Chant de Noël
par
Charles DICKENS
PREMIER COUPLET
LE SPECTRE DE MARLEY
Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la Bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d’apposer la signature. Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Scrooge savait-il qu’il fût mort ? Sans contredit. Comment aurait-il pu en être autrement ? Scrooge et lui étaient associés depuis je ne sais combien d’années. Scrooge était son seul exécuteur testamentaire, le seul administrateur de son bien, son seul ayant cause, son seul légataire universel, son unique ami, le seul qui fût à son convoi. Quoique, à dire vrai, il ne fût pas si terriblement bouleversé par ce triste événement, qu’il ne se montrât un habile homme d’affaires le jour même des funérailles et qu’il ne l’eût solennisé par un marché des plus avantageux.
La mention des funérailles de Marley me ramène à mon point de départ. Il n’y a pas de doute que Marley était mort : ceci doit être parfaitement compris, autrement l’histoire que je vais raconter ne pourrait rien avoir de merveilleux.
Scrooge n’effaça jamais le nom du vieux Marley. Il était encore inscrit, plusieurs années après, au-dessus de la porte du magasin : Scrooge et Marley. La maison de commerce était connue sous la raison Scrooge et Marley. Quelquefois des gens peu au courant des affaires l’appelaient Scrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout court ; mais il répondait également à l’un et à l’autre nom ; pour lui c’était tout un.
Oh ! il tenait bien le poing fermé sur la meule, le bonhomme Scrooge ! Le vieux pêcheur était un avare qui savait saisir fortement, arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point lâcher surtout ! Dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais l’acier n’a fait jaillir une étincelle généreuse, secret, renfermé en lui-même et solitaire comme une huître. Le froid qui était au-dedans de lui gelait son vieux visage, pinçait son nez pointu, ridait sa joue, rendait sa démarche roide et ses yeux rouges, bleuissait ses lèvres minces et se manifestait au-dehors par le son aigre de sa voix. Une gelée blanche recouvrait constamment sa tête, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait toujours et partout avec lui sa température au-dessous de zéro ; il glaçait son bureau aux jours caniculaires et ne le dégelait pas d’un degré à Noël.
La chaleur et le froid extérieurs avaient peu d’influence sur Scrooge. Les ardeurs de l’été ne pouvaient le réchauffer, et l’hiver le plus rigoureux ne parvenait pas à le refroidir. Aucun souffle de vent n’était plus âpre que lui. Jamais neige en tombant n’alla plus droit à son but, jamais pluie battante ne fut plus inexorable. Le mauvais temps ne savait par où trouver prise sur lui ; les plus fortes averses, la neige, la grêle, les giboulées ne pouvaient se vanter d’avoir sur lui qu’un avantage : elles tombaient souvent « avec profusion ». Scrooge ne connut jamais ce mot.
Personne ne l’arrêta jamais dans la rue pour lui dire d’un air satisfait : « Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous ? quand viendrez-vous me voir ? » Aucun mendiant n’implorait de lui le plus léger secours, aucun enfant ne lui demandait l’heure. On ne vit jamais personne, soit homme, soit femme, prier Scrooge, une seule fois dans toute sa vie, de lui indiquer le chemin de tel ou tel endroit.
Mais qu’importait à Scrooge ? C’était là précisément ce qu’il voulait. Se faire un chemin solitaire le long des grands chemins de la vie fréquentés par la foule, en avertissant les passants par un écriteau qu’ils eussent à se tenir à distance, c’était pour Scrooge du vrai nanan, comme disent les petits gourmands.
Un jour, le meilleur de tous les bons jours de l’année, la veille de Noël, le vieux Scrooge était assis, fort occupé, dans son comptoir. Il faisait un froid vif et perçant, le temps était brumeux ; Scrooge pouvait entendre les gens aller et venir dehors dans la ruelle, soufflant dans leurs doigts, respirant avec bruit, se frappant la poitrine avec les mains et tapant des pieds sur le trottoir pour les réchauffer. Trois heures seulement venaient de sonner aux horloges de la Cité, et cependant il était déjà presque nuit. Il n’avait pas fait clair de tout le jour, et les lumières qui paraissaient derrière les fenêtres des comptoirs voisins ressemblaient à des taches de graisse rougeâtres qui s’étalaient sur le fond noirâtre d’un air épais et en quelque sorte palpable. Le brouillard pénétrait dans l’intérieur des maisons par toutes les fentes et les trous de serrure ; au-dehors il était si dense que, quoique la rue fût des plus étroites, les maisons en face ne paraissaient plus que comme des fantômes.
La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte, afin qu’il pût avoir l’oeil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans une petite cellule triste, sorte de citerne sombre, occupé à copier des lettres. Scrooge avait un très petit feu, mais celui du commis était beaucoup plus petit encore : on aurait dit qu’il n’y avait qu’un seul morceau de charbon. Il ne pouvait l’augmenter, car Scrooge gardait la boîte à charbon dans sa chambre, et toutes les fois que le malheureux entrait avec la pelle, son patron ne manquait pas de lui déclarer qu’il serait forcé de le quitter. C’est pourquoi le commis mettait son cache-nez blanc et essayait de se réchauffer à la chandelle ; mais comme ce n’était pas un homme de grande imaginative, ses efforts demeuraient superflus.
« Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous garde ! » cria une voix joyeuse.
C’était la voix du neveu de Scrooge, qui était venu le surprendre si vivement qu’il n’avait pas eu le temps de le voir.
« Bah ! dit Scrooge, sottise ! »
Il s’était tellement échauffé dans sa marche rapide par ce temps de brouillard et de gelée, le neveu de Scrooge, qu’il en était tout en feu ; son visage était rouge comme une cerise, ses yeux étincelaient, et la vapeur de son haleine était encore toute fumante.
« Noël, une sottise, mon oncle ! dit le neveu de Scrooge ; ce n’est pas là ce que vous voulez dire sans doute ?
Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël ! Quel droit avez-vous d’être gai ? Quelle raison avez-vous de vous livrer à des gaietés ruineuses ? Vous êtes déjà bien assez pauvre !
Allons, allons ! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous d’être triste ? Quelle raison avez-vous de vous livrer à vos chiffres moroses ? Vous êtes déjà bien assez riche !
Bah ! dit encore Scrooge qui, pour le moment, n’avait pas une meilleure réponse prête ; et son bah ! fut suivi de l’autre mot : sottise !
Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, fit le neveu.
Et comment ne pas l’être, repartit l’oncle, lorsqu’on vit dans un monde de fous tel que celui-ci ? Un gai Noël ! Au diable vos gais Noëls ! Qu’est-ce que Noël, si ce n’est une époque pour payer l’échéance de vos billets, souvent sans avoir d’argent ? un jour où vous vous trouvez plus vieux d’une année et pas plus riche d’une heure ? un jour où, la balance de vos livres établie, vous reconnaissez, après douze mois écoulés, que chacun des articles qui s’y trouvent mentionnés vous a laissé sans le moindre profit ? Si je pouvais en faire à ma tête, continua Scrooge d’un ton indigné, tout imbécile qui court les rues avec un gai Noël sur les lèvres serait mis à bouillir dans la marmite avec son propre pudding et enterré avec une branche de houx au travers du coeur. C’est comme ça.
Mon oncle ! dit le neveu, voulant se faire l’avocat de Noël.
Mon neveu ! reprit l’oncle sévèrement, fêtez Noël à votre façon et laissez-moi le fêter à la mienne.
Fêter Noël ! répéta le neveu de Scrooge ; mais vous ne le fêtez pas, mon oncle.
Alors, laissez-moi ne pas le fêter. Grand bien puisse-t-il vous faire ! Avec cela qu’il vous a toujours fait grand bien !
Il y a quantité de choses, je l’avoue, dont j’aurais pu retirer quelque bien, sans en avoir profité néanmoins, répondit le neveu ; Noël entre autres. Mais au moins ai-je toujours regardé le jour de Noël quand il est revenu (mettant de côté le respect dû à son nom sacré et à sa divine origine, si on peut les mettre de côté en songeant à Noël), comme un beau jour, un jour de bienveillance, de pardon, de charité, de plaisir, le seul dans le long calendrier de l’année où je sache que tous, hommes et femmes, semblent, par un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs coeurs et voir dans les gens au-dessous d’eux de vrais compagnons de voyage sur le chemin du tombeau, et non pas une autre race de créatures marchant vers un autre but. C’est pourquoi, mon oncle, quoiqu’il n’ait jamais mis dans ma poche la moindre pièce d’or ou d’argent, je crois que Noël m’a fait vraiment du bien et qu’il m’en fera encore ; aussi je répète : Vive Noël ! »
Le commis applaudit involontairement ; mais, s’apercevant à l’instant même qu’il venait de commettre une inconvenance, il voulut attiser le feu et ne fit qu’en éteindre pour toujours la dernière apparence d’étincelle.
« Que j’entende encore le moindre bruit de votre côté, dit Scrooge, et vous fêterez votre Noël en perdant votre place. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers son neveu, vous êtes en vérité un orateur distingué. Je m’étonne que vous n’entriez pas au parlement.
Ne vous fâchez pas, mon oncle. Allons, venez dîner demain chez nous. »
Scrooge dit qu’il voudrait le voir au... oui, en vérité, il le dit. Il prononça le mot entier et dit qu’il aimerait mieux le voir au d... (Le lecteur finira le mot si cela lui plaît.)
« Mais pourquoi ? s’écria son neveu... Pourquoi ?
Pourquoi vous êtes-vous marié ? demanda Scrooge.
Parce que j’étais amoureux.
Parce que vous étiez amoureux ! grommela Scrooge, comme si c’était la plus grosse sottise du monde après le gai Noël. Bonsoir !
Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir avant mon mariage. Pourquoi vous en faire un prétexte pour ne pas venir maintenant ?
Bonsoir, dit Scrooge.
Je ne désire rien de vous ; je ne vous demande rien. Pourquoi ne serions-nous pas amis ?
Bonsoir, dit Scrooge.
Je suis peiné, bien sincèrement peiné de vous voir si résolu. Nous n’avons jamais eu rien l’un contre l’autre, au moins de mon côté. Mais j’ai fait cette tentative pour honorer Noël, et je garderai ma bonne humeur de Noël jusqu’au bout. Ainsi, un gai Noël, mon oncle !
Bonsoir, dit Scrooge.
Et je vous souhaite aussi la bonne année !
Bonsoir », dit Scrooge.
Son neveu quitta la chambre sans dire seulement un mot de mécontentement. Il s’arrêta à la porte d’entrée pour faire ses souhaits de bonne année au commis qui, bien que gelé, était néanmoins plus chaud que Scrooge, car il les lui rendit cordialement.
« Voilà un autre fou, murmura Scrooge, qui l’entendit de sa place : mon commis, avec quinze schellings par semaine, une femme et des enfants, parlant d’un gai Noël. Il y a de quoi se retirer aux petites maisons. »
Ce fou fieffé donc, en allant reconduire le neveu de Scrooge, avait introduit deux autres personnes. C’étaient deux messieurs de bonne mine, d’une figure avenante, qui se tenaient en ce moment, chapeau bas, dans le bureau de Scrooge. Ils avaient à la main des registres et des papiers et le saluèrent.
