, le jour de la vendange, Sabina ne descendit pas à la vigne.
Pourquoi ta cousine n’est-elle pas venue ? demanda Pietro à Maria.
Son maître ne lui a point permis de venir, répondit la jeune maîtresse, en clignant des yeux avec malice et en hochant la tête.
Puis elle monta vers la cabane pour faire cuire le macaroni. À mi-chemin, elle s’arrêta près d’une fillette au visage rose, qu’on appelait Rosa « l’Épineuse », et Pietro les vit rire en faisant des signes vers lui. Une tristesse rageuse l’assaillit comme une fièvre maligne : pendant toute la journée il se tut, ou il ne prononça que quelques paroles, de mauvaise grâce. Lorsqu’il passa près de la roche où il avait rêvé qu’il embrasserait Sabina, il serrait les poings : « Oui, les femmes se moquaient de lui ! Pourquoi ? Parce qu’il était pauvre... Eh bien, lui aussi, il se moquait des femmes !...
Travaille, ou je donne un coup de pied à toi et à ton panier ! dit-il brutalement à Rosa l’Épineuse, qui, vendangeant derrière lui, s’amusait et ne recueillait pas les raisins qu’il avait coupés.
La fillette s’offensa, s’éloigna ; et, du fond de la vigne, elle se mit à crier :
Le voyez-vous, là-bas, ce poulain qui rue !... Si tu es de mauvaise humeur, pends-toi donc à ce figuier, comme Judas ! Veux-tu que je te prête le cordon de mon soulier, dis, vilain homme aux yeux de chat sauvage ?
Il resta silencieux, courbé, occupé à détacher les grappes avec sa serpette. Tous les autres vendangeurs étaient allègres ; les garçons pinçaient les filles qui riaient et criaient, agiles, se tenant droites, portant leurs paniers remplis de raisins violets sur le coussinet qui couronnait leur gracieuses têtes d’Arabes provocantes. Il y avait quelque chose de païen dans cette simple fête champêtre : un souffle de joie et de volupté caressait ces paysans beaux et sains, qui parlaient selon leurs impressions du moment, et ces vendangeuses qui ne pensaient qu’à jouir de ce jour de ce soleil, de la douceur de ce raisin mûr, du voisinage de ces mâles pris de désir. Pietro seul se taisait, mécontent, l’esprit lointain ; et personne ne faisait attention à lui.
Deux gars se mirent à chanter, sans interrompre leur travail, improvisant une sorte de joute poétique sur la beauté des filles qui étaient là. Mais bientôt la joute dégénéra en dispute personnelle ; des vers on en vint à la prose, et, le soir venu, les poètes rivaux se prirent aux cheveux. Alors seulement Pietro sourit, mais d’un sourire presque féroce ; puis il attela ses boeufs à un chariot lourd de raisin, détacha le chien, prit l’aiguillon.
Une colonne de nuées blanches s’élevait derrière la montagne, sur les bois de Monte-Bidde, et une humidité invisible flottait dans l’air embaumé par l’âpre odeur des pampres. La fin de l’automne approchait, voilant l’horizon et teignant en violet le couchant mélancolique.
En franchissant la rustique barrière de bois qui s’ouvrait sur la route, Pietro ne daigna pas même jeter un dernier regard à la vigne dépouillée, à la cabane déserte où il avait passé des jours si sereins et rêvé tant de rêves humbles ou ardents. Il se sentait triste, irrité ; jamais comme alors il n’avait compris tout ce qu’avaient d’affligeant sa pauvreté et sa solitude. Désormais il était convaincu que Sabina ne l’aimait pas : sans quoi, elle serait venue pour la vendange. Les autres femmes lui étaient devenues odieuses : elles lui semblaient toutes coquettes, sottes, sensuelles ou narquoises. Personne ne l’aimait, personne ne l’avait jamais aimé. Il n’avait ni une soeur ni une parente avec laquelle il pût établir un échange de tendresse et de réconfort. Non, rien, excepté ces deux vieilles guenilles de tantes, courbées sous le fardeau d’une vie de misère : deux, petits spectres sans parole. Il était seul au monde, et il lui semblait que toutes ses affections rentrées, entassées sur son coeur, y pourrissaient comme des fruits que personne n’avait voulu cueillir.
La route, ce soir-là, était plus animée que d’habitude ; des chariots chargés la parcouraient, lents et pesants, suivis ou précédés par le conducteur qui traînait son aiguillon sur le sol et chantait des chansons populaires :
Rosa ses peligrina in sa Sardigna 6 !...
Des groupes de paysans et de paysannes revenaient en causant des vendanges ; quelques vieillards, à cheval, se profilaient sur le fond grisâtre de la montagne, dans la brume de crépuscule. L’air s’imprégnait d’une forte odeur de pampre, de vin doux, d’herbe humide. Le raisin, sur les chariots, avait de vagues reflets violacés ; les roues traçaient de profonds sillons sur la poussière blanche ; quelques feux brillaient déjà dans la vallée ; quelques tintements de chèvres égarées vibraient au-dessus des roches, dans les gorges qui dominent le pont de Caparedda. Et les voix de bouviers retentissaient, de plus en plus sonores, parmi le roulement monotone et sourd des chariots.
Pietro seul ne chantait pas, instinctivement absorbé dans cette calme tristesse du crépuscule automnal. Il voyait le sillon des chariots qui le précédaient, il respirait l’air humide, il percevait les voix mélancoliques de la vallée ; et son âme s’assombrissait de plus en plus, ainsi que le ciel et les choses environnantes. Et, commue d’habitude, personne ne s’occupait de lui ; seul Malafede, le chien long, noir et maigre, aux reins tremblants et au front marqué d’une tache blanche, l’accompagnait, sérieux, la queue et les oreilles pendantes. L’animal suivait la trace laissée sur la poussière par l’aiguillon que Pietro traînait derrière lui ; mais, de temps à autre, il regardait le jeune serviteur avec ses yeux rouges, agitait la queue, bâillait avec un faible gémissement.