« Scrooge et Marley, je crois ? dit l’un d’eux en consultant sa liste. Est-ce à M. Scrooge ou à M. Marley que j’ai le plaisir de parler ?
M. Marley est mort depuis sept ans, répondit Scrooge. Il y a juste sept ans qu’il est mort, cette nuit même.
Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit bien représentée par son associé survivant », dit l’étranger en présentant ses pouvoirs pour quêter.
Elle l’était certainement ; car les deux associés se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Au mot fâcheux de générosité, Scrooge fronça le sourcil, hocha la tête et rendit au visiteur ses certificats.
« À cette époque joyeuse de l’année, monsieur Scrooge, dit celui-ci en prenant une plume, il est plus désirable encore que d’habitude que nous puissions recueillir un léger secours pour les pauvres et les indigents qui souffrent énormément dans la saison où nous sommes. Il y en a des milliers qui manquent du plus strict nécessaire, et des centaines de mille qui n’ont pas à se donner le plus léger bien-être.
N’y a-t-il pas des prisons ? demanda Scrooge.
Oh ! en très grand nombre, dit l’étranger laissant retomber sa plume.
Et les maisons de refuge, continua Scrooge, ne sont-elles plus en activité ?
Pardon, monsieur, répondit l’autre ; et plût à Dieu qu’elles ne le fussent pas !
Le moulin de discipline et la loi des pauvres sont toujours en pleine vigueur, alors ? dit Scrooge.
Toujours ; et ils ont fort à faire tous deux.
Oh ! j’avais craint, d’après ce que vous me disiez d’abord, que quelque circonstance imprévue ne fût venue entraver la marche de ces utiles institutions. Je suis vraiment ravi d’apprendre le contraire, fit Scrooge.
Persuadés qu’elles ne peuvent guère fournir une satisfaction chrétienne du corps et de l’âme à la multitude, quelques-uns d’entre nous s’efforcent de réunir une petite somme pour acheter aux pauvres un peu de viande et de bière, avec du charbon pour se chauffer. Nous choisissons cette époque, parce que c’est, de toute l’année, le temps où le besoin se fait le plus vivement sentir, et où l’abondance fait le plus de plaisir. Pour combien vous inscrirai-je ?
Pour rien ! répondit Scrooge.
Vous désirez garder l’anonyme ?
Je désire qu’on me laisse en repos. Puisque vous me demandez ce que je désire, messieurs, voilà ma réponse. Je ne me réjouis pas moi-même à Noël, et je ne puis fournir aux paresseux les moyens de se réjouir. J’aide à soutenir les établissements dont je vous parlais tout à l’heure ; ils coûtent assez cher : ceux qui ne se trouvent pas bien ailleurs n’ont qu’à y aller.
Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et beaucoup d’autres qui aimeraient mieux mourir.
S’ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils feraient très bien de suivre cette idée et de diminuer l’excédent de la population. Au reste, excusez-moi ; je ne connais pas tout ça.
Mais il vous serait facile de le connaître, observa l’étranger.
Ce n’est pas ma besogne, répliqua Scrooge. Un homme a bien assez de faire ses propres affaires, sans se mêler de celles des autres. Les miennes prennent tout mon temps. Bonsoir, messieurs. »
Voyant clairement qu’il serait inutile de poursuivre leur requête, les deux étrangers se retirèrent. Scrooge se remit au travail, de plus en plus content de lui, et d’une humeur plus enjouée qu’à son ordinaire.
Cependant le brouillard et l’obscurité s’épaississaient tellement que l’on voyait des gens courir çà et là par des rues avec des torches allumées, offrant leurs services aux cochers pour marcher devant les chevaux et les guider dans leur chemin. Le froid devint intense dans la rue même. Au coin de la cour, quelques ouvriers, occupés à réparer les conduits du gaz, avaient allumé un énorme brasier autour duquel se pressait une foule d’hommes et d’enfants déguenillés, se chauffant les mains et clignant les yeux devant la flamme avec un air de ravissement.
Les lumières brillantes des magasins, où les branches et les baies de houx pétillaient à la chaleur des becs de gaz placés derrière les fenêtres, jetaient sur les visages pâles des passants un reflet rougeâtre. Les boutiques des marchands de volailles et d’épiciers étaient devenues comme un décor splendide, un glorieux spectacle, qui ne permettait pas de croire que la vulgaire pensée de négoce et de trafic eût rien à démêler avec ce luxe inusité.
Cependant le brouillard redouble, le froid redouble ! un froid vif, âpre, pénétrant. Le propriétaire d’un jeune nez, petit, rongé, mâché par le froid affamé, comme les os sont rongés par les chiens, se baissa devant le trou de la serrure de Scrooge pour le régaler d’un chant de Noël ; mais au premier mot de
Dieu vous aide, mon gai monsieur !
Que rien ne trouble votre coeur !Scrooge saisit sa règle avec un geste si énergique que le chanteur s’enfuit épouvanté, abandonnant le trou de la serrure au brouillard et aux frimas qui semblèrent s’y précipiter vers Scrooge par sympathie.
Enfin l’heure de fermer le comptoir arriva. Scrooge descendit de son tabouret d’un air bourru, paraissant donner ainsi le signal tacite du départ au commis qui attendait et qui, éteignant aussitôt sa chandelle, mit son chapeau sur sa tête.
« Vous voudriez avoir toute la journée de demain, je suppose ? dit Scrooge.
Si cela vous convenait, monsieur.
Cela ne me convient nullement et ce n’est pas juste. Si je vous retenais une demi-couronne pour ce jour-là, vous vous croiriez lésé, j’en suis sûr. »
Le commis sourit légèrement.
« Et cependant, dit Scrooge, vous ne me regardez pas comme lésé, moi, si je vous paye une journée pour ne rien faire. »
Le commis observa que cela n’arrivait qu’une fois l’an.
« Pauvre excuse pour mettre la main dans la poche d’un homme tous les 25 décembre, dit Scrooge en boutonnant sa redingote jusqu’au menton. Mais je suppose qu’il vous faut la journée tout entière ; tâchez au moins de m’en dédommager en venant de bonne heure après-demain matin. »
Le commis le promit et Scrooge sortit en grommelant. Le comptoir fut fermé en un clin d’oeil, et le commis, les deux bouts de son cache-nez blanc pendant jusqu’au bas de sa « veste » (car il n’élevait pas ses prétentions jusqu’à porter une redingote), se mit à glisser une vingtaine de fois sur le trottoir de Cornhill, à la suite d’une bande de gamins, en l’honneur de la veille de Noël, et se dirigea ensuite vers sa demeure à Camden-Town.
Scrooge prit son triste dîner dans la triste taverne où il mangeait d’ordinaire. Ayant lu tous les journaux et charmé le reste de la soirée en parcourant son livre de comptes, il alla chez lui pour se coucher. Il habitait un appartement occupé autrefois par feu son associé. C’était une enfilade de chambres obscures qui faisaient partie d’un vieux bâtiment sombre, situé à l’extrémité d’une ruelle où il avait si peu de raison d’être, qu’on ne pouvait s’empêcher de croire qu’il était venu se blottir là, un jour que, dans sa jeunesse, il jouait à cache-cache avec d’autres maisons et ne s’était plus ensuite souvenu de son chemin. Il était alors assez vieux et assez triste, car personne n’y habitait, excepté Scrooge, tous les autres appartements étant loués pour servir de comptoirs ou de bureaux. La cour était si obscure que Scrooge lui-même, quoiqu’il en connût parfaitement chaque pavé, fut obligé de tâtonner avec les mains. Le brouillard et les frimas enveloppaient tellement la vieille porte sombre de la maison qu’il semblait que le génie de l’hiver se tînt assis sur le seuil, absorbé dans ses tristes méditations.
Le fait est qu’il n’y avait absolument rien de particulier dans le marteau de la porte, sinon qu’il était trop gros ; le fait est encore que Scrooge l’avait vu soir et matin, chaque jour, depuis qu’il demeurait en ce lieu ; qu’en outre Scrooge possédait aussi peu de ce qu’on appelle imagination qu’aucun habitant de la Cité de Londres, y compris même, je crains d’être un peu téméraire, la corporation, les aldermen et les notables. Il faut bien aussi se mettre dans l’esprit que Scrooge n’avait pas pensé une seule fois à Marley, depuis qu’il avait, cet après-midi même, fait mention de la mort de son ancien associé, laquelle remontait à sept ans. Qu’on m’explique alors, si on le peut, comment il se fit que Scrooge, au moment où il mit la clef dans la serrure, vit dans le marteau, sans avoir prononcé de paroles magiques pour le transformer, non plus un marteau, mais la figure de Marley.
Oui, vraiment, la figure de Marley ! Ce n’était pas une ombre impénétrable comme les autres objets de la cour ; elle paraissait au contraire entourée d’une lueur sinistre. Son expression n’avait rien qui rappelât la colère ou la férocité, mais elle regardait Scrooge comme Marley avait coutume de le faire, avec des lunettes de spectre relevées sur son front de revenant. La chevelure était curieusement soulevée comme par un souffle ou une vapeur chaude, et, quoique les yeux fussent tout grands ouverts, ils demeuraient parfaitement immobiles. Cette circonstance et sa couleur livide la rendaient horrible ; mais l’horreur qu’éprouvait Scrooge à sa vue ne semblait pas du fait de la figure, elle venait plutôt de lui-même et ne tenait pas à l’expression de la physionomie du défunt. Lorsqu’il eut considéré fixement ce phénomène, il n’y trouva plus qu’un marteau.
Dire qu’il ne tressaillit pas ou que son sang ne ressentit point une impression terrible à laquelle il avait été étranger depuis son enfance, serait un mensonge. Mais il mit la main sur la clef qu’il avait lâchée d’abord, la tourna brusquement, entra et alluma sa chandelle.
Il s’arrêta, un moment irrésolu, avant de fermer la porte, et commença par regarder avec précaution derrière elle. Mais il n’y avait rien derrière la porte, excepté les écrous et les vis qui y fixaient le marteau ; ce que voyant, il dit : « Bah ! bah ! » en la poussant avec violence.
Le bruit résonna dans toute la maison comme un tonnerre. Chaque chambre au-dessus et chaque futaille au-dessous, dans la cave du marchand de vin, semblait rendre un son particulier pour faire sa partie dans ce concert d’échos. Scrooge n’était pas homme à se laisser effrayer par des échos. Il ferma solidement la porte, traversa le vestibule et monta l’escalier, prenant le temps d’ajuster sa chandelle chemin faisant.
Avant de fermer sa lourde porte, il parcourut les pièces de son appartement pour voir si tout était en ordre. C’était peut-être un souvenir inquiet de la mystérieuse figure qui lui trottait dans la tête.
Le salon, la chambre à coucher, la chambre de débarras, tout se trouvait en ordre. Personne sous la table, personne sous le sofa ; un petit feu dans la grille ; la cuiller et la tasse prêtes ; et sur le feu la petite casserole d’eau de gruau (car Scrooge avait un rhume de cerveau). Personne sous son lit, personne dans le cabinet, personne dans sa robe de chambre suspendue contre la muraille dans une attitude suspecte. La chambre de débarras comme d’habitude : un vieux garde-feu, de vieilles savates, deux paniers de poisson, un lavabo sur trois pieds et un fourgon.