Qu’est-ce que tu veux ? lui demanda Pietro, quand ils furent à moitié chemin. Tu as faim ? Moi aussi ! Nous mangerons à la maison. Et demain nous repartirons encore... En attendant, prends patience.
Le chien gémit plus fort et dressa les oreilles, un peu réconforté. Ce n’était pas la première fois que serviteur et chien causaient ensemble, chacun à sa manière, et se comprenaient. Pietro disait souvent à l’animal :
Quelle différence y a-t-il entre toi et moi ? Aucune, sinon que je suis un chien qui parle...
Ce soir-là, il ajouta en lui-même :
« Arriver, manger, repartir, garder le bien d’autrui, voilà pourquoi nous sommes nés l’un et l’autre. Nul n’attend de nous autre chose. Qui nous aime ? Personne. Si Malafede a une aventure amoureuse, un instant après il ne s’en souvient plus. Moi, si je vais chez la femme du cabaretier toscan, le jour d’après, quand je la rencontre, je ne la regarde même pas, et elle ne me regarde pas non plus. Chien et serviteur, serviteur et chien, c’est pareil. »
Tout à coup, près de la fontaine qui était en contrebas de la route, Rosa l’Épineuse prit un caillou et le lança sur l’échine du chien. Le chien aboya de douleur, se mit à courir en avant, puis s’arrêta et lécha sa blessure.
Pietro se retourna, les yeux étincelants de colère :
Qui a fait cela ? cria-t-il.
Moi ! répondit la fille, effrontément.
Ah ! toi ? Sotte que tu es ! Ose un peu t’approcher, et je t’arrangerai la caboche : je te ferai gicler l’eau de la cervelle !
Elle s’approcha de lui, le regarda en face, le défia :
Essaie donc !
Il serra dans son poing l’aiguillon ; puis il secoua la tête, de son air méprisant.
Ne te fâche pas pour rien, dit alors la fille. Faisons la paix. Qu’est-ce que tu as, Pietro Benu ? As-tu mangé des sauterelles, aujourd’hui ?... Tè, Malavi ! Tè, Malavi7 !
Le chien revint en courant., et Rosa essaya de le caresser.
Malheur ! chien et serviteur, vous n’êtes pas fiers ! Voilà que Malafede me lèche le visage... Oui, Pietro Benu, je sais ce que tu as, je sais à quoi tu penses. Maria me l’a dit...
Qu’est-ce que tu sais ? Qu’est-ce qu’elle a put te dire ? murmura-t-il avec mépris.
Alors, excitée et perfide, la fille lui raconta :
Maria m’a dit que tu es de mauvaise humeur parce que Sabina n’est pas venue. Mais Sabina se moque de toi : elle est amoureuse folle d’un garçon moins misérable et moins sauvage... Elle m’a conseillé de te le dire, et de te taquiner, de te provoquer...
Qui ?... Sabina ?
Non. Maria.
Au diable ceux qui l’ont mise au monde ! maugréa-t-il, railleur.
Ne jure pas, Pietro Benu !... Maria est jalouse de Sabina.
Pourquoi ?
Parce qu’elle t’aime, imbécile !
Il éclata de rire, comme il avait ri en partant de la vigne, lorsque les deux improvisateurs s’étaient pris aux cheveux. Et il lui sembla qu’il ne croyait pas aux propos malins de la fillette.
Tel fut le principe du drame.
*
* *La nuit tombait, vaporeuse et mélancolique. Voici les premières maisons de Nuoro, par-dessus les jardins herbeux ; voici, entre deux grands murs, la ruelle raide et sale par où Pietro devait passer.
Les boeufs avançaient, prudents et graves dans leur taciturne labeur. Un groupe de gamins, demi-nus, se jeta sur le chariot cahotant.
Donne-moi une grappe !... Donne-moi une petite grappe !
Filez ! filez ! vociféra Pietro, sortant de son rêve.
Les polissons grimpaient sur le chariot comme des limaçons.
Filez vite, ou je vous pique ! menaça Pietro, féroce, en brandissant l’aiguillon.
Malafede aboya ; les gamins se réfugièrent près du mur, en hurlant et en riant.
Une étoile brillait sur la ruelle, sur les pauvres logis estompés par la brume du soir. Pietro retomba dans ses réflexions. Non, il ne croyait plus à la méchanceté des gens, ni surtout aux bavardages des femmes ; mais n’empêche que... Il était absurde que Maria... Suffit : il ne fallait pas même y penser... Son rêve anxieux le ramenait toujours à Sabina. Elle seule pouvait avoir divulgué le secret de cet amour, un secret qu’il osait à peine s’avouer à lui-même.
« Sotte, mille fois sotte !... Ah ! elle avait un autre amoureux ? Eh bien, ils pouvaient aller tous les deux au diable ! Quant à lui, il ne voulait plus penser à cela. Et pourtant... »
Une figure de femme, svelte et mince, en manches de chemise, passa dans le haut de la ruelle. « Était-ce elle ? Ah ! la voir, lui crier une insolence, un reproche ; conclure ainsi le rêve bref, né sur l’aire, mort daims la vigne !... » Mais non, ce n’était pas elle ; c’était la femme du cabaretier toscan, qui passait là, par hasard.
Ah ! c’est toi, Pietro Benu ? Veux-tu me donner une grappe de raisin ?
Dix, mon coeur !... Prends-en, prends-en davantage... Fais vite : ma jeune maîtresse me suit... Où pourrais-je te voir, Franzischedda ?
Mais maintenant je suis une femme mariée ! dit-elle.
Et, tout en remplissant de grappes son tablier, elle toisait Pietro de ses grands yeux noirs, cernés, pleins d’une étrange langueur.
J’irai chez toi ce soir ! insista-t-il d’une voix chaude. Prends encore ! prends !... Je te donnerai tout, le raisin, le chariot, mon âme...
Tais-toi !... Zio Nicola t’attend sur la place du Rosaire.
Pietro poussa ses boeufs. La femme disparut. Au bout de quelques instants, en effet, Zio Nicola se présenta, avec son bâton, son bonnet, sa grande barbe roussâtre de fauve apprivoisé.
Bonsoir, Pietro Benu !... Cette nuit, nous chanterons des couplets improvisés, dit-il en examinant le raisin dut chariot.
Pourquoi n’êtes-vous pas venu à la vigne ?
Ma jambe ne me l’a pas permis, mon cher garçon.
Ah ! vous êtes l’esclave de votre jambe ? dit Pietro avec ironie.
Zio Nicoha tourna vers le jeune homme sa grande barbe roussâtre et leva son bâton :
Tu ris de moi, garnement !... Tu me railles, parce que je ne suis qu’un pauvre diable ? Si j’étais un riche maître...
Mais vous êtes riche, mon maître !
« Mon maître, mon maître » !... Il faudrait savoir qui est le maître, de toi ou de moi !
Ils étaient arrivés à la maison. Le chien, parti en avant, grattait la porte avec ses griffes et aboyait de joie. Zia Luisa vint ouvrir.
Vous voilà enfin ! dit-elle, en rejetant sur son épaule le coin de son bandeau. Et Maria, où est-elle ?
Elle est restée en arrière avec les vendangeuses.
Petite récolte ! fit Zia Luisa en regardant avec complaisance le chariot de raisin, tandis que Pietro dételait les boeufs. Petite récolte ! Heureusement que nous n’avons pas besoin de cette misère pour vivre !
*
* *En se réveillant après un sommeil bref et lourd, sur la natte, dans la cuisine des Noina, Pietro éprouva une sensation douloureuse, comme si une masse lui opprimait le coeur. Il était habitué à se réveiller en pensant à deux yeux très doux, voilés par une boucle de cheveux blonds ; mais cette agréable vision ne revenait pas, ne reviendrait jamais plus. Au lieu des lueurs de l’aurore dans la vallée, il avait autour de lui l’obscurité silencieuse de la cuisine ; et c’était à peine si une clarté blanchâtre filtrait à travers la vitre fixée dans le toit, en guise de lucarne.
Soudain, il entendit un bruit de pas, dans la cour. « Qui était-ce ? Était-ce Zia Luisa, toujours levée à l’aube, parce que c’est l’heure où doit être debout une bonne ménagère ? »
La porte, poussée doucement, s’écarta, laissa voir le fond terne de la cour ; et Maria entra, pieds nus, agile et muette.
Pietro feignit de dormir encore ; mais, de temps à autre, il entrouvrait un oeil et suivait avec curiosité les mouvements de sa jeune maîtresse. Elle n’avait pas refermé le guichet de la porte, et la lueur de l’aube, de plus en plus claire, envahit la cuisine. Ensuite Maria ôta son foulard, se lava, et, tête nue, les manches de la chemise retroussées jusqu’aux coudes, elle prépara le café. Pendant que la cafetière bouillait à gros bouillons sur la braise, elle se mit à moudre le café ; et ce fut seulement alors qu’elle parut apercevoir Pietro. Il entrevit ses beaux yeux, encore somnolents, qui se fixaient sur lui, et il éprouva une indicible sensation de bonheur. Peu à peu, ce vague plaisir grandit, devint joie ardente, fascination, passion. Le jeune homme sentit que le sang courait dans ses veines, chaud et palpitant. Mais, à peine eut-il conscience de son désir, il en fut honteux, rougit, ferma les paupières. Quelques instants s’écoulèrent, durant lesquels il n’entendit plus que le bruit monotone du moulin à café, qui lui faisait l’effet d’un grondement à l’intérieur de son cerveau.
« Maria jalouse de sa cousine pauvre ?... Eh bien, pourquoi pas ? »
Ce secret, qui, la veille au soir, dans le crépuscule, alors qu’il était las et qu’il avait le coeur gonflé de rancune, lui avait semblé absurde, l’enivrait maintenant comme une liqueur amère. Dans son désir, il y avait encore quelque chose d’odieux : une poussée de révolte, une occulte fureur de vengeance, quelque chose de moins féroce qu’au premier assaut de désir éprouvé le jour de la récolte des poires, mais toujours quelque chose d’un peu cruel. « Elle est riche et ambitieuse, pensait-il, les yeux clos. Sûrement, elle ne voudrait pas m’épouser. Mais m’aimer, pourquoi non ? Je suis beau, je suis fort... Oui, je me rappelle un jour, là-bas, dans la vigne, je l’ai surprise qui me regardait les lèvres... Elle doit n’avoir jamais embrassé un homme... Et voici que, de nouveau elle me regarde... Si je me levais et si je l’embrassais ?... »
Maria continuait à moudre lentement le café ; la cafetière chantait, les charbons embrasés pétillaient gaiement. Tout à coup, elle se leva et s’approcha du guichet. Pietro ouvrit les yeux et la regarda ; mais il n’osa pas se lever et l’embrasser.