Parfaitement rassuré, Scrooge tira sa porte et s’enferma à double tour, ce qui n’était point son habitude. Ainsi garanti de toute surprise, il ôta sa cravate, mit sa robe de chambre, ses pantoufles et son bonnet de nuit, et s’assit devant le feu pour prendre son gruau.
C’était, en vérité, un très petit feu, si peu que rien pour une nuit si froide. Il fut obligé de s’asseoir tout près et de le couver en quelque sorte, avant de pouvoir extraire la moindre sensation de chaleur d’un feu si mesquin qu’il aurait tenu dans la main.
Scrooge se mit à marcher dans la chambre de long en large. Après plusieurs tours, il se rassit. Comme il se renversait, la tête dans son fauteuil, son regard s’arrêta par hasard sur une sonnette hors de service suspendue dans la chambre et qui, pour quelque dessein depuis longtemps oublié, communiquait avec une pièce située au dernier étage de la maison. Ce fut avec une extrême surprise, avec une terreur étrange, inexplicable, qu’au moment où il la regardait il vit cette sonnette commencer à se mettre en mouvement. Elle s’agita d’abord si doucement, qu’à peine rendit-elle un son ; mais bientôt elle sonna à double carillon et toutes les autres sonnettes de la maison se mirent de la partie.
Cela ne dura peut-être qu’une demi-minute ou une minute au plus, mais cette minute, pour Scrooge, fut aussi longue qu’une heure. Les sonnettes s’arrêtèrent comme elles avaient commencé, toutes en même temps. Leur bruit fut remplacé par un choc de ferrailles venant de profondeurs souterraines, comme si quelqu’un traînait une lourde chaîne sur les tonneaux dans la cave du marchand de vin. Scrooge se souvint alors d’avoir ouï dire que dans les maisons hantées par les revenants, ils traînaient toujours des chaînes après eux.
La porte de la cave s’ouvrit avec un horrible fracas, et alors il entendit le bruit devenir beaucoup plus fort au rez-de-chaussée, puis monter l’escalier, et enfin s’avancer directement vers sa porte.
« Sottise encore que tout cela ! dit Scrooge ; je ne veux pas y croire. »
Il changea cependant de couleur, lorsque, sans le moindre temps d’arrêt, le spectre traversa la porte massive et, pénétrant dans la chambre, passa devant ses yeux. Au moment où il entrait, la flamme mourante se releva comme pour crier : « Je le reconnais ! c’est le spectre de Marley ! », puis elle retomba.
Le même visage, absolument le même. Marley avec son gilet ordinaire, ses pantalons collants et ses bottes dont les glands de soie se balançaient en mesure, les pans de son habit et son toupet. La chaîne qu’il traînait était passée autour de sa ceinture ; elle était longue, tournait autour de lui et était faite (car Scrooge la considéra de près) de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de Grands-Livres, de paperasses et de bourses pesantes en acier. Son corps était transparent, si bien que Scrooge, en l’observant et regardant à travers son gilet, pouvait voir les deux boutons cousus par-derrière à la taille de son habit.
Scrooge avait souvent entendu dire que Marley n’avait pas d’entrailles, mais il ne l’avait jamais cru jusqu’alors.
Non, et même il ne le croyait pas encore. Quoique son regard pût traverser le fantôme d’outre en outre, quoiqu’il le vît là debout devant lui, quoiqu’il sentît l’influence glaciale de ses yeux glacés par la mort, quoiqu’il remarquât jusqu’au tissu du foulard plié qui lui couvrait la tête, en passant sous son menton, et auquel il n’avait point pris garde auparavant, il refusait encore de croire et luttait contre le témoignage de ses sens.
« Que veut dire ceci ? fit Scrooge caustique et froid comme toujours. Que désirez-vous de moi ?
Beaucoup de choses ! »
C’est la voix de Marley, plus de doute à cet égard.
« Qui êtes-vous ?
Demandez-moi qui j’étais ?
Qui étiez-vous alors ? dit Scrooge élevant la voix. Vous êtes bien puriste... pour une ombre.
De mon vivant j’étais votre associé, Jacob Marley.
Pouvez-vous… pouvez-vous vous asseoir ? demanda Scrooge en le regardant d’un air de doute.
Je le puis.
Alors, faites-le. »
Scrooge fit cette question parce qu’il ne savait pas si un spectre aussi transparent pourrait se trouver dans la condition voulue pour prendre un siège, et il sentait que, si par hasard la chose était impossible, il le réduirait à la nécessité d’une explication embarrassante. Mais le fantôme s’assit vis-à-vis de lui, de l’autre côté de la cheminée, comme s’il ne faisait que cela toute la journée.
« Vous ne croyez pas en moi ? observa le spectre.
Non, dit Scrooge.
Quelle preuve de ma réalité voudriez-vous avoir, outre le témoignage de vos sens ?
Je ne sais trop, répondit Scrooge.
Pourquoi doutez-vous de vos sens ?
Parce que, fit Scrooge, la moindre chose suffit pour les affecter. Il suffit d’un léger dérangement dans l’estomac pour les rendre trompeurs ; et vous pourriez bien n’être au bout du compte qu’une tranche de boeuf mal digérée, une demi-cuillerée de moutarde, un morceau de fromage, un fragment de pomme de terre mal cuite. Qui que vous soyez, pour un mort vous sentez plus la bierre que la bière. ».
Scrooge n’était pas trop dans l’habitude de faire des calembours, et il se sentait alors réellement, au fond du coeur, fort peu disposé à faire le plaisant. La vérité est qu’il essayait ce badinage comme un moyen de faire diversion à ses pensées et de surmonter son effroi, car la voix du spectre le faisait frissonner jusque dans la moelle des os.
Demeurer assis, même pour un moment, ses regards arrêtés sur ces yeux fixes, vitreux, c’était là, Scrooge le sentait bien, une épreuve diabolique. Il y avait aussi quelque chose de vraiment terrible dans cette atmosphère infernale dont le spectre était environné. Scrooge ne pouvait la sentir lui-même, mais elle n’était pas moins réelle ; car, quoique le spectre restât assis, parfaitement immobile, ses cheveux, les basques de son habit, les glands de ses bottes étaient encore agités comme par la vapeur chaude qui s’exhale d’un four.
« Voyez-vous ce cure-dents ? dit Scrooge retournant vivement à la charge, pour donner le change à sa frayeur, et désirant, ne fût-ce que pour une seconde, détourner de lui le regard du spectre, froid comme un marbre.
Oui, répondit le fantôme.
Mais vous ne le regardez seulement pas, dit Scrooge.
Cela ne m’empêche pas de le voir, dit le spectre.
Eh bien ! reprit Scrooge, je n’ai qu’à l’avaler, et le reste de mes jours, je serai persécuté par une légion de lutins, tous de ma propre création. Sottise, je vous dis... sottise ! »
À ce mot, le spectre poussa un cri effrayant et secoua sa chaîne avec un bruit si lugubre et si épouvantable, que Scrooge se cramponna à sa chaise pour s’empêcher de tomber en défaillance. Mais combien redoubla son horreur lorsque le fantôme, ôtant le bandage qui entourait sa tête, comme s’il était trop chaud pour le garder dans l’intérieur de l’appartement, sa mâchoire inférieure retomba sur sa poitrine. Scrooge tomba à genoux et se cacha le visage dans ses mains.
« Miséricorde ! s’écria-t-il. Épouvantable apparition !... pourquoi venez-vous me tourmenter ?
Âme mondaine et terrestre ! répliqua le spectre ; croyez-vous en moi ou n’y croyez-vous pas ?
J’y crois, dit Scrooge ; il le faut bien. Mais pourquoi les esprits se promènent-ils sur terre, et pourquoi viennent-ils me trouver ?
C’est une obligation de chaque homme, répondit le spectre, que son âme renfermée au-dedans de lui se mêle à ses semblables et voyage de tous côtés ; si elle ne le fait pendant la vie, elle est condamnée à le faire après la mort. Elle est obligée d’errer par le monde... (oh ! malheureux que je suis !)... et doit être témoin inutile de choses dont il ne lui est plus possible de prendre sa part, quand elle aurait pu en jouir avec les autres sur la terre pour les faire servir à son bonheur ! »
Le spectre poussa encore un cri, secoua sa chaîne et tordit ses mains fantastiques.
« Vous êtes enchaîné ? dit Scrooge tremblant ; dites-moi pourquoi.
Je porte la chaîne que j’ai forgée pendant ma vie, répondit le fantôme. C’est moi qui l’ai faite anneau par anneau, mètre par mètre ; c’est moi qui l’ai suspendue autour de mon corps, librement et de ma propre volonté, comme je la porterai toujours de mon plein gré. Est-ce que le modèle vous en paraît étrange ? »
Scrooge tremblait de plus en plus.
« Ou bien voudriez-vous savoir, poursuivit le spectre, le poids et la longueur du câble énorme que vous traînez vous-même ? Il était exactement aussi long et aussi pesant que cette chaîne que vous voyez, il y a aujourd’hui sept veilles de Noël. Vous y avez travaillé depuis. C’est une bonne chaîne à présent ! »
Scrooge regarda autour de lui sur le plancher, s’attendant à se trouver lui-même entouré de quelque cinquante ou soixante brasses de câbles de fer ; mais il ne vit rien.
« Jacob, dit-il d’un ton suppliant, mon vieux Jacob Marley, parlez-moi encore. Adressez-moi quelques paroles de consolation, Jacob.
Je n’ai pas de consolation à donner, reprit le spectre. Les consolations viennent d’ailleurs, Ebenezer Scrooge ; elles sont apportées par d’autres ministres à d’autres espèces d’hommes que vous. Je ne puis non plus vous dire tout ce que je voudrais. Je n’ai plus que très peu de temps à ma disposition. Je ne puis me reposer, je ne puis m’arrêter, je ne puis séjourner nulle part. Mon esprit ne s’écarta jamais guère au-delà de notre comptoir ; vous savez, pendant ma vie, mon esprit ne dépassa jamais les étroites limites de notre bureau de change ; et voilà pourquoi, maintenant, il me reste à faire tant de pénibles voyages. »
C’était chez Scrooge une habitude de fourrer les mains dans les goussets de son pantalon toutes les fois qu’il devenait pensif. Réfléchissant à ce qu’avait dit le fantôme, il prit la même attitude, mais sans lever les yeux et toujours agenouillé.
« Il faut donc que vous soyez bien en retard, Jacob, observa Scrooge en véritable homme d’affaires, quoique avec humilité et déférence.
En retard ! répéta le spectre.
Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et en route tout ce temps-là.
Tout ce temps-là, dit le spectre... ni trêve ni repos, l’incessante torture du remords.
Vous voyagez vite ? demanda Scrooge.
Sur les ailes du vent, répliqua le fantôme.
Vous devez avoir vu bien du pays en sept ans », reprit Scrooge.