Près du guichet, dans la lumière de plus en plus rose, les cheveux de Maria paraissaient plus noirs et plus luisants que d’ordinaire, et son buste flexible et plein se dessinait, provocant, dans le corsage délacé. Pietro la caressa toute du regard ; mais, encore une fois, il eut honte de son désir et de ses pensées. Ah ! oui, une distance infinie le séparait d’elle. Il n’était, lui, qu’un gueux, un vil serviteur, un individu qui, la nuit, se glissait le long des murailles pour aller au rendez-vous donné par une femme de mauvaise vie. Maria, elle, était belle et pure et elle devait aussi être bonne : c’était le fruit exquis réservé pour la bouche d’un homme riche et distingué.
Te voilà réveillé ? J’allais t’appeler. Lève-toi vite, Pietro, il y a beaucoup d’ouvrage.
La voix était calme, les paroles commandaient. Il s’éveilla complètement de son rêve insensé, et ses oreilles mêmes devinrent rouges de honte. Il sauta sur ses pieds, replia sa natte, en fit un gros rouleau, qu’il emporta et qu’il appuya contre le mur. Puis il sortit dans la cour, pour se laver à l’eau du puits, tandis que Maria frappait avec la main sur le moulin à café, pour en faire tomber la poudre dans la cafetière.
*
* *Le soleil ne faisait que poindre à l’horizon, et déjà le travail chauffait dans la cour et dans le cellier. On pressait le raisin, et la plus rude besogne était précisément celle du jeune serviteur.
Sous le hangar, au-dessus de la grosse cuve noirâtre, se dressait le cuveau, où Pietro, les jambes et les bras nus, la tête rasant la poutre du toit, sa main contre le mur, foulait vigoureusement les grappes. Deux femmes montaient par une petite échelle de bois et vidaient dans le cuveau les paniers du raisin choisi. Les taches violettes du moût maculaient le vêtement et la face un peu pâle du jeune homme, et ses yeux mêmes semblaient cernés par le jus du raisin. Mais il avait l’air joyeux, il riait, il bavardait ; et, de temps à autre, il se penchait pour mieux voir dans la cour. Autour du chariot chargé de raisin, deux filles et un garçon, un peu aidés par Zio Nicola, nettoyaient les grappes et les jetaient dans les corbeilles de roseaux que les femmes posaient ensuite sur leurs têtes et vidaient dans le cuveau, sous les pieds mobiles du fouleur. Comme la veille, dans la vigne, hommes et femmes causaient et badinaient joyeusement. Zio Nicola semblait le plus insouciant de tous.
Le soleil envahissait lentement la cour. L’odeur du moût attirait de bruyants essaims de mouches et d’abeilles. Parfois Zio Nicola pinçait sa voisine, sous prétexte de chasser les abeilles qui la tourmentaient. La jeune fille protestait, menaçait d’appeler Zia Luisa ; puis elle se mettait à rire.
Vieux polisson, puisse le feu vous griller ! Laissez-moi tranquille...
Ah ! tu ne parlerais pas de ce ton-là, si, au lieu d’un vieux, ç’avait été un jeune, même polisson... Mais vois : une abeille va te piquer le cou...
Laissez-la piquer, barbe de bouc !... Sans doute, elle trouve là du miel.
Comment ? Tu te laisses piquer par l’abeille, et moi, tu ne veux pas seulement que je te touche du bout du doigt !... C’est parce que je suis estropié ; sans quoi... Constate qua ta compagne est plus docile !...
Ah ! vilain barbon, j’appelle votre femme ! glapissait l’autre fille, vers laquelle Zio Nicola venait d’allonger la main.
Du raisin, vite ! criait le fouleur, se penchant sur le cuveau. C’est comme ça, maître, que vous les excitez au travail ? Et la maîtresse, qu’en dit-elle ?
Hélas ! soupirait le vieux, la maîtresse elle-même me considère comme un propre à rien.
Au lieu de Zia Luisa, c’était Maria qui, de temps à autre, sortait de la maison, avec un petit mouchoir jaune sur la tête. Sa chemise et son corsage vert resplendissaient au soleil et attiraient le regard de Pietro. Il épiait ce beau visage, ces lèvres d’un rouge vif, ouvertes pour le rire ; et une flamme fugitive passait sur son front. Quelquefois la jeune fille, inquiète du désordre de la cour et de l’importunité des mouches qui pénétraient jusque dans la cuisine, s’approchait de la cuve et du chariot, et elle disait aux travailleurs de se dépêcher.
Vite ! vite ! Il est déjà dix heures. Si tout n’est pas terminé à midi, je me pendrai de désespoir !
Et Pietro répondait par des paroles moqueuses :
Pends-toi donc ; mais pas assez haut pour qu’on ne voie plus tes jambes...
Une fois, elle grimpa sur la petite échelle et regarda dans le cuveau ; puis elle examina tranquillement les jambes nues et musculeuses du jeune homme. Lui aussi l’observait d’en haut, et il lui disait, avec une joie singulière qui faisait battre son coeur :
Tu sais : mes jambes ne sont pas de fer. Quand j’aurai fini, j’aurai fini...
Pourquoi cette joie ? Qu’avait-elle donc, ce jour-là, sa jeune maîtresse, pour que, rien qu’à la voir, il se sentît tout joyeux comme après avoir bu du vin d’Oliena ?