Le spectre, entendant ces paroles, poussa un troisième cri, et produisit avec sa chaîne un cliquetis si horrible dans le morne silence de la nuit, que le guet aurait eu toutes les raisons du monde de le traduire en justice pour cause de tapage nocturne.
« Oh ! captif, enchaîné, chargé de fers ! s’écria-t-il, pour avoir oublié que chaque homme doit s’associer, pour sa part, au grand travail de l’humanité, prescrit par l’Être suprême, et en perpétuer le progrès, car cette terre doit passer dans l’éternité avant que le bien, dont elle est susceptible soit entièrement développé ; pour avoir oublié que l’immensité de nos regrets ne pourra pas compenser les occasions manquées dans notre vie ! et cependant c’est ce que j’ai fait : oh ! oui, malheureusement c’est ce que j’ai fait !
Cependant vous fûtes toujours un homme exact, habile en affaires, Jacob, balbutia Scrooge qui commençait en ce moment à faire un retour sur lui-même.
Les affaires ! s’écria le fantôme en se tordant de nouveau les mains. C’est l’humanité qui était mon affaire ; c’est le bien général qui était mon affaire ; c’est la charité, la miséricorde, la tolérance et la bienveillance ; c’est tout cela qui était mon affaire. Les opérations de mon commerce n’étaient qu’une goutte d’eau dans le vaste océan de mes affaires. »
Il releva sa chaîne de toute la longueur de son bras, comme pour montrer la cause de tous ses stériles regrets, et la rejeta lourdement à terre.
« C’est à cette époque de l’année expirante, dit le spectre, que je souffre le plus. Pourquoi ai-je alors traversé la foule de mes semblables toujours les yeux baissés vers les choses de la terre, sans les lever jamais vers cette étoile bénie qui conduisit les mages à une pauvre demeure ? N’y avait-il donc pas de pauvres demeures aussi vers lesquelles sa lumière aurait pu me conduire ? »
Scrooge était très effrayé d’entendre le spectre continuer sur ce ton, et il commençait à trembler de tous ses membres.
« Écoutez-moi, s’écria le fantôme. Mon temps est bientôt passé.
J’écoute, dit Scrooge ; mais épargnez-moi, ne faites pas trop de rhétorique, Jacob, je vous en prie.
Comment se fait-il que je paraisse devant vous sous une forme que vous puissiez voir, je ne saurais le dire. Je me suis assis mainte et mainte fois à vos côtés en restant invisible. »
Ce n’était pas une idée agréable. Scrooge fut saisi de frissons et essuya la sueur qui découlait de son front.
« Et ce n’est pas mon moindre supplice, continua le spectre... Je suis ici ce soir pour vous avertir qu’il vous reste encore une chance et un espoir d’échapper à ma destinée, une chance et un espoir que vous tiendrez de moi, Ebenezer.
Vous fûtes toujours pour moi un bon ami, dit Scrooge. Merci.
Vous allez être hanté par trois esprits », ajouta le spectre.
La figure de Scrooge devint en un moment aussi pâle que celle du fantôme lui-même.
« Est-ce là cette chance et cet espoir dont vous me parliez Jacob ? demanda-t-il d’une voix défaillante.
Oui.
Je... je... crois que j’aimerais mieux qu’il n’en fût rien, dit Scrooge.
Sans leurs visites, reprit le spectre, vous ne pouvez espérer d’éviter mon sort. Attendez-vous à recevoir le premier demain quand l’horloge sonnera une heure.
Ne pourrais-je pas les prendre tous à la fois pour en finir, Jacob ? insinua Scrooge.
Attendez le second à la même heure la nuit d’après, et le troisième la nuit suivante, quand le dernier coup de minuit aura cessé de vibrer. Ne comptez pas me revoir, mais, dans votre propre intérêt, ayez soin de vous rappeler ce qui vient de se passer entre nous. »
Après avoir ainsi parlé, le spectre prit sa mentonnière sur la table et l’attacha autour de sa tête comme auparavant. Scrooge le comprit au bruit sec que firent ses dents lorsque les deux mâchoires furent réunies l’une à l’autre par le bandage. Alors il se hasarda à lever les yeux et aperçut son visiteur surnaturel debout devant lui, portant sa chaîne roulée autour de son bras.
L’apparition s’éloigna en marchant à reculons ; à chaque pas qu’elle faisait, la fenêtre se soulevait un peu, de sorte que quand le spectre l’eut atteinte, elle était toute grande ouverte. Il fit signe à Scrooge d’approcher ; celui-ci obéit. Lorsqu’ils furent à deux pas l’un de l’autre, l’ombre de Marley leva la main et l’avertit de ne pas approcher davantage. Scrooge s’arrêta, non pas tant par obéissance que par surprise et par crainte ; car, au moment où le fantôme leva la main, il entendit des bruits confus dans l’air, des sons incohérents de lamentation et de désespoir, des plaintes d’une inexprimable tristesse, des voix de regrets et de remords. Le spectre, ayant un moment prêté l’oreille, se joignit à ce choeur lugubre, et s’évanouit au sein de la nuit pâle et sombre.
Scrooge suivit l’ombre jusqu’à la fenêtre, et, dans sa curiosité haletante, il regarda par la croisée.
L’air était rempli de fantômes errant çà et là, comme des âmes en peine, exhalant, à mesure qu’ils passaient, de profonds gémissements. Chacun d’eux tramait une chaîne comme le spectre de Marley ; quelques-uns, en petit nombre (c’étaient peut-être des cabinets de ministres complices d’une même politique), étaient enchaînés ensemble ; aucun n’était libre. Plusieurs avaient été, pendant leur vie, personnellement connus de Scrooge. Il avait été intimement lié avec un vieux fantôme en gilet blanc, à la cheville duquel était attaché un monstrueux anneau de fer et qui se lamentait piteusement de ne pouvoir assister une malheureuse femme avec son enfant qu’il voyait au-dessous de lui sur le seuil d’une porte. Le supplice de tous ces spectres consistait évidemment en ce qu’ils s’efforçaient, mais trop tard, d’intervenir dans les affaires humaines, pour y faire quelque bien ; ils en avaient pour jamais perdu le pouvoir.
Ces créatures fantastiques se fondirent-elles dans le brouillard ou le brouillard vint-il les envelopper dans son ombre ? Scrooge n’en put rien savoir, mais et les ombres et leurs voix s’éteignirent ensemble, et la nuit redevint ce qu’elle était lorsqu’il était rentré chez lui.
Il ferma la fenêtre : il examina soigneusement la porte par laquelle était entré le fantôme. Elle était fermée à double tour, comme il l’avait fermée de ses propres mains ; les verrous n’étaient point dérangés. Il essaya de dire : « Sottise ! » mais il s’arrêta à la première syllabe. Se sentant un grand besoin de repos, soit par suite de l’émotion qu’il avait éprouvée, des fatigues de la journée, de cet aperçu du monde invisible, ou de la triste conversation du spectre, soit à cause de l’heure avancée, il alla droit à son lit, sans même se déshabiller, et s’endormit aussitôt.
DEUXIÈME COUPLET
LE PREMIER DES TROIS ESPRITS
Quand Scrooge s’éveilla, il faisait si noir, que, regardant de son lit, il pouvait à peine distinguer la fenêtre transparente des murs opaques de sa chambre. Il s’efforçait de percer l’obscurité avec ses yeux de furet, lorsque l’horloge d’une église voisine sonna les quatre quarts. Scrooge écouta pour savoir l’heure. À son grand étonnement, la lourde cloche alla de six à sept, puis de sept à huit, et ainsi régulièrement jusqu’à douze ; alors elle s’arrêta. Minuit ! il était deux heures passées quand il s’était couché. L’horloge allait donc mal ? Un glaçon devait s’être introduit dans les rouages. Minuit ! Scrooge toucha le ressort de sa montre à répétition, pour corriger l’erreur de cette horloge qui allait tout de travers. Le petit pouls rapide de la montre battit douze fois et s’arrêta.
« Comment ! il n’est pas possible, dit Scrooge, que j’aie dormi tout un jour et une partie d’une seconde nuit. Il n’est pas possible qu’il soit arrivé quelque chose au soleil et qu’il soit minuit à midi ! »
Cette idée étant de nature à l’inquiéter, il sauta à bas de son lit et marcha à tâtons vers la fenêtre. Il fut obligé d’essuyer les vitres gelées avec la manche de sa robe de chambre avant de pouvoir rien voir, et encore il ne put pas voir grand-chose. Tout ce qu’il put distinguer, c’est que le brouillard était toujours très épais, qu’il faisait extrêmement froid, qu’on n’entendait pas dehors les gens aller et venir et faire grand bruit, comme cela aurait indubitablement eu lieu si le jour avait chassé la nuit et pris possession du monde. Ce lui fut un grand soulagement ; car, sans cela que seraient devenues ses lettres de change : « À trois jours de vue, payez à M. Ebenezer Scrooge ou à son ordre » et ainsi de suite ? De pures hypothèques sur les brouillards de l’Hudson.
Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit à penser, à repenser, à penser encore à tout cela, toujours et toujours et toujours, sans rien y comprendre. Plus il pensait, plus il était embarrassé ; et plus il s’efforçait de ne pas penser, plus il pensait. Le spectre de Marley le troublait excessivement. Chaque fois qu’après un mûr examen il décidait, au-dedans de lui-même, que tout cela était un songe, son esprit, comme un ressort qui cesse d’être comprimé, retournait en hâte à sa première position, et lui présentait le même problème à résoudre : « Était-ce ou n’était-ce pas un songe ? »
Scrooge demeura dans cet état jusqu’à ce que le carillon eût sonné trois quarts d’heure de plus ; alors il se souvint tout à coup que le spectre l’avait prévenu d’une visite quand le timbre sonnerait une heure. Il résolut de se tenir éveillé jusqu’à ce que l’heure fût passée et considérant qu’il ne lui était pas plus possible de s’endormir que d’avaler la lune, c’était peut-être la résolution la plus sage qui fût en son pouvoir. Ce quart d’heure lui parut si long, qu’il crut plus d’une fois s’être assoupi sans s’en apercevoir, et n’avoir pas entendu sonner l’heure. L’horloge, à la fin, frappa son oreille attentive.
« Ding, dong !
Un quart, dit Scrooge comptant.
Ding, dong !
La demie, dit Scrooge.
Ding, dong !
Les trois quarts, dit Scrooge.
Ding, dong !
L’heure, l’heure ! s’écria Scrooge triomphant, et rien autre ! »
Il parlait avant que le timbre de l’horloge eût retenti ; mais au moment ou celui-ci eut fait entendre un coup profond, lugubre, sourd, mélancolique, une vive lueur brilla aussitôt dans la chambre et les rideaux de son lit furent tirés. Les rideaux de son lit furent tirés, vous dis-je, de côté par une main invisible ; non pas les rideaux qui tombaient à ses pieds ou derrière sa tête, mais ceux vers lesquels son visage était tourné. Les rideaux de son lit furent tirés, et Scrooge, se dressant dans l’attitude d’une personne à demi couchée, se trouva face à face avec le visiteur surnaturel qui les tirait, aussi près de lui que je le suis maintenant de vous, et notez que je me tiens debout, en esprit, à votre coude.