*
* *À la cuisine, Zia Luisa, avec son corsage lacé et son bandeau serré autour de sa face impassible, préparait le déjeuner pour les travailleurs : du mouton aux pommes de terre. Dans un petit pot à part, un morceau de boeuf bouillait pour Zio Nicola. « Ce pauvre Nicola ! se disait Zia Luisa, qui avait toujours été jalouse. Il faut le traiter bien, maintenant qu’il est si mal en point. II aime les femmes, et, depuis son malheur, il boit un peu trop ; mais, dans le fond, c’est un brave homme : on doit avoir pitié de lui... Moi aussi, j’ai l’air d’être orgueilleuse ; mais, dans le fond, je suis bonne. Seulement... j’estime qu’il est utile de s’imposer au monde, sinon le monde vous foule aux pieds. »
Tout en remuant les pommes de terre dans la marmite, elle se disait encore :
« Oui, il faut s’imposer ! s’imposer !... Est-ce que nous sommes nés tous égaux ? Non ! Que chacun demeure donc à sa place : les riches d’un côté, les pauvres de l’autre. Faire du bien, oui, j’approuve ça ; mais s’humilier, s’abaisser, jamais ! Ce pauvre Nicola, au contraire, s’humilie trop. Mais lui, il n’est pas né riche... Ah ! c’est une triste chose, de ne pas naître riche, de ne pas appartenir à une famille puissante : on reste toujours humble... Ma fille Maria a hérité quelque chose du caractère de son père ; elle ne comprend pas toute la dignité de sa position. Mais elle est jeune, et, au surplus, elle est maligne... Sans aucun doute, elle fera un beau mariage... Et puis, elle est si instruite ! Elle tient les comptes et les registres comme un notaire ; elle est aussi capable qu’un avocat. Sans elle, comment aurions-nous fait, son père et moi, qui ne savions ni lire ni écrire ? »
Et Zia Luisa concluait : « Oui, elle épousera un homme riche ; et, qui plus est, savant... Elle épousera un docteur, mais un docteur qui aura des écus, non un de ceux qui se marient pour se pousser dans le monde grâce à la fortune de leur femme... »
À midi, tout le raisin était pressé : on déjeuna. Maria mit par terre, au milieu de la cuisine, une corbeille de pain de froment ; et, autour de la corbeille, elle disposa des assiettes creuses de terre rouge, où Zia Luisa avait réparti les pommes de terre et la viande de mouton. Ensuite la jeune maîtresse appela les filles, qui se lavaient à l’eau du puits. Zio Nicola, en boitant, s’approcha de la bejone, large et profond récipient de liège posé sur une auge de pierre, en vida l’eau sale, y versa de l’eau propre et se lava ; puis, la barbe ruisselante, il entra dans la cuisine, s’essuya, s’assit à la place qui lui était réservée, près de la table. Déjà les autres mangeaient avidement, assis à même le sol, autour de la corbeille, le visage rose et gai, dans la vapeur des viandes.
Bon appétit ! dit le maître, en allongeant sa jambe. Ma femme, qu’est-ce que cette petite soupe que tu as préparée pour moi ? Aujourd’hui que j’ai travaillé, donne-moi à manger ce que mangent les autres, donne-moi un peu de viande de mouton... Oui, c’est du mouton, mes enfants. Croyiez-vous, par hasard, que c’était du veau ?
Maria lui présenta le plat désiré.
Vous avez de bonnes dents, vous autres, si vous pouvez mastiquer ça. La peau du diable n’est certes pas plus dure ! Mais que voulez-vous ? Chez un tel (un richard du pays), on vous fera mieux manger.
Ou plus mal ! répliqua Zia Luisa, qui, même pour manger, n’avait pas délacé son corsage. Tais-toi donc, grand bavard !
Dès qu’ils eurent un peu apaisé leur faim, les jeunes gens commencèrent à plaisanter.
Zia Luisa, me prêtez-vous cent écus ? disait le garçon.
Oui, si tu m’offres une bonne garantie ! riposta la vieille maîtresse, entrant dans la plaisanterie, mais sans rien perdre de sa dignité.
La garantie, la voilà ! poursuivit le garçon, en frappant de la main sur l’épaule d’une des filles, très pauvre.
Tout le monde se mit à rire.
Et, si ça ne vous suffit pas, je vous apporterai en gage tous les joyaux de ma famille et tous les couverts d’argent ! ajouta-t-il, raillant sa propre indigence.
La santé est le plus précieux des joyaux, prononça Zio Nicola, qui, du haut de son siège, les dominait tous de sa figure majestueuse, à la grande barbe hiératique. Avec ce gage-là, tu peux trouver, non pas cent, mais mille écus !
Cependant Maria était devenue nerveuse :
Sans doute, dit-elle ironiquement, il vaut mieux être sain et riche que pauvre et malade !
Verse donc à boire ! lui ordonna sa mère.
Maria se leva, versa du vin à Pietro.
Pourquoi es-tu de mauvaise humeur ? lui demanda-t-il, en la regardant dans les prunelles.
Elle le regarda aussi, et elle lui répondit, avec son ironie accoutumée :
Après que j’ai bien mangé, la mauvaise humeur me prend.
Figurons-nous alors ce que ça doit être, quand tu as faim !... Mais tu ne sais pas ce que c’est, d’avoir faim, toi !
Et il but ; puis il jeta au loin quelques gouttes restées au fond de son verre. Il se rappelait la faim si souvent endurée pendant sa sauvage enfance...
Ce jour-là, on n’économisa pas le vin, et Maria passa plusieurs fois avec la carafe, se penchant pour emplir le verre du serviteur. Il buvait et il devenait gai, mais d’une gaieté méchante. L’image de Sabina, qu’il avait éloignée de lui, pendant ces heures de travail et de babillage, reparaissait maintenant, blonde, traîtresse et moqueuse.