C’était une étrange figure... celle d’un enfant ; et, néanmoins, pas aussi semblable à un enfant qu’à un vieillard vu au travers de quelque milieu surnaturel, qui lui donnait l’air de s’être éloigné à distance et d’avoir diminué jusqu’aux proportions d’un enfant. Ses cheveux, qui flottaient autour de son cou et tombaient sur son dos, étaient blancs comme si c’eût été l’effet de l’âge ; et, cependant, son visage n’avait pas une ride, sa peau brillait de l’incarnat le plus délicat. Les bras étaient très longs et musculeux ; les mains de même, comme s’il eût possédé une force peu commune. Ses jambes et ses pieds, très délicatement formés, étaient nus, comme les membres supérieurs. Il portait une tunique du blanc le plus pur, et autour de sa taille était serrée une ceinture lumineuse, qui brillait d’un vif éclat. Il tenait à la main une branche verte de houx fraîchement coupée ; et, par un singulier contraste avec cet emblème de l’hiver, il avait ses vêtements garnis des fleurs de l’été... Mais la chose la plus étrange qui fût en lui, c’est que du sommet de sa tête jaillissait un brillant jet de lumière, à l’aide duquel toutes ces choses étaient visibles, et d’où venait, sans doute, que dans ses moments de tristesse, il se servait en guise de chapeau d’un grand éteignoir, qu’il tenait présentement sous son bras.
Ce n’était point là cependant, en regardant de plus près, son attribut le plus étrange aux yeux de Scrooge. Car, comme sa ceinture brillait et reluisait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, ce qui était clair un moment devenait obscur l’instant d’après ; l’ensemble de sa personne subissait aussi ces fluctuations et se montrait en conséquence sous des aspects divers. Tantôt c’était un être avec un seul bras, une seule jambe ou bien vingt jambes, tantôt deux jambes sans tête, tantôt une tête sans corps ; les membres qui disparaissaient à la vue ne laissaient pas apercevoir un seul contour, dans l’obscurité épaisse au milieu de laquelle ils s’évanouissaient. Puis, par un prodige singulier, il redevenait lui-même aussi distinct et aussi visible que jamais.
« Monsieur, demanda Scrooge, êtes-vous l’esprit dont la venue m’a été prédite ?
Je le suis. »
La voix était douce et agréable, singulièrement basse, comme si, au lieu d’être si près de lui, il se fût trouvé dans l’éloignement.
« Qui êtes-vous donc ? demanda Scrooge.
Je suis l’esprit de Noël passé.
Passé depuis longtemps ? demanda Scrooge, remarquant la stature du nain.
Non, votre dernier Noël. »
peut-être Scrooge n’aurait pu dire pourquoi, si on le lui avait demandé, mais il éprouvait un désir tout particulier de voir l’esprit coiffé de son chapeau, et il le pria de se couvrir.
Scrooge osa lui demander quelle besogne l’amenait.
« Votre bonheur ! » dit le fantôme.
Scrooge se déclara fort reconnaissant, mais il ne put s’empêcher de penser qu’une nuit de repos non interrompu aurait contribué davantage à atteindre ce but. Il fallait que l’esprit l’eût entendu penser, car il dit immédiatement :
« Votre conversion, alors... Prenez garde ! »
Tout en parlant, il étendit sa forte main, et le saisit doucement par le bras.
« Levez-vous ! et marchez avec moi ! »
C’eût été en vain que Scrooge aurait allégué que le temps et l’heure n’étaient pas propices pour une promenade à pied ; que son lit était chaud et le thermomètre bien au-dessous de glace ; qu’il était légèrement vêtu, n’ayant que ses pantoufles, sa robe de chambre et son bonnet de nuit ; et qu’en même temps il avait à ménager son rhume. Pas moyen de résister à cette étreinte, quoique aussi douce que celle d’une main de femme. Il se leva : mais s’apercevant que l’esprit se dirigeait vers la fenêtre, il saisit sa robe dans une attitude suppliante.
« Je ne suis qu’un mortel, lui représenta Scrooge, et par conséquent je pourrais bien tomber.
Permettez seulement que ma main vous touche là, dit l’esprit mettant sa main sur le coeur de Scrooge, et vous serez soutenu dans bien d’autres épreuves encore. »
Comme il prononçait ces paroles, ils passèrent à travers la muraille et se trouvèrent sur une route en rase campagne, avec des champs de chaque côté. La ville avait entièrement disparu : on ne pouvait plus en voir de vestige. L’obscurité et le brouillard s’étaient évanouis en même temps, car c’était un jour d’hiver, brillant de clarté, et la neige couvrait la terre.
« Bon Dieu ! dit Scrooge en joignant les mains tandis qu’il promenait ses regards autour de lui. C’est en ce lieu que j’ai été élevé ; c’est ici que j’ai passé mon enfance ! »
L’esprit le regarda avec bonté. Son doux attouchement, quoiqu’il eût été léger et n’eût duré qu’un instant, avait réveillé la sensibilité du vieillard. Il avait la conscience d’une foule d’odeurs flottant dans l’air, dont, chacune était associée avec un millier de pensées, d’espérances, de joies et de préoccupations oubliées depuis longtemps, bien longtemps !
« Votre lèvre tremble, dit le fantôme. Et qu’est-ce que vous avez donc là sur la joue ?
Rien, dit Scrooge tout bas, d’une voix singulièrement émue, ce n’est pas la peur qui me creuse les joues ; ce n’est rien, c’est seulement une fossette que j’ai là. Menez-moi, je vous prie, où vous voulez.
Vous vous rappelez le chemin ? demanda l’esprit.
Me le rappeler ! s’écria Scrooge avec chaleur... Je pourrais m’y retrouver les yeux bandés.
Il est bien étrange alors que vous l’ayez oublié depuis tant d’années ! observa le fantôme. Avançons. »
Ils marchèrent le long de la route, Scrooge reconnaissant chaque porte, chaque poteau, chaque arbre, jusqu’à ce qu’un petit bourg apparût dans le lointain, avec son pont, son église et sa rivière au cours sinueux. Quelques poneys aux longs crins se montrèrent en ce moment trottant vers eux, montés par des enfants qui appelaient d’autres enfants juchés dans des carrioles rustiques et des charrettes que conduisaient des fermiers. Tous ces enfants étaient très animés, et échangeaient ensemble mille cris variés, jusqu’à ce que les vastes campagnes fussent si remplies de cette musique joyeuse, que l’air mis en vibration riait de l’entendre.
« Ce ne sont là que les ombres des choses qui ont été, dit le spectre. Elles ne se doutent pas de notre présence. »
Les gais voyageurs avancèrent vers eux ; et, à mesure qu’ils venaient, Scrooge les reconnaissait et appelait chacun d’eux par son nom. Pourquoi était-il réjoui, plus qu’on ne peut dire, de les voir ? Pourquoi son oeil, ordinairement sans expression, s’illuminait-il ? Pourquoi son coeur bondissait-il à mesure qu’ils passaient ? Pourquoi fut-il rempli de bonheur quand il les entendit se souhaiter l’un à l’autre un gai Noël, en se séparant aux carrefours et aux chemins de traverse qui devaient les ramener chacun à son logis ? Qu’était un gai Noël pour Scrooge ? Foin du gai Noël ! Quel bien lui avait-il jamais fait ?
« L’école n’est pas encore tout à fait déserte, dit le fantôme. Il y reste encore un enfant solitaire, oublié par ses amis. »
Scrooge dit qu’il le reconnaissait, et il soupira.
Ils quittèrent la grand-route pour s’engager dans un chemin creux parfaitement connu de Scrooge, et s’approchèrent bientôt d’une construction en briques d’un rouge sombre, avec un petit dôme surmonté d’une girouette ; sur le toit, une cloche était suspendue. C’était une maison vaste, mais qui témoignait des vicissitudes de la fortune ; car on se servait peu de ses spacieuses dépendances ; leurs murs étaient humides et couverts de mousse, leurs fenêtres brisées et leurs portes délabrées. Des poules gloussaient et se pavanaient dans les écuries ; les remises et les hangars étaient envahis par l’herbe. À l’intérieur, elle n’avait pas gardé plus de restes de son ancien état ; car, en entrant dans le sombre vestibule, et, en jetant un regard à travers les portes ouvertes de plusieurs pièces, ils les trouvèrent pauvrement meublées, froides et solitaires ; il y avait dans l’air une odeur de renfermé ; tout, en ce lieu, respirait un dénuement glacial qui donnait à penser que ses habitants se levaient souvent avant le jour pour travailler, et n’avaient pas trop de quoi manger.
Ils allèrent, l’esprit et Scrooge, à travers le vestibule, à une porte située sur le derrière de la maison. Elle s’ouvrit devant eux, et laissa voir une longue salle triste et déserte, que rendaient plus déserte encore des rangées de bancs et de pupitres en simple sapin. À l’un de ces pupitres, près d’un faible feu, lisait un enfant demeuré tout seul ; Scrooge s’assit sur un banc et pleura en se reconnaissant lui-même, oublié, délaissé comme il avait coutume de l’être alors.
Pas un écho endormi dans la maison, pas un cri des souris se livrant bataille derrière les boiseries, pas un son produit par le jet d’eau à demi gelé, tombant goutte à goutte dans l’arrière-cour, pas un soupir du vent parmi les branches sans feuilles d’un peuplier décourage, pas un battement sourd d’une porte de magasin vide, non, non, pas le plus léger pétillement du feu qui ne fît sentir au coeur de Scrooge sa douce influence, et ne donnât un plus libre cours à ses larmes.
L’esprit lui toucha le bras et lui montra l’enfant, cet autre lui-même, attentif à sa lecture.
« Je voudrais, murmura Scrooge en mettant la main dans sa poche et en regardant autour de lui après s’être essuyé les yeux avec sa manche ; mais il est trop tard maintenant.
Qu’y a-t-il ? demanda l’esprit.
Rien, dit Scrooge, rien. Je pensais à un enfant qui chantait un Noël hier soir à ma porte ; je voudrais lui avoir donné quelque chose : voilà tout. »
Le fantôme sourit d’un air pensif, et, de la main, lui fit signe de se taire en disant : « Voyons un autre Noël. »
À ces mots, Scrooge vit son autre lui-même déjà grandi, et la salle devint un peu plus sombre et un peu plus sale. Les panneaux s’étaient fendillés, les fenêtres étaient crevassées, des fragments de plâtre étaient tombés du plafond, et les lattes se montraient à découvert. Mais comment tous ces changements à vue se faisaient-ils ? Scrooge ne le savait pas plus que vous. Il savait seulement que c’était exact, que tout s’était passé comme cela, qu’il se trouvait là, seul encore, tandis que tous les autres jeunes garçons étaient allés passer les joyeux jours de fête dans leurs familles.
Maintenant il ne lisait plus, mais se promenait de long en large en proie au désespoir. Scrooge regarda le spectre ; puis, avec un triste hochement de tête, jeta du côté de la porte un coup d’oeil plein d’anxiété.