« Ah ! elle avait ri de lui ? Eh bien, il voulait, à son tour, rire d’elle, rire de Maria, rire de toutes les femmes !... Mais s’il réussissait à persuader Maria qu’il était follement amoureux d’elle, est-ce qu’elle le chasserait ?... Non, elle ne le chasserait pas : elle était trop rusée pour commettre une semblable erreur ; on ne chasse pas un domestique amoureux qui ne demande que de la compassion. Tout au plus la jeune maîtresse profiterait-elle de cette passion insensée pour se faire mieux servir. Et lui, de son côté, il profiterait de la bienveillance et de la ruse de Maria... Ah ! il rirait bien ! Puisque les femmes se moquaient de lui, il voulait se moquer aussi des femmes... »
Tout à coup, il devint taciturne et sombre. Il courba la tête, puis il la redressa brusquement, et il leva de nouveau son verre. Maria approcha de lui la carafe.
J’ai souffert la faim, moi ! dit-il sans se rendre compte de ce qu’il disait, à moitié ivre, cherchant encore les yeux de la jeune fille.
Mais elle ne le regarda plus. Dès lors, il perdit la conscience de ce qui se passait en lui : il savait seulement qu’il suivait des yeux tous les mouvements de Maria, et il avait peur que ses maîtres ne s’aperçussent du feu qui lui embrasait le sang ; mais il ne pouvait pas détacher d’elle son regard.
Il eut toutefois la ruse de quitter ses compagnons et d’aller s’étendre dans un coin de la cour, près de la porte de la cuisine. Le vin et la chaleur de midi lui donnaient une sorte de fièvre ; le bourdonnement des mouches et des abeilles se confondait pour lui avec le bourdonnement intérieur de sa tête brûlante...
De cette place, il vit le garçon et les filles partir, les maîtres se retirer pour la sieste dans leur chambre. Maria, elle, demeura dans la cuisine. À travers son demi-sommeil d’homme ivre, Pietro entendait la jeune maîtresse aller et venir, remettre tout en ordre ; et il lui semblait qu’il poursuivait encore du regard sa haute et séduisante personne. Il avait besoin de désirer une femme ; et, maintenant que son amour-propre blessé repoussait la douce figure de la pauvre servante, son désir le portait vers la riche maîtresse. Mais il y avait dans ce désir quelque chose d’amer et de vindicatif.
« Je rirai bien... oui, je rirai bien ! » pensait Pietro en s’endormant.
IV
Il resta encore quinze jours à Nuoro, aidant Zio Nicola à mettre le vin dans les tonneaux ou cultivant un jardin assez proche. Ensuite il s’en alla dans la montagne et il fit la provision de bois pour l’hiver.
Durant ces longues heures de solitude, soit dans le jardin désert, soit dans les bois de l’Orthobene, il pensait continuellement à Maria. Il s’imaginait qu’il n’était pas épris d’elle ; mais, quoiqu’elle lui parût extraordinairement séduisante, il n’osait plus, lorsqu’il pensait à elle, caresser les folles envies, les absurdes projets de vengeance amoureuse qui l’avaient hanté maintes fois.
Non, Maria n’était pas femme à inviter les hommes au badinage galant ; et il rougissait en se souvenant que, pendant une minute, il s’était fait illusion sur les intentions de la jeune fille à son égard, s’était amusé à l’idée de lui plaire. Désormais il la voyait toujours dans sa haute situation de maîtresse riche et digne : le regard de cette jeune femme, perçant et lumineux, coupait comme un couteau. Même dans les plus humbles besognes, soit qu’elle rît, soit qu’elle montrât une gravité inaccoutumée, elle était toujours une créature de race orgueilleuse et superbe. Mais cela, précisément, agréait au serviteur. Quelquefois il songeait encore à l’autre, à la cousine pauvre, et il souhaitait de la revoir, d’en venir avec elle à une explication ; mais, peu à peu, ce désir même, inspiré par le dépit, se dissipa. Durant deux semaines, le coeur de Pietro se tut, assoupi et gonflé comme la terre dans la saison hivernale.
Parfois, le soir, Zio Nicola s’attardait à la cuisine, où déjà le feu brûlait, et il invitait Pietro à boire et à chanter. Si les femmes ne veillaient pas, le maître et le serviteur buvaient plus que de raison, et Zio Nicola racontait, en vers improvisés, les épisodes les plus caractéristiques de sa vie. Lui aussi, il avait été pauvre, il avait erré à la recherche de la fortune, il avait aimé et rêvé.
Mais, pauvre ou riche, toujours joyeux ! affirmait-il. Quand on est gai, le ciel vous vient en aide. Un jour, mes souliers étaient percés. Alors je me dis : « Au premier propriétaire que je rencontre, j’en ôte un et je le lui plaque sur le museau... » Eh bien, devine qui j’ai rencontré ?
Le père de Zia Luisa ! répondit Pietro, goguenard.
Les yeux de son maître étincelèrent :
Est-ce que tu serais le diable ? Comment as-tu fait pour deviner cela ? s’écria-t-il, en frappant légèrement avec son bâton sur l’épaule du domestique.
C’est donc vrai ? demanda Pietro, étonné.
Mais oui, c’est vrai !... aussi vrai que Dieu existe !...
Et le soulier, vous le lui avez plaqué sur le museau ?
Ha ! ha ! ha ! gros malin !
Pietro ne réussit jamais à savoir si Zio Nicola avait ou n’avait pas lancé son soulier au visage du riche propriétaire. D’ailleurs le maître se vantait à tout propos d’actes plus ou moins héroïques, accomplis par lui durant sa jeunesse, et il exagérait beaucoup ses aventures amoureuses. Une fois, il donna même à entendre qu’il avait épousé Zia Luisa sans amour, par la seule raison que c’était un bon parti.