Elle s’ouvrit ; et une petite fille, beaucoup plus jeune que l’écolier, entra comme un trait ; elle passa ses bras autour de son cou et l’embrassa plusieurs fois en lui disant : « Cher, cher frère ! »
« Je suis venue pour vous emmener à la maison, cher frère, dit-elle en frappant ses petites mains l’une contre l’autre, et toute courbée en deux à force de rire. Vous emmener à la maison, à la maison, à la maison !
À la maison, petite Fanny ? répéta l’enfant,
Oui, dit-elle radieuse. À la maison, pour tout de bon, à la maison, pour toujours, toujours ; Papa est maintenant si bon, en comparaison de ce qu’il était autrefois, que la maison est comme un paradis ! Un de ces soirs, comme j’allais me coucher, il me parla avec une si grande tendresse, que je n’ai pas eu peur de lui demander encore une fois si vous ne pourriez pas venir à la maison ; il m’a répondu que oui, que vous le pouviez, et m’a envoyée avec une voiture pour vous chercher. Vous allez être un homme ! ajouta-t-elle en ouvrant de grands yeux ; vous ne reviendrez jamais ici ; mais d’abord, nous allons demeurer ensemble toutes les fêtes de Noël, et passer notre temps de la manière la plus joyeuse du monde.
Vous êtes une vraie femme, petite Fanny ! » s’écria le jeune garçon.
Elle battit des mains et se mit à rire ; ensuite elle essaya de lui caresser la tête ; mais comme elle était trop petite, elle se mit à rire encore, et se dressa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Alors, dans son empressement enfantin, elle commença à l’entraîner vers la porte, et lui, il l’accompagnait sans regret.
Une voix terrible se fit entendre dans le vestibule : « Descendez la malle de master Scrooge, allons ! » Et en même temps parut le maître en personne, qui jeta sur le jeune M. Scrooge un regard de condescendance farouche, et le plongea dans un trouble affreux en lui secouant la main en signe d’adieu. Il l’introduisit ensuite, ainsi que sa, soeur, dans la vieille salle basse, la plus froide qu’on ait jamais vue, véritable cave, où les cartes suspendues aux murailles, les globes célestes et terrestres dans les embrasures des fenêtres semblaient glacés par le froid. Il leur servit une carafe d’un vin singulièrement léger, et un morceau de gâteau singulièrement lourd, régalant lui-même de ces friandises le jeune couple, en même temps qu’il envoyait un domestique de chétive apparence pour offrir « quelque chose » au postillon, qui répondit qu’il remerciait bien monsieur, mais que, si c’était le même vin dont il avait déjà goûté auparavant, il aimait mieux ne rien prendre. Pendant ce temps-là on avait attaché la malle de maître Scrooge sur le haut de la voiture ; les enfants dirent adieu de très grand coeur au maître et, montant en voiture, ils traversèrent gaiement l’allée du jardin ; les roues rapides faisaient jaillir, comme des flots d’écume, la neige et le givre qui recouvraient les sombres feuilles des arbres.
« Ce fut toujours une créature délicate qu’un simple souffle aurait pu flétrir, dit le spectre... Mais elle avait un grand coeur.
Oh ! oui, s’écria Scrooge. Vous avez raison. Ce n’est pas moi qui dirai le contraire, esprit. Dieu m’en garde !
Elle est morte mariée, dit l’esprit, et a laissé deux enfants, je crois.
Un seul, répondit Scrooge.
C’est vrai, dit le spectre, votre neveu. »
Scrooge parut mal à l’aise et répondit brièvement : « Oui. »
Quoiqu’ils n’eussent fait que quitter la pension en ce moment, ils se trouvaient déjà dans les rues populeuses d’une ville, où passaient et repassaient des ombres humaines, où des ombres de charrettes et de voitures se disputaient le pavé, où se rencontraient enfin le bruit et l’agitation d’une véritable ville. On voyait assez clairement, à l’étalage des boutiques, que là aussi on célébrait le retour de Noël ; mais c’était le soir, et les rues étaient éclairées. Le spectre s’arrêta à la porte d’un certain magasin, et demanda à Scrooge s’il le reconnaissait.
« Si je le reconnais ! dit Scrooge. N’est-ce pas ici que j’ai fait mon apprentissage ? »
Ils entrèrent. À la vue d’un vieux monsieur en perruque galloise, assis derrière un pupitre si élevé, que, si le gentleman avait eu deux pouces de plus, il se serait cogné la tête contre le plafond, Scrooge s’écria en proie à une grande excitation :
« Mais, c’est le vieux Fezziwig ! Dieu le bénisse ! C’est Fezziwig ressuscité ! »
Le vieux Fezziwig posa sa plume et regarda l’horloge qui marquait sept heures. Il se frotta les mains, rajusta son vaste gilet, rit de toutes ses forces, depuis la plante des pieds jusqu’à la pointe des cheveux, et appela d’une voix puissante, sonore, riche, pleine et joviale :
« Holà ! oh ! Ebenezer ! Dick ! »
L’autre Scrooge, devenu maintenant un jeune homme, entra lestement, accompagné de son camarade d’apprentissage.
« C’est Dick Wilkins, pour sûr ! dit Scrooge au fantôme... Oui, c’est lui ; miséricorde ! le voilà. Il m’était très attaché, le pauvre Dick, ce bien cher Dick !
Allons, allons, mes enfants ! s’écria Fezziwig, on ne travaille plus ce soir. C’est la veille de Noël, Dick. C’est Noël, Ebenezer ! Vite, mettons les volets, cria le vieux Fezziwig en faisant gaiement claquer ses mains. Allons tôt ! Comment ! ce n’est pas encore fait ? »
Vous ne croiriez jamais comment ces deux gaillards se mirent à l’ouvrage ! Ils se précipitèrent dans la rue avec les volets, un, deux, trois... les mirent en place... quatre, cinq, six... posèrent les barres et les clavettes... sept, huit, neuf... et revinrent avant que vous eussiez pu compter jusqu’à douze, haletants comme des chevaux de course.
« Ohé ! oh ! s’écria le vieux Fezziwig descendant de son pupitre avec une merveilleuse agilité. Débarrassons, mes enfants, et faisons de la place ici ! Holà, Dick ! Allons, preste, Ebenezer ! »
Débarrasser ! Ils auraient tout déménagé même s’il l’avait fallu, sous les yeux du vieux Fezziwig. Ce fut fait en une minute. Tout ce qui était transportable fut enlevé comme pour disparaître à tout jamais de la vie publique, le plancher balayé et arrosé, les lampes apprêtées, un tas de charbon jeté sur le feu, et le magasin devint une salle de bal aussi commode, aussi chaude, aussi sèche, aussi brillante qu’on pouvait le désirer pour une soirée d’hiver.
Vint alors un ménétrier avec son livre de musique. Il monta au haut du grand pupitre, en fit un orchestre et improvisa des accords réjouissants. Puis entra Mme Fezziwig, un vaste sourire en personne ; puis entrèrent les trois misses Fezziwig, radieuses et adorables ; puis entrèrent les six jeunes poursuivants dont elles brisaient les coeurs ; puis entrèrent tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles employées dans le commerce de la maison, puis entra la servante avec son cousin le boulanger ; puis entra la cuisinière avec l’ami intime de son frère, le marchand de lait ; puis entra le petit apprenti d’en face, soupçonné de ne pas avoir assez de quoi manger chez son maître ; il se cachait derrière la servante du numéro 15 à laquelle sa maîtresse, le fait était prouvé, avait tiré les oreilles. Ils entrèrent tous, l’un après l’autre, quelques-uns d’un air timide, d’autres plus hardiment, ceux-ci avec grâce, ceux-là avec gaucherie, qui poussant qui tirant ; enfin tous entrèrent de façon ou d’autre et n’importe comment. Ils partirent tous, vingt couples à la fois, se tenant par la main et formant une ronde. La moitié se porte en avant, puis revient en arrière ; c’est au tour de ceux-ci à se balancer en cadence, c’est au tour de ceux-là à entraîner le mouvement ; puis ils recommencent tous à tourner en rond plusieurs fois, se groupant, se serrant, se poursuivant les uns les autres : le vieux couple n’est jamais à sa place, et les jeunes couples repartent avec vivacité, quand ils l’ont mis dans l’embarras, puis, enfin, la chaîne est rompue et les danseurs se trouvent sans vis-à-vis. Après ce beau résultat, le vieux Fezziwig, frappant des mains pour suspendre la danse, s’écria : « C’est bien ! », et le ménétrier plongea son visage échauffé dans un pot de porter, spécialement préparé à cette intention. Mais, lorsqu’il reparut, dédaignant le repos, il recommença de plus belle, quoiqu’il n’y eût pas encore de danseurs, comme si l’autre ménétrier avait été reporté chez lui, épuisé, sur un volet de fenêtre, et que ce fût un nouveau musicien qui fût venu le remplacer, résolu à vaincre ou à périr.
Quand l’horloge sonna onze heures, ce bal domestique prit fin. M. et Mme Fezziwig allèrent se placer de chaque côté de la porte, et secouant amicalement les mains à chaque personne individuellement, lui aux hommes, elle aux femmes, à mesure que l’on sortait, ils leur souhaitèrent à tous un joyeux Noël. Lorsqu’il ne resta plus que les deux apprentis, ils leur firent les mêmes adieux, puis les voix joyeuses se turent, et les jeunes gens regagnèrent leurs lits placés sous un comptoir de l’arrière-boutique.
Pendant tout ce temps, Scrooge s’était agité comme un homme qui aurait perdu l’esprit. Son coeur et son âme avaient pris part à cette scène avec son autre lui-même. Il reconnaissait tout, se rappelait tout, jouissait de tout et éprouvait la plus étrange agitation. Ce ne fut plus que quand ces brillants visages de son autre lui-même et de Dick eurent disparu à leurs yeux, qu’il se souvint du fantôme et s’aperçut que ce dernier le considérait très attentivement, tandis que la lumière dont sa tête était surmontée brillait d’une clarté de plus en plus vive.
« Il faut bien peu de chose, dit le fantôme, pour inspirer à ces sottes gens tant de reconnaissance...
Peu de chose ! » répéta Scrooge.
L’esprit lui fit signe d’écouter les deux apprentis qui répandaient leurs coeurs en louanges sur Fezziwig, puis ajouta, lorsqu’il eut obéi :
« Eh quoi ! voilà-t-il pas grand-chose ? Il a dépensé quelques livres sterling de votre argent mortel ; trois ou quatre peut-être. Cela vaut-il la peine de lui donner tant d’éloges ?
Ce n’est pas cela, dit Scrooge excité par cette remarque, et parlant, sans s’en douter, comme son autre lui-même et non pas comme le Scrooge d’aujourd’hui. Ce n’est pas cela, esprit Fezziwig a le pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux ; de faire que notre service devienne léger ou pesant, un plaisir ou une peine. Que ce pouvoir consiste en paroles et en regards, en choses si insignifiantes, si fugitives qu’il est impossible de les additionner et de les aligner en compte, eh bien ! qu’est-ce que cela fait ? Le bonheur qu’il nous donne est tout aussi grand que s’il coûtait une fortune. »
Scrooge surprit le regard perçant de l’esprit et s’arrêta.
« Qu’est-ce que vous avez ? demanda le fantôme.
Rien de particulier, dit Scrooge.
Vous avez l’air d’avoir quelque chose, insista le spectre.
Non, dit Scrooge, non. Seulement j’aimerais à pouvoir dire en ce moment un mot ou deux à mon commis. Voilà tout. »
Son autre lui-même éteignit les lampes au moment où il exprimait ce désir ; et Scrooge et le fantôme se trouvèrent de nouveau côte à côte en plein air.
« Mon temps s’écoule, observa l’esprit... Vite ! »
Cette parole n’était point adressée à Scrooge ou à quelqu’un qu’il pût voir, mais elle produisit un effet immédiat, car Scrooge se revit encore. Il était plus âgé maintenant, un homme dans la fleur de l’âge. Son visage n’avait point les traits durs et sévères de sa maturité ; mais il avait commencé à porter les marques de l’inquiétude et de l’avarice. Il y avait dans son regard une mobilité ardente, avide, inquiète, qui indiquait la passion qui avait pris racine en lui : on devinait déjà de quel côté allait se projeter l’ombre de l’arbre qui commençait à grandir.
Il n’était pas seul, il se trouvait au contraire à côté d’une belle jeune fille vêtue de deuil, dont les yeux pleins de larmes brillaient à la lumière du spectre de Noël passé.
« Peu importe, disait-elle doucement, à vous du moins. Une autre idole a pris ma place, et, si elle peut vous réjouir et vous consoler plus tard, comme j’aurais essayé de le faire, je n’ai pas autant de raison de m’affliger.
Quelle idole a pris votre place ? répondit-il.
Le veau d’or.
Voilà bien l’impartialité du monde ! dit-il. Il n’y a rien qu’il traite plus durement que la pauvreté ; et il n’y rien qu’il fasse profession de condamner avec autant de sévérité que la poursuite de la richesse !
Vous craignez trop l’opinion du monde, répliquait la jeune fille avec douceur. Vous avez sacrifié toutes vos espérances à celle d’échapper un jour à son mépris sordide. J’ai vu vos plus nobles aspirations disparaître une à une, jusqu’à ce que la passion dominante, le lucre, vous ait absorbé. N’ai-je pas raison ?
Eh bien quoi ? reprit-il. Lors même que je serais devenu plus raisonnable en vieillissant, après ? Je ne suis pas changé à votre égard. »
Elle secoua la tête.
« Suis-je changé ?
Notre engagement est bien ancien. Nous l’avons pris ensemble quand nous étions tous les deux pauvres et contents de notre état, en attendant le jour où nous pourrions améliorer notre fortune en ce monde par notre patiente industrie. Vous avez bien changé. Quand cet engagement fut pris, vous étiez un autre homme.
J’étais un enfant, dit-il avec impatience.
Votre propre conscience vous dit que vous n’étiez point alors ce que vous êtes aujourd’hui, répliqua-t-elle. Pour moi, je suis la même. Ce qui pouvait nous promettre le bonheur, quand nous n’avions qu’un coeur, n’est plus qu’une source de peines depuis que nous en avons deux. Combien de fois et avec quelle amertume j’y ai pensé, je ne veux pas vous le dire. Il suffit que j’y aie pensé, et que je puisse à présent vous rendre votre parole.
Ai-je jamais cherché à la reprendre ?
En prononçant des mots, non, jamais.
Comment, alors ?
En changeant du tout au tout. Votre humeur n’est plus la même ; ni l’atmosphère au milieu de laquelle vous vivez ; ni l’espérance qui était le but principal de votre vie. Si cet engagement n’eût jamais existé entre nous, dit la jeune fille, le regardant avec douceur, mais avec fermeté, dites-le-moi, rechercheriez-vous ma main aujourd’hui ? Oh ! non. »
Il parut prêt à céder en dépit de lui-même à cette supposition trop vraisemblable. Cependant il ne se rendit pas encore :
« Vous ne le pensez pas, dit-il.
Je serais bien heureuse de penser autrement si je le pouvais, répondit-elle ; Dieu le sait ! Pour que je me sois rendue moi-même à une vérité si pénible, il faut bien qu’elle ait une force irrésistible. Mais, si vous étiez libre aujourd’hui ou demain, comme hier, puis-je croire que vous choisiriez pour femme une fille sans dot, vous qui, dans vos plus intimes confidences alors que vous lui ouvriez votre coeur avec le plus d’abandon, ne cessiez de peser toutes choses dans les balances de l’intérêt, et de tout estimer par le profit que vous pouviez en retirer ! Ou si, venant à oublier un instant, à cause d’elle, les principes qui font votre seule règle de conduite, vous vous arrêtiez à ce choix, ne sais-je donc pas que vous ne tarderiez point à le regretter et à vous en repentir ? J’en suis convaincue ; c’est pourquoi je vous rends votre liberté, de grand coeur, à cause même de l’amour que je vous portais autrefois, quand vous étiez si différent de ce que vous êtes aujourd’hui. »
Il allait parler ; mais elle continua en détournant les yeux :
« peut-être... mais non, disons plutôt : sans aucun doute, la mémoire du passé m’autorise à l’espérer, vous souffrirez de ce parti. Mais encore un peu, bien peu de temps, et vous bannirez avec empressement ce souvenir importun comme un rêve inutile et fâcheux dont vous vous féliciterez d’être délivré. Puisse la nouvelle existence que vous aurez choisie vous rendre heureux ! »
Elle le quitta, et ils se séparèrent.
« Esprit, dit Scrooge, ne me montrez plus rien ! Ramenez-moi à la maison. Pourquoi vous plaisez-vous à me tourmenter ?
Encore une ombre ! cria le spectre.
Non, plus d’autres ! dit Scrooge ; je n’en veux pas voir davantage. Ne me montrez plus rien !... »
Mais le fantôme impitoyable l’étreignit entre ses deux bras et le força de considérer la suite des événements.
Ils se trouvèrent tout à coup transportés dans un autre lieu où une scène d’un autre genre vint frapper leurs regards ; c’était une chambre, ni grande ni belle, mais agréable et commode. Près d’un bon feu d’hiver était assise une belle jeune fille qui ressemblait tellement à la dernière que Scrooge la prit pour elle, jusqu’à ce qu’il aperçût cette dernière devenue maintenant une grave mère de famille, assise vis-à-vis de sa fille. Le bruit qui se faisait dans cette chambre était assourdissant, car il y avait là plus d’enfants que Scrooge, dans l’agitation extrême de son esprit, n’en pouvait compter ; chacun d’eux se montrait bruyant et tapageur comme quarante. La conséquence inévitable d’une telle situation était un vacarme dont rien ne saurait donner une idée ; mais personne ne semblait s’en inquiéter. Bien plus, la mère et la fille en riaient de tout leur coeur et s’en amusaient beaucoup. Celle-ci, ayant commencé à se mêler à leurs jeux, fut aussitôt assaillie par ces petits brigands qui la traitèrent sans pitié.
Mais voilà qu’en ce moment on entendit frapper à la porte et il s’ensuivit immédiatement un tel tumulte et une telle confusion, que ce groupe aussi bruyant qu’animé qui l’entourait la porta violemment, sans qu’elle pût s’en défendre, la figure riante et les vêtements en désordre, du côté de la porte, au-devant du père qui rentrait, suivi d’un homme chargé de joujoux et de cadeaux de Noël. Qu’on se figure les cris, les batailles, les assauts livrés au commissionnaire sans défense ! C’est à qui l’escaladera avec des chaises en guise d’échelles, pour fouiller dans ses poches, lui arracher les petits paquets enveloppés de papier gris, le saisir par la cravate, se suspendre à son cou, lui distribuer, en signe de tendresse que rien ne peut réprimer, force coups de poing dans le dos, force coups de pied dans les os des jambes. Et puis, quels cris de joie et de bonheur accueillent l’ouverture de chaque paquet ! Quel effet produit la fâcheuse nouvelle que le marmot a été pris sur le fait, mettant dans sa bouche une poêle à frire du petit ménage, et qu’il est plus que suspecté d’avoir avalé un dindon en sucre, collé sur un plat de bois. Quel immense soulagement de reconnaître que c’est une fausse alarme ! Leur joie, leur reconnaissance, leur enthousiasme, tout cela ne saurait se décrire. Enfin, l’heure étant arrivée, peu à peu les enfants, avec leurs émotions sortent du salon l’un après l’autre, montent l’escalier quatre à quatre jusqu’à leur chambre située au dernier étage, où ils se couchent, et le calme renaît.
Alors Scrooge redoubla d’attention quand le maître du logis, sur lequel s’appuyait tendrement sa fille, s’assit entre elle et sa mère, au coin du feu ; et quand il vint à penser qu’une autre créature semblable, tout aussi gracieuse, tout aussi belle, aurait pu l’appeler son père, et faire un printemps du triste hiver de sa vie, ses yeux se remplirent de larmes.
« Bella, dit le mari se tournant vers sa femme avec un sourire, j’ai vu ce soir un de vos anciens amis.
Qui donc ?
Devinez !
Comment le puis-je ?... Mais, j’y suis, ajouta-t-elle aussitôt en riant comme lui. C’est M. Scrooge.
Lui-même. Je passais devant la fenêtre de son comptoir ; et, comme les volets n’étaient point fermés et qu’il avait de la lumière, je n’ai pu m’empêcher de le voir. Son associé se meurt, dit-on ; il était donc là seul comme toujours, je pense, tout seul au monde.
Esprit, dit Scrooge d’une voix saccadée, éloignez-moi d’ici.
Je vous ai prévenu, répondit le fantôme, que je vous montrerais les ombres de ce qui a été ; ne vous en prenez pas à moi si elles sont ce qu’elles sont, et non autre chose.
Emmenez-moi ! s’écria Scrooge, je ne puis supporter davantage ce spectacle ! »
Il se tourna vers l’esprit, et voyant qu’il le regardait avec un visage dans lequel, par une singularité étrange, se retrouvaient des traits épars de tous les visages qu’il lui avait montrés, il se jeta sur lui.
« Laissez-moi ! s’écria-t-il ; remmenez-moi, cessez de m’obséder ! »
Dans la lutte, si toutefois c’était une lutte, car le spectre, sans aucune résistance apparente, ne pouvait être ébranlé par aucun effort de son adversaire, Scrooge observa que la lumière de sa tête brillait de plus en plus éclatante. Rapprochant alors dans son esprit cette circonstance de l’influence que le fantôme exerçait sur lui, il saisit l’éteignoir, et, par un mouvement soudain, le lui enfonça vivement sur la tête.
L’esprit s’affaissa tellement sous ce chapeau fantastique qu’il disparut en entier ; mais Scrooge avait beau peser sur lui de toutes ses forces, il ne pouvait venir à bout de cacher la lumière qui s’échappait de dessous l’éteignoir et rayonnait autour de lui sur le sol.
Il se sentit épuisé, et surmonté par un irrésistible besoin de dormir, puis bientôt il se trouva dans sa chambre à coucher. Alors il fit un dernier effort pour enfoncer encore davantage l’éteignoir, sa main se détendit, et il n’eut que le temps de rouler sur son lit avant de tomber dans un profond sommeil.