Mais elle, ajouta-t-il, elle était amoureuse, ah ! oui, vrai comme Dieu !... Moi, j’étais pauvre, mais j’étais beau garçon. Je ne dis pas ça pour m’en faire gloire.
On le voit bien encore ! répondait Pietro, flatteur.
La beauté, mon ami, vaut presque une dot !
Ces discours exaltaient Pietro.
« S’il n’y avait pas cette grosse buse de Zia Luisa !... » pensait-il.
Le vin, la tiédeur du feu, le bien-être goûté dans cette cuisine, où les innombrables casseroles de cuivre, accrochées à la muraille, luisaient et rappelaient au domestique la richesse des maîtres, tout éveillait en lui une ivresse d’amour et d’ambition. Ah ! comme c’était beau, d’avoir du bien, avec une femme agréable et jeune !... S’épouser sans amour, non ; mais faire un riche mariage, acquérir en même temps l’amour et la fortune, voilà en quoi consistait le véritable bonheur !
« Qui épousera Maria ? se demandait-il souvent. Un tel, ou un tel ?... peut-être un monsieur, un docteur ; peut-être un paysan riche. Sûrement, ce ne sera pas un pauvre, et moins encore un domestique... À cette heure, elle n’aime encore personne. »
Et, à cette idée, il se sentait tout réjoui. Quelquefois même il se surprenait à penser qu’en somme, s’il n’était qu’un domestique, il appartenait cependant à une famille qui du moins n’était pas étrangère et qui n’avait pas vagabondé dans le pays comme celle de Zio Nicola.
« Ah ! si j’avais un petit capital !... se disait-il. Je ne sais ni lire ni écrire ; mais je suis débrouillard. On a vu tant de gens faire fortune ! »
Et, l’instant d’après, il se disait encore : « Ceux qui ont fait fortune ont volé, ou, comme Zio Nicola, ils ont épousé une femme riche... Moi aussi, je pourrais épouser une femme riche... »
Mais finalement il se disait que cette femme riche ne serait certes pas Maria Noina, et, quant aux autres, il s’en souciait peu. Alors il hochait la tête, avec son air méprisant, et il s’allongeait sur la natte, se couchait, le bonnet replié sous l’oreille.
*
* *Vint la saison des labours et des semailles. Le terrain que Pietro devait défoncer et ensemencer était très loin du bourg, plus loin que la vallée de Marreri, dans le voisinage de Lollovi, misérable groupe de maisons perdu au milieu des montagnes et des hauts plateaux les plus déserts et les plus tristes du pays nuorais. Le jeune serviteur devait passer là tout le temps des semailles, seul avec ses boeufs et son chien. Mais la solitude ne lui déplaisait pas : il y était habitué. D’ailleurs, à ce moment-là, un obscur instinct le poussait à désirer d’être hors de cette maison tiède, où son corps s’amollissait et où son âme s’égarait à la poursuite de rêves insidieux.
Avant de partir, il alla au cabaret du Toscan, un peu dans l’espoir d’y trouver la femme de celui-ci, la facile Francesca. Mais il ne rencontra que le Toscan, tranquille, curieux et mauvaise langue.
Comment vas-tu, Pietro ?
Bien. Donne-moi à boire.
Par quel hasard es-tu si altéré ? Pourtant, chez tes maîtres, il y a du vin.
Laisse mes maîtres en paix.
Oh ! oh ! tu es trop bon de les défendre. Crois-tu qu’eux, ils ne disent pas du mal de toi ?
S’ils en disent du mal, laisse-les parler... Où est ta femme ?
Elle est au lavoir... Eh ! eh ! ajouta-t-il en clignant de l’oeil, je sais bien pourquoi tu la demandes : tu l’as chargée de te chercher une femme, depuis que Sabina t’a dit bernique.
Va-t’en au diable ! repartit Pietro, riant sincèrement à l’idée que le Toscan estimait assez Francesca pour la croire digne de chercher une femme à un jeune homme honnête.
Oui, je sais : tu veux épouser une femme riche. Ton maître l’a dit, l’autre jour, lorsqu’il était ivre à ne plus tenir debout.
Ah ! il l’a dit ? s’écria Pietro, redressant la tête. Et après ?...
Et après ?... Rien !... Pourquoi n’épouses-tu pas sa fille ?
Est-ce que tu te moques de moi ? fit Pietro avec mépris, en se levant. Je ne viendrai plus boire chez toi, petit étranger.
Mais, sans qu’il sût pourquoi, la plaisanterie du cabaretier lui donna une joie soudaine.
Il revint à la maison et mit les boeufs sous le joug. Outre les semences, Zia Luisa chargea sur le chariot une bonne provision de pain d’orge, du fromage, de l’huile, des pommes de terre ; et Maria y ajouta une grosse gourde pleine de vin rouge et un sac, pour que Pietro se couvrît bien pendant la nuit, très froide sur ce plateau venteux.
Et vous ne lui donnez pas un crucifix, un chapelet ? demanda Zio Nicola, riant d’une manière inconvenante. Un chapelet de figues sèches ?
Zia Luisa pinça les lèvres, parce qu’elle n’aimait pas qu’on plaisantât sur la religion. Maria ouvrit la grande porte.
Écoute-moi bien, dit-elle. Tu iras entendre la messe à Lollovi, mais tu ne t’amouracheras pas d’une belle Lollovaise...
En d’autres circonstances, Pietro se serait piqué de cette plaisanterie : car les femmes de Lollovi sont les plus misérables des environs. Mais alors il s’émut presque et il n’osa pas regarder Maria.
Son maître l’accompagna un bout de route, boitant plus que d’habitude. C’était une journée humide, et la jambe de Zio Nicoha s’en ressentait.
Ah ! Pietro, Pietro, la belle chose que la santé ! La belle chose que la jeunesse ! Ne les gâche pas, mon ami ! Garde-les précieusement, comme on garde une pièce d’or dans sa ceinture... Adieu. Bon voyage. Si tu as besoin de quoi que ce soit, fais-le moi dire par un passant... Conserve les semences dans un endroit bien sec, et sème le plus tôt possible. Adieu !
« Combien cet homme est bon ! » se disait Pietro.
Il lui semblait qu’il aimait Zio Nicola comme un père, et peu s’en fallait qu’il n’éprouvât aussi des velléités d’aimer son orgueilleuse maîtresse.
Plongé dans ces pensées, il piquait, de temps en temps, avec l’aiguillon, le boeuf rouge, dont l’écume était marbrée de taches blanches, indice évident que la bête avait passé dans un endroit où était caché un trésor ; et le boeuf rouge trottait d’un pas lourd, tandis que Malafede aboyait pour exciter l’autre boeuf. Ainsi Pietro arriva de bonne heure au sentier pierreux qui descend vers la vallée de Marreri.
La journée était moite et tiède, le ciel laiteux. À la pointe de la charrue retournée sur le chariot, le soc brillait avec un pâle éclat d’argent neuf. Dans le lointain vaporeux, les yeux perçants de Pietro distinguaient la petite église de Valverde, noire au bord d’une côte abrupte, et, plus loin encore, l’église de San-Francesco, blanche, sur un fond de montagnes sauvages entre lesquelles le mont Albo se détachait en bleu, comme un étendard de velours, et le mont Pizzinnu se dressait, tel un écueil grisâtre au milieu d’une lunule de nuages violacés.
Pietro se souvint que sa mère, comme toutes les femmes de Nuoro, nourrissait une profonde dévotion pour le petit saint Francesco, santu Franzischeddu ; et, d’ailleurs avec une foi médiocre, il fit le signe de la croix. Il croyait bien à Dieu et aux saints, il allait à la messe et il communiait pour Pâques ; mais il n’était pas dévot, ne priait jamais, ne pensait jamais à la mort et à l’éternité. Et pourtant, à cette époque il était un peu sentimental, un peu mystique, un peu plus croyant que d’habitude, si bien qu’un soir, lorsqu’il fut là-haut, dans son aronzu8, il sentit le besoin de prier, comme une femmelette.
Autour de lui, le paysage, sublime de tristesse, était muet sous le crépuscule. Le lieu était désolé ; des prairies mélancoliques surmontaient les pentes revêtues d’épais maquis de lentisques, de genévriers, de cistes, dont les ondulations verdoyantes étaient rompues çà et là par des roches grises et noires qui, dans le soir incertain, faisaient penser à des monstres pétrifiés. Toute la contrée paraissait un désert que n’aurait jamais habité l’homme, et sur lequel veillerait seulement quelque divinité sauvage ou l’âme d’un ermite préhistorique.
Pietro s’agenouilla donc par terre, fit le signe de la croix et se mit à prier. Il lui semblait qu’il était dans une église sans murailles. Les étoiles scintillaient à l’horizon, cierges lointains allumés par d’invisibles esprits ; les genévriers exhalaient une odeur d’encens.
Pietro avait peur, comme s’il eût été sur le point de mourir Un mal mortel avait envahi son âme, et il en devinait tout le péril.
« Ô mon Dieu, ô bon saint Francesco, ôtez-la de ma pensée ! Ayez pitié de moi, ôtez-la de ma pensée !... Elle n’est pas pour moi, et ma passion peut me faire commettre des folies... Ma bienheureuse mère, viens à mon secours ! Délivre-moi des idées coupables. Ainsi soit-il ! »
Mais, tout en priant, il songeait à elle, brûlé du désir de l’avoir près de lui, de la contempler en réalité comme il la contemplait en rêve, de l’envelopper de ses bras comme les montagnes voilées par le crépuscule enveloppaient la vallée brumeuse, sous les yeux des étoiles complices.
*
* *Oui, depuis son départ, depuis l’imperceptible signe de croix dont il avait salué le santu Franzischeddu pour se le rendre favorable, comme le souhaitent toutes les femmes, tous les amants, tous les malandrins de Nuoro, l’image de sa jeune maîtresse ne l’avait plus quitté un seul instant. Il avait instinctivement espéré que, loin d’elle, il l’oublierait ; mais, au contraire, la séparation et surtout la solitude l’évoquaient sans cesse dans son coeur et la lui offraient toute, plus séduisante, plus belle que jamais. Un moment vint où il n’eut plus la force de combattre sa passion, qui grandissait et se développait dans son coeur comme une greffe sur un tronc jeune et sauvage...
Les jours passaient. Pietro travaillait du matin au soir, défrichant, brûlant les broussailles, arrachant les racines des lentisques, labourant et ensemençant les parcelles de terrain débarrassées de leur inutile végétation.
Aux heures vaporeuses du crépuscule, on apercevait encore sa silhouette sur le fond du paysage mélancolique. Il labourait des heures et des heures, marchant lentement derrière les boeufs roux qui traînaient avec patience l’antique charrue sarde. Arrivé à l’extrémité du long sillon, il frappait de l’aiguillon le flanc du boeuf marbré de blanc, et il le contraignait à tourner. Puis, redescendant la pente, sur la terre remuée, humide et sombre, qui fumait et répandait une odeur d’herbe en fermentation, il tirait la corde pour empêcher les boeufs de courir ; et, arrivé en