TROISIÈME COUPLET
LE SECOND DES TROIS ESPRITS
Réveillé au milieu d’un ronflement d’une force prodigieuse, et s’asseyant sur son lit pour recueillir ses pensées, Scrooge n’eut pas besoin qu’on lui dît que l’horloge allait de nouveau sonner une heure. Il sentit de lui-même qu’il reprenait connaissance juste à point nommé pour se mettre en rapport avec le second messager qui lui serait envoyé par l’intervention de Jacob Marley. Mais trouvant très désagréable le frisson qu’il éprouvait en restant là à se demander lequel de ses rideaux tirerait ce nouveau spectre, il les tira tous les deux de ses propres mains, puis, se laissant retomber sur son oreiller, il tint l’oeil au guet tout autour de son lit, car il désirait affronter bravement l’esprit au moment de son apparition, et n’avait pas envie ni d’être assailli par surprise, ni de se laisser dominer par une trop vive émotion.
Mais s’il s’attendait presque à tout, il n’était, par le fait, nullement préparé à ce qu’il n’y eût rien, et c’est pourquoi, quand l’horloge vint à sonner une heure, et qu’aucun fantôme ne lui apparut, il fut pris d’un frisson violent et se mit à trembler de tous ses membres. Cinq minutes, dix minutes, un quart d’heure se passèrent : rien ne se montra. Pendant tout ce temps il demeura étendu sur son lit, où se réunissaient, comme en un point central, les rayons d’une lumière rougeâtre qui l’éclaira tout entier quand l’horloge annonça l’heure. Cette lumière toute seule lui causait plus d’alarmes qu’une douzaine de spectres, car il ne pouvait en comprendre la signification ni la cause, et parfois il craignait d’être en ce moment un cas intéressant de combustion spontanée, sans avoir au moins la consolation de le savoir. À la fin, cependant, il commença à penser, comme vous et moi l’aurions pensé d’abord (car c’est toujours la personne qui ne se trouve point dans l’embarras qui sait ce qu’on aurait dû faire alors, et ce qu’elle aurait fait incontestablement) ; à la fin, dis-je, il commença à penser que le foyer mystérieux de cette lumière fantastique pourrait être dans la chambre voisine, d’où, en la suivant pour ainsi dire à la trace, on reconnaissait qu’elle semblait s’échapper. Cette idée s’empara si complètement de son esprit qu’il se leva aussitôt tout doucement, mit ses pantoufles, et se glissa sans bruit du côté de la porte.
Au moment où Scrooge mettait la main sur la serrure, une voix étrange l’appela par son nom et lui dit d’entrer. Il obéit.
C’était bien son salon ; il n’y avait pas le moindre doute à cet égard ; mais son salon avait subi une transformation surprenante. Les murs et le plafond étaient si richement décorés de guirlandes de feuillage verdoyant, qu’on eût dit un bosquet véritable dont toutes les branches reluisaient de baies cramoisies. Les feuilles lustrées du houx, du gui et du lierre reflétaient la lumière, comme si on y avait suspendu une infinité de petits miroirs ; dans la cheminée flambait un feu magnifique, tel que ce foyer morne et froid comme la pierre n’en avait jamais connu au temps de Scrooge ou de Marley, ni depuis bien des hivers. On voyait, entassés sur le plancher pour former une sorte de trône, des dindes, des oies, du gibier de toute espèce, des volailles grasses, des viandes froides, des cochons de lait, des jambons, des aunes de saucisses, des pâtés de hachis, des plum-puddings, des barils d’huîtres, des marrons rôtis, des pommes vermeilles, des oranges juteuses, des poirés succulentes, d’immenses gâteaux des rois et des bols de punch bouillant qui obscurcissaient la chambre de leur délicieuse vapeur. Un joyeux géant, superbe à voir, s’étalait à l’aise sur ce lit de repos ; il portait à la main une torche allumée dont la forme se rapprochait assez d’une corne d’abondance, et il l’éleva au-dessus de sa tête pour que sa lumière vînt frapper Scrooge, lorsque ce dernier regarda au travers de la porte entrebâillée.
« Entrez ! s’écria le fantôme. Entrez ! N’ayez pas peur de faire plus ample connaissance avec moi, mon ami ! »
Scrooge entra timidement, inclina la tête devant l’esprit. Ce n’était plus le Scrooge rechigné d’autrefois ; et, quoique les yeux du spectre fussent doux et bienveillants, il baissait les siens devant lui.
« Je suis l’Esprit de Noël présent, dit le fantôme. Regardez-moi ! »
Scrooge obéit avec respect. Ce Noël-là était vêtu d’une simple robe, ou tunique, d’un vert foncé, bordée d’une fourrure blanche. Elle retombait si négligemment sur son corps, que sa large poitrine demeurait découverte, comme s’il eût dédaigné de chercher à se cacher ou à se garantir par aucun artifice. Ses pieds, qu’on pouvait voir sous les amples plis de cette robe, étaient nus pareillement ; et, sur sa tête, il ne portait pas d’autre coiffure qu’une couronne de houx, semée çà et là de petits glaçons brillants. Les longues boucles de sa chevelure brune flottaient en liberté ; elles étaient aussi libres que sa figure était franche, son oeil étincelant, sa main ouverte, sa voix joyeuse, ses manières dépouillées de toute contrainte et son air riant. Un antique fourreau était suspendu à sa ceinture, mais sans épée, et à demi rongé par la rouille.
Le fantôme de Noël présent se leva.
« Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi où vous voudrez. Je suis sorti la nuit dernière malgré moi, et j’ai reçu une leçon qui commence à porter son fruit. Ce soir, si vous avez quelque chose à m’apprendre, je ne demande pas mieux que d’en faire mon profit.
Touchez ma robe ! »
Scrooge obéit et se cramponna à sa robe : houx, gui, baies rouges, lierre, dindes, oies, gibier ; volailles, jambons, viandes, cochons de lait, saucisses, huîtres, pâtés, puddings, fruits et punch, tout s’évanouit à l’instant. La chambre, le feu, la lueur rougeâtre, la nuit disparurent de même : ils se trouvèrent dans les rues de la ville, le matin de Noël, où les gens, sous l’impression d’un froid un peu vif, faisaient partout un genre de musique quelque peu sauvage, mais avec un entrain dont le bruit n’était pas sans charme, en raclant la neige qui couvrait les trottoirs devant leur maison, ou en la balayant de leurs gouttières, d’où elle tombait dans la rue à la grande joie des enfants ravis de la voir rouler en autant de petites avalanches artificielles.
Le ciel était sombre ; les rues les plus étroites disparaissaient enveloppées dans un épais brouillard qui tombait en verglas et dont les atomes les plus pesants descendaient en une averse de suie, comme si toutes les cheminées de la Grande-Bretagne avaient pris feu, de concert, et se ramonaient elles-mêmes à coeur joie. Londres, ni son climat n’avaient rien de bien agréable. Cependant on remarquait partout dehors un air d’allégresse, que le plus beau jour et le plus brillant soleil d’été se seraient en vain efforcés d’y répandre.
Les boutiques de marchands de volaille étaient encore à moitié ouvertes, celles des fruitiers brillaient de toute leur splendeur. Ici de gros paniers ronds, au ventre rebondi, pleins de superbes marrons, s’étalant sur les portes, comme les larges gilets de ces bons vieux gastronomes s’étalent sur leur abdomen, semblaient prêts à tomber dans la rue, victimes de leur corpulence apoplectique ; là des oignons d’Espagne rougeâtres, hauts en couleur, aux larges flancs, rappelant par cet embonpoint heureux les moines de leur patrie, et lançant, du haut de leurs tablettes, d’agaçantes oeillades aux jeunes filles qui passaient en jetant un coup d’oeil discret sur les branches de gui suspendues en guirlandes ; puis encore, des poires, des pommes amoncelées en pyramides appétissantes ; des grappes de raisin, que les marchands avaient eu l’attention délicate de suspendre aux endroits les plus exposés à la vue, afin que les amateurs se sentissent venir l’eau à la bouche, et pussent se rafraîchir gratis en passant ; des tas de noisettes, moussues et brunes, faisant souvenir, par leur bonne odeur d’anciennes promenades dans les bois, où l’on avait le plaisir d’enfoncer jusqu’à la cheville au milieu des feuilles sèches ; des biffins de Norfolk, dodues et brunes, qui faisaient ressortir la teinte dorée des oranges et des citrons, et semblaient se recommander avec instance par leur volume et leur apparence juteuse, pour qu’on les emportât dans des sacs de papier, afin de les manger au dessert. Les poissons d’or et d’argent, eux-mêmes, exposés dans des bocaux parmi ces fruits de choix, quoique appartenant à une race triste et apathique, paraissaient s’apercevoir, tout poissons qu’ils étaient, qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire, allaient et venaient, ouvrant la bouche tout autour de leur petit univers, dans un état d’agitation hébétée.
Mais bientôt les cloches appelèrent les bonnes gens à l’église ou à la chapelle ; ils sortirent par troupes pour s’y rendre, remplissant les rues, dans leurs plus beaux habits, et avec leurs plus joyeux visages. Au même moment, d’une quantité de petites rues latérales, de passages et de cours sans nom, s’élancèrent une multitude innombrable de personnes, portant leur dîner chez le boulanger pour le mettre au four. La vue de ces pauvres gens chargés de leurs galas, parut beaucoup intéresser l’esprit, car il se tint, avec Scrooge à ses côtés, sur le seuil d’une boulangerie, et, soulevant le couvercle des plats à mesure qu’ils passaient, il arrosait d’encens leur dîner avec sa torche. C’était, en vérité, une torche fort extraordinaire que la sienne, car, une fois ou deux, quelques porteurs de dîner s’étant adressé des paroles de colère pour s’être heurtés un peu rudement dans leur empressement, il en fit tomber sur eux quelques gouttes d’eau ; et aussitôt les hommes reprirent toute leur bonne humeur, s’écriant que c’était une honte de se quereller un jour de Noël. Et rien de plus vrai ! mon Dieu ! rien de plus vrai !
Peu à peu les cloches se turent, les boutiques de boulangers se fermèrent, mais il y avait comme un avant-goût réjouissant de tous ces dîners et des progrès de leur cuisson dans la vapeur humide qui dégelait en l’air le dessus de chaque four, dont le carreau fumait comme s’il cuisait avec les plats.
« Y a-t-il donc une saveur particulière dans ces gouttes que vous faites tomber de votre torche en la secouant ? demanda Scrooge.
Certainement, il y a ma saveur, à moi.
Est-ce qu’elle peut se communiquer à toute espèce de dîner aujourd’hui ? demanda Scrooge.
À tout dîner offert cordialement, et surtout aux plus pauvres ?
Pourquoi aux plus pauvres ?
Parce que ce sont ceux qui en ont le plus besoin. »
Ils se transportèrent, invisibles comme ils l’avaient été jusque-là, dans les faubourgs de la ville. Une faculté remarquable du spectre (Scrooge l’avait observé dé